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Pour la patrie: Roman du XXe siècle

Chapter 18: Chapitre XV
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About This Book

The narrative centers on Joseph Lamirande, a young physician who chooses his profession to serve others and combines medical practice with deliberate public engagement. Convinced that national renewal requires a return to Christian faith and ancestral virtues, he becomes involved in political and social efforts to strengthen Canadian French identity and the Church’s influence. Prefatory reflections advocate using the novel and the press as instruments for moral and patriotic education, and the story interweaves personal sacrifice, religious conviction, and civic activism to argue for a disciplined, faith-rooted program of communal regeneration.

Sum ego homo infirmus.

Je suis un homme faible.

Sap. IX, V.

Sir Vincent Jolibois, collègue de sir Henry, remit son portefeuille dans un mouvement de véritable indignation. C'était son premier acte d'énergie depuis plus d'un quart de siècle qu'il était dans la politique. Ce fut aussi son dernier. Peu habitué à vouloir, à penser par lui-même, à agir avec indépendance, à former des résolutions viriles, et à s'y maintenir, le peu de caractère qu'il avait reçu de la nature s'était peu à peu complètement atrophié.

Au sortir de l'émouvante séance où Lamirande avait démasqué la perfidie du premier ministre, tout bouleversé encore par cette parole brûlante, sir Vincent s'était rendu chez sir Henry et l'avait prié d'accepter sa démission. Si celui-ci avait résisté un peu, peut-être serait-il revenu sur ses pas. Mais le vieux chef fit l'indigné et posa en victime. Il accepta la démission de son collègue, séance tenante, et lui fit sentir, en même temps, toute l'inconséquence de sa conduite. Est-ce au moment où la tempête gronde, dit-il, que les officiers doivent abandonner le navire? Si vous ne pouviez pas accepter ma politique il faillait me le dire plus tôt et ne pas attendre qu'elle fût soumise aux députés.

Ce reproche était fondé. Sir Vincent avait eu connaissance du projet, mais n'en avait pas vu la perfidie. Il était donc dans une fausse position. Il sortit de chez sir Henry le trouble dans l'âme: sans portefeuille et avec la conscience d'avoir mal rempli son devoir.

Lamirande apprenant que sir Vincent s'était retiré du cabinet alla le trouver aussitôt.

—On m'apprend, sir Vincent, dit-il en entrant chez l'ex-ministre, que vous avez démissionné. Je viens vous offrir mes respectueuses félicitations et vous prier de vous mettre immédiatement à la tête du mouvement séparatiste.

—Oui, j'ai démissionné, malheureusement... je veux dire forcément; car je ne puis pas prendre la responsabilité de la politique du gouvernement en face de l'interprétation que la chambre semble y donner à la suite de votre discours.

—Mais cette interprétation n'est-elle pas la seule possible?

—Oh! je le suppose. C'est bien malheureux, tout de même. Voilà les esprits excités, le parti conservateur exposé à un désastre. Ne pensez-vous pas, mon cher monsieur Lamirande, qu'il eût été mieux de ne pas critiquer si vivement le projet du gouvernement? Il aurait sans doute été facile de s'entendre et d'introduire dans le projet certains amendements, certaines garanties pour la province... Vous avez sans doute très bien parlé; mais un peu de diplomatie ne nuit pas, voyez-vous. C'est bien malheureux, tout cela.

—Ne voyez-vous pas, sir Vincent, que quelques amendements n'auraient pas pu sauvegarder notre position. Le projet est radicalement mauvais, d'un bout à l'autre. C'est un vaste piège. Vous en êtes convaincu, puisque vous avez démissionné.

—Oui, j'ai cru que c'était un piège... Le projet est certainement mauvais; mais peut-être aurions-nous pu nous entendre. C'est trop tard maintenant, le mal est fait. Les esprits sont excités, ma démission est acceptée, je ne suis plus ministre, et je ne puis plus rien.

—Oui, sir Vincent, vous pouvez encore beaucoup, précisément parce que vous n'êtes plus ministre. Vous pouvez vous mettre à la tête de la province. À part les radicaux, qui sont relativement peu nombreux, tous les Canadiens français se rallieront autour de vous si vous arborez résolument le drapeau national.

—Mais ce mouvement national bouleverse les esprits. Le parti conservateur en souffre. Je suis essentiellement conservateur, moi, je ne veux rien de révolutionnaire, rien d'extrême. Je suis partisan de la modération et de la conciliation. Puis les protestants et les Anglais, il ne faut pas les irriter. Saint-Simon va trop loin, et il se dit de votre parti. Croyez-moi, monsieur Lamirande, il vaut mieux s'en tenir au statu quo. C'est un moyen terme, voyez-vous, entre l'union législative et la séparation; tout le monde devrait en être satisfait.

—Mais pouvez-vous nous garantir un statu quo véritable? Ne craignez-vous pas que les intrigues de sir Henry ne l'emportent sur nous et qu'il ne réussisse à nous imposer une union législative déguisée, si nous traitons avec lui sur son terrain?

—Sir Henry est très habile, c'est incontestable, et je ne saurais promettre de l'empêcher de nous jouer quelques mauvais tour. Si j'étais resté dans le cabinet, peut-être... Je crains qu'il ne soit difficile maintenant d'obtenir un projet de confédération acceptable. Il aurait fallu beaucoup de diplomatie. Nous devons conserver nos droits, sans doute, tout en faisant des sacrifices... C'est bien malheureux!

—Puisque la politique du statu quo présente tant de difficultés et de périls, ne vaut-il pas mieux en adopter une autre? Vous savez ce que veulent les séparatistes—les vrais, non pas Saint-Simon. N'est-ce pas une politique juste et raisonnable, une politique nettement définie qui ne saurait admettre aucune surprise?

—C'est si contraire aux traditions du parti conservateur! C'est un projet vraiment révolutionnaire. Que deviendrait le grand parti conservateur fédéral si votre politique venait à prévaloir?

—Vous ne mettez pas les intérêts d'un parti au-dessus de ceux de la patrie!

—Non, mais votre politique est-elle pratique? La province de Québec peut-elle former un pays indépendant?

—Rien ne s'y oppose. Grâce au retour d'un grand nombre des nôtres des États-Unis, nous avons aujourd'hui une population homogène de plus de cinq millions. N'est-ce pas suffisant pour former un état autonome, vivant de sa vie propre?

—C'est un état catholique et français que vous voulez fonder; une Nouvelle France.

—Certainement. C'est vers ce but que notre peuple aspire depuis qu'il existe, c'est vers ce but que la divine Providence nous a conduits à travers mille obstacles. L'heure de Dieu sonne enfin. C'est le moment pour nous de prendre notre place parmi les nations de la terre.

—Et que ferez-vous des protestants et des Anglais que nous avons au milieu de nous?

—Vous le savez, leur nombre diminue avec une telle rapidité qu'il est facile de prévoir le jour où nous aurons pratiquement l'unité religieuse et l'unité de langue. En attendant, nous traiterons la minorité avec la plus large générosité, comme nous l'avons toujours fait, du reste.

—Vous voudriez une religion d'État. Cela n'est guère compatible avec la liberté de conscience et la liberté des cultes qui sont le fondement de la société moderne.

—Fondement peu solide, il faut l'avouer, puisque tout s'écroule. La reconnaissance par l'État de la seule véritable religion n'exclut pas, du reste, une juste tolérance civile des autres cultes là où cette tolérance est nécessaire pour éviter un plus grand mal.

—Je ne veux pas discuter ces questions avec vous. Vous avez peut-être raison, en théorie, mais je ne puis pas me mettre à la tête de ce mouvement. C'est contraire aux traditions du parti. Si ce projet venait à manquer, que ferais-je? Compromis à tout jamais, je serais réduit à l'impuissance. Ne pouvez-vous pas trouver un moyen terme, quelque chose que tout le monde puisse accepter?

Convaincu que ce serait une perte de temps d'argumenter davantage avec cet homme sans volonté et sans dévouement, Lamirande se retira et alla retrouver son ami Leverdier.

—Tu avais bien raison, mon ami, dit-il, impossible de rien faire avec sir Vincent. Il faut pourtant un chef. Les deux autres ministres français ont-ils démissionné?

—Non, certes, et ils ne le feront pas. Je viens de rencontrer le directeur du Mercure qui sort d'une conférence avec eux. C'est presque incroyable, mais ils restent dans le cabinet, par patriotisme, bien entendu! S'ils quittaient leurs postes, vois-tu, sir Henry les remplacerait par des Anglais. En y restant, ils pourront peut-être obtenir l'introduction de quelques amendements dans le projet. C'est brillant, n'est-ce pas?

—Pauvre pays! soupira Lamirande; pas d'hommes, pas de chefs!

—Il n'en faut pas tant de chefs! Un seul suffit. Tu es notre chef, soit dit sans vouloir blesser ta modestie.

—Moi, chef!

—Oui, toi, il n'y a pas à en douter. C'est toi qui nous mèneras à la victoire si nous devons y aller, à la défaite, si c'est la volonté de Dieu. Mais il n'y a que toi qui puisse conduire notre petite armée. Inutile de chercher ailleurs.

—Mais les masses ne voudront pas me suivre, et aujourd'hui il s'agit d'avoir la majorité au parlement.

—Il s'agit de faire son devoir. Dieu fera le reste.

—Tu as raison, mon ami, ne cherchons pas des chefs humains. Tout nous manque de ce côté. Nous n'avons guère de prestige politique, il est vrai, mais nous ferons notre devoir. Nous exposerons au peuple de la province aussi clairement et aussi énergiquement que possible les périls de la situation et le moyen de les écarter, et à la grâce de Dieu!

Chapitre XI

O generatio infidelis et perversa!

Ô race incrédule et dépravée!

Luc IX, 41.

Quelques jours plus tard Lamirande, Leverdier et un petit groupe d'amis, hommes de valeur réelle, mais peu connus dans les cercles politiques, lancèrent un manifeste fen-ne et calme, aux quatre coins de la province. Cet appel produisit une profonde émotion. On eût dit d'abord que tout le parti conservateur allait se rallier autour du jeune député. Dès le commencement de la crise, tous les journaux catholiques canadiens-français furent unanimes à dénoncer le projet de sir Henry comme une trahison, une infamie, un attentat contre le Canada français. Même le Mercure ne put résister au courant populaire: il publia des articles violents contre le premier ministre. Partout on convoqua des assemblées. La politique du gouvernement fut vigoureusement condamnée et la nécessité de faire sortir la province de la Confédération hautement proclamée. Si les élections eussent eu lieu dans les quinze jours qui suivirent la dissolution du parlement, pas un seul partisan de sir Henry n'aurait été élu dans toute la province.


À peine sir Vincent eut-il démissionné que la nouvelle se répandit que M. Montarval l'avait remplacé. Ce choix augmenta le mécontentement général. Les conservateurs n'avaient guère confiance en lui, car ses anciennes accointances avec les radicaux n'étaient un secret pour personne. Son manque de religion le rendait plus que suspect aux yeux des catholiques. La Libre-Pensée et les autres journaux révolutionnaires avaient beau répudier le nouveau ministre, le traiter de rétrograde, de réactionnaire et même de clérical, ils ne réussirent guère à donner le change à l'opinion qui se souleva contre le cabinet et menaça de l'emporter.

Pendant quinze jours, les ministres ne donnèrent pas signe de vie. Ils ne se montrèrent nulle part, ne firent aucune communication aux journaux, ne se laissèrent même pas interroger par les reporters. C'était une tactique habile, car en se tenant cois, ils n'ajoutèrent aucun aliment nouveau au feu qu'ils avaient allumé. Ce n'était certes pas un feu de paille; mais même le bois le plus dur, même la houille finit par se consumer. Contre des gens qui ne se défendent pas le bras le plus vigoureux est à moitié désarmé.

Seule la fureur de Saint-Simon allait toujours crescendo. Le Progrès n'était plus un journal, c'était un volcan en pleine éruption, vomissant, à jet continu, flammes, fumée, cendres, eau bouillante, pierres brûlantes et lave; de la boue, surtout. Il en amoncela des montagnes sur la tête des ministres. Il leur appliqua des épithètes tellement injurieuses, tellement outrageantes que même ceux qui étaient les plus outrés contre eux finirent par dire: c'est trop fort! De plus, il prêcha une véritable guerre d'extermination contre les Anglais et les protestants. Ses écrits furent reproduits par la presse anglaise des autres provinces et passèrent au loin pour être l'écho fidèle des sentiments et des aspirations de la masse des Canadiens français. Lamirande et Leverdier avaient beau répudier de toutes leurs forces le langage atroce du Progrès, ils ne parvenaient pas à détruire entièrement l'effet désastreux de ces appels insensés. Pendant les quinze premiers jours, Saint-Simon avait réussi à faire, dans les provinces anglaises, un mal incalculable à la cause du Canada français.

La province de Québec, toutefois, restait unie. Les majorités que les ministres auraient pu obtenir dans les autres provinces n'auraient probablement pas été suffisantes pour tenir tête à la députation compacte du Canada français. Il fallait donc, à tout prix, briser l'union qui s'était momentanément établie parmi nos compatriotes.


Oh! la puissance maudite de l'or! Auri sacra fames! s'écriait le poète latin, il y a deux mille ans. La nature humaine n'a pas changé depuis lors: l'exécrable soif de la richesse est toujours sa plus honteuse infirmité. Sans doute, l'orgueil, la luxure, l'intempérance font de terribles ravages, de nombreuses victimes. Mais existe-t-il une autre passion qui dégrade l'homme autant que l'affreuse cupidité? Existe-t-il un autre vice qui le conduit dans d'aussi insondables abîmes d'infamie? Qu'on ne l'oublie pas, c'est la soif de l'or qui a fait commettre le crime unique de Judas. Il avait été choisi par le divin Sauveur et élevé par lui à la dignité suréminente d'Apôtre; il était destiné à devenir une des colonnes de l'Église, un des évangélisateurs des peuples, un de nos pères dans la foi.

Il devait donc posséder des qualités réelles qui le désignaient au choix du divin Maître. Mais il avait un défaut: il aimait l'argent d'une manière désordonnée. Et ce défaut, malgré les grâces surabondantes qu'il dut recevoir pendant les trois années qu'il passa dans l'intimité de Jésus, le conduisit au crime le plus énorme et le plus invraisemblable qui ait été commis depuis que le monde existe. Le plus énorme, puisque jamais on n'avait vu et que jamais on ne verra pareil attentat contre une semblable Personne; le plus invraisemblable, parce que jamais mobile aussi chétif n'a fait commettre forfait aussi grand. Judas ne pouvait avoir aucune haine à assouvir, aucune injure à venger, aucune ambition à satisfaire, aucun triomphe à espérer. Il a livré son Maître, qu'il devait pourtant aimer un peu, pour la misérable somme de trente pièces d'argent, le prix d'un petit champ!

Ou l'argent qui est ainsi maître des âmes, dit Huysmans, est diabolique, ou il est impossible à expliquer.

C'est en méditant sur le crime de Judas que l'on parvient à se faire une idée de la puissance épouvantable de l'or sur le cœur de l'homme.

Cette puissance infernale, Montarval et sir Henry Marwood la connaissaient. C'est sur elle qu'ils comptaient surtout.

Deux semaines après la dissolution de la chambre, Lamirande et Leverdier se rencontrèrent au bureau de rédaction de la Nouvelle-France. Ils avaient bien travaillé, chacun de son côté. Dans une série d'articles, brillants et solides, le journaliste avait exposé la situation avec autant de force que de dignité. Le député s'était prodigué dans les réunions publiques, électrisant ses auditeurs par sa parole vibrante et chaude, par son patriotisme aussi éclairé qu'ardent.

—As-tu remarqué le Mercure depuis trois jours? demanda le journaliste à son ami.

—Je dois t'avouer qu'à part le tien je n'ai guère lu les journaux depuis que la campagne est ouverte. Que dit le dieu du commerce... et des voleurs? Mercure, singulier nom pour un journal catholique!

—C'est un nom prédestiné. Qu'est-ce que le dieu du commerce dit? Il ne dit rien. Il fait beaucoup, par exemple; il fait son métier: du commerce, des affaires.

—Explique-toi donc; je n'y comprends rien. Il me semble avoir vu dans ton journal des articles pas trop mal tournés reproduits du Mercure.

—Oui, mais cela a cessé net. Avant-hier, pas un mot sur la situation, mais un long article sur le monopole de la lumière électrique à Montréal. Hier, même silence sur la crise, accentué par une savante étude sur le commerce des grains à Chicago. Voici le numéro de ce matin qui m'arrive; pas une allusion à ce qui préoccupe tous les esprits; par contre, on y parle chemins de fer le long de trois colonnes.

—Les rédacteurs se sont peut-être épuisés. Tout le monde n'a pas ta fécondité, mon cher journaliste.

—Si les rédacteurs n'ont plus rien à dire, ils pourraient au moins jouer des ciseaux. Surtout, ils pourraient laisser faire leurs correspondants et leurs reporters. Plus de comptes rendus des réunions publiques. Quelques lignes perdues au fond des Faits divers. Un étranger qui lirait le Mercure des trois derniers jours ne pourrait jamais s'imaginer que nous passons par une crise qui met en péril notre avenir national. Mon cher ami, tu connais assez les hommes pour savoir que ce n'est pas là un simple effet de l'épuisement intellectuel de ces messieurs. C'est le cœur qui est épuisé.

—J'avoue que cela a mauvaise mine.

—Oui, très mauvaise mine. Du reste, voici un mot que je viens de recevoir d'un ami de Montréal. Il dit: “Tu as dû remarquer le silence du Mercure depuis trois jours, et tu dois en soupçonner la cause: les gens de ce journal sont gelés. Le directeur est monté à Ottawa, ces jours derniers. Je sais qu'il s'est entretenu longuement avec les ministres. Depuis son retour le Mercure a pris l'intéressante attitude que tu vois. Je tiens de bonne source que les impressions gouvernementales abondent dans les ateliers du Mercure. On y travaille jour et nuit”. Voilà ce que m'écrit mon correspondant de Montréal. Comme tu vois, le dieu du commerce fait des affaires.

—C'est-à-dire que ces malheureux se sont vendus au gouvernement, corps et âme!

—Ils appellent cela “recevoir des explications”

—Mon Dieu! s'écria Lamirande, vous n'aurez donc jamais pitié de nous! Hélas! Nous ne méritons guère que vos rigueurs, car nous ne savons plus faire le moindre sacrifice pour Vous. Nous ne savons même pas nous dévouer à la défense de nos propres intérêts, du moment que ces intérêts ne se traduisent pas par des chiffres. Voilà le fruit de cette éducation pratique à outrance qu'on nous donne depuis un quart de siècle. Les mots: honneur, dignité nationale, patriotisme, dévouement, sont des expressions vides de sens pour un grand nombre.

—Pourtant, dit Leverdier, il y a encore du bon chez nos populations rurales. Tu as dû le constater ces jours-ci, plus que jamais.

—Oui, sans doute, il y a encore du bon, il y a encore de la foi; mais aussi il existe je ne sais quelle apathie, même au milieu de l'effervescence actuelle. On sent qu'il faudrait peu de chose pour tout compromettre, pour arrêter l'élan patriotique, et nous livrer, impuissants, au pouvoir de nos ennemis. Les masses sont indignées contre le gouvernement, mais elles ne voient pas ce que nous sentons, toi et moi et quelques autres; elles ne voient pas que la politique des ministres est d'inspiration maçonnique. Il faudrait quelque fait éclatant pour leur crever les yeux; il faudrait prendre les loges en flagrant délit de conspiration, les montrer au peuple décrétant notre ruine. Nous savons, nous, que la secte infernale est au fond de ce qui se passe. Mais comment le prouver, de manière à créer chez le peuple la certitude voulue? Pour remuer les masses il faut des faits indéniables. Une preuve par induction ne suffit pas. Que ne donnerais-je pour pouvoir déchirer le voile qui cache à nos compatriotes la perfidie des loges!

—J'ai souvent songé à cela, répond le journaliste. Si j'étais riche, il me semble que je dépenserais volontiers toute ma fortune à fabriquer une clé d'or assez longue pour ouvrir toutes les loges et toutes les arrière-loges du pays.

—Je ne crois guère à la puissance de l'or pour le bien. Il est tout puissant pour le mal; mais nous ne voyons pas que Notre-Seigneur et les Apôtres s'en soient beaucoup servis pour fonder l'Église et convertir le monde. C'est par le dévouement et le sacrifice qu'ils ont changé la face de la terre. Si nous ne réussissons pas mieux, mon cher ami, soyons en convaincus, c'est parce que nous ne savons pas nous immoler.

—Pourtant, sans nous vanter, dit Leverdier, il me semble que nous pouvons nous rendre le témoignage de travailler, avec un vrai désintéressement, pour la cause que nous défendons. Ni toi, ni moi, ni plusieurs autres que je pourrais nommer n'avons pour mobile notre avancement personnel.

—Sans doute, nous avons un certain désintéressement; mais il ne faut pas confondre le désintéressement avec l'esprit de sacrifice. Un homme est désintéressé lorsqu'il prête son capital sans exiger le moindre intérêt; mais fait-il un véritable sacrifice? J'ai bien peur que si nous nous examinions de près, notre esprit de sacrifice ne nous paraîtrait pas dépasser les limites d'une vertu fort ordinaire. Supposons que, pendant que nous parlons, un ange viendrait tout à coup nous dire, de la part de Dieu, que notre cause triompherait si nous consentions à perdre la vie, ou l'honneur, ou même la santé; si nous voulions passer le reste de nos jours privés de la parole ou de la vue; quelle serait notre réponse, mon pauvre ami!

—Toi, au moins, je le sais, tu consentirais à n'importe quel sacrifice!

—Hélas! je n'en suis pas aussi certain que toi.


Le quatrième jour, le Mercure sortit de son mutisme et consacra un article à la brûlante question du jour. Dès les premières lignes, la noire trahison éclata. Voici ce que disait ce journal:

“Depuis plus de deux semaines un vent de révolution souffle sur notre province. Nous l'avouons, nous nous sommes laissé entraîner par le courant, par l'affolement général. Sans être allés aussi loin que plusieurs de nos confrères, nous avons écrit des choses que nous regrettons. Après trois jours de silence et de réflexion, nous voyons que c'est notre devoir de revenir sur nos pas et nous le faisons courageusement. Revenir sur ses pas n'est pas une opération qui flatte l'amour-propre du journaliste, mais c'est parfois un devoir, un devoir aussi impérieux que désagréable. Quand celui qui a la mission de guider l'opinion s'aperçoit qu'il fait fausse route, ce serait pour lui un crime sans nom que de persévérer, par orgueil, dans la voie néfaste où il s'est engagé. Ce crime nous ne le commettrons pas; nous ferons notre devoir, quelque pénible qu'il soit.

“Où peut, où doit nous conduire l'agitation fiévreuse dans laquelle la province est plongée depuis quinze jours? À quoi cette campagne dans laquelle nous nous sommes engagés, si inconsidérément, va-t-elle aboutir? À rien du tout, ou bien à la guerre civile. Et c'est parce que cette réponse s'impose à notre esprit avec la même force que la lumière du soleil frappe nos yeux, que nous avons pris la détermination de crier à nos compatriotes: Arrêtez! pendant qu'il est encore temps.

“Les violences de langage de quelques-uns des agitateurs parmi nous ont profondément irrité les populations des provinces anglaises.

“Nous ne pouvons pas espérer que la politique séparatiste y reçoive le moindre appui. Dans la nouvelle Chambre il n'y aura pas dix députés des autres provinces qui consentiront à la sortie de notre province de la Confédération. Quand même les soixante-cinq députés que nous envoyons à Ottawa seraient unanimes à demander cette sortie, jamais ils ne pourraient l'obtenir par des voies constitutionnelles.

“Donc, comme nous le disions tout à l'heure, la campagne inconsidérée dans laquelle nous nous sommes lancés aboutira infailliblement, soit à rien du tout, soit à la guerre civile. À la guerre civile, il ne faut pas songer. Pourquoi, alors, nous donner tant de mal pour nous trouver en face d'un résultat radicalement nul?

“Sans doute, le projet que le gouvernement a soumis n'est pas acceptable dans sa forme actuelle. Il devra être modifié dans plusieurs de ses détails. La province doit exiger des garanties. Mais, en même temps, si nous voulons être vraiment utiles à notre pays, si nous voulons être des patriotes pratiques, et non pas des utopistes et des visionnaires, il nous faut accepter le projet gouvernemental en principe et abandonner toute idée de séparation. Quoi que nous fassions, nous ne pouvons pas écarter l'union fédérative des provinces. Dès lors, la seule politique sage n'est-elle pas de travailler à rendre cette union la plus acceptable possible?”


Cet article habile et perfide, que Montarval lui-même avait sans doute rédigé, produisit par toute la province un grand émoi. Il donna le ton à presque tous les journaux ci-devant ministériels qui, les uns après les autres, rentrèrent dans les rangs et répétèrent, avec quelques amplifications et variantes, les sophismes du Mercure. Il ne resta guère que la Nouvelle-France, à Québec, et le Drapeau national, à Montréal, pour défendre la politique de séparation. Le Progrès catholique, de Saint-Simon, continua à compromettre, par ses sorties de plus en plus violentes, la cause dont il se disait l'unique soutien véritable. Les journaux radicaux demandaient toujours ouvertement l'union législative; mais leur voix n'avait que peu d'écho. Le péril, pour la cause nationale, c'était la perfide politique du gouvernement: une union législative habilement déguisée sous le nom et les apparences d'une confédération.


Les journalistes ministériels étaient rentrés dans les rangs, ainsi qu'un grand nombre de chefs et de sous-chefs, de capitaines et de lieutenants. Il n'était guère plus possible de continuer les réunions populaires hostiles à la politique gouvernementale. Les orateurs faisaient défaut partout. Les uns se disaient malades, ou trop occupés; d'autres avouaient cyniquement qu'ils avaient changé d'opinion, que les idées du Mercure leur paraissaient sages. De tous ceux qui avaient l'habitude de la parole, Lamirande et Leverdier restaient presque seuls pour faire la lutte. Ils avaient beau se multiplier ils ne pouvaient pas être partout en même temps. Beaucoup d'assemblées convoquées par le comité national durent être contremandées; d'autres eurent lieu, mais tournèrent au profit des lâcheurs. Les ministres français commençaient à se montrer dans certaines parties de la province. Ils furent quelque peu sifflés, mais quinze jours auparavant on les aurait lapidés.

Cependant, malgré ce revirement des journalistes, des orateurs politiques et des organisateurs d'élections, le gouvernement n'osait pas encore risquer la bataille suprême. Les brefs, attendus de jour en jour, ne venaient pas. Les couches profondes du peuple étaient encore indignées contre les ministres et fortement attachées à Lamirande qui inspirait une grande confiance partout où il se montrait. Le terrain n'était donc pas suffisamment préparé pour assurer la victoire aux ministres. Tant que Lamirande serait debout, le gouvernement ne pouvait pas compter avec certitude sur le triomphe. Il fallait abattre ce gêneur. Mais comment?

Chapitre XII

Fel draconum vinum eorum, venenum aspidum insanabile.

Leur vin est un fiel de dragons, c'est un venin d'aspics qui est incurable.

Deut. XXXII, 33.

La science moderne a mis aux mains des scélérats des armes meurtrières. À la fin du dix-neuvième siècle, des explosifs violents, capables de fendre les montagnes, étaient très en vogue dans le monde des malfaiteurs. Il y a cinquante ans, les attentats par les bombes étaient fréquents. Mais la bombe était brutale et peu commode. Si elle répandait la terreur avec la mort, elle livrait fatalement celui qui s'en servait à la rigueur des lois ou à la fureur de la multitude. Au milieu de ce vingtième siècle, la bombe est passée de mode. On a fait des progrès dans l'art de tuer. De tout temps, sans doute, ont existé des poisons subtils, des ptomaïnes qui donnaient la mort sans laisser de traces; et de tout temps, aussi, des crimes nombreux doivent être attribués à ces toxiques mystérieux. Jadis, cependant, ces redoutables substances n'étaient à la portée que du petit nombre. Aujourd'hui, la science est démocratisée. La chimie est plus nécessaire aux peuples, selon les idées modernes, que la théologie; les laboratoires publics plus utiles que les églises. Connaître Dieu, ses lois, et ses grandeurs, les merveilles du monde spirituel, la destinée surnaturelle de l'homme et les moyens qu'il lui faut employer pour l'atteindre, connaître ces choses sublimes et simples à la fois, c'est un savoir démodé dont le genre humain peut se passer. Mais la chimie, voilà la science nécessaire à tous! Aussi, que voyons-nous? La bombe a disparu avec le progrès et la vulgarisation de la chimie. Elle est remplacée, avantageusement pour l'assassin, par les cultures microbiennes qui permettent de détruire sa victime en se cachant derrière le choléra, le typhus, la variole, la phtisie. On a pu même, triomphe suprême de la science, inventer des maladies nouvelles en croisant savamment les différentes races de bacilles. Quelques gouttes versées dans un breuvage donnent la mort la plus naturelle possible. La docte faculté peut s'étonner des nombreux cas sporadiques de maladies violentes qui jadis ne se rencontraient guère sans prendre la forme épidémique; elle peut se demander où est le foyer d'infection; elle peut même soupçonner parfois qu'un crime a été commis; mais elle ne saurait fournir à la justice le moindre indice qui permette à celle-ci de sévir. Un tel, que tel autre avait intérêt à faire disparaître, est frappé tout à coup d'une maladie contagieuse qui n'existait nulle part dans les environs. Les médecins peuvent bien concevoir des doutes, mais aux magistrats qui s'inquiètent ils sont bien obligés de dire: “Cet homme est mort de mort naturelle”.


Au fond d'une vaste pièce, richement meublée, moitié salon, moitié bureau de travail, il fut décidé, une nuit, que Lamirande, le gêneur, mourrait de la fièvre nouvelle qui, à cette époque, intriguait les médecins des deux mondes. Le Comité exécutif n'y était pas. Le maître seul avait pris cette détermination. Une de ses créatures fut chargée de mettre l'arrêt à exécution, au premier moment favorable.


—Il faut que je me rende à Ottawa, demain, dit Lamirande un soir à sa femme. Une dépêche de Houghton m'y appelle pour une affaire très importante.

—Veux-tu que je t'accompagne, mon mari? Quelque chose me dit que tu seras exposé à un grand danger pendant ce voyage.

—As-tu fait un mauvais rêve? demande Lamirande en souriant.

—Non, et je ne crois pas aux rêves; mais je crois aux pressentiments, ou plutôt à ces étranges avertissements que les anges peuvent et doivent nous donner parfois... Laisse-moi t'accompagner?

—Mais, chère Marguerite, s'il y a un malheur dans l'air, ne vaut-il pas mieux que tu restes afin que, s'il m'arrive quelque chose, tu sois laissée pour élever notre enfant?

—Quelque chose d'irrésistible me dit pourtant que mon devoir est de t'accompagner en cette circonstance, que je pourrai, je ne sais comment, te protéger contre quelque danger. Veux-tu que j'aille avec toi... ne me refuse pas, je t'en prie?

—Puisque tu insistes, tu viendras, ma chère femme. Un petit voyage, du reste, te fera du bien et chassera ces idées noires. Car si je crois fermement aux anges et à leurs avertissements, je crois non moins fermement à l'influence naturelle du corps sur l'âme. Une légère indisposition est suffisante pour nous faire tout voir sous les couleurs les plus sombres. Oui, nous irons ensemble à Ottawa.


Le voyage se fit sans le moindre accident.

Le vague pressentiment de Marguerite s'était dissipé comme un nuage. En revenant à Québec, Lamirande et sa femme, avec d'autres voyageurs, prirent un repas à la gare des Trois-Rivières, le train étant en retard à cause de la neige. À peine s'étaient-ils mis à table qu'un jeune garçon, inconnu et pauvrement vêtu, qui se tenait près de la porte de la salle à manger, poussa un cri effroyable et tomba comme foudroyé. Tous se lèvent, instinctivement. Seul un homme assis près de Lamirande reste à sa place. Nul ne le remarque; nul ne le voit étendre rapidement la main au-dessus de la tasse de thé que l'on vient de mettre à côté du couvert de Lamirande. Celui-ci s'est rendu auprès de l'adolescent qui se tord dans d'affreuses convulsions. Marguerite et les autres voyageurs, ainsi que les serviteurs, l'ont suivi. Personne ne fait attention à l'homme resté seul à table.

—Le voilà qui revient à lui déjà, fait Lamirande au bout d'un instant. Je n'ai jamais vu une attaque d'épilepsie, apparemment très grave, disparaître aussi rapidement. C'est vraiment extraordinaire.

Puis tous se remettent à table.

—Vois donc, on s'est trompé, dit Marguerite à son mari; on m'a donné le café et tu as le thé. Échangeons.

Et Lamirande donne sa tasse à Marguerite et prend celle de sa femme.

Ce fut le seul incident du voyage.


Encore la vaste pièce richement meublée, moitié salon, moitié bureau de travail. Il est nuit. Le maître tient ce monologue:

—Une vulgaire inattention, la gaucherie d'un garçon de café l'a fait échapper à la mort, mais à quel prix! C'est sans doute mieux ainsi. Eblis a dû inspirer lui-même cette erreur. Il verra mourir sa femme et son art sera impuissant à la sauver. Les douleurs de la fièvre qui lui était destinée auraient été des jouissances àcôté des tortures morales qu'il va endurer. À cela s'ajoutera le désespoir de ne pouvoir quitter sa femme pour prendre part à la lutte. Décidément, c'est bien mieux ainsi! Le grand Eblis est plus avisé que ses serviteurs!... Mais il faut, pourtant, que cet homme néfaste soit abattu. Il est préférable, sans doute, qu'il ne meure pas, puisqu'Eblis l'a épargné. Mort, son souvenir aurait fait du mal. On aurait peut-être eu des soupçons sur la cause de sa maladie. Mais il faut que son influence soit à jamais détruite, que ses compatriotes cessent d'avoir confiance en lui. Ce sera cent fois plus efficace que sa mort.

Ainsi se parlait à lui-même le maître, dans le silence de la nuit.

Chapitre XIII

Calumnia conturbat sapientem, et perdet robur cordis illius.

La calomnie trouble le sage, et elle abattra la fermeté de son cœur.

Eccli. VII, 8.

Redoutable puissance de la calomnie! Les ruines de l'univers, dit le poète latin, écraseraient le juste sans l'effrayer. Mais un mot perfide, un simple geste, même le silence peut, en flétrissant la réputation d'un homme, remplir son âme d'indicibles angoisses.

Deux jours après le monologue du maître, la Libre-Pensée publia ces lignes:

“Nos lecteurs le savent, nous n'avons aucune sympathie politique pour le gouvernement et son chef, sir Henry Marwood. Mais celui-ci, au moins, est un gentilhomme qui a droit au respect. Nous combattons ses projets, mais c'est par conviction. Nous connaissons quelqu'un qui les combat uniquement par dépit. M. Lamirande le grand clérical, veut-il, bien nous donner quelques renseignements, très précis, qu'il possède à ce sujet? S'il ne veut pas, nous serons obligé de les donner nous-mêmes”.

Lamirande dédaigna cette vague insinuation. Il ne pouvait même pas comprendre à quoi le journal sectaire faisait allusion, tant ses motifs étaient purs. Leverdier eut un soupçon de ce qui allait venir.

—Mais ce n'est pas possible! Du reste, si peu franc qu'il soit dans ses manœuvres politiques, sir Henry, qui est un gentilhomme, nierait pareille accusation si elle venait à se formuler contre moi en termes précis.

—Ces gens-là peuvent faire n'importe quoi pour te ruiner.

—Je te crois un peu pessimiste.

Leverdier ne l'était pourtant pas. Deux ou trois jours plus tard, la Libre-Pensée porta formellement son accusation. Il affirma, avec un grand luxe de détails, en indiquant le jour, l'heure et l'endroit où la conversation avait eu lieu, que Lamirande, pendant une réception chez sir Henry, avait dit au premier ministre qu'il donnerait son appui au projet ministériel, mais qu'en retour il voulait avoir la promesse d'une position de consul à Paris ou à Washington. Le tout était appuyé par la déclaration solennelle, dûment attestée devant un juge de paix, d'un domestique de sir Henry, nommé Duthier. La conversation avait eu lieu près d'une fenêtre où Duthier s'était retiré pour se reposer un instant. Caché par les rideaux il avait tout entendu sans être vu. Il avait d'abord gardé le silence, mais voyant la guerre injuste que M. Lamirande faisait à son bien aimé maître, il avait cru que c'était un véritable devoir pour lui de parler.

Ce Duthier était un inconnu, arrivé depuis peu de temps au pays, on ne savait trop d'où. Tout d'abord, bien peu de personnes ajoutèrent foi à ce récit, absolument invraisemblable, vu le caractère et l'état de fortune de Lamirande. Celui-ci, naturellement, opposa une dénégation formelle à cette atroce accusation, et invita privément sir Henry à mettre fin à la calomnie. Au moment même où il s'attendait à recevoir un mot de réponse, quelle ne fut sa stupéfaction de lire, dans un journal d'Ottawa, le compte-rendu suivant d'une interview qu'un reporter avait eue avec le premier ministre:

“M. Lamirande ayant nié l'accusation portée contre lui par le nommé Duthier, domestique chez sir Henry, nous avons envoyé un représentant du Sun auprès du premier ministre pour savoir exactement à quoi nous en tenir à ce sujet. Voici la conversation qui a eu lieu:

—Q. Vous avez sans doute lu, sir Henry, l'accusation portée par un de vos domestiques contre M. Lamirande et la dénégation formelle de celui-ci. Dans l'intérêt de la vérité je viens vous prier de vouloir bien dire au public ce qu'il en est.

—R. Je regrette infiniment cet incident. M. Lamirande est un jeune homme d'un grand talent qui a bien tort de me faire la guerre, mais que j'admire beaucoup, tout de même.

—Q. Vous a-t-il tenu le langage que Duthier lui prête?

—R. Ah! ces domestiques! Duthier a eu bien tort de faire cette déclaration. Je regrette beaucoup cet incident. Aussi ai-je renvoyé immédiatement cet homme de mon service. Quand un domestique entend par hasard quelque chose, c'est son devoir de se taire. Des indiscrétions comme celle que vient de faire ce malheureux Duthier sont intolérables!

—Q. Dois-je donc conclure que Duthier n'est coupable que d'une indiscrétion?

—R. Vous devenez indiscret vous-même!

—Q. Il y a donc eu conversation entre vous et M. Lamirande au sujet de la position de consul à Paris ou à Washington?

—R. M. Lamirande lui-même ne nie pas qu'une telle conversation ait eu lieu.

—Q. Vous ne voulez pas me dire quelle était la nature de cette conversation?

—R. Pensez-vous, par hasard, que je vais commettre des indiscrétions comme un domestique? Je vous le répète, je déplore profondément cet incident, et ma ferme détermination c'est de ne pas l'aggraver en m'y mêlant d'aucune façon. Vous pouvez clore votre interview, car, avec toute votre habileté, vous ne réussirez pas à me faire révéler ce qui a pu se passer entre M. Lamirande et moi dans une conversation tout à fait confidentielle. C'est inutile d'insister davantage.

“Là-dessus notre représentant prit congé de sir Henry.”


La perfidie de ces paroles atterra Lamirande. Il comprit qu'il y avait conspiration contre lui entre le premier ministre et le domestique, et que ce serait inutile d'insister auprès de sir Henry pour obtenir justice. Il raconta dans la Nouvelle-France exactement ce qui s'était passé entre sir Henry et lui. Il appuya son dire d'une déclaration de Leverdier et de Vaughan qui affirmaient que c'était bien là ce que Lamirande leur avait confié aussitôt après l'entrevue. Sir Henry se fit interroger de nouveau et nia perfidement, mais sans rien préciser.

Dans la province de Québec l'opinion se partagea. Tous les hommes sincères, surtout ceux qui connaissaient personnellement Lamirande, furent convaincus que le jeune député était la victime d'une affreuse calomnie, et ils n'en conçurent pour lui que plus d'affection, d'estime et de sympathie. Cependant, tous ceux qui, pour une raison ou pour une autre, voulaient se remettre à la remorque des ministres, profitèrent de ce prétexte pour se déclarer ouvertement contre le chef du mouvement séparatiste. Pas un sur cent, toutefois, ne croyait réellement à l'accusation; mais il n'y a rien de plus intransigeant, de plus farouche que l'homme qui, par intérêt, fait semblant de croire à une calomnie. Aussi l'ardeur de ceux qui prétendaient ajouter foi à l'histoire de Duthier et aux habiles réticences de sir Henry fut-elle extraordinaire. Elle atteignit non seulement Lamirande lui-même, mais les principes qu'il défendait. C'était une vraie déroute pour la cause nationale. Les ministres virent que c'était le moment psychologique. Ils firent lancer les “brefs” et fixèrent les élections à une date aussi rapprochée que possible, dans les derniers jours de janvier 1946.

Chapitre XIV

Omnia excelsa tua et fluctus tui super me transierunt.

Toutes vos eaux élevées comme des montagnes, et tous vos flots ont passé sur moi.

Ps. XLI, 8.

Atrocement calomnié, accusé de vénalité, lui qui était le désintéressement même; soupçonné de ne combattre le gouvernement que par dépit, lui qui ne connaissait que des sentiments nobles, qui repoussait la politique ministérielle pour obéir aux inspirations du plus sublime patriotisme, Lamirande était accablé, submergé par un dégoût immense. Avec la grâce de Dieu, obtenue par la prière et la communion fréquente, il put éloigner de son âme la haine, le désir de vengeance, toute passion mauvaise; mais il ne put échapper à une indicible tristesse qui l'enveloppait et le pénétrait comme un épais et froid nuage.

Pour comble de malheur, sa douce Marguerite tomba gravement malade, en proie à la fièvre mystérieuse qui, depuis plusieurs années, avait fait son apparition sur divers points du globe. La docte faculté avait réussi à lui donner un nom savant tiré du grec, et à décrire très minutieusement la forme et les mœurs du microbe qui en était l'incontestable auteur. Mais le moyen de détruire cette petite vie qui donnait la mort, elle ne l'avait pas encore trouvé. Comme ses confrères, dont il consulta plusieurs, Lamirande était réduit à l'impuissance en face de cet infiniment petit. On ne pouvait même pas s'imaginer où madame Lamirande avait contracté cette maladie dont il n'existait pas, en ce moment, un seul autre cas dans tout le Canada.

Retenu presque jour et nuit auprès de sa femme qui empirait toujours, Lamirande ne peut prendre qu'une part fort restreinte à la lutte suprême. Leverdier se multipliait. Il avait posé sa candidature dans un comté voisin de Québec. Puis, parcourant les campagnes de tout le district, il essayait de ranimer l'ardeur des, patriotes. Il brochait des articles pour son journal au beau milieu des comités des patriotes. Il brochait des articles pour son journal au beau milieu des comités, électoraux, tandis que cinquante personnes parlaient à tue-tête autour de lui et l'interrompaient à chaque instant. Il écrivait une phrase, puis il fallait répondre à une question; au milieu d'une période, il était obligé de s'arrêter pour régler une dispute, ou donner une direction.

Pendant ce temps, Lamirande était condamné à une inactivité relative qui le torturait. Malgré l'angoisse qui lui tenaillait le cœur à la vue de sa bien aimée Marguerite qui s'en allait vers la tombe, il ne se laissa ni absorber ni dominer par la douleur. Le patriotisme l'emporta chez lui même sur l'amour conjugal. Il ne pouvait pas se résoudre à quitter sa femme pour longtemps; mais il dirigeait les travaux du comité central, aidait à la rédaction de la Nouvelle-France et allait parler aux assemblées convoquées à Québec et dans les environs. Quant à sa propre élection, il n'avait guère besoin de s'en occuper; car ses commettants, qui le connaissaient depuis des années et qui l'aimaient, lui étaient restés fidèles. C'était là sa seule consolation au milieu des épreuves, des déboires, des inquiétudes poignantes dont il était accablé.

Chapitre XV