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Portraits littéraires, Tome III

Chapter 15: Le CHEVALIER DE MÉRÉ ou DE L'HONNÊTE HOMME AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE..
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About This Book

This collection of essays presents literary portraits of various figures, including poets and writers from different eras, such as Théocrite and François Ier. It explores their contributions to literature and the cultural contexts in which they operated. The author reflects on the evolution of poetic forms and the significance of pastoral themes, emphasizing the unique qualities that distinguish ancient Greek poetry from later works. The essays also examine the interplay between nature and art in literature, highlighting the challenges of capturing the essence of pastoral life in different cultural settings. Through these portraits, the work offers insights into the literary landscape and the enduring impact of these figures.

Cuer resolu d'aultre chose n'a cure

Que de l'honneur.

Le corps vaincu, le cueur reste vainqueur16.

Note 16: (retour)

Est-il besoin de faire remarquer l'intention de ces allitérations, assonances et consonnances: cuer, cure, corps, cueur, vainqueur? La poésie du XVIe siècle est pleine de ces vestiges d'une versification antérieure. On lit à la page 12 du présent Recueil:

Ne nul plaisir que nature nous donne

Ne nous est riens, si bientost ne retourne.

La rime n'y est pas, mais il y a assonance comme chez les anciens trouvères.

A défaut de beaux vers, ce sont là de hauts sentiments, et ils se font écho dans cette correspondance rimée entre le roi et sa soeur.

On s'est fort occupé de Marguerite dans ces derniers temps, et les publications réitérées dont elle a fourni le sujet l'ont de plus en plus mise en lumière. Les railleries à la Brantôme et les demi-sourires, dont on pouvait jusqu'alors s'accorder la fantaisie en prononçant le nom de l'auteur de l'Heptamèron, ont fait place peu à peu à une appréciation plus sérieuse et plus fondée. A travers les conversations galantes et libres qui étaient le bon ton du temps et où elle tenait le dé, on ne saurait méconnaître désormais en elle ce caractère élevé, religieux, de plus en plus mystique en avançant, cette faculté d'exaltation et de sacrifice pour son frère, qui éclate à tous les instants décisifs et qui fait comme l'étoile de sa vie. La duchesse d'Angoulême et ses enfants, Marguerite et François, s'aimaient tous les trois passionnément; c'était, comme le dit Marguerite, un parfait triangle, et une vraie trinité. Les expressions triomphantes dont est rempli le Journal de la mère du roi, et qui rappellent le Latonoe pertentant gaudia pectus, se reproduisent dans les lettres et dans les vers de sa soeur. Ces deux femmes idolâtrent ce roi de leur sang dont elles sont glorieuses; elles débordent sitôt qu'elles parlent de lui. La mère écrit à son fils captif comme madame de Sévigné à sa fille absente: «A ceste heure... je cuyde sentir en moy-mesme que vous seuffrez.» Marguerite se représente aussi comme une autre mère pour ce frère bien-aimé, quoiqu'elle n'ait que deux ans plus que lui; et, le revoyant après une séparation, elle croit lire dans son seul regard toute une tendre allocution, qu'elle se traduit de la sorte à elle-même:

........«C'est celluy que d'enfance

Tu as veu tien, tu le voys et verras;

Ainsy l'a creu et le croys et croirras.

Ne crains donc, soeur, par crainte ne diffère;

Je suis ton roy, aussy je suis ton frère.

Frère et petit n'as craint de me tenir

Entre tes bras; ne crains donc de venir

Entre les miens, qui suis grand et ton roy:

Car en croissant croist mon amour en moy.»

Ainsy parla l'oeil plain de charité,

Et voz deux bras dirent: C'est veritté17.

Un éditeur instruit18, qui, dans un premier travail, avait jugé fort sainement, selon nous, de Marguerite, a cru devoir revenir sur ce jugement dans une seconde publication, et il a été conduit par une interprétation laborieuse à dénoncer dans le coeur de cette princesse je ne sais quel sentiment fatal et mystérieux, dont son frère aurait été l'objet. Mais la lettre qui, par ses termes obscurs, avait fourni matière à l'équivoque, a été depuis lors éclaircie, rapportée à sa vraie date, et une explication naturelle l'a replacée au nombre des témoignages de dévouement que Marguerite prodigua à son frère durant sa captivité. Cette lettre n'offre rien d'ailleurs de plus expressif que ce qu'on lit en maint endroit du présent Recueil:

O quelle amour! et qui jamais l'eust creue!

Qui en absence est augmentée et creue;

Là où jamais changement n'ay trouvé;

Tel vous ay creu, tel vous ay éprouvé19!

Dans un voyage qu'elle faisait en litière durant la semaine sainte de 1547, accourant en toute hâte auprès de son frère malade, Marguerite accusait la lenteur du transport, et, dans une chanson composée le long du chemin, elle s'écriait d'un bond de coeur impétueux:

Avancés-vous, hommes, chevaulx,

Asseurés-moi, je vous supplye,

Note 18: (retour) M. Génin. Il faut ajouter qu'il porta dans ses tergiversations et toute sa discussion sur Marguerite une passion singulière et cette humeur acariâtre qui lui était habituelle.

Que nostre Roy, pour ses grands maulx,

A receu santé accomplie:

Lors seray de joye remplye.

Las! Seigneur Dieu, esveillés-vous,

Et vostre oeil sa doulceur desplye,

Saulvant vostre Christ et nous tous20!

De telles expressions de mysticité se mêlent perpétuellement à la profession de sa tendresse pour son frère. Il faut y faire la part du goût, et puis reconnaître aussi que, pour Marguerite, c'était une dévotion réellement que l'affection fraternelle. Comme mouvement bien sincère de piété non moins que de poésie, je signalerai un très-bel et très-vif élan de prière à Dieu, père de Christ (page 181); le jet de l'oraison s'y soutient d'un bout à l'autre; c'est un curieux exemple de verve puritaine à cette époque.

Après cela, si l'on s'étonnait, si l'on souriait encore de voir cette Marguerite si fort en contraste avec la première idée qu'on se fait de l'auteur des Contes et nouvelles, nous répondrions que notre impression ne s'est formée que sur la lecture des pièces qui attestent la suite sérieuse de ses pensées. Nous n'ignorons pas que les plus confidentielles même de ces pièces écrites ne disent jamais tout; nous savons que le XVIe siècle particulièrement avait ses grossièretés, et que le coeur humain a, de tout temps, allié bien des contraires. Il serait donc téméraire et presque ridicule de venir répondre de l'ensemble d'une vie et d'en garantir après coup les accidents. Qu'il suffise d'avoir saisi la teneur et l'habitude élevée d'une âme durant les longues et définitives années21.

Note 21: (retour) Parmi les publications de date postérieure concernant Marguerite, je veux au moins indiquer celle du comte H. de La Ferrière-Percy, qui nous a donné le Livre de dépenses de la digne reine,—dépenses des plus honorables, des plus généreuses,—et une étude sur ses dernières années (Paris, Aubry, 1862). Tout examen un peu approfondi tourne en l'honneur de la bonne et belle nature de cette princesse.

Le Recueil publié par M. Champollion donne, à la suite des vers, une soixantaine de lettres en prose, écrites par François Ier ou à lui adressées, et presque toutes de galanterie. Une note en marge d'un manuscrit attribue plusieurs de ces lettres à Diane de Poitiers. M. Champollion, en reproduisant ce nom de Diane, est le premier à faire remarquer que la supposition offre peu de certitude et de vraisemblance. Il n'y en a aucune en effet; Diane n'a jamais passé pour être avec François Ier dans de telles relations. De plus, les lettres de la maîtresse anonyme trahissent une situation menacée; il y est question de haines, de calomnies. On sent une favorite dont l'astre baisse; et celui de Diane montait au contraire. Ces lettres contiennent, au reste, assez d'indications indirectes pour qu'en s'y appliquant on ait le moyen peut-être d'en déterminer la source. Mais en valent-elles la peine? Comme échantillon du style bizarre et alambiqué, je citerai une lettre de François Ier, que le Recueil met à l'adresse de la duchesse d'Alençon, c'est-à-dire de Marguerite. Comprenne qui pourra ce jargon. L'hôtel Rambouillet n'a pas inventé, comme on va le voir, le style des précieuses:

«Un chascun se sçait esjouir, ma mignonne, de son ayse; mais celuy qui l'a, a tant forte querelle, qu'elle a anticippé et occuppé toute demonstration, si qu'il se peult dire le sentir parfaictement. Par quoy, puisque par cette raison je ne puis, encores moins doibs-je faire tant d'injure à ma felicité que de l'obliger et soubsmettre à la foiblesse de ma pleume. Seullement le peult sçavoir vostre esprit et amour pour estre perpetuellement escripte au pappier de vostre chair, par l'ancre de vostre sang; commung à vous C. A.22

Note 22: (retour) Je donne le texte de cette lettre d'après le manuscrit de M. Cigongne, non que ce texte soit plus intelligible que celui du Recueil imprimé, mais parce qu'il en diffère assez notablement. Les curieux, s'il en est, pourront comparer ensemble les deux galimatias.

Les Poésies de François Ier, fort louées de son vivant, rentrèrent dans l'obscurité après lui; elles y restèrent, et personne alors ne songea à les publier. M. Champollion a relevé cet oubli, qui tient à plus d'une cause. D'abord ces poésies, en général, sont décidément mauvaises, et les contemporains se doutent toujours bien un peu de ces choses-là, même quand ils ne le disent pas. Puis le goût changea brusquement à la mort de François Ier. Les beaux esprits de sa génération, les Marot, les Bonaventure des Periers, l'avaient précédé dans la tombe; sa soeur Marguerite le suivit de près. Le seul Mellin de Saint-Gelais survécut, mais il avait assez à faire de se maintenir lui-même contre le flot des poëtes survenants. Dans les dernières années de François Ier, l'influence de Marguerite, celle même de la duchesse d'Étampes, favorisaient à la cour une sorte de poésie semi-calviniste; les courtisans chantaient les psaumes de Marot; Diane de Poitiers, en arrivant à la pleine puissance, désira d'autres chansons, et le cardinal de Lorraine, bon catholique, fut de son avis. La jeune école païenne de Ronsard s'offrait, et elle leur convint d'autant mieux par le contraste. Henri II personnellement aimait peu les lettres, et il est à cet égard le plus terne de tous les Valois; mais sa soeur, la seconde Marguerite, qui devint duchesse de Savoie, se déclara hautement protectrice de la jeune bande. Le passé fut rayé d'un trait et comme non avenu. Les Poésies de François Ier eussent reparu assez hors de propos en cette ère nouvelle. On mit en oubli bien d'autres productions de la veille plus dignes de survivre, et dans un recueil des Marguerites poétiques, espèce d'Anthologie finale qui résume la fleur du XVIe siècle23, je ne vois point qu'à l'article Roses on ait daigné se souvenir de cette pièce si gracieuse de Bonaventure des Periers. La seconde moitié du siècle écrasa la première.

Note 23: (retour) Les Marguerites poétiques, tirées des plus fameux poëtes françois, tant anciens que modernes, par Esprit Aubert, 1613.

Aujourd'hui on doit des remerciements à M. Aimé Champollion, pour avoir exhumé et mis au jour cet ensemble des royales poésies. Historiquement, je l'ai dit, elles ont leur intérêt et même leur importance; au point de vue littéraire, je doute fort qu'elles ajoutent beaucoup à la réputation de François Ier. La discrétion, le choix, c'est là le secret de l'agrément en littérature, et l'esprit qui préside aux informations historiques obéit à des conditions différentes. Le moment serait pourtant venu, je le crois, de dresser une Anthologie française véritable, et d'y apporter à la fois la sévérité de l'érudition et celle du goût. Il y aurait avant tout à faire un travail philologique de révision; car il est incroyable à quel point les textes de ces vieilles poésies se sont corrompus; l'incorrection des copies ou des impressions s'est ajoutée à celle de la langue pour embrouiller le sens de certaines pièces, qui, bien rétablies, pourraient paraître ingénieuses. Nos Analecta auraient besoin par moments de la sagacité d'un Brunck ou d'un Jacobs; mais des esprits de cette trempe ne croiraient-ils pas s'y rabaisser? Quoi qu'il en soit, une honnête mesure d'exactitude et de finesse suffirait à l'oeuvre. En ce qui est du XVIe siècle, on ne saurait se flatter, dans une telle Anthologie, d'édifier un Temple du Goût, mais on y figurerait très-bien un Temple de la Grâce. Chaque auteur y entrerait, selon son rang, avec un bagage très-allégé. Pour le choix du bagage, on devrait être rigoureux, mais avec tact, et ne pas imiter ce compilateur24 qui, en introduisant Rémi Belleau, n'eut d'autre soin que d'omettre la pièce d'Avril, précisément la perle du vieux poëte; il y a des faiseurs de bouquets qui ont la main heureuse! Dans un tel Temple de la Grâce, Marot présiderait le groupe entier de ses contemporains pour le règne de François Ier; Louise Labé, à côté de lui, tiendrait la guirlande, au-dessus même de Marguerite. Bonaventure des Periers n'y entrerait qu'avec une seule pièce, Gohorry, avec une seule stance25; le bon jurisconsulte Forcadel, un peu étonné, s'y verrait admis pour avoir une seule fois, je ne sais comment, réussi dans un dialogue rustique amoureux, traduit de Théocrite. François Ier y serait comme roi, pour l'esprit vivifiant qu'il répandit autour de lui, pour les sourires et les rayons qu'il prodigua avec grâce; mais, en fait de vers de sa façon, il n'en aurait guère présents qu'une vingtaine au plus, ce qu'il en pourrait écrire en se jouant sur une vitre, comme il fit une fois à Chambord.

Mai 1847.

Note 25: (retour) La stance bien connue: La jeune fille est semblable à la rose, etc., etc. Vous croyez (et moi-même je l'ai cru) que cette stance est directement imitée du latin de Catulle? Non pas; c'est traduit de l'Amadis, où Gohorry, qui traduisait une partie de ce roman espagnol, l'a rencontrée.



Le
CHEVALIER DE MÉRÉ
ou
DE L'HONNÊTE HOMME AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE..

Connaissez-vous le chevalier de Méré? Ce n'est pas que je vous conseille de le lire; il n'est bon à connaître que par extraits. Il passait pour plus aimable qu'il ne devait être, à en juger par ses lettres et par ses discours imprimés; il faisait profession de ce qui n'est bien que si on ne le professe pas, et que si l'on en use d'un air d'aisance et de naturel. Sa politesse est compassée, et je le soupçonne fort d'avoir été de ceux qui sont frivoles dans le sérieux et pédants dans le frivole; mais c'était certainement un homme de beaucoup d'esprit, établi sur ce pied-là dans le monde, ayant commerce avec ce qu'il y avait de plus considérable dans les lettres et à la cour, désigné par l'opinion, à un certain moment (de 1649 à 1664), pour un arbitre ou du moins pour un maître d'élégance. Son tort fut de prendre trop à la lettre et trop au sérieux ce rôle délicat, et de pousser à bout ce qui ne doit être qu'effleuré, ce qui doit être renouvelé toujours. On a dit de Benserade que c'était un Voiture trop prolongé: ç'a été l'inconvénient aussi du chevalier de Méré. Malgré ces défauts ou à cause de ces défauts mêmes, le chevalier de Méré est un type; et si aujourd'hui on veut étudier un des caractères les plus en honneur au XVIIe siècle, on ne saurait mieux s'adresser ni surtout plus commodément qu'à lui.

Il y eut, vers ce temps, des hommes qui nous représentent et qui réalisent en eux l'idée de l'honnête homme, comme on l'entendait alors, bien mieux que le chevalier de Méré ne le sut faire dans sa personne, et lui-même, parmi les gens de sa connaissance, il nous en cite qu'il propose pour d'accomplis modèles. Il n'en est aucun pourtant qui ait plus réfléchi que lui sur cet idéal, qui se soit plus appliqué à le définir, à en fixer les conditions, à disserter sur l'ensemble des qualités qui le composent, étales enseigner en toute occasion. Un maître à danser n'est pas toujours celui (tant s'en faut) qui danse le mieux; mais si quelque ancien maître fameux en ce genre a écrit quelque chose sur son art, et que cet art soit en partie perdu, on doit recourir au traité. Le chevalier de Méré a été, à son heure, un maître de bel air et d'agrément, et il a laissé des traités.

Il ne s'exagère point d'ailleurs, autant qu'on le pourrait croire, l'effet des préceptes: «Eh! qui doute, dit-il quelque part 26, que si quelqu'un était aussi honnête homme que l'on dit que Pignatelle étoit bon écuyer, il ne pût faire un honnête homme comme Pignatelle un bon homme de cheval? D'où vient donc qu'il en arrive autrement?» Il va lui-même au-devant des objections que soulève le didactique en pareille matière, lorsqu'il dit: «En tous les exercices, comme la danse, faire des armes, voltiger, ou monter à cheval, on connoît les excellents maîtres du métier à je ne sais quoi de libre et d'aisé qui plaît toujours, mais qu'on ne peut guère acquérir sans une grande pratique; ce n'est pas encore assez de s'y être longtemps exercé, à moins que d'en avoir pris les meilleures voies. Les agréments aiment la justesse en tout ce que je viens de dire, mais d'une façon si naïve, qu'elle donne à penser que c'est un présent de la nature27.» Je ne saurais mieux comparer les écrits de Méré qu'à ceux de Castiglione, auteur du livre du Courtisan (Cortegiano). Celui-ci a fait le code de l'homme de cour, l'autre a fait celui de l'honnête homme.

Note 26: (retour) Cinquième Conversation avec le maréchal de Clérembaut.
Note 27: (retour) Discours de la Conversation.

Honnête homme, au XVIIe siècle, ne signifiait pas la chose toute simple et toute grave que le mot exprime aujourd'hui. Ce mot a eu bien des sens en français, un peu comme celui de sage en grec. Aux époques de loisir, on y mêlait beaucoup de superflu; nous l'avons réduit au strict nécessaire. L'honnête homme, en son large sens, c'était l'homme comme il faut, et le comme il faut, le quod decet, varie avec les goûts et les opinions de la société elle-même. L'abbé Prevost est peut-être le dernier écrivain qui, dans ses romans, ait employé le mot honnête homme précisément dans le beau sens où l'employaient, au XVIIe siècle, M. de La Rochefoucauld et le chevalier de Méré. Lorsque Voltaire disait en plaisantant:

Nos voleurs sont de très-honnêtes gens,

Gens du beau monde...28,

il détournait déjà un peu le sens et le parodiait, en lui ôtant l'acception solide qui, au XVIIe siècle, n'était pas séparable de l'acception légère. C'est ainsi que Bautru, dès longtemps, avait dit, en jouant sur le mot, qu'honnête homme et bonnes moeurs ne s'accordoient guère ensemble; franche saillie de libertin! L'honnête homme alors n'était pas seulement, en effet, celui qui savait les agréments et les bienséances, mais il y entrait aussi un fonds de mérite sérieux, d'honnêteté réelle qui, sans être la grosse probité bourgeoise toute pure, avait pourtant sa part essentielle jusque sous l'agrément; le tout était de bien prendre ses mesures et de combiner les doses; les vrais honnêtes gens n'y manquaient pas.

Note 28: (retour) L'Enfant prodigue, acte III, scène II.

Les dames surtout savaient vite à quoi s'en tenir, et quand on avait tout dit, tout expliqué, elles demandaient quelque chose encore; ce quelque chose, dit Méré, «consiste en je ne sais quoi de noble qui relève toutes les bonnes qualités, et qui ne vient que du coeur et de l'esprit; le reste n'en est que la suite et l'équipage.» Le chevalier recommande beaucoup cet entretien des dames; c'est là seulement que l'esprit se fait et que l'honnête homme s'achève; car, comme il le remarque très-bien, les hommes sont tout d'une pièce tant qu'ils restent entre eus.

En revanche, vers le même temps (et ceci complète le chevalier), Mlle de Scudery observait de son bord que «les plus honnêtes femmes du monde, quand elles sont un grand nombre ensemble (c'est-à-dire plus de trois), et qu'il n'y a point d'homme, ne disent presque jamais rien qui vaille, et s'ennuyent plus que si elles étoient seules.» Au contraire, «il y a je ne sais quoi, que je ne sais comment exprimer (avouait d'assez bonne grâce cette estimable fille), qui fait qu'un honnête homme réjouit et divertit plus une compagnie de dames que la plus aimable femme de la terre ne sauroit faire29.» Quand on sent si vivement des deux côtés l'avantage d'un commerce mutuel, on est bien près de s'entendre ou plutôt on s'est déjà entendu, et la science de l'honnête homme a fait bien des pas.

Note 29: (retour) Conversations sur divers sujets, par Mlle de Scudery, article de la Conversation.

On sait bien peu de chose sur la vie du chevalier de Méré; la date de sa naissance est restée incertaine comme le fut longtemps celle de sa mort. Il était né, dit-on, vers la fin du XVIe siècle ou au commencement du XVIIe; mais je ne crois pas qu'il soit d'avant 1610, car il servait encore activement en 1664, et il ne mourut qu'en 1685, comme on l'apprend par hasard d'un mot échappé à la plume de Dangeau. Il était cadet d'une noble maison du Poitou. Son aîné, M. de Plassac-Méré, s'était aussi mêlé de bel-esprit, et il correspondait avec Balzac: c'est ce même M. de Plassac qui prétendait corriger le style de Montaigne. On a quelquefois confondu les deux frères30. Le chevalier ne commence à poindre dans les Lettres de Balzac qu'en l'année 1646; c'est bien à lui que ce grand complimenteur écrivait: «La solitude est véritablement une belle chose; mais il y auroit plaisir d'avoir un ami fait comme vous, à qui l'on pût dire quelquefois que c'est une belle chose31.» Et encore: «Si je vous dis que votre laquais m'a trouvé malade, et que votre lettre ma guéri, je ne suis ni poëte qui invente, ni orateur qui exagère; je suis moi-même mon historien qui vous rend fidèle compte de ce qui se passe dans ma chambre32.» Le chevalier, dans cette lettre, est traité comme un brave et comme un philosophe tout ensemble; il avait servi avec honneur sur terre et sur mer33. Avant même de s'être retiré du service et dans les intervalles des campagnes, il ne songeait qu'à vivre agréablement dans le monde, tantôt à la cour et tantôt dans sa maison du Poitou, par où il était assez voisin de Balzac. Celui-ci fut son premier modèle et son grand patron en littérature. En dédiant au chevalier ses Observations sur la Langue françoise, Ménage lui disait: «Quand je vins à Paris la première fois, vous étiez un des hommes de Paris le plus à la mode. Votre vertu, votre valeur, votre esprit, votre savoir, votre éloquence, votre douceur, votre bonne mine, votre naissance, vous faisoient souhaiter de tout le monde. Toutes ces belles qualités me furent un jour représentées par notre excellent ami monsieur de Balzac avec toute la pompe de son éloquence.» Cette pompe ne déplaisait pas au chevalier; il en tenait lui-même, et, sous ses airs d'homme du monde, il avait du collet-monté, comme disait de lui Mme de Sévigné. Entre Balzac et Voiture, le chevalier n'hésitait pas; il était pour le premier, et il se risqua souvent à critiquer le second, avec qui il était en commerce également. On peut conjecturer, par quelques passages des Lettres du chevalier, que Voiture, cet aimable badin, l'avait moins pris au sérieux que n'avait fait Balzac, et qu'il en était résulté quelque pique d'amour-propre entre eux. Balzac, dont les oeuvres subsistent bien plus que celles de Voiture, avait incomparablement moins d'esprit comme homme, et peu ou point de discernement des personnes. «Cet homme, qui faisoit de si belles lettres, dit quelque part le chevalier en parlant de Voiture, voulut être de mes amis en apparence; je voyois qu'il disoit souvent d'excellentes choses, mais je sentois qu'il étoit plus comédien qu'honnête homme; cela me le rendoit insupportable, et j'aimois Balzac de tout mon coeur, parce qu'il étoit tendre et plein de sentiments naturels34.» On devine, sous ces beaux mots, ce que l'amour-propre ne sait pas voir ou ne veut pas dire. C'est, au reste, à la suite de ces deux épistolaires que vient se classer le chevalier et qu'il mérite d'avoir rang dans notre littérature. Ses Lettres participent de la manière de tous deux; il a beaucoup plus de finesse d'esprit et plus d'observation morale que Balzac; il sait par moments le monde tout autant que Voiture; son analyse est des plus nuancées; mais sa déduction est lente, sans légèreté, sans enjouement. Il écrivait un jour à quelqu'un:

Note 30: (retour) Voir dans les Éloges de quelques auteurs françois, par Jolly, l'article qui concerne M. de Méré; M. de Plassac y est confondu avec son frère. Le volume imprimé des Lettres de M. de Plassac est de 1648.
Note 31: (retour) Lettre du 6 juin 1646.
Note 32: (retour) Lettre du 24 août 1646.
Note 33: (retour) Il servait encore en 1664, et il fit partie de l'expédition navale contre les pirates de Barbarie, laquelle, après un assez brillant début, eut une triste fin. Dans la Gazette extraordinaire du 28 août 1664, qui annonce la prise de la ville et du port de Gigèrie en Barbarie par les armées du Roy, sous le commandement du duc de Beaufort, général de Sa Majesté en Afrique, le chevalier a l'honneur d'être mentionné. Après le détail du débarquement et de la prise de la place, on y lit que, le lendemain, les Maures, qui s'étaient retirés sur les hauteurs, vinrent assaillir une garde avancée; le duc de Beaufort, accouru au bruit de l'escarmouche, s'étant mis à la tête des Gardes, et le comte de Gadagne à la tête de Malte, repoussèrent vertement les assaillants: «Tous les officiers des Gardes qui étoient en ce poste, dit le bulletin, et ceux qui survinrent, tant de leur corps que de celui de Malle, s'y comportèrent très-dignement... Les chevaliers de Méré et de Chastenay y furent blessés des premiers. «On pourrait conjecturer, d'après la teneur de ce bulletin, que M. de Méré était chevalier de Malte et servait sur les galères de l'Ordre.
Note 34: (retour) Lettre 128e.

«Vous m'écrivez de temps en temps de ces lettres qu'on lit agréablement, et surtout quand on a le goût bon; mais elles coûtent toujours beaucoup, et je ne crois pas qu'on en puisse faire plus de deux en un jour. Balzac me dit une fois qu'avant que d'être content d'un certain billet au maire d'Angoulême, il y avoit passé plus de quatre matinées. Je ne trouve pourtant rien dans ce billet ni de beau ni de rare, et plus je le considère, moins j'en fais de cas. Voiture se plaignoit aussi de la peine que lui avoit donnée la lettre de la carpe, et, sans mentir, il en étoit à plaindre35

Mais Voiture, quoi qu'il en dise, avait l'à-propos, la rapidité, le don du moment; ce qui n'empêche pas aujourd'hui les Lettres du chevalier d'être bien plus intéressantes et plus instructives pour nous que les siennes.

Les Lettres du chevalier, en effet, abondent en particularités qui touchent à la fois à l'histoire de la langue et à celle des moeurs, et qui nous y font pénétrer. Littérairement, elles sont antérieures à la révolution que fit Mme de Sévigné dans ce genre jusque-là si peu familier. Après Balzac, après Voiture, qui sont des épistolaires de profession, la charmante mère de Mme de Grignan sait être parfaitement naturelle et obéir à son propre génie, à son coeur, tout en soignant le détail plus qu'il n'y paraît, et en songeant bien un peu au monde qui attachait tant de prix alors à une lettre bien faite. Le chevalier de Méré, au contraire, est resté un épistolaire tout de profession; et de démon familier, il n'en a pas. C'est un précieux qui continue de l'être alors qu'il n'y avait déjà plus de précieuses, ou qu'il n'y avait plus que la vieille Mlle de Scudery qui l'était encore. Les Lettres du chevalier offrent un continuel exemple de cette espèce de finesse et de subtilité qu'on peut retrouver dans les Conversations et les Entretiens publiés vers la même date par l'auteur suranné de Clèlie. Comme pensée toutefois, comme coup d'oeil moral, il est très-supérieur à cette respectable demoiselle, et on ne saurait se figurer, avant de l'avoir lu, ce qui se rencontre parfois chez lui de délicat comme observation et comme langue.

Le chevalier a marqué assez bien lui-même le ton de ses lettres dans un endroit où il discute la question de savoir s'il faut écrire comme on parle et parler comme on écrit36. Il remarque finement que les choses qu'on ne prononce jamais et qui ne sont faites que pour être lues des yeux, comme une histoire ou quelque composition d'un genre rassis, ne doivent pas s'écrire comme l'on ferait un conte en conversation; l'histoire est plus noble et plus sévère, la conversation est plus libre et plus négligée. Et après avoir touché les harangues, il en vient aux lettres, lesquelles, dit-il, ne se prononcent point: «Car, encore qu'on en lise tout haut, ce n'est pas ce qu'on appelle prononcer; on ne les doit pas écrire tout à fait comme on parle.» Pour preuve de cela, continue-t-il, si l'on voit une personne à qui l'on vient d'écrire une lettre, fût-elle excellente, on ne lui dira pas les mêmes choses qu'on lui écrivait, ou pour le moins on ne les lui dira pas de la même façon. «Il est pourtant bon, lorsqu'on écrit, de s'imaginer en quelque sorte qu'on parle, pour ne rien mettre qui ne soit naturel et qu'on ne pût dire dans le monde; et de même quand on parle, de se persuader qu'on écrit, pour ne rien dire qui ne soit noble et qui n'ait un peu de justesse.» Ainsi, premièrement, il n'écrit point ses lettres comme il cause, et de plus même quand il cause, il parle un peu comme un livre; on voit d'ici le renchérissement qu'en doit prendre son style. Il se plaît à citer à ce propos son ami et son modèle, le maréchal de Clérembaut, «qui cherchoit autant d'esprit avec une femme de chambre entre deux portes que lorsqu'il parloit à la reine au milieu de toute la cour37.» De même lui, quand il écrivait à un procureur, il ajustait son style comme quand il s'adressait à une duchesse. Cette manière d'écrire et cette manière de causer étaient celles qui eurent la vogue dans le meilleur monde, sous un certain régime de goût, entre l'Astrée et la Clélie; mais à quoi songeait-il de mener cela jusqu'après Mme de La Fayette et après Boileau?

Note 36: (retour) Cinquième Conversation avec le maréchal de Clérembaut.

Les Lettres du chevalier parurent en 1682, quand le grand siècle n'attendait plus, pour nouveauté dernière qui l'excitât, que les Caractères de La Bruyère. Un premier ouvrage, les Conversations du M. de C. et du C. de M. (du maréchal de Clérembaut et du chevalier de Méré) avait paru en 1669, l'année même des Pensées de Pascal. L'auteur-amateur avait fait imprimer dans l'intervalle quelques petites dissertations sur la Justesse, sur l'Esprit, sur la Conversation, sur les Agréments; tout cela venait trop tard, et l'on conçoit que Dangeau, enregistrant dans son Journal la mort du chevalier, ait dit: «C'étoit un homme de beaucoup d'esprit, qui avoit fait des livres qui ne lui faisoient pas beaucoup d'honneur.» Le goût de ces choses, et surtout de cette manière de les dire, avait passé, et, en matière légère comme bien souvent en matière plus grave, le moment est tout; on n'en rappelle pas. Aujourd'hui, pour nous intéresser aux oeuvres du chevalier, nous n'avons qu'à les remettre à leur vraie date, et à y étudier le goût et les prétentions des gens du monde qui étaient sur le pied de beaux-esprits aux environs de la Fronde, au temps de la jeunesse de Mme de Maintenon ou de Pascal.

Je cite ces deux noms à dessein, parce que le chevalier s'y est à jamais associé d'une manière fâcheuse et presque ridicule, et il serait trop rigoureux vraiment de le juger par là. Il y a de lui une lettre fort connue adressée à Pascal, et dans laquelle il prétend en remontrer à ce génie original, et cela ni plus ni moins que sur les mathématiques; c'est incroyable de ton:

«Vous souvenez-vous de m'avoir dit une fois que vous n'étiez plus si persuadé de l'excellence des mathématiques? Vous m'écrivez à cette heure que je vous en ai tout à fait désabusé, et que je vous ai découvert des choses que vous n'eussiez jamais vues si vous ne m'eussiez connu. Je ne sais pourtant, monsieur, si vous m'êtes si obligé que vous pensez. Il vous reste encore une habitude que vous avez prise en cette science, à ne juger de quoi que ce soit que par vos démonstrations, qui, le plus souvent, sont fausses. Ces longs raisonnements tirés de ligne en ligne vous empêchent d'entrer d'abord en des connoissances plus hautes qui ne trompent jamais. Je vous avertis aussi que vous perdez par là un grand avantage dans le monde...»

Et plus loin, sur la division à l'infini:

«Ce que vous m'en écrivez me paroît encore plus éloigné du bon sens que tout ce que vous m'en dites dans notre dispute...»

Il n'en faudrait pas plus qu'une pareille lettre pour perdre celui qui l'a pu écrire dans l'opinion de la postérité, et Leibniz a traité le chevalier avec bien du ménagement quand il a dit:

«J'ai presque ri des airs que M. le chevalier de Méré s'est donnés dans sa lettre à M. Pascal... Mais je vois que le chevalier savoit que ce grand génie avoit ses inégalités, qui le rendoient quelquefois trop susceptible aux impressions des spiritualistes outrés et qui le dégoûtoient même par intervalles des connoissances solides38... M. de Méré en profitoit pour parler de haut en bas à M. Pascal. Il semble qu'il se moque un peu, comme font les gens du monde qui ont beaucoup d'esprit et un savoir médiocre. Ils voudroient nous persuader que ce qu'ils n'entendent pas assez est peu de chose. Il auroit fallu l'envoyer à l'école chez M. Roberval. Il est vrai cependant que le chevalier avoit quelque génie extraordinaire pour les mathématiques, et j'ai appris de M. des Billettes, ami de M. Pascal, excellent dans les méchaniques, ce que c'est que cette découverte dont ce chevalier se vante ici dans sa lettre: c'est qu'étant grand joueur, il donna les premières ouvertures sur l'estime des paris; ce qui fit naître les belles pensées de alea de MM. Fermat, Pascal et Huyghens...»

Note 38: (retour) La lettre de M. de Méré doit être antérieure à la conversion de Pascal et à ce que Leibniz appelle son spiritualisme outré. Le chevalier de Méré, qui était du Poitou comme le duc de Roannez, avait dû connaître, par cette relation, Pascal, alors lancé dans le monde (1651-1654).—Sur ces rapports de, Pascal et de Méré, M. F. Collet a écrit un ingénieux article (dans la Revue, la Liberté de penser, 15 février 1848); mais la conjecture qu'il émet me paraît très-sujette à contestation, et elle reste, à mes yeux, tort douteuse.

Et Leibniz finit par conclure que le chevalier, dans ce qu'il dit contre la division à l'infini, se juge lui-même, et qu'un tel homme, évidemment, était beaucoup trop occupé des agréments du monde visible pour pénétrer fort avant dans ce monde supérieur que régit la pure intelligence39. Si l'on cherche maintenant ce que Pascal a pu penser de ce chevalier qui le régentait si rudement, il est difficile de ne pas croire qu'il a eu en vue M. de Méré dans la définition qu'il donne des esprits fins par opposition aux esprits géométriques, de ces «esprits fins qui ne sont que fins, qui, étant accoutumés à juger les choses d'une seule et prompte vue, se rebutent vite d'un détail de définition en apparence stérile et ne peuvent avoir la patience de descendre jusqu'aux premiers principes des choses spéculatives et d'imagination, qu'ils n'ont jamais vues dans le monde et dans l'usage.» On retrouve presque en cet endroit de Pascal les termes mêmes du chevalier et sa prétention perpétuelle à dénigrer la géométrie, sous prétexte qu'un coup d'oeil habile suffît à tout40.

Note 39: (retour) Leibnitii Opera omnia, au tome II, page 92.
Note 40: (retour) «Outre que cette méthode est lassante, et que jamais ce n'a été le langage d'aucune cour du monde, il me semble que tout ce qu'on dit de beau, de grand et de nécessaire, saute aux yeux quand on le dit bien.» (Seconde Conversation du chevalier de Méré avec le maréchal de Clérembaut.)

Si le chevalier s'est fort compromis par sa manière de traiter Pascal en écolier, il ne fut guère plus d'à-propos avec Mme de Maintenon, qu'il avait plus de motifs d'ailleurs d'appeler son écolière. Il l'avait connue jeune, lorsqu'elle était Mlle d'Aubigné, et l'avait aussitôt estimée à son prix. Il s'était même appliqué à la former au monde, car c'était évidemment la vocation de ce galant homme et son goût dominant d'avoir toujours, comme dit Mlle de Launay, à instruire et à documenter quelqu'un sur les grâces. La jeune Indienne, comme il l'appelait, lui dut sa première réputation dans le beau monde. Plus tard, après des années, il rappelait cela un peu pédantesquement à Mme de Maintenon, déjà poussée dans les grandeurs et à la veille d'enchaîner Louis XIV:

«En vérité, madame, lui écrivait-il, il seroit bien mal aisé d'avoir tant d'amis d'importance au milieu de la cour, et d'estimer constamment ceux qui n'y sont de rien, quand ce seroit les plus honnêtes gens qu'on ait jamais vus. Il ne faut attendre que d'une vertu bien rare une faveur si extraordinaire. Mais, du temps que j'avois l'honneur de de vous approcher, je m'apercevois que vous saviez toujours distinguer le vrai mérite parmi de certaines choses brillantes qui ne dépendent que de la fortune, et cela me fait espérer que vous ne désapprouverez pas la liberté que je prends de vous écrire. Je pense avoir été le premier qui vous ai donné de bonnes leçons 41... Je me souviens que je vous instruisois à vous rendre aimable, et que dès lors vous ne l'étiez que trop pour moi...»

Note 41: (retour) Le chevalier oublie ici un de ses préceptes les plus essentiels, car il a dit: «Un jeune homme, pour apprendre à chanter, à danser, à monter à cheval, à voltiger ou à faire des armes, peut choisir de ces maîtres qui ne cachent pas leur science, parce que, s'ils excellent dans leur métier, ils s'en peuvent louer hardiment et sans rougir. Il n'en est pas ainsi de cette qualité si rare; on se doit bien garder de dire qu'on est honnête homme, quand on le seroit du consentement des plus difficiles... On ne trouve que fort peu de ces excellents maîtres d'honnêteté, et l'on n'en voit point qui se vantent de l'être.» (Discours de la vraie Honnêteté, Oeuvres posthumes.)

On a voulu voir dans la suite de la lettre une façon détournée de demande en mariage; c'est infiniment trop dire: le chevalier badine là-dessus et ne veut que recommander à son ancienne amie un honnête homme qui a besoin de protection. Il faut pourtant avoir bien du contre-temps pour aller faire la leçon à Pascal sur la géométrie, et pour avoir l'air (ne fût-ce que cela) de s'offrir pour mari à Mme de Maintenon vers l'année 1680.

Quand l'abbé Nadal publia, en 1700, les Oeuvres posthumes du chevalier, les choses étaient devenues autrement manifestes, et l'humble Esther siégeait sous le dais. Il faut voir aussi comme l'honnête éditeur, se met en frais au nom du chevalier, et comme celui-ci, pour cette fois, nous apparaît tout d'un coup aux pieds de son écolière. Les rôles sont complètement renversés. Après avoir nommé les personnes les plus considérables qui étaient de l'intimité de M. de Méré, l'abbé Nadal continue en ces termes:

«C'étoit là toute sa société, si on ose y ajouter encore une personne illustre dont le nom emporte toutes les idées les plus sublimes de l'esprit, de la vertu, de la grandeur d'âme et de tant d'autres qualités qui mettent encore-au-dessous d'elle tout ce que la fortune a de plus élevé et de plus éblouissant. Aussi jamais ne fit-elle naître d'admiration plus vive que la sienne. Elle a été l'objet de ses méditations dans sa retraite; on la retrouve partout dans ses idées. Selon lui, ses derniers préceptes ne sont que l'éloge et l'expression de ses vertus mêmes, et c'est dans l'honneur d'approcher Mme de Maintenon qu'il a trouvé la source de ces bienséances si délicates, réduites ici en règles et en principes.»

C'est ainsi que les choses s'accommodent avec un peu de complaisance; cet abbé Nadal faisait le prophète après coup. Les Lettres publiées en 1682 montrent assez que le chevalier se posa jusqu'à la fin en maître plus disposé à donner qu'à recevoir des leçons42.

Je n'ai pas dissimulé les torts et infime les petits ridicules du chevalier, et j'ai le droit, ce me semble, d'en venir maintenant à ses mérites; ils sont très-réels, très-fins, et ce m'a été un si sensible plaisir de les découvrir que je voudrais le faire partager. Il n'y a pour cela qu'une manière, c'est de le citer avec choix, car on ferait un délicieux recueil de ses pensées et de quelques-unes de ses lettres. N'était-ce pas, en effet, un homme de beaucoup d'esprit que celui dont on rencontre de telles pensées à chaque page?

Note 42: (retour) Ainsi, à travers les fatuités de cette lettre qui nous paraît si étrange de ton, il savait très-bien indiquer le côté faible de Mme de Maintenon, lui dénoncer cet oubli où on l'accusait de laisser tomber insensiblement ses relations du passé: «On s'imagine que vos anciens amis ne tiennent pas en votre bienveillance une place fort assurée.» Il l'avertit qu'on lui reprochait à la cour de n'aimer à favoriser que des gens déjà élevés et par eux-mêmes en faveur. En même temps il reconnaissait son charme, qui faisait qu'on lui restait attaché malgré tout: «Si cela vous paroît peu vraisemblable à cause que vous m'avez extrêmement négligé, lui disait-il, je vous apprends qu'entre vos merveilleuses qualités qui font tant de bruit, vous en avez une que je regarde comme un enchantement: c'est que les gens de bon goût qui vous ont bien connue ne vous sauroient quitter, de quelque adresse que vous usiez pour vous en défaire, et j'en suis un fidèle témoin.» Tout cela est finement observé et n'est pas du tout ridicule. En somme, on ne connaîtrait pas bien Mme de Maintenon et surtout Mlle d'Aubigné, «belle et d'une beauté qui plaît toujours, douce, secrète, fidèle, modeste, intelligente...,» si on ne recourait au chevalier. (Lettres 38e, 6le, 48e, etc.) Je serais étonné si ce n'était pas d'elle aussi qu'il veut parler: «Une personne, la plus charmante que je connus de ma vie...» (Page 152 des Oeuvres posthumes.) La Beaumelle, ce chroniqueur si peu sûr, a romancé selon son usage le chapitre où figure le chevalier; il est temps qu'un noble et grave historien, M. le duc de Noailles, vienne remettre l'ordre et la justesse dans les choses de sa maison.

«On n'est plus du monde quand on commence à le bien connoître; au moins le voyage est bien avancé devant que l'on sache le meilleur chemin.»

«Comme la voix vient en chantant, et que l'on apprend à s'en bien servir quand on l'exerce sous un bon maître, l'esprit s'insinue et se communique insensiblement parmi les personnes qui l'ont bien fait. Il ne faut point douter que l'on en puisse acquérir lorsqu'un habile homme s'en mêle.»

«Ceux qui ont le coeur droit ont le sens de même, pour peu qu'ils en aient; et prenez garde que de certaines gens qui ont tant de plis et de replis dans le coeur n'ont jamais l'esprit juste: il y a toujours quelque faux jour qui leur donne de fausses vues.»

«On ne saurait avoir le goût trop délicat pour remarquer les vrais et les faux agréments, et pour ne s'y pas tromper. Ce que j'entends par là, ce n'est pas être dégoûté comme un malade, mais juger bien de tout ce qui se présente, par je ne sais quel sentiment qui va plus vite, et quelquefois plus droit que les réflexions.»

«Il faut, si l'on m'en croit, aller partout où mène le génie, sans autre division ni distinction que celle du bon sens.»

«Celui qui croit que le personnage qu'il joue lui sied mal ne le saurait bien jouer, et qui se défie d'avoir de la grâce ne l'a jamais bonne.»

«Pour bien faire une chose, il ne suffit pas de la savoir, il faut s'y plaire, et ne s'en pas ennuyer.»

«Ce qui languit ne réjouit pas, et quand on n'est touché de rien, quoiqu'on ne soit pas mort, on fait toujours semblant de l'être.»

«La plupart des gens avancés en âge aiment bien à dire qu'ils ne sont plus bons à rien, pour insinuer que leur jeunesse étoit quelque chose de rare.»

Cet honnête homme que le chevalier veut former, et qui est comme un idéal qui le fuit (car l'ordre de société que ce soin suppose se dérobait dès lors à chaque instant), lui fournit pourtant une inépuisable matière à des observations nobles, délices, neuves, parfois singulières et philosophiques aussi. Comme, selon lui, le propre de l'honnête homme est de n'avoir point de métier ni de profession, il pensait que la cour de France était surtout un théâtre favorable à le produire: «car elle est la plus grande et la plus belle qui nous soit connue, disait-il, et elle se montre souvent si tranquille que les meilleurs ouvriers n'ont rien à faire qu'à se reposer.» Ce parfait loisir constitue véritablement le climat propice: être capable de tout et n'avoir à s'appliquer à rien, c'est la plus belle condition pour le jeu complet des facultés aimables: «Il y a toujours eu de certains fainéants sans métier, mais qui n'étoient pas sans mérite, et qui ne songeoient qu'à bien vivre et qu'à se produire de bon air.» Et ce mot de fainéants n'a rien de défavorable dans l'acception, car «ce sont d'ordinaire, comme il les définit bien délicatement, des esprits doux et des coeurs tendres, des gens fiers et civils, hardis et modestes, qui ne sont ni avares ni ambitieux, qui ne s'empressent pas pour gouverner et pour tenir la première place auprès des rois: ils n'ont guère pour but que d'apporter la joie partout43, et leur plus grand soin ne tend qu'à mériter de l'estime et qu'à se faire aimer.» Voilà les fainéants du chevalier. Être ce qu'on appelle affairé, c'est là proprement la mort de l'honnête homme. M. Colbert, par exemple, était affairé, et de nos jours, hélas! chacun ne ressemble-t-il pas plus ou moins en cela à M. Colbert44?

Note 43: (retour) Et non pas une joie de plaisants et de diseurs de bons mots, comme les Boisrobert, les Marigny, les Sarasin (M. de Méré les exclut nommément), mais une joie légère et insinuante.
Note 44: (retour)

M. Colbert était tel, occupé et le paraissant; mais le fils de Colbert, l'aimable M. de Seignelai, comme il savait tout concilier! On se rappelle ces vers de Chaulieu parlant de son rêve d'Élysée:

Dans un bois d'orangers qu'arrose un clair ruisseau,

Je revois Seignelai, je retrouve Béthune,

Esprits supérieurs en qui la volupté

Ne déroba jamais rien à l'habileté,

Dignes de plus de vie et de plus de fortune.

Seignelai, Béthune, M. de Lionne, on les reconnaît honnêtes gens jusque dans les affaires; ils portent le poids légèrement, et, à les voir, rien ne paraît.

Pour être honnête homme (selon le chevalier toujours), il faut prendre part à tout ce qui peut rendre la vie heureuse et agréable, agréable aux autres comme à soi. De même que le chrétien veut faire du bien même à ceux qui lui veulent du mal, le vrai honnête homme ne saurait négliger de plaire, même à ses ennemis, quand il les rencontre: «car celui qui croit se venger en déplaisant se fait plus de mal qu'il n'en fait aux autres.»—«Il y en a d'autres qui veulent bien plaire et se faire aimer; mais ni l'honneur, ni la vérité, ni le bien de ceux qui les écoutent, ne leur font jamais rien dire, s'ils n'y trouvent leur compte.» Ah! que cette vue sordide est bien loin du coeur du véritable honnête homme! Ne rien faire que par intérêt, même en ces choses légères, ne pas savoir être aimable, même gratuitement et en pure perte, M. de Méré appelle cela les mauvaises moeurs. Qu'aurait-il pensé de N., qui a tant d'esprit et qui se croit si moral, mais qui dès sa jeunesse, et jusque dans ses frais d'esprit, n'a jamais rien fait d'inutile? L'honnête homme est plus généreux; il cherche à plaire partout et à tous, même aux moindres que lui, et sans intérêt. Qui n'a rencontré dans le monde, depuis qu'on n'a plus le loisir d'y être parfaitement honnête homme, de ces gens qui sont charmants avec vous le soir, à condition d'être brusques s'ils vous rencontrent le matin, et de s'arranger, du plus loin qu'ils vous avisent, pour ne vous point reconnaître? Ces procédés-là (qui sont déjà les procédés américains) n'entrent pas dans l'idée du chevalier: au fond d'un désert comme au milieu de la cour, à l'écart, à l'improviste, à chaque heure, son honnête homme est le même, car il a son inspiration dans le coeur. Aussi la vraie honnêteté est indépendante de la fortune; comme elle s'en passe au besoin, elle ne s'y arrête pas chez les autres; elle n'est dépaysée nulle part: «Un honnête homme de grande vue est si peu sujet aux préventions que, si un Indien d'un rare mérite venoit à la cour de France et qu'il se pût expliquer, il ne perdroit pas auprès de lui le moindre de ses avantages; car, sitôt que la vérité se montre, un esprit raisonnable se plaît à la reconnoître, et sans balancer.» Mais ici il devient évident que la vue du chevalier s'agrandit, qu'il est sorti de l'empire de la mode; son savoir-vivre s'élève jusqu'à n'être qu'une forme du bene beateque vivere des sages; son honnêteté n'est plus que la philosophie même, revêtue de tous ses charmes, et il a le droit de s'écrier: «Je ne comprends rien sous le ciel au-dessus de l'honnêteté: c'est la quintessence de toutes les vertus.»

Vous êtes-vous jamais demandé quelle nuance précise il y a entre l'honnête homme et le galant homme? Le chevalier va vous le dire. Un galant homme a de certains agréments qu'un honnête homme n'a pas toujours; mais un honnête homme en a de bien profonds, quoiqu'il s'empresse moins dans le monde. On n'est jamais tout à fait honnête homme que les dames ne s'en soient mêlées; cela est encore plus vrai du galant homme. Cette dernière qualité plaît surtout dans la jeunesse; prenez garde qu'elle ne passe avec elle aussi, comme une fleur ou comme un songe. Le véritable galant homme ne devrait être qu'un honnête homme un peu plus brillant ou plus enjoué qu'à son ordinaire, un honnête homme dans sa fleur.

On confond quelquefois le bon air avec l'agrément; il y a pourtant beaucoup de différence. «Le bon air, dit le chevalier, se montre d'abord, il est plus régulier et plus dans l'ordre. L'agrément est plus flatteur et plus insinuant; il va plus droit au coeur, et par des voies plus secrètes. Le bon air donne plus d'admiration, et l'agrément plus d'amour. Les jeunes gens qui ne sont pas encore faits, pour l'ordinaire n'ont pas le bon air, ni même de certains agréments de maître.» Le chevalier revient plus d'une fois sur cette idée que «ce qu'on appelle le goût bon, il ne faut pas l'attendre des jeunes gens, à moins qu'ils n'y soient extrêmement nés ou que l'on n'ait eu grand soin de les y élever.» Les jeunes gens, par une impétuosité naturelle, vont d'abord à ce qui leur paraît le plus nécessaire, et le reste les touche fort peu. Il est besoin, selon une expression heureuse, de faire l'esprit, de faire le goût: l'étoffe un peu roide a besoin d'un certain usé pour acquérir toute sa souplesse et son délicat. Au reste, ceux et surtout celles qui sont dignes d'avoir du goût y arrivent assez tôt, et de bien des manières. On se rappelle cette charmante et toute jeune Mlle de Saint-Germain chez Hamilton, qui avait tout bien dans sa personne, hormis les mains: «Et la belle se consoloit de ce que le temps de les avoir blanches n'étoit pas encore venu.»

A cet égard, tout épicurien qu'il se montre en bien des endroits, le chevalier ne sait sans doute pas la recette aussi bien que les Grammont, les Hamilton, ces voluptueux rompus à l'art de plaire. Lui qui nous parle si souvent de Pétrone et de César, ces honnêtes gens de l'antiquité, il ne s'est peut-être jamais posé, dans toute sa portée morale, la question délicate et périlleuse: «A quel prix le goût se perfectionne-t-il? et quel mélange secret le mûrit le mieux?» Mais, dans sa méthode plus honnête et moins hasardée, il sait trouver de bons conseils. Avec les femmes il recommande les procédés qui servent à montrer l'esprit tout en favorisant le sentiment. Il a remarqué que celles qui ont le plus d'esprit, dit-il, préfèrent à trop d'éclat et à trop d'empressement je ne sais quoi de plus retenu. Selon lui, on est trop prompt à leur jeter son coeur à la tête, et on leur en dit plus d'abord que la vraisemblance ne leur permet d'en croire, et bien souvent qu'elles n'en veulent: «On ne leur donne pas le loisir de pouvoir souhaiter qu'on les aime, et de goûter une certaine douceur qui ne se trouve que dans le progrès de l'amour. Il faut longtemps jouir de ce plaisir-là pour aimer toujours, car on ne se plaît guère à recevoir ce qu'on n'a pas beaucoup désiré, et quand on l'a de la sorte, on s'accoutume à le négliger, et d'ordinaire on n'en revient plus.» Pour le coup, on reconnaît, tissez bien, ce me semble, le maître de Mme de Maintenon; et qui donc sut mettre en pratique, comme elle, cet art de douce et puissante lenteur?

Le chevalier sait bien l'antiquité latine et grecque; il en parle très-volontiers, d'une manière qui nous paraît bien d'abord un peu étrange, car il l'accommode, bon gré mal gré, à ses façons modernes; pourtant il y a de quoi profiter à l'entendre. Comme il cherche partout des honnêtes gens, il s'est avisé de découvrir que le premier en date était Ulysse: «Il connoissoit le monde, comme Homère en parle, dit-il; mais je crois qu'il n'avoit que bien peu de lecture.» Puis vient Alcibiade, autre honnête homme selon Platon. On est tout étonné de le voir prendre sérieusement à partie Alexandre, et le morigéner en deux ou trois circonstances, comme civil et galant hors de propos45; il essaye tout aussitôt de se justifier de l'étrange idée: «Que si l'on m'allègue que c'étoit la bienséance de ce temps-là, ce n'est rien à dire; les grâces d'un siècle sont celles de tous les temps. On s'y connoissoit alors à peu près comme aujourd'hui, tantôt plus, tantôt moins, selon les cours et les personnes; car le monde ne va ni ne vient, et ne fait que tourner.» L'erreur du chevalier se saisit bien nettement dans ce passage. Oui, le monde ne fait que tourner, mais les grâces, et surtout les bienséances, restent-elles les mêmes? Voilà ce qui ne saurait se soutenir, à moins d'être entiché; et, s'il est de certaines grâces naturelles et vraies qui, après des éclipses de goût, se maintiennent éternellement belles et restent jeunes toujours, sont-ce de ces grâces comme il l'entend, lui le bel-esprit et le raffiné?

Note 45: (retour) De même pour Scipion, de qui il a dit: «Je trouve Scipion si formaliste et si tendu, que je ne l'eusse pas cherché pour un homme de bonne compagnie.» (Oeuvres posthumes, page 63). Et sur Virgile, qui écrivoit plus en poëte qu'en galant homme, voir la lettre 22e à Costar.

Le chevalier, je le répète, était fort instruit; il avait présent à la pensée, sans doute, ce mot d'Hérodote: «Il y a longtemps que les hommes ont trouvé ce qui est bien, et ce qu'il importe de savoir.» Il avait assez d'étendue et de sagacité d'esprit pour deviner, chez ces hommes de l'antiquité, ceux qui réalisaient en eux quelque chose de l'idée subtile qu'il se faisait. En un sens, Pétrone et César lui paraissaient avec raison de vrais honnêtes gens, et ce Ménon le Thessalien, dont parle Xénophon dans sa Retraite, personnage qui avait tous les vices, surtout la fausseté, qui croyait exactement que la parole a été donnée pour déguiser sa pensée, même entre amis, et qui regardait tout net les gens vrais comme des êtres sans éducation46, ce Ménon si avancé en moeurs lui eût paru un faux honnête homme et un roué de ce temps-là. Mais le travers était de vouloir suivre dans le détail ce qui ne se laissait entrevoir que dans un aperçu rapide. Le chevalier, en vieillissant et en devenant plus vertueux, faisait subir à son idée d'honnête homme une métamorphose graduelle qui le menait jusqu'à y comprendre tous les sages, Platon, Pythagore lui-même. A force d'y voir je ne sais quelle puissance de charmer et d'adoucir les coeurs farouches, peu s'en faut qu'il n'y ait fait entrer Orphée. Il était tombé évidemment dans la confusion.

Il n'y était pas encore, quand il parlait de Pétrone et de César, et quoiqu'il y ait dans le ton dont il disserte de ces fameux Romains un faux air de Clélie, il s'y trouve une connaissance incontestable du fond des choses et du caractère des personnages. Sur César, il sait très-bien accueillir par un éclat de rire un des faiseurs de romans d'alors qui, pour se venger de ce que le conquérant avait appelé les Gaulois des barbares, n'avait pas craint de décider que César était peu cavalier. Pour lui, il le juge assez au vrai, surtout son style, dont il marque ainsi la physionomie:

«On sent son mérite et sa grandeur aux plus petites choses qu'il dit, non pas à parler pompeusement, au contraire sa manière est simple et sans parure, mais à je ne sais quoi de pur et de noble qui vient, de la bonne nourriture47 et de la hauteur du génie. Ces maîtres du monde, qui sont comme au-dessus de la fortune, ne regardent qu'indifféremment la plupart des choses que nous admirons, et, parce qu'ils en sont peu touchés, ils n'en parlent que négligemment. Dans un endroit où il raconte qu'il y eut deux ou trois de ses légions qui furent quelque temps en désordre, combattant contre celles de Pompée: On croit, dit-il, que c'étoit fait de César, si Pompée eût su vaincre. Cette victoire eût décidé de l'empire romain. Et, voilà bien peu de mots, et bien simples, pour une si grande chose.—César étoit né avec deux passions violentes: la gloire et l'amour, qui l'entraînoient comme deux torrents48...»

Note 46: (retour) Τών άπαιδεύτων: la noble chose que les Grecs appelaient πάιδεία, et dont ils étaient si fiers, est bien, en effet ce qui constituait chez eux l'honnête homme, pour parler le style de notre sujet.
Note 47: (retour) Nourriture pour éducation.
Note 48: (retour) Sixième Conversation avec le maréchal de Clérembaut. C'est de ces Conversations que j'ai tiré le plus grand nombre de mes citations, et aussi du premier des traités posthumes, qui a pour titre: de la vraie Honnêteté.

Quant à Pétrone, il était fort à la mode en ce moment. Les Saint-Évremond, les Ninon, les Saint-Pavin, les Mitton49, tous gens aimables et de plaisir, avec qui correspond le chevalier, raffolaient du voluptueux Romain. Lui-même, en son bon temps, le chevalier était de cette secte; il en était à sa manière, épicurien un peu formaliste et compassé, rédigeant le code d'Aristippe plutôt que de s'y laisser doucement aller. On entrevoit dans ses Lettres tout un groupe plus naturel que lui, plus hardi et plus libre, toute une délicieuse bande qui précède en date et qui présage le groupe des Du Deffand, des Hénault et des Desalleurs, de ces contemporains de la jeunesse de Voltaire. Sous les airs réguliers du grand règne, si l'on sait y lire et y pénétrer, que de petites coteries ininterrompues, du XVIe siècle jusqu'au XVIIIe, qui ont eu ainsi pour patron Rabelais ou Pétrone!

Note 49: (retour) Mitton ne se connaît bien que dans les Lettres de M. de Méré: c'est là qu'on apprend que cet épicurien insouciant avait écrit quelques pages sur l'Honnêteté qui se sont trouvées comprises dans les Oeuvres mêlées de Saint-Évremond: «Vous savez dire des choses, Lui écrit M. de Méré, et vous devez être persuadé qu'il n'y a rien de si rare. Vous souvenez-vous que Mme la marquise de Sablé nous dit qu'elle n'en trouvoit que dans Montaigne et dans Voiture, et qu'elle n'estimoit que cela? Je m'assure que, si vous l'eussiez souvent vue, ou qu'elle eût eu de vos écrits, elle vous eût ajouté à ces deux excellents génies.»—Pascal avait fort connu Mitton, et, dans les ébauches de ses Pensées, il le nomme par moments et le prend à partie, quand il songe au type du libertin qu'il veut réfuter: «Le moi est haïssable. Vous, Mitton, le couvrez; vous ne l'ôtez pas pour cela...» En effet, selon Mitton, «pour se rendre heureux avec moins de peine, et pour l'être avec sûreté sans craindre d'être troublé dans son bonheur, il faut faire en sorte que les autres le soient avec nous;» car alors tous obstacles sont levés, et tout le monde nous prête la main. «C'est ce ménagement de bonheur pour nous et pour les autres que l'on doit appeler honnêteté, qui n'est, à le bien prendre, que l'amour-propre bien réglé.» C'est à cela que Pascal semble répondre directement dans son apostrophe à l'aimable égoïste.

Dans une lettre à la duchesse de Lesdiguières, qui était son héroïne tout comme le maréchal de Clérembaut est son héros, le chevalier traduit la Matrone d'Éphèse, qui amusera aussi la plume de Saint-Évremond. En traduisant Pétrone, et dans de certains détails de moeurs qui précèdent le récit de l'aventure, le chevalier l'arrange un peu: «Je le mets dans notre langue, dit-il, non pas toujours comme il est dans l'original, mais comme je crois qu'il y devroit être.» Il se trouve ainsi que Pétrone ne nous parle que de l'aimable Phryné et de Climène, au lieu de nous parler d'autre chose; mais ce n'est pas là un grave reproche que nous adresserons au chevalier; sa traduction du morceau est des plus agréables à lire en elle-même, et se peut dire dans tous les cas une belle infidèle.

Pétrone, livre charmant et terrible par tout ce qu'il soulève de pensées et de doutes dans une âme saine! Ce Satyricon est bien l'oeuvre d'un démon. Que la composition y soit absente, que l'intention générale reste énigmatique, eh! qu'importe? chaque morceau en est exquis, chaque détail suffit pour engager. Je ne me flatte pas d'avoir rompu toute l'enveloppe, et je n'y ai pas visé le moins du monde; j'ai lu, j'ai glissé, et il m'a suffi de cet à-peu-près facile pour apprécier du moins, au milieu de tout ce qui m'échappait, la façon de dire vite et bien, la touche légère, l'élégante familiarité, cette nouveauté qui n'est pas tirée de trop loin et qui rencontre aisément ce qu'elle cherche (curiosa felicitas, comme Pétrone lui-même a dit d'Horace), en un mot, ce cachet qui a caractérisé de tout temps les écrivains maîtres en l'art de plaire. Quelques narrations, parmi lesquelles se détache le conte de cette Matrone tant célébrée, sont des pièces accomplies, et les vers que l'auteur s'est passé la fantaisie d'insérer à travers sa prose, à la différence de ce qu'offrent en français ces sortes de mélanges, ont une solidité et un brillant qui en font de vraies perles enchâssées. Pourtant cette jouissance du goût laisse après elle une impression inquiétante et soulève dans l'esprit un problème qui lui pèse. Que le goût ne soit pas la même chose que la morale, nous le savons à merveille; mais est-il possible qu'il s'en sépare à ce point, et que la perfection de l'un se rencontre dans la ruine et la perversion de l'autre? Quoi! se peut-il? Combien de corruption pour cette perfection! combien de fumier pour cette fleur! De quels éléments est-elle donc pétrie, cette grâce suprême et dernière qui n'a qu'un point et un moment? Car cette délicatesse-là, qui est celle de la fin, ressemble, on l'a dit, à ces viandes faites qui ne sauraient attendre un instant de plus. Disons vite qu'il est un certain goût primitif et sain, né du coeur et de la nature, plus rude parfois, mais tout généreux, et dont la franche saveur répare et ne s'épuise pas. Il y a Lucrèce enfin tout à l'opposé de Pétrone; il y en a quelques autres encore dans l'intervalle, et l'on n'est pas absolument tenu de choisir entre l'historien d'Eucolpe et le vertueux académicien Thomas.