Enfin, le scandale était évité. Duveyrier avait prouvé à Théophile ahuri que la lettre ne pouvait être de M. Mouret. Ce fut presque une déception pour l'assistance. Il y eut des soupirs, des mots vifs échangés. Et quand le monde, encore tumultueux, se retourna vers l'autel, Berthe et Auguste se trouvaient mariés, elle sans paraître y avoir pris garde, lui n'ayant pas perdu une parole du prêtre, tout à cette affaire, dérangé seulement par sa migraine qui lui fermait l'oeil gauche.
—Ces chers enfants! dit M. Josserand, absorbé, la voix tremblante, à M. Vabre qui, depuis le commencement de la cérémonie, s'occupait à compter les cierges allumés, se trompant toujours, et reprenant son calcul.
Mais les orgues, de nouveau, ronflaient dans la nef, l'abbé Mauduit avait reparu en chasuble, les chantres attaquaient la messe. C'était une messe en musique, d'une grande pompe. L'oncle Bachelard, qui faisait le tour des chapelles, lisait les inscriptions latines des tombeaux, sans les comprendre; celle du duc de Créquy l'intéressa particulièrement. Trublot et Gueulin avaient rejoint Octave, pour avoir des détails; et tous trois, derrière la chaire, ricanaient. Des chants s'enflaient brusquement comme des vents d'orage, des enfants de choeur balançaient des encensoirs; puis, il y avait des coups de sonnette, des silences où l'on entendait les balbutiements du prêtre à l'autel. Et Théophile ne pouvait tenir en place; il gardait Duveyrier, qu'il accablait de ses réflexions affolées, ayant perdu pied, ne comprenant pas comment le monsieur du rendez-vous n'était pas le monsieur de la lettre. Dans l'assistance, on continuait à surveiller chacun de ses gestes; toute l'église, avec ses défilés de prêtres, son latin, sa musique, son encens, commentait passionnément l'aventure. Lorsque l'abbé Mauduit, après le Pater, descendit pour donner une dernière bénédiction aux époux, il interrogea d'un regard le trouble profond des fidèles, les visages excités des femmes, les rires sournois des hommes, sous la grande lumière gaie des fenêtres, au milieu de la richesse cossue de la nef et des chapelles.
—N'avouez rien, dit madame Josserand à Valérie, comme la famille se dirigeait vers la sacristie, après la messe.
Dans la sacristie, les mariés et les témoins donnèrent d'abord des signatures. Pourtant, il fallut attendre Campardon, qui venait d'emmener des dames visiter les travaux du Calvaire, au fond du choeur, derrière une clôture en planches. Il arriva enfin, s'excusa, couvrit le registre d'un large paraphe. L'abbé Mauduit, pour honorer les deux familles, avait tenu à passer la plume, en désignant du doigt la place où l'on devait signer; et il souriait de son air d'aimable tolérance mondaine, au milieu de la pièce grave, dont les boiseries gardaient une continuelle odeur d'encens.
—Eh bien! mademoiselle, demanda Campardon à Hortense, cela ne vous donne donc pas envie d'en faire autant?
Puis, il regretta son manque de tact. Hortense, qui était l'aînée, avait pincé les lèvres. Cependant, elle comptait avoir le soir même, au bal, une réponse décisive de Verdier, qu'elle pressait de choisir entre elle et sa créature. Aussi répondit-elle d'une voix rêche:
—J'ai le temps…. Quand je voudrai.
Et elle tourna le dos à l'architecte, elle tomba sur son frère Léon, qui arrivait seulement, en retard comme toujours.
—Tu es gentil! papa et maman sont satisfaits!… Ne pas pouvoir être là, quand on marie une de vos soeurs!… Nous t'attendions au moins avec madame Dambreville.
—Madame Dambreville fait ce qu'il lui plaît, dit sèchement le jeune homme, et moi, je fais ce que je peux.
Ils étaient en froid. Léon trouvait qu'elle le gardait trop longtemps pour elle, fatigué d'une liaison dont il avait accepté les ennuis, dans le seul espoir de quelque beau mariage; et, depuis quinze jours, il la mettait en demeure de tenir ses promesses. Madame Dambreville, prise au coeur d'une rage d'amour, s'était même plainte à madame Josserand de ce qu'elle appelait les lubies de son fils. Aussi cette dernière voulut-elle le gronder, en lui reprochant de n'avoir ni tendresse ni égards pour la famille, puisqu'il affectait de manquer les cérémonies les plus solennelles. Mais, de sa voix rogue de jeune démocrate, il donna des raisons: un travail imprévu chez le député dont il était secrétaire, une conférence à préparer, toutes sortes de besognes et de courses de la dernière importance.
—C'est si vite fait pourtant, un mariage! dit madame Dambreville sans songer à sa phrase, en le suppliant du regard pour l'attendrir.
—Pas toujours! répondit-il durement.
Et il alla embrasser Berthe, puis serrer la main de son nouveau beau-frère, tandis que madame Dambreville pâlissait, torturée, se redressant dans sa toilette feuille-morte et souriant vaguement au monde qui entrait.
C'était le défilé des amis, des simples connaissances, de tous les invités entassés dans l'église, dont la queue maintenant traversait la sacristie. Les mariés, debout, donnaient des poignées de main, continuellement, toutes du même air ravi et embarrassé. Les Josserand et les Duveyrier ne suffisaient pas aux présentations. Par moments, ils se regardaient, étonnés, car Bachelard avait amené des gens que personne ne connaissait et qui parlaient trop fort. Peu à peu, montait une confusion, un écrasement, des bras tendus par-dessus les têtes, des jeunes filles serrées entre des messieurs à gros ventres, laissant des coins de leurs jupes blanches aux jambes de ces pères, de ces frères, de ces oncles encore suants de quelque vice, embourgeoisé dans un quartier tranquille. Justement, à l'écart, Gueulin et Trublot racontaient devant Octave que, la veille, Clarisse avait failli être surprise par Duveyrier et s'était résignée à le bourrer de ses complaisances, pour lui fermer les yeux.
—Tiens! murmura Gueulin, il embrasse la mariée, ça doit sentir bon.
Le monde, cependant, finit par s'écouler. Il ne restait plus que la famille et les intimes. L'infortune de Théophile avait continué de circuler, à travers les poignées de main et les compliments; même on ne causait pas d'autre chose, sous les phrases toutes faites, échangées pour la circonstance. Madame Hédouin, qui venait d'apprendre l'aventure, regardait Valérie avec l'étonnement d'une femme dont l'honnêteté était la santé même. Sans doute l'abbé Mauduit avait dû, de son côté, recevoir quelque confidence, car sa curiosité semblait satisfaite, et il montrait plus d'onction que de coutume, au milieu des misères cachées de son troupeau. Encore une plaie vive, tout d'un coup saignante, sur laquelle il lui fallait jeter le manteau de la religion! Et il voulut entretenir un instant Théophile, lui parla discrètement du pardon des injures, des desseins impénétrables de Dieu, tâchant avant tout d'étouffer le scandale, enveloppant l'assistance d'un geste de pitié et de désespoir, comme pour en dérober les hontes au ciel lui-même.
—Il est bon, le curé! il ne sait pas ce que c'est! murmura Théophile, dont ce sermon achevait de tourner la tête.
Valérie, qui gardait madame Juzeur près d'elle, par contenance, écouta avec émotion les paroles conciliantes que l'abbé Mauduit crut également devoir lui adresser. Puis, au moment où l'on sortait enfin de l'église, elle s'arrêta devant les deux pères, pour laisser Berthe passer au bras de son mari.
—Vous devez être satisfait, dit-elle à M. Josserand, voulant montrer sa liberté d'esprit. Je vous félicite.
—Oui, oui, déclara M. Vabre de sa voix pâteuse, c'est une bien grande responsabilité de moins.
Et, pendant que Trublot et Gueulin se multipliaient, afin de caser toutes les dames dans les voitures, madame Josserand, dont le châle arrêtait la circulation, s'entêta à rester la dernière sur le trottoir, pour étaler publiquement son triomphe de mère.
Le soir, le repas qui eut lieu à l'hôtel du Louvre, fut encore gâté par l'accident si malencontreux de Théophile. C'était une obsession, on en avait parlé toute l'après-midi, dans les voitures, en allant au Bois de Boulogne; et les dames concluaient toujours par cette idée que le mari aurait bien dû attendre le lendemain, pour trouver la lettre. D'ailleurs, il y avait uniquement à table les intimes des deux familles. La seule gaieté fut un toast de l'oncle Bachelard, que les Josserand n'avaient pu se dispenser d'inviter, malgré leur terreur. Il était en effet ivre dès le rôti, il leva son verre et s'embarqua dans une phrase: «Je suis heureux du bonheur que j'éprouve,» qu'il répéta, sans arriver à en sortir. On voulut bien sourire complaisamment. Auguste et Berthe, déjà brisés de fatigue, se regardaient par moments, l'air étonné de se voir l'un en face de l'autre; et, quand ils se souvenaient, ils contemplaient leur assiette avec gêne.
Près de deux cents invitations étaient lancées pour le bal. Dès neuf heures et demie, du monde arriva. Trois lustres éclairaient le grand salon rouge, dans lequel on avait simplement laissé des sièges le long des murs, en ménageant à l'un des bouts, devant la cheminée, la place du petit orchestre; en outre, un buffet se trouvait dressé au fond d'une salle voisine, et les deux familles s'étaient réservé une pièce, où elles pouvaient se retirer.
Justement, comme madame Duveyrier et madame Josserand recevaient les premiers invités, ce pauvre Théophile, qu'on surveillait depuis le matin, céda à une brutalité regrettable. Campardon priait Valérie de lui accorder la première valse. Elle riait, et le mari vit là une provocation.
—Vous riez, vous riez, balbutia-t-il. Dites-moi de qui est la lettre?…
Elle est bien de quelqu'un, cette lettre?
Il venait de mettre l'après-midi entière pour dégager cette idée du trouble où les réponses d'Octave l'avaient jeté. Maintenant, il s'y entêtait: si ce n'était pas M. Mouret, c'était donc un autre? et il exigeait un nom. Comme Valérie s'éloignait sans répondre, il lui saisit le bras, le tordit méchamment, avec une rage d'enfant exaspéré, en répétant:
—Je te le casse…. Dis-moi de qui est la lettre?
La jeune femme, effrayée, retenant un cri de douleur, était devenue toute blanche. Campardon la sentit s'abandonner contre son épaule, en proie à une de ces crises de nerfs qui la secouaient pendant des heures. Il eut à peine le temps de la conduire dans la pièce réservée aux deux familles, où il la coucha sur un canapé. Des dames l'avaient suivi, madame Juzeur, madame Dambreville, qui la délacèrent, pendant qu'il se retirait avec discrétion.
Cependant, trois ou quatre personnes au plus, dans le salon, avaient remarqué cette courte scène de violence. Madame Duveyrier et madame Josserand continuaient à recevoir les invités, dont le flot peu à peu emplissait la vaste pièce de toilettes claires et d'habits noirs. Un murmure de paroles aimables montait, des visages continuellement souriaient autour de la mariée: des faces épaisses de pères et de mères, des profils maigres de fillettes, des têtes fines et compatissantes de jeunes femmes. Dans le fond, un violon accordait sa chanterelle, qui jetait de petits cris plaintifs.
—Monsieur, je vous demande pardon, dit Théophile en abordant Octave, dont il avait rencontré les yeux, au moment où il tordait le bras de sa femme. Tout le monde, à ma place, vous aurait soupçonné, n'est-ce pas?… Mais je tiens à vous serrer la main, afin de vous prouver que j'ai reconnu mon erreur.
Il lui serra la main, il l'emmena à l'écart, torturé par le besoin de s'épancher, de trouver un confident pour vider son coeur.
—Ah! monsieur, si je vous racontais….
Et, longuement, il parla de sa femme. Jeune fille, elle était délicate, on disait en plaisantant que le mariage la remettrait. Elle manquait d'air dans la boutique de ses parents, où pendant trois mois il l'avait vue tous les soirs très gentille, obéissante, le caractère triste, mais charmant.
—Eh bien! monsieur, le mariage ne l'a pas remise, loin de là…. Au bout de quelques semaines, elle était terrible, nous ne pouvions plus nous entendre. Des querelles pour rien du tout. Des changements d'humeur à chaque minute, riant, pleurant, sans que je sache pourquoi. Et des sentiments absurdes, des idées à vous renverser, une perpétuelle démangeaison de faire enrager le monde…. Enfin, monsieur, mon intérieur est devenu un enfer.
—C'est bien curieux, murmura Octave, qui sentait la nécessité de dire quelque chose.
Alors, le mari, blême et se grandissant sur ses courtes jambes, pour dominer le ridicule, en vint à ce qu'il appelait la mauvaise conduite de cette malheureuse. Deux fois, il l'avait soupçonnée; mais il était trop honnête, une telle idée ne pouvait lui entrer dans le cerveau. Cette fois, pourtant, il fallait se rendre à l'évidence. Impossible de douter, n'est-ce pas? Et, de ses doigts tremblants, il tâtait la poche de son gilet où se trouvait la lettre.
—Encore, si elle faisait ça pour de l'argent, je comprendrais, ajouta-t-il. Mais on ne lui en donne pas, j'en suis sûr, je le saurais…. Alors, dites-moi ce qu'elle peut avoir dans la peau? Moi, je suis très gentil, elle a tout à la maison, je ne comprends pas…. Si vous comprenez, monsieur, dites-le-moi, je vous en prie.
—C'est bien curieux, bien curieux, répéta Octave, gêné de toutes ces confidences, et cherchant à se dégager.
Mais le mari ne le lâchait plus, fiévreux, travaillé d'un besoin de certitude. A ce moment, madame Juzeur reparut, alla dire un mot à l'oreille de madame Josserand, qui saluait d'une révérence l'entrée d'un grand bijoutier du Palais-Royal; et celle-ci, toute retournée, se hâta de la suivre.
—Je crois que votre femme a une crise très violente, fit remarquer Octave à Théophile.
—Laissez donc! répondit ce dernier furieux, désespéré de ne pas être malade pour qu'on le soignât aussi, elle est trop contente, d'avoir une crise! Ça met toujours le monde de son côté…. Je ne me porte pas mieux qu'elle, et je ne l'ai jamais trompée, moi!
Madame Josserand ne revenait pas. Le bruit courait, parmi les intimes, que Valérie se débattait dans des convulsions affreuses. Il aurait fallu des hommes pour la tenir; mais, comme on avait dû la déshabiller à moitié, on refusait les offres de Trublot et de Gueulin. Cependant, l'orchestre jouait un quadrille, Berthe ouvrait le bal avec Duveyrier qui dansait en magistrat, tandis que, n'ayant pu retrouver madame Josserand, Auguste leur faisait vis-à-vis avec Hortense. On cachait la crise aux mariés, pour leur éviter des émotions dangereuses. Le bal s'animait, des rires sonnaient dans la vive clarté des lustres. Une polka, dont les violons accentuaient vivement la cadence, emporta autour du salon des couples, déroulant toute une queue de longues traînes.
—Le docteur Juillerat? où est le docteur Juillerat? demanda madame
Josserand en reparaissant violemment.
Le docteur était invité, mais personne ne l'avait encore aperçu. Alors, elle ne cacha pas la sourde colère qu'elle amassait depuis le matin. Elle parla devant Octave et Campardon, sans ménager les termes.
—Je commence à en avoir assez…. Ce n'est pas drôle pour ma fille, tout ce cocuage qui n'en finit plus!
Elle cherchait Hortense, elle l'aperçut enfin causant avec un monsieur, dont elle voyait seulement le dos, mais qu'elle reconnut à ses épaules larges. C'était Verdier. Cela augmenta sa mauvaise humeur. Elle appela sèchement la jeune fille, elle lui dit, en baissant la voix, qu'elle ferait mieux de rester à la disposition de sa mère, un jour comme celui-là. Hortense n'accepta pas la réprimande. Elle était triomphante, Verdier venait de fixer leur mariage à deux mois, en juin.
—Fiche-moi la paix! dit la mère.
—Je t'assure, maman…. Il découche déjà trois fois par semaine pour accoutumer l'autre, et dans quinze jours il ne rentrera plus du tout. Alors, ce sera fini, je l'aurai.
—Fiche-moi la paix! J'en ai par-dessus la tête, de votre roman!… Tu vas me faire le plaisir d'attendre à la porte le docteur Juillerat et de me l'envoyer dès son arrivée…. Surtout pas un mot à ta soeur!
Elle rentra dans la pièce voisine, laissant Hortense murmurer que, Dieu merci! elle ne demandait l'approbation de personne, et qu'il y aurait bien du monde d'attrapé, lorsqu'on la verrait, un jour, se marier mieux que les autres. Pourtant, elle alla guetter l'entrée du docteur.
Maintenant, l'orchestre jouait une valse. Berthe dansait avec un petit cousin de son mari, pour épuiser à tour de rôle les membres de la famille. Madame Duveyrier n'avait pu refuser l'oncle Bachelard, qui l'incommodait beaucoup, en lui soufflant dans la figure. La chaleur grandissait, le buffet s'emplissait déjà de messieurs, s'épongeant le front. Des fillettes, dans un coin, sautaient ensemble; pendant que des mères, rêveuses, assises à l'écart, songeaient aux noces toujours manquées de leurs demoiselles. On félicitait beaucoup les deux pères, M. Vabre et M. Josserand, qui ne se quittaient plus, sans échanger d'ailleurs une parole. Tous le monde avait l'air de s'amuser et se récriait devant eux sur la gaieté du bal. C'était, selon le mot de Campardon, une gaieté de bon aloi.
Mais l'architecte, par effusion galante, s'inquiétait de l'état de Valérie, tout en ne manquant pas une danse. Il eut l'idée d'envoyer sa fille Angèle prendre des nouvelles en son nom. La petite, dont les quatorze ans, depuis le matin, brûlaient de curiosité autour de la dame qui faisait tant causer, fut ravie de pouvoir pénétrer dans le salon voisin. Et elle ne revint pas, l'architecte dut se permettre d'entr'ouvrir la porte et de passer la tête. Il aperçut sa fille debout devant le canapé, profondément absorbée par la vue de Valérie, dont la gorge tendue, secouée de spasmes, avait jailli hors du corsage dégrafé. Des protestations s'élevèrent, on lui criait de ne pas entrer; et il se retira, il jura qu'il désirait seulement savoir comment ça tournait.
—Ça ne va pas, ça ne va pas, dit-il mélancoliquement aux personnes qui se trouvaient près de la porte. Elles sont quatre à la tenir…. Faut-il qu'une femme soit bâtie, pour sauter ainsi, sans se rien démancher!
Il s'était formé là un groupe. On y commentait à demi-voix les moindres phases de la crise. Des dames, averties, arrivaient d'un air d'apitoiement entre deux quadrilles, pénétraient dans le petit salon, puis rapportaient des détails aux hommes, et retournaient danser. C'était tout un coin de mystère, des mots dits à l'oreille, des regards échangés, au milieu du brouhaha grandissant. Et, seul, abandonné, Théophile se promenait devant la porte, rendu malade par cette idée fixe qu'on se moquait de lui et qu'il ne devait pas le souffrir.
Mais le docteur Juillerat traversa vivement la salle de bal, accompagné d'Hortense qui lui donnait des explications. Madame Duveyrier les suivait. Quelques personnes s'étonnèrent, des bruits se répandirent. A peine le médecin avait-il disparu, que madame Josserand sortit de la pièce avec madame Dambreville. Sa colère montait; elle venait de vider deux carafes d'eau sur la tête de Valérie; jamais elle n'avait vu une femme nerveuse à ce point. Alors, elle s'était décidée à faire le tour du bal, pour arrêter les indiscrétions par sa présence. Seulement, elle marchait d'un pas si terrible, elle distribuait des sourires si amers, que tout le monde, derrière elle, entrait dans la confidence.
Madame Dambreville ne la quittait pas. Depuis le matin, elle lui parlait de Léon, avec de vagues plaintes, tâchant de l'amener à intervenir auprès de son fils, pour replâtrer leur liaison. Elle le lui fit voir, comme il reconduisait une grande fille sèche, auprès de laquelle il affectait de se montrer très assidu.
—Il nous abandonne, dit-elle avec un léger rire, tremblant de larmes contenues. Grondez-le donc, de ne plus même nous regarder.
—Léon! appela madame Josserand.
Quand il fut là, elle ajouta brutalement, n'étant pas d'humeur à envelopper les choses:
—Pourquoi es-tu fâché avec madame?… Elle ne t'en veut pas.
Expliquez-vous donc. Ça n'avance à rien, d'avoir mauvais caractère.
Et elle les laissa l'un devant l'autre, interloqués. Madame Dambreville prit le bras de Léon, tous deux allèrent causer dans l'embrasure d'une fenêtre; puis, ils quittèrent le bal ensemble, tendrement. Elle lui avait juré de le marier à l'automne.
Cependant, madame Josserand qui continuait à distribuer des sourires, fut prise d'une grosse émotion, quand elle se trouva devant Berthe, essoufflée d'avoir dansé, toute rose dans sa robe blanche qui se fripait. Elle la saisit entre ses bras, et défaillant à une vague association d'idées, se rappelant sans doute l'autre, dont la face se convulsait affreusement:
—Ma pauvre chérie, ma pauvre chérie! murmura-t-elle, en lui donnant deux gros baisers.
Berthe alors, tranquille, demanda:
—Comment va-t-elle?
Du coup, madame Josserand redevint très aigre. Comment! Berthe le savait! Mais sans doute elle le savait, tout le monde le savait. Seul, son mari, qu'elle montra conduisant au buffet une vieille dame, ignorait encore l'histoire. Même elle allait charger quelqu'un de le mettre au courant, car ça lui donnait l'air bête, d'être toujours ainsi, en arrière des autres, à ne se douter de rien.
—Et moi qui m'échine à vouloir cacher leur catastrophe! dit madame Josserand outrée. Ah bien! je ne vais plus me gêner, il faut que ça finisse. Je ne tolérerai pas qu'ils te rendent ridicule.
Tout le monde le savait, en effet. Seulement, pour ne pas attrister le bal, on n'en parlait point. L'orchestre avait couvert les premiers apitoiements; puis, on en souriait à cette heure, dans les étreintes plus libres des couples. Il faisait très chaud, la nuit s'avançait. Des domestiques passaient des rafraîchissements. Sur un canapé, deux petites filles, vaincues par la fatigue, s'étaient endormies aux bras l'une de l'autre, la joue contre la joue. Près de l'orchestre, dans le ronflement d'une contre-basse, M. Vabre s'était décidé à entretenir M. Josserand de son grand ouvrage, au sujet d'un doute qui, depuis quinze jours, l'arrêtait sur les oeuvres véritables de deux peintres de même nom; tandis que, près de là, Duveyrier, au milieu d'un groupe, blâmait vivement l'empereur d'avoir autorisé, à la Comédie-Française, une pièce qui attaquait la société. Mais, lorsqu'une valse ou une polka revenait, les hommes devaient céder la place, des couples élargissaient la danse, des jupes rasaient le parquet, soulevant dans la chaleur des bougies la fine poussière et l'odeur masquée des toilettes.
—Elle va mieux, accourut dire Campardon, qui avait jeté de nouveau un coup d'oeil. On peut entrer.
Quelques amis se risquèrent. Valérie était toujours couchée; seulement, la crise se calmait; et, par décence, on avait couvert sa gorge d'une serviette, trouvée sur une console. Devant la fenêtre, madame Juzeur et madame Duveyrier écoutaient le docteur Juillerat, qui expliquait que les accès cédaient parfois à des compresses d'eau chaude, appliquées autour du cou. Mais la malade ayant vu Octave entrer avec Campardon, l'appela d'un signe, lui adressa d'abord des paroles incohérentes, dans un dernier reste d'hallucination. Il dut s'asseoir près d'elle, sur l'ordre même du médecin, désireux avant tout de ne pas la contrarier; et il reçut ainsi ses confidences, lui qui, dans la soirée, avait déjà eu celles du mari. Elle tremblait de peur, elle le prenait pour son amant, le suppliait de la cacher. Puis, elle le reconnut et fondit en larmes, en le remerciant de son mensonge du matin, pendant la messe. Octave songeait à cette autre crise, dont il avait voulu profiter, avec un désir goulu d'écolier. Maintenant, il était son ami, elle lui dirait tout, ce serait peut-être meilleur.
A ce moment, Théophile, qui rôdait toujours devant la porte, voulut entrer. D'autres hommes étaient là, il pouvait bien y être aussi. Mais cela causa toute une panique. Valérie, en entendant sa voix, fut reprise d'un tremblement, on crut qu'une nouvelle crise allait se déclarer. Lui, suppliant, luttant contre ces dames dont les bras le repoussaient, répétait avec obstination:
—Je ne lui demande que le nom…. Qu'elle me dise le nom.
Alors, madame Josserand, qui arrivait, éclata. Elle attira Théophile dans le petit salon, pour étouffer le scandale. Elle lui dit furieusement:
—Ah! ça, finirez-vous par nous ficher la paix? Depuis ce matin, vous nous assommez avec vos bêtises…. Vous manquez de tact, monsieur, oui, vous manquez absolument de tact! On n'insiste pas sur de pareilles choses, un jour de mariage.
—Permettez, madame, murmura-t-il, ce sont mes affaires, ça ne vous regarde pas!
—Comment! ça ne me regarde pas? mais je suis de votre famille maintenant, monsieur, et croyez-vous que votre histoire m'amuse, à cause de ma fille?… Ah! vous lui avez fait de jolies noces! Plus un mot, monsieur, vous manquez de tact!
Il resta éperdu, il regarda autour de lui, cherchant une aide. Mais ces dames témoignaient par leur froideur qu'elles le jugeaient avec une égale sévérité. C'était le mot, il manquait de tact; car il y avait des circonstances où l'on devait avoir la force de refréner ses passions. Sa soeur elle-même le boudait. Comme il protestait encore, il souleva une révolte générale. Non, non, il n'avait rien à répondre, on ne se conduisait pas de la sorte!
Ce cri lui ferma la bouche. Il était si ahuri, si pauvre avec ses membres grêles et sa face de fille ratée, que ces dames eurent de légers sourires. Lorsqu'on manquait de ce qu'il faut pour rendre une femme heureuse, on ne se mariait pas. Hortense le pesait d'un regard de dédain; la petite Angèle, qu'on oubliait, tournait autour de lui, de son air sournois, comme si elle eût cherché quelque chose; et il recula avec embarras, il se mit à rougir, quand il les vit toutes, si grandes, si grosses, l'entourer de leurs fortes hanches. Mais elles sentaient la nécessité d'arranger l'affaire. Valérie s'était remise à sangloter, pendant que le docteur Juillerat lui tamponnait de nouveau les tempes. Alors, elles se comprirent sur un coup d'oeil, un esprit commun de défense les rapprocha. Elles cherchaient, elles tâchaient d'expliquer la lettre au mari.
—Parbleu! murmura Trublot, qui venait de rejoindre Octave, ce n'est pas malin: on dit que la lettre est à la bonne.
Madame Josserand l'entendit. Elle se retourna, le regarda, pleine d'admiration. Puis, revenant vers Théophile:
—Est-ce qu'une femme innocente s'abaisse à donner des explications, quand on l'accuse avec votre brutalité? Mais je puis parler, moi…. La lettre a été perdue par Françoise, cette bonne que votre femme a dû chasser, à cause de sa mauvaise conduite…. Là, êtes-vous content? ne sentez-vous pas la honte vous monter au visage?
D'abord, le mari haussa les épaules. Mais toutes ces dames restaient sérieuses, répondaient à ses objections avec une grande force de raisonnement. Il était ébranlé, lorsque, pour achever sa déroute, madame Duveyrier se fâcha, lui cria que sa conduite devenait abominable et qu'elle le reniait. Alors, vaincu, ayant besoin d'être embrassé, il se jeta au cou de Valérie, en lui demandant pardon. Ce fut touchant. Madame Josserand elle-même se montra très émue.
—Il vaut toujours mieux s'entendre, dit-elle, soulagée. Enfin, la journée ne finira pas trop mal.
Lorsqu'on eut rhabillé Valérie et qu'elle parut dans le bal, au bras de Théophile, il sembla qu'une joie plus large éclatait. Il était déjà près de trois heures, le monde commençait à partir; mais l'orchestre enlevait les quadrilles avec une fièvre dernière. Des hommes souriaient, derrière le ménage réconcilié. Un mot médical de Campardon sur ce pauvre Théophile, remplit d'aise madame Juzeur. Les jeunes filles se pressaient, dévisageaient Valérie; puis, elles prenaient des mines sottes, devant les coups d'oeil scandalisés des mères. Cependant, Berthe, qui dansait enfin avec son mari, dut lui dire un mot tout bas; car Auguste, mis au courant de l'histoire, tourna la tête; et, sans perdre la mesure, il regardait son frère Théophile, avec l'étonnement et la supériorité d'un homme auquel des choses pareilles ne peuvent pas arriver. Il y eut un galop final, la société se lâchait dans la chaleur étouffante, dans la clarté rousse des bougies, dont les flammes vacillantes faisaient éclater les bobèches.
—Vous êtes bien avec elle? demanda madame Hédouin, en tournant au bras d'Octave, dont elle avait accepté une invitation.
Le jeune homme crut sentir un léger frisson dans sa taille si droite et si calme.
—Nullement, dit-il. Ils m'ont mêlé à cela, je suis fort ennuyé de l'aventure…. Le pauvre diable a tout avalé.
—C'est très mal, déclara-t-elle de sa voix grave.
Sans doute, Octave s'était trompé. Quand il dénoua son bras, madame Hédouin ne soufflait même pas, les yeux clairs, les bandeaux corrects. Mais un scandale troublait la fin du bal. L'oncle Bachelard, qui s'était achevé au buffet, venait de risquer une idée gaie. Brusquement, on l'avait aperçu dansant devant Gueulin un pas de la dernière indécence. Dans les devants de son habit boutonné, des serviettes roulées lui faisaient une gorge de nourrice; et deux grosses oranges posées sur les serviettes, débordant des revers, montraient leur rondeur, d'un rouge sanguinolent de peau écorchée. Cette fois, tout le monde protesta: on a beau gagner beaucoup d'argent, il y a des limites qu'un homme convenable ne doit jamais dépasser, surtout devant de jeunes personnes. M. Josserand, honteux et désespéré, fit sortir son beau-frère. Duveyrier montra le plus grand dégoût.
A quatre heures, les mariés rentrèrent rue de Choiseul. Ils ramenaient Théophile et Valérie dans leur voiture. Comme ils montaient au second, où l'on avait installé un appartement, ils rejoignirent Octave, qui rentrait aussi se coucher. Le jeune homme voulut s'effacer par politesse, mais Berthe fit le même mouvement, et ils se heurtèrent.
—Oh! pardon, mademoiselle, dit-il.
Ce mot de «mademoiselle» les amusa. Elle le regardait, et il se rappelait le premier regard échangé dans cet escalier même, un regard de gaieté et de hardiesse, dont il retrouvait l'accueil charmant. Ils se comprirent peut-être, elle rougit, pendant qu'il montait seul à sa chambre, au milieu de la paix morte des étages supérieurs.
Déjà, Auguste, l'oeil gauche fermé, rendu fou par la migraine qu'il promenait depuis le matin, était dans l'appartement, où la famille arrivait. Alors, au moment de quitter Berthe, Valérie céda à une brusque émotion, et la serrant dans ses bras, achevant de chiffonner sa robe blanche, elle la baisa, elle lui dit à voix basse:
—Ah! ma chère, je vous souhaite plus de chance qu'à moi!
IX
Deux jours plus tard, vers sept heures, comme Octave arrivait chez les Campardon pour le dîner, il trouva Rose seule, vêtue d'un peignoir de soie crème, garni de dentelles blanches.
—Vous attendez quelqu'un? demanda-t-il.
—Mais non, répondit-elle, un peu gênée. Nous nous mettrons à table, dès qu'Achille rentrera.
L'architecte se dérangeait, n'était jamais là pour l'heure des repas, arrivait très rouge, l'air effaré, en maudissant les affaires. Puis, il filait tous les soirs, il épuisait les prétextes, parlant de rendez-vous dans des cafés, inventant des réunions lointaines. Souvent alors, Octave tenait compagnie à Rose jusqu'à onze heures, car il avait compris que le mari le gardait comme pensionnaire, pour occuper sa femme; et elle se plaignait doucement, elle disait ses craintes: mon Dieu! elle laissait Achille bien libre, seulement elle était si inquiète, quand il revenait après minuit!
—Vous ne le trouvez pas triste depuis quelque temps? dit-elle d'une voix tendrement effrayée.
Le jeune homme n'avait pas remarqué.
—Je le trouve préoccupé peut-être…. Les travaux de Saint-Roch lui donnent du souci.
Mais elle hocha la tête, sans insister davantage. Puis, elle se montra très bonne pour Octave, l'interrogea comme de coutume sur l'emploi de sa journée, avec une affection de mère et de soeur. Depuis près de neuf mois qu'il mangeait chez eux, elle le traitait ainsi en enfant de la maison.
Enfin, l'architecte parut.
—Bonsoir, mon chat, bonsoir, ma cocotte, dit-il, en la baisant de son air passionné de bon mari. Encore un imbécile, qui m'a retenu une heure sur un trottoir!
Octave s'était écarté, et il les entendit échanger quelques mots à voix basse.
—Viendra-t-elle?
—Non, à quoi bon? et surtout ne te tourmente pas.
—Tu m'avais juré qu'elle viendrait.
—Eh bien! oui, elle va venir. Es-tu contente? C'est bien pour toi que je l'ai fait.
On se mit à table. Pendant tout le dîner, il fut question de la langue anglaise, que la petite Angèle apprenait depuis quinze jours. Campardon avait brusquement soutenu la nécessité de l'anglais pour une demoiselle; et, comme Lisa sortait de chez une actrice qui revenait de Londres, chaque repas était employé à discuter les noms des plats qu'elle apportait. Ce soir-là, après de longs essais inutiles sur la prononciation du mot «rumsteack», il fallut remporter le rôti, oublié au feu par Victoire, et dur comme des semelles de botte.
On était au dessert, lorsqu'un coup de timbre fit tressaillir madame
Campardon.
—C'est la cousine de madame, revint dire Lisa, du ton blessé d'une domestique qu'on a négligé de mettre dans une confidence de famille.
Et Gasparine, en effet, entra. Elle était en robe de laine noire, très simple, avec son visage maigre et son air pauvre de fille de magasin. Rose, douillettement enveloppée dans son peignoir de soie crème, grasse et fraîche, se leva, si émue, que des larmes lui montaient aux paupières.
—Ah! ma chère, murmura-t-elle, tu es bien gentille…. Oublions tout, n'est-ce pas?
Elle l'avait prise entre les bras, elle lui donna deux gros baisers. Octave, par discrétion, voulut partir. Mais on se fâcha: il pouvait rester, il était de la famille. Alors, il s'amusa à regarder la scène. Campardon, d'abord plein d'embarras, détournait les yeux des deux femmes, soufflant, cherchant un cigare; tandis que Lisa, qui enlevait le couvert d'une main brutale, échangeait des coups d'oeil avec Angèle étonnée.
—C'est ta cousine, dit enfin l'architecte à sa fille. Tu nous as entendus parler d'elle…. Embrasse-la donc.
Elle l'embrassa de son air maussade, inquiète du regard d'institutrice dont Gasparine la déshabillait, après avoir posé des questions sur son âge et sur son éducation. Puis, lorsqu'on passa au salon, elle préféra suivre Lisa, qui fermait violemment la porte, en disant, sans même craindre d'être entendue:
—Ah bien! ça va devenir drôle, ici!
Dans le salon, Campardon, toujours fiévreux, se mit à se défendre.
—Parole d'honneur! la bonne idée n'est pas de moi…. C'est Rose qui a voulu se réconcilier. Tous les matins, voici plus de huit jours, elle me répétait: Va donc la chercher…. Alors, moi, j'ai fini par aller vous chercher.
Et, comme s'il eût senti le besoin de convaincre Octave, il l'emmena devant la fenêtre.
—Hein? les femmes sont les femmes…. Moi, ça m'embêtait, parce que j'ai peur des histoires. L'une à droite, l'autre à gauche, il n'y avait pas de tamponnement possible…. Mais j'ai dû céder, Rose assure que nous serons tous plus contents. Enfin, nous essayerons. Ça dépend d'elles deux, maintenant, d'arranger ma vie.
Cependant, Rose et Gasparine s'étaient assises côte à côte sur le canapé. Elles parlaient du passé, des jours vécus à Plassans, chez le bon père Domergue. Rose alors avait le teint plombé, les membres grêles d'une fillette malade de sa croissance, tandis que Gasparine, femme à quinze ans, était grande et désirable, avec ses beaux yeux; et elles se regardaient aujourd'hui, elles ne se reconnaissaient plus, l'une si fraîchement grasse dans sa chasteté forcée, l'autre séchée par la vie de passion nerveuse dont elle brûlait. Gasparine, un instant, souffrit de son teint jaune et de sa robe étriquée, en face de Rose vêtue de soie, noyant sous des dentelles la délicatesse douillette de son cou blanc. Mais elle dompta ce frisson de jalousie, elle accepta tout de suite une situation de parente pauvre, à genoux devant les toilettes et les grâces de sa cousine.
—Et ta santé? demanda-t-elle à demi-voix. Achille m'a parlé…. Ça ne va pas mieux?
—Non, non, répondit Rose, mélancolique. Tu vois, je mange, j'ai l'air très bien…. Et ça ne se remet pas, ça ne se remettra jamais.
Comme elle pleurait, Gasparine la prit à son tour dans ses bras, la garda contre sa poitrine plate et ardente, pendant que Campardon accourait les consoler.
—Pourquoi pleures-tu? disait-elle avec maternité. Le principal est que tu ne souffres pas…. Qu'est-ce que ça fait, si tu as toujours autour de toi des gens pour t'aimer?
Rose se calmait, souriait déjà au milieu de ses larmes. Alors, l'architecte, emporté par l'attendrissement, les saisit toutes les deux dans une même étreinte, leur donna des baisers, en balbutiant:
—Oui, oui, nous nous aimerons bien, nous t'aimerons bien, ma pauvre cocotte…. Tu verras comme tout s'arrangera, à présent que nous sommes réunis.
Et, se tournant vers Octave:
—Ah! mon cher, on a beau dire, il n'y a encore que la famille!
La fin de la soirée fut charmante. Campardon, qui s'endormait d'habitude au sortir de table, s'il restait chez lui, retrouva sa gaieté d'artiste, les vieilles farces et les chansons raides de l'École des Beaux-Arts. Lorsque, vers onze heures, Gasparine se retira, Rose voulut l'accompagner, malgré la difficulté qu'elle éprouvait à marcher, ce jour-là; et, penchée sur la rampe, dans le silence grave de l'escalier:
—Reviens souvent! cria-t-elle.
Le lendemain, Octave, intéressé, tâcha de faire causer la cousine au Bonheur des Dames, comme ils recevaient ensemble un arrivage de lingerie. Mais elle répondit d'une voix brève, il la sentit hostile, fâchée de l'avoir eu pour témoin, la veille. D'ailleurs, elle ne l'aimait pas, elle lui témoignait, dans leurs rapports forcés, une sorte de rancune. Depuis longtemps, elle comprenait son jeu auprès de la patronne, et elle l'assistait à sa cour assidue, avec des regards noirs, une moue méprisante des lèvres, dont il restait parfois troublé. Lorsque cette grande diablesse de fille allongeait ses mains sèches entre eux, il éprouvait la sensation nette et désagréable, que jamais il n'aurait madame Hédouin.
Cependant, Octave s'était donné six mois. Quatre à peine venaient de s'écouler, et des impatiences le prenaient. Chaque matin, il se demandait s'il ne devait pas brusquer les choses, en voyant le peu de progrès fait dans les tendresses de cette femme, toujours si glacée et si douce. Elle avait fini pourtant par lui témoigner une véritable estime, gagnée à ses idées larges, à ses rêves de grands comptoirs modernes, déballant des millions de marchandises sur les trottoirs de Paris. Souvent, lorsque son mari n'était pas là et qu'elle ouvrait la correspondance avec le jeune homme, le matin, elle le retenait, le consultait, se trouvait bien de ses avis; et une sorte d'intimité commerciale s'établissait ainsi entre eux. C'étaient des liasses de factures où leurs mains se rencontraient, des chiffres dont ils s'effleuraient la peau avec leur haleine, des abandons devant la caisse, à la suite des recettes heureuses. Même, il abusait de ces moments, sa tactique avait fini par être de la toucher dans sa nature de bonne commerçante et de la vaincre, un jour de faiblesse, au milieu de la grosse émotion de quelque vente inespérée. Aussi cherchait-il un coup étonnant, qui la lui livrerait. Du reste, dès qu'il ne la tenait plus à causer d'affaires, tout de suite elle reprenait sa tranquille autorité, lui donnait poliment des ordres, comme elle en donnait aux garçons de magasin; et elle dirigeait la maison avec sa froideur de belle femme, portant une petite cravate d'homme sur sa gorge de statue antique, sanglée dans la sévérité d'un corsage éternellement noir.
Vers cette époque, M. Hédouin, étant tombé malade, alla faire une saison aux eaux de Vichy. Octave, franchement, s'en réjouissait. Madame Hédouin avait beau être de marbre, elle s'attendrirait dans son veuvage. Mais il attendit inutilement un frisson, un alanguissement de désir. Jamais elle ne s'était montrée si active, la tête si libre et l'oeil si clair. Levée avec le jour, elle recevait elle-même les marchandises dans le sous-sol, la plume à l'oreille, de l'air affairé d'un commis. On la voyait partout, en bas et en haut, aux rayons de la soierie et du blanc, veillant à l'étalage et à la vente; et elle circulait paisible, sans même attraper un grain de poussière, parmi cet entassement de ballots qui faisait éclater le magasin trop étroit. Lorsqu'il la rencontrait au milieu de quelque passage étranglé, entre un mur de lainages et tout un banc de serviettes, Octave se rangeait maladroitement, pour l'avoir une seconde à lui, sur sa poitrine; mais elle passait si occupée, qu'il sentait à peine l'effleurement de sa robe. Il était très gêné, d'ailleurs, par les yeux de mademoiselle Gasparine, dont il trouvait toujours, à ces moments-là, le regard dur fixé sur eux.
Au demeurant, le jeune homme ne désespérait pas. Parfois, il se croyait au but et arrangeait déjà sa vie, pour le jour prochain où il serait l'amant de la patronne. Il avait gardé Marie, afin de patienter; seulement, si elle était commode et si elle ne lui coûtait rien, elle pouvait devenir gênante peut-être, avec sa fidélité de chien battu. Aussi, tout en la reprenant, les soirs d'ennui, songeait-il déjà à la façon dont il romprait. La lâcher brutalement lui semblait maladroit. Un matin de fête, comme il allait retrouver au lit sa voisine, pendant une course matinale du voisin, l'idée lui était enfin venue, de rendre Marie à Jules, de les mettre aux bras l'un de l'autre, si amoureux, qu'il pourrait se retirer, la conscience tranquille. C'était du reste une bonne action, dont le côté attendrissant lui enlevait tout remords. Pourtant, il attendait, il ne voulait pas se trouver sans femme.
Chez les Campardon, une autre complication préoccupait Octave. Il sentait arriver le moment où il devrait prendre ses repas ailleurs. Depuis trois semaines, Gasparine s'installait dans la maison, avec une autorité de plus en plus large. Elle était revenue d'abord chaque soir; puis, on l'avait vue pendant le déjeuner; et, malgré son travail au magasin, elle commençait à se charger de tout, de l'éducation d'Angèle et des provisions du ménage. Rose répétait sans cesse devant Campardon:
—Ah! si Gasparine logeait avec nous!
Mais, chaque fois, l'architecte s'écriait, rougissant de scrupule, tourmenté d'une honte:
—Non, non, ça ne se peut pas…. D'ailleurs, où la coucherais-tu?
Et il expliquait qu'il faudrait donner à la cousine son cabinet comme chambre, tandis que lui transporterait sa table et ses plans dans le salon. Certes, ça ne l'aurait aucunement gêné; il se déciderait peut-être un jour à faire ce déménagement, car il n'avait pas besoin d'un salon, et il finissait par être trop à l'étroit, pour le travail qui lui arrivait de tous côtés. Seulement, Gasparine pouvait rester chez elle. A quoi bon se mettre en tas?
—Quand on est bien, répétait-il à Octave, on a tort de vouloir être mieux.
Vers ce temps-là, il fut obligé d'aller à Évreux passer deux jours. Les travaux de l'archevêché l'inquiétaient. Il avait cédé à un désir de monseigneur, sans qu'il y eût de crédit ouvert, et la construction du fourneau des nouvelles cuisines et du calorifère menaçait d'atteindre un chiffre très élevé, qu'il lui serait impossible de porter aux frais d'entretien. D'autre part, la chaire, pour laquelle on avait accordé trois mille francs, monterait à dix mille au moins. Il désirait s'entendre avec monseigneur, afin de prendre certaines précautions.
Rose l'attendait seulement le dimanche soir. Il tomba au milieu du déjeuner, et son entrée brusque causa un effarement. Gasparine se trouvait à table, entre Octave et Angèle. On affecta d'être à l'aise; mais il régnait un air de mystère. Lisa venait de refermer la porte du salon, sur un geste désespéré de madame; tandis que la cousine repoussait du pied, sous les meubles, des bouts de papier qui traînaient. Lorsqu'il parla de se déshabiller, tous l'arrêtèrent.
—Attendez donc. Prenez une tasse de café, puisque vous avez déjeuné à
Évreux.
Enfin, comme il remarquait la gêne de Rose, celle-ci alla se jeter à son cou.
—Mon ami, il ne faut pas me gronder…. Si tu n'étais revenu que ce soir, tu aurais trouvé tout en ordre.
Tremblante, elle ouvrit les portes, le mena dans le salon et dans le cabinet. Un lit d'acajou, apporté le matin par un marchand de meubles, occupait la place de la table à dessiner, qu'on avait transportée au milieu de la pièce voisine; mais rien n'était encore rangé, des cartons s'écroulaient parmi des vêtements à Gasparine, la Vierge au coeur saignant gisait contre le mur, calée par une cuvette neuve.
—C'était une surprise, murmura madame Campardon, le coeur gros, en se cachant la face dans le gilet de son mari.
Lui, très ému, regardait. Il ne disait rien, il évitait de rencontrer les yeux d'Octave. Alors, Gasparine demanda de sa voix sèche:
—Mon cousin, est-ce que ça vous contrarie?… C'est Rose qui m'a persécutée. Mais si vous croyez que je suis de trop, je puis encore m'en aller.
—Oh! ma cousine! s'écria enfin l'architecte. Tout ce que Rose fait est bien fait.
Et, celle-ci ayant éclaté en gros sanglots sur sa poitrine:
—Voyons, ma cocotte, es-tu bête de pleurer!… Je suis très content. Tu veux avoir ta cousine avec toi, eh bien! prends ta cousine avec toi. Moi, tout m'arrange…. Ne pleure donc plus! Tiens! je t'embrasse comme je t'aime, bien fort! bien fort!
Il la mangeait de caresses. Alors, Rose, qui fondait en larmes pour un mot, mais qui souriait tout de suite, au milieu de ses pleurs, se consola. Elle le baisa à son tour sur la barbe, elle lui dit doucement:
—Tu as été dur. Embrasse-la aussi.
Campardon embrassa Gasparine. On appela Angèle qui, de la salle à manger, regardait, la bouche ouverte, les yeux clairs; et elle dut l'embrasser également. Octave s'était écarté, en trouvant qu'on finissait par être trop tendre, dans cette maison. Il avait remarqué avec étonnement l'attitude respectueuse, la prévenance souriante de Lisa auprès de Gasparine. Une fille intelligente décidément, cette coureuse aux paupières bleues!
Cependant, l'architecte s'était mis en manches de chemise, et sifflant, chantant, pris d'une gaieté de gamin, il employa l'après-midi à organiser la chambre de la cousine. Celle-ci l'aidait, poussait les meubles avec lui, déballait le linge, secouait les vêtements; pendant que Rose, assise de peur de se fatiguer, leur donnait des conseils, plaçait la toilette ici et le lit de ce côté, pour la commodité de tout le monde. Alors, Octave comprit qu'il gênait leur expansion; il se sentait de trop dans un ménage si uni, il les avertit que, le soir, il dînait dehors. D'ailleurs, il était décidé: le lendemain, il remercierait madame Campardon de sa bonne hospitalité, en inventant une histoire.
Vers cinq heures, comme il regrettait de ne savoir où rencontrer Trublot, l'idée lui vint de demander à dîner aux Pichon, pour ne point passer la soirée seul. Mais, en entrant chez eux, il tomba sur une scène de famille déplorable. Les Vuillaume étaient là, révoltés, frémissants.
—C'est une indignité, monsieur! disait la mère, debout, le bras tendu vers son gendre, écrasé sur une chaise. Vous m'aviez donné votre parole d'honneur.
—Et toi, ajoutait le père, en faisant reculer jusqu'au buffet sa fille toute tremblante, ne le défends pas, tu es aussi coupable…. Vous voulez donc mourir de faim?
Madame Vuillaume avait remis son châle et son chapeau. Elle déclara d'un ton solennel:
—Adieu!… Nous n'encouragerons pas au moins votre désordre par notre présence. Du moment où vous ne tenez nul compte de nos désirs, nous n'avons que faire ici…. Adieu!
Et, comme son gendre, par la force de l'habitude, se levait pour les accompagner:
—Inutile, nous trouverons bien l'omnibus sans vous…. Passez devant, monsieur Vuillaume. Qu'ils mangent leur dîner, et que ça leur profite, car ils n'en auront pas toujours!
Octave, stupéfait, dut s'effacer. Quand ils furent partis, il regarda Jules atterré sur sa chaise et Marie très pâle devant le buffet. Tous deux se taisaient.
—Qu'est-ce donc? demanda-t-il.
Mais, sans lui répondre, la jeune femme, d'une voix dolente, gronda son mari.
—Je t'avais prévenu. Tu aurais dû attendre, pour leur couler la chose en douceur. Rien ne pressait, ça ne se voit pas encore.
—Qu'est-ce donc? répéta Octave.
Alors, sans même se tourner, elle dit crûment, dans son émotion:
—Je suis enceinte.
—Ils m'embêtent à la fin! cria Jules qui se levait, pris de révolte. J'ai cru honnête de les prévenir tout de suite de cet ennui…. Est-ce qu'ils s'imaginent que ça m'amuse! Je suis plus attrapé qu'eux, là dedans. D'autant plus que, sapristi! il n'y a pas de ma faute…. N'est-ce pas? Marie, si nous savons comment il a pu pousser, celui-là!
—Ça, c'est bien vrai, affirma la jeune femme.
Octave comptait les mois. Elle était enceinte de cinq mois, et de fin décembre à fin mai, le compte s'y trouvait. Il en fut tout ému; puis, il aima mieux douter; mais son attendrissement persistait, il éprouvait le besoin violent de faire quelque chose de gentil pour les Pichon. Jules continuait à grogner: on le recevrait tout de même, cet enfant; seulement, il aurait bien dû rester où il était. De son côté, Marie, d'ordinaire si douce, se fâchait, finissait par donner raison à sa mère, qui ne pardonnait jamais la désobéissance. Et le ménage en arrivait à une querelle, se jetant le petit au visage, s'accusant l'un l'autre de l'avoir fait, lorsque Octave intervint gaiement.
—Ça n'avance à rien, maintenant qu'il est là…. Voyons, il ne faut pas dîner ici; ce serait trop triste. Je vous emmène au restaurant, voulez-vous?
La jeune femme rougit. Dîner au restaurant était sa joie. Elle parla pourtant de sa fille, qui l'empêchait toujours de prendre des plaisirs. Mais il fut décidé que, cette fois, Lilitte serait de la partie. Et ce fut une soirée charmante. Octave les avait menés au Boeuf à la mode, dans un cabinet, pour être plus libre, disait-il. Là, il les accabla de nourriture, avec une prodigalité émue, ne songeant pas à l'addition, heureux de les voir manger. Même, au dessert, quand on eut allongé Lilitte entre deux oreillers du divan, il demanda du champagne; et ils s'oublièrent, les coudes sur la table, les yeux humides, tous trois pleins de coeur, alanguis par la chaleur suffocante du cabinet. Enfin, à onze heures, ils parlèrent de rentrer; mais ils étaient très rouges, l'air frais de la rue les grisa. Alors, comme la petite, tombant de sommeil, refusait de marcher, Octave, pour bien faire les choses jusqu'au bout, voulut absolument prendre une voiture, malgré le voisinage de la rue de Choiseul. Dans le fiacre, il eut le scrupule de ne pas serrer entre les siennes les jambes de Marie. Seulement, en haut, pendant que Jules bordait Lilitte, il posa un baiser sur le front de la jeune femme, le baiser d'adieu d'un père qui cède sa fille à un gendre. Puis, les voyant, très amoureux, se regarder d'un air ivre, il les coucha, il leur souhaita à travers la porte une bonne nuit, avec beaucoup de jolis rêves.
—Ma foi, pensait-il en se fourrant tout seul dans son lit, ça m'a coûté cinquante francs, mais je leur devais bien ça…. Après tout, je n'ai qu'un désir, c'est que son mari la rende heureuse, cette petite femme!
Et, attendri de son bon coeur, il résolut, avant de s'endormir, de tenter le grand coup, le lendemain soir.
Chaque lundi, après le dîner, Octave aidait madame Hédouin à examiner les commandes de la semaine. Pour cette besogne, tous deux se retiraient dans le cabinet du fond, une étroite pièce où il y avait seulement une caisse, un bureau, deux chaises et un canapé. Mais, ce lundi-là, les Duveyrier menaient justement madame Hédouin à l'Opéra-Comique. Aussi, vers trois heures, appela-t-elle le jeune homme. Malgré le clair soleil, ils durent allumer le gaz, car le cabinet ne recevait qu'un jour livide par une cour intérieure. Comme il poussait le verrou et qu'elle le regardait, étonnée:
—Personne ne viendra nous déranger, murmura-t-il.
Elle l'approuva de la tête, ils se mirent au travail. Les nouveautés d'été allaient magnifiquement, toujours les affaires de la maison s'étendaient. Cette semaine-là surtout, la vente des petits lainages s'annonçait tellement bien, qu'elle laissa échapper un soupir.
—Ah! si nous avions de la place!
—Mais, dit-il, commençant l'attaque, cela dépend de vous…. J'ai une idée, depuis quelque temps, dont je veux vous parler.
C'était l'affaire d'audace qu'il cherchait. Il s'agissait d'acheter la maison voisine, sur la rue Neuve-Saint-Augustin, de donner congé à un marchand d'ombrelles et à un bimbelotier, puis d'agrandir les magasins, où l'on pourrait créer de vastes rayons. Et il s'échauffait, se montrait plein de mépris pour l'ancien commerce, au fond de boutiques humides, noires, sans étalage, évoquait du geste un commerce nouveau, entassant tout le luxe de la femme dans des palais de cristal, remuant les millions au plein jour, flambant le soir ainsi qu'une fête de gala princier.
—Vous tuerez le commerce du quartier Saint-Roch, disait-il, vous attirerez à vous les petites clientèles. Ainsi, la maison de soierie de monsieur Vabre vous fait du tort aujourd'hui; développez vos vitrines sur la rue, créez un rayon spécial, et vous le réduisez à la faillite avant cinq ans…. Enfin, il est toujours question d'ouvrir cette rue du Dix-Décembre, qui doit aller du nouvel Opéra à la Bourse. Mon ami Campardon m'en parle quelquefois. Cela peut décupler le mouvement d'affaires du quartier.
Madame Hédouin, le coude sur un registre, sa belle tête grave appuyée dans la main, l'écoutait. Elle était née au Bonheur des Dames, fondé par son père et son oncle, elle aimait la maison, elle la voyait s'élargir, dévorer les maisons voisines, étaler une façade royale; et ce rêve allait à son intelligence vive, à sa volonté droite, à l'intuition délicate de femme qu'elle avait du nouveau Paris.
—Jamais l'oncle Deleuze ne voudra, murmura-t-elle. Puis, mon mari est trop souffrant.
Alors, la voyant ébranlée, Octave prit sa voix de séduction, une voix d'acteur, douce et chantante. Il la chauffait en même temps de ses yeux couleur de vieil or, que des femmes disaient irrésistibles. Mais, le bec de gaz avait beau brûler près de sa nuque, elle restait sans une chaleur à la peau, elle tombait seulement dans une rêverie, sous l'étourdissement des paroles intarissables du jeune homme. Il en était arrivé à étudier l'affaire au point de vue des chiffres, à établir déjà un devis approximatif, de l'air passionné dont un page romantique aurait déclaré un amour longtemps contenu. Lorsque, brusquement, elle sortit de ses réflexions, elle se trouva dans ses bras. Il la poussait sur le canapé, croyant qu'elle cédait enfin.
—Mon Dieu! c'était pour ça! dit-elle avec un accent de tristesse, en se débarrassant de lui comme d'un enfant importun.
—Eh bien! oui, je vous aime, cria-t-il. Oh! ne me repoussez pas. Avec vous, je ferai de grandes choses….
Et il alla ainsi jusqu'au bout de la tirade, qui sonnait faux. Elle ne l'interrompait pas, elle s'était remise à feuilleter le registre, debout. Puis, quand il se tut:
—Je sais tout ça, on me l'a déjà dit…. Mais je vous croyais plus intelligent que les autres, monsieur Octave. Vous me faites de la peine, vraiment, car j'avais compté sur vous. Enfin, tous les jeunes gens manquent de raison…. Nous avons besoin de beaucoup d'ordre, dans une maison telle que la nôtre, et vous commencez par vouloir des choses qui nous dérangeraient du matin au soir. Je ne suis pas une femme ici, j'ai trop d'affaires…. Voyons, vous qui êtes si bien organisé, comment n'avez-vous pas compris que jamais je ne ferai ça, parce que c'est bête d'abord, inutile ensuite, et que, heureusement pour moi, je n'en ai pas la moindre envie?
Il l'aurait préférée dans une colère d'indignation, étalant de grands sentiments. Sa voix calme, son tranquille raisonnement de femme pratique, sûre d'elle-même, le déconcertaient. Il se sentait devenir ridicule.
—Ayez pitié, madame, balbutia-t-il encore. Voyez ce que je souffre.
—Non, vous ne souffrez pas. En tous cas, vous guérirez…. Tenez! on frappe, vous feriez mieux d'ouvrir la porte.
Alors, il dut tirer le verrou. C'était mademoiselle Gasparine qui désirait savoir si l'on attendait des chemises à entre-deux. Le verrou poussé l'avait surprise. Mais elle connaissait trop bien madame Hédouin; et, quand elle la vit avec son air glacé, devant Octave plein de malaise, elle eut un mince sourire moqueur, en regardant ce dernier. Il en fut exaspéré, il l'accusa d'avoir fait manquer le coup.
—Madame, déclara-t-il brusquement, lorsque la demoiselle de magasin fut partie, je quitte la maison ce soir.
Ce fut un étonnement pour madame Hédouin. Elle le regarda.
—Pourquoi donc? Je ne vous renvoie pas…. Oh! ça ne change rien, je n'ai pas peur.
Cette phrase acheva de le mettre hors de lui. Il partait tout de suite, il ne voulait pas endurer son martyre une minute de plus.
—C'est bien, monsieur Octave, reprit-elle avec sa sérénité. Je vais vous régler à l'instant…. N'importe, la maison vous regrettera, car vous étiez un bon commis.
Dans la rue, Octave comprit qu'il venait de se conduire comme un sot. Quatre heures sonnaient, le gai soleil printanier jaunissait tout un angle de la place Gaillon. Et, furieux contre lui-même, il descendit au hasard la rue Saint-Roch, en discutant la façon dont il aurait dû agir. D'abord, pourquoi n'avait-il pas pincé les hanches à cette Gasparine? C'était ce qu'elle demandait sans doute; mais il ne les aimait pas, comme Campardon, à ce degré de sécheresse; puis, il se serait peut-être mal adressé encore, car celle-là lui semblait une de ces particulières d'une vertu rigide avec les messieurs du dimanche, lorsqu'elles ont un homme de semaine qui les met sur le flanc, du lundi au samedi. Ensuite, quelle idée jeune, d'avoir voulu quand même devenir l'amant de la patronne! Ne pouvait-il donc faire son affaire d'argent dans la maison, sans exiger d'y trouver, tout à la fois, le pain et le lit? Un instant, très combattu, il fut sur le point de retourner au Bonheur des Dames, avouer ses torts. Puis, la pensée de madame Hédouin, si tranquillement superbe, réveilla sa vanité souffrante, et il redescendit vers Saint-Roch. Tant pis! c'était fait. Il allait voir si Campardon n'était pas dans l'église, pour l'emmener au café prendre un madère. Ça le distrairait. Il entra par le vestibule où s'ouvre une porte de la sacristie, une allée noire et sale de maison louche.
—Vous cherchez peut-être monsieur Campardon? dit une voix près de lui, comme il hésitait, fouillant la nef du regard.
C'était l'abbé Mauduit, qui venait de le reconnaître. L'architecte étant absent, il voulut absolument faire visiter au jeune homme les travaux du Calvaire, pour lesquels il se passionnait. Il le mena derrière le choeur, lui montra d'abord la chapelle de la Vierge, aux murs de marbre blanc, et dont l'autel est surmonté du groupe de la Crèche, un Jésus entre un saint Joseph et une sainte Vierge d'un style rococo; puis, derrière encore, il lui fit traverser la chapelle de l'Adoration perpétuelle, aux sept lampes d'or, aux candélabres d'or, à l'autel d'or luisant dans l'ombre fauve des vitraux couleur d'or. Mais, là, à droite et à gauche, des cloisons de planches barraient le fond de l'abside; et, au milieu du silence frissonnant, au-dessus des ombres noires agenouillées, balbutiant des prières, retentissaient des coups de pic, des voix de maçons, tout un tapage violent de chantier.
—Entrez donc, dit l'abbé Mauduit en retroussant sa soutane. Je vais vous expliquer.
De l'autre côté des planches, il y avait un écroulement de plâtras, un coin d'église ouvert au grand air du dehors, blanc de chaux envolée, humide d'eau répandue. On voyait encore, à gauche, la dixième station, Jésus cloué sur la croix, et à droite, la douzième, les saintes femmes autour de Jésus. Mais, au milieu, le groupe de la onzième station, Jésus sur la croix, avait été enlevé, puis déposé contre un mur; et c'était là que les ouvriers travaillaient.
—Voici, continua le prêtre. J'ai eu l'idée d'éclairer par un jour d'en haut, pris dans la coupole, le groupe central du Calvaire…. Vous comprenez l'effet à obtenir?
—Oui, oui, murmura Octave, que cette promenade parmi des matériaux tirait de ses préoccupations.
L'abbé Mauduit, la voix haute, avait un air de machiniste en chef indiquant la plantation de quelque grand décor.
—Naturellement, la plus sévère nudité, rien que des murs de pierre, sans un bout de peinture, sans le moindre filet d'or. Il faut que nous soyons dans une crypte, dans quelque chose de souterrain et de désolé…. Mais le gros effet est le Christ en croix, ayant à ses pieds la Vierge et Madeleine. Je le plante au sommet d'un rocher, je détache les statues blanches sur un fond gris; et c'est alors que mon jour de coupole les éclaire comme d'un rayon invisible, d'une clarté vive qui les fait venir en avant, qui les anime d'une vie surnaturelle…. Vous verrez ça, vous verrez ça!
Et il se tourna pour crier à un ouvrier:
—Enlevez donc la Vierge, vous allez finir par lui casser la cuisse.
L'ouvrier appela un camarade. A eux deux, ils empoignèrent la Vierge par les reins, puis la portèrent à l'écart, comme une grande fille blanche, tombée raide d'une attaque nerveuse.
—Méfiez-vous! répétait le prêtre qui les suivait au milieu des gravats, sa robe est déjà fêlée. Attendez!
Il leur donna un coup de main, saisit Marie par le dos et sortit tout plâtreux de cet embrassement.
—Alors, reprit-il en revenant vers Octave, imaginez que les deux baies de la nef, là, devant nous, soient ouvertes, et allez vous placer dans la chapelle de la Vierge. Par-dessus l'autel, à travers la chapelle de l'Adoration perpétuelle, tout au fond, vous apercevrez le Calvaire…. Et vous imaginez-vous l'effet, ces trois grandes figures, ce drame simple et nu, dans cet enfoncement de tabernacle, au delà de cette nuit mystérieuse des vitraux, de ces lampes et de ces candélabres d'or…. Hein? je crois que ce sera irrésistible?
Il devenait éloquent, il riait d'aise, très fier de son idée.
—Les plus sceptiques seront remués, dit Octave pour lui faire plaisir.
—N'est-ce pas? cria-t-il. Il me tarde de voir tout cela en place.
En revenant dans la nef, il s'oublia, il garda sa voix haute, son allure d'entrepreneur; et il parlait de Campardon avec les plus grands éloges: un garçon qui, au moyen âge, disait-il, aurait eu un sens religieux très remarquable. Il avait fait sortir Octave par la petite porte du fond, il le retint encore un instant dans la cour du presbytère, où l'on voit le chevet de l'église, noyé sous des constructions voisines. C'était là qu'il demeurait, au second étage d'une grande maison à façade rouillée, occupée tout entière par le clergé de Saint-Roch. Une odeur discrète de prêtre, un silence chuchotant de confessionnal sortaient du vestibule, surmonté d'une Vierge, et des hautes fenêtres, voilées d'épais rideaux.
—J'irai voir monsieur Campardon ce soir, dit enfin l'abbé Mauduit.
Priez-le de m'attendre…. Je veux causer à l'aise d'une amélioration.
Et il salua de son air mondain. Octave était calmé. Saint-Roch, avec ses voûtes fraîches, avait détendu ses nerfs. Il regarda curieusement cette entrée d'église à travers une maison particulière, cette loge de concierge où l'on devait la nuit tirer le cordon pour le bon Dieu, tout ce coin de couvent perdu dans le grouillement noir du quartier. Sur le trottoir, il leva encore les yeux: la maison étendait sa façade nue, aux fenêtres grillées et sans rideaux; mais des barres de fer retenaient des caisses de fleurs, sur les fenêtres du quatrième étage; et, en bas, dans les murs épais, s'ouvraient d'étroites boutiques dont le clergé tirait profit, un savetier, un horloger, une brodeuse, même un marchand de vin, rendez-vous des croque-mort, les jours d'enterrement. Octave, disposé par son insuccès aux renoncements de ce monde, regretta la tranquille existence que les vieilles servantes des curés devaient mener là-haut, dans ces chambres garnies de verveines et de pois de senteur.
Le soir, à six heures et demie, comme il entrait sans sonner chez les Campardon, il tomba net sur l'architecte et sur Gasparine, en train de se baiser à pleine bouche dans l'antichambre. Celle-ci, qui arrivait du magasin, n'avait pas même pris le temps de refermer la porte. Tous deux restèrent saisis.
—Ma femme se donne un coup de peigne, balbutia Campardon pour dire quelque chose. Voyez-la donc.
Octave, aussi gêné qu'eux, se hâta d'aller frapper à la chambre de Rose, où il pénétrait d'habitude en parent. Décidément, il ne pouvait continuer de manger là, maintenant qu'il les surprenait derrière les portes.
—Entrez! cria la voix de Rose. C'est vous, Octave…. Oh! il n'y a pas de mal.
Elle n'avait pourtant pas remis son peignoir, les épaules et les bras nus, d'une délicatesse et d'une blancheur de lait. Attentive devant la glace, elle roulait en petits frisons ses cheveux d'or. Tous les jours, pendant des heures, c'étaient ainsi des soins de toilette excessifs, une continue préoccupation à s'étudier les grains de la peau, à se parer, pour s'allonger ensuite sur une chaise longue, dans un luxe et une beauté d'idole sans sexe.
—Vous vous faites donc superbe encore ce soir, dit Octave en souriant.
—Mon Dieu! puisque je n'ai que cette distraction, répondit-elle. Ça m'amuse…. Vous savez, je n'ai jamais été femme de ménage; et puis, à présent que Gasparine va être là…. Hein? les frisons m'avantagent. Ça me console un peu, quand je suis bien habillée et que je me sens jolie.
Comme le dîner n'était pas prêt, il conta son départ du Bonheur des Dames, il inventa une histoire, une autre situation guettée par lui depuis longtemps; et il se réservait ainsi un prétexte, pour expliquer sa résolution de prendre ses repas ailleurs. Elle s'étonna qu'il pût quitter ainsi une maison où il avait de l'avenir. Mais elle était tout à sa glace, elle l'écoutait mal.
—Voyez donc cette rougeur, là, derrière l'oreille…. Est-ce que c'est un bouton?
Il dut lui examiner la nuque, qu'elle lui tendait, avec sa belle tranquillité de femme sacrée.
—Ce n'est rien, dit-il. Vous vous serez débarbouillée trop fort.
Et, quand il l'eut aidée à remettre son peignoir, tout de satin bleu et brodé d'argent, ce soir-là, ils passèrent dans la salle à manger. Dès le potage, on causa du départ d'Octave de chez les Hédouin. Campardon s'exclamait, pendant que Gasparine avait aux lèvres son mince sourire; du reste, ils étaient très à l'aise l'un devant l'autre. Le jeune homme finit même par être touché des tendres prévenances dont ils accablaient Rose. Campardon lui versait à boire, Gasparine choisissait à son intention le meilleur morceau du plat. Était-elle contente du pain, car on aurait changé le boulanger? voulait-elle un oreiller pour lui soutenir le dos? Et Rose, pleine de gratitude, les suppliait de ne pas se déranger ainsi. Elle mangeait beaucoup, trônait entre eux, avec sa gorge douillette de belle blonde, dans son peignoir de reine, ayant à sa droite son mari essoufflé, qui maigrissait, et à sa gauche la cousine sèche, noire, les épaules rétrécies sous sa robe sombre, la chair fondue par la passion.