Après les lettres à Mme du Deffand, celles de Mme de Staal à M. d'Héricourt, moins traversées de saillies, donnent une idée peut-être plus triste encore et plus vraie de sa manière finale d'exister. Sa santé diminue, sa vue baisse, et pour peu qu'elle vive, elle est en train de devenir tout à fait aveugle comme son amie Mme du Deffand. Cependant les sujétions, les dégoûts auprès d'une princesse dont les caprices ne s'embellissent pas en vieillissant, rendent insupportable un lien qu'on ne parvient point à briser; il faut traîner jusqu'au bout sa chaîne. Je vois les maux, dit-elle, et je ne les sens plus. C'est là son dernier oreiller. A un retour de printemps, il lui échappe ce mot terrible: «Quant à moi, je ne m'en soucie plus (de printemps!); je suis si lasse de voir des fleurs et d'en entendre parler, que j'attends avec impatience la neige et les frimas.» Il n'y a plus rien après une telle parole.
Elle avait soixante-six ans, lorsqu'elle mourut le 15 juin 1750. A peine la duchesse du Maine fut-elle morte a son tour, qu'on se disposa à publier les Mémoires: ils parurent en 1755; on n'attendit même pas que le baron de Staal eût disparu. On n'y regardait pas de si près en ce temps-là, quand il s'agissait de s'assurer les plaisirs de l'esprit. Le livre obtint aussitôt un prodigieux succès. Fontenelle pourtant, qui vivait encore, fut très-surpris en le lisant: «J'en suis fâché pour elle, dit-il; je ne la soupçonnois pas de cette petitesse. Cela est écrit avec une élégance agréable, mais cela ne valoit guère la peine d'être écrit.» Trublet lui répondait que toutes les femmes étaient de cet avis, mais que tous les hommes n'en étaient pas. Trublet avait raison, et Fontenelle se trompait; il était trop voisin de ces choses qu'il trouvait petites, pour en bien juger. Ces Mémoires, en effet, sont une image fidèle de la vie. Nous n'avons personne été élevés au couvent, nous n'avons pas vécu à la petite cour de Sceaux; mais quiconque a ressenti les vives impressions de la jeunesse, pour voir presque aussitôt ce premier charme se défleurir et la fraîcheur s'en aller au souffle de l'expérience, puis la vie se faire aride en même temps que turbulente et passionnée, jusqu'à ce qu'enfin cette aridité ne soit plus que de l'ennui, celui-là, en lisant ces Mémoires, s'y reconnaît et dit à chaque page: C'est vrai. Or, c'est le propre du vrai de vivre, quand il est revêtu surtout d'un cachet si net et si défini. Huet (l'évoque d'Avranches) nous dit qu'il avait coutume, chaque printemps, de relire Théocrite sous l'ombrage renaissant des bois, au bord d'un ruisseau et au chant du rossignol: il me semble que les Mémoires de Mme de Staal pourraient se relire à l'entrée de chaque hiver, à l'extrême fin d'automne, sous les arbres de novembre, au bruit des feuilles déjà séchées.
21 octobre 1846.
L'ABBÉ PREVOST ET LES BÉNÉDICTINS285.
La vie de l'abbé Prevost fut, on le sait, romanesque comme ses écrits. Entré adolescent chez les Jésuites, il en sortit pour être soldat; puis il y rentra comme novice, pour en sortir encore; il revint aux armes, il les quitta de nouveau, et parut vouloir faire une fin, en prenant l'habit de bénédictin en 1724. Malgré tant d'aventures, il n'avait pas vingt-cinq ans, et sa jeunesse commençait à peine. Durant les sept années qu'il passa dans la docte Congrégation de Saint-Maur, il dissimula de son mieux, il fit effort sur lui-même; mais la nature l'emporta, et il rompit ses liens par une fuite éclatante en 1728. C'est à cette époque de son séjour dans l'Ordre et de sa sortie que se rapportent quelques pièces qu'il nous a été permis de recueillir. Elles se trouvent aux manuscrits de la Bibliothèque du Roi dans les paquets de dom Grenier (n° 5 du 15e paquet); elles nous ont été signalées par un investigateur instruit, M. Damiens, et nous devons à MM. les conservateurs de la Bibliothèque l'autorisation de les publier.
Note 285: (retour) Cet article complète à quelques égards celui que nous avons déjà donné sur l'abbé Prevost, et qui se trouve au tome I des Portraits littéraires.—On est encore revenu sur lui au tome IX des Causeries du Lundi.
Lorsque Prevost se décida à sortir de la Congrégation de Saint-Maur, il ne songeait d'abord qu'à se retirer à Cluny, où la règle était moins austère; il voulait simplement, comme il va nous le dire, quitter la Congrégation pour passer dans le grand Ordre, changer de branche au sein du même Ordre. Mais les choses tournèrent autrement. Le bref de translation qu'il avait obtenu de Rome, et qui devait être publié, ou, selon les termes canoniques, fulminé à Amiens, se trouva brusquement accroché et resta sans effet. Prevost, qui n'avait pas été informé de ce contre-temps et qui crut la chose faite, sortit, le jour convenu, de Saint-Germain-des-Prés: «Il se rendit au jardin du Luxembourg, nous dit son biographe286, où on l'attendoit avec un habit ecclésiastique. La métamorphose se fit dans ce jardin. L'habit monacal fut renvoyé à Saint-Germain-des-Prés... Il avoit laissé dans sa cellule trois lettres pour le Père général, le Père prieur, et un religieux de ses amis.» C'est une des deux premières lettres qui a été conservée dans les paquets de dom Grenier, et que nous donnons ici. Cet adieu de Prevost à son supérieur le peint au naturel et plus au complet qu'on ne l'a vu nulle part encore; on y sent percer, à travers les termes d'un respect fort dégagé, un accent d'ironie et une pointe de menace qui a son piquant, et qu'on n'est pas accoutumé de trouver sous sa plume. Mais lisons d'abord, nous raisonnerons après:
«Mon Révérend Père,
«Je ferai demain ce que je devrois avoir fait il y a plusieurs années, ou plutôt ce que je devrois ne m'être jamais mis dans la nécessité de faire; je quitterai la Congrégation pour passer dans le grand Ordre. De quoi m'avisois-je, il y a huit ans, d'entrer parmi vous? et vous, mon Révérend Père, ou vos prédécesseurs, de quoi vous avisiez-vous de me recevoir? Ne deviez-vous pas prévoir, et moi aussi, les peines que nous ne manquerions pas de nous causer tôt ou tard, et les extrémités fâcheuses où elles pourroient aboutir? J'ai eu chez vous de justes sujets de chagrin; la démarche que je vais faire vous chagrinera peut-être aussi: voyons de quel côté est l'injustice.
Note 286: (retour) En tête des Pensées de l'abbé Prevost, 1764.«Il est certain, mon Révérend Père, que je me suis conduit dans la Congrégation d'une manière irréprochable. Si j'ai des ennemis parmi vous, je ne crains pas de les prendre eux-mêmes à témoin. Mon caractère est naturellement plein d'honneur. J'aimois un corps auquel j'étois attaché par mes promesses; je souhaitois d'y être aimé; et, fait comme je suis, j'aurois perdu la vie plutôt que de commettre quelque chose d'opposé à ces deux sentiments. J'ai d'ailleurs les manières honnêtes et l'humeur assez douce; je rends volontiers service; je hais les murmures et les détractions; je suis porté d'inclination au travail, et je ne crois pas vous avoir déshonoré dans les petits emplois dont j'ai été chargé. Par quel malheur est-il donc arrivé qu'on n'a jamais cessé de me regarder avec défiance dans la Congrégation, qu'on m'a soupçonné plus d'une fois des trahisons les plus noires, et qu'on m'en a toujours cru capable, lors même que l'évidence n'a pas permis qu'on m'en accusât? J'ai des preuves à donner là-dessus qui passeroient les bornes d'une lettre, et, pour peu que chacun veuille s'expliquer sincèrement, l'on conviendra que telle est à mon égard la disposition de presque tous vos religieux. J'avois espéré, mon Révérend Père, que la grâce que vous m'aviez faite de m'appeler à Paris pourrait effacer des préventions si injustes, ou qu'elle les empêcheroit du moins d'éclater. Cependant on m'écrit de province qu'un visiteur, se vantant à table d'avoir contribué à m'y faire venir, en a donné pour raison que j'y serois moins dangereux qu'autre part, et qu'il falloit d'ailleurs tirer de moi tout ce qu'on peut du côté des sciences, puisqu'il seroit contre la prudence de me confier des emplois. Un séculier, homme d'honneur et de distinction, m'a assuré, par un billet écrit exprès, qu'il avoit entendu dire à peu près la même chose à Votre Révérence. Vous conviendrez, mon Révérend Père, que cela est piquant pour un honnête homme. Tout autre que moi se croiroit peut-être autorisé à vous marquer son ressentiment par des injures; mais, je vous l'ai déjà dit, ce n'est pas mon caractère. Trouvez bon seulement que j'évite par ma retraite une persécution que je mérite si peu. Quittons-nous sans aigreur et, sans violence. J'ai perdu chez vous, dans l'espace de huit ans, ma santé, mes yeux, mon repos, personne ne l'ignore; c'est être assez puni d'y avoir demeuré si longtemps. N'ajoutez point à ces peines celles que j'aurois à souffrir si j'apprenois que vous voulussiez vous opposer aux démarches que je fais pour m'en délivrer. Je vous déclare que vos oppositions seroient inutiles par les sages mesures que j'ai su prendre. Je vous respecte beaucoup, mais je ne vous crains nullement, et peut-être pourrois-je me faire craindre si vous en usiez mal; car autant je suis disposé à rendre justice à la Congrégation sur ce qu'elle a de bon, autant devez-vous compter que je relèverois vivement ses endroits faibles si vous me poussiez à bout, ou si j'apprenois seulement que vous en eussiez le dessein. Ne me forcez point à vous donner en spectacle au public. On pourroit faire revivre les Provinciales: il est injuste que les Jésuites en fournissent toujours la matière, et vous jugeriez si je réussis dans ce style-là. Je compte, mon Révérend Père, que sans en venir à ces extrémités, qui ne feroient plaisir ni à vous ni à moi, vous voudrez bien consentir au changement de ma condition. Vous avez reçu si respectueusement la Constitution, que je ne saurois douter que vous ne receviez de même un bref qui vient de la même source. Faites-moi la grâce de m'écrire un mot à Amiens, sous cette simple adresse: A M. Prevost, pour prendre à la poste; ou, si vous aimez mieux, prenez la peine d'adresser votre lettre à M. d'Ergny, grand pénitencier et chanoine, mon parent, qui voudra bien me la remettre. Vous n'ignorez pas d'ailleurs le petità et non obtentà. J'ai l'honneur d'être, avec bien du respect, mon Révérend Père, votre très-humble et très-obéissant serviteur,
PREVOST, B.»
Lundi, 18 octobre (1728).
«Je ne crois pas qu'on se plaigne de la manière dont je suis sorti de Saint-Germain. Je n'ai pas même emporté mes habits. Un honnête homme doit l'être jusque dans les bagatelles. Vous m'avez entretenu pendant huit ans; je vous ai bien servi: ainsi, autant tenu, autant payé.»
Prevost se croit parfaitement en règle par l'effet du bref qui le concerne et qu'il suppose déjà publié par l'évêque d'Amiens; aussi il plaisante et pousse la raillerie jusqu'à l'offensive. Il rappelle aux supérieurs de la Congrégation leur faiblesse dans l'affaire de la Constitution Unigenitus: «Vous avez reçu si respectueusement la Constitution, que je ne saurois douter que vous ne receviez de même un bref qui vient de la même source.» Il ne craint pas de montrer le bout de l'escopette, de laisser entrevoir au besoin, si on l'y force, toute une série de Provinciales nouvelles, déjà en embuscade, et prêtes à faire feu sur les rangs de la Congrégation: «Il est injuste, dit-il, que les Jésuites en fournissent toujours la matière.» Prevost a du faible pour les Jésuites, quoiqu'il les ait deux fois quittés. Dans une autre lettre qu'on va lire, on verra qu'il a pratiqué l'une de leurs maximes, et que s'il a prononcé à haute voix la formule de ses voeux comme bénédictin, il se vante d'y avoir ajouté tout bas les restrictions intérieures qui devaient un jour l'autoriser à les rompre. En comprenant d'ailleurs que Prevost, de l'humeur dont on le connaît, a dû avoir inévitablement à se plaindre des préventions et des tracasseries monacales, on ne saurait juger que ces préventions aient été tout à fait sans motif et sans fondement: il se chargeait lui-même de les justifier par l'issue. On l'avait soupçonné d'être dangereux; mais ne prouvait-il pas lui-même qu'il pouvait aisément le devenir? Sans prétendre peser les torts, on sent qu'il y avait entre la vie monastique et lui de ces incompatibilités d'humeur qui devaient s'accumuler à la longue et finir par un éclatant divorce.
Cette lettre de Prevost était encore signée Prevost, B. Il se croyait toujours bénédictin. Lorsqu'il apprit que son plan avait manqué et qu'il se trouvait dans la situation d'un fugitif que personne ne protégeait, il songea à sa sûreté personnelle très-compromise. Il n'avait voulu que changer de branche, mais, la dernière branche lui faisant défaut, il prit son grand vol, et, comme on dit, la clef des champs. Réfugié en Hollande, il s'y mit à vivre des faciles productions d'une plume qui était déjà toute taillée. C'est de là que, trois ans après, il écrivait la lettre suivante à l'un de ses anciens amis de la Congrégation de Saint-Maur, dom de La Rue, savant éditeur d'Origène. Dans cette lettre tout amicale, le côté affectueux, aimable et obligeant de l'abbé Prevost se développe avec grâce. On rentre ici dans les tons qui lui sont habituels, et dont il n'était précédemment sorti que par nécessité.
«Mon Révérend Père,
Comme mon changement ne regarde que l'enveloppe et qu'il n'y en a aucun dans mes sentiments ni dans le fond de mon caractère, je conserve toujours chèrement la mémoire de mes anciens amis, et je suis en Hollande le même qu'à Paris à l'égard de tous ceux à qui je dois de l'estime et de la reconnoissance. Je souhaiterois, par le même principe, qu'ils conservassent aussi pour moi quelque chose de leur ancienne amitié. Vous êtes, mon Révérend Père, un de ceux que je serois le plus ravi de voir dans ces sentiments. Je n'ai jamais pensé là-dessus de deux façons, et M. le docteur Walker a pu vous rendre témoignage que j'ai célébré mille fois votre mérite dans les meilleures compagnies de Londres avec tout le zèle qu'inspirent la vérité et l'amitié. Je fais la même chose en Hollande, où j'ai l'avantage d'être vu aussi de fort bon oeil de tout ce qu'il y a de personnes de distinction. On y attend impatiemment votre Origène, et je vous assure que, dans le grand nombre de lieux où j'ai quelque accès, la moitié de sa réputation y est déjà bien établie. J'ai toujours été persuadé, mon Révérend Père, qu'on ne risque rien à vous louer beaucoup, et que les effets ne peuvent que faire honneur à mon jugement quand votre ouvrage paraîtra. En attendant, s'il y avoit quelque chose en quoi je pusse vous rendre mes services, soit ici, soit en Angleterre, où j'ai toujours d'étroites relations, je vous offre mes soins avec une sincérité qui se fera connoître encore mieux dans l'occasion. Je les offre de même à vos amis, qui ont été autrefois les miens, à dom Lemerault, à dom Thuillier, et je les prie de croire qu'il n'entre que de l'estime et de l'affection dans mes offres. C'est avec beaucoup de chagrin que je me suis vu privé ici du plaisir de voir dom Thuillier. Je n'appris son arrivée qu'après son départ, et je fus très-affligé d'entendre dire à plusieurs personnes qu'il étoit parti avec l'opinion que j'avois évité à dessein de lui parler et de le voir. Le Ciel m'est témoin que c'eût été pour moi une très-vive satisfaction, et que j'ai fort regretté de l'avoir perdue. Quelle raison aurois-je eue de le fuir? Je vis, grâce au ciel, sans reproche; tel en Hollande qu'à Paris, point dévot, mais réglé dans ma conduite et dans mes moeurs, et toujours inviolablement attaché à mes vieilles maximes de droiture et d'honneur. J'espère les conserver jusqu'au tombeau. Qu'on me rende un peu de justice, on conviendra que je n'étois nullement propre à l'état monastique, et tous ceux qui ont su le secret de ma vocation n'en ont jamais bien auguré. S'il y a quelque chose à me reprocher, c'est d'avoir rompu mes engagements; mais est-on bien sûr que j'en aie jamais pris d'indissolubles? Le Ciel connoît le fond de mon coeur, c'en est assez pour me rendre tranquille. Si les hommes le connoissoient comme lui, ils sauroient que de malheureuses affaires m'avoient conduit au noviciat comme dans un asile, qu'elles ne me permirent point d'en sortir aussitôt que je l'aurois voulu, et que, forcé par la nécessité, je ne prononçai la formule de mes voeux qu'avec toutes les restrictions intérieures qui pouvoient m'autoriser à les rompre. Voilà le mystère. Les hommes en jugent à leur façon, mais ma conscience me répond que le Ciel en juge autrement, et cela me suffit. Cependant j'avoue que le respect humain auroit été capable de me retenir dans mes chaînes, si je n'eusse fait réflexion, que la moitié du monde vaut bien l'autre, et que la même démarche qui me feroit peut-être perdre quelque estime en France m'en attireroit beaucoup en Angleterre et en Hollande. C'est ce que j'éprouve heureusement. On sait faire ici quelque distinction entre ceux qui se mettent au large par esprit de débauche et ceux qui ne cherchent qu'à vivre dans une honnête et paisible liberté. J'en ai des preuves tous les jours dans les marques d'amitié et de considération que je reçois de tout le monde. Je vis donc avec beaucoup de tranquillité et d'agréments. L'étude fait ma principale occupation. Je compte de donner incessamment le 1er tome de M. de Thou, il est fini; mais je suis bien aise d'attendre l'édition latine d'Angleterre. Je suppose néanmoins qu'elle ne tardera pas trop longtemps; car on me presse beaucoup de faire paroître la mienne. J'ai travaillé mes notes avec beaucoup de soin, et je me flatte que cela donnera quelque avantage à ma traduction sur celle dont on nous menace à Paris.
«Je vous souhaite, mon Révérend Père, une parfaite santé et beaucoup de contentement, et je forme ce souhait avec la même sincérité de coeur que vous m'avez connue lorsque nous demeurions sous le même toit. Permettez que je salue ici très-humblement dom Thuillier, dom Lemerault, dom Du Plessis, dom Montfaucon, et tous ceux d'entre vos RR. PP. qui ne me haïssent point. Si vous voulez m'employer à quelque chose pour votre service, mon adresse est A M. d'Exiles, chez M. Neaulme, sur la place de la Cour, à La Haye. J'ai l'honneur d'être avec toute l'estime possible, mon Révérend Père, votre très-humble et très-obéissant serviteur,
«L. PREVOST, A La Haye, 10 novembre 1731.»
La naïveté avec laquelle Prévost confesse à son ami ses restrictions intérieures,, ménagées à travers ses voeux, et s'en autorise comme d'une précaution toute simple, est bien propre à faire sourire; l'élève de La Flèche s'y découvre ingénument. Ce qui paraîtra plus digne d'un homme, c'est cette réflexion si juste, que la moitié du monde vaut bien l'autre, et que ce qu'on perd dans l'opinion sur une rive de l'Escaut, on le regagne en estime sur l'autre rive. «Plaisante justice qu'une rivière borne!» a dit Pascal après Montaigne; Prévost le redit après tous deux. Chez lui pourtant la réflexion ne venait qu'à la suite de l'action et à titre d'excuse; il obéissait avant tout à l'entraînement.
On trouve d'assez curieux renseignements sur sa personne et sur sa situation vers cette époque de sa vie, dans le récit du Voyage littéraire de Jordan. Ce Français de Berlin, qui visita en 1733 Paris et Londres, rencontra dans cette dernière ville Prévost, et avec son style plat il le peint sous des traits assez fidèles: «Je trouvai ce même jour, dit-il, M. Prevost d'Exiles. C'est un homme fin qui joint à la connoissance des belles-lettres celle de la théologie, de l'histoire et de la philosophie. Il a de l'esprit infiniment, et surtout cet esprit de développement si nécessaire dans les matières métaphysiques. Tout le monde connoît les agréments de son style. Je ne parlerai point de sa conduite, ni d'une action criminelle dont il s'est rendu coupable à Londres; cela ne me regarde point. Je ne le considère que par rapport à ses talents. Cela n'est-il pas excusable dans un voyageur?
Prévost a du malheur; voilà cette terrible accusation de Lenglet-Dufresnoy, cette accusation au criminel, qui reparaît chez un honnête étranger, chez un homme de cette autre moitié du monde, auprès de laquelle il comptait si bien trouver grâce. Au reste, Jordan n'est pas en défense contre l'éloquent abbé; il se laisse gagner à ses manières civiles, au charme abondant de cette parole qu'on voit d'ici se dérouler; et à quelques pages plus loin, on lit dans le courant du Journal: «J'eus une conversation fort agréable avec M. Prevost, que l'on trouve tous les jours plus aimable, savant et spirituel. Il travaille à l'État des Sciences en Europe. Il est très-capable de réussir dans un pareil ouvrage, et de nous donner une belle histoire revêtue de tous les agréments de la diction.» Puis, le comparant à Voltaire qui est en train de composer son Siècle de Louis XIV, et qu'il nous représente comme un jeune homme maigre, qui parait attaqué de consomption, l'honnête Jordan souhaite à l'un plus de santé et à l'autre plus d'aisance. La correspondance de Voltaire nous montre en effet que Prevost, dans un de ces moments de gêne auxquels il était si sujet (juin 1740), prit sur lui de recourir à l'opulent poète, non sans lui faire, comme critique, des offres de service en retour.
Au tome VI du Pour et Contre (1735), parlant du Voyage de Jordan qui venait de paraître, Prevost touche quelques mots de l'accusation, à la fois vague et grave, dont il s'y voit l'objet; mais, soit qu'il se sente la conscience moins nette, soit que les compliments mêlés à ce mauvais propos l'aient amolli, il répond moins vivement qu'il n'avait fait, l'année précédente, à Lenglet-Dufresnoy: «Je me suis attendu, depuis mon retour en France, dit-il, à ces galanteries de MM. les protestants, et je ne suis pas fâché d'avoir occasion de m'expliquer sur la seule manière dont je veux y répondre. S'ils prétendent décrier mon caractère, je défie la calomnie la plus envenimée de faire impression sur les personnes de bon sens dont j'ai l'honneur d'être connu. S'ils en veulent à mes foiblesses, je leur passe condamnation, et ils me trouveront toujours prêt à renouveler l'aveu que j'ai déjà fait au public. Qu'ils les déguisent après cela sous toutes sortes de formes, je leur aurai beaucoup d'obligation s'ils peuvent contribuer à augmenter mon repentir.» On ne peut certes rien de plus humble et de plus fait pour désarmer; cette action criminelle commise à Londres, et qui n'empêchait pas le coupable d'y séjourner, était, je l'espère, quelque délit amoureux, un de ces crimes qui, après tout, laissent subsister l'honnête homme 287.
Note 287: (retour) J'indique, un peu à regret, pour ceux qui veulent tout savoir, les anecdotes sur l'abbé Prevost qui se trouvent au tome 111, page 149 et suiv. des Mélanges historiques, satiriques... de Bois-Jourdain. On y voit qu'il fut un moment arrêté à cause d'une mauvaise affaire qui lui arriva étant en Angleterre. On y trouve ce petit portrait de l'homme au physique: «Ce moine défroqué est toujours habillé comme un officier de cavalerie. Il a un extérieur sage, modeste et prévenant.»
C'était le moment où s'imprimait Manon Lescaut. Remarquez bien que l'exact Berlinois n'a gardé d'en parler, tandis qu'il s'étend sur les mérites scientifiques et métaphysiques de l'abbé Prevost, et sur un livre soi-disant sérieux dont on ne sait même plus s'il a jamais été achevé. Les contemporains, surtout les plus gens de poids et les plus appliqués, ne laissent pas d'être sujets à ces petites bévues-là.
En revanche, celui-ci nous apprend encore que Prevost s'est donné le plaisir, dans ses Mémoires d'un Homme de qualité, de faire des portraits de ses anciens confrères de Saint-Maur, et de les loger dans la bibliothèque du monastère de Saint-Laurent à l'Escurial. Il est dommage qu'on n'ait pas la clef des noms, mais on sent bien que le romancier peint ici d'après ses souvenirs. Ce supérieur général, grossier, sans naissance, sans mérite, aux manières dures, et qui ne fait nul cas des savants parce qu'il ignore jusqu'aux premiers éléments des sciences, n'est autre peut-être que celui à qui Prévost adressait cette lettre railleuse et à demi menaçante en partant; je le soupçonne fort d'être le général de la Congrégation de Saint-Maur, dom Alidon en personne. Les autres portraits qui suivent, plus fins, plus nuancés et assaisonnés de malice, sont évidemment d'après nature. Le père Erasmos, qui unit en lui deux hommes si divers, si dissemblables, tour à tour savant aimable et moine bourru, nous apparaît plein de vie dans sa singularité; de tels originaux se copient et ne s'inventent pas. Tout à côté on rencontre le père Tirman, qui a de l'esprit et de l'érudition; «mais, comme il n'a pas la tête des plus fortes, on craint qu'à force de la charger la voiture ne se brise.» Il serait piquant de savoir à quel docte confrère des De La Rue et des Montfaucon s'appliquaient ces divers signalements. On mettrait ainsi des physionomies distinctes à des figures qui de loin nous semblent toutes les mêmes, et d'une ennuyeuse monotonie sous le froc.
Si les bénédictins avaient laissé de ces vivants souvenirs chez Prevost, il est à croire qu'il en avait laissé aussi dans son passage parmi eux; mais la trace ne s'en est point conservée. Cet ancien ami, par exemple, dom De La Rue, à qui il écrivit une lettre si affectueuse, sur quel ton lui fit-il réponse? et osa-t-il même se compromettre jusqu'à lui répondre? La note officielle que l'on garda du transfuge dans les registres de la Communauté, si l'on daigna en garder une, dut être à peu près dans le genre de celle-ci, que nous trouvons chez dom Grenier:
«Dom Prevost, dit d'Exiles, surnom emprunté, après avoir été successivement deux fois jésuite et deux fois soldat, fit profession dans la Congrégation de Saint-Maur en 1721. Son père, procureur du Roi à Hesdin, assista à sa profession; la veille, il lui avoit donné les avis salutaires qu'un père respectable pouvoit donner à un fils: il lui tint ce propos entre autres, en présence de la Communauté de Saint-Wandrille, si je ne me trompe, que s'il manquoit de son vivant aux engagements qu'il étoit parfaitement libre de contracter ou de ne pas contracter, il le chercheroit par toute la terre pour lui brûler la cervelle. Dom Prevost commença à faire connoître son goût pour les lettres par une pièce contre les amours du Régent. Mais il la supprima lui-même, avant que les supérieurs en fussent instruits, par un quiproquo heureux et pour son auteur et pour le corps dont il étoit membre. Il professa à Saint-Germer avec applaudissement.»
Avoir professé à Saint-Germer avec applaudissement, c'était là l'épisode qui protégeait un peu sa mémoire de ce côté du cloître. Chaque canton du monde tour à tour met la gloire dans ce qui l'intéresse et ce qui le sert. La note précédente fournirait d'ailleurs une nouvelle preuve, s'il en était besoin, de l'absurdité d'une anecdote qui courut dans le temps. On avait raconté que Prevost, jeune, au sortir du collège, avait eu une liaison amoureuse dans sa ville natale, et qu'un jour son père étant venu lui faire une scène chez sa maîtresse qu'il avait maltraitée, l'amant en fureur avait précipité du haut d'un escalier le bonhomme, qui, sans accuser personne, était mort des suites de sa chute: on prétendait expliquer de la sorte la brusque vocation du coupable et son entrée chez les bénédictins. Un petit-neveu de l'abbé Prevost avait démenti cette anecdote par une lettre adressée à la Décade philosophique (20 thermidor an XI); il lui avait suffi de rappeler que le père de l'abbé Prevost n'était mort qu'en 1739, c'est-à-dire à une date où son fils, âgé de quarante-deux ans, avait eu le temps de sortir du cloître et d'épuiser bien d'autres aventures. Dans la note précédente, nous voyons que, loin que ce soit le fils qui tue le père, c'est le père qui menace de tuer son fils, dans le cas où celui-ci viendrait à rompre ses voeux. Ces Prevost avaient la parole vive comme l'imagination, mais avec eux beaucoup de choses se passaient en paroles288.
Note 288: (retour) L'anecdote de l'abbé Prevost, parricide sans le vouloir, peut se lire dans les Mémoires d'un Voyageur qui se repose, de Dutens (tome II, page 282); elle est mise dans la bouche de l'abbé Barthélémy causant à Chanteloup. Ce serait l'abbé Prevost qui, dans un souper d'amis, aurait lui-même le premier raconté l'anecdote que répétait l'abbé Barthélémy. C'est une suite d'on dit et de propos de table ou de salon, pour amuser.
Les méchants propos qui avaient poursuivi Prevost durant la partie orageuse de sa vie ne respectèrent pas toujours sa mémoire. Collé, au tome III de son Journal (décembre 1763), annonçant la mort du grand romancier, s'exprime sur son compte en termes bien durs, bien flétrissants; mais il en parle d'après d'anciens ouï-dire et en homme qui ne paraît point l'avoir personnellement connu. Il suffirait, pour combattre le mauvais effet des paroles de Collé, et pour prouver que Prevost resta digne jusqu'à la fin de la société des honnêtes gens, d'opposer le témoignage de Jean-Jacques, qui, dans ses Confessions (partie II, livre VIII), parle de l'abbé qu'il avait beaucoup vu, comme d'un homme très-aimable, très-simple; Jean-Jacques seulement ajoute qu'on ne retrouvait pas dans sa conversation le coloris de ses ouvrages. Ce feu, cette vivacité que Jordan lui avait vue à Londres vingt ans auparavant, avait sans doute diminué avec l'âge; les fatigues d'une vie nécessiteuse, et tour à tour agitée ou abandonnée; devaient à la longue se faire sentir et produire des sommeils. Il y avait du La Fontaine chez l'abbé Prevost. Peintre immortel de la passion, mais surtout peintre naïf, cette naïveté survivait sans doute chez lui aux autres traits et dominait dans sa personne. C'est dans ses ouvrages (et je l'ai fait ailleurs) qu'il convient de prendre une entière et véritable idée de son esprit et de son âme. Lui-même il a dit avec un mélange de satisfaction et d'humilité qui n'est pas sans grâce: «On se peint, dit-on, dans ses écrits; cette réflexion serait peut-être trop flatteuse pour moi.» Il a raison; et pourtant cette règle de juger de l'auteur par ses écrits n'est point injuste, surtout par rapport à lui et à ceux qui, comme lui, joignent une âme tendre et une imagination vive à un caractère faible; car si notre vie bien souvent laisse trop voir ce que nous sommes devenus, nos écrits nous montrent tels du moins que nous aurions voulu être.
3 juillet 1847.
M. VICTOR COUSIN
COURS DE L'HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE MODERNE,
5 VOL. IX-18.
M. Cousin a eu une heureuse idée, celle de revoir, de retrouver en quelque sorte son Cours de 18l5 à 1820, et de le donner au public aussi fidèlement qu'il a pu le ressaisir, mais sans se faire faute au besoin de suppléer l'éloquent professeur de ce temps-là par le grand écrivain d'aujourd'hui. Ce premier Cours, en effet, qui marquait l'éclatant début de M. Cousin dans la carrière de l'enseignement, ne subsistait jusqu'à présent que dans des rédactions d'anciens élèves qu'on avait pris soin de recueillir et de publier, il y a quelques années. En s'y reportant lui-même à son tour, en repassant sur ses anciennes traces, le maître vient d'y répandre la lumière qui est inséparable de sa plume comme de sa parole; il n'a pu sans doute rendre à ces premiers canevas tout le développement et tout le souffle qui s'est évanoui avec l'improvisation même; mais il a su y mettre partout la précision, la netteté, l'élégance, indépendamment de quelques riches et neuves portions dont il les a relevés; il a su faire enfin de cette suite de volumes sérieux un sujet de vive et intéressante lecture.
On y saisit bien à son point de départ et à son origine la moderne école philosophique qui est devenue plus tard l'éclectisme, et qui n'était encore à ce moment que le spiritualisme. Je regrette presque pour elle qu'elle n'ait pas gardé ce premier nom qui, en la spécifiant d'une manière moins distinctive, la définissait pourtant avec largeur et vérité. Il est toujours piquant de revenir après des années sur des oeuvres d'esprit, sur des écrits ou des discours qui ont eu un grand éclat et ont exercé une influence décisive. Le plus souvent cette vive action s'est produite dans des circonstances toutes particulières et sur des questions très-déterminées. Ainsi ces leçons de 1815 à 1820, qui firent véritablement révolution dans la philosophie française, n'avaient ni l'étendue ni la généralité dont M. Cousin a fait preuve depuis, et pourtant elles ont plus agi peut-être qu'aucune des portions subséquentes de son enseignement. C'est qu'alors toute parole portait coup, et entrait pour ainsi dire dans le vif. Ce qui a pu sembler depuis partie gagnée était d'abord un combat pied à pied, et chaque point à emporter voulait un assaut.
Il faut bien se représenter l'état des doctrines en France au moment où M. Cousin, âgé de vingt-quatre ans à peine, monta dans la chaire de M. Royer-Collard et agita le flambeau. La philosophie du dix-huitième siècle, malgré la reprise catholique de 1803, semblait fermement assise: cette philosophie qui avait parcouru toutes ses phases et pénétré toutes les sphères, évincée du monde politique par l'Empire, irritée bien plutôt qu'effrayée du rétablissement des autels, restait maîtresse en théorie. Elle dominait les sciences physiques et s'y appuyait; elle siégeait aux plus hautes régions de l'astronomie avec Laplace; elle régnait à l'Institut par les brillants travaux de Cabanis, surtout par les analyses rigoureuses et en apparence définitives de Tracy; en morale, elle était arrivée à rédiger son Catéchisme avec Saint-Lambert et Volney. A vrai dire, quand une philosophie en est arrivée là, quelles qu'aient pu être sa valeur et sa vérité au point de départ, il est temps qu'elle finisse et soit détrônée; car toute philosophie, digne de ce nom, n'existe qu'à la condition d'être sans cesse en question, sur le qui-vive, et de recommencer toujours. I1 y a même des moments où j'ai tant de respect pour la philosophie, que je crois qu'elle n'existe véritablement que chez celui qui la trouve, et qu'elle ne saurait ni se transmettre ni s'enseigner. Quoi qu'il en soit, la doctrine du XVIIIe siècle en était à ce moment extrême et définitif où l'on se croit le plus sûr de soi et où l'on est le plus près d'être frappé. Dans l'enseignement public, elle n'était guère de nature à être ouvertement et franchement professée. Un homme d'esprit, aimable, disert, légèrement sceptique, s'était avisé d'un compromis heureux qui, sans satisfaire les idéologues sévères, n'était pas fait non plus pour les alarmer. M. La Romiguières avait trouvé un biais élégant et juste qui parait aux difficultés et pourvoyait aux convenances. C'était un système honorable, spécieux, surtout bien rédigé, et l'on aime tant les bonnes rédactions en France! Ceux qui croyaient qu'il faut aux jeunes gens une philosophie quelconque comme une rhétorique, n'avaient rien de mieux à demander et devaient être contents. Mais l'esprit humain ne se comporte pas ainsi; il est impatient et même un peu séditieux de sa nature, il ne sait pas se tenir tranquille au gré des régnants. M. Royer-Collard le premier s'insurgea; ce ne fut pourtant pas une attaque de front. En 1811, cet esprit original, appelé à professer au sein de la Faculté des Lettres, prit position sur une question très-particulière à l'école écossaise, et il en tira parti pour renouveler l'observation psychologique. Son enseignement circonscrit, profond et analytique, forma des maîtres; mais à M. Cousin il était réservé d'enflammer à la fois et les jeunes maîtres et le jeune public. En montant en 1815 dans la chaire de M. Royer-Collard, M. Cousin mit d'abord le pied dans la trace exacte de son respectable devancier; il se rattacha comme lui à Reid, mais il n'était pas homme à s'y tenir. L'esprit de M. Cousin, en effet, est aussi empressé par nature à s'étendre, que celui de M. Royer-Collard était appliqué à se restreindre; ce dernier mit toujours une bonne moitié de sa force à contenir l'autre moitié. C'était une habitude chrétienne et port-royaliste qu'il avait retenue, même alors qu'il se confiait dans la souveraineté de la raison. Aussi l'éclectisme, qui tint toujours à honneur de le proclamer et de le révérer, eut-il sans doute, en certains moments, quelque peine à lui faire accepter toutes les aventures et les conquêtes dont l'éclat devait être réversible jusque sur lui. Le Christophe Colomb ne fut en rien désavoué cette fois; mais il put bien avoir besoin de toute sa piété ingénieuse et révérencieuse pour que l'on consentît, sans trop gronder, à recevoir de ses mains un monde.
On distingue avec précision dans ce premier Cours par quelle racine principale l'enseignement de M. Cousin se rattache à celui de M. Royer-Collard, et à quel endroit juste il s'en sépare et s'émancipe pour faire tige à son tour. Dès le premier jour, et lors même que la jeune parole n'aspire encore qu'à continuer celle du grave prédécesseur, on y sent courir un principe d'ardeur et de zèle qui était de nature à se communiquer aussitôt et à électriser les esprits. «Elle ne s'élève pas encore bien haut, a dit M. Cousin de cette philosophie première, mais on sent qu'elle a des ailes.» Elle en eut en effet dès sa naissance; dans ce premier Discours d'ouverture du 7 décembre 1815, où Reid très-amplifié apparaît comme un grand régénérateur et comme celui qui est venu mettre fin au règne de Descartes, dans ce Discours où éclatent à tout instant une parole et un souffle plus larges que la méthode même qui y est proclamée, on croit entendre encore les applaudissements qui durent saluer cette péroraison pathétique par laquelle, au lendemain des Cent-Jours et avant l'expiration de cette brûlante année, le métaphysicien ému se laissait aller à adjurer la jeunesse d'alors: «C'est à ceux de vous dont l'âge se rapproche du mien que j'ose m'adresser en ce moment; à vous qui formerez la génération qui s'avance; à vous l'unique soutien, la dernière espérance de notre cher et malheureux pays. Messieurs, vous aimez ardemment la patrie: si vous voulez la sauver, embrassez nos belles doctrines. Assez longtemps nous avons poursuivi la liberté à travers les voies de la servitude. Nous voulions être libres avec la morale des esclaves. Non, la statue de la Liberté n'a point l'intérêt pour base, et ce n'est pas à la philosophie de la sensation et à ses petites maximes qu'il appartient de faire les grands peuples...» Ainsi la liberté politique était invoquée en aide de la liberté morale par une sorte d'association et d'alliance naturelle qui n'était pas une confusion.
Ce qui me frappe avant tout, ce qui m'intéresse singulièrement dans ces premiers développements de la philosophie de M. Cousin, c'est bien moins encore le fond des doctrines sur lesquelles un esprit naturellement sceptique comme le mien se sent peu en mesure de prononcer, que le talent même dont chacun peut se convaincre, et dont l'empreinte brille à mes yeux tout d'abord. Ce talent individuel, avec son caractère, devient le fait auquel je m'attache à travers la généralité des choses qu'il embrasse, et où certainement il se réfléchit.
Je dirai ici tout ce que je pense sur ces premiers programmes que se tracent à eux-mêmes les grands talents, et je ne ferai pas ma théorie plus profonde qu'elle ne l'est. Selon moi, au moment où nous entrons sur la scène de la vie, c'est surtout l'instinct et le sentiment des facultés que nous portons en nous qui détermine, à notre insu, la manière dont nous voyons et dont nous entamons les choses. Par exemple, celui qui se sent poète désire que son époque soit un siècle de poésie, et il le croit aisément. Celui qui est trempé pour la politique, pour les combats de tribune, juge volontiers qu'une grande époque de luttes est arrivée, et il le prend sur ce ton; ainsi plus ou moins de tous. C'est surtout, en un mot, l'emploi de nos facultés intérieures que, sans nous en rendre compte, nous cherchons au dehors dans les choses, et qui nous dirige jusque dans la vue que nous en tirons. Que si cette vue, d'ailleurs, concorde assez bien avec les circonstances éparses, si seulement ces circonstances s'y prêtent et que le talent soit doué d'assez de puissance, non pas pour les créer (à lui seul il n'y suffirait pas), mais pour les rallier en faisceau, il en résulte les grands succès.
C'est ce qui arriva pour l'éclectisme. Le mot et la chose se trouvent dans un Discours d'ouverture de 1816, et M. Cousin en fit la matière expresse de son enseignement dès 1817. Il a donc raison de revendiquer l'initiative de cette méthode de philosophie qu'il combina avec celle de son illustre prédécesseur. Il eut avant tout autre parmi nous, et sans avoir besoin de l'emprunter à personne, l'idée de compléter et d'animer la méthode psychologique, celle de l'analyse intérieure, par la recherche historique. L'inspiration première de l'éclectisme est en effet bien d'accord avec les instincts naturels et le génie propre de M. Cousin. Après avoir construit et organisé dans de larges cadres la science du moi que son prédécesseur s'était borné à approfondir sur quelques points essentiels, M. Cousin s'est hâté aussitôt d'y pratiquer des jours et, en quelque sorte, des fenêtres sur toutes les façades. Qui dit éclectisme suppose la curiosité des opinions du dehors et le goût des voyages intellectuels. 1816 se trouvait un moment bien choisi pour inoculer ce goût en France à l'élite de la jeunesse. C'était l'heure où l'on allait commencer à sortir de chez soi, non plus pour se combattre, mais pour se connaître.
Aussi, malgré les premiers étonnements et les hauts cris que soulève toute idée nouvelle, l'éclectisme, servi par la belle parole et l'infatigable activité de son promoteur, a fait fortune avec les années, et son nom est devenu celui même de l'école philosophique moderne. J'ai paru regretter précédemment que ce nom ait prévalu au point d'éclipser celui de spiritualisme qui s'appliquait mieux au fond et à la nature des idées. Pour les esprits superficiels et qui jugent sur l'étiquette, l'éclectisme n'a souvent paru désigner qu'un procédé extérieur qui va par le monde, quêtant et glanant les vérités à droite et à gauche, sans les avoir avant tout approfondies en soi. Dans cette prévention légère on ne tient nul compte de cette autre méthode et de cette doctrine d'analyse et de description intérieure qu'institua M. Royer-Collard, que M. Cousin, en 1816, élargit et exposa, dont M. Jouffroy, depuis, avait fait son vaste et presque unique domaine, et qui n'a cessé de fournir à M. Damiron un champ d'observations intimes et délicates. Quel que soit le jugement à porter sur l'ensemble de cette science et sur les hautes prétentions qu'elle élève, elle n'est pas représentée dans l'idée vulgaire qui s'attache au mot d'éclectisme. Ajoutons vite que ce dernier aspect n'a prévalu si complètement que parce qu'il est le plus riche, le plus brillant et le plus saisissable pour le grand nombre des esprits. Comme toute étude d'ailleurs qui porte sur l'histoire, l'éclectisme a sa réalité, indépendante même de la philosophie particulière à laquelle il s'appuie. Quand on ne le considérerait, après tout, que comme une méthode historique pour aborder l'examen des systèmes de philosophie dans le passé, il faudrait reconnaître qu'il a produit de positifs et féconds résultats. L'antiquité dans ses grandes écoles, le Moyen-Age et la Scolastique, la Renaissance et les hardis rénovateurs italiens, ont été successivement mis en lumière, interprétés selon leur véritable esprit; et dans ces voies diverses où s'avance chaque jour une studieuse élite, on retrouve partout à l'origine le passage lumineux, le signal et l'impulsion du maître.
La publication du Cours de 1817 nous montre l'éclectisme à son premier état et sous sa première forme. Il n'était pas tel alors que plus tard, lorsque nous le revîmes en 1828, enhardi par les voyages, perçant jusqu'à l'Orient et embrassant la conquête du monde. En 1817 il en était à son essai tout nouveau et à sa sortie du nid. Il ne se proposait pour premier horizon que la tournée du XVIIIe siècle; mais il la fit tout d'abord complète, avec largeur, avec précision, avec cette aisance supérieure qui présage les destinées. Ne faisant remonter la philosophie, comme science, que jusqu'à Descartes, le jeune professeur la voyait s'égarant presque aussitôt et ressaisissant seulement la vraie méthode au commencement du dernier siècle, mais avec des préventions exclusives dans les différentes écoles qui s'étaient alors partagé l'Angleterre, la France et l'Allemagne: «Le temps, disait-il, qui recueille, féconde, agrandit les moindres germes de vérité déposés dans les plus humbles analyses, frappe sans pitié, engloutit les hypothèses, même celles du génie. Il fait un pas, et les systèmes arbitraires sont renversés; les statues de leurs auteurs restent seules debout sur leurs ruines. La tâche de l'ami de la vérité est de rechercher les débris utiles qui en subsistent et peuvent servir à de nouvelles et plus solides constructions.» Après avoir essayé cette méthode, un peu timidement encore, sur les principaux successeurs de Descartes, M. Cousin commença de l'appliquer dans toute son étendue aux trois grandes écoles du XVIIIe siècle, aux Écossais, à Condillac, à Kant. Telles qu'on les peut lire aujourd'hui, sous cette forme de révision sévère, la suite de leçons où figurent successivement tant de noms célèbres dans l'ordre philosophique ou moral, Helvétius, Saint-Lambert, Hutcheson, Smith, est d'un aimable autant que sérieux intérêt. M. Cousin a pris soin de compléter et d'orner, avec sa curiosité littéraire actuelle, ses vues fidèlement reproduites d'alors: des biographies neuves donnent la main aux analyses; il en résulte pour des parties entières de ce Cours (je demande pardon du terme de l'éloge) un ensemble tout à fait charmant. Chacun a pu lire d'ailleurs, soit dans la Revue des Deux Mondes, soit dans le Journal des Débats, de grands extraits pleins d'élévation et d'éloquence sur Dieu, sur le mysticisme, sur le beau. En récrivant de la sorte ces morceaux pour tout le monde, M. Cousin les a heureusement purgés de quelques expressions trop spéciales, et qui sentaient l'école. Les premiers Fragments philosophiques n'étaient pas entièrement exempts de cette manière. On éprouvait quelquefois un regret, lorsqu'on lisait M. Cousin dans ces divers essais de sa jeunesse et qu'on avait l'honneur de le connaître: cet esprit si libre, si étendu, si dégagé des formes, n'était pas de tout point représenté dans ces expositions premières; je ne sais quel mélange d'école y nuisait. La publication présente a des portions considérables qui satisfont à un de nos voeux les plus anciens et les plus chers: le talent littéraire de M. Cousin s'y déploie sans rien s'imposer qui le contrarie.
Il y a quelques écrivains de notre temps, en très-petit nombre qui ont un don bien rare, ou plutôt une heureuse incapacité: ils ont beau écrire en courant et improviser, ils ne sont jamais en danger de rien rencontrer qui soit contre le goût et le génie de la langue. Aucun de ces mots, aucune de ces formes si aisément habituelles de nos jours, ne se présente sous leur plume; il semble vraiment qu'ils auraient, pour les trouver, à faire autant d'efforts que d'autres en devraient mettre à les éviter. Qu'il y a peu d'écrivains pareils! dira-t-on. J'en citerai pourtant. Dans la presse quotidienne, tel était Carrel, plume toujours française et d'une netteté certaine, si rapide, si enflammée qu'elle fût. Pourquoi ne dirai-je pas que, tout à côté d'ici289, la plume excellente de notre ami M. de Sacy est, à sa manière, douée de qualités littéraires également fermes et sûres? il peut laisser courir son expression de chaque jour, aucune ambiguïté suspecte ne viendra s'y mêler: en parlant sa langue forte et saine, il ne fait que parler celle de sa maison (gentilitium hoc illi, disait Pline le Jeune). Eh bien! M. Cousin de même, dans l'ordre oratoire ou dans les développements de l'écrivain, n'a qu'à se laisser aller à sa pente et comme à son torrent: s'il ne se préoccupe d'aucune démonstration philosophique trop spéciale, il trouvera d'emblée, il parlera ou écrira avec plénitude et de source cette belle langue du XVIIe siècle qui fait l'objet de nos regrets et de nos admirations. Cette langue même, cette prose d'un si grand air, avec l'amplitude de ses tours et jusque dans les détails de son vocabulaire, semble naturellement la sienne, et, toutes les fois qu'il lui est arrivé de mêler du Kant au Malebranche, c'est qu'il l'a bien Voulu.
Note 289: (retour) Dans le Journal des Débats où j'écrivais cet article.
Pascal a dit: «Il y en a qui parlent bien et qui n'écrivent pas bien. C'est que le lieu, l'assistance les échauffe, et tire de leur esprit plus qu'ils n'y trouvent sans cette chaleur.» Les professeurs célèbres qui ont porté si haut l'honneur de l'enseignement en France sous la Restauration, ont prouvé qu'ils savaient unir en eux ces deux arts qui peuvent très-bien se séparer. Ces Cours nourris et brillants qui nous avaient instruits et charmés au pied de la chaire de M. Villemain, nous les avons retrouvés dans une lecture attachante et solide, à la fois semblable et nouvelle. Aujourd'hui voilà M. Cousin qui revient également sur ses premières traces, pour les fixer et pour se perfectionner, selon le cachet des talents véritablement littéraires. Aussi cet esprit de feu qui avait animé sa parole publique ne lui a pas fait défaut dans la solitude du cabinet, et l'ancien travail refondu en est ressorti très-vivant.
Et pour que l'aperçu ne soit pas trop incomplet, notez qu'ici, chez M. Cousin, il n'y a pas seulement le professeur et l'orateur qui fait concurrence à l'écrivain, il y a le causeur, celui que vous savez, de tous les jours, de toutes les heures. Or, on a pu le remarquer en maint exemple, la plupart des hommes qui ont tant de verve en causant, qui l'ont pour ainsi dire à la minute, la dissipent et ne retrouvent pas, en écrivant, les mêmes couleurs. M. Cousin est du petit nombre dont le talent suffit à la double dépense, que dis-je? dont la double dépense suffit à peine au talent, tant celui-ci est actif, abondant, intarissable.
Entre les illustres professeurs qui, dans les jours laborieux d'alors, maintinrent à eux trois, au coeur des écoles, l'indépendance et la dignité de la pensée, il en est un autre que personne assurément n'oublie et qu'il m'est inutile de nommer290. De celui-là, qui échappe pour le moment à l'appréciation littéraire, mais qu'une curiosité respectueuse ne saurait, même à ce seul titre, s'empêcher de suivre en silence et d'observer, il me suffira de dire qu'il a eu cela de particulier et d'original, que, trempé encore plus expressément par la nature pour les luttes et pour les triomphes de l'orateur, il y a de plus en plus aguerri et assoupli sa parole: cette netteté, ce nerf, cette décision de pensée et d'expression qu'il a sans relâche développés et qu'il porte si hautement dans les discussions publiques, toutes ces qualités ardentes et fortes, il semble que ce soit plutôt l'orateur encore qui, chez lui, les communique et les confère ensuite à l'écrivain; et si l'on pouvait en telle matière traiter un contemporain si présent comme on ferait un grand orateur de l'antiquité, on aurait droit de dire à la lettre que c'est sur le marbre de la tribune, et en y songeant le moins, qu'il a poli, qu'il a aiguisé son style.
Note 290: (retour) M. Guizot, alors ministre, et de fait chef du Cabinet.
Me voilà bien loin; je ne voulais aujourd'hui que caractériser en termes généraux la publication rétrospective de M. Cousin, faire valoir, comme elle le mérite, cette révision patiente et vive qui témoigne d'un grand respect pour le public et d'un noble souci de l'avenir. En revoyant cette première partie du Cours ainsi rajustée et heureusement rajeunie, on pouvait se demander si les leçons de 1828-1829, que nous possédons saisies et fixées par la sténographie, mais saisies au vol et dans toute la rapidité de l'improvisation, si ces leçons, jusqu'ici très-goûtées et plus que suffisantes, n'allaient pas souffrir quelque peu du voisinage et réclamer de l'auteur une retouche légère à leur tour. Mais nous avions à peine le temps de former ce voeu, que M. Cousin l'a déjà devancé, et la seconde série est en train de paraître avec les perfectionnements que nous lui souhaitions, quand notre lenteur achève seulement de s'acquitter envers la première.
2 avril 1847.