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Pot-Bouille

Chapter 18: XVII
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About This Book

A young man takes rooms in a Paris apartment building and becomes witness to the private lives of its residents. The narrative interweaves episodes of marriages, flirtations, secret alliances and betrayals to reveal how social ambition and economic pressures shape intimate relations. Through detailed description of household routines and décor it satirizes the gap between outward respectability and private vice, exploring themes of hypocrisy, commodification of marriage, and sexual politics. The ensemble structure maps interconnected households whose compromises and schemes produce moral and emotional corrosion.

Il n'était plus question de Berthe, l'adultère avait disparu dans cette querelle personnelle. M. Josserand les écoutait toujours, comme s'il eût roulé au fond d'un cauchemar. Ce n'était pas possible, sa fille ne pouvait lui faire ce chagrin; et, péniblement, il finit par se lever, il sortit, sans dire une parole, pour aller chercher Berthe. Dès qu'elle serait là, elle se jetterait au cou d'Auguste, on s'expliquerait, on oublierait tout. Il la trouva en train de se disputer avec Hortense, qui la poussait à implorer son mari, ayant assez d'elle déjà, et craignant de partager sa chambre longtemps. La jeune femme résistait; pourtant, elle finit par le suivre. Comme ils rentraient dans la salle à manger, où les bols du déjeuner traînaient encore, madame Josserand criait:

—Non, parole d'honneur! je ne vous plains pas.

En apercevant Berthe, elle se tut, elle retomba dans sa majesté sévère. Auguste avait eu, à la vue de sa femme, un grand geste de protestation, comme pour l'ôter de son chemin.

—Voyons, dit M. Josserand de sa voix douce et tremblante, qu'est-ce que vous avez tous? Je ne sais plus, vous me rendez fou avec vos histoires…. N'est-ce pas? mon enfant, ton mari se trompe. Tu vas lui expliquer…. Il faut avoir un peu pitié des vieux parents. Faites-le pour moi, embrassez-vous.

Berthe, qui aurait embrassé Auguste tout de même, restait gauche, étranglée dans son peignoir, en le voyant se reculer d'un air de répugnance tragique.

—Comment! tu refuses, ma mignonne? continuait le père. Tu dois faire le premier pas…. Et vous, mon cher garçon, encouragez-la, soyez indulgent.

Le mari enfin éclata.

—L'encourager, ah bien!… Je l'ai trouvée en chemise, monsieur! et avec cet homme! Vous moquez-vous de moi, de vouloir que je l'embrasse!… En chemise, monsieur!

M. Josserand restait béant. Puis, il saisit le bras de Berthe.

—Tu ne dis rien, c'est donc vrai?… A genoux, alors!

Mais Auguste avait gagné la porte. Il se sauvait.

—Inutile! ça ne prend plus, vos comédies!… N'essayez pas de me la coller encore sur les épaules, c'est trop d'une fois. Entendez-vous, jamais! j'aimerais mieux plaider. Passez-la à un autre, si elle vous embarrasse. Et, d'ailleurs, vous ne valez pas mieux qu'elle!

Il attendit d'être dans l'antichambre, il se soulagea de ce dernier cri:

—Oui, quand on a fait une garce de sa fille, on ne la fourre pas à un honnête homme!

La porte de l'escalier battit, un profond silence régna. Berthe, machinalement, avait repris sa place devant la table, baissant les yeux, regardant un reste de café, au fond de son bol; tandis que sa mère marchait à grands pas, emportée dans la tempête de ses grosses émotions. Le père, épuisé, avec un visage blême d'agonie, s'était assis tout seul, à l'autre bout de la pièce, contre un mur. Une odeur de beurre rance, du beurre de mauvaise qualité acheté exprès aux Halles, empoisonnait la pièce.

—Maintenant que ce grossier est parti, dit madame Josserand, on peut s'entendre…. Ah! monsieur, voilà les résultats de votre incapacité. Reconnaissez-vous enfin vos torts? croyez-vous qu'on viendrait chercher des querelles pareilles à un des frères Bernheim, à un propriétaire de la cristallerie Saint-Joseph? Non, n'est-ce pas? Si vous m'aviez écouté, si vous aviez mis vos patrons dans votre poche, ce grossier serait à nos genoux, car il ne demande évidemment que de l'argent…. Ayez de l'argent et vous serez considéré, monsieur. Il vaut mieux faire envie que pitié. Quand j'ai eu vingt sous, j'ai toujours dit que j'en avais quarante…. Mais vous, monsieur, vous vous fichez que j'aille les pieds nus, vous avez trompé indignement votre femme et vos filles, en les traînant dans une vie de meurt-de-faim. Oh! ne protestez pas, tous nos malheurs viennent de là!

M. Josserand, les regards éteints, n'avait pas même fait un mouvement. Elle s'était arrêtée, devant lui, avec le besoin enragé d'une scène; puis, le voyant immobile, elle reprit sa marche.

—Oui, oui, jouez le dédain. Vous savez que ça ne m'émeut guère…. Et nous verrons si vous osez encore dire du mal de ma famille, après tout ce qui se passe dans la vôtre. Mais l'oncle Bachelard est un aigle! mais ma soeur est très polie! Tenez, voulez-vous connaître mon opinion? eh bien! mon père ne serait pas mort, que vous l'auriez tué…. Quant au vôtre, de père….

La pâleur de M. Josserand augmentait. Il murmura:

—Je t'en supplie, Éléonore…. Je t'abandonne mon père, je t'abandonne toute ma famille…. Seulement, je t'en supplie, laisse-moi. Je ne me sens pas bien.

Berthe, apitoyée, avait levé la tête.

—Maman, laisse-le, dit-elle.

Alors, se tournant contre sa fille, madame Josserand repartit avec plus de violence.

—Toi, je te gardais, attends un peu!… Oui, depuis hier, j'amasse. Mais, je te préviens, ça déborde, ça déborde…. Avec ce calicot, si c'est possible! Tu as donc perdu toute fierté? Moi, je croyais que tu l'utilisais, que tu étais aimable, juste assez pour lui faire prendre à coeur la rente, en bas; et je t'aidais, je l'encourageais…. Enfin, dis-moi quel intérêt as-tu vu là dedans?

—Aucun, bien sûr, balbutia la jeune femme.

—Pourquoi l'as-tu pris alors? C'était encore plus bête que vilain.

—Tu es drôle, maman: on ne sait jamais, dans cas affaires-là.

Madame Josserand s'était remise à marcher.

—Ah! on ne sait jamais! Eh bien! si, il faut savoir!… Je vous demande un peu, se mal conduire! mais ça n'a pas une ombre de bon sens, c'est ce qui m'exaspère! Est-ce que je t'ai dit de tromper ton mari? est-ce que j'ai trompé ton père, moi? Il est là, questionne-le. Qu'il parle, s'il m'a jamais surprise avec un homme.

Sa marche se ralentissait, devenait majestueuse; et elle donnait, sur son corsage vert, de grandes tapes qui lui rejetaient la gorge sous les bras.

—Rien, pas une faute, pas un oubli, même en pensée. Ma vie est chaste…. Et Dieu sait pourtant si ton père m'en a fait supporter! J'aurais eu toutes les excuses, bien des femmes se seraient payé des vengeances. Mais j'avais du bon sens, ça m'a sauvée…. Aussi, tu le vois, il n'a pas un mot à dire. Il reste là, sur une chaise, sans trouver une raison. J'ai tous les droits, je suis honnête…. Ah! grande cruche, tu ne te doutes pas de ta bêtise!

Et, doctement, elle fit un cours pratique de morale, dans la question de l'adultère. Est-ce que, maintenant, Auguste n'était pas autorisé à la traiter en maître? Elle lui avait fourni une arme terrible. Même s'ils se remettaient ensemble, elle ne pourrait lui chercher la moindre dispute, sans recevoir immédiatement son paquet. Hein? la jolie position! comme elle prendrait de l'agrément, à plier l'échine toujours! C'était fini, elle devait dire adieu aux petits bénéfices qu'elle aurait tirés d'un mari obéissant, des gentillesses et des égards. Non, plutôt vivre honnête, que de ne plus être la maîtresse de crier chez soi!

—Devant Dieu! dit-elle, moi, je jure que je me serais retenue, même si l'empereur m'avait tourmentée!… On y perd trop.

Elle fit quelques pas en silence, parut réfléchir, puis ajouta:

—D'ailleurs, c'est la plus grande des hontes.

M. Josserand la regardait, regardait sa fille, remuant les lèvres sans parler; et tout son être meurtri les conjurait de cesser cette explication cruelle. Mais Berthe, qui pliait devant les violences, restait blessée de la leçon de sa mère. A la fin, elle se révoltait, car elle avait l'inconscience de sa faute, dans son ancienne éducation de fille à marier.

—Dame! dit-elle, en mettant carrément les coudes sur la table, il ne fallait pas me faire épouser un homme que je n'aimais pas…. Maintenant, je le hais, j'en ai pris un autre.

Et elle continua. L'histoire entière de son mariage revenait, dans ses phrases courtes, lâchées par lambeaux: les trois hivers de chasse à l'homme, les garçons de tous poils aux bras desquels on la jetait, les insuccès de cette offre de son corps, sur les trottoirs autorisés des salons bourgeois; puis, ce que les mères enseignent aux filles sans fortune, tout un cours de prostitution décente et permise, les attouchements de la danse, les mains abandonnées derrière une porte, les impudeurs de l'innocence spéculant sur les appétits des niais; puis, le mari fait un beau soir, comme un homme est fait par une gueuse, le mari raccroché sous un rideau, excité et tombant au piège, dans la fièvre de son désir.

—Enfin, il m'embête et je l'embête, déclara-t-elle. Ce n'est pas ma faute, nous ne nous comprenons pas…. Dès le lendemain, il a eu l'air de croire que nous l'avions mis dedans; oui, il était refroidi, désolé, comme les jours où il rate une vente…. Moi, de mon côté, je ne le trouvais guère drôle. Vrai! si le mariage n'offrait pas plus d'agrément! Et c'est parti de là. Tant pis! ça devait arriver, je ne suis pas la plus coupable.

Elle se tut, puis ajouta avec une conviction profonde:

—Ah! maman, comme je te comprends, aujourd'hui!… Tu te rappelles! quand tu nous disais que tu en avais par-dessus la tête.

Madame Josserand, debout devant elle, l'écoutait depuis un instant, dans une stupeur indignée.

—Moi! j'ai dit ça! cria-t-elle.

Mais Berthe, lancée, ne s'arrêtait plus.

—Tu l'as dit vingt fois…. Et, d'ailleurs, j'aurais voulu te voir à ma place. Auguste n'est pas gentil comme papa. Vous vous seriez battus pour l'argent, au bout de huit jours…. C'est celui-là qui t'aurait fait dire tout de suite que les hommes ne sont bons qu'à être fichus dedans!

—Moi! j'ai dit ça! répéta la mère hors d'elle.

Elle s'avança si menaçante sur sa fille, que le père tendit les mains, dans un geste de prière qui demandait grâce. Les éclats de voix des deux femmes le frappaient au coeur, sans relâche; et, à chaque secousse, il sentait la blessure grandir. Des larmes jaillirent de ses yeux, il balbutia:

—Finissez, épargnez-moi.

—Eh! non, c'est épouvantable, reprit madame Josserand d'une voix plus
haute. Voilà que cette malheureuse à présent me prête son dévergondage!
Vous allez voir que ce sera moi bientôt qui aurai trompé son mari….
Alors, c'est ma faute? car, au fond, ça veut dire ça…. C'est ma faute?

Berthe restait les deux coudes sur la table, très pâle, mais résolue.

—Bien sûr que si tu m'avais élevée autrement….

Elle n'acheva pas. A toute volée, sa mère lui allongea une gifle, et si forte, qu'elle la cloua du coup sur la toile cirée. Depuis la veille, elle avait cette gifle dans la main; ça lui démangeait les doigts, comme aux jours lointains où la petite s'oubliait encore en dormant.

—Tiens! cria-t-elle, voilà pour ton éducation!… Ton mari aurait dû t'assommer.

La jeune femme sanglotait, sans se relever, la joue contre le bras. Elle oubliait ses vingt-quatre ans, cette gifle la ramenait aux gifles d'autrefois, à tout un passé d'hypocrisie craintive. Sa résolution de grande personne émancipée se fondait dans une grosse douleur de petite fille.

Mais, à l'entendre pleurer si fort, une émotion terrible s'était emparée du père. Il se levait enfin, éperdu; et il repoussait la mère, en disant:

—Vous voulez donc me tuer toutes les deux…. Dites? faut-il que je me mette à genoux?

Madame Josserand, soulagée, n'ayant rien à ajouter, se retirait dans un royal silence, lorsque, derrière la porte, brusquement ouverte, elle trouva Hortense, l'oreille tendue. Ce fut un nouvel éclat.

—Ah! tu écoutais ces saletés, toi! L'une commet des horreurs, l'autre s'en régale: vous faites la paire! Mais, grand Dieu! qui est-ce qui vous a donc élevées?

Hortense, sans s'émouvoir, entra en disant.

—Je n'avais pas besoin d'écouter, on vous entend du fond de la cuisine. La bonne se tord…. D'ailleurs, je suis d'âge à être mariée, je puis bien savoir.

—Verdier, n'est-ce pas? reprit la mère avec amertume. Voilà les satisfactions que tu me donnes, toi aussi…. Maintenant, tu attends la mort d'un mioche. Tu peux attendre, il est gros et gras, on me l'a dit. C'est bien fait.

Tout un flot de bile avait jauni le visage maigre de la jeune fille. Elle répondit, les dents serrées:

—S'il est gros et gras, Verdier peut le lâcher. Et je le lui ferai lâcher plus tôt qu'on ne pense, pour vous attraper tous…. Oui, oui, je me marierai seule. Ils sont trop solides, les mariages que tu bâcles!

Puis, comme sa mère revenait sur elle:

—Ah! tu sais, on ne me gifle pas, moi!… Prends garde.

Elles se regardèrent fixement, et madame Josserand céda la première, cachant sa retraite sous un air de domination dédaigneuse. Mais le père avait cru à un recommencement de la bataille. Alors, pris entre les trois femmes, lorsqu'il vit cette mère et ces filles, toutes les créatures qu'il avait aimées, finir par se manger entre elles, il sentit un monde crouler sous lui, il s'en alla de son côté, se réfugia au fond de la chambre, comme frappé à mort, et désireux d'y mourir seul. Il répétait au milieu de ses sanglots:

—Je ne peux plus…. je ne peux plus….

La salle à manger retomba dans le silence. Berthe, la joue contre le bras, soulevée encore de longs soupirs nerveux, se calmait. Tranquillement, Hortense s'était assise de l'autre côté de la table, beurrant un reste de rôtie, afin de se remettre. Ensuite, elle désespéra sa soeur par des raisonnements tristes: ça devenait inhabitable chez eux; à sa place, elle préférerait recevoir des gifles de son mari que de sa mère, car c'était plus naturel; elle, d'ailleurs, quand elle aurait épousé Verdier, flanquerait carrément sa mère à la porte, pour ne pas avoir des scènes pareilles dans son ménage. A ce moment, Adèle vint desservir la table; mais Hortense continua, disant qu'on se ferait donner congé, si ça recommençait; et la bonne partagea cette opinion: elle avait dû fermer la fenêtre de la cuisine, parce que déjà Lisa et Julie allongeaient le nez. Du reste, ça lui semblait drôle, elle riait encore; madame Berthe en avait reçu une fameuse; tant que de tués et de blessés, elle était la plus malade. Puis, roulant sa taille épaisse, Adèle eut un mot de profonde philosophie: après tout, la maison s'en fichait, fallait bien vivre, on ne se rappellerait même plus madame et ses deux messieurs, dans huit jours. Hortense, qui l'approuvait d'un hochement de tête, l'interrompit pour se plaindre du beurre, dont elle avait la bouche empestée. Dame! du beurre à vingt-deux sous, ça ne pouvait être que de la poison. Et, comme il laissait au fond des casseroles un résidu infect, la bonne expliquait qu'il n'était pas même économique, lorsqu'un bruit sourd, un lointain ébranlement du plancher, leur fit brusquement prêter l'oreille.

Berthe, inquiète, avait enfin levé la tête.

—Qu'est-ce donc? demanda-t-elle.

—C'est peut-être madame et l'autre dame, dans le salon, dit Adèle.

Madame Josserand venait d'avoir un sursaut de surprise, en traversant le salon. Une femme était là, toute seule.

—Comment! c'est encore vous! cria-t-elle, quand elle eut reconnu madame
Dambreville, qu'elle avait oubliée.

Celle-ci ne bougeait pas. Les querelles de la famille, l'éclat des voix, le battement des portes, semblaient avoir passé sur sa chair, sans qu'elle en eût même senti le souffle. Elle restait immobile, les regards perdus, enfoncée et tassée dans sa rage d'amour. Mais un travail se faisait en elle, les conseils de la mère de Léon la bouleversaient, la décidaient à acheter chèrement quelques restes de bonheur.

—Voyons, reprit avec brutalité madame Josserand, vous ne pouvez pourtant pas coucher ici…. Mon fils m'a écrit, je ne l'attends plus.

Alors, madame Dambreville parla, la bouche empâtée de silence, comme si elle se réveillait.

—Je m'en vais, excusez-moi…. Et vous lui direz de ma part que j'ai réfléchi. Je consens…. Oui, je réfléchirai encore, je lui ferai peut-être épouser cette fille, puisqu'il le faut…. Mais c'est moi qui la lui donne, et je veux qu'il vienne me la demander, à moi, à moi toute seule, entendez-vous!… Oh! qu'il revienne, qu'il revienne!

Sa voix ardente suppliait. Elle ajouta plus bas, de l'air entêté d'une femme qui, après avoir tout sacrifié, se cramponne à une satisfaction dernière:

—Il l'épousera, mais il habitera chez nous…. Autrement rien de fait.
J'aime mieux le perdre.

Et elle s'en alla. Madame Josserand était redevenue charmante. Dans l'antichambre, elle trouva des consolations, elle promit d'envoyer le soir même son fils soumis et tendre, en affirmant qu'il serait enchanté de vivre chez sa belle-maman. Puis, lorsqu'elle eut fermé la porte derrière le dos de madame Dambreville, elle pensa, pleine d'une tendresse apitoyée:

—Pauvre petit! ce qu'elle va lui vendre ça!

Mais, à ce moment, elle entendit aussi le bruit sourd, dont le plancher tremblait. Eh bien? quoi donc? est-ce que la bonne cassait la vaisselle, maintenant? Elle se précipita dans la salle à manger, interpella ses filles.

—Qu'y a-t-il, c'est le sucrier qui est tombé?

—Non, maman…. Nous ne savons pas.

Elle se retournait, elle cherchait Adèle, lorsqu'elle l'aperçut écoutant à la porte de la chambre à coucher.

—Que faites-vous donc? cria-t-elle. On brise tout dans votre cuisine, et vous êtes là, à moucharder monsieur. Oui, oui, on commence par les pruneaux, et on finit par autre chose. Depuis quelque temps, vous avez des allures qui me déplaisent, vous sentez l'homme, ma fille….

La bonne, les yeux écarquillés, la regardait. Elle l'interrompit.

—C'est pas tout ça…. Je crois bien que c'est monsieur qui est tombé, là dedans.

—Mon Dieu! elle a raison, dit Berthe en pâlissant, on aurait dit la chute d'un corps.

Alors, elles pénétrèrent dans la chambre. Devant le lit, M. Josserand gisait, pris de faiblesse; sa tête avait porté sur une chaise, un mince filet de sang coulait de l'oreille droite. La mère, les deux filles, la bonne, l'entourèrent, l'examinèrent. Berthe seule pleurait, reprise des gros sanglots dont la gifle l'avait secouée. Et, quand elles voulurent, à elles quatre, le soulever pour le mettre sur le lit, elles l'entendirent qui murmurait:

—C'est fini…. Elles m'ont tué.

XVII

Des mois se passèrent, le printemps était venu. On parlait, rue de
Choiseul, du prochain mariage d'Octave avec madame Hédouin.

Les choses, pourtant, n'allaient pas si vite. Octave, au Bonheur des Dames, avait repris sa situation, qui chaque jour s'élargissait. Madame Hédouin, depuis la mort de son mari, ne pouvait suffire aux affaires sans cesse croissantes; son oncle, le vieux Deleuze, cloué sur un fauteuil par des rhumatismes, ne s'occupait de rien; et, naturellement, le jeune homme, très actif, travaillé de son besoin de grand commerce, était arrivé en peu de temps à prendre dans la maison une importance décisive. Du reste, encore irrité de ses amours imbéciles avec Berthe, il ne rêvait plus d'utiliser les femmes, il les redoutait même. Le mieux lui semblait de devenir tranquillement l'associé de madame Hédouin, puis de commencer la danse des millions. Aussi, se rappelant son échec ridicule auprès d'elle, la traitait-il en homme, comme elle désirait être traitée.

Dès lors, leurs rapports devinrent très intimes. Ils s'enfermaient pendant des heures, dans le cabinet du fond. Autrefois, quand il s'était juré de la séduire, il avait suivi là toute une tactique, tâchant d'abuser de ses tendresses commerciales, lui effleurant le cou de chiffres murmurés, guettant les recettes heureuses pour profiter de ses abandons. Maintenant, il restait bonhomme, sans calcul, tout à son affaire. Il ne la désirait même plus, bien qu'il gardât le souvenir de son frisson léger, la nuit des noces de Berthe, lorsqu'elle valsait sur sa poitrine. Peut-être l'avait-elle aimé. En tous cas, il valait mieux rester comme ils étaient; car elle le disait avec justesse, la maison demandait beaucoup d'ordre, c'était inepte d'y vouloir des choses qui les auraient dérangés du matin au soir.

Assis tous deux devant l'étroit bureau, ils s'oubliaient souvent, après avoir revu les livres et décidé les commandes. Lui, revenait alors à ses rêves d'agrandissement. Il avait sondé le propriétaire de la maison voisine, qui vendrait volontiers; on donnerait congé au bimbelotier et au marchand d'ombrelles, on établirait un comptoir spécial de soierie. Elle, très grave, écoutait, n'osait se lancer encore. Mais elle concevait pour les facultés commerciales d'Octave une sympathie grandissante, en retrouvant chez lui sa propre volonté, son goût des affaires, le fond sérieux et pratique de son caractère, sous les dehors galants d'un aimable vendeur. Et il montrait, en outre, une flamme, une audace qui lui manquait et qui l'emplissait d'une émotion. C'était la fantaisie dans le commerce, la seule fantaisie qui l'eût jamais troublée. Il devenait son maître.

Enfin, un soir, comme ils demeuraient côte à côte devant des factures, sous la flambée ardente d'un bec de gaz, elle dit lentement:

—Monsieur Octave, j'ai parlé à mon oncle. Il consent, nous achèterons la maison. Seulement….

Il l'interrompit pour crier avec gaieté:

—Les Vabre sont coulés alors!

Elle eut un sourire, elle murmura d'un ton de reproche:

—Vous les détestez donc? Ce n'est pas bien, vous êtes le dernier qui devriez leur souhaiter du mal.

Jamais elle ne lui avait parlé de ses amours avec Berthe. Cette brusque allusion le gêna beaucoup, sans qu'il sût pourquoi. Il rougissait, il balbutiait des explications.

—Non, non, ça ne me regarde pas, reprit-elle toujours souriante et très calme. Pardonnez-moi, ça m'a échappé, je m'étais promis de ne jamais vous en ouvrir la bouche…. Vous êtes jeune. Tant pis pour celles qui veulent bien, n'est-ce pas? C'est aux maris à garder leurs femmes, quand celles-ci ne peuvent se garder toutes seules.

Il éprouva un soulagement, en comprenant qu'elle n'était pas fâchée. Souvent, il avait redouté une froideur de sa part, si elle venait à savoir son ancienne liaison.

—Vous m'avez interrompue, monsieur Octave, recommença-t-elle gravement. J'allais ajouter que, si j'achète la maison voisine et que je double ainsi l'importance de mes affaires, il m'est impossible de rester seule…. Je vais être forcée de me remarier.

Octave resta saisi. Comment! elle avait déjà un mari en vue, et il l'ignorait! Tout de suite, il sentit sa position compromise.

—Mon oncle, continuait-elle, me l'a dit lui-même…. Oh! rien ne presse en ce moment. Je suis en deuil de huit mois, j'attendrai l'automne. Seulement, dans le commerce, il faut bien mettre le coeur de côté et songer aux nécessités de sa situation…. Un homme est absolument nécessaire ici.

Elle discutait cela posément, comme une affaire, et il la regardait, d'une beauté régulière et saine, le visage très blanc sous les ondes correctes de ses bandeaux noirs. Alors, il regretta de ne pas avoir, depuis son veuvage, essayé encore de devenir son amant.

—C'est toujours grave, balbutia-t-il, ça demande réflexion.

Sans doute, elle était de cet avis. Et elle parla de son âge.

—Je suis vieille déjà, j'ai cinq ans de plus que vous, monsieur Octave….

Il l'interrompit, bouleversé, croyant comprendre, lui saisissant les mains, répétant:

—Oh! madame!… oh! madame!

Mais elle s'était levée, elle se dégageait. Puis, elle baissa le gaz.

—Non, c'est assez, aujourd'hui…. Vous avez de très bonnes idées, et il est naturel que je songe à vous pour les mettre à exécution. Seulement, il y a des ennuis, il faut creuser le projet…. Je vous sais très sérieux, au fond. Étudiez ça de votre côté, je l'étudierai du mien. Voilà pourquoi je vous en ai parlé. Nous en recauserons plus tard.

Et les choses en restèrent là, pendant des semaines. Le magasin reprit son train habituel. Comme madame Hédouin gardait près de lui sa paix souriante, sans une allusion à une tendresse possible, il affecta d'abord une tranquillité pareille, il finit par être à son exemple d'une santé heureuse, confiant dans la logique des choses. Elle répétait volontiers que les choses raisonnables arrivaient toutes seules. Aussi n'avait-elle jamais de hâte. Les commérages qui commençaient à circuler sur son intimité avec le jeune homme, ne la touchaient même pas. Ils attendaient.

Rue de Choiseul, la maison entière jurait donc que le mariage était fait. Octave avait quitté sa chambre, pour aller se loger rue Neuve-Saint-Augustin, près du Bonheur des Dames. Il ne fréquentait plus personne, ni les Campardon, ni les Duveyrier, qui étaient outrés du scandale de ses amours. M. Gourd lui-même, quand il le voyait, affectait de ne pas le reconnaître, afin de ne pas avoir à le saluer. Seules, Marie et madame Juzeur, les matins où elles le rencontraient dans le quartier, entraient causer un instant sous une porte: madame Juzeur, qui l'interrogeait passionnément au sujet de madame Hédouin, aurait voulu le décider à venir chez elle, pour parler de ça, gentiment; Marie, désolée, se plaignant d'être de nouveau enceinte, lui disait la stupéfaction de Jules et la colère terrible de ses parents. Puis, quand le bruit de son mariage devint sérieux, Octave fut surpris de recevoir un grand salut de M. Gourd. Campardon, sans se remettre encore, lui envoya à travers la rue un signe de tête cordial; tandis que Duveyrier, en allant un soir acheter des gants, se montra fort aimable. Toute la maison commençait à pardonner.

D'ailleurs, la maison avait retrouvé le train de son honnêteté bourgeoise. Derrière les portes d'acajou, de nouveaux abîmes de vertus se creusaient; le monsieur du troisième venait travailler une nuit par semaine, l'autre madame Campardon passait avec la rigidité de ses principes, les bonnes étalaient des tabliers éclatants de blancheur; et, dans le silence tiède de l'escalier, les pianos seuls, à tous les étages, mettaient les mêmes valses, une musique lointaine et comme religieuse.

Cependant, le malaise de l'adultère persistait, insensible pour les gens sans éducation, mais désagréable aux personnes d'une moralité raffinée. Auguste s'obstinait à ne pas reprendre sa femme, et tant que Berthe demeurerait chez ses parents, le scandale ne serait pas effacé, il en resterait une trace matérielle. Aucun locataire, du reste, ne racontait publiquement la véritable histoire, qui aurait gêné tout le monde; d'un commun accord, sans même s'être entendu on avait décidé que les difficultés entre Auguste et Berthe venaient des dix mille francs, d'une simple querelle d'argent: c'était beaucoup plus propre. On pouvait, dès lors, en parler devant les demoiselles. Les parents paieraient-ils ou ne paieraient-ils pas? et le drame devenait tout simple, car pas un habitant du quartier ne s'étonnait ni ne s'indignait, à l'idée qu'une question d'argent pût déchaîner des gifles dans un ménage. Au fond, il est vrai, cette convention de bonne compagnie n'empêchait pas les choses d'être; et la maison, malgré son calme devant le malheur, souffrait cruellement dans sa dignité.

C'était Duveyrier surtout, comme propriétaire, qui portait le poids de cette infortune imméritée et persistante. Depuis quelque temps, Clarisse le torturait à un tel point, qu'il revenait parfois pleurer chez sa femme. Mais le scandale de l'adultère l'avait aussi frappé au coeur; il voyait, disait-il, les passants regarder sa maison de haut en bas, cette maison que son beau-père et lui s'étaient plu à orner de toutes les vertus domestiques; et ça ne pouvait durer, il parlait de purifier l'immeuble, pour son honneur personnel. Aussi, au nom de la décence publique, poussait-il Auguste à une réconciliation. Malheureusement, celui-ci résistait, entretenu dans sa rage par Théophile et Valérie, qui s'installaient définitivement à la caisse, enchantés de la débâcle. Alors, comme les affaires de Lyon tournaient mal, et que le magasin de soierie périclitait faute d'avances, Duveyrier avait conçu une idée pratique. Les Josserand devaient souhaiter ardemment se débarrasser de leur fille: il fallait offrir de la reprendre, mais à la condition qu'ils paieraient la dot de cinquante mille francs. Peut-être, sur leurs instances, l'oncle Bachelard finirait-il par donner la somme. Auguste, d'abord, avait refusé violemment d'entrer dans cette combinaison; à cent mille francs, il serait encore volé. Puis, très inquiet pour ses échéances d'avril, il s'était rendu aux raisons du conseiller, qui plaidait la cause de la morale et qui parlait uniquement d'une bonne action à faire.

Lorsqu'on fut d'accord, Clotilde choisit l'abbé Mauduit comme négociateur. C'était délicat, un prêtre pouvait seul intervenir, sans se compromettre. L'abbé, justement, éprouvait un grand chagrin des catastrophes déplorables qui s'abattaient sur une des maisons les plus intéressantes de sa paroisse; et il avait déjà offert ses conseils, son expérience, son autorité, pour mettre fin à un scandale dont les ennemis de la religion auraient pu se réjouir. Cependant, lorsque Clotilde lui parla de la dot, en le priant d'aller porter les conditions d'Auguste aux Josserand, il baissa la tête, il garda un silence douloureux.

—C'est de l'argent dû que mon frère réclame, répétait la jeune femme. Comprenez bien que ce n'est pas un marché…. D'ailleurs, mon frère s'obstine.

—Il le faut, j'irai, dit enfin le prêtre.

Chez les Josserand, on attendait de jour en jour la proposition. Sans doute, Valérie avait parlé, les locataires discutaient le cas: étaient-ils dans la gêne au point de garder leur fille? trouveraient-ils les cinquante mille francs pour s'en débarrasser? Depuis que la question se posait, madame Josserand ne dérageait plus. Eh quoi! après avoir eu tant de peine à marier une première fois Berthe, voilà qu'il fallait la marier encore! Rien n'était fait, on redemandait une dot, les ennuis d'argent allaient recommencer! Jamais une mère n'avait eu à renouveler ainsi de pareils travaux. Et tout cela par la faute de cette grande cruche, qui poussait la stupidité jusqu'à oublier ses devoirs! La maison devenait un enfer, Berthe y endurait une continuelle torture, car sa soeur Hortense elle-même, furieuse de ne plus coucher seule, ne prononçait pas une phrase, sans y glisser une allusion blessante. On en arrivait à lui reprocher ses repas. Quand on avait un mari quelque part, c'était drôle tout de même de rogner les plats de ses parents, déjà trop petits. Alors, la jeune femme, désespérée, sanglotait dans les coins, se traitant de lâche, ne se trouvant pas le courage de descendre se jeter aux pieds d'Auguste et de lui crier: «Tiens! bats-moi, je ne puis pas être plus malheureuse!» M. Josserand seul se montrait tendre pour sa fille. Mais il se mourait des fautes et des larmes de cette enfant, il agonisait des cruautés de la famille, en congé illimité, presque toujours au lit. Le docteur Juillerat qui le soignait, parlait d'une décomposition de sang: c'était une usure de l'être entier, où tous les organes se prenaient, les uns après les autres.

—Lorsque tu auras fait mourir ton père de chagrin, tu seras contente, n'est-ce pas? criait la mère.

Et Berthe n'osait même plus entrer dans la chambre du malade. Dès que le père et la fille se voyaient, ils pleuraient tous les deux, ils se faisaient du mal.

Enfin, madame Josserand prit un grand parti: elle invita l'oncle Bachelard, résignée à s'humilier une fois encore. Elle aurait donné les cinquante mille francs de sa poche, si elle les avait eus, pour ne pas garder cette grande fille mariée, dont la présence déshonorait ses mardis. Puis elle venait d'apprendre des choses monstrueuses sur l'oncle, et s'il n'était pas gentil, elle voulait lui dire une bonne fois sa façon de penser.

Bachelard, à table, se conduisit d'une façon particulièrement malpropre. Il était arrivé dans un état d'ivresse avancé; car, depuis la perte de Fifi, il tombait aux écarts des grandes passions. Heureusement, madame Josserand n'avait invité personne, par crainte d'être déconsidérée. Au dessert, il s'endormit en racontant des histoires embrouillées de noceur gâteux, et il fallut le réveiller pour le mener dans la chambre de M. Josserand. Toute une mise en scène y était préparée, afin d'agir sur sa sensibilité de vieil ivrogne: devant le lit du père, se trouvaient deux fauteuils, l'un pour la mère, l'autre pour l'oncle. Berthe et Hortense se tiendraient debout. On verrait un peu si l'oncle oserait mentir une fois encore à ses promesses, en face d'un mourant, dans une chambre si triste, qu'une lampe fumeuse éclairait mal.

—Narcisse, dit madame Josserand, la situation est grave….

Et, d'une voix lente et solennelle, elle expliqua cette situation, le malheur regrettable de sa fille, la vénalité révoltante du mari, la résolution pénible où elle était de donner les cinquante mille francs, pour faire cesser le scandale qui couvrait la famille de honte. Puis, sévèrement:

—Souviens-toi de ce que tu as promis, Narcisse…. Le soir du contrat, tu t'es encore frappé la poitrine, en jurant que Berthe pouvait compter sur le coeur de son oncle. Eh bien! où est-il, ce coeur? le moment est venu de le montrer…. Monsieur Josserand, joignez-vous à moi, indiquez-lui son devoir, si votre état de faiblesse vous le permet.

Malgré sa profonde répugnance, le père murmura, par tendresse pour sa fille:

—C'est la vérité, vous avez promis, Bachelard. Voyons, avant que je m'en aille, faites-moi donc le plaisir de vous conduire proprement.

Mais, Berthe et Hortense, dans l'espérance d'attendrir l'oncle, lui avaient versé trop souvent à boire. Il était dans un tel état, qu'on ne pouvait même plus abuser de lui.

—Hein? quoi? bégaya-t-il, sans avoir besoin d'exagérer son ivresse. Jamais promettre…. Comprends pas du tout. Répète un peu, Éléonore.

Celle-ci recommença, le fit embrasser par Berthe qui pleurait, le supplia au nom de la santé de son mari, lui prouva qu'en donnant les cinquante mille francs, il remplissait un devoir sacré. Puis, comme il se rendormait, sans avoir l'air d'être affecté le moins du monde par la vue du malade et de cette chambre douloureuse, elle éclata brusquement en paroles violentes.

—Tiens! Narcisse, il y a trop longtemps que ça dure, tu es une canaille!… Je connais toutes tes cochonneries. Tu viens de marier ta maîtresse à Gueulin, et tu leur as donné cinquante mille francs, juste la somme que tu nous avais promise…. Ah! c'est propre, le petit Gueulin joue là dedans un joli rôle! Et toi, tu es plus sale encore, tu nous retires le pain de la bouche, tu prostitues ta fortune, oui! tu la prostitues, en nous volant pour cette catin un argent qui nous appartenait!

Jamais elle ne s'était soulagée à ce point. Hortense, gênée, dut s'occuper de la potion de son père, afin d'avoir un maintien. Celui-ci, dont cette scène enfiévrait le mal, s'agitait sur l'oreiller, répétait d'une voix tremblante:

—Je t'en prie, Éléonore, tais-toi, il ne donnera rien…. Si tu veux lui dire des choses, emmène-le, pour que je ne vous entende pas.

Berthe de son côté, pleurait plus fort, se joignait à son père.

—Assez, maman, fais plaisir à papa…. Mon Dieu! suis-je malheureuse d'être la cause de toutes ces disputes! J'aime mieux m'en aller, j'irai mourir quelque part.

Alors, madame Josserand posa carrément la question à l'oncle.

—Veux-tu, oui ou non, donner les cinquante mille francs, pour que ta nièce marche le front haut?

Effaré, il s'attardait dans des explications.

—Écoute un peu, j'ai trouvé Gueulin et Fifi ensemble. Quoi faire? il a bien fallu les marier…. Ce n'est pas ma faute.

—Veux-tu, oui ou non, donner la dot que tu as promise? répéta-t-elle furieusement.

Il vacillait, son ivresse s'aggravait au point qu'il ne trouvait plus les mots.

—Peux pas, parole d'honneur!… Ruiné complètement. Autrement, tout de suite…. Le coeur sur la main, tu le sais….

Elle l'interrompit d'un geste terrible, elle déclara:

—C'est bon, je vais réunir un conseil de famille et te faire interdire.
Quand les oncles deviennent gâteux, on les met à l'hôpital.

Du coup, l'oncle fut pris d'une grosse émotion. Il regarda la chambre, la trouva sinistre, avec sa maigre lampe; il regarda le mourant qui, soutenu par ses filles, avalait une cuillerée d'un liquide noirâtre; et son coeur creva, il sanglota en accusant sa soeur de ne l'avoir jamais compris. Pourtant, il était déjà bien assez malheureux de la trahison de Gueulin. On le savait très sensible, on avait tort de l'inviter à dîner, pour l'attrister ensuite. Enfin, à la place des cinquante mille francs, il offrit tout le sang de ses veines.

Madame Josserand, épuisée, l'abandonnait, lorsque la bonne annonça le docteur Juillerat et l'abbé Mauduit. Ils s'étaient rencontrés sur le palier, ils entrèrent ensemble. Le docteur trouva M. Josserand beaucoup plus mal, encore sous le coup de la scène où il avait dû jouer un rôle. Lorsque, de son côté, l'abbé voulut emmener madame Josserand dans le salon, ayant, disait-il, une communication à lui faire, celle-ci flaira de quelle part il venait et répondit avec majesté qu'elle était en famille et qu'elle pouvait tout entendre; le docteur lui-même ne serait pas de trop, car un médecin était, lui aussi, un confesseur.

—Madame, dit alors le prêtre avec une douceur un peu gênée, voyez dans ma démarche l'ardent désir de réconcilier deux familles….

Il parla du pardon de Dieu, appuya sur la joie qu'il éprouverait à rassurer les coeurs honnêtes, en faisant cesser une situation intolérable. Il appelait Berthe malheureuse enfant, ce qui la mit de nouveau en larmes; et tout cela avec une telle paternité, en termes si choisis, qu'Hortense n'eut pas besoin de sortir. Cependant, il dut en arriver aux cinquante mille francs: les époux semblaient ne plus avoir qu'à s'embrasser, lorsqu'il posa la condition formelle de la dot.

—Monsieur l'abbé, permettez-moi de vous interrompre, dit madame Josserand. Nous sommes très touchés de vos efforts. Mais jamais, entendez-vous! jamais, nous ne trafiquerons avec l'honneur de notre fille…. Des gens qui se sont déjà réconciliés sur le dos de cette enfant! Oh! je sais tout, ils étaient à couteaux tirés, et maintenant ils ne se quittent plus, ils nous mangent du matin au soir…. Non, monsieur l'abbé, un marché serait une honte….

—Il me semble pourtant, madame…, hasarda le prêtre.

Elle lui couvrit la voix, elle continua superbement:

—Tenez! mon frère est là. Vous pouvez l'interroger…. il me répétait encore tout à l'heure: «Éléonore, je t'apporte les cinquante mille francs, arrange ce fâcheux malentendu.» Eh bien! monsieur l'abbé, demandez-lui quelle a été ma réponse…. Lève-toi, Narcisse. Dis la vérité.

L'oncle s'était déjà rendormi sur un fauteuil, au fond de la chambre. Il se remua, il lâcha des mots sans suite. Puis, comme sa soeur insistait, il mit la main sur son coeur, en bégayant:

—Quand le devoir parle, on doit marcher…. La famille avant tout.

—Vous l'entendez! cria madame Josserand, d'un air de triomphe. Pas d'argent, c'est ignoble!… Répétez bien à ces gens que nous ne mourons pas, nous autres, pour éviter de payer. La dot est ici, nous l'aurions donnée; mais, du moment qu'on l'exige comme le rachat de notre fille, c'est trop sale…. Qu'Auguste reprenne Berthe d'abord, nous verrons plus tard.

Elle avait élevé la voix, et le docteur qui examinait le malade, dut la faire taire.

—Plus bas, madame! dit-il. Votre mari souffre.

Alors, l'abbé Mauduit, dont la gêne augmentait, s'approcha du lit, trouva de bonnes paroles. Et il se retira, sans revenir sur l'affaire, cachant la confusion d'avoir échoué, sous son aimable sourire, avec un pli de dégoût et de douleur aux lèvres. Comme le docteur s'en allait à son tour, il apprit rudement à madame Josserand que le malade était perdu: les plus grandes précautions devenaient nécessaires, car la moindre émotion pouvait l'emporter. Elle resta saisie, elle passa dans la salle à manger, où ses deux filles et l'oncle rentraient, pour laisser reposer M. Josserand, qui semblait vouloir dormir.

—Berthe, murmura-t-elle, tu viens d'achever ton père. C'est le docteur qui l'a dit.

Et toutes trois s'affligèrent autour de la table, pendant que Bachelard, gagné lui aussi par les larmes, se confectionnait un grog.

Lorsqu'on eut fait connaître à Auguste la réponse des Josserand, il fut repris de fureur contre sa femme, jurant qu'il la repousserait à coups de botte, le jour où elle viendrait demander grâce. Au fond, elle lui manquait, il souffrait d'un vide, il était comme dépaysé, dans les nouveaux ennuis de son abandon, aussi graves que les ennuis du ménage. Rachel, qu'il avait gardée pour blesser Berthe, le volait et le querellait maintenant, avec la tranquille impudence d'une épouse; et il finissait par regretter les petits bénéfices de la vie à deux, les soirées passées à s'ennuyer ensemble, puis les réconciliations coûteuses dans la chaleur des draps. Mais il avait surtout assez de Théophile et de Valérie, installés en bas, occupant le magasin de leur importance. Même il les soupçonnait de s'approprier parfois la monnaie, sans aucune délicatesse. Valérie n'était pas comme Berthe, elle aimait trôner sur la banquette de la caisse; seulement, il crut s'apercevoir qu'elle attirait des hommes, à la face de son imbécile de mari, dont le rhume persistant voilait les yeux de continuelles larmes. Autant Berthe alors. Au moins, elle n'avait jamais fait passer la rue à travers les comptoirs. Enfin, une dernière inquiétude le travaillait: le Bonheur des Dames prospérait, devenait une menace pour sa maison, dont le chiffre d'affaires diminuait de jour en jour. Certes, il ne regrettait pas ce misérable Octave, et cependant il était juste, il lui reconnaissait des facultés hors ligne. Comme tout aurait marché, si l'on s'était mieux entendu! Des regrets attendris le prenaient, il y avait des heures où, malade de solitude, sentant la vie crouler sous lui, il serait monté chez les Josserand leur redemander Berthe, pour rien.

D'ailleurs, Duveyrier ne se décourageait pas, le poussait toujours à une réconciliation, de plus en plus navré de la défaveur morale qu'une telle histoire jetait sur son immeuble. Il affectait même de croire aux paroles de madame Josserand, rapportées par le prêtre: si Auguste reprenait sa femme sans condition, on lui compterait certainement la dot, le lendemain. Puis, comme celui-ci redevenait enragé, devant une affirmation pareille, le conseiller faisait surtout appel à son coeur. Il l'emmenait le long des quais, lorsqu'il se rendait au Palais de Justice; il lui enseignait le pardon des injures d'une voix trempée de larmes, le nourrissait d'une philosophie désolée et lâche, où la seule félicité possible était d'endurer la femme, puisqu'on ne pouvait pas s'en passer.

Duveyrier baissait, inquiétait la rue de Choiseul par la tristesse de sa démarche et la pâleur de son visage, où les taches rouges s'élargissaient, irritées. Un malheur inavouable semblait s'abattre sur lui. C'était Clarisse qui engraissait toujours, qui débordait et le torturait. A mesure qu'elle éclatait d'un embonpoint bourgeois, il la trouvait plus insupportable de belle éducation, de rigorisme distingué. Maintenant, elle lui défendait de la tutoyer en présence de sa famille; et, devant lui, elle se pendait au cou de son maître de piano, se lâchait dans des familiarités, dont il sanglotait. Deux fois, il l'avait surprise avec Théodore, s'était emporté, puis avait demandé son pardon à genoux, acceptant tous les partages. D'ailleurs, continuellement, pour le tenir humble et soumis, elle parlait avec répugnance de ses boutons; même l'idée lui était venue de le passer à une de ses cuisinières, grosse fille accoutumée aux basses besognes; mais la cuisinière n'avait pas voulu de monsieur. Chaque jour, la vie devenait ainsi plus cruelle pour Duveyrier, chez cette maîtresse où il retrouvait son ménage, tombé dans un enfer. La tribu des camelots, la mère, le grand voyou de frère, les deux petites soeurs, jusqu'à la tante infirme, le volaient avec impudence, vivaient de lui ouvertement, au point de vider ses poches la nuit, quand il couchait. Sa situation s'aggravait d'autre part: il était à bout d'argent, il tremblait d'être compromis sur son siège de magistrat; certes, on ne pouvait le destituer; seulement, les jeunes avocats le regardaient d'un air polisson, ce qui le gênait pour rendre la justice. Et, lorsque, chassé par la saleté et le vacarme, pris du dégoût de lui-même, il s'échappait de la rue d'Assas et se réfugiait rue de Choiseul, la froideur haineuse de sa femme achevait de l'accabler. Alors, il perdait la tête, il regardait la Seine en se rendant à l'audience, avec l'idée de s'y jeter, le soir où une dernière souffrance lui en donnerait le courage.

Clotilde avait bien remarqué les attendrissements de son mari, inquiète, courroucée contre cette maîtresse qui n'arrivait même pas à faire le bonheur d'un homme, dans son inconduite. Mais elle était, de son côté, très ennuyée d'une aventure déplorable, dont les conséquences révolutionnaient la maison. Clémence, en remontant un matin chercher un mouchoir, venait de surprendre Hippolyte avec cet avorton de Louise, sur son propre lit; et, depuis lors, elle le giflait dans la cuisine au moindre mot, ce qui détraquait le service. Le pis était que madame ne pouvait fermer les yeux davantage sur la situation illégale de sa femme de chambre et de son maître d'hôtel: les autres bonnes riaient, le scandale se répandait chez les fournisseurs, il fallait absolument les marier ensemble, si elle désirait les garder; et, comme elle continuait à être très contente de Clémence, elle ne songeait plus qu'à ce mariage. La négociation lui semblait si délicate, avec des amoureux qui se rouaient de coups, qu'elle résolut d'en charger encore l'abbé Mauduit, dont le rôle moralisateur paraissait tout indiqué dans la circonstance. Du reste, ses domestiques lui donnaient beaucoup de mal, depuis quelque temps. A la campagne, elle s'était aperçu de la liaison de son grand galopin de Gustave avec Julie; un instant, elle avait voulu renvoyer cette dernière, à regret, car elle aimait sa cuisine; puis, après de sages réflexions, elle l'avait gardée, préférant que le galopin eût une maîtresse chez elle, une fille propre qui ne serait jamais un embarras. Au dehors, on ne sait pas ce qu'un jeune homme peut empoigner, quand il commence trop jeune. Elle les surveillait donc, sans rien dire; et il fallait, maintenant, que les deux autres vinssent l'occuper de leur histoire!

Justement, un matin, madame Duveyrier allait se rendre chez l'abbé Mauduit, lorsque Clémence lui annonça que le prêtre montait l'extrême-onction à M. Josserand. La femme de chambre, après s'être trouvée dans l'escalier, sur le passage du bon Dieu, était rentrée à la cuisine, en s'écriant:

—Je disais bien qu'il reviendrait cette année!

Et, faisant allusion aux catastrophes dont la maison souffrait, elle avait ajouté:

—Ça nous a porté malheur à tous.

Cette fois, le bon Dieu n'arriva pas en retard: c'était un signe excellent pour l'avenir. Madame Duveyrier se hâta d'aller à Saint-Roch, où elle attendit le retour de l'abbé. Il l'écouta, garda un silence triste, puis ne put refuser d'éclairer la femme de chambre et le maître d'hôtel sur l'immoralité de leur situation. D'ailleurs, l'autre histoire l'aurait fait retourner prochainement rue de Choiseul, car le pauvre M. Josserand ne passerait sans doute pas la nuit; et il donna à entendre qu'il voyait là une circonstance cruelle, mais heureuse, pour réconcilier Auguste et Berthe. On tâcherait d'arranger les deux affaires à la fois. Il était grand temps que le ciel voulût bien bénir leurs efforts.

—J'ai prié, madame, dit le prêtre. Dieu triomphera.

En effet, le soir, à sept heures, l'agonie de M. Josserand commençait. Toute la famille se trouvait réunie, sauf l'oncle Bachelard qu'on avait inutilement cherché dans les cafés, et Saturnin qui était toujours enfermé à l'asile des Moulineaux. Léon, dont la maladie de son père retardait fâcheusement le mariage, montrait une douleur digne. Madame Josserand et Hortense avaient du courage. Seule, Berthe sanglotait si fort, que, pour ne pas affecter le malade, elle s'était réfugiée au fond de la cuisine, où Adèle, profitant du désarroi, buvait du vin chaud. D'ailleurs, M. Josserand mourut avec simplicité. Son honnêteté l'étouffait. Il avait passé inutile, il s'en allait, en brave homme las des vilaines choses de la vie, étranglé par la tranquille inconscience des seules créatures qu'il eût aimées. A huit heures, il bégaya le nom de Saturnin, se tourna contre le mur, et s'éteignit.

Personne ne le croyait mort, car on redoutait une agonie terrible. On patienta quelque temps, on le laissait dormir. Lorsqu'on le trouva qui se refroidissait déjà, madame Josserand, au milieu des pleurs, s'emporta contre Hortense, qu'elle avait chargée d'aller chercher Auguste, comptant elle aussi remettre Berthe sur les bras de ce dernier, dans la grosse douleur des derniers moments.

—Tu ne songes donc à rien! disait-elle en s'essuyant les yeux.

—Mais, maman, répondait la jeune fille en larmes, est-ce qu'on pouvait croire que papa finirait si vite!… Tu m'avais dit de descendre prévenir Auguste à neuf heures seulement, pour être sûre de le garder jusqu'à la fin.

La famille, très affligée, trouva dans cette querelle une distraction. C'était encore une affaire manquée, on n'arrivait jamais à rien. Il restait heureusement l'occasion du convoi, pour s'embrasser.

Le convoi parut convenable, bien qu'il fût d'une classe inférieure à celui de M. Vabre. On se passionna d'ailleurs beaucoup moins dans la maison et dans le quartier, car il ne s'agissait plus d'un propriétaire. Le mort était un homme paisible, qui ne troubla même pas le sommeil de madame Juzeur. Marie, sur le point d'accoucher depuis la veille, exprima le seul regret de n'avoir pu aider ces dames à faire la toilette du pauvre monsieur. En bas, madame Gourd se contenta de se lever, au passage du cercueil, et de le saluer du fond de la loge, sans venir jusqu'à la porte. Toute la maison, cependant, alla au cimetière: Duveyrier, Campardon, les Vabre, M. Gourd. On causa du printemps, dont les grandes pluies avaient compromis les récoltes. Campardon s'étonna de la mauvaise mine de Duveyrier; et, comme, en regardant descendre le corps, le conseiller pâlissait, sur le point de se trouver mal, l'architecte murmura:

—Il a senti l'odeur de la terre…. Dieu veuille que la maison ne soit pas décimée davantage!

Il fallut soutenir jusqu'à leur voiture madame Josserand et ses filles. Léon s'empressait, aidé de l'oncle Bachelard, pendant que, l'air gêné, Auguste marchait en arrière. Ce dernier monta dans une autre voiture, avec Duveyrier et Théophile. Clotilde gardait l'abbé Mauduit, qui n'avait pas officié, mais qui était venu au cimetière, voulant donner un témoignage de sympathie à la famille. Les chevaux repartirent plus gaiement; et, tout de suite, elle pria le prêtre de rentrer avec eux, car elle sentait l'heure favorable. Il consentit.

Rue de Choiseul, les trois voitures de deuil déposèrent silencieusement la famille. Théophile rejoignit aussitôt Valérie, restée à surveiller un grand nettoyage, pour profiter de la fermeture du magasin.

—Tu peux faire tes paquets, lui cria-t-il d'une voix furieuse. Ils sont tous à le pousser. Je parie qu'il va lui demander pardon!

Tous, en effet, éprouvaient le pressant besoin d'en finir. Il fallait que le malheur, au moins, fût bon à quelque chose. Auguste, au milieu d'eux, comprenait bien ce qu'ils voulaient; et il était seul, sans force, l'air gêné. Lentement, la famille avait défilé sous la voûte, vêtue de noir. Personne ne parlait. Dans l'escalier, le silence continua, un silence plein d'un sourd travail; tandis que les jupes de crêpe, molles et tristes, montaient les marches. Auguste, pris d'une dernière révolte, était passé le premier, avec l'idée de s'enfermer vivement chez lui; mais, comme il ouvrait sa porte, Clotilde et l'abbé, qui l'avaient suivi, l'arrêtèrent. Derrière eux, Berthe en grand deuil parut sur le palier, accompagnée de sa mère et de sa soeur. Toutes trois avaient les yeux rouges, madame Josserand surtout faisait peine à voir.

—Allons, mon ami, dit simplement le prêtre, gagné par les larmes.

Et cela suffit, Auguste céda tout de suite, voyant qu'il valait mieux se résigner, dans cette occasion honorable. Sa femme pleurait, il pleura aussi, bégayant:

—Entre…. Nous tâcherons de ne pas recommencer.

Alors, la famille s'embrassa. Clotilde félicitait son frère: elle n'attendait pas moins de son coeur. Madame Josserand montrait une satisfaction navrée, en veuve que les bonheurs inespérés ne touchent même plus. Elle associa son pauvre mari à la joie générale.

—Vous faites votre devoir, mon gendre. Celui qui est au ciel vous remercie.

—Entre, répétait Auguste bouleversé.

Mais, attirée par le bruit, Rachel venait de paraître dans l'antichambre; et, devant l'exaspération muette qui pâlissait le visage de cette fille, Berthe eut une courte hésitation. Puis, sévèrement, elle entra, elle disparut avec le noir de son deuil, dans l'ombre de l'appartement, Auguste la suivait, la porte se referma sur eux.

Un grand soupir de soulagement traversa l'escalier, emplit la maison d'allégresse. Les dames serrèrent les mains du prêtre, que Dieu avait exaucé. Au moment où Clotilde l'emmenait, pour arranger l'autre histoire, Duveyrier, resté en arrière avec Léon et Bachelard, arriva péniblement. Il fallut lui expliquer l'issue heureuse; mais, lui qui la désirait depuis des mois, sembla comprendre à peine, l'air étrange, travaillé d'une idée fixe, dont la torture le désintéressait. Pendant que les Josserand montaient chez eux, il rentra derrière sa femme et l'abbé. Et ils étaient encore dans l'antichambre, lorsque des cris étouffés les firent tressaillir.

—Que madame se rassure, expliqua complaisamment Hippolyte. C'est la petite dame d'en haut qui a été prise des douleurs…. J'ai vu le docteur Juillerat monter en courant.

Puis, lorsqu'il fut seul, il ajouta philosophiquement:

—Un qui part, un qui vient.

Clotilde installa l'abbé Mauduit dans le salon, en disant qu'elle lui enverrait d'abord Clémence; et, pour le faire patienter, elle lui donna la Revue des deux mondes, où il y avait des vers vraiment délicats. Elle voulait préparer sa femme de chambre. Mais elle trouva son mari assis sur une chaise de son cabinet de toilette.

Depuis le matin, Duveyrier agonisait. Il venait, une troisième fois, de surprendre Clarisse avec Théodore; et, comme il protestait, toute la famille des camelots, la mère, le frère, les petites soeurs, s'était ruée sur lui, l'avait jeté dans l'escalier à coups de pied et à coups de poing. Clarisse, pendant ce temps, le traitait de pané, le menaçait furieusement d'envoyer chercher le commissaire, s'il remettait les pieds chez elle. C'était fini, le concierge apitoyé lui avait appris en bas que, depuis huit jours, un vieux très riche voulait entretenir madame. Alors, chassé, n'ayant plus de niche où vivre chaudement, Duveyrier, après avoir battu les trottoirs, était entré dans une boutique perdue acheter un revolver de poche. La vie devenait trop triste, il pourrait au moins la quitter, quand il aurait trouvé un bon endroit. Ce choix d'un coin tranquille le préoccupait, en rentrant rue de Choiseul d'un pas machinal, pour assister au convoi de M. Josserand. Puis, derrière le corps, il avait eu l'idée brusque de se tuer au cimetière: il s'en irait au fond, se cacherait derrière une tombe; cela flattait son goût du romanesque, le besoin d'un idéal tendre et romantique, qui désolait son existence, sous la rigidité bourgeoise de son attitude. Mais, devant le cercueil qu'on descendait, il s'était mis à trembler, saisi du froid de la terre. Décidément, l'endroit ne valait rien, il fallait chercher ailleurs. Et, revenu plus malade, envahi par l'idée fixe, il réfléchissait sur une chaise du cabinet de toilette, discutant le meilleur coin de la maison: peut-être dans la chambre, au bord du lit, ou plus simplement à la place même où il se trouvait, sans bouger.

—Auriez-vous l'obligeance de me laisser seule? lui dit Clotilde.

Il tenait déjà le revolver dans sa poche.

—Pourquoi? demanda-t-il avec effort.

—Parce que j'ai besoin d'être seule.

Il crut qu'elle désirait changer de robe et qu'elle ne voulait même plus lui montrer ses bras nus, tant il la répugnait. Un instant, il la regarda de ses yeux troubles, si grande, si belle, le teint d'une pureté de marbre, les cheveux noués en tresses d'or fauve. Ah! si elle avait consenti, comme tout se serait arrangé! Il se leva en trébuchant, ouvrit les bras, tâcha de la saisir.

—Quoi donc? murmura-t-elle, surprise. Que vous prend-il? Pas ici, bien sûr…. Vous n'avez donc plus l'autre? Ça va donc recommencer, cette abomination?

Et elle avait le coeur soulevé d'un tel dégoût, qu'il recula. Sans dire une parole, il sortit, s'arrêta dans l'antichambre, hésita une seconde; puis, comme une porte se trouvait devant lui, la porte des lieux d'aisance, il la poussa; et, sans hâte, il s'assit au milieu du siège. C'était un endroit tranquille, personne ne viendrait l'y déranger. Il introduisit le canon du petit revolver dans sa bouche, il lâcha un coup.

Cependant, Clotilde, que ses allures inquiétaient depuis le matin, avait écouté pour savoir s'il lui faisait la grâce de retourner chez Clarisse. En comprenant où il allait, à un craquement particulier de la porte, elle ne s'occupait plus de lui, elle sonnait enfin Clémence, lorsque la détonation sourde de l'arme l'étonna. Qu'était-ce donc? on aurait dit le petit bruit d'une carabine d'appartement. Elle accourut dans l'antichambre, n'osa pas d'abord l'interroger; puis, comme un souffle étrange sortait de là dedans, elle l'appela, finit par ouvrir, en ne recevant aucune réponse. Le verrou n'était pas même poussé. Duveyrier, étourdi plus encore par la peur que par le mal, restait accroupi sur le siège, dans une pose lugubre, les yeux grands ouverts, la face ruisselante de sang. Il venait de se rater. La balle, après lui avoir entamé la mâchoire, s'en était allée en trouant la joue gauche. Et il n'avait plus le courage de se tirer un second coup.

—Comment! c'est ce que vous venez faire là! cria Clotilde hors d'elle. Eh! tuez-vous dehors!

Elle était indignée. Ce spectacle, au lieu de l'attendrir, la jetait à une exaspération dernière. Elle le bourra, le souleva sans précaution aucune, voulut l'emporter pour qu'on ne le vît pas en un pareil endroit. Dans ce cabinet! et il se manquait encore! C'était le comble.

Alors, pendant qu'elle le soutenait pour le conduire à la chambre, Duveyrier qui avait du sang plein la gorge et qui crachait ses dents, bégaya entre deux râles:

—Tu ne m'as jamais aimé!

Et il sanglotait, il souffrait de la poésie morte, de cette petite fleur bleue qu'il ne pouvait cueillir. Lorsque Clotilde l'eut couché, elle s'attendrit enfin, prise d'une émotion nerveuse dans sa colère. Le pis était que Clémence et Hippolyte arrivaient, au coup de sonnette. Elle leur parla bien d'abord d'un accident: monsieur venait de choir sur le menton; puis, elle dut abandonner cette fable, car le domestique, en allant essuyer le siège ensanglanté, avait trouvé le revolver, tombé derrière le petit balai. Cependant, comme le blessé perdait du sang, la femme de chambre se souvint que le docteur Juillerat accouchait en haut madame Pichon, et elle courut, elle le rencontra justement qui descendait, après une délivrance heureuse. Tout de suite, le docteur rassura Clotilde; peut-être resterait-il une déviation dans la mâchoire, mais la vie n'était pas en danger. Il se hâtait de procéder à un premier pansement, au milieu de cuvettes d'eau et de linges tachés de rouge, lorsque l'abbé Mauduit, inquiet de tout ce bruit, se permit d'entrer.

—Qu'est-il donc arrivé? demanda-t-il.

Cette question acheva de bouleverser madame Duveyrier. Elle éclata en larmes, dès les premiers mots d'explication. Le prêtre avait compris d'ailleurs, au courant des misères cachées de son troupeau. Déjà, dans le salon, envahi d'un malaise, il regrettait presque son succès, cette malheureuse jeune femme qu'il venait de pousser chez son mari, sans qu'elle eût un remords. Un doute terrible le prenait, Dieu peut-être n'était pas avec lui. Son angoisse augmenta devant la mâchoire cassée du conseiller. Il s'approcha, il voulut condamner énergiquement le suicide. Mais le docteur, très affairé, l'écartait.

—Après moi, monsieur l'abbé. Tout à l'heure…. Vous voyez bien qu'il est évanoui.

Duveyrier, en effet, au premier attouchement du médecin, avait perdu connaissance. Alors, Clotilde, pour se débarrasser des domestiques qui n'étaient plus utiles, et dont les yeux grands ouverts la gênaient, murmura, en s'essuyant les yeux:

—Allez dans le salon avec monsieur l'abbé…. Il a quelque chose à vous dire.

Le prêtre dut les emmener. C'était encore une laide affaire. Hippolyte et Clémence, très surpris, le suivaient. Quand ils furent seuls, il commença par leur adresser des exhortations embrouillées: le ciel récompensait la bonne conduite, tandis qu'un seul péché conduisait en enfer; du reste, il était toujours temps de mettre fin à un scandale et de faire son salut. Pendant qu'il parlait ainsi, leur surprise devenait de l'ahurissement; les mains ballantes, elle avec ses membres menus et sa bouche pincée, lui avec sa figure plate et ses gros os de gendarme, ils échangeaient des coups d'oeil inquiets: est-ce que madame avait découvert ses serviettes, en haut, dans une malle? ou bien était-ce pour la bouteille de vin qu'ils montaient tous les soirs?

—Mes enfants, finit par dire le prêtre, vous donnez le mauvais exemple. Le grand crime est de pervertir autrui, de jeter de la déconsidération sur la maison où l'on habite…. Oui, vous vivez dans une inconduite qui n'est malheureusement plus un secret pour personne, car vous vous battez depuis huit jours.

Il rougissait, une hésitation pudique lui faisait chercher les mots. Les deux domestiques avaient eu un soupir de soulagement. Ils souriaient, ils se dandinaient maintenant d'un air heureux. Ce n'était que ça! vrai, il n'y avait pas de quoi les effrayer ainsi!

—Mais c'est fini, monsieur le curé, déclara Clémence, en adressant à
Hippolyte un regard de femme reconquise. Nous sommes remis ensemble….
Oui, il m'a expliqué.

Le prêtre, à son tour, montra un étonnement plein de tristesse.

—Vous ne me comprenez pas, mes enfants. Vous ne pouvez continuer à vivre ensemble, vous offensez Dieu et les hommes…. Il faut vous marier.

Du coup, leur stupéfaction reparut. Se marier, pourquoi faire?

—Moi, je ne veux pas, dit Clémence. J'ai une autre idée.

Alors, l'abbé Mauduit tâcha de convaincre Hippolyte.

—Voyons, mon garçon, vous qui êtes un homme, décidez-la, parlez-lui de son honneur…. Ça ne changera rien dans votre vie. Mariez-vous.

Le domestique riait d'un rire farceur et embarrassé. Enfin, il déclara, en regardant la pointe de ses chaussons:

—Bien sûr, je ne dis pas, mais je suis marié.

Cette réponse coupa net la morale du prêtre. Sans ajouter une parole, il replia ses arguments, il remit en poche Dieu inutile, désolé de l'avoir risqué dans une telle avanie. Clotilde qui le rejoignait, venait d'entendre; et, d'un geste, elle lâcha tout. Sur son ordre, le valet et la femme de chambre sortirent, l'un derrière l'autre, très amusés au fond, l'air sérieux. L'abbé, après un silence, se plaignit amèrement: pourquoi l'exposer ainsi? pourquoi remuer des choses qu'il valait mieux laisser dormir? Maintenant, la situation était tout à fait malpropre. Mais Clotilde répétait son geste: tant pis! elle avait d'autres tracas. D'ailleurs, elle ne renverrait certainement pas les domestiques, de peur que le quartier ne connût l'histoire du suicide, le soir même. On verrait plus tard.

—N'est-ce pas? le repos le plus absolu, recommanda le docteur qui sortait de la chambre. Ça se remettra parfaitement, mais qu'on lui évite toute fatigue…. Ayez bon courage, madame.

Et, se tournant vers le prêtre:

—Vous le sermonnerez, plus tard, mon cher abbé. Je ne vous l'abandonne pas encore…. Si vous retournez à Saint-Roch, je vous accompagne, nous ferons route ensemble.

Tous deux descendirent.

Cependant, la maison retrouvait son grand calme. Madame Juzeur s'était attardée au cimetière, tâchant de séduire Trublot en lisant avec lui les inscriptions des tombes; et, malgré son peu de goût pour les coquetteries sans résultat, il avait dû la ramener en fiacre, rue de Choiseul. La triste aventure de Louise emplissait la pauvre dame d'une mélancolie. Comme ils arrivaient, elle parlait encore de cette misérable, rendue par elle la veille aux Enfants-Assistés: une cruelle expérience, une désillusion dernière, qui emportait son espoir de trouver jamais une bonne vertueuse. Puis, sous la porte, elle finit par inviter Trublot à venir causer quelquefois chez elle. Mais il allégua son travail.

A ce moment, l'autre madame Campardon passa. Ils la saluèrent. M. Gourd leur apprit l'heureuse délivrance de madame Pichon. Tous furent alors de l'avis de monsieur et de madame Vuillaume: trois enfants, pour des employés, c'était une vraie folie; et le concierge laissa même entendre que, s'il en poussait un quatrième, le propriétaire leur donnerait congé, car trop de famille dégradait un immeuble. Mais ils se turent, une dame voilée, laissant derrière elle une odeur de verveine, se glissait légèrement dans le vestibule, sans s'adresser à M. Gourd, qui affecta de ne pas la voir. Le matin, il avait tout préparé chez le monsieur distingué du troisième, pour une nuit de travail.

Du reste, il n'eut que le temps de crier aux deux autres:

—Prenez garde! ils nous écraseraient comme des chiens.

C'était la voiture des gens du second qui sortait. Les chevaux piaffaient sous la voûte, le père et la mère, au fond du landau, souriaient à leurs enfants, deux beaux enfants blonds, dont les petites mains se disputaient un bouquet de roses.

—Quel monde! murmura le concierge furieux. Ils ne sont même pas allés à l'enterrement, de peur d'être polis comme les autres…. Ça vous éclabousse, et si l'on voulait parler pourtant!

—Quoi donc? demanda madame Juzeur, très intéressée.

Alors, M. Gourd raconta qu'on était venu de la police, oui, de la police!
L'homme du second avait écrit un roman si sale, qu'on allait le mettre à
Mazas.

—Des horreurs! continua-t-il, d'une voix écoeurée. C'est plein de cochonneries sur les gens comme il faut. Même on dit que le propriétaire est dedans; parfaitement, monsieur Duveyrier en personne! Quel toupet!… Ah! ils ont bien raison de se cacher et de ne fréquenter aucun locataire! Nous savons maintenant ce qu'ils fabriquent, avec leurs airs de rester chez eux. Et, vous voyez, ça roule carrosse, ça vend leurs ordures au poids de l'or!