Et c'est peu qu'ils soient beaux les vers, ils sont charmants.
Cela était plus vrai de l'homme même, aimable, imprévu, d'un sourire fin, parfois d'une malice gracieuse et qui n'altérait en rien l'exquise courtoisie ni la parfaite bienveillance. Il y aurait encore d'autres traits frappants, singuliers, où revivrait la personne du poëte: j'ai regret de n'y pouvoir insister. Martial a dit dans une excellente épigramme, en s'adressant au lecteur épris des belles tragédies et des poëmes épiques de son temps: «Tu lis les aventures d'Oedipe, et Thyeste couvert de soudaines ténèbres, et les prodiges des Médées et des Scyllas; laisse-moi là ces monstres... Viens-t'en lire quelque chose dont la vie humaine puisse dire: Cela est à moi. Tu ne trouveras ici ni Centaures, ni Gorgones, ni Harpies: nos pages à nous sentent l'homme:
Qui logis Oedipodem caligantemque Thyesten,...
Hoc lege quod possit dicere vita: Meum est.
Non hic Centauros, non Gorgonas Harpyiasque
Invenies; hominem pagina nostra sapit.»
Dans l'intérêt même des poëtes généreux et déçus qui, en des âges tardifs, ont visé à recommencer ces grandes gloires, une fois trouvées, des Sophocle et des Homère, dans l'intérêt de ceux qui étaient comme Ponticus du temps de Properce, ou comme M. Soumet du nôtre, je voudrais du moins qu'on pût les peindre au naturel tels qu'ils furent, et que cette réalité qu'on chercherait vainement dans leurs oeuvres majestueuses se retrouvât dans l'expression entière de leur physionomie, car la physionomie humaine a toujours de la réalité. Ils y perdraient peut-être un peu en éloges généraux, en hommages traditionnels, mais ils gagneraient en originalité; ils se graveraient dans la mémoire de manière à ne s'y plus confondre avec personne, et quand ils sont surtout de la nature de M. Soumet, en les connaissant mieux, on ne les en aimerait que davantage272.
Note 272: (retour) M. Soumet avait beaucoup de jolis mots, plus d'une épigramme sous air de madrigal. À son ami le poëte Guiraud qui faisait d'assez beaux vers, mais qui bredouillait en les récitant: «Prends garde, Guiraud, lui disait Soumet: tu es comme les dieux, tu te nourris d'ambroisie, tu manges la moitié de tes vers.» Au même qui, dans une discussion, en était venu à forcer le ton sans s'en apercevoir: «Guiraud, lui disait-il, tu parles si haut qu'on ne t'entend pas.» Il disait de son gendre, en le présentant comme un homme savant et qui parlait peu: «C'est un homme de mérite, il se tait en sept langues!»—Soumet était, caressant et malin, un peu creux d'idées, voulant par moments faire croire à je ne sais quelle métaphysique qu'il ne possédait pas, très-aimable quand il ne parlait que de vers, pourtant très-comédien toujours, même dans les moindres circonstances de la vie, ne s'étant jamais consolé de la fuite de la jeunesse, et en prolongeant l'illusion jusqu'à la fin. Il ne pouvait se faire à l'idée de n'être plus le beau Soumet, et il donnait aux longues boucles de sa perruque des airs de chevelure adolescente.—Il n'avait en tout que sept ou huit ouvrages dans sa bibliothèque, Homère, l'Énéide, Dante, Camoëns, le Tasse, Milton, et la Divine Épopée, laquelle, selon lui, tenait lieu de toutes les épopées précédentes, et dispensait de toutes les épopées futures. En fait de poëme épique, il n'y avait plus qu'à tirer l'échelle après lui. Au-dessus de ces sept ou huit volumes qui tenaient sur un seul rayon, on voyait, en manière de trophée, une plume d'aigle donnée par Émile Deschamps, et avec laquelle Soumet était censé avoir écrit son poëme; il vous la montrait sans sourire; mais bientôt toutes ces solennités d'apparat ne tenaient pas, et quelque plaisanterie soudaine, quelque frivolité spirituelle venait plutôt trahir le trop peu de sérieux du fond. Ce peu de sérieux s'étendait à tout. À Baour-Lormian qui se plaignait d'être aveugle, il disait: «Quoi! La Motte a été aveugle, Homère a été aveugle, Delille a été aveugle, Milton a été aveugle, et Lormian veut y voir!»—Voilà une note bien peu académique, mais qui n'en est pas moins vraie et de toute exactitude (1851).
Puisque je viens de citer Martial, je le citerai encore; j'y pensais involontairement, tandis qu'on célébrait et (qui plus est) qu'on récitait avec sensibilité les vers touchants de la Pauvre fille; ce n'est qu'une courte idylle, et voilà qu'entre toutes les oeuvres du poëte elle a eu la meilleure part des honneurs de la séance. Martial, s'adressant à un de ses amis qui préférait les grands poëmes aux petites pièces, lui disait: «Non, crois-moi, Flaccus, tu ne sais pas bien ce que c'est que des épigrammes273, si tu penses que ce ne sont que jeux et badinages. Est-il plus sérieux, je te le demande, ne se joue-t-il pas bien davantage, celui qui vient me décrire le festin du cruel Térée ou la crudité de ton horrible mets, ô Thyeste?... Nos petites pièces, au moins, sont exemptes de toute ampoule; notre muse ne se renfle pas sous les plis exagérés d'une creuse draperie.—Mais, diras-tu, ce sont pourtant ces grands poëmes qui font honneur dans le monde, qui vous valent de la considération, qui vous classent.—Oui, j'en conviens, on les cite, on les loue sur parole, mais on lit les autres:
Confiteor: laudant illa, sed ista legunt.»
Note 273: (retour) Prenez épigrammes, non dans le sens particulier de Martial, mais dans le sens plus général de petites pièces, y compris les idylles, comme les anciens l'entendaient d'ordinaire.
Ainsi, qu'a-t-on lu l'autre jour? qu'a-t-on récité? l'humble et touchante idylle de 1814. Le poëte eût-il été satisfait? Je n'ose en répondre: «Vous louez douze vers pour en tuer douze mille,» ne put-il s'empêcher de dire un jour à quelqu'un qui revenait devant lui avec complaisance sur cette idylle première; il disait cela avec sourire et grâce, comme il faisait toujours, mais il devait le penser un peu. Que son Ombre se résigne pourtant, qu'elle nous pardonne du moins si ces quelques vers de sa jeunesse sont restés gravés préférablement dans bien des coeurs.
Le fait est que M. Soumet a eu plus d'une manière: la première atteignit son plein développement dans Saül et dans Clytemnestre; la seconde, de plus en plus vaste et qui se ressentait des exemples d'alentour, qui y puisait des redoublements d'émulation et des surcroîts de veine, ne se déclara en toute profusion que par la Divine Épopée. On ne l'apprécierait exactement qu'en se permettant de détacher et de discuter quelques-uns des brillants tableaux dont elle est prodigue. Malgré les différences extrêmes dans le degré de croissance et d'épanouissement, une même remarque s'appliquerait toutefois aux deux manières. Saint François de Sales ne se hasardait jamais à dire d'une femme qu'elle était belle, il se contentait de dire qu'elle était spécieuse: mot charmant et prudent qui se pourrait détourner sans effort pour qualifier le genre de beauté propre à cette poésie séduisante.
Mais à quoi bon repasser tout à côté sur ce que M. Vitet a touché avec tant de supériorité et d'aisance? Un bon sens élevé, éloquent, règne dans tout ce discours si bien pensé et si littéraire par l'expression comme par l'inspiration. Le nouvel académicien a fait preuve de tact comme de reconnaissance dans l'hommage qu'il a trouvé moyen de rendre à la mémoire de M. Jouffroy. C'est à lui en effet que M. Vitet se rattache de plus près dans le mouvement qui poussait, il y a plus de vingt ans, les jeunes hommes d'alors, comme ils s'appelaient, dans des voies d'innovation studieuse et de découverte. En ce premier partage des rôles divers qui se fit entre amis, selon les vocations et les aptitudes, M. Vitet eut pour mission d'appliquer aux beaux-arts les principes de cette psychologie qui venait enfin, on le croyait, d'être rendue à ses hautes sources: qu'il parlât musique, qu'il traitât d'architecture surtout, comme plus tard de peinture, il multiplia et fit fructifier en tous sens la branche féconde. En fait d'architecture, il a été l'un des premiers chez nous qui ait promulgué des idées générales et produit une théorie historique complète de génération pour les époques du moyen âge: sur ces points-là, bien des notions, aujourd'hui vulgaires, viennent de lui. Le chapitre littéraire à part qu'il mérite dans l'histoire de ces années, nous espérons bien le lui consacrer à loisir; mais aujourd'hui, c'est un peu trop fête pour cela, et il y a trop de distractions alentour. Ce qui l'a distingué de bonne heure, ç'a été le talent de généraliser et de peindre les idées critiques; il y met dans l'expression du feu, de la lumière, et une verve d'élégante abondance. Son morceau sur Lesueur doit se classer en ce genre comme le chef-d'oeuvre de sa maturité. Quant à ses Scènes de la Ligue, elles eurent leur à-propos et leur hardiesse dans la nouveauté, et elles ont gardé de l'intérêt toujours. La censure d'alors interdisant au drame tout développement historique un peu vrai et un peu profond, on se jeta dans des genres intermédiaires, on louvoya, on fit des proverbes et des comédies en volume; c'est ce qui s'appelle peloter en attendant partie: je ne sais si la partie est venue, ou plutôt je sais comme tout le monde qu'au théâtre elle n'a pas été gagnée. M. Vitet, au reste, se hâtait de déclarer, à l'exemple du président Hénault, qu'il ne prétendait nullement faire oeuvre de théâtre; il ne voulait que rendre à l'histoire toute sa représentation exactement présumable et sa vivante vraisemblance. Ce genre-là, tel que je me le définis, c'est une espèce de vignette continue qui règne au bas du texte, et qui sert à illustrer véritablement le récit. Le président Hénault et Roederer l'avaient déjà tenté; le premier, qui ne nous paraît grave à distance qu'à cause de son titre de magistrat et de sa Chronologie, mais qui était certes le plus dameret des historiens et l'homme de Paris qui soupait le plus274, se trouvait être avec cela un homme vraiment d'esprit, et la préface de son François II fait preuve de beaucoup de liberté d'idées. Il eut d'ailleurs la justesse de reconnaître tout d'abord que, dans ce genre mixte, où l'auteur n'est ni franchement poëte dramatique ni historien, mais quelque chose entre deux, on pouvait très-bien réussir, sans qu'il y eût pour cela une grande palme à cueillir au bout de la carrière: l'auteur n'a devant lui, disait-il, ni la gloire des Corneille, ni celle des Tite-Live. Or, c'est un inconvénient toujours de s'exercer dans un genre qui, n'étant que la lisière d'un autre ou de deux autres, reste nécessairement secondaire, qui ne se propose jamais le sublime en perspective, et qui ne permet même pas de l'espérer. Il ne serait pas impossible, nous le croyons, d'arriver à donner le sentiment réel, vivant et presque dramatique de l'histoire, par l'excellence même du récit; et, au besoin, les belles pages narratives par lesquelles M. Vitet a comblé les intervalles de sa trilogie nous le prouveraient. Ajoutons qu'il n'a pas moins montré tout ce que le genre intermédiaire pouvait rendre, et qu'il l'a poussé à sa limite d'ingénieuse perfection dans la seconde surtout de ses pièces, les États de Blois.
Note 274: (retour) On sait les vers de Voltaire.—Voir encore sur lui le jugement de d'Alembert et ses propres lettres dans le volume intitulé Correspondance inédite de madame Du Deffand (2 vol., 1809); l'opinion de d'Alembert sur le président s'y peut lire au tome I, pages 232 et 251.
Au discours du récipiendaire, l'un des plus élevés et des plus généreux qu'on ait entendus, M. le comte Molé a répondu, au nom de l'Académie, avec le goût qu'on lui connaît. Cette faveur du public à laquelle il est accoutumé et qui avait accueilli avidement son précédent discours, qui avait comme saisi ce discours au premier mot, si bien que c'était à croire (pour employer l'expression du moment) qu'on venait de lâcher l'écluse,—cette faveur ne lui a point fait défaut cette fois sur une surface plus unie et dans des niveaux plus calmes. M. Molé a cru qu'il était à propos de commencer par quelques considérations sur la puissance de l'esprit en France, et il a trouvé à cette puissance des raisons fines. Lorsqu'il a ensuite abordé son sujet, on a senti, à la façon dont il l'a traité, qu'il aurait pu même ne point chercher d'abord à l'élargir. Il a rendu au talent et aux oeuvres de M. Vitet une éclatante et flatteuse justice. À un moment, lorsqu'il a dit, par allusion à M. Soumet, qui avait été auditeur sous l'Empire: «L'Empereur n'eût pas manqué sans doute de vous nommer auditeur,» il a fait sourire le récipiendaire lui-même. On aurait à noter d'autres mots gracieux. M. Vitet a donné sur les jardins une théorie spirituelle et grandiose, qui les rattache à l'architecture encore; M. Molé ne trouverait à y opposer, a-t-il dit, que le «for intérieur du promeneur pensif et solitaire, auquel notre vie, notre civilisation active et compliquée fait chercher, avant tout, le calme, le silence et la fraîcheur.» Analysant avec détail le beau travail sur Lesueur et sur les révolutions de l'art, insistant sur l'accord mémorable avec lequel ces trois jeunes gens, Poussin, Champagne et Lesueur, se dégagèrent du factice des écoles et vinrent retremper l'art dans le sentiment intérieur et dans la nature, le directeur de l'Académie a fait entendre de nobles et bien justes paroles: «Constatons-le, a-t-il dit, ces trois hommes étaient de moeurs pures, d'une âme élevée; tout en eux était d'accord. C'est une source abondante d'inspiration que l'honnêteté du coeur, que le désintéressement de la vie. L'artiste ou l'écrivain n'ont, après tout, qu'eux-mêmes à confier à leur pinceau ou à leur plume. On ne puise qu'en soi-même, quoi qu'on fasse, et l'on ne met que son âme ou sa vie sur sa toile ou dans ses écrits.»
Cette dernière vérité a une portée plus grande et une application plus rigoureuse qu'on n'est tenté de se le figurer, lorsqu'on est artiste de métier et qu'on croit avant tout à la puissance propre du talent et à une certaine verve de la nature. La nature et son impulsion primitive sont beaucoup, j'admettrai même qu'elles sont tout en commençant; mais l'usage qu'on en fait et le ménagement de la vie deviennent plus importants à mesure qu'on avance vers la maturité, et, dans ce second âge, le caractère définitif du talent, sa forme dernière se ressent profondément de l'arriéré qu'on porte avec soi et qui pèse, même quand on s'en aperçoit peu. Il est assez ordinaire, on le sait, d'être bon dans la première partie de la vie; cette première bonté tient à la nature, à la jeunesse, à ce superflu de toutes choses qu'on sent au-dedans de soi; on a de quoi prêter et rendre aux autres. Ce qui est plus rare et plus méritoire, c'est la bonté dans la seconde moitié de la vie, une bonté active, éclairée, le coeur qui se perfectionne en vieillissant: cela prouve qu'on a fait bon usage de la première part et qu'on n'a pas mésusé du premier fonds. Cette seconde bonté qui est durable, définitive, qui tient au développement de l'être moral à travers les pertes des années, est à la fois une vertu et une récompense. De même, pour le talent de l'artiste et du poëte, je dirai qu'il y a une certaine générosité inhérente qui lui est assez ordinaire dans la jeunesse; mais le développement ultérieur qu'il prendra dépend étroitement de l'usage du premier fonds. Si l'artiste a mal vécu, s'il a vécu au hasard, au seul gré de son caprice et de son plaisir, qu'arrive-t-il le plus souvent lorsqu'il a dépensé ce premier feu, cette première part toute gratuite de la nature? Pour un ou deux peut-être, doués d'une élévation naturelle qui résiste et d'un goût à l'épreuve qui a l'air plutôt de s'aiguiser, qu'arrive-t-il de la plupart en ce qui est de l'oeuvre et de la production même? Ou bien le talent insensiblement s'altère, non point dans les détails du métier (il y devient souvent plus habile), mais dans le choix des sujets, dans la nature des données et des images, dans le raffinement ou le désordre des tableaux. S'il a conscience du mal secret qu'il enferme en soi, et de sa gestion mauvaise, aura-t-il la force, aura-t-il seulement la pensée d'y échapper? il est des talents jactancieux qui se font gloire d'étaler et de produire au jour les tristes objets dont ils ont rempli leur vie. Il en est de plus dignes en apparence, qui croient pouvoir dissimuler, et qui, pour cela, ne trouvent rien de mieux que de renchérir du côté de l'exagéré et de la fausse grandeur. Il en est de plus timorés, qui répugnent à mentir aussi bien qu'à se trahir, et qui arrivent bientôt à se taire, car ils n'ont plus rien de bon à dire ou à chanter. En un mot, la clef de bien des destinées poétiques, à ce second âge de développement, se trouverait dans celle relation étroite avec la vie. Qu'on se demande, au contraire, où n'irait pas un talent vrai, fortifié par des habitudes saines, et recueilli, au sortir de la jeunesse, au sein d'une vertueuse maturité. Manzoni le savait bien, lorsqu'il rappelait ce mot à Fauriel: «L'imagination, quand elle s'applique aux idées morales, se fortifie et redouble d'énergie avec l'âge au lieu de se refroidir.» Racine, après des années de silence, en sort un jour pour écrire Athalie.
Mais je m'aperçois que je m'éloigne, et que j'abuse de la permission de moraliser. On m'excusera du moins si j'y ai trouvé un texte naturel à l'occasion d'une séance littéraire aussi judicieuse, aussi régulièrement belle, et des plus honorables pour l'Académie.
1er avril 1846.
LETTRES DE RANCÉ
ABBÉ ET RÉFORMATEUR DE LA TRAPPE
Recueillies et publiées par M. Gonod,
bibliothécaire de la ville
de Clermont-Ferrand.
Est-ce pour faire amende honorable, pour faire pénitence d'avoir publié les charmants Mémoires inédits de Fléchier sur les Grands-Jours, que le même savant éditeur nous donne aujourd'hui les Lettres de Rancé? Le fait est que ces agréables Mémoires, dont nous avons rendu compte dans ce journal en nous y complaisant275, qui ont été lus ici de chacun avec tant d'intérêt et qui ont singulièrement rajeuni et, pour tout dire, ravivé la renommée sommeillante d'un grave prélat, ont causé dans le pays d'Auvergne un véritable scandale. On a essayé de nier leur authenticité, comme si de tels récits s'inventaient à plaisir, et comme si une langue aussi exquise et aussi polie se retrouvait ou se fabriquait à volonté après le moment unique où elle a pu naître. Puis on s'est rejeté sur le tort qu'une semblable publication faisait à la mémoire de Fléchier, et on s'est porté pour vengeur de sa gloire officielle, comme si, après tout à l'heure deux siècles, il y avait une meilleure recommandation auprès d'une postérité blasée que de parvenir à l'intéresser encore, à l'instruire avec agrément et à faire preuve auprès d'elle des diverses sortes de qualités qui brillent dans cet écrit familier, esprit d'observation, grâce, ironie et finesse. Enfin on a fait jouer les grosses batteries, et on a crié bien haut à l'immoralité et à l'irréligion.
Note 275: (retour) Dans le Journal des Débuts. Voir aussi au tome III, page 239, des Portraits contemporains et divers.
Le clergé et la noblesse d'Auvergne se sont mis à guerroyer contre le livre, la noblesse surtout; car on se rappelle qu'elle ne fait pas une très-belle figure dans les Grands-Jours. De loyaux militaires, d'anciens officiers de cavalerie se sont piqués d'honneur; ils sont venus, plume en main, discuter le plus ou moins de convenance des historiettes racontées par le jeune abbé dans la société de Mme de Caumartin et s'inscrire en faux contre ses plus insinuantes malices. Ce serait à n'y pas croire, si nous n'avions sous les yeux une brochure par laquelle M. Gonod a jugé à propos de répondre à ces pauvretés qui ont fait orage dans le pays; nous ne savions pas que L'Auvergne fût si loin de Paris encore. Ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est qu'on nous assure que l'éditeur, pour couper court à ces criailleries de chaque matin, a pris le parti de retirer le plus d'exemplaires qu'il a pu de la circulation. L'ensemble de cette petite tracasserie est un trait de moeurs locales au XIXe siècle. Nous savions bien que le succès des Mémoires de Fléchier avait été grand; nous ne nous doutions pas qu'il eût été tellement à point et de circonstance.
Tant il y a que M. Gonod nous procure aujourd'hui une lecture tout à fait irréprochable et sévère, en nous donnant les Lettres de Rancé. L'ouvrage de M. de Chateaubriand a ramené la curiosité publique sur ce grand et saint personnage; la publication de M. Gonod achèvera de la satisfaire. Qu'on ne s'attende ici à rien de brillant, à rien de flatteur ni même d'agréable, à rien de ce que le talent, ce grand enchanteur, va évoquer à distance et deviner ou créer plutôt que de s'en passer. On a dans ces lettres le véritable Rancé tout pur, parlant en personne, simplement, gravement, avec une tristesse monotone, ou avec une joie sans sourire qui ressemble à la tristesse elle-même et qui ne se déride jamais. On sent, en lisant ces paroles unies et en s'approchant de près du personnage, combien il y avait peu, dans la religion toute réelle et pratique de ce temps-là, de cette poésie que nous y avons mise après coup pour accommoder l'idée à notre goût d'aujourd'hui et pour nous reprendre à la croyance par l'imagination. Il y avait, même du temps de Rancé, de ces gens du monde curieux et assez zélés qui allaient volontiers passer vingt-quatre heures à la Trappe et qui s'en faisaient une partie de dévotion. On serait très-aisément disposé ainsi de nos jours; on irait faire volontiers un pèlerinage dont on parlerait longtemps ensuite, et dont on raconterait au public les moindres circonstances et les impressions; mais il y a dans l'idée de durée attachée à une telle vie quelque chose qui effraie, qui glace et qui rebute; or ce quelque chose, on le ressent inévitablement à chaque page des lettres du réformateur de la Trappe. Rien de moins poétique, je vous assure, rien de moins littéraire dans le sens moderne du mot, et j'ajouterai presque comme une conséquence immédiate, rien de plus véritablement humble et de plus sincère.
Les lettres recueillies par M. Gonod sont de différentes dates et adressées à plusieurs personnes; sauf un très-petit nombre, elles se divisent naturellement en trois parts: 1° celles à l'abbé Favier, l'ancien précepteur de Rancé; 2° celles à l'abbé Nicaise, de Dijon, l'un des correspondants les plus actifs du XVIIe siècle, et qui tenait assez lieu à Rancé de gazette et de Journal des Savants; 3° celles à la duchesse de Guise, fille de Gaston d'Orléans et l'une des âmes du dehors qui s'étaient rangées sous la direction de l'austère abbé.
Quoique les lettres adressées à l'abbé Favier soient, au moins au début, d'une date très-antérieure à la conversion et à la réforme de Rancé, on y chercherait vainement quelque trace de ses dissipations mondaines et de ses brillantes erreurs. Le jeune abbé se contentait, en ces années fougueuses, d'obéir à ses passions, sans en faire parade par lettres: ce sont d'ailleurs de ces choses qu'on n'a guère coutume d'aller raconter à son ancien précepteur. Celui-ci avait laissé le jeune abbé en train de fortes études et de thèses théologiques; il se le figurait toujours sous cet aspect: «Vous avez trop bonne opinion de ma vocation à l'état ecclésiastique, lui écrivait Rancé: pourvu qu'elle ait été agréable à Dieu, c'est tout ce que je désire...» On a beau relire et presser les lettres de cette date, on y trouve de bons et respectueux sentiments pour son ancien précepteur, un vrai ton de modestie quand il parle de lui-même et de ses débuts dans l'école ou dans la chaire, de la gravité, de la convenance, mais pas le plus petit bout d'oreille de l'amant de Mme de Montbazon.
Après la mort de cette dame et pendant les premiers temps de la retraite que fit Rancé à sa terre de Veretz, il se développe un peu plus et laisse entrevoir à son digne précepteur quelque chose de l'état de son âme: «Les marques de votre souvenir m'étant infiniment chères, lui écrit-il à la date du 17 juillet 1658, j'ai lu vos deux lettres avec tous les sentiments que je devois, quoique je me sois vu si éloigné de ce que vous imaginez que je suis, qu'assurément j'y ai trouvé beaucoup de confusion. Je vous supplie de ne me la pas donner si entière une autre fois, et de croire que, hors une volonté fort foible de m'attacher aux choses de mon devoir plutôt qu'à celles qui n'en sont pas, il n'y a rien en moi qui ne soit tout à fait misérable et qui ne soit digne de votre compassion bien plus que de votre estime.» C'est en ces termes voilés, mais significatifs pour nous, plus significatifs peut-être qu'ils ne l'étaient pour le bon abbé Favier, que Rancé donne les premiers signes de son repentir. Ce repentir de sa part est d'autant plus sérieux et plus sûr qu'il ne vient pas s'étaler en vives images, et qu'il ne se plaît point à repasser avec détail sur les traces des faiblesses d'hier. En général, Rancé coupe court aux paroles; il va au fait, et le fait pour lui, c'est l'éternité à laquelle il rapporte toutes choses. Cela rend les lettres qu'on écrit plus simples, mais ne contribue pas à les rendre variées. L'éternité est un grand fond sombre qui supprime sur les premiers plans toutes les figures.
Le temps de sa retraite à Veretz se marque par quelques traits plus adoucis et par quelques expressions de contentement, si ce mot est applicable à une nature comme celle de Rancé: «Je vis chez moi assez seul. Je ne suis vu que de très-peu de gens, et toute mon application est pour mes livres et pour ce que j'imagine qui est de ma profession. J'y trouve assez de goût pour croire que je ne m'ennuierai point de la vie que je fais...» Mais, après cette sorte d'étape et ce premier temps de repos, Rancé se relève et se met en marche pour une pénitence infatigable et presque impitoyable, à l'envisager humainement: «Je vous assure, Monsieur, écrit-il à l'abbé Favier (24 janvier 1670), que depuis que l'on veut être entièrement à Dieu et dans la séparation des hommes, la vie n'est plus bonne que pour être détruite; et nous ne devons nous considérer que tanquam oves occisionis.» A côté de ces austères et presque sanglantes paroles, on ne peut qu'être d'autant plus sensible aux témoignages constants de cette affection toujours grave, toujours réservée, mais de plus en plus profonde avec les années, qu'il accorde au digne vieillard, son ancien maître; les jours où, au lieu de lui dire Monsieur, il s'échappe jusqu'au très-cher Monsieur, ce sont les jours d'effusion et d'attendrissement.
Une pensée historique ressort avec évidence de la lecture de ces lettres de Rancé et jusque du sein de la réforme qu'il tente avec une énergie si héroïque: c'est que le temps des moines est fini, que le monde n'en veut plus, ne les comprend ni ne les comporte plus. Cela est vrai de l'aveu de Rancé lui-même, et il nous l'exprime à sa manière, quand il dit (lettre du 3 octobre 1675): «Puisque vous voulez savoir des nouvelles de notre affaire, je vous dirai, quelque juste qu'elle fût, qu'elle a été jugée entièrement contre nous; et, pour vous parler franchement, ma pensée est que l'Ordre de Cîteaux est rejeté de Dieu; qu'étant arrivé au comble de l'iniquité, il n'étoit pas digne du bien que nous prétendions y faire, et que nous-mêmes, qui voulions en procurer le rétablissement, ne méritions pas que Dieu protégeât nos desseins ni qu'il les fît réussir.» Il revient en plusieurs endroits sur cette idée désespérée; son jugement sur son Ordre est décisif: les ruines mêmes, s'écrie-t-il, en sont irréparables.
Et que ne dirait-il pas des autres Ordres s'il se permettait également d'en juger? Il avait résigné à l'abbé Favier son abbaye de Saint-Symphorien-lez-Beauvais, dont ce dernier ne savait trop que faire. Le peu de religieux qui y restaient vivaient avec scandale: «D'y en mettre de réformés, lui écrivait Rancé, cela n'est plus possible; les réformes sont tellement décriées, et en partie par la mauvaise conduite des religieux, qu'on ne veut plus souffrir qu'on les introduise dans les lieux où il n'y en a point. Ce sont nos péchés qui en sont cause.» (Lettre du 14 septembre 1689).—Ainsi le grand siècle, ce siècle de Louis XIV que nous nous figurons de loin comme fervent, était à bout des moines, et cela de l'aveu du plus saint et du plus pur des réformateurs monastiques du temps. La différence profonde qui, dans le sentiment de Rancé et d'après l'institution rigoureuse de l'Église, devait distinguer les moines proprement dits d'avec le corps du clergé séculier, s'effaçait de plus en plus dans les esprits et n'était plus parfaitement comprise, même des estimables Sainte-Marthe, même des vénérables Mabillon. Aussi on s'aperçoit, dans tout le cours de cette correspondance, à quel point Rancé fit scandale de sainteté à son époque.
«Nous vivons, écrivait-il encore (à l'abbé Nicaise), nous vivons dans des siècles plus prudents et plus sages, je dis de la sagesse du monde, et non pas de celle de Jésus-Christ.» Depuis tantôt deux siècles que cette prudence et cette sagesse tout humaines n'ont fait que croître, l'anachronisme du saint réformateur n'est pas devenu moins criant. C'est une réflexion qui ne se peut étouffer en le lisant, et qui en entraîne à sa suite beaucoup d'autres.
Les lettres de Rancé à l'abbé Nicaise, sans avoir un intérêt de lecture bien vif, en ont un très-réel pour l'histoire littéraire du temps. Cet abbé Nicaise, que Rancé avait connu durant son voyage de Rome, était, comme on sait, le plus infatigable écriveur de lettres, le nouvelliste par excellence et l'entremetteur officieux entre les savants de tous les pays; c'était un Brossette avec beaucoup plus d'esprit et de variété; il ne résistait pas à l'idée de connaître un homme célèbre et d'entretenir commerce avec lui. Une fois en relation suivie avec M. de la Trappe, il ne lâcha plus prise, et force fut bien au solitaire de continuer une correspondance où la curiosité faisait violence à la charité. Au reste, si l'abbé Nicaise attira plus d'une affaire à son grave et sombre correspondant par les indiscrétions qu'il commit, il lui rendait en revanche mille bons offices, et, pour peu que Rancé eût voulu informer le monde de ses sentiments véritables sur tel ou tel point en litige, il n'aurait eu qu'à s'en rapporter à lui. Ayant-fait un voyage à la Trappe dans le printemps de 1687, l'abbé Nicaise n'eut rien de plus pressé que d'en dresser une Relation pour la donner au public. Dès que Rancé fut informé de son dessein, il lui écrivit pour le prier de passer la brosse sur tout ce qui le concernait; cette lettre du 17 juillet est d'une humiliation de ton, d'un abaissement d'images qui sent plus l'habitué du cloître que l'homme de goût: non content de s'y comparer à un animal (sicut jumentum factus sum), Rancé trouve que c'est encore un trop beau rôle pour lui dans le paysage, et il descend l'échelle en ne voulant s'arrêter absolument qu'à l'insecte et à l'araignée. Si les esprits malins croyaient remarquer quelque contradiction entre cette première lettre et celle de septembre suivant, dans laquelle on donne à l'abbé Nicaise quelques notes et renseignements à l'avantage de la Trappe, il est bon de savoir (ce que M. Gonod a remarqué) que la fin de cette lettre n'est pas de Rancé, mais de son secrétaire, M. Maine; et si on recourt en effet à la Relation imprimée de l'abbé Nicaise, on y trouvera aux dernières pages les renseignements mêmes de cette lettre mis en oeuvre et rapportés à M. Maine, ce qui prouve que ce passage un peu glorieux de la correspondance est bien de lui. Au reste, quelque temps après, Rancé pris pour juge reçut la Relation manuscrite de son ami; il la lut sans dégoût, et il lui en écrivit agréablement et assez au long, non sans y insinuer quelques conseils qui ont probablement été suivis: «J'ai lu avec plaisir, disait-il, les marques de votre estime et de votre amitié; vous m'y faites, à la vérité, jouer un personnage que je ne mérite point, et on auroit peine à m'y reconnoître. Cependant, comme il est difficile de se voir peint en beau sans en prendre quelque complaisance, j'appréhende avec raison que je n'y en aie pris plus qu'il n'appartient à un mort, et que vous n'ayez en cela donné une nouvelle vie à mon orgueil et à ma vanité, et je vous en dis ma coulpe.» Voilà qui est de l'homme d'esprit resté tel sous le froc, de celui dont Nicole disait qu'il avait un style de qualité. Le reste de la lettre appelle pourtant sur les lèvres un sourire involontaire, lorsqu'on voit Rancé entrer assez avant dans le détail de ce que l'abbé Nicaise aurait pu dire. C'est toujours un rôle délicat de donner des conseils sur un ouvrage dans lequel on se trouve loué, soit que, comme M. de La Rochefoucauld, on revoie d'avance l'article que Mme de Sablé écrivait pour le Journal des Savants sur le livre des Maximes, soit qu'ici, comme Rancé, on soit simplement consulté par l'auteur sur la Relation d'un voyage à la Trappe, et qu'on lui suggère quelque idée de ce dont il serait plus à propos de parler: «Comme, par exemple, du nouvel air que vous respirâtes en arrivant dans la terre où habitent des gens qui font précisément et uniquement dans le monde ce qu'ils sont obligés d'y faire, etc., etc.; faire un petit éloge de la solitude et des solitaires, autant que le peu de moments que vous les avez vus vous ont permis de les connoître, etc., etc.»
Hâtons-nous de corriger ce que notre remarque semblerait avoir d'un peu railleur et enjoué, en déclarant qu'à part ce passage, rien dans cette correspondance n'accuse le moindre vestige subsistant d'amour-propre mondain ni de vanité. Rancé s'y montre aussi mort que possible à tous les mouvements et à tous les bruits du dehors, et aux disputes même où il est en jeu. C'est bien là véritablement celui qui a le droit de se rendre avec sincérité ce témoignage: «Ce que je puis vous dire, Monsieur, c'est qu'il y a longtemps que les hommes parlent de moi comme il leur plaît; cependant ils ne sont pas venus à bout de changer la couleur d'un seul de mes cheveux.» L'abbé Nicaise, toujours aux aguets et le nez au vent, met bien des fois la patience du saint à l'épreuve et agace en quelque sorte sa curiosité. La plupart des nouvelles qu'il commente, ou des ouvrages qu'il préconise (voulant toujours savoir le jugement qu'on en porte), n'arrivent point jusqu'à la Trappe; Rancé se tue à le lui dire avec douceur, avec tranquillité: «Nous n'avons vu ni même ouï parler d'aucun des livres dont vous m'écrivez. La république des lettres ne s'étend point dans des lieux où elle sait qu'elle n'a que des ennemis, occupés sans cesse à désapprendre ou à oublier ce que la curiosité leur avoit fait rechercher, pour renfermer toute leur application et leur étude dans le seul livre de Jésus-Christ.» Chaque fois que l'incorrigible Nicaise recommence, Rancé réitère cette profession d'oubli: «Tous les livres dont vous me parlez ne viennent point jusqu'à nous, parce qu'on les regarde comme perdus et comme jetés dans un puits d'où il ne doit rien revenir.» Le bon abbé Nicaise ne se décourage point pourtant; à défaut des ouvrages d'autrui, il enverra les siens propres, et il espère apprendre du moins ce qu'on en pense. Passe encore quand l'abbé archéologue soumet au saint homme l'explication d'un ancien tombeau et des symboles ou inscriptions qui le recouvrent; cela donne sujet du moins à son austère ami de moraliser en ces hautes paroles: «Les hommes, lui écrit Rancé à cette occasion, sont à plaindre en bien des choses, mais particulièrement dans la vanité de leurs tombeaux. Quel rapport entre ces enrichissements, cette sculpture si achevée, et cette cendre, cette poussière à laquelle tous ces ornements, quelque précieux qu'ils puissent être, ne donnent ni rehaussement ni valeur? Ces paroles du plus excellent de tous les livres après l'Écriture sainte me reviennent, et je ne puis m'empêcher de vous les dire: Disce humiliari, pulvis atque cinis. Voilà, Monsieur, la pensée la plus naturelle et la plus utile que puisse nous donner la vue du plus superbe de tous les tombeaux.» Sur quoi l'abbé Nicaise, en vrai littérateur qu'il est, s'empare des paroles mêmes de Rancé pour en faire un nouvel enrichissement à son tombeau et à sa dissertation; il n'a garde de laisser tomber de si magnifiques pensées sans en profiter comme auteur, sinon comme homme. C'est ainsi que Balzac, si l'on s'en souvient, profitait des paroles de Saint-Cyran. Mais il y a mieux: le même Nicaise ne s'avise-t-il pas, un autre jour, de composer une Dissertation sur les Sirènes, ou Discours sur leur forme et figure, et d'envoyer son écrit tout droit à la Trappe? Oh! pour le coup, Rancé ne put s'empêcher de sourire, et on surprend ce mouvement de physionomie, chez lui si rare, à travers les simples lignes de sa réponse: «J'ai jeté les yeux sur votre ouvrage des Sirènes, mais je vous avoue que je n'ai osé entrer avant dans la matière. Toutes les espèces fabuleuses se sont réveillées, et j'ai reconnu que je n'étois pas encore autant mort que je le devrois être. C'est une pensée qui a été suivie de beaucoup de réflexions; voilà comme quoi on profite de tout.»
Les lettres à l'abbé Nicaise, à part ces éclairs passagers, sont d'ailleurs remplies de pensées graves, élevées, fondamentales, de fréquents rappels à ce moment qui doit décider pour jamais de nos aventures. Il y a un endroit qui m'a paru un charmant exemple de ce qu'on peut appeler l'euphémisme chrétien: il s'agit de la mort, comme toujours; mais Rancé évite d'en prononcer le nom, tout en y voulant tourner et comme apprivoiser l'esprit un peu faible de son ami, qui est vieux et, de plus, malade en ce moment. Après lui avoir donc proposé les choses d'en haut comme les seules qui méritent d'être désirées, il ajoute: «C'est un sentiment dont vous devez être rempli dans tous les temps, mais particulièrement quand nous sommes plus près de ressentir le bonheur qu'il y a de les avoir aimées.» Est-il une manière plus douce et plus insinuante de dire: à mesure que nous sommes plus près de la mort? Les anciens disaient, quand ils voulaient faire allusion à cet instant: Si quid minus feliciter contigerit. Aux seuls chrétiens comme Rancé il appartient de renchérir avec vérité sur cette délicatesse d'expression, et de dire, pour rendre en plein la même chose: Si quid felicius contigerit. C'est qu'en effet, à ne considérer que ce passage fatal, la perspective entière est retournée. Horace dit de la mort: In aeternum exilium, partir pour l'éternel exil; et le chrétien dit: S'en retourner dans la patrie éternelle. Toute la différence des points de vue est là276.
Note 276: (retour) Ce passage, lu dans le Journal des Débats par Mme Swetchine, a passé depuis dans ses Pensées et a été imprimé sous son nom. Erreur bien flatteuse pour nous! (Voir Madame Swetchine, sa Vie et ses OEuvres, tome II, page 207.)
Quoi qu'à la simple lecture ces lettres de Rancé, si on n'y prend pas garde, semblent uniformes, et toutes assez semblables entre elles, on en extrairait quantité de belles et grandes pensées; j'en ai déjà donné plus d'une et je les ai détachées ainsi à dessein, car, comme elles sont dans un fond sombre, il est presque nécessaire de les offrir à part pour les faire remarquer. Quelle plus haute pensée, par exemple, que celle-ci, qui pourrait servir comme d'épigraphe et de devise à la vie du grand réformateur: «Il faut faire de ces oeuvres et de ces actions qui subsistent indépendamment des passions différentes des hommes!»—Et quelle délicatesse encore dans cet autre mot qui décèle une tendresse d'âme subsistante sous la dure écorce: «Ce seroit une chose bien douce d'être tellement dans l'oubli, que l'on ne vécût plus que dans la mémoire de ses amis!» Remarquez que cet oubli profond de la part du monde, joint au souvenir fidèle de la part des amis, est la conciliation parfaite qu'embrasse le voeu du solitaire. L'amitié trouve moins son compte dans ce vers ancien si souvent cité:
Oblitusque meorum, obliviscendus et illis,
vers où il ne faudrait pas voir d'ailleurs la pensée d'Horace, mais une boutade d'un moment.
Les lettres à la duchesse de Guise sont toutes d'édification, nobles, assez développées, sobres pourtant. Ce dernier caractère se retrouve partout dans la correspondance de Rancé; même lorsqu'il prend la plume, je l'ai dit, il va sans cesse au but, il coupe court aux phrases. Parlant de la mort de M. de Nocé, pénitent de qualité et l'un des ermites voisins de la Trappe, il écrit à Mme de Guise, qui le questionnait: «Il n'y a point, Madame, de circonstances brillantes dans la mort du solitaire. Son passage a été paisible et tranquille... D'agonie, il n'en eut point, et on s'aperçut seulement qu'il cessoit de vivre parce qu'il ne respiroit plus. Dieu ne voulut pas qu'il dît rien de remarquable, parce que cela abrège les Relations.» Abréger, abréger les choses qui passent, c'est là le sentiment permanent de Rancé; il n'aperçoit aucune branche inutile sans y porter à l'instant la serpe ou la cognée.
Cela même nous avertit de ne pas trop prolonger en parlant de lui; il y aurait beaucoup à dire encore sur sa polémique avec Mabillon, dont on peut suivre ici toutes les phases, sur ses relations si constantes et si unies avec Bossuet; mais c'est assez indiquer l'intérêt sérieux de cette publication. Nous aurions voulu que les notes fussent plus fréquentes et plus courantes au bas des pages. Quand on a du goût comme M. Gonod, on se méfie de son érudition et on craint de trop dire. Il en est résulté qu'il n'a pas toujours dit assez; le lecteur a besoin d'être guidé à chaque pas plus qu'on n'imagine. Il est une foule d'allusions qui fuient et qu'on aurait pu atteindre par d'habiles conjectures. À certains endroits, sous des désignations un peu vagues, il me semblait entrevoir de loin Leibniz (pag. 105, 108, 113), à d'autres Bayle (pag. 152); M. Gonod aurait peut-être eu moyen d'éclaircir et de fixer ces aperçus lointains. Nous nous permettons de les lui recommander, si le recueil en vient à une seconde édition.
Indépendamment de l'histoire littéraire, celle de la langue n'est pas sans avoir à profiter ou du moins à glaner dans les Lettres de Rancé. Le style, en sa mâle nudité, offre des singularités intéressantes, des expressions qui sentent leur propriété première, des locutions françaises, mais vieillies et toutes voisines du latin. Ainsi, quand Rancé nous dit que le Père Mabillon a fait un petit traité très-recherché et très-exact, ce mot recherché est pris en bonne part, exquisitus. On aurait plus d'une remarque à faire en ce genre. Mais que dirait Rancé de voir que nous songions au Dictionnaire de l'Académie en le lisant? C'est pis que n'eût fait l'abbé Nicaise277.
29 septembre 1846.
Note 277: (retour) J'avais déjà parlé de Rancé à propos de sa Vie par M. de Chateaubriand (Voir au tome Ier, page 36, des Portraits contemporains); depuis j'ai reparlé de Rancé tout à fait à fond, au tome III de Port-Royal, pages 532 et suiv.
MÉMOIRES
DE
MADAME DE STAAL-DELAUNAY
PUBLIÉS PAR M. BARRIÈRE
Nous sommes décidément le plus rétrospectif des siècles; nous ne nous lassons pas de rechercher, de remuer, de déployer pour la centième fois le passé. En même temps que l'activité industrielle et l'invention scientifique se portent en avant dans toutes les voies vers le nouveau et vers l'inconnu, l'activité intellectuelle, qui ne trouve pas son aliment suffisant dans les oeuvres ni dans les pensées présentes, et qui est souvent en danger de tourner sur elle-même, se rejette en arrière pour se donner un objet, et se reprend en tous sens aux choses d'autrefois, à celles d'il y a quatre mille ans ou à celles d'hier: peu nous importe, pourvu qu'on s'y occupe, qu'on s'y intéresse, que l'esprit et la curiosité s'y logent, ne fût-ce qu'en passant. De là ces réimpressions sans nombre qui remettent sous les yeux ce que les générations nouvelles ont hâte d'apprendre, ce que les autres sont loin d'avoir oublié. Aujourd'hui, un homme d'esprit bien connu de nos lecteurs278, M. Barrière, publie un choix fait avec goût parmi les nombreux Mémoires du XVIIIe siècle, depuis la Régence jusqu'au Directoire; c'est une heureuse idée, et qui permettra de revoir au naturel une époque déjà passée pour plusieurs à l'état de roman.
Note 278: (retour) Des lecteurs du Journal des Débats dans lequel écrit M. Barrière, et où cet article sur Mme de Staal-Delaunay fut d'abord inséré.
Voilà, si je compte bien, la troisième fois depuis 1800 que la vogue et la publication se tournent aux Mémoires de ce temps-là. Le premier moment de reprise a été celui même de la renaissance de la société, sous le Consulat et aux premières années de l'Empire. C'est alors que le vicomte de Ségur publia les Mémoires de Bezenval, que M. Craufurd publia ceux de Mme du Hausset, et qu'on vit paraître cette suite de petits volumes chez le libraire Léopold Collin: Lettres de Mmes de Villars, de Tencin, de Mlle Aïssé, etc., etc. Le second moment a été sous la Restauration; ici l'intérêt historique et politique dominait. On vit de longues séries complètes de Mémoires sur le XVIIIe siècle et sur la Révolution française; M. Barrière y eut grande part comme éditeur. Aujourd'hui, dans ce retour de vogue, ce n'est plus que d'un intérêt de goût qu'il s'agit, et, selon nous, cette indifférence curieuse n'est pas la disposition la moins propice pour bien juger, pour rectifier ses anciennes impressions et s'en faire de définitives.
Mme de Staal méritait à bon droit d'ouvrir la série, car c'est avec elle que commencent véritablement le genre et le ton propres aux femmes du XVIIIe siècle. Un maître éloquent, M. Cousin, dans l'esquisse pleine de feu qu'il a tracée dès femmes du XVIIe, leur a décerné hautement la préférence sur celles de l'âge suivant; je le conçois: du moment qu'on fait intervenir la grandeur, le contraste des caractères, l'éclat des circonstances, il n'y a pas à hésiter. Qu'opposer à des femmes dont les unes ont porté jusque dans le cloître des âmes plus hautes que celles des héroïnes de Corneille, et dont les autres, après toutes les vicissitudes et les tempêtes humaines, ont eu l'heur insigne d'être célébrées et proclamées par Bossuet? Pourtant comme, en fait de personnes du sexe, la force et la grandeur ne sont pas tout, je ne saurais pour ma part pousser la préférence jusqu'à l'exclusion. Ni les femmes du XVIe siècle elles-mêmes, bien qu'elles aient eu le tort d'être effleurées par Brantôme, ni celles du XVIIIe, bien que ce soit l'air du jour de leur être d'autant plus sévère qu'elles passent pour avoir été plus indulgentes, ne me paraissent tant à dédaigner. De quoi s'agit-il en effet, sinon de grâce, d'esprit et d'agrément (je parle de cet agrément qui survit et qui se distingue à travers les âges)? Or l'élite des femmes, à ces trois époques, en était abondamment et diversement pourvue. Cette diversité me rappelle le charmant conte des Trois Manières, dont chacune, auprès des Athéniens de Voltaire, réussit à son tour; et s'il y avait une quatrième manière de plaire, il ne faudrait pas lui chercher querelle. Je pousserais même la licence jusqu'à ne pas exclure du concours tout d'emblée les femmes du XIXe siècle, si le moment de les juger était venu. Mais n'en demandons pas tant pour le quart d'heure, tenons-nous à Mme de Staal-Delaunay et à notre sujet.
Puisque, à propos de femmes, j'ai prononcé ce mot de siècle (terme bien injurieux), on me passera encore d'insister sur quelques distinctions que je crois nécessaires, et sur le classement, autre vilain terme, mais que je ne puis éviter. Les femmes du XVIe siècle, ai-je dit, ont été trop mises de côté dans les dernières études qu'on a faites sur les origines de la société polie: Roederer les a sacrifiées à son idole, qui était l'hôtel Rambouillet. On reviendra, si je ne me trompe, à ces femmes du XVIe siècle, à ces contemporaines des trois Marguerite, et qui savaient si bien mener de front les affaires, la conversation et les plaisirs: «J'ai souvent entendu des femmes du premier rang parler, disserter avec aisance, avec élégance, des matières les plus graves, de morale, de politique, de physique.» C'est là le témoignage que déjà rendait aux femmes françaises un Allemand tout émerveillé, qui a écrit son itinéraire en latin, et à une date (1616) où l'hôtel Rambouillet ne pouvait avoir encore produit ses résultats 279. Quoi qu'il en soit, le XVIIe siècle s'ouvre bien en effet avec Mme de Rambouillet, de même qu'il se clôt avec Mme de Maintenon. Le XVIIIe commence avec Mme la duchesse du Maine et avec Mme de Staal, de même qu'on en sort par l'autre Mme de Staël et par Mme Roland: je mets ce dernier nom à dessein, car il marque tout un avénement, celui du mérite solide et de la grâce s'introduisant dans la classe moyenne, pour y avoir sa part croissante désormais. Je sais combien le vrai goût et le plus fin a été longtemps l'apanage presque exclusif du monde aristocratique; combien, à certains égards, et malgré tant de changements survenus, il en est encore un peu ainsi. Il ne devient pas moins évident que plus on va, et plus l'amabilité sérieuse, la distinction du fond et du ton se trouvent naturellement compatibles avec une condition moyenne; et le nom de Mme Roland signifie tout cela. A partir d'elle on a commencé à posséder comme un droit ce qui n'était guère auparavant qu'une audace et une usurpation. Les femmes du XVIIIe siècle proprement dit, dont le type primitif s'est transmis sans altération depuis la duchesse du Maine, et à travers ces noms si connus de Mme de Staal-Delaunay, de Mmes de Lambert, du Deffand, de la maréchale de Luxembourg, de Mme Coislin, de Mme de Créquy, jusqu'à Mme de Tessé et à la princesse de Poix, peuvent pourtant se partager elles-mêmes en deux moitiés assez distinctes, celles d'avant Jean-Jacques et celles d'après. Toutes les dernières, les femmes d'après Jean-Jacques, c'est-à-dire qui ont essuyé son influence et se sont enflammées un jour pour lui, ont eu une veine de sentiment que les précédentes n'avaient point cherchée ni connue. Celles-ci, les femmes du XVIIIe siècle antérieures à Rousseau (et Mme de Staal-Delaunay en offre l'image la plus accomplie et la plus fidèle), sont purement des élèves de La Bruyère; elles l'ont lu de bonne heure, elles l'ont promptement vérifié par l'expérience. A ce livre de La Bruyère, qui semble avoir donné son cachet à leur esprit, ajoutez encore, si vous voulez, qu'elles ont lu dans leur jeunesse la Pluralité des Mondes et la Recherche de la Vérité.
Note 279: (retour) Cet Allemand, qui s'appelait Juste Zinzerling, a publié son voyage sous ce titre: Jodoci Sinceri Itinerarium Galliae..., 1616.
Mme de Staal commence donc le XVIIe siècle, dans la série des écrivains-femmes, aussi nettement que Fontenelle l'a fait dans son genre. Elle était née bien plus tôt qu'on ne croit et que ne l'ont dit tous les biographes. Un érudit à qui l'on doit tant de rectifications de cette sorte, M. Ravenel, a éclairci ce point, qui ne laisse pas d'être important dans l'appréciation de la vie de Mlle Delaunay. Je l'appelle Mlle Delaunay par habitude, car (autre rectification de M. Ravenel) 280 elle ne se nommait pas ainsi: son père s'appelait Cordier; mais, ayant été obligé de s'expatrier pour quelque cause qu'on ne dit pas, il laissa en France sa femme jeune et belle qui reprit son nom de famille (Delaunay), et la fille, à son tour, prit le nom de sa mère qui lui est resté. La jeune Cordier-Delaunay naquit à Paris le 30 août 1684, et non pas en 1693, comme on l'a cru généralement. Elle se trouvait ainsi de neuf ans plus âgée qu'on ne l'a supposé; non pas qu'elle ait dissimulé son âge; elle n'indique point, il est vrai, dans ses Mémoires, la date précise de sa naissance (les dates, sous la plume des femmes, c'est toujours peu élégant); mais elle mentionne successivement dans le récit de sa jeunesse certaines circonstances historiques qui pouvaient mettre sur la voie. Il résulte de ces neuf années de plus qu'elle a sans les paraître, que le temps qu'elle passe au couvent et avant son entrée à la petite cour de Sceaux remplit toute la durée de sa première jeunesse; qu'elle a vingt-sept ans bien sonnés lorsqu'elle entre chez la duchesse du Maine, et qu'elle est déjà une personne faite qui pourra souffrir de sa condition nouvelle, mais qui n'y prendra aucun pli que celui de la contrainte. Il suit aussi de cette forte avance qu'elle avait trente-cinq ans lors de ses amours à la Bastille avec le chevalier de Ménil, et qu'elle ne se maria enfin avec le baron de Staal que dans sa cinquante et unième année. De là, durant le cours de cette existence dont la fleur fut si courte et si vite envolée, on voit combien les choses vinrent peu à point, et l'on comprend mieux dans ce ferme et charmant esprit, cet art d'ironie fine, ce ton d'enjouement sans gaieté qui naît de l'habitude du contre-temps.
Note 280: (retour) Journal de la Librairie, 1836, feuilleton n° 35, page 3.
Un mot souvent cité de Mme de Staal donnerait à croire que ses Mémoires n'ont pas toute la sincérité possible. Je ne me suis peinte qu'en buste, répondit-elle un jour à une amie qui s'étonnait à l'idée qu'elle eût tout dit. Le mot a fait fortune, et il a fait tort aussi à la véracité de l'auteur. C'est, selon nous, bien mal le comprendre et tirer trop de parti d'un trait avant tout spirituel. Mme de Staal était une personne vraie, et son livre est un livre vrai dans toute l'acception du mot: ce caractère y paraît empreint à chaque ligne. Après cela, que sur certains points délicats et réservés elle n'ait pas tout dit: que, par exemple, ses amours à la Bastille avec le chevalier de Menil aient été poussés encore un peu plus loin qu'elle n'en convient, il n'y a rien là que d'assez vraisemblable, et raisonnablement on ne saurait demander à une femme, sur ce chapitre, d'être plus sincère, sans la forcer à devenir inconvenante. Le lecteur, ce semble, peut faire sans beaucoup d'effort le reste du chemin, pour peu qu'il en ait envie. Lemontey a cherché grande malice dans quelques mots d'elle sur l'abbé de Chaulieu, lorsqu'elle le va voir en sortant de la Bastille, et qu'elle le trouve si différent de ce qu'il était par le passé: «Il étoit déjà fort mal, dit-elle, de la maladie dont il mourut trois semaines après. Je le vis, et je remarquai combien, dans cet état, ce qui nous est inutile nous devient indifférent.» Lemontey281 croit apercevoir dans ces quelques mots une révélation qui échappe; c'est être bien fin. Mais de quelque utilité que cette personne d'esprit ait pu être dans un autre temps à l'abbé de Chaulieu plus que septuagénaire, ce n'est pas sur ce genre d'aveu que je fais porter le plus ou moins de sincérité d'un auteur femme dans les Mémoires qu'elle, écrit. Cette sincérité est d'un autre ordre; elle consiste dans les sentiments qu'on exprime, dans l'ensemble des jugements et des vues; ne pas se louer directement ni indirectement, ne pas se surfaire, ne pas s'embellir; s'envisager soi et autrui à un point juste et l'oser montrer. Et quel livre réussit mieux que celui de Mme de Staal à rendre exactement cette parfaite et souvent cruelle justesse d'observation, ce sentiment inexorable de la réalité? C'est elle qui a dit cette parole durable: «Le vrai est comme il peut, et n'a de mérite que d'être ce qu'il est.» Aussi ses Mémoires sont au contraire des romans qu'on rêve, et ils vont comme la vie, en s'attristant.
Note 281: (retour) Dans sa Notice sur Chaulieu.
Une âme noble, élevée et stoïque jusqu'en ses faiblesses, un esprit ferme et délié s'y marquent en traits nets et fins. On y admire une sûreté d'idées et de ton qui ne laisse pas d'effrayer un peu; il y a si peu de superflu qu'on est tenté de se demander s'il y a tout le nécessaire. Le mot de sécheresse vient à l'esprit; mais, à la réflexion, on est réduit à se dire, dans la plupart des cas, que c'est tout simplement parfait et définitif. Jamais sa plume ne tâtonne, jamais elle n'essaie sa pensée; elle l'arrête et l'emporte du premier tour. Il y a bien de la force dans ce peu d'effort. Pline le Jeune a coutume, dans l'éloge qu'il fait de certains écrivains, d'unir ensemble, comme se tenant étroitement entre elles, deux qualités, vis, amaritudo, cette vigueur qui naît et se trempe d'une secrète amertume; Mlle Delaunay (on peut citer du latin en parlant de celle qui faillit devenir Mme Dacier) possédait cette vigueur-là. Fréron, rendant compte des Mémoires dans son Année littéraire 282, a très-bien remarqué qu'on peut lui appliquer à elle-même ce qu'elle a dit de la duchesse du Maine: «Son esprit n'emploie ni tours, ni figures, ni rien de tout ce qui s'appelle invention. Frappé vivement des objets, il les rend comme la glace d'un miroir les réfléchit, sans ajouter, sans omettre, sans rien changer.» Selon moi pourtant, la comparaison du miroir ne grave pas assez pour ce qui est de Mlle Delaunay; le trait des objets, dès qu'elle les a réfléchis, reste comme passé à une légère eau-forte. Grimm, dans sa Correspondance (15 août 1755), louant également ces Mémoires, dit que, «la prose de M. de Voltaire à part, il n'en connaît pas de plus agréable que celle de Mme de Staal.» C'est vrai; pourtant cette prose, bien que d'une netteté si agréable et si neuve, ne ressemble point à celle de Voltaire, la seule véritablement courante et légère. La simplicité de diction de Mme de Staal est tout autrement combinée. Mais que fais-je? A quoi bon m'aller inquiéter de Grimm et de ses à-peu-près, lorsque, dans les volumes de la plus délicate et de la plus délicieuse littérature qu'ait jamais produite la Critique française, nous possédons le jugement et la définition qu'a donnée M. Villemain de cette manière et de cette nuance de style dont Mme de Staal nous offre la perfection?
Note 282: (retour) Tome VI, de l'année 1755, page 221.
En ce qui touche la personne, l'illustre critique s'est montré plus sévère; il a cru voir jusqu'à travers les peintures railleuses de la femme d'esprit ce qu'il appelle le pli de sa condition: «C'est une soubrette de cour, mais une soubrette.» Mlle Delaunay a-t-elle mérité ce piquant revers? et ce caractère indélébile de femme de chambre, comme elle le qualifie amèrement, est-il donc si indélébile qu'il la suive jusque dans les productions de sa pensée? Rien de moins fondé, selon moi, qu'un semblable jugement, rien de plus injuste. Nous avons vu qu'il était déjà tard pour elle lorsqu'elle entra chez la duchesse du Maine, et que ce n'était plus une si jeune fille ni si aisée à déformer. Sa première éducation avait été solide, recherchée, brillante; ce couvent de Saint-Louis à Rouen, où elle passa ses plus belles années, était «comme un petit État où elle régnoit souverainement.» Elle aussi, elle avait eu sa cour, sa petite cour de Sceaux dans ce couvent de Saint-Louis où M. Brunel, M. de Rey, l'abbé de Vertot étaient à ses pieds, et où ces bonnes dames de Grieu n'avaient d'yeux que pour elle: «Ce qu'on faisoit pour moi me coûtoit si peu, dit-elle, qu'il me sembloit être dans l'ordre naturel. Ce ne sont que nos efforts pour obtenir quelque chose, qui nous en apprennent la valeur. Enfin j'avois acquis, quoique infiniment petite, tous les défauts des grands: cela m'a servi depuis à les excuser en eux.» Ainsi élevée, ainsi traitée jusqu'à l'âge de vingt-six ans sur le pied d'une perfection et d'une merveille, lorsqu'elle tomba plus tard en servitude, ce fut comme une petite Reine déchue, et elle en garda les sentiments, «persuadée qu'il n'y a que nos propres actions qui puissent nous dégrader,» dit-elle; aucun fait de sa vie n'a démenti cette généreuse parole. L'inconvénient pour elle de sa première éducation et de cette culture exclusive, c'eût été plutôt, comme elle l'indique assez véridiquement, d'offrir une teinture scientifique un peu marquée, d'aimer à régenter, à documenter toujours quelqu'un auprès de soi, comme cela est naturel à une personne qui a lu l'Histoire de l'Académie des Sciences, et qui a étudié la géométrie. Encore faudrait-il observer, dans la plupart des passages qu'on cite à l'appui de ce défaut, que c'est elle-même qui s'y dénonce à plaisir et qui fait gaiement les honneurs de sa personne. Plus d'un lecteur, à ces endroits, n'a pas vu qu'il y a chez elle un sourire.
Le commencement des Mémoires est d'une grâce infinie et tient du roman; c'est ainsi que la vie se dessine d'abord avant le charme cessé, avant l'illusion évanouie. Le séjour au château de Silly chez une amie d'enfance, l'arrivée du jeune marquis, son indifférence naturelle, la scène de la charmille entre les deux jeunes filles qu'il entend sans être vu, sa curiosité qui s'éveille bien plus que son désir, l'émotion de celle qui s'en croit l'objet, son empire toutefois sur elle-même, la promenade en tête à tête où l'astronomie vient si à propos, et cette jeune âme qui goûte l'austère douceur de se maîtriser, cette suite légère compose tout un roman touchant et simple, un de ces souvenirs qui ne se rencontrent qu'une fois dans la vie, et où le coeur lassé se repose toujours avec une nouvelle fraîcheur. Ce ne sont que des riens, mais comme ils sont vrais, comme ils tiennent aux fibres secrètes, à celles de chacun! «Le sentiment qui a gravé ces petits faits dans ma mémoire m'en a conservé, dit l'auteur, un souvenir distinct.» Même en les dépeignant, voyez comme sa sobriété se retrouve! elle ne se permet qu'une esquisse pure et discrète, un trait délicieux et encore arrêté, fidèle expression de ce sentiment trop contraint! M. de Silly pourtant est bien l'homme qu'elle a le plus véritablement aimé. Avec quelle vivacité passionnée elle nous fait assister à son premier départ! «Mlle de Silly fondoit en larmes quand il nous dit adieu; je dérobai les miennes à ses regards plus curieux qu'attendris; mais lorsqu'il eut disparu, je crus avoir cessé de vivre. Mes yeux accoutumés à le voir ne regardoient plus rien. Je ne daignois parler, puisqu'il ne m'entendoit pas; il me semble même que je ne pensois plus.» Notons ce dernier trait; il rappelle le vers de Lamartine s'adressant à la Nature:
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé.
Mais chez Mlle Delaunay la gradation finit par la pensée. Cette absence de la pensée est le plus violent symptôme, en effet, pour une âme de philosophe, pour quiconque a commencé par dire: Je pense, donc je suis. Ce qu'elle ajoute ne prête pas moins à l'observation: «Son image fixe remplissoit uniquement mon esprit. Je sentois cependant que chaque instant l'éloignoit de moi, et ma peine prenoit le même accroissement que la distance qui nous séparait.» Nous surprenons ici le défaut; cette peine qui croît en raison directe de la distance, c'est plus que du philosophe, c'est bien du géomètre; et nous concevons que M. de Silly ait pu dire à sa jeune amie dans une lettre qu'elle nous transcrit: «Servez-vous, je vous «prie, des expressions les plus simples, et surtout ne faites «aucun usage de celles qui sont propres aux sciences.» En homme du monde, et plein de tact, il avait mis d'abord le doigt sur le léger travers.
Ce ne sont là, du reste, que des intentions, à temps réprimées, qui affectent à peine une diction exquise et de la meilleure langue. Quand le marquis revient peu après à Silly, la fleur du sentiment avait déjà reçu en elle quelque dommage; la réflexion avait parlé. Ce fut donc un printemps bien court dans la vie de Mlle Delaunay que ces premiers mois d'enchantement; le parfum en fut pourtant assez profond pour remplir son âme durant ces jeunes années les plus exposées, et pour la préserver alors de toute autre atteinte. Elle avait bien vingt-trois ou vingt-quatre ans déjà, lorsqu'elle vit pour la première fois M. de Silly, et il en avait trente-six ou trente-sept. Son caractère ambitieux et sec parut se dessiner de plus en plus en avançant; Grimm prétend qu'il était pédant et peu aimable; il nous apprend que des mécomptes d'ambition lui troublèrent finalement la tête, au point qu'il se jeta par une fenêtre et se tua. Mme de Staal avait glissé sur cet affreux détail; mais elle l'avait trouvé aimable jusque dans les dernières années, et, malgré les erreurs de l'intervalle, elle n'avait pas cessé de rester soumise à l'ancien prestige. Elle poussa même l'amitié, dans une violente crise de passion qui le bouleversa, jusqu'à l'assister à titre de médecin-moraliste, je ne trouve pas de terme plus approprié: les lettres qu'elle lui écrit tiennent à la fois du directeur et du médecin. Elles sont d'une expérience consommée, d'une haute sagesse, et charmantes encore jusque dans le suprême désabusement. Comme tous les vrais médecins, elle sait bien mieux l'état véritable du malade que les moyens d'y remédier; elle n'y peut opposer que des palliatifs, et elle-même alors elle le dirigeait vers l'ambition: «J'avois bien espéré, lui écrivait-elle, du temps et de l'absence; mais il semble qu'ils n'ont rien produit, et que infinie le mai est empiré. La seule ressource que j'imagine seroit une occupation forte et satisfaisante par la dignité de l'objet: l'amour n'en a point de telles. Je voudrois que l'ambition vous en pût offrir. Vous n'êtes pas fait pour vivre sans passions; de légers amusements ne peuvent nourrir un coeur aussi dévorant que le vôtre. Tâchez donc de trouver un objet plus vaste que sa capacité, sans cela vous éprouverez toujours les dégoûts qu'inspire tout ce qui est médiocre.» C'est ainsi qu'elle le jugea jusqu'à la fin. Était-ce un reste d'illusion?—M. de Silly mourut le 19 novembre 1727; il était lieutenant-général des armées du Roi283.
Note 283: (retour) Il faut voir sur M. de Silly l'admirable note de Saint-Simon dans ses additions au Journal de Dangeau, tome X, page 110.
Si M. de Silly nous représente le héros de la première partie des Mémoires, celui de la seconde est certainement M. de Maisonrouge, ce lieutenant de roi à la Bastille, le parfait modèle des passionnés et délicats amants. Il est bien à Mme de Staal, qui l'avait si cruellement sacrifié à ce maussade chevalier de Ménil, de l'avoir en même temps vengé d'elle par l'intérêt qu'elle répand sur lui et par le coloris affectueux dont elle l'environne. Hélas! au moment où elle apprécie le mieux le dévouement et les mérites du pauvre Maisonrouge, c'est l'autre encore qu'elle regrette; avec une âme si ferme, avec un esprit si supérieur, misérable jouet d'une indigne passion, elle fuit qui la cherche, et cherche qui la fuit, selon l'éternel imbroglio du coeur. Oh! que cela lui donnait bien le droit de dire, comme plus tard, et revenue des orages, elle l'écrivait dans une lettre à M. de Silly: «N'en déplaise à Mme de..., qui traite l'amour si méthodiquement, chacun y est pour soi, et le fait à sa guise. Je suis étonnée qu'une personne si vénérable ne regarde pas les passions comme des égarements d'esprit, qui ne sont point susceptibles de l'ordre qu'on y veut admettre. Je trouve les préceptes ridicules sur cette matière, et j'aimerois presque autant qu'on voulût mettre en règle la manière dont les frénétiques doivent extravaguer.»
J'ai dit de Mme de Staal qu'elle était comme le premier élève de La Bruyère, mais un élève devenu l'égal du maître; nul écrivain ne fournirait autant qu'elle de pensées neuves, vraies, irrécusables, à ajouter au chapitre des Femmes, de même qu'elle a passé plus de trente ans de sa vie à pratiquer et à commenter le chapitre des Grands. Elle les observait à l'aise et aussi à ses dépens dans cette petite cour de Sceaux, absolument comme on observe de gros poissons dans un petit bassin: «Les Grands, écrivait-elle à Mme du Deffand, à force de s'étendre, deviennent si minces qu'on voit le jour au travers: c'est une belle étude de les contempler, je ne sais rien qui ramène plus à la philosophie.»
Les scènes avec la duchesse de La Ferté et les aventures à Versailles sont d'un excellent comique et du meilleur goût, du plus franc, du plus simple; cela va de pair avec la plaisanterie des Mémoires de Grammont. Les premières séances comme femme de chambre à la toilette de la duchesse du Maine sont aussi fort plaisantes. Dans cet art enjoué de raconter, Mme de Staal est classique, et définitivement, si elle se jugeait aujourd'hui, elle n'aurait pas tant à se plaindre du sort. Elle n'a point été aimée de qui elle aurait voulu, elle n'a pas eu sa jeunesse remplie à souhait, elle a souffert: beaucoup d'autres sont ainsi, mais elle a eu avec les années la satisfaction de la pensée et les jouissances réfléchies de l'observation; elle a vu juste, et il lui a été donné de le rendre. Si elle a manqué plus d'un à-propos de destinée, elle a rencontré du moins celui de l'esprit, de la langue et du goût. Ses moindres mots sont entrés dans la circulation de la société et dans les richesses d'esprit de la France. Il y a plus: par sa noble conduite dans une conspiration chétive, elle aura désormais une ligne dans toute histoire. Combien d'hommes politiques qui se croient de grands hommes, et qui s'agitent toute leur vie, n'en obtiendront pas tant!
Cette satisfaction tardive, ce triomphe posthume furent achetés bien cher sans doute. La correspondance de Mme de Staal avec Mme du Deffand trahit les misères du fond sous la forme toujours agréable; on y suit l'habitude de l'esprit et l'ironique gaieté persistant à travers une existence sans plaisir et comblée d'ennui. Les scènes railleuses où apparaissent Mme du Châtelet et Voltaire jettent au passage une variété pleine d'éclat. Cette correspondance est la vraie conclusion des Mémoires. Quoi qu'en ait dit un critique (Fréron), Mme de Staal a bien fait de ne pas les prolonger et de ne pas s'étendre sur les années finissantes. Il est un degré d'expérience et de connaissance du fond, passé lequel il n'y a plus d'intérêt à rien, pas même au souvenir; il faut se hâter, à cet endroit-là, de tirer la barre, et fermer à jamais le rideau. Qu'aurait-on dorénavant à dire au monde, là où l'on en est à se dire à soi-même: «De quoi peut-on véritablement se soucier quand on y regarde de près? Nous ne devons nos goûts qu'à nos erreurs. Si nous voyions toujours les choses telles qu'elles sont, loin de nous passionner pour elles, à peine en pourrions-nous faire le moindre usage.» C'est ce qu'écrivait Mme de Staal dans l'intimité, et en ses meilleurs jours elle ajoutait: «Ma santé est assez bonne, ma vie douce, et, à l'ennui près, je suis assez bien. Cet ennui consiste à ne rien voir qui me plaise, et à ne rien faire qui m'amuse; mais quand le corps ne souffre pas et que l'esprit est tranquille, on doit se croire heureux 284.»
Note 284: (retour) Lettres au marquis de Silly.
Un jour, après sa sortie de la Bastille et avant de s'être tout à fait résignée au joug, Mlle Delaunay avait projeté de s'en retourner vivre à son petit couvent de Saint-Louis à Rouen; où elle avait passé ses seules années de bonheur. Elle y fît un petit voyage, mais s'en revint au plus vite. Les femmes du XVIIe siècle, après les orages du monde, retournent volontiers au couvent et y meurent; les femmes du XVIIIe ne le peuvent plus.