—Mon père, c'est nous, vous nous reconnaissez? demanda Clotilde.
M. Vabre la regarda fixement; puis, ses lèvres remuèrent, mais ne rendirent aucun son. Tous se poussaient, voulaient lui arracher sa dernière parole. Valérie, placée derrière, forcée de se hausser sur les pieds, dit avec aigreur:
—Vous l'étouffez. Ecartez-vous donc. S'il désirait quelque chose, on ne pourrait pas savoir.
Les autres durent s'écarter. En effet, les yeux de M. Vabre fouillaient la chambre.
—Il désire quelque chose, c'est certain, murmura Berthe.
—Voici Gustave, répétait Clotilde. Vous le voyez, n'est-ce pas?… Il est sorti pour vous embrasser. Embrasse ton grand-père, mon petit.
Comme l'enfant, effrayé, reculait, elle le maintenait d'un bras, elle attendait un sourire sur la face décomposée du moribond. Mais Auguste, qui étudiait la direction de ses yeux, déclara qu'il regardait la table: sans doute il voulait écrire. Ce fut un saisissement. Tous s'empressèrent. On apporta la table, on chercha du papier, l'encrier, une plume. Enfin, on le souleva, on l'adossa contre trois oreillers. Le docteur autorisait ces choses, d'un simple clignement de paupières.
—Donnez-lui la plume, disait Clotilde frémissante, sans lâcher Gustave, qu'elle présentait toujours.
Alors, il y eut une minute solennelle. La famille, serrée autour du lit, attendait. M. Vabre, qui semblait ne reconnaître personne, avait laissé échapper la plume de ses doigts. Un instant, il promena les yeux sur la table, où se trouvait la boîte de chêne, pleine de fiches. Puis, glissé des oreillers, tombé en avant comme un chiffon, il allongea le bras par un suprême effort; et, la main dans les fiches, il se mit à patauger, avec le geste d'un bébé heureux, qui pétrit quelque chose de sale. Il rayonnait, il voulait parler, mais il ne bégayait qu'une syllabe, toujours la même, une de ces syllabes où les enfants au maillot mettent un monde de sensations.
—Ga … ga … ga … ga….
C'était au travail de sa vie, à sa grande étude de statistique, qu'il disait adieu. Brusquement, sa tête roula. Il était mort.
—Je m'en doutais, murmura le docteur, qui prit le soin de l'allonger et de lui fermer les yeux, en voyant l'effarement de la famille.
Etait-ce possible? Auguste avait emporté la table, tous restaient muets et glacés. Bientôt, les sanglots éclatèrent. Mon Dieu! puisqu'il n'y avait plus rien à espérer, on arriverait quand même à se partager la fortune. Et Clotilde, après s'être empressée de renvoyer Gustave, pour lui éviter l'affreux spectacle, pleurait sans force, la tête appuyée contre l'épaule de Berthe, qui sanglotait, ainsi que Valérie. Devant la fenêtre, Théophile et Auguste se frottaient rudement les yeux. Mais Duveyrier surtout montrait un désespoir extraordinaire, étouffait de gros sanglots dans son mouchoir. Non, décidément, il ne pourrait vivre sans Clarisse: il aimait mieux mourir tout de suite, comme celui-là; et le regret de sa maîtresse tombant au milieu de ce deuil, le secouait d'une amertume immense.
—Madame, vint annoncer Clémence, ce sont les sacrements….
Sur le seuil, parut l'abbé Mauduit. Derrière son épaule, on apercevait la tête curieuse d'un enfant de choeur. Il vit les sanglots, questionna d'un coup d'oeil le médecin, qui ouvrit les bras, comme pour déclarer que ce n'était pas sa faute. Et l'abbé, après avoir balbutié des prières, s'en alla d'un air de gêne, en remportant le bon Dieu.
—C'est mauvais signe, disait Clémence aux autres domestiques, réunis à la porte de l'antichambre. On ne dérange pas le bon Dieu pour rien…. Vous verrez qu'il reviendra dans la maison, avant un an.
Les obsèques de M. Vabre eurent lieu seulement le surlendemain. Duveyrier avait quand même ajouté aux lettres de faire-part les mots: «muni des sacrements de l'Église». Comme le magasin était fermé, Octave se trouvait libre. Ce congé le ravissait, car depuis longtemps il désirait ranger sa chambre, changer des meubles de place, mettre ses quelques livres dans une petite bibliothèque, achetée d'occasion. Il s'était levé plus tôt que de coutume, il achevait son rangement vers huit heures, le matin du convoi, lorsque Marie frappa. Elle lui rapportait un paquet de livres.
—Puisque vous ne venez pas les chercher, dit-elle, il faut bien que je me donne la peine de vous les rendre.
Mais elle refusa d'entrer, rougissant, choquée à l'idée d'être chez un jeune homme. Leurs relations, d'ailleurs, avaient complètement cessé, d'une façon toute naturelle, parce qu'il n'était plus retourné la prendre. Et elle restait aussi tendre avec lui, le saluait toujours d'un sourire, quand elle le rencontrait.
Octave était très gai, ce matin-là. Il voulut la taquiner.
—Alors, c'est Jules qui vous défend d'entrer chez moi? répétait-il. Comment êtes-vous avec Jules, maintenant? Est-il aimable? oui, vous m'entendez bien? Répondez donc!
Elle riait, elle ne se scandalisait pas.
—Pardi! quand vous l'emmenez, vous lui payez du vermouth en lui racontant des choses, qui le font rentrer comme un fou…. Oh! il est trop aimable. Vous savez, je n'en demande pas tant. Mois j'aime mieux que ça se passe chez moi qu'autre part, bien sûr.
Elle redevint sérieuse et ajouta:
—Tenez, je vous rapporte votre Balzac, je n'ai pas pu le finir…. C'est trop triste, il n'a que des choses désagréables à vous dire, ce monsieur-là!
Et elle lui demanda des histoires où il y eût beaucoup d'amour, avec des aventures et des voyages dans des pays étrangers. Puis, elle parla de l'enterrement: elle irait à l'église, Jules pousserait jusqu'au cimetière. Jamais elle n'avait eu peur des morts; à douze ans, elle était restée une nuit entière près d'un oncle et d'une tante, emportés par la même fièvre. Jules, au contraire, détestait causer des morts, à ce point que, depuis la veille, il lui avait défendu de parler du propriétaire, étendu sur le dos, en bas; mais elle ne trouvait rien à dire en dehors de cette conversation, lui non plus, si bien qu'ils n'échangeaient pas dix mots par heure, tout en pensant continuellement au pauvre monsieur. Ça devenait ennuyeux, elle serait contente pour Jules, quand on l'emporterait. Et, heureuse d'en pouvoir parler à l'aise, satisfaisant son goût, elle accabla le jeune homme de questions: l'avait-il vu? était-il beaucoup changé? devait-elle croire ce qu'on racontait, un abominable accident, pendant la mise en bière? quant à la famille, ne décousait-elle pas les matelas, pour fouiller partout? Tant d'histoires circulaient, dans une maison comme la leur, où galopait une débandade de bonnes! La mort était la mort: on ne s'occupait que de ça.
—Vous me fourrez encore un Balzac, reprit-elle en regardant les livres qu'il lui prêtait de nouveau. Non, reprenez-le…. Ça ressemble trop à la vie.
Comme elle lui tendait le volume, il la saisit par le poignet et voulut l'attirer dans la chambre. Elle l'amusait, avec sa curiosité de la mort; elle lui paraissait drôle, plus vivante, tout d'un coup désirable. Mais elle comprit, devint très rouge, puis se dégagea, se sauva, en disant:
—Merci, monsieur Mouret…. A tout à l'heure, au convoi.
Lorsque Octave fut habillé, il se rappela sa promesse d'aller voir madame Campardon. Il avait deux grandes heures devant lui, le convoi étant pour onze heures, et il songea à utiliser sa matinée, en faisant quelques visites dans la maison. Rose le reçut au lit; il s'excusait, craignait de la déranger; mais elle-même l'appela. On le voyait si peu, elle se disait si heureuse d'avoir une distraction!
—Ah! tenez, mon cher enfant, déclara-t-elle tout de suite, c'est moi qui devrais être en bas, clouée entre quatre planches!
Oui, le propriétaire était bien heureux, il en avait fini avec l'existence. Et comme Octave, étonné de la trouver en proie à une telle mélancolie, lui demandait si elle allait plus mal:
—Non, merci. C'est toujours la même chose. Seulement il y a des fois où j'en ai assez…. Achille a dû se faire dresser un lit dans son cabinet de travail, parce que ça m'agaçait la nuit, quand il remuait…. Et vous savez que Gasparine, sur nos prières, s'est décidée à quitter le magasin. Je lui en suis bien reconnaissante, elle me soigne avec une telle tendresse!… Mon Dieu! je ne vivrais plus, sans toutes ces bonnes affections qui se serrent autour de moi!
Justement, Gasparine, de son air soumis de parente pauvre, tombée au rôle de domestique, lui apportait son café. Elle l'aida à se soulever, l'adossa contre des coussins, la servit sur une petite planche, recouverte d'une serviette. Et Rose, dans sa camisole brodée, au milieu des linges garnis de dentelle, mangea d'un gros appétit. Elle était toute fraîche, rajeunie encore, très jolie, avec sa peau blanche et ses petits cheveux blonds ébouriffés.
—Oh! l'estomac va bien, ce n'est pas l'estomac qui est malade, répétait-elle en trempant ses tartines.
Deux larmes tombèrent dans son café. Alors, Gasparine la gronda.
—Si tu pleures, je vais appeler Achille…. N'es-tu pas contente? n'es-tu pas là comme une reine?
Quand madame Campardon eut fini et qu'elle se retrouva seule en compagnie d'Octave, elle était d'ailleurs consolée. Par coquetterie, elle se remit à parler de la mort, mais avec la gaieté douce d'une femme faisant la grasse matinée dans la tiédeur des draps. Mon Dieu! elle s'en irait tout de même, lorsque son tour viendrait; seulement, ils avaient raison, elle n'était pas malheureuse, elle pouvait se laisser vivre, car ils lui évitaient en somme les grosses besognes de l'existence. Et elle s'enfonçait dans son égoïsme d'idole sans sexe.
Puis, comme le jeune homme se levait:
—Entrez plus souvent, n'est-ce pas?… Amusez-vous bien, ne vous attristez pas trop à ce convoi. On meurt un peu tous les jours, il faut s'y habituer.
Sur le même palier, chez madame Juzeur, ce fut Louise, la petite bonne, qui vint ouvrir à Octave. Elle l'introduisit au salon, le regarda un instant avec son rire ahuri, puis finit par déclarer que sa maîtresse achevait de s'habiller. Du reste, madame Juzeur parut tout de suite, vêtue de noir, plus douce et plus fine encore dans ce deuil.
—J'étais certaine que vous viendriez ce matin, soupira-t-elle d'un air d'abattement. Toute la nuit, j'ai rêvassé, je vous voyais…. Impossible de dormir, vous comprenez, avec ce mort dans la maison!
Et elle avoua qu'elle s'était levée trois fois, pour regarder sous les meubles.
—Mais il fallait m'appeler! dit gaillardement le jeune homme. A deux, on n'a pas peur, dans un lit.
Elle prit un air de honte charmant
—Taisez-vous, c'est vilain!
Et elle lui appliqua sa main ouverte sur les lèvres. Naturellement, il dut la baiser. Alors, elle écarta les doigts davantage, en riant, comme chatouillée. Mais lui, excité par ce jeu, chercha à pousser les choses plus loin. Il l'avait saisie, la serrait contre sa poitrine, sans qu'elle fit un mouvement pour se dégager; et très bas, dans un souffle, à l'oreille:
—Voyons, pourquoi ne voulez-vous pas?
—Oh! en tous cas, pas aujourd'hui!
—Pourquoi, pas aujourd'hui?
—Mais avec ce mort, là-dessous…. Non, non, ça me serait impossible.
Il la serrait plus rudement, et elle s'abandonnait. Leurs haleines chauffaient leurs visages.
—Alors, quand? demain?
—Jamais.
—Vous être libre pourtant, votre mari s'est conduit si mal, que vous ne lui devez rien…. Hein? la peur d'un enfant peut-être?
—Non, je ne puis en avoir, des médecins me l'ont dit.
—Eh bien! s'il n'y a aucune raison sérieuse, ce serait trop bête….
Et il la violentait. Très souple, elle glissa. Puis, le reprenant elle-même dans ses bras, l'empêchant de faire un mouvement, elle murmura de sa voix caressante:
—Tout ce que vous voudrez, mais pas ça!… Entendez-vous, ça, jamais! jamais! J'aimerais mieux mourir…. C'est une idée à moi, mon Dieu! J'ai juré au ciel, enfin vous n'avez pas besoin de savoir…. Vous êtes donc brutal comme les autres hommes, que rien ne satisfait, tant qu'on leur refuse quelque chose. Pourtant, je vous aime bien. Tout ce que vous voudrez, mais pas ça, mon amour!
Elle se livrait, lui permettait les caresses les plus vives et les plus secrètes, ne le repoussant, d'un mouvement de brusque vigueur nerveuse, que s'il tentait le seul acte défendu. Et, dans son obstination, il y avait comme une réserve jésuitique, une peur du confessionnal, une certitude d'obtenir le pardon des petits péchés, tandis que le gros lui causerait trop d'ennuis avec son directeur. Puis, c'étaient encore d'autres sentiments inavoués, l'honneur et l'estime de soi-même mis en un seul point, la coquetterie de tenir toujours les hommes en ne les satisfaisant jamais, une savante jouissance personnelle à se faire manger de baisers partout, sans le coup de bâton de l'assouvissement final. Elle trouvait ça meilleur, elle s'y entêtait, pas un homme ne pouvait se flatter de l'avoir eue, depuis le lâche abandon de son mari. Et elle était une femme honnête!
—Non, monsieur, pas un! Ah! je puis aller la tête haute, moi! Que de malheureuses, dans ma position, se seraient mal conduites!
Elle l'écarta avec douceur et se leva du canapé.
—Laissez-moi…. Ça me tourmente trop, ce mort, en dessous. Il me semble que la maison entière le sent.
D'ailleurs, l'heure de l'enterrement approchait. Elle voulait aller avant le corps à l'église, pour ne pas voir toute la cuisine funèbre. Mais, comme elle le reconduisait, elle se souvint de lui avoir parlé de sa liqueur des îles; et elle le fit rentrer, elle apporta elle-même deux verres et la bouteille. C'était une crème très sucrée, avec des parfums de fleurs. Quand elle but, une gourmandise de petite fille mit une langueur ravie sur son visage. Elle aurait vécu de sucre, les douceurs à la vanille et à la rose la troublaient comme un attouchement.
—Ça nous soutiendra, dit-elle.
Et, dans l'antichambre, elle ferma les yeux, lorsqu'il la baisa sur la bouche. Leurs lèvres sucrées fondaient, pareilles à des bonbons.
Il était près d'onze heures. Le corps n'avait pu être descendu pour l'exposition, car les ouvriers des Pompes funèbres, après s'être oubliés chez un marchand de vin du voisinage, n'en finissaient plus de poser les tentures. Octave alla regarder par curiosité. La voûte se trouvait déjà barrée d'un large rideau noir; mais les tapissiers avaient encore à accrocher les draps de la porte. Et sur le trottoir, le nez en l'air, un groupe de bonnes causaient; pendant qu'Hippolyte, en grand deuil, pressait le travail, d'un air digne.
—Oui, madame, disait Lisa à une femme sèche, une veuve, qui était chez Valérie depuis une semaine, ça ne lui aura servi à rien…. Le quartier connaît bien l'histoire. Pour être sûre de sa part dans l'héritage du vieux, elle s'est fait faire cet enfant-là par un boucher de la rue Sainte-Anne, tant son mari avait l'air de vouloir crever tout de suite…. Mais le mari dure encore, et voilà le vieux parti. Hein? elle est joliment avancée, avec son sale mioche!
La veuve hochait la tête, pleine de dégoût.
—Bien fait! répondit-elle. Elle en est pour sa cochonnerie…. Plus souvent que je resterais chez elle! Je lui ai fichu mes huit jours, ce matin. Est-ce que son petit monstre de Camille ne faisait pas caca dans ma cuisine!
Mais Lisa courut questionner Julie qui descendait donner un ordre à Hippolyte. Puis, après quelques minutes de conversation, elle revint auprès de la bonne de Valérie.
—C'est un micmac où personne ne comprend rien. Je crois que votre dame aurait pu ne pas se faire faire d'enfant et laisser tout de même crever son mari, car ils en sont encore, paraît-il, à chercher le magot du vieux…. La cuisinière dit qu'ils ont des figures là-dedans, enfin des figures de gens qui se ficheront des claques avant ce soir.
Adèle arrivait, avec quatre sous de beurre sous son tablier, madame Josserand lui ayant recommandé de ne jamais montrer les provisions. Lisa voulut voir, puis la traita furieusement de dinde. Est-ce qu'on descendait pour quatre sous de beurre! Ah bien! c'est elle qui aurait forcé ces pingres à la mieux nourrir, ou elle se serait nourrie avant eux; oui, sur le beurre, sur le sucre, sur la viande, sur tout. Depuis quelque temps, les autres bonnes poussaient ainsi Adèle à la révolte. Elle se pervertissait. Elle cassa un petit morceau de beurre et le mangea immédiatement, sans pain, pour faire la brave devant les autres.
—Montons-nous? demanda-t-elle.
—Non, dit la veuve, je veux le voir descendre. J'ai gardé pour ça une commission.
—Moi aussi, ajouta Lisa. On assure qu'il pèse huit cents. S'ils le lâchaient dans leur bel escalier, ça ferait un joli dégât!
—Moi, je monte, j'aime mieux ne pas le voir, reprit Adèle…. Merci! pour rêver encore, comme la nuit dernière, qu'il vient me tirer les pieds en me fichant des sottises, à cause de mes ordures.
Elle s'en alla, poursuivie par les plaisanteries des deux autres. Toute la nuit, à l'étage des domestiques, on s'était amusé des cauchemars d'Adèle. D'ailleurs, les bonnes, pour ne pas être seules, avaient laissé leurs portes ouvertes; et, un cocher farceur ayant joué au revenant, de petits cris, des rires étouffés s'étaient fait entendre jusqu'au jour, le long du couloir. Lisa, les lèvres pincées, disait qu'elle s'en souviendrait. Une fameuse rigolade, tout de même!
Mais la voix furieuse d'Hippolyte ramena leur attention vers les tentures.
Il criait, perdant sa dignité:
—Bougre d'ivrogne! vous le mettez la tête en bas!
C'était vrai, l'ouvrier allait accrocher à l'envers l'écusson portant le chiffre du défunt. Du reste, les draps noirs, bordés d'argent, étaient en place; il n'y avait plus qu'à poser les patères, lorsqu'une voiture à bras, chargée d'un petit mobilier de pauvre, se présenta pour entrer. Un gamin poussait, une grande fille pâle suivait, en donnant un coup de main. M. Gourd, qui causait avec son ami, le papetier d'en face, se précipita; et, malgré la solennité de son deuil:
—Eh bien! eh bien! qu'est-ce qu'il lui prend?… Vous ne voyez donc pas, imbécile!
La grande fille intervint.
—Monsieur, je suis la nouvelle locataire, vous savez…. Ce sont mes meubles.
—Impossible! demain! cria le concierge furieux.
Elle le regarda, puis regarda les tentures, stupéfiée. Évidemment, cette porte murée de noir la bouleversait. Mais elle se remit, elle expliqua qu'elle ne pouvait pas non plus laisser ses meubles sur le pavé. Alors M. Gourd la rudoya.
—Vous êtes la piqueuse de bottines, n'est-ce pas? celle qui a loué là-haut le cabinet…. Encore une obstination du propriétaire! Tout ça, pour toucher cent trente francs, et malgré les ennuis que nous avons eus avec le menuisier!… Il m'avait pourtant promis de ne plus louer à du monde qui travaille. Ah! ouiche, voilà que ça recommence, et avec une femme!
Puis, il se souvint que M. Vabre était mort.
—Oui, vous pouvez regarder, c'est le propriétaire qui est mort justement, et s'il était parti huit jours plus tôt, vous ne seriez pas ici, bien sûr!… Allons, dépêchez-vous, avant qu'on le descende!
Et, dans son exaspération, il poussa lui-même la voiture, il l'engouffra sous les tentures qui s'écartèrent, puis qui se rejoignirent lentement. La grande fille pâle disparut dans tout ce noir.
—En voilà une qui tombe bien! fit remarquer Lisa. Comme c'est gai, d'emménager dans un enterrement!… Moi, à sa place, je vous aurais ramassé le pipelet!
Mais elle se tut, lorsqu'elle vit reparaître M. Gourd, qui était la terreur des bonnes. La mauvaise humeur de celui-ci venait de ce que la maison allait, disaient des personnes, échoir en partage à monsieur Théophile et à sa dame. Lui, aurait donné cent francs de sa poche, pour avoir comme propriétaire M. Duveyrier, un magistrat au moins. C'était ce qu'il expliquait au papetier. Cependant, du monde sortait. Madame Juzeur passa, en adressant un sourire à Octave, qui avait trouvé Trublot sur le trottoir. Puis, Marie parut; et elle, très intéressée, resta à regarder mettre les tréteaux, sur lesquels on devait poser la bière.
—Ces gens du second sont étonnants, disait M. Gourd, les yeux levés sur les persiennes fermées du deuxième étage. On croirait qu'ils s'arrangent pour éviter de faire comme nous autres…. Oui, ils sont partis en voyage, il y a trois jours.
A ce moment, Lisa se cacha derrière la veuve, en apercevant la cousine Gasparine, qui apportait une couronne de violettes, une attention de l'architecte, désireux de conserver ses bons rapports avec les Duveyrier.
—Fichtre! déclara le papetier, elle se met bien, l'autre madame Campardon!
Il l'appelait ainsi, innocemment, du nom que tous les fournisseurs du quartier lui donnaient. Lisa étouffa un rire. Mais il y eut une grosse déception. Brusquement, les bonnes surent qu'on avait descendu le corps. Aussi, c'était bête, d'être resté dans cette rue, à contempler le drap! Elles rentrèrent vite; et le corps, en effet, sortait du vestibule, porté par quatre hommes. Les tentures assombrissaient le porche, on voyait au fond le jour blanc de la cour, lavée le matin à grande eau. Seule, la petite Louise, qui avait filé derrière madame Juzeur, se haussait sur les pieds, les yeux ronds, dans une curiosité blême. Les porteurs soufflaient au bas de l'escalier, dont les dorures et les faux-marbres prenaient une dignité froide sous la lumière morte des vitres dépolies.
—Le v'là parti sans toucher ses quittances! murmura Lisa, avec la blague haineuse d'une fille de Paris contre les propriétaires.
Alors, madame Gourd, qui était restée dans son fauteuil, clouée là par ses mauvaises jambes, se leva péniblement. Puisqu'elle ne pouvait même aller à l'église, M. Gourd lui avait bien recommandé de ne pas laisser passer le propriétaire devant la loge, sans le saluer. Cela se devait. Elle vint jusqu'à la porte, en bonnet de deuil, et lorsque le propriétaire passa, elle le salua.
A Saint-Roch, pendant la cérémonie, le docteur Juillerat affecta de ne pas entrer dans l'église. D'ailleurs il y avait foule, tout un groupe d'hommes préféra rester sur les marches. Il faisait très doux, une journée superbe de juin. Et, comme ils ne pouvaient fumer, leur conversation tomba sur la politique. La grand'porte demeurait ouverte, par moments de grands souffles d'orgues sortaient de l'église, tendue de noir, étoilée de cierges.
—Vous savez que monsieur Thiers se portera l'an prochain dans notre circonscription, annonça Léon Josserand de son air grave.
—Ah! dit le docteur. Vous ne voterez sans doute pas pour lui, vous, un républicain?
Le jeune homme dont les opinions se refroidissaient, à mesure que madame
Dambreville le répandait davantage, répondit sèchement:
—Pourquoi pas?… Il est l'adversaire déclaré de l'empire.
Alors, une grosse discussion s'engagea. Léon parlait de tactique, le docteur Juillerat s'entêtait dans les principes. Selon ce dernier, la bourgeoisie avait fait son temps; elle était un obstacle sur le chemin de la révolution; depuis qu'elle possédait, elle barrait l'avenir, avec plus d'obstination et d'aveuglement que l'ancienne noblesse.
—Vous avez peur de tout, vous vous jetez à la pire réaction, dès que vous vous croyez menacés!
Du coup, Campardon se fâcha.
—Moi, monsieur, j'ai été jacobin et athée comme vous. Mais, Dieu merci! la raison m'est venue…. Non, je n'irai même pas jusqu'à votre monsieur Thiers. Un brouillon, un homme qui s'amuse à des idées!
Cependant, tous les libéraux présents, M. Josserand, Octave, Trublot même qui s'en fichait, déclarèrent qu'ils voteraient pour M. Thiers. Le candidat officiel était un grand chocolatier de la rue Saint-Honoré, M. Dewinck, qu'ils plaisantèrent beaucoup. Ce M. Dewinck n'avait pas même l'appui du clergé, que ses attaches avec les Tuileries inquiétaient. Campardon, décidément passé aux prêtres, accueillait son nom avec réserve. Puis, sans transition, il s'écria:
—Tenez! la balle qui a blessé votre Garibaldi au pied, aurait dû lui percer le coeur!
Et, pour ne pas être vu plus longtemps en compagnie de ces messieurs, il entra dans l'église, où la voix grêle de l'abbé Mauduit répondait aux lamentations des chantres.
—Il y couche, maintenant, murmura le docteur, avec un haussement d'épaules. Ah! quel coup de balai, il faudrait donner dans tout ça!
Les affaires de Rome le passionnaient. Puis, comme Léon rappelait la parole du ministre d'État, disant devant le Sénat que l'Empire était sorti de la Révolution, mais pour la contenir, ils en revinrent aux élections prochaines. Tous s'entendaient encore sur la nécessité d'infliger une leçon à l'empereur; mais ils commençaient à être pris d'inquiétudes, les noms des candidats les divisaient déjà, leur donnaient la nuit le cauchemar du spectre rouge. Près d'eux, M. Gourd, mis avec la correction d'un diplomate, les écoutait, plein d'un froid mépris: lui, était pour l'autorité, simplement.
D'ailleurs, la cérémonie finissait, un grand cri mélancolique qui sortait des profondeurs de l'église, les fit taire.
—Requiescat in pace!
—Amen!
Au cimetière du Père-Lachaise, pendant qu'on descendait le corps, Trublot qui n'avait pas lâché le bras d'Octave, le vit échanger un nouveau sourire avec madame Juzeur.
—Ah! oui, murmura-t-il, la petite femme bien malheureuse…. Tout ce que vous voudrez, mais pas ça!
Octave eut un tressaillement. Comment! Trublot aussi! Ce dernier fit un geste de dédain; non, pas lui, un de ses camarades. Et, d'ailleurs, tous ceux que ce grignotage amusait.
—Pardon, ajouta-t-il. Puisque voilà le vieux remisé, je vais rendre compte à Duveyrier d'une commission.
La famille s'en allait, silencieuse et dolente. Alors, Trublot retint en arrière le conseiller, pour lui apprendre qu'il avait vu la bonne de Clarisse; mais il ne savait pas l'adresse, la bonne ayant quitté Clarisse la veille du déménagement, après lui avoir fichu des claques. C'était le dernier espoir qui s'envolait. Duveyrier mit la figure dans son mouchoir et rejoignit la famille.
Dès le soir, des querelles commencèrent. La famille se trouvait devant un désastre. M. Vabre, avec cette insouciance sceptique que les notaires montrent parfois, ne laissait pas de testament. On fouilla en vain tous les meubles, et le pis fut qu'il n'y avait pas un sou des six ou sept cent mille francs espérés, ni argent, ni titres, ni actions; on découvrit seulement sept cent trente-quatre francs en pièces de dix sous, une cachette de vieillard gâteux. Et des traces irrécusables, un carnet couvert de chiffres, des lettres d'agents de change apprirent aux héritiers, blêmes de colère, le vice secret du bonhomme, une passion effrénée du jeu, un besoin maladroit et enragé de l'agiotage, qu'il cachait sous l'innocente manie de son grand travail de statistique. Tout y passait, ses économies de Versailles, les loyers de sa maison, jusqu'aux sous qu'il carottait à ses enfants; même, dans les dernières années, il en était venu à hypothéquer la maison de cent cinquante mille francs, en trois fois. La famille resta atterrée en face du fameux coffre-fort, où elle croyait la fortune, sous clef, et dans lequel il y avait simplement un monde d'objets singuliers, des débris ramassés à travers les pièces, vieilles ferrailles, vieux tessons, vieux rubans, parmi des jouets en morceaux, volés jadis au petit Gustave.
Alors, éclatèrent de furieuses récriminations. On traita le vieux de filou. C'était indigne, de gâcher ainsi son argent, en sournois qui se fiche du monde et qui joue une infâme comédie, pour continuer à se faire dorloter. Les Duveyrier se montraient inconsolables de l'avoir nourri douze années, sans lui réclamer une seule fois les quatre-vingt mille francs de la dot de Clotilde, dont ils avaient eu seulement dix mille francs. Ça faisait toujours dix mille francs, répondait avec violence Théophile, qui en était encore à toucher un sou des cinquante mille, promis lors de son mariage. Mais Auguste, à son tour, se plaignait plus âprement, reprochait à son frère d'être au moins parvenu à empocher les intérêts de cette somme pendant trois mois; tandis que lui n'aurait jamais rien des cinquante mille francs, également portés sur son contrat. Et Berthe, montée par sa mère, lâchait des paroles blessantes, l'air indigné d'être entrée dans une famille malhonnête. Et Valérie, déblatérant sur les loyers qu'elle avait eu si longtemps la bêtise de payer au vieux, par peur d'être déshéritée, ne pouvait digérer cela, regrettait cet argent comme de l'argent immoral, employé à entretenir la débauche.
Quinze jours durant, ces histoires passionnèrent la maison. Enfin, il ne restait que l'immeuble, estimé trois cent mille francs; l'hypothèque payée, il y aurait donc environ la moitié de cette somme à partager entre les trois enfants de M. Vabre. C'était cinquante mille francs pour chacun; maigre consolation, dont il fallait se contenter. Théophile et Auguste disposaient déjà de leur part. Il fut convenu qu'on vendrait. Duveyrier se chargea de tout, au nom de sa femme. D'abord, il persuada aux deux frères de ne pas laisser faire la licitation devant le tribunal; s'ils s'entendaient, elle pouvait avoir lieu devant son notaire, maître Renaudin, un homme dont il répondait. Ensuite, il leur souffla l'idée, sur le conseil même du notaire, disait-il, de mettre la maison à bas prix, à cent quarante mille francs seulement: c'était très malin, les amateurs afflueraient, les enchères s'allumeraient et dépasseraient toutes les prévisions. Théophile et Auguste riaient de confiance. Puis, le jour de la vente, après cinq ou six enchères, maître Renaudin adjugea brusquement la maison à Duveyrier, pour la somme de cent quarante-neuf mille francs. Il n'y avait pas même de quoi payer les hypothèques. Ce fut le dernier coup.
On ne connut jamais les détails de la terrible scène qui se passa, le soir même, chez les Duveyrier. Les murs solennels de la maison en étouffèrent les éclats. Théophile dut traiter son beau-frère de gredin; publiquement, il l'accusait d'avoir acheté le notaire, en lui promettant de le faire nommer juge de paix. Quant à Auguste, il parlait simplement de la cour d'assises, il voulait y traîner maître Renaudin, dont tout le quartier racontait les coquineries. Mais si l'on ignora toujours comment la famille en arriva à s'allonger des calottes, ainsi que le bruit en courait, on entendit les dernières paroles échangées sur le seuil, des paroles qui sonnèrent fâcheusement, dans la sévérité bourgeoise de l'escalier.
—Sale canaille! criait Auguste. Tu envoies aux galères des gens qui n'en ont pas tant fait!
Théophile, sorti le dernier, retint la porte, s'enrageant, s'étranglant, dans un accès de toux.
—Voleur! voleur!… Oui, voleur!… Et toi, voleuse, entends-tu, voleuse!
Il reforma la porte à la volée, si rudement, que toutes les portes de l'escalier battirent. M. Gourd, aux écoutes, fut alarmé. D'un coup d'oeil, il fouilla les étages; mais il aperçut seulement le fin profil de madame Juzeur. Le dos rond, il rentra sur la pointe des pieds dans sa loge, où il reprit son air digne. On pouvait nier. Lui, ravi, donnait raison au nouveau propriétaire.
Quelques jours plus tard, il y eut un raccommodement entre Auguste et sa soeur. La maison en resta surprise. On avait vu Octave se rendre chez les Duveyrier. Le conseiller, inquiet, s'était décidé à abandonner le loyer du magasin pendant cinq ans, pour fermer au moins la bouche d'un des héritiers. Lorsque Théophile apprit cela, il descendit avec sa femme faire une nouvelle scène chez son frère. Voilà qu'il se vendait à cette heure, qu'il passait du côté des brigands! Mais madame Josserand se trouvait dans le magasin, il reçut vite son paquet. Elle conseilla tout net à Valérie de ne pas plus se vendre que sa fille ne se vendait. Et Valérie dut battre en retraite, criant:
—Alors, nous serions les seuls à tirer la langue?… Du diable si je paie mon terme! J'ai un bail. Ce galérien peut-être n'osera pas nous renvoyer…. Et toi, ma petite Berthe, nous verrons un jour ce qu'il faudra y mettre, pour t'avoir!
Les portes claquèrent de nouveau. C'était, entre les deux ménages, une haine à mort. Octave, qui avait rendu des services, restait présent, entrait dans l'intimité de la famille. Berthe s'était presque évanouie entre ses bras, pendant qu'Auguste s'assurait que les clients n'avaient pu entendre. Madame Josserand elle-même donnait sa confiance au jeune homme. D'ailleurs, elle demeurait sévère pour les Duveyrier.
—Le loyer, c'est quelque chose, dit-elle. Mais je veux les cinquante mille francs.
—Sans doute, si tu verses les tiens, hasarda Berthe.
La mère ne parut pas comprendre.
—Je les veux, entends-tu!… Non. Non, il doit trop rire dans la terre, ce vieux scélérat de père Vabre! Je ne le laisserai pas se vanter de m'avoir roulée. Faut-il qu'il y ait du monde canaille! promettre un argent qu'on n'a pas!… Oh! on te les donnera, ma fille, ou j'irai le déterrer plutôt, pour lui cracher à la figure!
XII
Un matin, comme Berthe se trouvait justement chez sa mère, Adèle vint dire d'un air effaré que monsieur Saturnin était là, avec un homme. Le docteur Chassagne, directeur de l'asile des Moulineaux, avait déjà plusieurs fois prévenu les parents qu'il ne pouvait garder leur fils, car il ne jugeait pas chez lui la folie assez caractérisée. Et, tout d'un coup, ayant eu connaissance de la signature arrachée par Berthe à son frère pour les trois mille francs, redoutant d'être compromis, il le renvoyait à la famille.
Ce fut une épouvante. Madame Josserand, qui craignait d'être étranglée, voulut causer avec l'homme. Celui-ci déclara simplement:
—Monsieur le directeur m'a dit de vous dire que lorsqu'on est bon pour donner de l'argent à ses parents, on est bon pour vivre chez eux.
—Mais il est fou, monsieur! il va nous massacrer.
—Il n'est toujours pas fou pour signer! répondit l'homme en s'en allant.
D'ailleurs, Saturnin rentrait d'un air tranquille, les mains dans les poches, comme s'il revenait d'une promenade aux Tuileries. Il n'ouvrit même pas la bouche de son séjour là-bas. Il embrassa son père qui pleurait, donna également de gros baisers à sa mère et à sa soeur Hortense, toutes deux tremblantes. Puis, quand il aperçut Berthe, ce fut un ravissement, il la caressa avec des grâces de petit garçon. Tout de suite, elle profita du trouble attendri où elle le voyait, pour lui apprendre son mariage. Il n'eut aucune révolte, il ne parut point comprendre d'abord, comme s'il avait oublié ses fureurs d'autrefois. Mais, lorsqu'elle voulut redescendre, il se mit à hurler: mariée, ça lui était égal, pourvu qu'elle restât là, toujours avec lui, contre lui. Alors, devant le visage décomposé de sa mère qui courait déjà s'enfermer, Berthe eut l'idée de prendre Saturnin chez elle. On trouverait bien à l'utiliser dans le sous-sol du magasin, quand ce ne serait qu'à ficeler des paquets.
Le soir même, Auguste, malgré son évidente répugnance, se rendit au désir de Berthe. Ils étaient mariés à peine depuis trois mois, et une sourde désunion grandissait entre eux. C'était le heurt de deux tempéraments, de deux éducations différentes, un mari maussade, méticuleux, sans passion, et une femme poussée dans la serre chaude du faux luxe parisien, vive, saccageant l'existence, afin d'en jouir toute seule, en enfant égoïste et gâcheur. Aussi ne comprenait-il pas son besoin de mouvement, ses sorties continuelles pour des visites, des courses, des promenades, son galop à travers les théâtres, les fêtes, les expositions. Deux et trois fois par semaine, madame Josserand venait prendre sa fille, l'emmenait jusqu'au dîner, heureuse de se montrer avec elle, de profiter ainsi de ses toilettes riches, qu'elle ne payait plus. Les grandes rébellions du mari étaient surtout contre ces toilettes trop éclatantes, dont l'utilité lui échappait. Pourquoi s'habiller au-dessus de son rang et de sa fortune? Quelle raison de dépenser de la sorte un argent si nécessaire dans son commerce? Il disait d'ordinaire que, lorsqu'on vend de la soie aux autres femmes, on doit porter de la laine. Mais Berthe avait alors les airs féroces de sa mère, en lui demandant s'il comptait la laisser aller toute nue; et elle le décourageait encore par la propreté douteuse de ses jupons, par son dédain du linge qu'on ne voyait pas, ayant toujours des phrases apprises pour lui fermer la bouche, s'il insistait.
—J'aime mieux faire envie que pitié…. L'argent est l'argent, et lorsque j'ai eu vingt sous, j'ai toujours dit que j'en avais quarante.
Berthe prenait, dans le mariage, la carrure de madame Josserand. Elle s'empâtait, lui ressemblait davantage. Ce n'était plus la fille indifférente et souple sous les gifles maternelles; c'était une femme où poussaient des obstinations, la volonté formelle de tout plier à son plaisir. Auguste la regardait parfois, étonné de cette maturité si prompte. D'abord, elle avait goûté une joie vaniteuse à trôner au comptoir, en toilette étudiée, d'une modestie élégante. Puis, elle s'était vite rebutée du commerce, souffrant de l'immobilité, menaçant de tomber malade, se résignant pourtant, mais avec des attitudes de victime qui fait à la prospérité de son ménage le sacrifice de sa vie. Et, dès lors, une lutte de chaque minute avait commencé entre elle et son mari. Elle haussait les épaules derrière le dos de ce dernier, comme sa mère derrière le dos de son père; elle recommençait contre lui toutes les querelles de ménage dont on avait bercé sa jeunesse, le traitait en monsieur simplement chargé de payer, l'accablait de ce mépris de l'homme, qui était comme la base de son éducation.
—Ah! c'est maman qui avait raison! s'écriait-elle, après chacune de leurs disputes.
Auguste s'était cependant efforcé, dans les premiers temps, de la satisfaire. Il aimait la paix, il rêvait un petit intérieur tranquille, maniaque déjà comme un vieillard, plié aux habitudes de sa vie de garçon chaste et économe. Son ancien logement de l'entresol ne pouvant suffire, il avait pris l'appartement du second, sur la cour, où il croyait avoir fait des folies, en dépensant cinq mille francs de meubles. Berthe, d'abord heureuse de sa chambre en thuya et en soie bleue, s'était ensuite montrée pleine de dédain, après une visite chez une amie, qui épousait un banquier. Puis, les premières discussions avaient éclaté, au sujet des bonnes. La jeune femme, accoutumée à un service abêti de pauvres filles auxquelles on coupait leur pain, exigeait d'elles des corvées, dont elles sanglotaient dans leur cuisine, pendant des après-midi entières. Auguste, peu tendre pourtant d'habitude, ayant eu l'imprudence d'aller en consoler une, avait dû la jeter à la porte une heure plus tard, devant les sanglots de madame, qui lui criait furieusement de choisir entre elle et cette créature. Mais, après celle-là, il était venu une gaillarde, qui semblait s'arranger pour rester. Elle se nommait Rachel, devait être juive, le niait et cachait son pays. C'était une fille de vingt-cinq ans, d'un visage dur, au grand nez, aux cheveux très noirs. D'abord, Berthe avait déclaré qu'elle ne la tolérerait pas deux jours; puis, devant son obéissance muette, son air de tout comprendre et de ne rien dire, elle s'était montrée peu à peu contente, comme si elle se fût soumise à son tour, la gardant pour ses mérites et aussi par une sourde peur. Rachel, qui acceptait sans révolte les plus dures besognes, accompagnées de pain sec, prenait possession du ménage, les yeux ouverts, la bouche serrée, en servante de flair attendant l'heure fatale et prévue où madame n'aurait rien à lui refuser.
D'ailleurs, dans la maison, du rez-de-chaussée à l'étage des bonnes, un grand calme avait succédé aux émotions de la mort brusque de M. Vabre. L'escalier retrouvait son recueillement de chapelle bourgeoise; pas un souffle ne sortait des portes d'acajou, toujours closes sur la profonde honnêteté des appartements. Le bruit courait que Duveyrier s'était remis avec sa femme. Quant à Valérie et à Théophile, ils ne parlaient à personne, ils passaient raides et dignes. Jamais la maison n'avait exhalé une sévérité de principes plus rigides. M. Gourd, en pantoufles et en calotte, la parcourait d'un air de bedeau solennel.
Vers onze heures, un soir, Auguste allait à chaque instant sur la porte du magasin, puis allongeait la tête, et jetait un coup d'oeil dans la rue. Une impatience peu à peu grandie l'agitait. Berthe, que sa mère et sa soeur étaient venues chercher pendant le dîner, sans même lui laisser manger du dessert, ne rentrait pas, après une absence de plus de trois heures, et malgré sa promesse formelle d'être là pour la fermeture.
—Ah! mon Dieu! mon Dieu! finit-il par dire, les mains serrées, faisant craquer ses doigts.
Et il s'arrêta devant Octave, qui étiquetait des coupons de soie, sur un comptoir. A cette heure avancée de la soirée, aucun client ne se présentait, dans ce bout écarté de la rue de Choiseul. On laissait ouvert uniquement pour ranger le magasin.
—Vous devez savoir où ces dames sont allées, vous? demanda Auguste au jeune homme.
Celui-ci leva les yeux d'un air surpris et innocent.
—Mais, monsieur, elles vous l'ont dit…. A une conférence.
—Une conférence, une conférence, gronda le mari. Elle finissait à dix heures, leur conférence…. Est-ce que des femmes honnêtes ne devraient pas être rentrées!
Puis, il reprit sa promenade, en jetant des regards obliques sur le commis, qu'il soupçonnait d'être le complice de ces dames, ou tout au moins de les excuser. Octave, à la dérobée, l'examinait aussi d'un air inquiet. Jamais il ne l'avait vu si nerveux. Que se passait-il donc? Et, comme il tournait la tête, il aperçut, au fond de la boutique, Saturnin qui nettoyait une glace avec une éponge imbibée d'alcool. Peu à peu, dans la famille, on mettait le fou à des travaux de domestique, pour lui faire au moins gagner sa nourriture. Mais, ce soir-là, les yeux de Saturnin luisaient étrangement. Il se coula derrière Octave, il lui dit très bas:
—Faut se méfier…. Il a trouvé un papier. Oui, il a un papier, dans sa poche…. Attention, si c'est à vous!
Et il retourna lestement frotter sa glace. Octave ne comprit pas. Le fou lui témoignait depuis quelque temps une affection singulière, comme la caresse d'une bête qui céderait à un instinct, à un flair pénétrant les délicatesses lointaines d'un sentiment. Pourquoi lui parlait-il d'un papier? Il n'avait pas écrit de lettre à Berthe, il ne se permettait encore que de la regarder avec des yeux tendres, guettant l'occasion de lui faire un petit cadeau. C'était là une tactique adoptée par lui, après de mûres réflexions.
—Onze heures dix! nom de Dieu de nom de Dieu! cria brusquement Auguste, qui ne jurait jamais.
Mais, au même moment, ces dames rentraient. Berthe avait une délicieuse robe de soie rose, brodée de jais blanc; tandis que sa soeur, toujours en bleu, et sa mère, toujours en mauve, gardaient leurs toilettes voyantes et laborieuses, remaniées à chaque saison. Madame Josserand entra la première, imposante, large, pour clouer du coup au fond de la gorge de son gendre les reproches, que toutes trois venaient de prévoir, dans un conseil tenu au bout de la rue. Elle daigna même expliquer leur retard, par une flânerie aux vitrines des magasins. D'ailleurs, Auguste très pâle, ne lâcha pas une plainte; il répondait d'un ton sec, il se contenait et attendait, visiblement. Un instant encore, la mère, qui sentait l'orage avec sa grande habitude des querelles du traversin, tâcha de l'intimider; puis, elle dut monter, elle se contenta de dire:
—Bonsoir, ma fille. Et dors bien, n'est-ce pas? si tu veux vivre longtemps.
Tout de suite, Auguste à bout de force, oubliant la présence d'Octave et de
Saturnin, tira de sa poche un papier froissé, qu'il mit sous le nez de
Berthe, en bégayant:
—Qu'est-ce que c'est que ça?
Berthe n'avait pas même retiré son chapeau. Elle devint très rouge.
—Ça? dit-elle, eh bien! c'est une facture.
—Oui, une facture! et pour des faux cheveux encore! S'il est permis, pour des cheveux! comme si vous n'en aviez plus sur la tête!… Mais ce n'est pas ça. Vous l'avez payée, cette facture; dites, avec quoi l'avez-vous payée?
La jeune femme, de plus en plus troublée, finit par répondre:
—Avec mon argent, pardi!
—Votre argent! mais vous n'en avez pas. Il faut qu'on vous en ait donné ou que vous en ayez pris ici…. Et puis, tenez! je sais tout, vous faites des dettes…. Je tolérerai ce que vous voudrez; mais pas de dettes, entendez-vous, pas de dettes! jamais!
Et il mettait, dans ce cri, son horreur de garçon prudent, son honnêteté commerciale qui consistait à ne rien devoir. Longtemps, il se soulagea, reprochant, à sa femme ses sorties continuelles, ses visites aux quatre coins de Paris, ses toilettes, son luxe qu'il ne pouvait entretenir. Est-ce qu'il était raisonnable, dans leur situation, de rester dehors jusqu'à des onze heures du soir, avec des robes de soie rose, brodées de jais blanc? Quand on avait de ces goûts-là, on apportait cinq cent mille francs de dot. D'ailleurs, il connaissait bien la coupable: c'était la mère imbécile qui élevait ses filles à manger des fortunes, sans avoir seulement de quoi leur coller une chemise sur le dos, le jour de leur mariage.
—Ne dites pas de mal de maman! cria Berthe, relevant la tête, exaspérée à la fin. On n'a rien à lui reprocher, elle a fait son devoir…. Et votre famille, elle est propre! Des gens qui ont tué leur père!
Octave s'était plongé dans ses étiquettes, en affectant de ne pas entendre.
Mais, du coin de l'oeil, il suivait la querelle, et guettait surtout
Saturnin, qui, frémissant, avait cessé de frotter la glace, les poings
serrés, les yeux ardents, près de sauter à la gorge du mari.
—Laissons nos familles, reprit ce dernier. Nous avons assez de notre ménage…. Ecoutez, vous allez changer de train, car je ne donnerai plus un sou pour toutes ces bêtises. Oh! c'est une résolution formelle. Votre place est ici, dans votre comptoir, en robe simple, comme les femmes qui se respectent…. Et si vous faites des dettes, nous verrons.
Berthe restait suffoquée, devant cette main de mari brutal portée sur ses habitudes, ses plaisirs, ses robes. C'était un arrachement de tout ce qu'elle aimait, de tout ce qu'elle avait rêvé en se mariant. Mais, par une tactique de femme, elle ne montra pas la blessure dont elle saignait, elle donna un prétexte à la colère qui gonflait son visage, et répéta avec plus de violence:
—Je ne souffrirai pas que vous insultiez maman!
Auguste haussait les épaules.
—Votre mère! mais, tenez! vous lui ressemblez, vous devenez laide, quand vous vous mettez dans cet état…. Oui, je ne vous reconnais plus, c'est elle qui revient. Ma parole, ça me fait peur!
Du coup, Berthe se calma, et le regardant en face:
—Allez donc dire à maman ce que vous disiez tout à l'heure, pour voir comment elle vous flanquera dehors.
—Ah! elle me flanquera dehors! cria le mari furieux. Eh bien! je monte le lui dire tout de suite.
En effet, il se dirigea vers la porte. Il était temps qu'il sortît, car Saturnin, avec ses yeux de loup, s'avançait traîtreusement pour l'étrangler par derrière. La jeune femme venait de se laisser tomber sur une chaise, où elle murmurait à demi-voix:
—Ah! grand Dieu! en voilà un que je n'épouserais pas, si c'était à refaire!
En haut, M. Josserand, très surpris, vint ouvrir, Adèle étant déjà montée se coucher. Comme il s'installait justement pour passer la nuit à faire des bandes, malgré des malaises dont il se plaignait depuis quelque temps, ce fut avec un embarras, une honte d'être découvert, qu'il introduisit son gendre dans la salle à manger; et il parla d'un travail pressé, une copie du dernier inventaire de la cristallerie Saint-Joseph. Mais, lorsque, nettement, Auguste accusa sa fille, lui reprocha des dettes, raconta toute la querelle amenée par l'histoire des faux cheveux, les mains du bonhomme furent prises d'un tremblement; il bégayait, frappé au coeur, les yeux pleins de larmes. Sa fille endettée, vivant comme il avait vécu lui-même, au milieu de continuelles scènes de ménage! Tout le malheur de sa vie allait donc recommencer dans son enfant! Et une autre crainte le glaçait, il redoutait à chaque minute d'entendre son gendre aborder la question d'argent, réclamer la dot, en le traitant de voleur. Sans doute le jeune homme savait tout, pour tomber ainsi chez eux, à onze heures passées.
—Ma femme se couche, balbutiait-il, la tête perdue. Il est inutile de la réveiller, n'est-ce pas?… Vraiment, vous m'apprenez des choses! Cette pauvre Berthe n'est pourtant pas méchante, je vous assure. Ayez de l'indulgence. Je lui parlerai…. Quant à nous, mon cher Auguste, nous n'avons rien fait, je crois, qui puisse vous mécontenter….
Et il le tâtait du regard, rassuré, voyant qu'il ne devait rien savoir encore, lorsque madame Josserand parut sur le seuil de la chambre à coucher. Elle était en toilette de nuit, toute blanche, terrible. Auguste, très excité pourtant, recula. Sans doute, elle avait écouté à la porte, car elle débuta par un coup droit.
—Ce ne sont pas, je pense, vos dix mille francs que vous réclamez? Plus de deux mois encore nous séparent de l'échéance…. Dans deux mois, nous vous les donnerons, monsieur. Nous ne mourons pas, nous autres, pour échapper à nos promesses.
Cet aplomb superbe acheva d'accabler M. Josserand. D'ailleurs, madame Josserand continuait, ahurissait son gendre par des déclarations extraordinaires, sans lui laisser le temps de parler.
—Vous n'êtes pas fort, monsieur. Lorsque vous aurez rendu Berthe malade, il faudra appeler le docteur, ça coûtera de l'argent chez le pharmacien, et c'est encore vous qui serez le dindon…. Tout à l'heure, je me suis en allée, quand je vous ai vu décidé à commettre une sottise. A votre aise! battez votre femme, mon coeur de mère est tranquille, car Dieu veille, et la punition ne se fait jamais attendre!
Enfin, Auguste put expliquer ses griefs. Il revint sur les sorties continuelles, les toilettes, s'enhardit même jusqu'à condamner l'éducation donnée à Berthe. Madame Josserand l'écoutait d'un air d'absolu mépris. Puis, quand il eut terminé:
—Ça ne mérite pas de réponse, tant c'est bête, mon cher. J'ai ma conscience pour moi, ça me suffit…. Un homme à qui j'ai confié un ange! Je ne me mêle plus de rien, puisqu'on m'insulte. Arrangez-vous.
—Mais votre fille finira par me tromper, madame! s'écria Auguste, repris de colère.
Madame Josserand qui partait, se retourna, le regarda en face.
—Monsieur, vous faites tout ce qu'il faut pour ça!
Et elle rentra dans sa chambre, avec une dignité de Cérès colossale, aux triples mamelles, et drapée de blanc.
Le père garda Auguste quelques minutes encore. Il fut conciliant, laissa entendre qu'avec les femmes il valait mieux tout supporter, finit par le renvoyer calmé, résolu au pardon. Mais, quand il se retrouva seul dans la salle à manger, devant sa petite lampe, le bonhomme se mit à pleurer. C'était fini, il n'y avait plus de bonheur, jamais il ne trouverait le temps de faire assez de bandes, la nuit, pour aider sa fille en cachette. L'idée que cette enfant pouvait s'endetter, l'accablait comme d'une honte personnelle. Et il se sentait malade, il venait de recevoir un nouveau coup, la force lui manquerait un de ces soirs. Enfin, péniblement, renfonçant ses larmes, il travailla.
En bas, dans la boutique, Berthe était demeurée un instant immobile, le visage entre les mains. Un garçon, après avoir mis les volets, venait de redescendre dans le sous-sol. Alors, Octave crut devoir s'approcher de la jeune femme. Dès le départ du mari, Saturnin lui avait fait de grands gestes, par-dessus la tête de sa soeur, comme pour l'inviter à la consoler. Maintenant, il rayonnait, il multipliait les clins d'yeux; et, craignant de ne pas être compris, il accentuait ses conseils en envoyant des baisers dans le vide, avec une effusion débordante d'enfant.
—Comment! tu veux que je l'embrasse? demanda Octave par signes.
—Oui, oui, répondit le fou, d'un hochement de menton enthousiaste.
Et, lorsqu'il vit le jeune homme souriant devant sa soeur, qui ne s'était aperçu de rien, il s'assit par terre, derrière un comptoir, ne voulant pas les gêner, se cachant. Les becs de gaz brûlaient encore, la flamme haute, dans le grand silence du magasin fermé. C'était une paix morte, un étouffement où les pièces de soie mettaient l'odeur fade de leur apprêt.
—Madame, je vous en prie, ne vous faites pas tant de peine, dit Octave, de sa voix caressante.
Elle eut un tressaillement, en le trouvant si près d'elle.
—Je vous demande pardon, monsieur Octave. Ce n'est pas ma faute, si vous avez assisté à cette explication pénible. Et je vous prie d'excuser mon mari, car il devait être malade, ce soir…. Vous savez, dans tous les ménages, il y a de petites contrariétés….
Des sanglots l'étranglèrent. La seule idée d'atténuer les torts de son mari pour le monde, avait déterminé une crise de larmes abondantes, qui la détendait. Saturnin montra sa tête inquiète au ras du comptoir; mais il replongea aussitôt, quand il vit Octave se décider à prendre la main de sa soeur.
—Je vous en prie, madame, un peu de courage, disait ce dernier.
—Non, c'est plus fort que moi, balbutia-t-elle. Vous étiez là, vous avez entendu…. Pour quatre-vingt-quinze francs de cheveux! Comme si toutes les femmes n'en portaient pas, des cheveux, aujourd'hui!… Mais lui ne sait rien, ne comprend rien. Il ne connaît pas plus les femmes que le grand Turc, il n'en a jamais eu, non jamais, monsieur Octave!… Ah! je suis bien malheureuse!
Elle disait tout, dans la fièvre de sa rancune. Un homme qu'elle prétendait avoir épousé par amour, et qui bientôt lui refuserait des chemises! Est-ce qu'elle ne remplissait pas ses devoirs? est-ce qu'il trouvait seulement une négligence à lui reprocher? Certes, s'il ne s'était pas mis en colère, le jour où elle lui avait demandé des cheveux, elle n'aurait jamais été réduite à en acheter sur sa bourse! Et, pour les plus petites bêtises, la même histoire recommençait: elle ne pouvait témoigner une envie, souhaiter le moindre objet de toilette, sans se heurter contre des maussaderies féroces. Naturellement, elle avait sa fierté, elle ne demandait plus rien, aimait mieux manquer du nécessaire que de s'humilier sans résultat. Ainsi, elle désirait follement, depuis quinze jours, une parure de fantaisie, vue avec sa mère à la vitrine d'un bijoutier du Palais-Royal.
—Vous savez, trois étoiles de strass pour être piquées dans les cheveux…. Oh! une babiole, cent francs, je crois…. Eh bien! j'ai eu beau en parler du matin au soir, si vous croyez que mon mari a compris!
Octave n'aurait osé compter sur une pareille occasion. Il brusqua les choses.
—Oui, oui, je sais. Vous en avez parlé plusieurs fois devant moi…. Et, mon Dieu! madame, vos parents m'ont si bien reçu, vous m'avez accueilli vous-même avec tant d'obligeance, que j'ai cru pouvoir me permettre….
En parlant, il sortait de sa poche une boîte longue, où les trois étoiles luisaient sur un morceau d'ouate. Berthe s'était levée, très émue.
—Mais c'est impossible! monsieur. Je ne veux pas…. Vous avez eu le plus grand tort.
Lui, se montrait naïf, inventait des prétextes. Dans le Midi, ça se faisait parfaitement. Et puis, des bijoux sans aucune valeur. Elle, toute rose, ne pleurait plus, les yeux sur la boite, rallumés aux étincelles des pierres fausses.
—Je vous en prie, madame…. Un bon mouvement pour me prouver que vous êtes contente de mon travail.
—Non, vraiment, monsieur Octave, n'insistez pas…. Vous me faites de la peine.
Saturnin avait reparu; et, en extase, comme devant un reliquaire, il regardait les bijoux. Mais sa fine oreille entendit les pas d'Auguste, qui revenait. Il avertit Berthe d'un léger claquement de langue. Alors, celle-ci se décida, juste au moment où son mari entrait.
—Eh bien! écoutez, murmura-t-elle rapidement en fourrant la boîte dans sa poche, je dirai que c'est ma soeur Hortense qui m'en a fait cadeau.
Auguste donna l'ordre d'éteindre le gaz, puis il monta avec elle se coucher, sans ajouter un mot sur la querelle, heureux au fond de la trouver remise, très gaie, comme s'il ne s'était rien passé entre eux. Le magasin tombait à une nuit profonde; et, au moment où Octave se retirait aussi, il sentit dans l'obscurité des mains brûlantes serrer les siennes, à les briser. C'était Saturnin, qui couchait au fond du sous-sol.
—Ami … ami … ami, répétait le fou, avec un élan de sauvage tendresse.
Déconcerté dans ses calculs, Octave, peu à peu, se prenait pour Berthe d'un jeune et ardent désir. S'il avait d'abord suivi son plan ancien de séduction, sa volonté d'arriver par les femmes, maintenant il ne voyait plus seulement en elle la patronne, celle dont la possession devait mettre la maison à sa merci; il voulait avant tout la Parisienne, cette jolie créature de luxe et de grâce, dans laquelle il n'avait jamais mordu, à Marseille; il éprouvait comme une fringale de ses petites mains gantées, de ses petits pieds chaussés de bottines à hauts talons, de sa gorge délicate noyée de fanfreluches, même des dessous douteux, de la cuisine qu'il flairait sous ses toilettes trop riches; et ce coup brusque de passion allait jusqu'à attendrir la sécheresse de sa nature économe, au point de lui faire jeter en cadeaux, en dépenses de toutes sortes, les cinq mille francs apportés du Midi, doublés déjà par des opérations financières, dont il ne parlait à personne.
Mais ce qui le dévoyait surtout, c'était d'être devenu timide, en tombant amoureux. Il n'avait plus sa décision, sa hâte d'aller au but, goûtant au contraire des joies paresseuses à ne rien brusquer. Du reste, dans cette défaillance passagère de son esprit si pratique, il finissait par considérer la conquête de Berthe comme une campagne d'une difficulté extrême, qui demandait des lenteurs, des ménagements de haute diplomatie. Sans doute ses deux insuccès, auprès de Valérie et de madame Hédouin, l'emplissaient de la terreur d'échouer, une fois encore. Mais il y avait, en outre, au fond de son trouble plein d'hésitation, une peur de la femme adorée, une croyance absolue à l'honnêteté de Berthe, tout cet aveuglement de l'amour que le désir paralyse et qui désespère.
Le lendemain de la querelle du ménage, Octave, heureux d'avoir fait accepter son cadeau à la jeune femme, songea qu'il serait adroit de se mettre bien avec le mari. Alors, comme il mangeait à la table de son patron, celui-ci ayant l'habitude de nourrir ses employés, pour les garder sous la main, il lui témoigna une complaisance sans bornes, l'écouta au dessert, approuva bruyamment ses idées. Même, en particulier, il parut épouser son mécontentement contre sa femme, au point de feindre de la surveiller et de le renseigner ensuite par de petits rapports. Auguste fut très touché; il avoua un soir au jeune homme qu'il avait failli un instant le renvoyer, car il le croyait de connivence avec sa belle-mère. Octave, glacé, manifesta aussitôt de l'horreur pour madame Josserand, ce qui acheva de les rapprocher dans une complète communauté d'opinions. Du reste, le mari était un bon homme au fond, simplement désagréable, mais volontiers résigné, tant qu'on ne le jetait pas hors de lui, en dépensant son argent ou en touchant à sa morale. Il jurait même de ne plus se mettre en colère, car il avait eu, après la querelle, une migraine abominable, dont il était resté idiot pendant trois jours.
—Vous me comprenez, vous! disait-il au jeune homme. Je veux ma tranquillité…. En dehors de ça, je me fiche de tout, la vertu mise à part bien entendu, et pourvu que ma femme n'emporte pas la caisse. Hein? je suis raisonnable, je n'exige pas d'elle des choses extraordinaires?
Et Octave exaltait sa sagesse, et ils célébraient ensemble les douceurs de la vie plate, des années toujours semblables, passées à métrer de la soie. Même, pour lui plaire, le commis abandonnait ses idées de grand commerce. Un soir, il l'avait effaré, en reprenant son rêve de vastes bazars modernes, et en lui conseillant, comme à madame Hédouin, d'acheter la maison voisine, afin d'élargir sa boutique. Auguste, dont la tête éclatait déjà au milieu de ses quatre comptoirs, le regardait avec une telle épouvante de commerçant habitué à couper les liards en quatre, qu'il s'était hâté de retirer sa proposition et de s'extasier sur la sécurité honnête du petit négoce.
Les jours coulaient, Octave faisait son trou dans la maison, comme un trou de duvet où il avait chaud. Le mari l'estimait, madame Josserand elle-même, à laquelle il évitait pourtant de témoigner trop de politesse, le regardait d'un air encourageant. Quant à Berthe, elle devenait avec lui d'une familiarité charmante. Mais son grand ami était Saturnin, dont il voyait s'accroître l'affection muette, le dévouement de chien fidèle, à mesure que lui-même désirait plus violemment la jeune femme. Pour tout autre, le fou montrait une jalousie sombre; un homme ne pouvait approcher sa soeur, sans qu'il fût aussitôt inquiet, les lèvres retroussées, prêt à mordre. Et si, au contraire, Octave se penchait vers elle librement, la faisait rire du rire tendre et mouillé d'une amante heureuse, il riait d'aise lui-même, son visage reflétait un peu de leur joie sensuelle. Le pauvre être semblait goûter l'amour dans cette chair de femme, qu'il sentait sienne, sous la poussée de l'instinct; et l'on eût dit qu'il éprouvait pour l'amant choisi la reconnaissance pâmée du bonheur. Dans tous les coins, il arrêtait celui-ci, jetait autour d'eux des regards méfiants, puis s'ils étaient seuls, lui parlait d'elle, répétait toujours les mêmes histoires, en phrases heurtées.
—Quand elle était petite, elle avait des petits membres gros comme ça; et déjà grasse, et toute rose, et très gaie…. Alors, elle gigotait par terre. Moi, ça m'amusait, je la regardais, je me mettais à genoux…. Alors, pan! pan! pan! elle me donnait des coups de pied dans l'estomac…. Alors, ça me faisait plaisir, oh! ça me faisait plaisir!
Octave sut ainsi l'enfance entière de Berthe, l'enfance avec ses bobos, ses joujoux, sa croissance de joli animal indompté. Le cerveau vide de Saturnin gardait religieusement des faits sans importance, dont lui seul se souvenait: un jour où elle s'était piquée et où il avait sucé le sang; un matin où elle lui était restée dans les bras, en voulant monter sur la table. Mais il retombait toujours au grand drame, à la maladie de la jeune fille.
—Ah! si vous l'aviez vue!… La nuit, j'étais tout seul près d'elle. On me battait pour m'envoyer me coucher. Et je revenais, les pieds nus…. Tout seul. Ça me faisait pleurer, parce qu'elle était blanche. Je tâtais voir si elle devenait froide…. Puis, ils m'ont laissé. Je la soignais mieux qu'eux, je savais les remèdes, elle prenait ce que je lui donnais…. Des fois, quand elle se plaignait trop, je lui mettais la tête sur moi. Nous étions gentils…. Ensuite, elle a été guérie, et je voulais revenir, et ils m'ont encore battu.
Ses yeux s'allumaient, il riait, il pleurait, comme si les faits dataient de la veille. De ses paroles entrecoupées, se dégageait l'histoire de cette tendresse étrange: son dévouement de pauvre d'esprit au chevet de la petite malade, abandonnée des médecins; son coeur et son corps donnés à la chère mourante, qu'il soignait dans sa nudité, avec des délicatesses de mère; son affection et ses désirs d'homme arrêtés là, atrophiés, fixés à jamais par ce drame de la souffrance dont l'ébranlement persistait; et, dès lors, malgré l'ingratitude après la guérison, Berthe restait tout pour lui, une maîtresse devant laquelle il tremblait, une fille et une soeur qu'il avait sauvée de la mort, une idole qu'il adorait d'un culte jaloux. Aussi poursuivait-il le mari d'une haine furieuse d'amant contrarié, ne tarissant pas en paroles méchantes, se soulageant avec Octave.
—Il a encore l'oeil bouché. C'est agaçant, son mal de tête!… Hier, vous ayez entendu comme il traînait les pieds…. Tenez, le voilà qui regarde dans la rue. Hein? est-il assez idiot!… Sale bête, sale bête!
Et Auguste ne pouvait remuer, sans que le fou se fâchât. Puis, venaient les propositions inquiétantes.
—Si vous voulez, à nous deux, nous allons le saigner comme un cochon.
Octave le calmait. Alors, Saturnin, dans ses jours de tranquillité, voyageait de lui à la jeune femme, d'un air ravi, leur rapportait des mots qu'ils avaient dits l'un sur l'autre, faisait leurs commissions, était comme un lien de continuelle tendresse. Il se serait jeté par terre, devant eux, pour leur servir de tapis.
Berthe n'avait plus reparlé du cadeau. Elle semblait ne pas remarquer les attentions tremblantes d'Octave, le traitait en ami, sans trouble aucun. Jamais il n'avait tant soigné la correction de sa tenue, et il abusait avec elle de la caresse de ses yeux couleur de vieil or, dont il croyait la douceur de velours irrésistible. Mais elle ne lui était reconnaissante que de ses mensonges, les jours où il l'aidait à cacher quelque escapade. Une complicité s'établissait ainsi entre eux: il favorisait les sorties de la jeune femme en compagnie de sa mère, donnait le change au mari, dès le moindre soupçon. Même elle finissait par ne plus se gêner, dans sa rage de courses et de visites, se reposant entièrement sur son intelligence. Et, si, à sa rentrée, elle le trouvait derrière une pile d'étoffes, elle le remerciait d'une bonne poignée de main de camarade.
Un jour pourtant, elle eut une grosse émotion. Octave, comme elle revenait d'une exposition de chiens, l'appela d'un signe dans le sous-sol; et, là, il lui remit une facture, qu'on avait présentée pendant son absence, soixante-deux francs, pour des bas brodés. Elle devint toute pâle, et le cri de son coeur fut aussitôt:
—Mon Dieu! est-ce que mon mari a vu ça!
Il se hâta de la rassurer, il lui conta quelle peine il avait eue pour escamoter la facture, sous le nez d'Auguste. Puis, d'un air de gêne, il dut ajouter à demi-voix:
—J'ai payé.
Alors, elle fit mine de fouiller ses poches, ne trouva rien, dit simplement:
—Je vous rembourserai…. Ah! que de remerciements, monsieur Octave! Je serais morte, si Auguste avait vu ça.
Et, cette fois, elle lui prit les deux mains, elle les tint un instant serrées entre les siennes. Mais jamais il ne fut plus question des soixante-deux francs.
C'était, en elle, un appétit grandissant de liberté et de plaisir, tout ce qu'elle se promettait dans le mariage étant jeune fille, tout ce que sa mère lui avait appris à exiger de l'homme. Elle apportait comme un arriéré de faim amassée, elle se vengeait de sa jeunesse nécessiteuse chez ses parents, des basses viandes mangées sans beurre pour acheter des bottines, des toilettes pénibles retapées vingt fois, du mensonge de leur fortune soutenu au prix d'une misère et d'une gaieté noires. Mais surtout elle se rattrapait des trois hivers où elle avait couru la boue de Paris en souliers de bal, à la conquête d'un mari: soirées mortelles d'ennui, pendant lesquelles, le ventre vide, elle se gorgeait de sirop; corvées de sourires et de grâces pudiques, auprès des jeunes gens imbéciles; exaspérations secrètes d'avoir l'air de tout ignorer, lorsqu'elle savait tout; puis, les retours sous la pluie, sans fiacre; puis, le frisson de son lit glacé et les gifles maternelles qui lui gardaient les joues chaudes. A vingt-deux ans encore, elle désespérait, tombée à une humilité de bossue, se regardait en chemise, le soir, pour voir s'il ne lui manquait rien. Et elle en tenait un enfin, et comme le chasseur qui achève d'un coup de poing brutal le lièvre qu'il s'est essoufflé à poursuivre, elle se montrait sans douceur pour Auguste, elle le traitait en vaincu.