Et c'est là qu'un grand peintre, avec pleine largesse,
D'une féconde idée étale la richesse,
Faisant briller partout de la diversité
Et ne tombant jamais dans un air répété;
Mais un peintre commun trouve une peine extrême
A sortir dans ses airs de l'amour de soi-même.
De redites sans nombre il fatigue les yeux,
Et, plein de son image, il se peint en tous lieux.
Notre poëte caractérisait, sans y songer, le génie lyrique qui, du reste, n'était pas développé et isolé de son temps comme depuis. La Fontaine, qui en avait de naïves effusions, y associait une remarquable faculté dramatique qu'il mit si bien en jeu dans ses fables. Racine, génie admirablement heureux et proportionné, capable de tout dans une belle mesure, aurait excellé à se chanter, à se soupirer et à se décrire, si ç'avait été la mode alors, de même qu'en se tournant à la réalité du dehors, il aurait excellé au portrait, à l'épigramme fine et à la raillerie, comme cela se voit par la lettre à l'auteur des Imaginaires. Les Plaideurs trahissent en lui la vocation la plus opposée à celle d'Esther. Son principal talent naturel était pourtant, je le crois, vers l'épanchement de l'élégie; mais on ne peut trop le décider, tant il a su convenablement s'identifier avec ses nobles personnages, dans la région mixte, idéale et modérément dramatique, où il se déploie à ravir.
Une marque souveraine du génie dramatique fortement caractérisé, c'est, selon moi, la fécondité de production, c'est le maniement de tout un monde qu'on évoque autour de soi et qu'on peuple sans relâche. J'ai cherché à soutenir ailleurs que chaque esprit sensible, délicat et attentif, peut faire avec soi-même, et moyennant le souvenir choisi et réfléchi de ses propres situations, un bon roman, mais un seul; j'en dirai presque autant du drame. On peut faire jusqu'à un certain point une bonne comédie, un bon drame, en sa vie; témoin Gresset et Piron. C'est dans la récidive, dans la production facile et infatigable, que se déclare le don dramatique. Tous les grands dramatiques, quelques-uns même fabuleux en cela, ont montré cette fertilité primitive de génie, une fécondité digne des patriarches. Voilà bien la preuve du don, de ce qui n'est pas explicable par la seule observation sagace, par le seul talent de peindre: faculté magique de certains hommes, qui, enfants, leur fait jouer des scènes, imiter, reproduire et inventer des caractères avant presque d'en avoir observé; qui plus tard, quand la connaissance du monde leur est venue, réalise à leur gré des originaux en foule, qu'on reconnaît pour vrais sans les pouvoir confondre avec aucun des êtres déjà existants, l'inventeur s'effaçant et se perdant lui-même dans cette foule bruyante, comme un spectateur obscur. L'ingénieux critique allemand Tieck a essayé de discerner la personne de Shakspeare dans quelques profils secondaires de ses drames, dans les Horatio; les Antonio, aimables et heureuses figures. On a cru voir ainsi la physionomie bienveillante de Scott dans les Mordaunt Morton et autres personnages analogues de ses romans14. On ne peut même en conjecturer autant pour Molière.
Note 14: (retour) Le jugement qui suit, sur Walter Scott, revient assez naturellement ici: «C'était, dans le roman, un de ces génies qu'on est convenu d'appeler impartiaux et désintéressés, parce qu'ils savent réfléchir la vie comme elle est en elle-même, peindre l'homme dans toutes les variétés de la passion ou des circonstances, et qu'ils ne mêlent en apparence à ces peintures et à ces représentations fidèles rien de leur propre impression ni de leur propre personnalité. Ces sortes de génies, qui ont le don de s'oublier eux-mêmes et de se transformer en une infinité de personnages qu'ils font vivre, parler et agir en mille manières pathétiques ou divertissantes, sont souvent capables de passions fort ardentes pour leur propre compte, quoiqu'ils ne les expriment jamais directement. Il est difficile de croire, par exemple, que Shakspeare et Molière, les deux plus hauts types de cette classe d'esprits, n'aient pas senti avec une passion profonde et parfois amère les choses de la vie. Il n'en a pas été ainsi de Scott, qui, pour être de la même famille, ne possédait d'ailleurs ni leur vigueur de combinaison, ni leur portée philosophique, ni leur génie de style. D'un naturel bienveillant, facile, agréablement enjoué; d'un esprit avide de culture et de connaissances diverses; s'accommodant aux moeurs dominantes et aux opinions accréditées; d'une âme assez tempérée, autant qu'il semble; habituellement heureux et favorisé par les conjonctures, il s'est développé sur une surface brillante et animée, atteignant sans effort à celles de ses créations qui doivent rester les plus immortelles, y assistant pour ainsi dire avec complaisance en même temps qu'elles lui échappaient, et ne gravant nulle part sur aucune d'elles ce je ne sais quoi de trop âcre et de trop intime qui trahit toujours les mystères de l'auteur. S'il s'est peint dans quelque personnage de ses romans, ç'a été dans des caractères comme celui de Morton des Puritains, c'est-à-dire dans un type pâle, indécis, honnête et bon.»
Mademoiselle Poisson, femme du comédien de ce nom, a donné de Molière le portrait suivant15, que ceux qu'a laissés Mignard ne démentent pas pour les traits physiques, et qui satisfait l'esprit par l'image franche qu'il suggère: «Molière, dit-elle, n'était ni trop gras, ni trop maigre; il avoit la taille plus grande que petite; le port noble, la jambe belle; il marchoit gravement, avoit l'air très-sérieux, le nez gros, la bouche grande, les lèvres épaisses, le teint brun, les sourcils noirs et forts, et les divers mouvements qu'il leur donnoit lui rendoient la physionomie extrêmement comique. A l'égard de son caractère, il étoit doux, complaisant, généreux; il aimoit fort à haranguer, et quand il lisoit ses pièces aux comédiens, il vouloit qu'ils y amenassent leurs enfants, pour tirer des conjectures de leurs mouvements naturels.» Ce qui apparaît en ce peu de lignes de la mâle beauté du visage de Molière m'a rappelé ce que Tieck raconte de la face tout humaine de Shakspeare. Shakspeare, jeune, inconnu encore, attendait dans la chambre d'une auberge l'arrivée de lord Southampton, qui allait devenir son protecteur et son ami. Il écoutait en silence le poëte Marlowe, qui s'abandonnait à sa verve bruyante sans prendre garde au jeune inconnu. Lord Southampton, étant arrivé dans la ville, dépêcha son page à l'hôtellerie: «Tu vas aller, lui dit-il en l'envoyant, dans la chambre commune; là, regarde attentivement tous les visages: les uns, remarque-le bien, te paraîtront ressembler à des figures d'animaux moins nobles, les autres à des figures d'animaux plus nobles; cherche toujours jusqu'à ce que tu aies rencontré un visage qui ne te paraisse ressembler à rien autre qu'à un visage humain. C'est là l'homme que je cherche; salue-le de ma part et amène-le-moi.» Et le jeune page s'empressa d'aller, et, en entrant dans la chambre commune, il se mit à examiner les visages; et après un lent examen, trouvant le visage du poëte Marlowe le plus beau de tous, il crut que c'était l'homme, et il l'amena à son maître. La physionomie de Marlowe, en effet, ne manquait pas de ressemblance avec le front d'un noble taureau, et le page, comme un enfant qu'il était encore, en avait été frappé plus que de tout autre. Mais lord Southampton lui fit ensuite remarquer son erreur, et lui expliqua comment le visage humain et proportionné de Shakspeare, qui frappait peut-être moins au premier abord, était pourtant le plus beau. Ce que Tieck a dit là si ingénieusement des visages, il le veut dire surtout, on le sent, de l'intérieur des génies16.
Note 15: (retour) Mercure de France, mai 1740.
Note 16: (retour) On peut tirer de cette théorie une conclusion immédiatement applicable à un éminent poëte de nos jours. Les grands génies dramatiques créent toujours leurs personnages avec les éléments intérieurs dont ils disposent; ils les créent à leur image, non pas en se peignant individuellement en eux, mais en les peignant de la même nature humaine qu'ils sont eux-mêmes, sauf les différences de proportions qu'ils combinent à dessein. C'est pour cela que les grands génies dramatiques doivent unir tous les éléments de l'âme humaine à un plus haut degré, mais dans les mêmes proportions que le commun des hommes; qu'ils doivent posséder un équilibre moyen entre des doses plus fortes d'imagination, de sensibilité, de raison. Or, supposez une nature très-lyrique, c'est-à-dire un peu singulière, exceptionnelle, chez laquelle les éléments de l'âme humaine fortement combinés ne sont pas dans les mêmes proportions que chez le commun des hommes; chez laquelle, par exemple, l'imagination est double ou triple, la raison moindre, inégale, la logique opiniâtre et subtile, la sensibilité violente, ne se produisant jamais qu'à l'état héroïque de passion sans remplir doucement les intervalles. Qu'une telle nature de poëte lyrique veuille créer des personnages vivants, un monde d'ambitieux, d'amants, de pères, etc.; il arrivera que n'ayant pas en soi la mesure juste, la moyenne, en quelque sorte, de l'âme humaine, le poëte se méprendra sur toutes les proportions des caractères, et ne parviendra pas à les poser dans un rapport naturel de terreur et de pitié avec les impressions de tous. C'est ce qui est arrivé à notre célèbre contemporain en ses drames. La base humaine, sur laquelle les passions de ses personnages se relèvent et sont en jeu, ne semble pas la même entre le poëte et les spectateurs. Tant qu'il se tient dans le genre lyrique au contraire, et qu'il ne parle qu'en son nom, ces singularités fortes peuvent n'être que des traits de caractère qu'on admet, ou que même on admire.—Il s'agit, dans ce qui précède, des drames de Victor Hugo, desquels, au lendemain des Bargraves, quelqu'un disait: «Ce sont les marionnettes de l'île des Cyclopes.»
Molière ne séparait pas les oeuvres dramatiques de la représentation qu'on en faisait, et il n'était pas moins directeur et acteur excellent qu'admirable poëte. Il aimait, avons-nous dit, le théâtre, les planches, le public; il tenait à ses prérogatives de directeur, à haranguer en certains cas solennels, à intervenir devant le parterre parfois orageux. On raconte qu'un jour il apaisa par sa harangue MM. les mousquetaires furieux de ce qu'on leur avait supprimé leurs entrées. Comme acteur, ses contemporains s'accordent à lui reconnaître une grande perfection dans le jeu comique, mais une perfection acquise à force d'étude et de volonté. «La nature, dit encore Mademoiselle Poisson, lui avoit refusé ces dons extérieurs si nécessaires au théâtre, surtout pour les rôles tragiques. Une voix sourde, des inflexions dures, une volubilité de langue qui précipitoit trop sa déclamation, le rendoient de ce côté fort inférieur aux acteurs de l'hôtel de Bourgogne. Il se rendit justice et se renferma dans un genre où ses défauts étoient plus supportables. Il eut même bien des difficultés pour y réussir et ne se corrigea de cette volubilité, si contraire à la belle articulation, que par des efforts continuels qui lui causèrent un hoquet qu'il a conservé jusqu'à la mort et dont il savoit tirer parti en certaines occasions. Pour varier ses inflexions, il mit le premier en usage certains tons inusités, qui le firent d'abord accuser d'un peu d'affectation, mais auxquels on s'accoutuma. Non-seulement il plaisoit dans les rôles de Mascarille, de Sganarelle, d'Hali, etc., etc.; il excelloit encore dans les rôles de haut comique, tels que ceux d'Arnolphe, d'Orgon, d'Harpagon. C'est alors que par la vérité des sentiments, par l'intelligence des expressions et par toutes les finesses de l'art, il séduisoit les spectateurs au point qu'ils ne distinguoient plus le personnage représenté d'avec le comédien qui le représentoit. Aussi se chargeoit-il toujours des rôles les plus longs et les plus difficiles.» Tous les contemporains, De Visé, Segrais, sont unanimes sur ce succès prodigieux obtenu par Molière dès qu'il consentait à déposer la couronne tragique de laurier pour laquelle il avait un faible17. Dans ce qu'on appelle les rôles à manteau où il jouait, le seul Grandmesnil peut-être l'a égalé depuis. Mais dans le tragique aussi, sa direction, si ce n'est son exécution, était parfaite. La lutte qu'il soutint avec l'hôtel de Bourgogne, et dont l'Impromptu de Versailles constate plus d'un détail piquant, n'est autre que celle du débit vrai contre l'emphase déclamatoire, de la nature contre l'école. Mascarille, dans les Précieuses, se moque des comédiens ignorants qui récitent comme l'on parle; Molière et sa troupe étaient de ceux-ci. On croirait dans l'Impromptu entendre les conseils de notre Talma sur Nicomède. Comme Talma encore, Molière était grand et somptueux en manière de vivre, riche à trente mille livres de revenu, qu'il dépensait amplement en libéralités, en réceptions, en bienfaits. Son domestique ne se bornait pas à cette bonne Laforest, confidente célèbre de ses vers, et les gens de qualité, à qui il rendait volontiers leurs régals, ne trouvaient nullement chez lui un ménage bourgeois et à la Corneille. Il habitait, dans la dernière partie de sa vie, une maison de la rue de Richelieu, à la hauteur et en face de la rue Traversière, vers le n° 34 d'aujourd'hui.
Note 17: (retour) Dans le tome Ier des Hommes illustres de Perrault, l'article Molière se termine par cet éloge: «Il a ramassé en lui seul tous les talents nécessaires à un comédien. Il a été si excellent acteur pour le comique, quoique très-médiocre pour le sérieux, qu'il n'a pu être imité que très-imparfaitement par ceux qui ont joué son rôle après sa mort. Il a aussi entendu admirablement les habits des acteurs en leur donnant leur véritable caractère, et il a eu encore le don de leur distribuer si bien les personnages et de les instruire ensuite si parfaitement qu'ils semblaient moins des acteurs de comédie que les vraies personnes qu'ils représentaient.»
Molière, arrivé à l'âge de quarante ans, au comble de son art, et, ce semble, de la gloire, affectionné du roi, protégé et recherché des plus grands, mandé fréquemment par M. le Prince, allant chez M. de La Rochefoucauld lire les Femmes savantes, et chez le vieux cardinal de Retz lire le Bourgeois Gentilhomme, Molière, indépendamment de ses désaccords domestiques, était-il, je ne dis pas heureux dans la vie, mais satisfait de sa position selon le monde? on peut affirmer que non. Éteignez, atténuez, déguisez le fait sous toutes les réserves imaginables; malgré l'éclat du talent et de la faveur, il restait dans la condition de Molière quelque chose dont il souffrait. Il souffrait de manquer parfois d'une certaine considération sérieuse, élevée; le comédien en lui nuisait au poëte. Tout le monde riait de ses pièces, mais tous ne les estimaient pas assez; trop de gens ne le prenaient, il le sentait bien, que comme le meilleur sujet de divertissement: Molière avec Tartufe-y doit jouer son rôle.
On le faisait venir pour égayer ce bon vieux cardinal, pour l'émoustiller un peu; madame de Sévigné en parle sur ce ton. Chapelle l'appelait grand homme; mais ses amis considérables, et Boileau le premier, regrettaient en lui le mélange du bouffon. On voit, après sa mort, De Visé, dans une lettre à Grimarest, contester le monsieur à Molière; et à son convoi, une femme du peuple à qui l'on demandait quel était ce mort qu'on enterrait: «Eh! répondit-elle, c'est ce Molière.» Une autre femme qui était à sa fenêtre et qui entendit ce propos, s'écria: «Comment, malheureuse! il est bien monsieur pour toi.»—Molière, observateur clairvoyant et inexorable comme il était, devait ne rien perdre de mille chétives circonstances qu'il dévorait avec mépris. Certains honneurs même le dédommageaient médiocrement, et parfois le flattaient assez amèrement, je pense, comme, par exemple, l'honneur de faire, en qualité de domestique, le lit de Louis XIV. Lorsque Louis XIV encore, pour fermer la bouche aux calomnies, était parrain avec la duchesse d'Orléans du premier enfant de Molière, et couvrait ainsi le mariage du comédien de son manteau fleurdelisé; lorsqu'en une autre circonstance il le faisait asseoir à sa table, et disait tout haut, en lui servant une aile de son en-cas-de-nuit: «Me voilà occupé de faire manger Molière, que mes officiers ne trouvent pas assez bonne compagnie pour eux,» le fier offensé était-il et demeurait-il aussi touché de la réparation que de l'injure? Vauvenargues, dans son dialogue de Molière et d'un jeune homme, a fait exprimer au poëte-comédien, d'une manière touchante et grave, ce sentiment d'une position incomplète. Il aura pris l'idée de ce dialogue dans un entretien réel, rapporté par Grimarest, et où le poète dissuada un jeune homme qui le venait consulter sur sa vocation pour le théâtre.
Dix mois avant sa mort, Molière, par la médiation d'amis communs, s'était rapproché de sa femme qu'il aimait encore, et il était même devenu père d'un enfant qui ne vécut pas. Le changement de régime, causé par cette reprise de vie conjugale, avait accru son irritation de poitrine. Deux mois avant sa mort, il reçut cette visite de Boileau dont nous avons parlé. Le jour de la quatrième représentation du Malade imaginaire, Molière se sentit plus indisposé que de coutume; mais je laisse parler Grimarest, qui a dû tenir de Baron les détails de la scène, et dont la naïveté plate me semble préférable sur ce point à la correction plus concise de ceux qui l'ont reproduit. Ce jour-là donc «Molière, se trouvant tourmenté de sa fluxion beaucoup plus qu'à l'ordinaire, fît appeler sa femme, à qui il dit, en présence de Baron: Tant que ma vie a été mêlée également de douleur et de plaisir, je me suis cru heureux; mais aujourd'hui que je suis accablé de peines sans pouvoir compter sur aucuns moments de satisfaction et de douceur, je vois bien qu'il me faut quitter la partie; je ne puis plus tenir contre les douleurs et les déplaisirs, qui ne me donnent pas un instant de relâche. Mais, ajouta-t-il en réfléchissant, qu'un homme souffre avant que de mourir! Cependant je sens bien que je finis.—La Molière et Baron furent vivement touchés du discours de M. de Molière, auquel ils ne s'attendoient pas, quelque incommodé qu'il fût. Ils le conjurèrent, les larmes aux yeux, de ne point jouer ce jour-là et de prendre du repos pour se remettre.—Comment voulez-vous que je fasse? leur dit-il; il y a cinquante pauvres ouvriers qui n'ont que leur journée pour vivre; que feront-ils si l'on ne joue pas? Je me reprocherais d'avoir négligé de leur donner du pain un seul jour, le pouvant faire absolument.—Mais il envoya chercher les comédiens, à qui il dit que, se sentant plus incommodé que de coutume, il ne joueroit point ce jour-là s'ils n'étoient prêts à quatre heures précises pour jouer la comédie. Sans cela, leur dit-il, je ne puis m'y trouver, et vous pourrez rendre l'argent. Les comédiens tinrent les lustres allumés et la toile levée, précisément à quatre heures. Molière représenta avec beaucoup de difficulté, et la moitié des spectateurs s'aperçurent qu'en prononçant Juro, dans la cérémonie du Malade imaginaire, il lui prit une convulsion. Ayant remarqué lui-même que l'on s'en étoit aperçu, il se fit un effort et cacha par un ris forcé ce qui venoit de lui arriver.»
«Quand la pièce fut finie, il prit sa robe-de-chambre et fut dans la loge de Baron, et lui demanda ce que l'on disoit de sa pièce. M. Baron lui répondit que ses ouvrages avoient toujours une heureuse réussite à les examiner de près, et que plus on les représentoit, plus on les goûtoit. Mais, ajouta-t-il, vous me paraissez plus mal que tantôt.—Cela est vrai, lui répondit Molière, j'ai un froid qui me tue.—Baron, après lui avoir touché les mains qu'il trouva glacées, les lui mit dans son manchon pour les réchauffer; il envoya chercher ses porteurs pour le porter promptement chez lui, et il ne quitta point sa chaise, de peur qu'il ne lui arrivât quelque accident du Palais-Royal dans la rue Richelieu, où il logeoit. Quand il fut dans sa chambre, Baron voulut lui faire prendre du bouillon, dont la Molière avoit toujours provision pour elle, car on ne pouvoit avoir plus de Foin de sa personne qu'elle en avoit.—Eh! non, dit-il, les bouillons de ma femme sont de vraie eau-forte pour moi; vous savez tous les ingrédients qu'elle y fait mettre. Donnez-moi plutôt un petit morceau de fromage de Parmesan.—Laforest lui en apporta; il en mangea avec un peu de pain, et il se fit mettre au lit. Il n'y eut pas été un moment qu'il envoya demander à sa femme un oreiller rempli d'une drogue qu'elle lui avoit promis pour dormir. Tout ce qui n'entre point dans le corps, dit-il, je l'éprouve volontiers; mais les remèdes qu'il faut prendre me font peur; il ne faut rien pour me faire perdre ce qui me reste de vie. Un instant après il lui prit une toux extrêmement forte, et après avoir craché il demanda de la lumière. Voici, dit-il, du changement. Baron, ayant vu le sang qu'il venoit de rendre, s'écria avec frayeur.—Ne vous épouvantez point, lui dit Molière, vous m'en avez vu rendre bien davantage. Cependant, ajouta-t-il, allez dire à ma femme qu'elle monte. Il resta assisté de deux soeurs religieuses, de celles qui viennent ordinairement à Paris quêter pendant le carême, et auxquelles il donnoit l'hospitalité. Elles lui donnèrent à ce dernier moment de sa vie tout le secours édifiant que l'on pouvoit attendre de leur charité, et il leur fit paroître tous les sentiments d'un bon chrétien et toute la résignation qu'il devoit à la volonté, du Seigneur. Enfin il rendit l'esprit entre les bras de ces deux bonnes soeurs; le sang qui sortoit par sa bouche en abondance l'étouffa. Ainsi, quand sa femme et Baron remontèrent, ils le trouvèrent mort.»
C'était le vendredi 17 février 1673, à dix heures du soir, une heure au plus après avoir quitté le théâtre, que Molière rendit ainsi le dernier soupir, âgé de cinquante et un ans, un mois et deux ou trois jours. Le curé de Saint-Eustache, sa paroisse, lui refusa la sépulture ecclésiastique, comme n'ayant pas été réconcilié avec l'Église. La veuve de Molière adressa, le 20 février, une requête à l'archevêque de Paris, Harlay de Champvalon. Accompagnée du curé d'Auteuil, elle courut à Versailles se jeter aux pieds du roi; mais le bon curé saisit l'occasion pour se justifier lui-même du soupçon de jansénisme, et le roi le fit taire. Et puis, il faut tout dire, Molière était mort, il ne pouvait plus désormais amuser Louis XIV; et l'égoïsme immense du monarque, cet égoïsme hideux, incurable, qui nous est mis à nu par Saint-Simon, reprenait le dessus. Louis XIV congédia brusquement le curé et la veuve; en même temps il écrivit à l'archevêque d'aviser à quelque moyen terme. Il fut décidé qu'on accorderait un peu de terre, mais que le corps s'en irait directement et sans être présenté à l'église. Le 21 février, au soir, le corps, accompagné de deux ecclésiastiques, fut porté au cimetière de Saint-Joseph, rue Montmartre. Deux cents personnes environ suivaient, tenant chacune un flambeau; il ne se chanta aucun chant funèbre. Dans la journée même des obsèques, la foule, toujours fanatique, s'était assemblée autour de la maison mortuaire avec des apparences hostiles; on la dissipa en lui jetant de l'argent. Il fut moins aisé de la dissiper au convoi de Louis XIV.
A peine mort, de toutes parts on apprécia Molière. On sait les magnifiques vers de Boileau, qui s'y éleva à l'éloquence18 et qui eut un accent de Bossuet sur une mort où Bossuet eut la violence d'un Le Tellier. La réputation de Molière a brillé croissante et incontestée depuis. Le XVIIIe siècle a fait plus que la confirmer, il l'a proclamée avec une sorte d'orgueil philosophique. Il ne se fit entendre contre, que les réclamations morales de Jean-Jacques et quelques réserves du bon Thomas, l'ami de madame Necker, en faveur des femmes savantes. Ginguené a publié une brochure pour montrer Rabelais précurseur et instrument de la Révolution française; c'était inutile à prouver sur Molière. Tous les préjugés et tous les abus flagrants avaient évidemment passé par ses mains, et, comme instrument de circonstance, Beaumarchais lui-même n'était pas plus présent que lui; le Tartufe, à la veille de 89, parlait aussi net que Figaro. Après 94, et jusqu'en 1800 et au delà, il y eut un incomparable moment de triomphe pour Molière, et par les transports d'un public ramené au rire de la scène, et par l'esprit philosophique régnant alors et vivement satisfait, et par l'ensemble, la perfection des comédiens français chargés des rôles comiques, et l'excellence de Grandmesnil en particulier19. La Révolution close, Napoléon, qui restaurait nombre de vieilleries sociales qu'avait ébréchées autrefois Molière, lui rendit un singulier et tacite hommage; en rétablissant les Princes, Ducs, Comtes et Barons, il désespéra des Marquis, et sa volonté impériale s'arrêta devant Mascarille. Notre jeune siècle, en recevant cette gloire qu'il n'a jamais révoquée en doute, s'en est surtout servi quelque temps comme d'un auxiliaire, comme d'une arme de défense ou de renversement. Mais bientôt, en l'embrassant d'une plus équitable manière, en la comparant, selon la philosophie et l'art, avec d'autres renommées des nations voisines, il l'a mieux comprise encore et respectée. Sans cesse agrandie de la sorte, la réputation de Molière (merveilleux privilège!) n'est parvenue qu'à s'égaler au vrai et n'a pu être surfaite. Le génie de Molière est désormais un des ornements et des titres du génie même de l'humanité. La Rochefoucauld, en son style ingénieux, a dit que l'absence éteint les petites passions et accroît les grandes, comme un vent violent qui souffle les chandelles et allume les incendies: on en peut dire autant de l'absence, de l'éloignement, et de la violence des siècles, par rapport aux gloires. Les petites s'y abîment, les grandes s'y achèvent et s'en augmentent. Mais parmi les grandes gloires elles-mêmes, qui durent et survivent, il en est beaucoup qui ne se maintiennent que de loin, pour ainsi dire, et dont le nom reste mieux que les oeuvres dans la mémoire des hommes. Molière, lui, est du petit nombre toujours présent, au profit de qui se font et se feront toutes les conquêtes possibles de la civilisation nouvelle. Plus cette mer d'oubli du passé s'étend derrière et se grossit de tant de débris, et plus aussi elle porte ces mortels fortunés et les exhausse; un flot éternel les ramène tout d'abord au rivage des générations qui recommencent. Les réputations, les génies futurs, les livres, peuvent se multiplier, les civilisations peuvent se transformer dans l'avenir, pourvu qu'elles se continuent; il y a cinq ou six grandes oeuvres qui sont entrées dans le fonds inaliénable de la pensée humaine. Chaque homme de plus qui sait lire est un lecteur de plus pour Molière.
Janvier 1835.
(Voir sur Molière considéré dans ses rapports avec Pascal, Port-Royal, liv. III, ch. XV et XVI.)
Note 18: (retour) Avant qu'un peu de terre, etc., dans l'Épître à Racine. Je ferai remarquer que, malgré la brouillerie ancienne de Molière et de Racine, c'était par l'éclatant exemple de Molière que Boileau songeait à consoler l'auteur de Phèdre des critiques injustes qu'il essuyait. Il n'entrait pas dans la pensée de Boileau que cet éloge de Molière pût déplaire à Racine: il y avait équité et décence jusque dans les brouilleries des grands hommes de ce temps-là.
Note 19: (retour) Cet ensemble n'eut lieu qu'après la réunion du théâtre de l'Odéon avec celui du Palais-Royal ou de la République; car les opinions politiques avaient aussi séparé la Comédie en deux camps. Revenue à son complet par une réconciliation, la Comédie-Française présentait alors, pour les pièces de Molière, Grandmesnil, Molé, Fleury, Dazincourt, Dugazon, Baptiste aîné, mesdemoiselles Contat, Devienne, mademoiselle Mars déjà; le vieux Préville reparut même deux ou trois fois dans le Malade imaginaire. Un pareil moment ne se reproduira plus jamais pour le jeu de ces pièces immortelles.
DELILLE
Rien n'est doux comme, après le triomphe, de revenir sur les entraînements de la lutte, et d'être juste, impartial, pour ceux qu'on a blessés dans l'attaque et malmenés. Ces sortes d'amnisties ont surtout leur charme en affaires littéraires, et l'esprit, dont le propre est de comprendre, jouit du plaisir singulier de se rendre compte, après-coup, de ce qu'il avait d'abord nié, et de ce qu'il a, autant qu'il l'a pu, détruit. Il devra paraître à quelques-uns, je le sens, assez présomptueux d'être indulgent de cette sorte envers Delille, et de se donner à son égard pour des victorieux radoucis. Où donc est la victoire, peut-on dire, et qu'avez-vous produit, vous, École poétique nouvelle, qui soit si supérieur et si à l'abri d'un revers? Sans répondre à ce qu'aurait de trop direct la question, et d'embarrassant pour l'orgueil ou pour la modestie, il est permis d'affirmer, selon l'entière évidence, que la victoire de l'école nouvelle se prouve du moins dans la ruine complète de l'ancienne, et que dès lors on a loisir de juger sans colère et de mesurer en détail celle-ci, dût quelque partisan de l'heureux Pompée de cette poésie nous venir dire:
O soupirs! ô respects! ô qu'il est doux de plaindre
Le sort d'un ennemi quand il n'est plus a craindre20!
Note 20: (retour) Notre ami M. Géruzez, dans un article sur Delille, postérieur de date à celui-ci, a bien voulu, au milieu de témoignages indulgents auxquels il nous a accoutumé, s'arrêter à ce début pour le contester avec une sorte d'ironie tout aimable, que pourtant nous n'acceptons pas entièrement, et dans laquelle il n'a peut-être pas assez tenu compte de la nôtre. Nous maintenons l'abbé Delille mort et bien mort, dans le sens qu'on va lire. Nous doutons surtout extrêmement que le pronostic du bienveillant critique s'accomplisse, et que Delille soit précisément à la veille de reprendre faveur; nous doutons encore plus que M. Villemain, dans sa jolie page d'il y a trente ans, citée par M. Géruzez, et que nous-même mentionnons avec éloge, ait rien prédit du jugement de l'avenir. M. Villemain, engagé alors dans un concours académique, n'a fait, en louant Delille, que saisir un de ces à-propos et se tirer d'une de ces difficultés dont il triomphe toujours avec tant de grâce. Le jugement, d'ailleurs, vu hors du cadre, et si l'on y cherchait une conclusion définitive, ne soutiendrait pas l'examen; il est parfaitement faux que Delille, en vieillissant, ait enfanté des beautés plus hardies et plus fières; c'est le contraire plutôt qu'il faudrait dire.—Il est un fait que j'oserai révéler. A l'Académie, dans nos séances intérieures, quand on lit et qu'on discute le Dictionnaire historique de la Langue, s'il arrive à M. Patin, le rédacteur, de citer à la rencontre un ou deux vers de l'abbé Delille, il s'élève d'ordinaire, au seul nom du spirituel poëte tombé en disgrâce, une sorte de murmure défavorable ou même de clameur; on chicane les vers cités, on en conteste la langue; rarement on leur fait grâce. Et qui, dans l'Académie, prend donc la défense de Delille? qui? c'est encore nous, sortis de l'école contraire, qui sommes les premiers et le plus souvent les seuls à demander qu'on le maintienne, à sa date, à titre de témoin et d'autorité.
Je viens d'ailleurs ici moins m'apitoyer sur la destinée de l'abbé Delille, et la contempler du haut de notre point de vue actuel, que tâcher de m'y reporter et de la reproduire. Les critiques essentielles, sans qu'on y vise, se trouveront toutes chemin faisant, et plus piquantes dans la bouche même des personnages ses contemporains. On verra qu'il a été de tout temps jugé, et que les bons mots sur son compte ont été dits il y a beau jour. Mais vivant, mais brillant d'esprit et de grâces, on l'aimait, on jouissait de lui jusque dans ses défauts, dulcibus vitiis. Sa personne, son agrément de conversation, son débit, ne sauraient se séparer du succès de ses vers. L'à-propos de circonstance, la facilité d'expression et de coloris qu'il possédait, ses sources et ses jets d'inspirations habituelles, allaient aux sentiments et aux modes de son époque. Sa gloire se composait de toute une partie affectueuse et charmante, qui a dû périr avec lui et avec ceux de son âge. Témoin encore de cette faveur dont il fut l'objet, et lecteur charmé de Delille dans mon enfance, j'ai peu d'efforts à faire pour rentrer dans l'esprit qui le faisait goûter, et pour me souvenir, en parlant de lui, qu'il a régné, et en quel sens on le peut dire.
Delille a régné, ou du moins il a été le prince des poètes de son temps. Il y a eu à divers moments en France de tels princes des poètes, et il serait curieux d'en noter la dynastie assez irrégulière, assez capricieuse. Sans remonter si haut que le Moyen-Age, que l'époque de Chrestien de Troyes, du roi Adenès et autres, qui étaient les rois des trouvères, nous apercevons, sur la pente de ces vieux siècles et de notre côté, Jean de Meun, Villon, surtout Marot, qui méritèrent ce nom. Ronsard l'eut plus qu'aucun:
Tous deux également nous portons des couronnes,
lui disait Charles IX. Malherbe, après lui, régna; mais ce fut déjà d'une autre espèce d'autorité, où le jugement et la grammaire entraient autant que l'agrément poétique et que la vogue mondaine. Ce nom de prince des poètes implique en effet quelque chose de galant et de mondain, quelque chose comme une rosette de rubans piquée au chapeau de laurier. Voiture, vrai prince des beaux esprits, et galamment chaperonné de la sorte, n'eut qu'un moment. Boileau régna, mais à la façon sérieuse de Malherbe, et on ne peut dire que ce fut un prince des poètes; c'en fut plutôt l'oracle et le conseil. Les grands poètes du règne de Louis XIV, et leur gloire solide, se prêtaient mal à la gentillesse de rôle que suppose ce titre raffiné. La Fontaine seul y aurait donné, je crois bien, par nonchaloir, par complaisance pour les Iris et les Climènes, si on l'avait laissé faire. Fontenelle eut, comme Voiture, chez les caillettes de bonne maison, un vif et assez long règne de bergerie en tapinois dans les ruelles. Voltaire, qui, dans la dernière moitié de sa vie, régna véritablement, fut monarque comme philosophe, comme historien, non moins que comme poète. Delille, à quelques égards son successeur, n'hérita que de la partie légère et brillante de son sceptre; il y rattacha des rubans retrouvés, rajeunis, du goût de Fontenelle et de Voiture. Ce fut Voiture cultivant des genres sérieux, un Gresset qui avait tout à fait réussi. Il devint de son temps un vrai prince des poètes, comme on l'était avant Louis XIV, avec tout ce que l'idée de mode et d'engouement ramène sous ce nom. Le monde le choya, les femmes l'adorèrent; ce fut, pour tout ce qui le connut, un jouet charmant et une idole.
Jacques Delille, né près d'Aigue-Perse, en Auvergne, d'une naissance clandestine, au mois de juin 1738, fut baptisé à Clermont et reconnu sur les fonts par M. Montanier, avocat, qui mourut peu après, en lui laissant une petite rente. La mère de Delille, à laquelle ce fruit d'un amour caché dut être enlevé en naissant, était une personne de condition, de la descendance du chancelier L'Hôpital. Il ne paraît pas pourtant que l'enfance du poète ait été assiégée de trop pénibles images, et quand il eut à chanter plus tard ses premiers souvenirs, il n'en trouvait que de riants:
O champs de la Limagne, Ô fortuné séjour!
..........................................
Voici l'arbre témoin de mes amusements;
C'est ici que Zéphyr, de sa jalouse haleine,
Effaçait mes palais dessinés sur l'arène;
C'est là que le caillou, lancé dans le ruisseau,
Glissait, sautait, glissait et sautait de nouveau:
Un rien m'intéressait. Mais avec quelle ivresse
J'embrassais, je baignais de larmes de tendresse
Le vieillard qui jadis guida mes pas tremblants,
La femme dont le lait nourrit mes premiers ans,
Et le sage pasteur qui forma mon enfance!
De cette école du presbytère, le jeune Delille fut envoyé à Paris, et vint faire ses études au collége de Lisieux, où on le reçut comme boursier. Est-ce à la surveillance secrète de sa mère, à la protection de quelque tuteur, ami de son père, qu'il dut cette direction heureuse? C'est ce qui n'a pas été dit. Il se distingua par les plus brillants succès universitaires, et, dans sa seconde année de rhétorique principalement, il obtint tous les premiers prix. Trois ans après, il remporta encore un prix d'éloquence latine proposé aux élèves de l'Université qui visaient au professorat. Tous les rangs étant occupés pourtant, il dut se rabattre à une simple place de maître de quartier au collège de Beauvais, où se trouvaient également alors, comme simples maîtres, son compatriote Thomas, l'abbé Lagrange, depuis traducteur de Lucrèce, et Selis, depuis traducteur de Perse. Dans un vilain livre de Desforges, qu'on n'ose désigner, on trouve de jolis détails sur la vie de Delille à cette époque; les sobriquets que lui donnaient les écoliers étaient écureuil ou sapajou, ad libitum: «Il est certain, dit l'auteur du Poète, que cet aimable jeune homme avait toute la vivacité, toute la gentillesse de l'un et de l'autre, et, disons la vérité, un peu de la malice du dernier; mais il en avait aussi l'innocence et la grâce. Il était fort bien fait, et aimait assez à voir un beau bas de soie noir dessiner sa jambe fine et bien tournée. Du reste, presque aussi enfant que nous, il se faisait un plaisir et même un mérite de n'être que primus inter pares, et tout n'en allait que mieux, grâce à cette presque égalité.» Le soir, au coin du feu, il proposait à ses élèves et mettait au concours entre eux la traduction de vers et de passages des Géorgiques, dont il s'occupait déjà.
Nous connaissons la physionomie de Delille, et elle ne fera que se dessiner en ce sens de plus en plus. Le malheur de cette enfance sans mère, cette éducation orpheline et à la charge d'autrui, cette pauvreté du jeune homme, n'ont pas altéré un trait de son amabilité gracieuse. Tout en nous dépend du tour des caractères, quand ils sont donnés par la nature un peu décidément. Voltaire reçoit, jeune, des coups de bâton d'un grand seigneur, et il ne reste pas moins ami de la noblesse, du beau monde, et l'opposé en cela de Jean-Jacques. Dans un exemple moindre, mais qui me frappe aussi, madame Desbordes-Valmore, jeune fille, va en Amérique, d'où, après des pertes et d'affreux malheurs, elle revient élégiaque éplorée, tandis que Désaugiers revient de là même, après des malheurs pareils, le plus gai des chansonniers du Caveau. Ainsi Delille, enfant naturel, élevé par charité, n'en sera pas moins, dès son premier pas dans le monde, et au rebours de l'aigre La Harpe ou de l'âcre Chamfort, le petit abbé le plus espiègle et le bel esprit le plus charmant.
C'est pendant et peut-être même avant son séjour au collége de Beauvais, et lors de ses premiers essais de la traduction des Géorgiques, qu'il fit à Louis Racine cette visite touchante dont il est parlé dans la préface de l'Homme des Champs. Au premier mot d'une traduction en vers des Géorgiques, Louis Racine se récria: «Les Géorgiques! dit-il d'un ton sévère, c'est la plus téméraire des entreprises. Mon ami M. Le Franc, dont j'honore le talent, l'a tentée, et je lui ai prédit qu'il échouerait.»—«Cependant, continue Delille en son récit, le fils du grand Racine voulut bien me donner un rendez-vous dans une petite maison où il se mettait en retraite deux fois par semaine, pour offrir à Dieu les larmes qu'il versait sur la mort d'un fils unique... Je me rendis dans cette retraite (du côté du faubourg Saint-Denis); je le trouvai dans un cabinet au fond du jardin, seul avec son chien qu'il paraissait aimer extrêmement. Il me répète plusieurs fois combien mon entreprise lui paraissait audacieuse. Je lis avec une grande timidité une trentaine de vers. Il m'arrête, et me dit: Non-seulement je ne vous détourne plus de votre projet, mais je vous exhorte à le poursuivre.»
Ginguené, parlant de l'Homme des Champs dans la Décade, relève ce qu'a d'intéressant cette visite qui lie ensemble la chaîne des noms et des souvenirs poétiques, et il ajoute avec un beau sentiment de piété littéraire: «On sait que le poëte Le Brun eut avec Louis Racine les liaisons les plus intimes, et qu'il fut, pour ainsi dire, élevé par lui dans l'art des vers avec son fils, jeune homme de la plus belle espérance, le même dont le père pleurait la mort quand Delille eut de lui la permission de l'aller voir dans sa retraite. Ainsi les deux plus grands poëtes que nous ayons encore sont, avec un seul intermédiaire, de l'école de Racine et de Boileau. Ils sont chefs d'école à leur tour. Les différences qui existent dans leur talent et dans le système de leur style s'apercevront un jour dans leurs élèves, mais tous tiendront plus ou moins à la grande et primitive école. Et voilà comment se perpétue ce bel art qui a besoin de traditions orales, et dont tous les secrets ne s'apprennent pas dans les livres.» Delille, en effet, se rattache, sans interruption ni secousse, à cette école qu'il fit dégénérer en la faisant refleurir. L'auteur du poëme de la Religion, à quelques égards le père de la poésie descriptive au XVIIIe siècle, dut accueillir les vers élégants dont lui-même avait enseigné l'heureux tour dans son morceau sur le nid de l'hirondelle, sur la circulation de la sève et ailleurs. Voltaire dut accueillir aussi un disciple de cette poésie facile, spirituelle et brillante, qu'il ne concevait guère, pour son compte, plus profonde et plus sévère. Delille, arrivant sous leurs auspices, favorisé et comme autorisé des maîtres, fut novateur sans y viser, et en s'efforçant plutôt de ne pas l'être. Comme Ovide, il eut le culte de ses devanciers, dont il allait corrompre si agréablement l'héritage. Au sortir de cette retraite janséniste, où il avait pris oracle du fils du grand Racine inclinant vers la tombe, il pouvait se redire avec le transport d'un amant des Muses:
Temporis illius colui fovique poêlas,
Quoique aderant vates, rebar adesse Deos.
Si Delille ne peut être dit le fils bien légitime des célèbres poëtes ses prédécesseurs, il fut du moins pour eux, dès qu'il parut, comme un filleul gâté et caressant.
Ses strophes à Le Franc, insérées dans l'Année littéraire (1758), suivirent probablement cette visite à Louis Racine, de qui il avait appris que Le Franc traduisait Virgile comme lui. Il y fait de Le Franc un grand chêne, auquel, simple lierre, il s'attache. Les premiers vers qu'on a de Delille à cette époque, son ode à la Bienfaisance, qui concourut pour le prix de l'Académie française, son épître sur les Voyages, couronnée par l'Académie de Marseille, ses autres épîtres de collège, ne sont remarquables que par la facilité, l'abondance, une certaine pureté; mais nulle idée neuve, nulle couleur originale. Le goût des arts, des lettres, les sentiments d'un esprit vif et honnête, s'y montrent selon les traditions reçues. Les artistes en vogue y sont nommés et admirés sans aucune gradation, Boucher au niveau de Rembrandt, et Vanloo aux touches enflammées à côté de Voltaire. La plume de Rollin et la lyre de Coffin, le double honneur du collége de Beauvais, y ont leur part. Bien débité, cela devait être infiniment agréable à une thèse ou à une distribution de prix. Dans l'épître à M. Laurent, à l'occasion d'un bras artificiel qu'il a fait pour un soldat invalide (1761), on trouve pourtant déjà tout le poëte didactique; les merveilles de l'industrie et de la mécanique moderne y sont décrites en une série de périphrases accompagnées de notes indispensables:
Là le sable, dissous par les feux dévorants,
Pour les palais des rois brille en murs transparents!
Ce qui veut dire qu'on fait des glaces. Glaces donc, tapisseries, écriture, imprimerie, moulin à vent, moulin à eau, pompes, écluses, ponts portatifs, automates de Vaucanson, machine de Marly, tout est passé en revue à l'occasion de ce bras artificiel. On ne sait plus lequel de M. Laurent ou du poëte est le mécanicien. Cette épître à M. Laurent semble avoir été pour Delille le programme qu'il se posa, ou, si c'est trop dire, l'écheveau qu'il tourna et dévida toute sa vie.
Le bannissement des jésuites laissait vacants beaucoup de colléges de France, et le jeune maître de quartier du collége de Beauvais fut appelé comme professeur à celui d'Amiens 21, dans cette patrie de Voiture, où Gresset vivait alors dévot et retiré. Delille ne manqua pas d'y visiter ce spirituel poëte, de qui il tenait beaucoup plus qu'il ne le soupçonnait. Occupé des Géorgiques. de Virgile, il se croyait une muse grave: il ne savait pas combien il était proche parent de Vert-Vert, et de quel danger mortel les dragées seraient pour son talent. Gresset, qu'on avait essayé dans un temps d'opposer à Voltaire, et dont Jean-Baptiste Rousseau exaltait les débuts, n'avait eu ni assez de force de talent ni assez de pensée pour soutenir la lutte, et il avait été vite jeté de côté. Delille arrivant, comme un autre Gresset, sur les derniers temps de Voltaire, reprit, à quelques égards, le rôle manqué par le premier, et avec du brillant, du mondain à force, rien du collége, mais peu de philosophie et de pensée, il réussit à succéder en poésie au trône, encore imposant, qui devint aussitôt pour lui un tabouret chez la reine.
Note 21: (retour) On est déjà si loin de l'ancienne Université, qu'il n'est pas inutile de rappeler que les colléges de Lisieux et de Beauvais étaient À Paris, tandis que le collége d'Amiens était bien dans cette ville même.
En attendant, il succédait, au collége d'Amiens, à ces jésuites dont il allait introduire en français les procédés de vers latins et tant de descriptions didactiques ingénieuses. Rapin, Vanière, par les sujets comme par la manière, semblent avoir été ses maîtres; il y a du Père Sautel dans Delille.
Un discours sur l'Éducation, prononcé par Delille, en 1766, à une distribution de prix du collége d'Amiens, marquerait, au besoin, combien peu d'idées la prose fournissait à l'élégant diseur dans un sujet déjà fécondé par l'Émile. Les autres rares morceaux de prose qu'on a de l'abbé Delille, depuis son éloge de la Condamine, lors de sa réception à l'Académie, jusqu'à son article La Bruyère dans la Biographie universelle, ne démentent pas cette observation; agréables de tour et de récits anecdotiques, ils sont très-clair-semés d'idées. Son morceau le plus capital, la préface des Géorgiques, est même en grande partie traduite de Dryden, que Delille combat en un endroit, sans dire jusqu'à quel point il en profite.22
Note 22: (retour) Cette remarque est de M. Joseph-Victor Le Clerc.
Du collège d'Amiens, le jeune professeur fut rappelé comme agrégé à Paris, et nommé pour faire la classe de troisième au collège de La Marche: il y était encore lors de sa réception à l'Académie, en 1774. Mais la disproportion entre cette gloire si littéraire, si mondaine, et ces thèmes qu'il dictait encore, devenait trop criante, et l'amitié de M. Le Beau, professeur d'éloquence latine au Collège de France, l'appela à professer, comme suppléant d'abord, la poésie qui était comprise dans cette chaire.
La traduction des Géorgiques parut à la fin de l'année 1769; elle était annoncée à l'avance par de nombreuses lectures dans les salons, que fréquentait déjà beaucoup Delille. Le succès alla aux nues. C'était la mode de la nature; on adorait la campagne du sein des boudoirs. Les Géorgiques furent sur les toilettes comme un volume de l'Encyclopédie ou comme le livre de l'Esprit; on crut lire Virgile. Le grand Frédéric déclara cette traduction une oeuvre originale. Voltaire s'éprit de Virgilius-Delille (il était fort en sobriquets), et écrivit à l'Académie française pour l'y pousser (4 mars 1772): «Rempli de la lecture des Géorgiques de M. Delille, je sens tout le prix de la difficulté si heureusement surmontée, et je pense qu'on ne pouvait faire plus d'honneur à Virgile et à la nation. Le poëme des Saisons et la traduction des Géorgiques me paraissent les deux meilleurs poëmes qui aient honoré la France après l'Art poétique......» La Harpe, dans le Mercure, célébra tout d'abord la traduction; Fréron, dans l'Année littéraire, ne l'attaqua point; s'il la trouva infidèle souvent, comme reproduction du modèle, il convint qu'il était difficile de mieux tourner un vers, et ne craignit pas d'y reconnaître le faire de Boileau. Clément de Dijon seul, Clément l'inclément, comme dit Voltaire avec son volume d'Observations critiques (1771), que suivit bientôt un second volume de Nouvelles Observations (1772), vint troubler le succès du traducteur des Géorgiques et du poëte des Saisons. Saint-Lambert eut le crédit et le tort d'obtenir un ordre pour faire conduire Clément au For-l'Évêque, et pour faire saisir l'édition (encore sous presse) de sa critique. Le prétexte était que Clément disait sur Doris certains mots, lesquels on aurait pu appliquer à madame d'Houdetot. On fit des cartons à ces endroits, le livre parut, et tout le monde lut Clément.
Il disait de bonnes choses, et tout ce qui se peut dire de judicieux de la part d'un homme sérieux, instruit de l'antiquité, amateur du goût solide, mais que le rayon poétique direct n'éclaire pas. Où se trouvait alors, est-il vrai de dire, ce rayon, ce sentiment du style poétique, si l'on excepte Le Brun, qui en avait l'instinct, l'intention, et André Chénier naissant, qui allait le retrouver? Le Brun, d'ailleurs, n'était pas étranger à la critique de Clément, son ami, à qui il avait confié sa traduction, encore inédite, de l'épisode d'Aristée, pour être opposée à celle qu'en avait donnée Delille. Celui-ci, bon et modeste, profita, dans les éditions suivantes, des critiques de Clément en ce qu'elles lui paraissaient renfermer de juste, et il rendit sa traduction plus fidèle en bien des points. Ce qu'il n'y a pas ajouté, et ce qui était incommunicable, à moins de l'avoir tout d'abord senti, c'est un certain art et style poétique qui fait que, dans la lutte de poëte à poëte, indépendamment de la fidélité littérale, des beautés du même ordre éclatent en regard, et comme un prompt équivalent d'autres beautés forcément négligées. Delille est élégant, facile, spirituel aux endroits difficiles, correct en général, et d'une grâce flatteuse à l'oreille; mais la belle peinture de Virgile, les grands traits fréquents, cette majesté de la nature romaine: