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Pot-Bouille

Chapter 17: XVI
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About This Book

A young man takes rooms in a Paris apartment building and becomes witness to the private lives of its residents. The narrative interweaves episodes of marriages, flirtations, secret alliances and betrayals to reveal how social ambition and economic pressures shape intimate relations. Through detailed description of household routines and décor it satirizes the gap between outward respectability and private vice, exploring themes of hypocrisy, commodification of marriage, and sexual politics. The ensemble structure maps interconnected households whose compromises and schemes produce moral and emotional corrosion.

—Vous dites? demanda le cocher qui s'était endormi.

—Rue Saint-Marc, et un peu plus vite, si c'est possible.

Le fiacre reprit son train d'enterrement. Sur le boulevard, il se fit accrocher par un omnibus. Les panneaux craquaient, les ressorts jetaient des cris plaintifs, une mélancolie noire envahissait de plus en plus le mari en quête de son témoin. On arriva pourtant rue Saint-Marc.

Au troisième, une petite vieille, blanche et grasse, ouvrit la porte. Elle semblait très émotionnée, elle fit entrer Auguste tout de suite, quand il eut demandé M. Bachelard.

—Ah! monsieur, vous êtes de ses amis bien sûr. Tâchez donc de le calmer.
Il a eu tout à l'heure une contrariété, ce pauvre cher homme…. Vous me
connaissez sans doute, il a dû vous parler de moi: je suis mademoiselle
Menu.

Auguste, effaré, se trouva dans une étroite pièce donnant sur la cour, ayant la propreté et le calme profond d'un intérieur de province. On y sentait le travail, l'ordre, la pureté d'une existence heureuse de petites gens. Devant un métier à broder, où une étole de prêtre était tendue, une jeune fille blonde, jolie, l'air candide, pleurait à chaudes larmes; tandis que l'oncle Bachelard, debout, le nez enflammé, les yeux saignants, bavait de colère et de désespoir. Il était si bouleversé, que l'entrée d'Auguste ne parut pas le surprendre. Immédiatement, il le prit à témoin, et la scène continua.

—Voyons, vous, monsieur Vabre, qui êtes un honnête homme, qu'est-ce que vous diriez à ma place?… J'arrive ici, ce matin, plus tôt que de coutume; j'entre dans sa chambre avec mon sucre du café et trois pièces de quatre sous, pour lui faire une surprise; et je la trouve couchée avec ce cochon de Gueulin!… Non, là, franchement, qu'est-ce que vous diriez?

Auguste, plein d'embarras, devint très rouge. Il avait d'abord cru que l'oncle connaissait son infortune et se fichait de lui. Mais ce dernier ajoutait, sans même attendre une réponse:

—Ah! tenez, mademoiselle, vous ne vous doutez pas de ce que vous avez fait! Moi qui redevenais jeune, qui étais si heureux d'avoir trouvé un coin gentil, où je me reprenais à croire au bonheur!… Oui, vous étiez un ange, une fleur, enfin quelque chose de frais qui me consolait d'un tas de sales femmes…. Et voilà que vous couchez avec ce cochon de Gueulin!

Une émotion vraie l'étreignait à la gorge, sa voix se brisait dans des accents de profonde douleur. Tout croulait, et il pleurait la perte de l'idéal, avec les hoquets d'un reste d'ivresse.

—Je ne savais pas, mon oncle, bégaya Fifi, dont les sanglots redoublaient devant ce spectacle pitoyable; non, je ne savais pas que ça vous causerait tant de peine.

Elle n'avait pas l'air de savoir, en effet. Elle gardait ses yeux ingénus, son odeur de chasteté, la naïveté d'une petite fille incapable encore de distinguer un monsieur d'une dame. La tante Menu, d'ailleurs, jurait qu'au fond elle était innocente.

—Calmez-vous, monsieur Narcisse. Elle vous aime bien tout de même…. Moi, je sentais que ça ne vous serait guère agréable. Je lui ai dit: «Si monsieur Narcisse l'apprend, il sera contrarié.» Mais ça n'a pas vécu, n'est-ce pas? Ça ignore ce qui fait plaisir et ce qui ne fait pas plaisir…. Ne pleurez donc plus, puisque son coeur est toujours pour vous.

Comme ni la petite ni l'oncle ne l'écoutaient, elle se tourna vers Auguste, elle lui dit à quel point une pareille histoire l'inquiétait pour l'avenir de sa nièce. C'était si difficile de caser une jeune fille, d'une façon convenable! Elle, qui avait travaillé trente ans chez messieurs Mardienne frères, les brodeurs de la rue Saint-Sulpice, où l'on pouvait demander des renseignements, savait au prix de quelles privations une ouvrière, à Paris, joignait les deux bouts, quand elle voulait rester honnête. Malgré son bon coeur, bien qu'elle eût reçu Fanny des mains de son propre frère, le capitaine Menu, à son lit de mort, elle ne serait jamais arrivée à entretenir la petite avec les mille francs de rente viagère, qui lui permettaient maintenant de lâcher l'aiguille. Aussi avait-elle espéré mourir tranquille, en la voyant avec monsieur Narcisse. Et pas du tout, voilà que Fifi mécontentait son oncle, pour des bêtises!

—Vous connaissez peut-être Villeneuve, près de Lille, dit-elle en finissant. J'en suis. C'est un bourg assez considérable….

Mais Auguste perdait patience. Il lâcha la tante, il se tourna vers
Bachelard dont le désespoir bruyant se calmait.

—Je venais vous demander la nouvelle adresse de Duveyrier…. Vous devez la connaître.

—L'adresse de Duveyrier, l'adresse de Duveyrier, balbutia l'oncle. Vous voulez dire l'adresse de Clarisse. Attendez, tout à l'heure.

Et il alla ouvrir la chambre de Fifi. Auguste, très étonné, en vit sortir Gueulin, que le vieillard y avait enfermé à double tour, désirant lui donner le temps de s'habiller et le garder sous la main, pour décider ensuite de son sort. La vue du jeune homme, l'air déconfit, les cheveux encore en désordre, ralluma sa colère.

—Comment! misérable! c'est toi, mon neveu, qui me déshonores!… Tu salis ta famille, tu traînes dans la boue mes cheveux blancs!… Ah! tiens! tu finiras mal, nous te verrons un jour en cour d'assises!

Gueulin écoutait, la tête basse, à la fois gêné et furieux. Il murmura:

—Dites donc, l'oncle, vous allez trop loin. Hein? un peu de mesure, je vous prie. Si vous croyez que je trouve ça drôle, moi aussi!… Pourquoi m'avez-vous amené chez mademoiselle? Je ne vous le demandais pas. C'est vous qui m'y avez traîné. Vous y traîniez tout le monde.

Mais Bachelard, gagné de nouveau par les larmes, continuait:

—Tu m'as tout pris, je n'avais plus qu'elle…. Tu seras la cause de ma mort, et je ne te laisserai pas un sou, pas un sou!

Alors, Gueulin, hors de lui, éclata.

—Fichez-moi la paix! j'en ai assez!… Ah! qu'est-ce que je vous ai toujours dit? les voilà, les voilà, les embêtements du lendemain! Vous voyez comme ça me réussit, pour une fois que j'ai la bêtise de profiter d'une occasion…. Parbleu! la nuit a été très agréable; mais, après, va te promener! on en a pour la vie à pleurer comme des veaux.

Fifi avait essuyé ses larmes. Elle s'ennuyait tout de suite à ne rien faire, elle venait de reprendre son aiguille et brodait son étole, en levant de temps à autre ses grands yeux purs sur les deux hommes, l'air stupéfait de leur colère.

—Je suis très pressé, hasarda Auguste. Si vous me donniez cette adresse, la rue et le numéro, pas davantage.

—L'adresse, dit l'oncle, attendez, tout de suite.

Et, emporté par son attendrissement qui débordait, il saisit les deux mains de Gueulin.

—Ingrat, je la gardais pour toi, parole d'honneur! Je me disais: S'il est sage, je la lui donne…. Oh! proprement, avec cinquante mille francs de dot…. Et, salaud! tu n'attends pas, tu vas la prendre comme ça, tout d'un coup!

—Non, lâchez-moi! dit Gueulin, touché par le bon coeur du vieux. Je sens bien que les embêtements vont continuer.

Mais Bachelard l'emmena devant la jeune fille, en demandant à celle-ci:

—Voyons, Fifi, regarde-le: l'aurais-tu aimé?

—Si ça pouvait vous faire plaisir, mon oncle, répondit-elle.

Cette bonne réponse acheva de lui crever le coeur. Il se tamponna les yeux, il se moucha, étranglé. Eh bien! on verrait. Il n'avait jamais voulu que la rendre heureuse. Et, brusquement, il renvoya Gueulin.

—Va-t'en…. Je vais réfléchir.

Pendant ce temps, la tante Menu avait encore repris Auguste à part, pour lui expliquer ses idées. N'est-ce pas? un ouvrier aurait battu la petite, et un employé se serait mis à lui faire des enfants par-dessus la tête. Avec monsieur Narcisse, au contraire, elle avait la chance de trouver une dot qui lui permettrait de se marier convenablement. Dieu merci! elles appartenaient à une trop bonne famille, jamais la tante n'aurait souffert que la nièce se conduisît mal, tombât des bras d'un amant dans ceux d'un autre. Non, elle voulait pour elle une position sérieuse.

Gueulin partait, lorsque Bachelard le rappela.

—Baise-la sur le front, je te le permets.

Et il le mit ensuite lui-même à la porte. Puis, revenant se planter devant
Auguste, une main sur le coeur:

—Ce n'est pas une blague, je vous jure ma parole d'honneur que je voulais la lui donner, plus tard.

—Alors, cette adresse? demanda l'autre à bout de patience.

L'oncle parut étonné, comme s'il croyait avoir déjà répondu.

—Hein? quoi? l'adresse de Clarisse, mais je ne la sais pas!

Auguste eut un geste d'emportement. Tout s'en mêlait, on semblait prendre à tâche de le rendre ridicule! En le voyant si bouleversé, Bachelard lui soumit une idée: sans doute Trublot savait l'adresse, et l'on pouvait aller le trouver chez son patron, l'agent de change Desmarquay. Même l'oncle, avec son obligeance de rouleur de trottoirs, offrit à son jeune ami de l'accompagner. Celui-ci accepta.

—Tenez! dit l'oncle à Fifi, après l'avoir, à son tour, baisée sur le front, voici tout de même le sucre de mon café et trois pièces de quatre sous, pour votre tire-lire. Conduisez-vous bien, en attendant mes ordres.

La jeune fille, modeste, tirait son aiguille avec une application exemplaire. Un rayon de soleil, qui glissait d'un toit voisin, égayait la petite pièce, dorait ce coin d'innocence, où les bruits des voitures n'arrivaient même pas. Toute la poésie de Bachelard était remuée.

—Que le bon Dieu vous bénisse! monsieur Narcisse, lui dit la tante Menu en le reconduisant. Je suis plus tranquille…. N'écoutez que votre coeur: il vous inspirera.

Le cocher, une fois encore, s'était endormi, et il grogna, quand l'oncle lui donna l'adresse de M. Desmarquay, rue Saint-Lazare. Sans doute le cheval dormait aussi, car il fallut une grêle de coups de fouet pour le mettre en branle. Enfin, le fiacre roula péniblement.

—C'est dur tout de même, reprit l'oncle au bout d'un silence. Vous ne pouvez vous imaginer l'effet que ça m'a produit, quand j'ai aperçu Gueulin en chemise…. Non, voyez-vous, il faut avoir passé par là.

Et il continua, il appuyait sur les détails, sans remarquer le malaise croissant d'Auguste. Enfin, celui-ci, sentant sa position devenir de plus en plus fausse, lui dit pourquoi il était si pressé de trouver Duveyrier.

—Berthe avec ce calicot! cria l'oncle, vous m'étonnez, monsieur!

Et il semblait que son étonnement vînt surtout du choix de sa nièce. D'ailleurs, après réflexion, il s'indigna. Sa soeur Éléonore avait bien des reproches à se faire. Il lâchait sa famille. Sans doute, il ne se mêlerait pas de ce duel; mais il le jugeait indispensable.

—Ainsi, moi, tout à l'heure, quand j'ai vu Fifi avec un homme en chemise, ma première idée a été de tout massacrer…. Si vous passiez par là….

Un tressaillement douloureux d'Auguste le fit s'interrompre.

—Ah! c'est vrai, je ne pensais plus…. Mon histoire ne vous semble pas drôle.

Un silence régna, le fiacre se balançait mélancoliquement. Auguste, dont la flamme s'éteignait à chaque tour de roue, s'abandonnait aux cahots, la mine terreuse, l'oeil gauche barré de migraine. Pourquoi donc Bachelard trouvait-il le duel indispensable? ce n'était pas son rôle, de pousser au sang, lui l'oncle de la coupable. Et Auguste avait dans l'oreille la phrase de son frère: «C'est bête, tu vas te faire embrocher», une phrase importune et entêtée, qui finissait par être comme la douleur même de sa névralgie. Pour sûr, il serait tué, il en avait le pressentiment: cela l'anéantissait dans un attendrissement lugubre. Il se voyait mort, il pleurait sur lui.

—Je vous ai dit rue Saint-Lazare, cria l'oncle au cocher. Ce n'est pas à
Chaillot. Tournez donc à gauche.

Enfin, le fiacre s'arrêta. Pour plus de prudence, ils firent demander
Trublot, qui descendit nu-tête causer avec eux sous la porte cochère.

—Vous savez l'adresse de Clarisse? lui demanda Bachelard.

—L'adresse de Clarisse…. Parbleu! rue d'Assas.

Ils le remerciaient, ils allaient remonter en voiture, quand Auguste dit à son tour:

—Et le numéro?

—Le numéro…. Ah! le numéro, je ne le sais pas.

Du coup, le mari déclara qu'il aimait mieux y renoncer. Trublot faisait des efforts pour se souvenir; il y avait dîné une fois, là-bas, derrière le Luxembourg; mais il ne pouvait se rappeler si ça se trouvait dans le bout de la rue, à droite ou à gauche. Ce qu'il connaissait bien, c'était la porte; oh! il aurait dit tout de suite: «La voilà!» Alors, l'oncle eut encore une idée: il le pria de les accompagner, malgré les protestations d'Auguste, qui déclarait ne plus vouloir déranger personne et qui parlait de rentrer chez lui. Trublot, du reste, refusait, l'air contraint. Non, il ne retournerait pas dans cette baraque. Et il évita de donner la vraie raison, une aventure stupéfiante, une gifle à toute volée qu'il avait reçue de la nouvelle cuisinière de Clarisse, comme il allait un soir la pincer, devant son fourneau. Comprenait-on ça? une gifle pour une politesse, histoire simplement de lier connaissance! Jamais ça ne lui était arrivé, il en restait étourdi.

—Non, non, dit-il en cherchant une excuse, je ne remets pas les pieds dans une maison où l'on s'embête…. Vous savez que Clarisse est devenue assommante, et mauvaise comme la gale, et plus bourgeoise que les bourgeoises! Avec ça, elle a pris sa famille, depuis que son père est mort, toute une tribu de camelots, la mère, deux soeurs, un grand voyou de frère, jusqu'à une tante infirme, vous savez de ces têtes qui vendent des polichinelles sur les trottoirs…. Ce que Duveyrier a l'air malheureux et sale, là dedans!

Et il raconta que le jour de pluie où le conseiller avait retrouvé Clarisse sous une porte, elle s'était fâchée la première, en lui reprochant avec des larmes de ne jamais l'avoir respectée. Oui, elle avait quitté la rue de la Cerisaie, exaspérée par une souffrance de dignité personnelle, longtemps contenue. Pourquoi retirait-il sa décoration, quand il venait chez elle? croyait-il donc qu'elle l'aurait salie, sa décoration? Elle voulait bien se remettre avec lui, mais avant tout il allait lui jurer sur l'honneur qu'il garderait sa décoration, car elle tenait à son estime, elle entendait ne plus être blessée ainsi à chaque instant. Et Duveyrier avait juré, déconcerté par cette querelle, repris tout entier, troublé et attendri: elle avait raison, il lui trouvait l'âme haute.

—Il n'ôte plus son ruban, ajouta Trublot. Je crois qu'elle le fait coucher avec. Ça la flatte devant sa famille, cette fille…. D'ailleurs, comme le gros Payan lui avait déjà croqué ses vingt-cinq mille francs de meubles, elle s'en est fait acheter cette fois pour trente mille. Oh! c'est fini, elle le tient par terre, sous son pied, le nez dans ses jupes. Faut-il qu'un homme aime le veau crevé!

—Allons, je pars, puisque monsieur Trublot ne peut venir, dit Auguste, dont ces histoires augmentaient les ennuis.

Mais alors Trublot déclara qu'il les accompagnait tout de même; seulement, il ne monterait pas, il leur indiquerait la porte. Et, après être allé prendre son chapeau et donner un prétexte, il les rejoignit dans le fiacre.

—Rue d'Assas, dit-il au cocher. Suivez la rue, je vous arrêterai.

Le cocher jura. Rue d'Assas, ah! malheur! en voilà des paroissiens qui aimaient la promenade! Enfin, on arriverait, quand on arriverait. Le grand cheval blanc fumait sans avancer, le cou cassé dans une salutation douloureuse, à chaque pas.

Cependant, Bachelard racontait déjà sa mésaventure à Trublot. Il avait l'infortune bruyante. Oui, avec ce cochon de Gueulin, une petite délicieuse! Il venait de les trouver en chemise. Mais, à ce point de son récit, il se souvint d'Auguste, affaissé dans un coin de la voiture, sombre et dolent.

—C'est vrai, pardon! murmura-t-il, j'oublie toujours.

Et, s'adressant à Trublot:

—Notre ami a un malheur dans son ménage, et c'est même pour ça que nous courons après Duveyrier…. Oui, il a trouvé cette nuit sa femme….

Il acheva d'un geste, puis ajouta simplement:

—Octave, vous savez bien.

Trublot, d'opinions toujours carrées, allait dire que ça ne le surprenait pas. Seulement, il rattrapa sa phrase, il la remplaça par cette autre, pleine d'une colère dédaigneuse, et dont le mari n'osa lui demander l'explication:

—Quel idiot, cet Octave!

Sur cette appréciation de l'adultère, il y eut un silence. Chacun des trois hommes était enfoncé dans ses réflexions. Le fiacre ne marchait plus. Il semblait rouler depuis des heures sur un pont, lorsque Trublot, sortant le premier de sa rêverie, risqua cette remarque judicieuse:

—Cette voiture ne va pas fort.

Mais rien ne put hâter le trot du cheval, il était onze heures, lorsqu'on arriva rue d'Assas. Et, là, on perdit encore près d'un quart d'heure, car Trublot s'était vanté, il ne connaissait pas la porte. D'abord, il laissa le cocher suivre la rue jusqu'au bout, sans l'arrêter; puis, il la lui fit redescendre, et cela à trois reprises. Auguste, sur ses indications précises, entrait, toutes les dix maisons; mais les concierges répondaient qu'«ils n'avaient pas ça». Enfin, une fruitière lui indiqua la porte. Il monta avec Bachelard, laissant Trublot dans le fiacre.

Ce fut le grand voyou de frère qui ouvrit. Il avait, collée aux lèvres, une cigarette, dont il leur souffla la fumée à la figure, en les introduisant dans le salon. Quand ils demandèrent M. Duveyrier, il se dandina d'un air blagueur, sans répondre. Puis, il disparut, pour aller le chercher peut-être. Au milieu du salon, en satin bleu, d'un luxe neuf et déjà taché de graisse, une des soeurs, la plus petite, assise sur le tapis, torchait une casserole apportée de la cuisine; tandis que l'autre, la grande, tapait à poings fermés sur un magnifique piano, dont elle venait de trouver la clef. Toutes les deux, en voyant les messieurs entrer, avaient levé la tête; mais elles ne s'étaient pas interrompues, tapant et torchant au contraire avec plus d'énergie. Cinq minutes se passèrent, personne ne se montrait. Les visiteurs se regardaient, assourdis, lorsque des hurlements, qui partaient d'une pièce voisine, achevèrent de les terrifier: c'était la tante infirme qu'on débarbouillait.

Enfin, une vieille femme, madame Bocquet, la mère de Clarisse, passa la tête par l'entrebâillement d'une porte, vêtue d'une robe si sale, qu'elle n'osait se faire voir.

—Ces messieurs désirent? demanda-t-elle.

—Mais monsieur Duveyrier! cria l'oncle perdant patience. Nous l'avons dit au domestique…. Annoncez monsieur Auguste Vabre et monsieur Narcisse Bachelard.

Madame Bocquet avait refermé la porte. Maintenant, l'aînée des soeurs, montée sur le tabouret, tapait des coudes, et la petite, pour avoir le gratin, raclait la casserole avec une fourchette de fer. Cinq minutes s'écoulèrent encore. Puis, au milieu de ce tapage, qui ne semblait pas la gêner, Clarisse parut.

—Ah! c'est vous! dit-elle à Bachelard, sans même regarder Auguste.

L'oncle restait ahuri. Il ne l'aurait pas reconnue, tant elle engraissait. La grande diablesse, d'une maigreur de gamin, frisée comme un caniche, tournait à la petite mère, empâtée, avec des bandeaux luisant de pommade. Du reste, elle ne lui laissa pas le temps de trouver une parole, elle lui dit brutalement qu'elle n'avait pas besoin chez elle d'un cancanier de son espèce, qui allait raconter des horreurs à Alphonse; oui, parfaitement, il l'avait accusée de coucher avec les amis d'Alphonse, de les ramasser derrière son dos, à la pelle; et il ne pouvait pas dire non, car elle le tenait d'Alphonse lui-même.

—Vous savez, mon vieux, ajouta-t-elle, si vous venez pour godailler, vous pouvez prendre la porte…. C'est fini, la vie d'autrefois. A présent, je veux qu'on me respecte.

Et elle étala sa passion du comme il faut, grandie, tournée à l'idée fixe. Elle avait ainsi chassé un à un les invités de son amant, prise de véritables accès de rigorisme, défendant de fumer, voulant être appelée madame, exigeant des visites. Son ancienne drôlerie de surface et d'emprunt s'en était allée; et elle ne gardait que l'exagération de son rôle de grande dame, qui parfois crevait en gros mots et en gestes canailles. Peu à peu, la solitude se faisait de nouveau autour de Duveyrier: plus d'intérieur amusant, un coin de bourgeoisie féroce, où il retrouvait tous les ennuis de son ménage, dans de l'ordure et du vacarme. Comme disait Trublot, on ne s'embêtait pas davantage rue de Choiseul, et c'était moins sale.

—Nous ne venons pas pour vous, répondit Bachelard qui se remettait, habitué aux réceptions vives de ces dames. Il faut que nous parlions à Duveyrier.

Alors, Clarisse regarda l'autre monsieur. Elle crut reconnaître un huissier, sachant qu'Alphonse commençait à se mettre dans de vilains draps.

—Oh! après tout, je m'en moque, dit-elle. Vous pouvez bien le prendre et le garder…. Pour le plaisir que j'ai à lui soigner ses boutons!

Elle ne se donnait même plus la peine de cacher son dégoût, certaine d'ailleurs que ses cruautés l'attachaient à elle davantage.

Et, ouvrant une porte:

—Allons! viens tout de même, puisque ces messieurs s'obstinent.

Duveyrier, qui semblait attendre derrière la porte, entra et leur serra la main, en tâchant de sourire. Il n'avait plus son air jeune d'autrefois, quand il passait la soirée chez elle, rue de la Cerisaie; une lassitude l'accablait, il était morne et diminué, avec des tressaillements, comme si des choses, derrière lui, l'inquiétaient.

Clarisse restait pour entendre. Bachelard, qui ne voulait pas parler devant elle, invita le conseiller à déjeuner.

—Acceptez donc, monsieur Vabre a besoin de vous. Madame sera assez bonne pour permettre….

Mais celle-ci s'était aperçu enfin que sa soeur cadette tapait sur le piano, et elle lui allongeait des claques, elle la flanquait à la porte, giflant et poussant dehors par la même occasion la plus petite, avec sa casserole. Ce fut un sabbat infernal. La tante infirme, à côté, se remit à hurler, croyant qu'on venait la battre.

—Entends-tu, ma mignonne, murmura Duveyrier, ces messieurs m'invitent.

Elle ne l'écoutait pas, elle tâtait l'instrument avec une tendresse effrayée. Depuis un mois, elle apprenait le piano. C'était le rêve inavoué de toute sa vie, une ambition lointaine dont la réalisation seule devait la sacrer femme du monde. S'étant assurée qu'il n'y avait rien de cassé, elle allait retenir son amant pour lui être simplement désagréable, lorsque madame Bocquet montra une seconde fois la tête, en cachant sa jupe.

—Ton maître de piano, dit-elle.

Du coup, Clarisse, changeant d'idée, cria à Duveyrier:

—C'est ça, fiche-moi le camp!… Je déjeunerai avec Théodore. Nous n'avons pas besoin de toi.

Le maître de piano, Théodore, était un Belge, à large face rose. Elle s'assit tout de suite devant l'instrument; et il lui posait les doigts sur les touches, il les frottait pour les déraidir. Un instant, Duveyrier hésita, visiblement très contrarié. Mais ces messieurs l'attendaient, il alla mettre ses bottes. Quand il revint, elle pataugeait dans des gammes, en déchaînant une tempête de notes fausses, dont Auguste et Bachelard étaient malades. Pourtant, lui, que le Mozart et le Beethoven de sa femme rendaient fou, s'arrêta une minute derrière sa maîtresse, parut goûter les sons, malgré les contractions nerveuses de son visage; et, se tournant vers les deux autres, il murmura:

—Elle a des dispositions étonnantes.

Après l'avoir baisée sur les cheveux, il se retira discrètement, il la laissa avec Théodore. Dans l'antichambre, le grand voyou de frère lui demanda, de son air blagueur, vingt sous pour du tabac. Puis, comme, en descendant l'escalier, Bachelard s'étonnait de sa conversion aux charmes du piano, il jura ne l'avoir jamais détesté, il parla de l'idéal, dit combien les simples gammes de Clarisse lui remuaient l'âme, cédant à son continuel besoin de mettre des petites fleurs bleues, dans ses gros appétits de mâle.

En bas, Trublot avait donné un cigare au cocher, dont il écoutait l'histoire avec le plus vif intérêt. L'oncle voulut absolument aller déjeuner chez Foyot; c'était l'heure, et l'on causerait mieux en mangeant. Puis, quand le fiacre fut parvenu à démarrer une fois encore, il mit au courant Duveyrier, qui devint très grave.

Le malaise d'Auguste paraissait avoir augmenté chez Clarisse, où il n'avait pas prononcé une parole; et, maintenant, brisé par cette promenade interminable, la tête prise tout entière et lourde de migraine, il s'abandonnait.

Lorsque le conseiller le questionna sur ce qu'il comptait faire, il ouvrit les yeux, il resta un moment plein d'angoisse, puis il répéta sa phrase:

—Me battre, parbleu!

Seulement, sa voix mollissait, et il ajouta en refermant les paupières, comme pour demander qu'on le laissât tranquille:

—A moins que vous ne trouviez autre chose.

Alors, dans les cahots laborieux du fiacre, ces messieurs tinrent un grand conseil. Duveyrier, ainsi que Bachelard, jugeait le duel indispensable; il s'en montrait fort ému, à cause du sang, dont il voyait un flot noir salir l'escalier de son immeuble; mais l'honneur le voulait, et l'on ne transigeait pas avec l'honneur. Trublot avait des idées plus larges: c'était trop bête, de mettre son honneur dans ce qu'il appelait par propreté la fragilité d'une femme. Aussi Auguste l'approuvait-il d'un mouvement las des paupières, outré à la fin de la rage belliqueuse des deux autres, dont le rôle pourtant aurait dû être tout de conciliation. Malgré sa fatigue, il fut forcé de raconter une fois encore la scène de la nuit, la gifle qu'il avait donnée, puis la gifle qu'il avait reçue; et bientôt l'adultère disparut, la discussion porta uniquement sur ces deux gifles: on les commenta, on les analysa, pour tâcher d'y trouver une solution satisfaisante.

—En voilà des raffinements! finit par dire Trublot avec mépris. S'ils se sont giflés tous les deux, eh bien! ils sont quittes.

Duveyrier et Bachelard se regardèrent, ébranlés. Mais on arrivait au restaurant, et l'oncle déclara qu'on allait bien déjeuner d'abord. Ça leur éclaircirait les idées. Il les invitait, il commanda un déjeuner copieux, avec des plats et des vins extravagants, qui les retinrent trois heures dans un cabinet. On ne parla pas une fois du duel. Dès les hors-d'oeuvre, la conversation étant forcément tombée sur les femmes, Fifi et Clarisse furent tout le temps expliquées, retournées, épluchées. Bachelard, maintenant, mettait les torts de son côté, pour ne pas avoir l'air, devant le conseiller, d'être lâché salement; tandis que celui-ci, prenant sa revanche du soir où l'oncle l'avait vu pleurer, au milieu de l'appartement vide, rue de la Cerisaie, mentait sur son bonheur, au point d'y croire et de s'attendrir lui-même. Devant eux, Auguste, que sa névralgie empêchait de manger et de boire, semblait les écouter, un coude sur la table, les yeux troubles. Au dessert, Trublot se rappela le cocher, oublié en bas; il lui fit porter le reste des plats et le fond des bouteilles, plein de sympathie; car, disait-il, il avait, à certains détails, flairé un ancien prêtre. Trois heures sonnèrent. Duveyrier se plaignait d'être assesseur dans la prochaine session de la cour d'assises; Bachelard, très ivre, crachait de côté, sur le pantalon de Trublot, qui ne s'en apercevait pas; et la journée se serait achevée là, au milieu des liqueurs, si Auguste ne s'était éveillé comme en sursaut.

—Alors, qu'est-ce qu'on fait? demanda-t-il.

—Eh bien! mon petit, répondit l'oncle qui le tutoya, si tu veux, nous allons te tirer gentiment d'affaire…. C'est imbécile, tu ne peux pas te battre.

Personne ne parut surpris de cette conclusion. Duveyrier approuvait de la tête. L'oncle continua:

—Je vais monter avec monsieur chez ton particulier, et l'animal te fera des excuses, ou je ne m'appelle plus Bachelard…. Rien qu'à me voir, il canera, justement parce que ma place n'est pas chez lui. Moi, je me fiche du monde!

Auguste lui serra la main; mais il n'eut pas même l'air soulagé, tant ses douleurs de tête devenaient insupportables. Enfin, on quitta le cabinet. Au bord du trottoir, le cocher déjeunait encore, dans le fiacre; et il dut secouer les miettes, complètement ivre, tapant en frère sur le ventre de Trublot. Seulement, le cheval, qui, lui, n'avait rien pris, refusa de marcher, avec un branle désespéré de la tête. On le poussa, il finit par descendre la rue de Tournon, comme s'il roulait. Quatre heures étaient sonnées, lorsqu'il s'arrêta rue de Choiseul. Auguste avait gardé le fiacre sept heures. Trublot, resté dedans, déclara qu'il le prenait pour lui et qu'il y attendait Bachelard, auquel il voulait offrir à dîner.

—Vrai! tu y as mis le temps! dit à son frère Théophile, qui s'était précipité. Je te croyais mort.

Et, dès que ces messieurs furent entrés dans le magasin, il raconta sa journée. Depuis neuf heures, il espionnait la maison. Mais rien n'y bougeait. A deux heures, Valérie était allée aux Tuileries avec leur fils Camille. Puis, vers trois heures et demie, il avait vu sortir Octave. Et rien autre, on ne remuait même pas chez les Josserand, à ce point que Saturnin, qui cherchait sa soeur sous les meubles, étant monté la demander, madame Josserand, pour se débarrasser de lui sans doute, lui avait fermé la porte au nez, en disant que Berthe n'était pas chez eux. Depuis ce moment, le fou rôdait, les dents serrées.

—C'est bon, dit Bachelard, nous allons attendre ce monsieur. Nous le verrons rentrer d'ici.

Auguste, la tête perdue, faisait des efforts pour rester debout. Alors, Duveyrier lui conseilla de se mettre au lit. Il n'y avait pas d'autre remède contre la migraine.

—Montez donc, nous n'avons plus besoin de vous. On vous fera connaître le résultat…. Mon cher, les émotions ne vous valent rien.

Et le mari monta se coucher.

A cinq heures, les deux autres attendaient encore Octave. Celui-ci, d'abord sans but, désireux simplement de prendre l'air et d'oublier les catastrophes de la nuit, avait passé devant le Bonheur des Dames, où il s'était arrêté pour saluer madame Hédouin, en grand deuil, debout sur la porte; et, comme il lui apprenait sa sortie de chez les Vabre, elle lui avait demandé tranquillement pourquoi il ne rentrerait pas chez elle. Ça s'était fait tout de suite, sans y penser. Quand il l'eut saluée de nouveau, après avoir promis de venir dès le lendemain, il continua sa flânerie, plein d'un vague regret. Toujours le hasard dérangeait ses calculs. Des projets l'absorbaient, il battait le quartier depuis une heure, lorsque, en levant la tête, il s'aperçut qu'il avait enfilé le couloir obscur du passage Saint-Roch. Devant lui, dans l'angle le plus noir, à la porte d'un garni louche, Valérie prenait congé d'un monsieur très barbu. Elle rougit, se sauva, poussa la porte rembourrée de l'église; puis, se voyant suivie par le jeune homme qui souriait, elle préféra l'attendre sous le porche, où ils se mirent à causer, très cordialement.

—Vous me fuyez, dit-il. Vous êtes donc fâchée contre moi?

—Fâchée? répondit-elle, pourquoi serais-je fâchée?… Ah! ils peuvent se manger entre eux, s'ils veulent, ça m'est bien égal!

Elle parlait de sa famille. Et, tout de suite, elle soulagea son ancienne rancune contre Berthe, d'abord par des allusions, tâtant le jeune homme; puis, quand elle le sentit sourdement las de sa maîtresse, encore exaspéré du drame de la nuit, elle ne se gêna plus, elle vida son coeur. Dire que cette femme l'avait accusée de se vendre, elle qui n'acceptait jamais un sou, pas même un cadeau! Si pourtant, des fleurs parfois, des bouquets de violettes. Et, maintenant, on savait laquelle des deux se vendait. Elle le lui avait prédit, qu'on verrait un jour ce qu'il faudrait y mettre, pour l'avoir.

—Hein? demanda-t-elle, ça vous a coûté plus cher qu'un bouquet de violettes.

—Oui, oui, murmura-t-il lâchement.

A son tour, il laissa échapper des choses désagréables sur Berthe, la disant méchante, la trouvant même trop grasse, comme s'il se vengeait des ennuis qu'elle lui causait. Toute la journée, il avait attendu les témoins du mari, et il allait rentrer pour s'assurer encore si personne n'était venu: une aventure stupide, un duel qu'elle aurait pu lui éviter. Il finit par conter leur rendez-vous si bête, leur querelle, puis l'arrivée d'Auguste, avant qu'ils se fussent seulement fait une caresse.

—Sur ce que j'ai de plus sacré, dit-il, il n'y avait pas encore eu ça entre nous!

Valérie riait, très animée. Elle glissait à l'intimité tendre de ces confidences, se rapprochait d'Octave comme d'une amie qui savait tout. Par moments, une dévote sortant de l'église, les dérangeait; puis, la porte retombait doucement, et ils se retrouvaient seuls, dans le tambour de drap vert, comme au fond d'un asile discret et religieux.

—J'ignore pourquoi je vis avec ces gens-là, reprit-elle en revenant à sa famille. Oh! sans doute, je ne suis pas sans reproche de mon côté. Mais, franchement, je ne puis avoir de remords, tant ils me touchent peu…. Et si je vous avouais pourtant combien l'amour m'ennuie!

—Voyons, pas tant que ça! dit gaiement Octave. On est des fois moins bête que nous, hier…. Il y a des moments heureux.

Alors, elle se confessa. Ce n'était point encore la haine de son mari, la continuelle fièvre dont il grelottait, dans une impuissance et une éternelle pleurnicherie de petit garçon, qui l'avait poussée à se mal conduire, six mois après son mariage; non, elle faisait ça sans le vouloir souvent, uniquement parce qu'il lui venait dans la tête des choses dont elle n'aurait pu expliquer le pourquoi. Tout se cassait, elle tombait malade, elle se serait tuée. Alors, comme rien ne la retenait, autant cette culbute-là qu'une autre.

—Bien vrai, jamais de bons moments? demanda de nouveau Octave, que ce point seul semblait intéresser.

—Enfin, jamais ce qu'on raconte, répondit-elle. Je vous le jure!

Il la regarda avec une sympathie pleine d'apitoiement. Pour rien, et sans joie: ça ne valait sûrement pas la peine qu'elle se donnait, dans ses continuelles peurs d'une surprise. Et il éprouvait surtout un soulagement d'amour-propre, car il souffrait toujours au fond de son ancien dédain. Voilà donc pourquoi elle s'était refusée, un soir! Il lui en parla.

—Vous vous rappelez, après une crise?

—Oui. Vous ne me déplaisiez pas, mais j'en avais si peu envie!… Et, tenez! ça vaut mieux, nous nous détesterions à cette heure.

Elle lui donnait sa petite main gantée. Il la serra, en répétant:

—Vous avez raison, ça vaut mieux…. Décidément, on n'aime bien que les femmes qu'on n'a pas eues.

C'était une grande douceur. Ils restèrent un instant la main dans la main, attendris. Puis, sans ajouter une parole, ils poussèrent la porte rembourrée de l'église, où elle avait laissé son fils Camille, à la garde de la loueuse de chaises. L'enfant s'était endormi. Elle le fit agenouiller, s'agenouilla un instant elle-même, la tête entre les mains, comme abîmée au fond d'une ardente prière. Et elle se relevait, lorsque l'abbé Mauduit, qui sortait d'un confessionnal, la salua d'un paternel sourire.

Octave avait traversé simplement l'église. Quand il rentra chez lui, toute la maison fut remuée. Trublot seul, qui rêvait dans le fiacre, ne le vit pas. Des fournisseurs, sur leurs portes, le regardèrent gravement. Le papetier, en face, promenait encore les yeux le long de la façade, comme pour en fouiller les pierres; mais le charbonnier et la fruitière étaient déjà calmés, le quartier retombait à sa dignité froide. Sous la porte, au passage d'Octave, Lisa, en train de bavarder avec Adèle, dut se contenter de le dévisager; et toutes deux se remirent à se plaindre de la cherté de la volaille, sous l'oeil sévère de M. Gourd, qui salua le jeune homme. Enfin, celui-ci montait, lorsque madame Juzeur, aux aguets depuis le matin, entr'ouvrit sa porte, lui saisit les mains, l'attira dans son antichambre, où elle le baisa sur le front, en murmurant:

—Pauvre enfant!… Allez, je ne vous retiens pas. Revenez causer, quand tout sera fini.

Et il était à peine rentré, que Duveyrier et Bachelard se présentèrent. D'abord, stupéfait de voir l'oncle, il voulut leur donner les noms de deux de ses amis. Mais ces messieurs, sans répondre, parlèrent de leur âge et lui firent un sermon sur son inconduite. Puis, comme, au courant de la conversation, il annonçait son intention de quitter la maison au plus tôt, tous deux déclarèrent solennellement que cette preuve de tact leur suffisait. Il y avait eu assez de scandale, il était temps de faire aux honnêtes gens le sacrifice de ses passions. Duveyrier accepta le congé séance tenante et se retira, taudis que Bachelard, derrière son dos, invitait le jeune homme à dîner pour le soir.

—Hein? je compte sur vous. Nous sommes en noce, Trublot nous attend en bas…. Moi, je me fiche d'Éléonore. Mais je ne veux pas la voir et je file devant, pour qu'on ne nous rencontre pas ensemble.

Il descendit. Cinq minutes plus tard, Octave, ravi du dénouement de l'aventure, le rejoignait. Il se glissa dans le fiacre, et le mélancolique cheval qui venait de promener le mari pendant sept heures, les traîna en boitant jusqu'à un restaurant des Halles, où l'on mangeait des tripes étonnantes.

Duveyrier avait retrouvé Théophile au fond du magasin. Valérie rentrait à peine, et tous trois causaient, lorsque Clotilde elle-même arriva, de retour d'un concert. Elle y était d'ailleurs allée bien tranquille, certaine, disait-elle, d'une solution satisfaisante pour tout le monde. Puis, il y eut un silence, un embarras entre les deux ménages. Théophile, du reste, pris d'un accès de toux abominable, crachait ses dents. Comme tous avaient intérêt à se réconcilier, ils finirent par profiter de l'émotion où les jetait les nouveaux ennuis de la famille. Les deux femmes s'embrassèrent, Duveyrier jura à Théophile que la succession du père Vabre le ruinait, et il promit pourtant de l'indemniser, en lui abandonnant ses loyers pendant trois ans.

—Il faut aller rassurer ce pauvre Auguste, fit enfin remarquer le conseiller.

Il montait, lorsque des cris terribles d'animal qu'on égorge partirent de la chambre à coucher. C'était Saturnin qui, armé de son couteau de cuisine, avait pénétré jusqu'à l'alcôve, en étouffant le bruit de ses pas. Et là, les yeux rouges comme des braises, la bouche écumeuse, il venait de se jeter sur Auguste.

—Dis, où l'as-tu fourrée? criait-il. Rends-la-moi, ou je te saigne comme un cochon!

Le mari, tiré en sursaut de sa somnolence douloureuse, voulut fuir. Mais le fou, avec la force de l'idée fixe, l'avait empoigné par un pan de sa chemise; et, le recouchant, lui posant le cou au bord du lit, au-dessus d'une cuvette qui se trouvait là, il le maintenait dans la position d'une bête à l'abattoir.

—Hein? ça y est, cette fois…. Je te saigne, je te saigne comme un cochon!

Heureusement, on arrivait et on put dégager la victime. Il fallut enfermer Saturnin, pris de folie furieuse. Deux heures plus tard, le commissaire, averti, le faisait conduire pour la seconde fois à l'asile des Moulineaux, avec le consentement de la famille. Mais le pauvre Auguste restait grelottant. Il disait à Duveyrier, qui lui annonçait l'arrangement pris avec Octave:

—Non, j'aurais mieux aimé me battre. On ne peut pas se défendre contre un fou…. Quelle rage a-t-il donc de vouloir me saigner, ce brigand, parce que sa soeur m'a fait cocu! Ah! j'en ai assez, mon ami, j'en ai assez, parole d'honneur!

XVI

Dans la matinée du mercredi, lorsque Marie avait amené Berthe à madame Josserand, celle-ci, suffoquée par une aventure dont elle sentait son orgueil atteint, était restée toute pâle, sans une parole.

Elle prit la main de sa fille avec la brutalité d'une sous-maîtresse qui jette au cabinet noir une élève coupable; et elle la conduisit à la chambre d'Hortense, l'y poussa, en disant enfin:

—Cachez-vous, ne paraissez plus…. Vous tueriez votre père.

Hortense, qui se débarbouillait, fut stupéfaite. Rouge de honte, Berthe s'était jetée sur le lit défait, en sanglotant. Elle s'attendait à une explication immédiate et violente; elle avait préparé toute une défense, décidée à crier elle aussi, dès que sa mère irait trop loin; et cette rudesse muette, cette façon de la traiter en petite fille qui a mangé un pot de confiture, la laissait sans force, la ramenait à ses terreurs d'enfant, aux larmes qu'elle répandait jadis dans les coins, avec de grands serments d'obéissance.

—Qu'y a-t-il? qu'as-tu donc fait? demandait sa soeur, dont l'étonnement grandissait, en la voyant couverte d'un vieux châle, prêté par Marie. Est-ce que ce pauvre Auguste est tombé malade à Lyon?

Mais Berthe ne voulait pas répondre. Non, plus tard: c'étaient des choses qu'elle ne pouvait dire; et elle suppliait Hortense de s'en aller, de lui abandonner la chambre, où du moins elle pleurerait en paix. La journée se passa de la sorte. M. Josserand était parti à son bureau, sans se douter de rien; puis, quand il revint le soir, Berthe demeura cachée encore. Comme elle avait refusé toute nourriture, elle finit par manger avidement le petit dîner qu'Adèle lui servit en secret. La bonne était restée à la regarder, et devant son appétit:

—Ne vous faites donc pas de bile, prenez des forces…. Allez, la maison est bien calme. Tant que de tués et de blessés, il n'y a personne de mort.

—Ah! dit la jeune femme.

Elle interrogea Adèle, qui, longuement, conta la journée entière, le duel manqué, ce qu'avait dit monsieur Auguste, ce qu'avaient fait les Duveyrier et les Vabre. Elle l'écoutait, elle se sentait renaître, dévorant, redemandant du pain. En vérité, elle était trop bête de tant se chagriner, lorsque les autres paraissaient consolés déjà!

Aussi, vers dix heures, comme Hortense venait la rejoindre, l'accueillit-elle gaiement, les yeux secs. Et, étouffant leurs rires, elles s'amusèrent, quand elle voulut essayer un peignoir de sa soeur, qui lui était trop étroit: sa gorge, que le mariage avait gonflée, crevait l'étoffe. N'importe, en tirant sur les boutons, elle le mettrait le lendemain. Toutes deux se croyaient revenues à leur jeunesse, au fond de cette chambre, où elles avaient vécu des années côte à côte. Cela les attendrissait et les rapprochait, dans une affection qu'elles n'éprouvaient plus depuis longtemps. Elles durent coucher ensemble, car madame Josserand s'était débarrassée de l'ancien petit lit de Berthe. Lorsqu'elles furent allongées l'une près de l'autre, la bougie éteinte, les yeux grands ouverts sur les ténèbres, elles causèrent, ne pouvant dormir.

—Alors, tu ne veux pas me raconter? demanda de nouveau Hortense.

—Mais, ma chérie, répondit Berthe, tu n'es pas mariée, je ne peux pas…. C'est une explication que j'ai eue avec Auguste. Tu entends, il est revenu….

Et, comme elle s'interrompait, sa soeur reprit avec impatience:

—Va donc! va donc! En voilà des affaires! Mon Dieu! à mon âge, je me doute bien!

Alors, Berthe se confessa; d'abord en cherchant les mots, puis en lâchant tout, parlant d'Octave, parlant d'Auguste. Hortense, sur le dos, dans le noir, l'écoutait, et elle ne jetait plus que de courtes phrases, pour la questionner ou donner son opinion: «Ensuite, qu'est-ce qu'il t'a dit?… Et toi, qu'est-ce que tu as éprouvé?… Tiens! c'est drôle, je n'aimerais pas ça!… Ah! vraiment, ça se passe de la sorte!» Minuit, puis une heure, puis deux heures sonnèrent: elles remuaient toujours cette histoire, les membres peu à peu brûlés par les draps, prises d'insomnie. Berthe, dans cette demi-hallucination, oubliait sa soeur, en arrivait à penser tout haut, soulageant son coeur et sa chair des confidences les plus délicates.

—Oh! moi, avec Verdier, ce sera bien simple, déclara Hortense brusquement.
Je ferai comme il voudra.

Au nom de Verdier, Berthe eut un mouvement de surprise. Elle croyait le mariage rompu, car la femme avec laquelle il habitait depuis quinze années, venait d'avoir un enfant, juste au moment où il était sur le point de la lâcher.

—Tu comptes donc l'épouser quand même? demanda-t-elle.

—Tiens! pourquoi pas?… J'ai fait la bêtise de trop attendre. Mais l'enfant va mourir. C'est une fille, elle est toute scrofuleuse.

Et, crachant le mot de maîtresse, dans un dégoût, elle montra sa haine d'honnête bourgeoise à marier, contre cette créature qui vivait depuis si longtemps avec un homme. Une manoeuvre, pas davantage, son petit enfant! oui, un prétexte qu'elle avait inventé, lorsqu'elle s'était aperçu que Verdier, après lui avoir acheté des chemises pour ne pas la renvoyer nue, voulait l'habituer à une séparation prochaine, en découchant de plus en plus fréquemment! Enfin, on verrait, on attendrait.

—Pauvre femme! laissa échapper Berthe.

—Comment! pauvre femme! cria Hortense avec aigreur. On voit que tu as des choses à te faire pardonner, toi aussi!

Tout de suite, elle regretta cette cruauté, elle prit sa soeur dans ses bras, l'embrassa, lui jura qu'elle ne l'avait pas dit exprès. Et elles se turent. Mais elles ne dormaient pas, elles continuaient l'histoire, les yeux grands ouverts sur les ténèbres.

Le lendemain matin, M. Josserand éprouva un malaise. Jusqu'à deux heures de la nuit, il s'était encore entêté à faire des bandes, malgré un accablement, une diminution lente de ses forces, dont il se plaignait depuis quelques mois. Il se leva pourtant, s'habilla; mais, au moment de partir pour son bureau, il se sentit si épuisé, qu'il envoya un commissionnaire avec une lettre, voulant prévenir les frères Bernheim de son indisposition.

La famille allait prendre son café au lait. C'était un déjeuner fait sans nappe, dans la salle à manger encore grasse du dîner de la veille. Ces dames venaient en camisole, trempées d'eau, les cheveux simplement relevés. En voyant son mari rester, madame Josserand avait résolu de ne pas cacher Berthe davantage, ennuyée déjà de tout ce mystère, redoutant du reste, à chaque minute, de voir Auguste monter faire une scène.

—Comment! tu déjeunes! qu'y a-t-il donc? dit le père très surpris, quand il aperçut sa fille, les yeux gros de sommeil, la gorge écrasée dans le peignoir trop étroit d'Hortense.

—Mon mari m'a écrit qu'il restait à Lyon, répondit-elle, et j'ai eu l'idée de passer la journée avec vous.

C'était un mensonge arrangé entre les deux soeurs. Madame Josserand, qui gardait sa raideur de sous-maîtresse, ne le démentit pas. Mais le père examinait Berthe, troublé, averti d'un malheur; et, l'histoire lui semblant singulière, il allait demander comment le magasin marcherait sans elle, lorsqu'elle vint l'embrasser sur les deux joues, de son air gai et câlin d'autrefois.

—Bien vrai? tu ne me caches rien? murmura-t-il.

—Quelle idée! pourquoi veux-tu que je te cache quelque chose?

Madame Josserand se permit simplement de hausser les épaules. A quoi bon tant de précautions? pour gagner une heure peut-être, ça ne valait pas la peine: il faudrait toujours que le père reçût le coup. Cependant, le déjeuner fut joyeux. M. Josserand, ravi de se retrouver entre ses deux filles, se croyait encore aux jours anciens, lorsqu'elles l'égayaient, à peine éveillées, avec leurs rêves de gamines. Elles gardaient pour lui leur bonne odeur de jeunesse, les coudes sur la table, trempant leurs tartines, riant la bouche pleine. Et tout le passé achevait de renaître, quand il voyait en face d'elles le visage rigide de leur mère, énorme et débordante dans une vieille robe de soie verte, qu'elle finissait d'user le matin, sans corset.

Mais une scène fâcheuse gâta le déjeuner. Tout d'un coup, madame Josserand interpella la bonne.

—Qu'est-ce que vous mangez donc?

Depuis un instant, elle la surveillait. Adèle, en savates, tournait lourdement autour de la table.

—Rien, madame, répondit-elle.

—Comment! rien!… Vous mâchez, je ne suis pas aveugle. Tenez! vous en avez encore plein les dents. Oh! vous aurez beau vous creuser les joues, ça se voit tout de même…. Et c'est dans votre poche, n'est-ce pas? ce que vous mangez.

Adèle se troubla, voulut reculer. Mais madame Josserand l'avait saisie par la jupe.

—Voilà un quart d'heure que je vous vois sortir des choses de là dedans et vous les fourrer sous le nez, en les cachant dans le creux de votre main…. C'est donc bien bon? Montrez un peu.

Elle fouilla à son tour et retira une poignée de pruneaux cuits. Du jus coulait encore.

—Qu'est-ce que c'est que ça? cria-t-elle furieusement.

—Des pruneaux, madame, dit la bonne, qui, se voyant découverte, devenait insolente.

—Ah! vous mangez mes pruneaux! C'est donc ça qu'ils filent si vite et qu'ils ne reparaissent plus sur la table!… S'il est possible, des pruneaux! dans une poche!

Et elle l'accusa de boire aussi son vinaigre. Tout disparaissait; on ne pouvait laisser traîner une pomme de terre, sans être certain de ne plus la retrouver.

—Vous êtes un gouffre, ma fille.

—Donnez-moi de quoi manger, répliqua carrément Adèle, je ne dirai rien à vos pommes de terre.

Ce fut le comble. Madame Josserand se leva, majestueuse, terrible.

—Taisez-vous, répondeuse!… Oh! je sais, ce sont les autres bonnes qui vous gâtent. Dès qu'il y a, dans une maison, une bête qui débarque de sa province, il faut que les coquines de tous les étages la mettent au courant d'un tas d'horreurs…. Vous n'allez plus à la messe, et vous volez, maintenant!

Adèle, la tête montée en effet par Lisa et par Julie, ne céda pas.

—Quand j'étais une bête, comme vous dites, fallait pas abuser…. C'est fini.

—Sortez, je vous chasse! cria madame Josserand, la main tendue vers la porte, dans un geste tragique.

Elle s'assit, secouée, pendant que la bonne, sans se presser, traînait ses savates et avalait encore un pruneau, avant de retourner dans sa cuisine. On la chassait ainsi une fois par semaine; ça ne l'émotionnait plus. Autour de la table, il y eut un silence pénible. Hortense finit par dire que ça n'avançait à rien, de toujours la flanquer dehors, pour toujours la garder ensuite. Sans doute elle volait et elle devenait insolente; mais autant celle-là qu'une autre, car elle consentait à les servir au moins, tandis qu'une autre ne les tolérerait pas huit jours, même avec l'agrément de boire le vinaigre et de fourrer les pruneaux dans sa poche.

Le déjeuner, cependant, s'acheva dans une intimité attendrie. M. Josserand, très ému, parla de ce pauvre Saturnin qui s'était fait reconduire là-bas, la veille, pendant son absence; et il croyait à un accès de folie furieuse, au milieu du magasin, car on lui avait conté cette histoire. Ensuite, comme il se plaignait de ne plus voir Léon, madame Josserand, redevenue muette, déclara sèchement qu'elle l'attendait le jour même; peut-être viendrait-il déjeuner. Depuis une semaine, le jeune homme avait rompu avec madame Dambreville, qui, pour tenir sa promesse, voulait le marier à une veuve, sèche et noire; mais lui entendait épouser une nièce de M. Dambreville, une créole très riche et d'une beauté éclatante, débarquée au mois de septembre chez son oncle, après avoir perdu son père, mort aux Antilles. Et il y avait eu des scènes terribles entre les deux amants, madame Dambreville refusait sa nièce à Léon, brûlée de jalousie, ne pouvant se résigner devant cette fleur adorable de jeunesse.

—Où en est le mariage? demanda M. Josserand avec discrétion.

D'abord, la mère répondit en phrases expurgées, à cause d'Hortense. Maintenant, elle était aux pieds de son fils, un garçon qui réussissait; et même elle le jetait parfois à la face du père, en disant que, Dieu merci! celui-là tenait d'elle et qu'il ne laisserait pas sa femme sans souliers. Peu à peu, elle s'échauffa.

—Enfin, il en a assez! C'est bon un moment, ça ne lui a pas été nuisible. Mais, si la tante ne donne pas la nièce, bonsoir! il lui coupe les vivres…. Moi, je l'approuve.

Hortense, par décence, se mit à boire son café, en affectant de disparaître derrière le bol; tandis que Berthe, qui pouvait tout entendre désormais, avait une légère moue de répugnance pour les succès de son frère. La famille allait se lever de table, et M. Josserand, ragaillardi, se sentant beaucoup mieux, parlait de se rendre quand même à son bureau, lorsque Adèle apporta une carte. La personne attendait au salon.

—Comment, c'est elle! à cette heure-ci! s'écria madame Josserand. Et moi qui n'ai pas de corset!… Tant pis! il faut que je lui dise ses vérités!

C'était justement madame Dambreville. Le père et les deux filles restèrent alors à causer dans la salle à manger, pendant que la mère se dirigeait vers le salon. Devant la porte, avant de la pousser, elle examina d'un oeil inquiet sa vieille robe de soie verte, tâcha de la boutonner, l'éplucha des fils ramassés sur les parquets; et elle fit rentrer d'une tape sa gorge débordante.

—Vous m'excusez, chère madame, dit la visiteuse avec un sourire. Je passais, j'ai voulu avoir de vos nouvelles.

Elle était sanglée, coiffée, collée, dans une toilette d'une correction parfaite, et elle avait l'aisance d'une femme aimable, montée pour donner le bonjour à une amie. Seulement, son sourire tremblait, on sentait derrière ses grâces mondaines une angoisse affreuse, dont frissonnait tout son être. Elle parla d'abord de mille choses, évita de prononcer le nom de Léon, puis sortit lentement de sa poche une lettre de lui, qu'elle venait de recevoir.

—Oh! une lettre, une lettre, murmura-t-elle, la voix changée, gagnée par les larmes. Qu'a-t-il donc contre moi, chère madame? Le voilà qui ne veut plus remettre les pieds chez nous!

Et sa main fiévreuse tendait la lettre, qui remuait. Madame Josserand la prit, la lut froidement. C'était une rupture, en trois lignes d'une concision cruelle.

—Mon Dieu! dit-elle en la lui rendant, Léon n'a peut-être pas tort….

Mais, tout de suite, madame Dambreville vanta la veuve, une femme de trente-cinq ans à peine, du plus grand mérite, suffisamment riche, qui ferait un ministre de son mari, tant elle était active. Enfin, elle tenait ses promesses, elle trouvait pour Léon un beau parti: qu'avait-il à se fâcher? Et, sans attendre une réponse, se décidant dans un tressaillement nerveux, elle nomma Raymonde, sa nièce. Vraiment, était-ce possible? une gamine de seize ans, une sauvage qui ne savait rien de l'existence!

—Pourquoi pas? répétait madame Josserand à chaque interrogation, pourquoi pas, s'il l'aime?

Non! non! il ne l'aimait pas, il ne pouvait pas l'aimer! Madame Dambreville se débattait, s'abandonnait.

—Voyons, cria-t-elle, je ne lui demande qu'un peu de gratitude…. C'est moi qui l'ai fait, c'est grâce à moi qu'il est auditeur, et il trouvera sa nomination de maître des requêtes dans la corbeille…. Madame, je vous en supplie, dites-lui qu'il revienne, dites-lui qu'il me fasse ce plaisir. Je m'adresse à son coeur, à votre coeur de mère, oui, à tout ce que vous avez de noble….

Elle joignit les mains, ses paroles se brisaient. Il y eut un silence, toutes deux restaient face à face. Et, brusquement, elle éclata en gros sanglots, vaincue, emportée, bégayant:

—Pas avec Raymonde, oh! non, pas avec Raymonde!

C'était une rage d'amour, le cri d'une femme qui refuse de vieillir, qui se cramponne au dernier homme, dans la crise ardente du retour d'âge. Elle avait saisi les mains de madame Josserand, elle les trempait de larmes, avouant tout à la mère, s'humiliant devant elle, répétant qu'elle seule pouvait agir sur son fils, jurant un dévouement de servante, si elle le lui rendait. Sans doute, elle n'était pas venue pour dire ces choses; elle se promettait, au contraire, de ne rien laisser deviner; mais son coeur crevait, il n'y avait pas de sa faute.

—Taisez-vous, ma chère, vous me faites honte, répondait madame Josserand, l'air fâché. J'ai des filles qui peuvent vous entendre…. Moi, je ne sais rien, je ne veux rien savoir. Si vous avez des affaires avec mon fils, arrangez-vous ensemble. Jamais je n'accepterai un rôle équivoque.

Pourtant, elle l'accabla de conseils. A son âge, on devait se résigner. Dieu lui serait d'un grand secours. Mais il fallait qu'elle livrât sa nièce, si elle voulait offrir au ciel son sacrifice comme une expiation. Du reste, la veuve ne convenait pas du tout à Léon, qui avait besoin d'une femme de visage aimable, pour donner des dîners. Et elle parla de son fils avec admiration, flattée dans son orgueil, le détaillant, le montrant digne des plus jolies personnes.

—Songez donc, chère amie, qu'il n'a pas trente ans. Je serais désolée de vous désobliger, mais vous pourriez être sa mère…. Oh! il sait ce qu'il vous doit, et je suis moi-même pénétrée de reconnaissance. Vous resterez son bon ange. Seulement, quand c'est fini, c'est fini. Vous n'espériez peut-être pas le garder toujours!

Et, comme la malheureuse refusait d'entendre raison, voulait le ravoir simplement, tout de suite, la mère se fâcha.

—Eh! madame, allez vous promener à la fin! Je suis trop bonne d'y mettre de la complaisance…. Il ne veut plus, cet enfant! ça s'explique. Regardez-vous donc! C'est moi, maintenant, qui le rappellerais au devoir, s'il cédait encore à vos exigences; car, je vous le demande, quel intérêt ça peut-il avoir pour vous deux, désormais?… Justement, il va venir, et si vous avez compté sur moi….

De toutes ces paroles, madame Dambreville n'entendit que la dernière phrase. Depuis huit jours, elle poursuivait Léon, sans parvenir à le voir. Son visage s'éclaira, elle jeta ce cri de son coeur:

—S'il doit venir, je reste!

Dès lors, elle s'installa, s'alourdit comme une masse dans un fauteuil, les regards fixés sur le vide, ne répondant plus, avec l'obstination d'une bête qui ne cédera pas, même sous les coups. Madame Josserand, désolée d'avoir trop parlé, exaspérée de cette borne tombée dans son salon, et qu'elle n'osait pourtant pousser dehors, finit par la laisser seule. D'ailleurs, un bruit venu de la salle à manger l'inquiétait: elle croyait reconnaître la voix d'Auguste.

—Parole d'honneur! madame, on n'a jamais vu ça! dit-elle en refermant violemment la porte. C'est de la dernière indiscrétion!

En effet, Auguste était monté pour avoir avec les parents de sa femme l'explication dont il méditait les termes depuis la veille. M. Josserand, de plus en plus gaillard, et détourné décidément du bureau par une pensée de débauche, proposait une promenade à ses filles, lorsque Adèle vint annoncer le mari de madame Berthe. Ce fut un effarement. La jeune femme avait pâli.

—Comment! ton mari? dit le père. Mais il était à Lyon!… Ah! vous mentiez! Il y a un malheur, voilà deux jours que je le sens.

Et, comme elle se levait, il la retint.

—Parle, vous vous êtes encore disputés? pour l'argent, n'est-ce pas? Hein? peut-être à cause de la dot, des dix mille francs que nous ne lui avons pas payés?

—Oui, oui, c'est ça, balbutia Berthe, qui se dégagea et qui s'enfuit.

Hortense, elle aussi, s'était levée. Elle rejoignit sa soeur en courant, toutes deux se réfugièrent dans sa chambre. Leurs jupons envolés avaient laissé un frisson de panique, le père se trouva brusquement seul devant la table, au milieu de la salle à manger silencieuse. Tout son malaise lui remontait au visage, une pâleur terreuse, une lassitude désespérée de la vie. L'heure qu'il redoutait, qu'il attendait avec une honte pleine d'angoisse, était arrivée: son gendre allait parler de l'assurance; et lui, devrait avouer l'expédient de malhonnête homme auquel il avait consenti.

—Entrez, entrez, mon cher Auguste, dit-il la voix étranglée. Berthe vient de m'avouer la querelle. Je ne suis pas très bien portant, et l'on me gâte…. Vous me voyez désespéré de ne pouvoir vous donner cet argent. Ma faute a été de promettre, je le sais….

Il continua péniblement, de l'air d'un coupable qui fait des aveux. Auguste l'écoutait, surpris. Il s'était renseigné, il connaissait la cuisine louche de l'assurance; mais il n'aurait point osé réclamer le versement des dix mille francs, de peur que la terrible madame Josserand ne l'envoyât d'abord au tombeau du père Vabre toucher ses dix mille francs, à lui. Toutefois, puisqu'on lui en parlait, il partit de là. C'était un premier grief.

—Oui, monsieur, je sais tout, vous m'avez absolument fichu dedans, avec vos histoires. Ce me serait encore égal, de ne pas avoir l'argent; mais c'est l'hypocrisie qui m'exaspère! Pourquoi cette complication d'une assurance qui n'existait pas? Pourquoi se donner des airs de tendresse et de sensibilité, en offrant d'avancer des sommes que vous disiez ne pouvoir toucher que trois ans plus tard. Et vous n'aviez pas un sou!… Une telle façon d'agir porte un nom dans tous les pays.

M. Josserand ouvrit la bouche pour crier: «Ce n'est pas moi, ce sont eux!» Mais il gardait une pudeur de la famille, il baissa la tête, acceptant la vilaine action. Auguste continuait:

—D'ailleurs, tout le monde était contre moi, Duveyrier s'est encore conduit là comme un pas grand'chose, avec son gredin de notaire; car je demandais qu'on mît l'assurance dans le contrat, à titre de garantie, et l'on m'a imposé silence…. Si j'avais exigé cela, pourtant, vous commettiez un faux. Oui, monsieur, un faux!

Très pâle, le père s'était levé à cette accusation, et il allait répondre, offrir son travail, acheter le bonheur de sa fille de toute l'existence qu'il lui restait à vivre, lorsque madame Josserand, jetée hors d'elle par l'entêtement de madame Dambreville, ne faisant plus attention à sa vieille robe de soie verte dont sa gorge courroucée achevait de crever le corsage, entra comme dans un coup de vent.

—Hein? quoi? cria-t-elle, qui parle de faux? C'est monsieur?… Allez d'abord au Père-Lachaise, monsieur, pour voir si la caisse de votre père est ouverte!

Auguste s'y attendait, mais il n'en fut pas moins horriblement vexé. Du reste, elle ajoutait, la tête haute, écrasante d'aplomb:

—Nous les avons, vos dix mille francs. Oui, ils sont là, dans un tiroir…. Mais nous ne vous les donnerons que lorsque monsieur Vabre sera revenu vous donner les vôtres…. En voilà une famille! un père joueur qui nous fiche tous dedans, et un beau-frère voleur qui colle la succession dans sa poche!

—Voleur! voleur! bégaya Auguste, poussé à bout, les voleurs sont ici, madame!

Tous deux, le visage enflammé, s'étaient plantés l'un devant l'autre. M. Josserand, que ces violences brisaient, les sépara. Il les suppliait d'être calmes; et, secoué d'un tremblement, il fut obligé de s'asseoir.

—En tous cas, reprit le gendre après un silence, je ne veux pas de salope dans mon ménage…. Gardez votre argent et gardez votre fille. J'étais monté pour vous dire ça.

—Vous changez de question, fit remarquer tranquillement la mère. C'est bon, nous allons en causer.

Mais le père, sans force pour se lever, les regardait d'un air d'épouvante. Il ne comprenait plus. Que disaient-ils? Quelle était donc la salope? Puis, lorsque, à les entendre, il sut que c'était sa fille, il y eut en lui un déchirement, une plaie ouverte, par où son reste de vie s'en allait. Mon Dieu! il mourrait donc de son enfant? Il serait puni de toutes ses faiblesses, en elle, qu'il n'avait pas su élever? Déjà, l'idée qu'elle vivait endettée, continuellement aux prises avec son mari, lui gâtait sa vieillesse, lui faisait revivre les tourments de sa propre existence. Et voilà, maintenant, qu'elle tombait à l'adultère, à ce dernier degré de vilenie pour une femme, qui révoltait son honnêteté simple de brave homme! Muet, pris d'un grand froid, il écoutait la dispute des deux autres.

—Je vous avais bien dit qu'elle me tromperait! criait Auguste d'un air de triomphe indigné.

—Et je vous ai répondu que vous faisiez tout pour ça! déclarait victorieusement madame Josserand. Oh! je ne donne pas raison à Berthe; c'est idiot, sa machine; et elle ne perdra pas pour attendre, je lui dirai ma façon de voir…. Mais enfin, puisqu'elle n'est pas là, je puis le constater: vous seul êtes coupable.

—Comment! coupable!

—Sans doute, mon cher. Vous ne savez pas prendre les femmes…. Tenez! un exemple. Est-ce que vous daignez seulement venir à mes mardis? Non, vous restez au plus une demi-heure, et trois fois dans la saison. On a beau avoir toujours mal à la tête, on est poli…. Oh! bien sûr, ce n'est pas un grand crime; n'importe, vous voilà jugé, vous manquez de savoir-vivre.

Sa voix sifflait d'une rancune lentement amassée; car, en mariant sa fille, elle avait surtout compté sur son gendre pour meubler son salon. Et il n'amenait personne, il ne venait même pas: c'était la fin d'un de ses rêves, jamais elle ne lutterait contre les choeurs des Duveyrier.

—Du reste, ajouta-t-elle avec ironie, je ne force personne à s'amuser chez moi.

—Le fait est qu'on ne s'y amuse guère, répondit-il, impatienté.

Du coup, elle s'emporta.

—Allons, prodiguez vos insultes!… Sachez, monsieur, que j'aurais tout le beau monde de Paris, si je voulais, et que je n'ai pas attendu après vous pour tenir mon rang!