Qui se existimat stare videat ne cadat.
Que celui qui croit être ferme, prenne garde de ne pas tomber.
Saint-Simon se présentait dans le comté de Québec, entre le candidat du gouvernement et celui de Lamirande, comme séparatiste, bien plus séparatiste que Lamirande et ses amis qu'il accusait de trahir la cause nationale.
Un jour, il convoqua une assemblée des électeurs de la Jeune-Lorette et mit Lamirande au défi de l'y rencontrer. Celui-ci accepte le défi, bien que de telles rencontres, où la discussion est rarement digne, lui répugnent souverainement. Mais refuser de faire face à son accusateur, c'est compromettre les chances, déjà faibles, de son candidat.
Depuis quelques jours le temps avait été superbe. Le soleil brillait dans un ciel d'azur. Pas un souffle de vent, et le thermomètre seul disait qu'il y avait vingt degrés au-dessous de zéro Fahrenheit. Le matin de la réunion, un changement s'était opéré dans l'atmosphère. Le mercure était monté de dix degrés, mais le froid paraissait bien plus intense. L'humidité pénétrait jusqu'aux os. Le soleil s'était levé rouge dans un ciel blafard. Au sud-ouest un banc de nuages gris se montrait; tandis que du côté opposé, du redoutable nord-est, le vent s'était élevé, très faible d'abord, à peine perceptible, mais augmentant sans cesse à mesure que les nuages s'étendaient et s'épaississaient. Bientôt la neige commence à tomber, fine, drue, pénétrante. C'est un crescendo formidable: vent, neige, poudrerie prennent à chaque instant une nouvelle fureur. Les arbres, dont les branches sont roidies par la gelée, font entendre de sinistres craquements et se tordent sous les puissantes rafales.
Malgré la tempête, l'assemblée eut lieu. Du reste, l'avant-midi les chemins étaient encore passables, et pour se rendre de Québec à Lorette on allait le vent arrière. Lamirande, absorbé par ses inquiétudes, ne fit pas attention aux mugissements dont l'air était rempli.
La réunion fut ce qu'elle devait être: désagréable, détestable. Saint-Simon porta contre Lamirande toutes les accusations qui traînaient dans les journaux depuis quelque temps. C'était un ambitieux, disait-il, qui aurait voulu s'assurer une position brillante et qui, ne l'ayant pu obtenir, combattait le gouvernement par, dépit. Sur ce thème, le misérable esclave de Montarval broda pendant trois quarts d'heure. Lamirande lui répondit avec autant de dignité et de sang-froid que possible. Un certain nombre de gens sensés et raisonnables lui étaient sympathiques; mais du sein de l'assemblée beaucoup de voix s'élevaient pour l'insulter.
Jamais Lamirande n'avait éprouvé écœurement aussi profond qu'à la fin de cette réunion; jamais il n'avait senti dans son cœur un sentiment aussi voisin de la haine.
L'assemblée finie, il fallait songer au retour. Ce fut alors que Lamirande remarqua, pour la première fois, la violence de la tempête qui avait pris des proportions extraordinaires. Le froid n'était pas tombé, et pour retourner à Québec il fallait faire face au terrible nord-est qui asphyxiait, à la neige qui cinglait. Pour Lamirande, il n'y avait pas à hésiter. Absent depuis le matin, la pensée de sa femme mourante le torturait et l'aurait fait affronter un danger plus imminent encore. Il avait, du reste, un cheval vigoureux et un cocher prudent et sobre. Dans ces conditions, le retour à Québec était un voyage très pénible, mais ce n'était pas une entreprise folle.
Ce fut, cependant, avec le pressentiment d'un malheur que les gens de Lorette virent Saint-Simon partir quelques minutes avant Lamirande. Son cheval, tout en jambes, était peu propre à lutter contre le vent, et l'on avait pu remarquer que le cocher du journaliste et le journaliste lui-même eurent recours assez copieusement à l'eau-de-vie sous prétexte de se prémunir contre le froid.
La tempête augmentait toujours. La poudrerie était devenue vraiment terrifiante. On ne pouvait pas voir à dix pas en avant ou en arrière de soi. À chaque côté du chemin, dans les champs, rien qu'un vaste tourbillon blanc, confus, fuyant avec une rapidité vertigineuse.
Le cocher de Lamirande, pour se garer de la neige, s'était tourné à gauche.
Tout d'un coup, il se fait une courte accalmie. Mais pendant cet instant, Lamirande a entrevu, à droite, dans le champ, un spectacle qui fige le sang dans ses veines: un attelage à moitié enseveli dans un banc de neige. Il reconnaît le cheval de Saint-Simon, et comme un éclair, la situation se présente à son esprit: le malheureux journaliste et son cocher se sont égarés; et déjà, sans doute, engourdis par le froid, ils sont condamnés à une mort certaine si on ne vient promptement à leurs secours.
Le cocher de Lamirande, toujours tourné à gauche, n'a rien vu.
Alors des pensées horribles traversent le cerveau de Lamirande, le brûlant comme des traits de feu. Il voit, dans un tableau, instantanément, tout le mal que cet homme néfaste a fait à la cause nationale, toutes ses noires calomnies, toutes ses abominables accusations, toutes ses criantes injustices. Il voit tout cela, et il se dit: c'est la justice de Dieu qui le frappe; laissons faire la justice de Dieu!
Oui! cette horreur était entrée dans la pensée de Lamirande et elle était tout près de pénétrer dans la partie supérieure de son âme. Il allait succomber à la tentation, il allait commettre un crime que seul lœil de Dieu pouvait voir.
Lorsque, dans deux ou trois jours, la tempête finie, on aurait retrouvé les cadavres de Saint-Simon et de son compagnon, qui aurait pu soupçonner seulement que dans une trouée de la poudrerie Lamirande avait vu le commencement de cette tragédie et l'avait laissée s'accomplir? Il fut donc penché sur le bord de l'abîme que nous côtoyons sans cesse et où tous nous tomberions à chaque instant si la grâce divine ne nous retenait: l'abîme du péché.
Avec un cri d'effroi et d'horreur à la pensée de l'épouvantable chute qu'il allait faire, il se ressaisit. La lutte, en réalité, n'avait duré qu'un instant, le temps de faire quelques pas. Il arrêta son cocher et lui fit part de ce qu'il venait de voir. Heureusement, une maison était proche. Ils obtiennent du secours; puis, avec précaution, pour ne pas s'égarer à leur tour, ils se dirigent vers l'endroit où Lamirande a entrevu les victimes de la tempête. Ils les trouvent enfin. Les malheureux ayant perdu leur robe de traîneau, n'ont rien pour se mettre à l'abri du froid. Complètement désorientés, épuisés par leurs efforts désespérés pour dégager leur cheval et pour se faire entendre, ils sont déjà à moitié plongés dans le fatal sommeil, avant-coureur de la mort.
Avec grand-peine on peut les ramener à la maison. Lamirande leur donne les premiers soins que réclame leur état, puis continue sa route, remerciant humblement Dieu de l'avoir préservé de l'abîme.
Chapitre XVI
Quoniam melior est misericordia tua super vites.
Car votre miséricorde est préférable à toutes les vies.
Les élections sont terminées. C'est un vrai désastre pour la cause nationale. Les ministres triomphent sur toute la ligne, particulièrement dans la province de Québec. Houghton est plus heureux dans la province d'Ontario. Son groupe revient plus nombreux qu'avant la dissolution. C'est le Canada français qui, trompé, dévoyé, donne au gouvernement la plus forte majorité, à ce gouvernement qui médite la ruine de l'Église et de la nationalité française! Lamirande est élu avec Leverdier et un petit nombre d'adhérents; mais la masse de la députation française se compose de partisans du cabinet. Saint-Simon est parmi les vainqueurs, grâce à l'or de Montarval qui, en secret, a soutenu cette candidature en apparence ultra-séparatiste.
Lamirande voit s'écrouler en même temps ses espérances de patriote et son bonheur domestique. Sa femme se meurt: la cruelle maladie a fait son œuvre. Douce, résignée, elle s'en va comme elle a vécu, en Parfaite chrétienne; ce qui ne veut pas dire en indifférente. Jeune encore, elle tient naturellement à la vie. Elle lutte contre la mort qui s'avance. Aimée et aimante, l'idée de la séparation d'avec son mari et son enfant l'épouvante. Mais elle répète avec le Sauveur au jardin des Oliviers: “Mon Dieu, si vous ne voulez pas que ce calice s'éloigne de moi, que Votre volonté soit faite et non la mienne!”
Pour Lamirande, il ne peut pas accepter la coupe d'amertume. Il quitte la chambre de sa femme et s'en va dans une pièce voisine se jeter à genoux devant une statue de son saint Patron, et là, il répand son âme dans une prière suprême, dans une supplication déchirante: “Grand saint Joseph, répète-t-il sans cesse vous pouvez m'obtenir de Celui dont vous avez été le père nourricier la vie de ma femme. Obtenez-moi cette grâce, je vous en conjure. Dieu a permis la destruction de mes rêves politiques, des projets de grandeur que j'avais formés pour ma patrie. Mais Il ne voudra pas m'accabler tout à fait! Saint Joseph, sauvez ma femme!”
Il priait ainsi depuis une demi-heure, les yeux fixés sur la statue. Tout à coup, il s'estime en proie à une hallucination. La douleur, se dit-il, me trouble le cerveau. Car voilà que la statue s'anime. Ce n'est plus un marbre blanc et froid qui est là devant lui, c'est un homme bien vivant. Le lis qu'il tient à la main est une vraie fleur. Et saint Joseph parle:
—Joseph, si vous insistez sur la grâce temporelle que vous demandez, elle vous sera certainement accordée. Votre femme vivra. Si au contraire, vous laissez tout à la volonté de Dieu, le sacrifice que vous ferez de votre bonheur domestique sera récompensé par le triomphe de notre patrie. Vous serez exaucé selon votre prière. Et afin que vous sachiez que ceci n'est pas une illusion de vos sens, voici!”
Et saint Joseph, détachant une feuille de sa fleur de lis la met dans la main tremblante de Lamirande.
Puis le marbre reprend la place de l'homme vivant, le lis redevient pierre, comme auparavant, mais il y manque une feuille.
Tout bouleversé, Lamirande se précipite dans la chambre de sa femme.
—Qui te parlait tout à l'heure? lui demande Marguerite. C'était une voix étrange, une voix céleste... Qu'as-tu donc, mon mari?
Lamirande, se jetant à genoux à côté du lit, et prenant sa femme doucement dans ses bras, lui raconte tout ce qui s'est passé.
—Ce n'était pas un rêve, dit-il, voici la feuille de lis que saint Joseph m'a donnée.
—Marguerite! continue-t-il, tu vivras. Car tu veux vivre, n'est-ce pas?
—Je voudrais vivre, Joseph, car Dieu seul sait combien j'ai été heureuse avec toi; mais si c'est la volonté du ciel que je meure....
—Ce n'est pas la volonté de Dieu que tu meures, puisqu'il a fait un miracle pour me dire que tu vivras.
—Mais si je vis, la patrie mourra!
—Saint Joseph n'a pas dit cela.
—Il ne t'a promis le triomphe de la patrie qu'à la condition que tu fasses le sacrifice de ton bonheur....
—Je ne pourrai jamais demander que tu meures, ma femme, ma vie!
—Mais ne pourrais-tu pas demander que la volonté de Dieu se fasse?
Lamirande garde le silence.
Marguerite rassemblant, pour un suprême effort, les derniers restes de sa vitalité, poursuit:
—Oui, mon mari, faisons ce sacrifice pour l'amour de la patrie. Tu as travaillé longtemps pour elle, mais tous tes efforts, tous les efforts de tes amis ont été vains. Et voici qu'au moment où tout paraît perdu, Dieu te promet de tout sauver si nous voulons tous deux lui offrir le sacrifice de quelques années de bonheur. C'est un dur sacrifice, mais faisons-le généreusement. Il ne s'agit pas seulement de la prospérité et de la grandeur matérielle du pays, mais aussi du salut des âmes pendant des siècles peut-être. Car si les sociétés secrètes triomphent, c'est la ruine de la religion. C'est cette pensée qui t'a soutenu dans les pénibles luttes de ces dernières semaines. C'est cette pensée qui me soutient maintenant. Pense donc, quel bien en retour de quelques années d'une pauvre vie! Ce n'est pas souvent que, par sa mort, une femme peut sauver la patrie....
Marguerite dut lutter encore avec son mari, car la mort paraissait plus redoutable à lui qui devait rester qu'à elle qui s'en allait. Perdre sa femme! Voir sa bien-aimée devenir “ce je ne sais quoi qui n'a de nom dans aucune langue”; la conduire au tombeau; la confier aux vers et à la corruption, lorsqu'il pouvait la garder encore longtemps auprès de lui, c'était affreux. Cette pensée lui causait une agonie mortelle.
Enfin, la grâce divine et les prières de Marguerite l'emportèrent sur les répugnances de la nature humaine. Avec sa femme il fit sincèrement cette prière: “Seigneur Jésus! qu'il soit fait selon votre volonté et non selon la nôtre. Ou plutôt faites que notre volonté soit conforme à la vôtre”.
La cruelle maladie suit son cours.
Le lendemain, sur le soir, Lamirande, voyant que la fin approchait, fit venir le père Grandmont. Leverdier et sa sœur Hélène étaient auprès de la mourante depuis le matin. Marguerite reçut les derniers sacrements en pleine connaissance et avec une ferveur angélique. Elle fit ses adieux, simples et touchants, à son mari et à sa fille, à sa sœur et à son frère adoptifs, au père Grandmont. Elle baissa ensuite rapidement et sembla ne plus rien voir ni entendre. Lamirande croyait qu'elle ne sortirait de ce coma que pour se réveiller dans l'éternité. Tout à coup elle fit signe à son mari qu'elle voulait lui parler. Il se pencha tendrement sur elle. Tout bas, elle lui dit: “Hélène t'a toujours aimé. Sans m'oublier, rends-la heureuse. Adieu! Au ciel!”
Puis, recommandant son âme à Dieu, elle rendit doucement le dernier soupir.
Cette nuit-là, Hélène pria et pleura longtemps auprès du corps de Marguerite.
Des pensées tumultueuses envahirent son âme et l'effrayèrent. Des désirs qu'elle avait su repousser, qu'elle croyait à jamais éteints, se réveillèrent soudain en elle et la troublèrent. Elle aurait désiré n'éprouver que de la douleur, et un autre sentiment, qu'elle n'osait nommer, se mêlait à son chagrin, l'absorbait. Elle pleurait, mais ses larmes, qu'elle aurait voulues amères et brûlantes, étaient douces. Elle désirait ne demander au ciel que le repos de l'âme de Marguerite et le courage pour Joseph, et c'était pour elle-même qu'elle priait. “Seigneur, disait-elle, vous m'avez accordé la grâce de vaincre mon cœur pendant quinze ans, soutenez-moi dans cette heure suprême. Je puis penser à lui maintenant sans crime, sans injustice envers celle que j'aimais comme une sœur et qui est sans doute auprès de Vous. S'il est possible que je sois enfin heureuse après tant d'années de souffrance, faites-moi cette grâce, ô mon Dieu! Et s'il ne doit pas en être ainsi, aidez-moi à souffrir encore et à Vous bénir toujours.”
Chapitre XVII
Cogitationes meæ dissipatæ sunt, torquentes cor meum.
Toutes mes pensées ayant été renversées, elles ne servent plus qu'à me déchirer le cœur.
Aussi longtemps qu'il put voir les traits de sa femme que la mort avait en quelque sorte divinisés, Lamirande se sentit calme et fort. À léglise, pendant le service, il versa d'abondantes larmes, mais le chant sublime de la messe de Requiem éleva son âme au-dessus des amertumes de la terre et l'introduisit dans les joies et le repos de l'éternité. Ce fut au retour du cimetière, quand il rentra dans sa maison où il avait connu tant de bonheur, vide maintenant, désolée à tout jamais, ce fut en ce moment qu'une tristesse toute humaine s'abattit sur lui. Le ciel qu'il avait entrevu, où son âme semblait pénétrer en quelque sorte, à la suite de l'âme de Marguerite, se ferma sur lui et le repoussa. Il ne voyait plus que cette vallée de larmes, et le chemin qu'il lui restait à parcourir paraissait interminable.
Les sœurs du couvent de Beauvoir étaient venues chercher la petite Marie, croyant bien faire, mais elles avaient enlevé de la maison le dernier rayon de lumière qui naguère encore l'illuminait si gracieusement.
Malgré les efforts de Leverdier, une sorte de désespoir s'empara de Lamirande. Il regrettait presque son sacrifice. Il se disait: j'ai été présomptueux; j'ai, par orgueil, voulu faire un acte d'héroïsme sans y être appelé, sans avoir la grâce nécessaire. Seuls les saints ont le droit d'entreprendre les choses sublimes; eux seuls ont la vocation de quitter le terrain des vertus ordinaires pour se livrer aux renoncements surhumains. Pour moi, j'aurais dû humblement choisir la voie moins parfaite mais plus sûre qui m'était offerte; j'aurais dû demander la vie de ma femme, puisque Dieu avait daigné exaucer ma prière.
Puis le doute l'envahissait. Au lieu d'être un miracle, cette apparition de saint Joseph n'était peut-être qu'un prestige diabolique. Ce ne pouvait être une simple hallucination, puisqu'il avait toujours la preuve matérielle de la réalité objective de la vision: la feuille de lis qui s'adaptait parfaitement au lis brisé de la statue. Mais le tentateur avait peut-être voulu lui tendre un piège en lui proposant un sacrifice qu'il avait accepté par orgueil plutôt que par amour de Dieu, afin de pouvoir se dire: voyez comme je suis fort, je puis renoncer à ce qui m'est le plus cher au monde!
Ensuite, un autre genre de doute survenait. Ce n'était plus le démon qui l'avait tenté et trompé. Il était bien convaincu que l'apparition était céleste; mais qu'à cause de ses résistances, à cause de ses répugnances à accepter le sacrifice, il en avait perdu tout le mérite; que la mort de sa femme serait inutile pour le pays. Humainement, tout était perdu. Dieu aurait sans doute fait un miracle pour tout sauver, puisqu'Il l'avait promis, mais c'était à la condition que l'épreuve fût courageusement acceptée. J'ai mal accueilli cette épreuve, se disait Lamirande, j'ai mal fait mon sacrifice. Dieu est donc dégagé de sa promesse. Ma femme est morte et mon pays va mourir!
Toutes ces pensées amères le jettent dans un pro fond abattement. Il ne peut se résoudre à ouvrir son cœur à Leverdier, lui parler du miracle. Il lui semble que son ami le blâmera comme il se blâme lui-même, doutera comme il doute. Voulant s'épargner cette nouvelle souffrance, il se tait.
Cette douleur sombre, sans larmes, sans épanchement du cœur, inquiète Leverdier.
—Mon ami, dit-il, il faut que tu fasses un effort pour secouer cette tristesse noire qui n'est pas du ciel. Viens avec moi, je vais te conduire à Manrèse. Tu y passeras une journée ou deux avec le père Grandmont.
—Tu as raison, dit Lamirande. Allons!
Et les deux amis se dirigent vers le chemin Sainte-Foye où plus de quinze années auparavant Lamirande avait, pour la première fois, parlé de son bonheur à son jeune ami. C'était alors le printemps; les oiseaux chantaient les louanges du Seigneur, la campagne était belle et le ciel souriait. Maintenant, c'est le triste hiver; plus de verdure, plus de chants; mais des arbres mornes, dépouillés, sous un firmament gris et froid.
Leverdier conduit son ami jusqu'à la porte de la maison de retraite.
—Au revoir, lui dit-il, que saint Ignace te console et te communique son courage.
—Merci! mon ami, merci!
Lamirande monta à la chambre du père Grandmont, chambre dont il connaissait bien le chemin. Le vénérable prêtre lui ouvrit les bras. Lamirande s'y jeta comme un enfant et raconta au ministre de Jésus-Christ tout ce qui s'était passé; toutes ses tentations, toutes ses défaillances.
Ils passèrent ensemble une partie de la nuit devant le saint sacrement, dans la petite chapelle intérieure de la maison, abîmés dans la méditation sur le néant de la vie.
De bonne heure, le père dit sa messe. Lamirande la servit et reçut le Pain céleste qui chassa de son âme les doutes, comme le soleil dissipe les brouillards de la nuit. Le calme et la confiance en Dieu étaient revenus, mais Lamirande se défiait toujours de lui-même.
—Mon père, dit-il, je suis trop faible pour continuer lœuvre que j'ai entreprise. Vous me dites que mon sacrifice, tout mal fait qu'il a été, sera accepté et que Dieu enverra, en retour, quelque secours inattendu à la patrie. Je le crois. Mais mon rôle est maintenant rempli. Je puis me retirer quelque part où, ne cherchant à pratiquer que des vertus ordinaires, je serai moins exposé à tomber.
—Pas encore, mon enfant, pas encore, dit en souriant doucement le bon religieux. Votre rôle n'est pas accompli, loin de là. Restez dans la politique, c'est-à-dire à votre poste, et attendez patiemment que Dieu réponde à votre sacrifice comme Il l'a promis et comme Il le fera, très certainement. Ces faiblesses humaines que vous déplorez, en les exagérant peut-être un peu, sont une grande grâce. Elles vous tiennent dans l'humilité, sans laquelle il est impossible de plaire à Dieu. Songez à saint Paul qui avait été ravi au troisième ciel, et qui nous dit: “De peur que la grandeur de mes révélations ne me causât de l'orgueil, Dieu a permis que je ressentisse dans ma chair un aiguillon, qui est l'ange de Satan, pour me donner des soufflets”. Je vous trouverais bien à plaindre et bien exposé, mon enfant, si vous étiez exempt de toute faiblesse, si vous ne craigniez de tomber à chaque instant: vous seriez une proie facile au démon de l'orgueil.
—Mais, mon père, non seulement je crains de tomber, je tombe effectivement!
—Et quand même cela serait! Relevez-vous, voilà tout. Si, pour vous rendre chez vous, vous étiez obligé de parcourir un chemin tout rempli de trous et parsemé de cailloux, la crainte, la certitude même de faire quelques chutes, de vous meurtrir les genoux et les mains, cette certitude, dis-je, ne vous détournerait pas d'entreprendre le trajet. Tomber, cela fait mal, cela humilie; niais cela n'empêche pas d'arriver au but, pourvu qu'on se relève.
—Mais pour se relever, il faut la grâce....
—Sans doute, et cette grâce est toujours accordée à qui la demande sincèrement. Si beaucoup restent par terre, c'est qu'ils aiment mieux être couchés que debout. Ils demandent peut-être à Dieu la grâce de se relever, mais c'est une demande qu'ils ne désirent pas réellement voir exaucée. Aimant la fange, ou la poussière, ou le gazon fleuri où ils sont tombés, ils veulent secrètement y rester, plutôt que de continuer leur pénible voyage. Tout en demandant à Dieu du bout des lèvres la grâce de se relever, ils seraient désolés si Dieu les relevait de force. Mais Dieu, qui voit dans le secret, ne les relève pas.
—Eh bien! mon père, je resterai à mon poste aussi longtemps que vous ne me direz pas que ma tâche dans le monde politique est achevée.
—Très bien! En effet, je vous dirai quand vous pourrez vous en aller. Ce ne sera pas de sitôt, je m'imagine, car il reste beaucoup à faire. Peut-être même Dieu vous demandera-t-il quelque nouveau sacrifice avant que tout soit terminé.
—Avec sa grâce je le ferai!
Chapitre XVIII
Ergo cujus vult miseretur.
Il est donc vrai qu'il fait miséricorde à qui il lui plaît.
La rentrée des chambres est fixée au 15 février 1946.
Ce jour-là, vers cinq heures du soir, il y avait conciliabule dans les bureaux de rédaction de la Libre-Pensée, à Montréal. Montarval y était avec le rédacteur en chef du journal, Ducoudray, et quelques autres radicaux bien connus de la métropole. Il est à peine nécessaire de dire que le collègue de sir Henry, membre du cabinet conservateur, n'était pas entré dans les bureaux de la feuille impie par la porte ordinaire, mais par un passage secret communiquant avec une boutique de perruquier tenue par un affidé de la secte.
—Eh bien! s'écria Montarval, nous triomphons nous avons une majorité ministérielle écrasante. Nous présenterons de nouveau le même projet, avec quelques modifications insignifiantes dans la forme, afin de faire croire aux députés de la province de Québec qu'ils ont obtenu quelques concessions. Quant au fond, il restera ce qu'il était. J'ai même trouvé le moyen de l'améliorer quelque peu, chose que je ne croyais pas possible. Il sera voté, et dans dix ans tout sera entre nos mains.
—Oui, fait Ducoudray, tout a marché selon tes plans et nos désirs. Dieu sait....
—Encore cette expression!
—Un simple effet de l'habitude, mon cher ministre!
—Je sais que ta première éducation a été tout imprégnée de superstitions chrétiennes. Pourvu que cela ne te joue pas quelque mauvais tour! Qu'est-ce que tu allais dire?
—J'allais dire que les élections ont dû coûter affreusement cher. J'espère que toi et sir Henry avez arrangé les choses pour que cela ne paraisse pas trop dans les comptes publics. Un scandale financier au commencement du nouveau régime serait fort ennuyeux.
—Que cela ne t'inquiète pas. Je mets Lamirande, Houghton et leur poignée de fanatiques au défi de trouver la moindre irrégularité dans la caisse publique.
—À propos de Lamirande, reprend le journaliste, c'est notre ennemi, et il fallait l'abattre, l'écraser; mais si nous avions pu nous exempter d'avoir recours à cette histoire inventée sur son compte.... Était-ce bien nécessaire?
—Il ne fallait négliger aucun moyen. Aurais-tu ce que les prêtres appellent des remords de conscience, par hasard?
—Je n'ai pas de remords, parce que ma conscience a usé toutes ses dents, il y a bien longtemps; mais les coups comme celui-là, quand ils ne sont pas absolument nécessaires, m'ennuient, mécœurent... je ne sais quoi....
Et le journaliste se leva et arpenta le bureau, le visage assombri.
—Un cas de spleen bien accentué, fait l'un des assistants, causé par une mauvaise digestion. Une pilule du docteur Cohen après chaque repas pendant trois jours, voilà ce quil te faut.
Ducoudray ne répondit rien. Il continuait toujours à marcher de long en large, troublé et agité.
Montarval le regarda pendant quelques instants avec une fixité sinistre. Une lueur d'enfer passa dans ses yeux. Puis il se leva et gagna en silence le couloir secret. En passant par la boutique du perruquier, il glissa quelques mots tout bas à l'oreille de l'affidé. Celui-ci fît un signe dassentiment, tout en pâlissant.
Les autres visiteurs étant bientôt partis après Montarval, Ducoudray se trouva seul. Le dernier sorti, il ferma la porte à clé et alla s'affaisser dans un fauteuil.
—Qu'ai-je donc? se dit-il. Est-ce seulement une mauvaise digestion, ou sont-ce réellement des remords? Il me semblait que depuis des années j'avais étouffé ce que les chrétiens appellent les cris de la conscience. Et cependant j'entends parfois une faible voix qui vient je ne sais d'où et qui me dit: Tu es un misérable! Est-ce la voix de ce qu'on appelle la conscience? Serait-ce la voix de ma mère?... J'ai rêvé encore d'elle, la nuit dernière.... Son âme peut-elle venir me parler?... L'âme existe-t-elle seulement?... Il me semblait que j'étais tout petit enfant, que j'étais à genoux devant ma mère et qu'elle me montrait à prier. Je crois que je pourrais répéter les paroles qu'elle me faisait dire: “Je vous salue, Marie, pleine de grâce”... Non je ne puis pas continuer....
Longtemps il resta plongé dans une arrière rêverie. Puis, se levant brusquement: Il faut secouer cette torpeur, se dit-il, chasser ces idées.... C'est trop tard pour moi de revenir sur mes pas. Je suis allé trop loin dans le mal.... Voilà que ça revient! Le mal! Mais enfin, qu'est-ce que le mal? qu'est-ce que le bien? Décidément, il me faut quelque distraction.... J'y pense! C'est ce soir que le fameux père Grandmont commence ce qu'ils appellent une retraite, à Longueuil. Il paraît que le vieux dit des choses bien drôles. Si j'y allais! Cela changerait mes idées et me donnerait peut-être le sujet d'un joli article pour demain. Rire un peu des jésuites, ça prend toujours.
Puis il sortit, et passa devant la boutique du perruquier. Il ne remarqua pas un homme qui en sortit presque au même moment; un homme qui portait de grandes lunettes noires et qui avait le collet de son paletot relevé jusqu'aux oreilles; un homme qui craignait le froid, sans doute. L'homme aux lunettes suivit Ducoudray. Celui-ci entra dans un restaurant et se fit servir un repas. Ensuite il continua son chemin vers Longueuil. Il ne regardait pas derrière lui; mais l'eût-il fait qu'il n'eût rien vu d'étrange: un homme qui marchait à quelques pas derrière lui, le visage à l'abri du vent, les yeux protégés contre l'éclat de la neige et de la lumière électrique.
Rendu rue Notre-Dame, Ducoudray prit un traîneau de place et donna ordre au cocher de traverser à Longueuil.
La nuit était belle et froide, une de ces nuits presque aussi claires que le jour, si fréquentes au Canada dans les mois d'hiver. La lune, qui avait éteint la plupart des étoiles, versait des flots de lumière argentée sur le “pont” de glace qui couvrait le fleuve géant. La neige reflétait cette lumière en y ajoutant un éclat particulier qui permettait de lire facilement, mais qui pouvait aussi fatiguer des yeux faibles. Ducoudray avait la vue forte et jouissait de cette splendide illumination. Dans un traîneau de place qui suivait le sien, à un arpent de distance, il y avait un homme qui ne pouvait pas endurer cet éblouissement.
Le plus profond silence régnait sur le fleuve, rompu seulement par le tintement des grelots des deux chevaux. Mais Ducoudray n'entendait ni les grelots du cheval qui traînait sa voiture ni ceux du cheval qui suivait. Il était à cent lieues de Montréal, et à trente années de l'an de grâce 1946. Il était dans le paisible village en bas de Québec, bien loin en bas, où il avait passé les années de sa jeunesse, et il n'avait que sept ans. Il était aux genoux de sa mère qui lui faisait faire sa prière du soir. De l'humble mansarde où il priait, lœil découvrait l'immense étendue du fleuve, large de sept lieues, et les montagnes bleues du nord. Il revoyait ce, paysage grandiose et triste, tantôt éclairé par les pâles rayons de la lune, tantôt baigné par les feux du soleil couchant. Il respirait de nouveau les fortes odeurs du salin , il jouait encore sur la grève couverte de galets et de varechs et que le baissant avait mis à sec. Puis le montant venait couvrir d'abord les rochers au large, puis envahissait tout jusqu'au chemin, mettant à flot la vieille chaloupe.
Tout ce lointain passé lui revenait ce soir pendant qu'il cheminait rapidement vers Longueuil. La pensée de sa mère, morte lorsqu'il n'avait que huit ans, le hantait; sa mère qu'il avait tant aimée, qui avait veillé sur son berceau, lui avait appris à bégayer les noms de Jésus, de Marie et de Joseph, noms hélas! que depuis vingt ans il n'avait plus prononcés que pour les blasphémer. Jamais il n'avait été travaillé et tourmenté comme il l'est ce soir. Jamais la vie qu'il menait, vie de haine, de passion, vie de volupté et de luttes féroces contre les croyances de son enfance, jamais sa vie de sectaire ne lui avait inspiré ce sentiment profond de dégoût et de terreur qu'il éprouve en ce moment. Il croyait avoir effacé en lui tout vestige de foi, à force de fouler aux pieds toutes les lois de Dieu, à force de s'enfoncer de plus en plus dans la fange et l'impiété. En effet, pendant des années, il avait joui de cette épouvantable tranquillité qui remplace dans l'âme la grâce du remords. Et voici que depuis quelques jours cette tranquillité est disparue. Du moment qu'il n'est pas activement employé, sa pensée retourne à trente années en arrière et le transporte au village natal, à léglise où il fut baptisé et fit sa première communion, à la modeste chambre où il priait, le soir, sous le regard de sa mère.
Tout un régiment l'aurait suivi sur le pont de glace ce soir-là qu'il n'en aurait fait aucun cas.
Les cloches de la belle église de Longueuil, appelant les fidèles aux exercices de la retraite, le tirent de sa rêverie. Arrivé bientôt au village, il saute en bas de sa voiture, donne instruction au cocher de l'attendre et pénètre dans le temple. “Pourvu, pense-t-il, que ce jésuite puisse dire quelque chose de bien rococo, de bien moyen âge!” Et il va prendre une place que le bedeau, voyant qu'il est étranger, lui offre. Un autre étranger entre aussitôt après. Le bedeau veut le mettre à côté de Ducoudray, mais il préfère rester à l'ombre d'une colonne. La lumière lui fatigue la vue, dit-il. Malgré le mauvais état de ses yeux, il les tient fixés sur Ducoudray.
Le sermon fut simple et éloquent. Chez le père Grandmont, c'était le cœur qui parlait. Il aimait Dieu, il aimait les âmes; et ces deux amours donnaient à ses discours une force et une chaleur qui n'avaient guère besoin des ornements de la rhétorique pour vaincre et fondre les cœurs. Dans un autre temps, Ducoudray aurait probablement noté quelques expressions d'une forme un peu naïve et qu'en torturant convenablement il aurait pu faire servir de thème à ses railleries. Mais ce soir il n'est pas en veine de se moquer. Il est grave, recueilli et les paroles du prêtre l'impressionnent douloureusement au lieu de l'amuser.
Le prédicateur, selon l'habitude des fils de saint Ignace, parle des deux étendards, l'étendard de Jésus-Christ et l'étendard de Satan, sous l'un desquels tout homme doit nécessairement se ranger. Impossible de rester neutre entre les deux années, simple spectateur du combat; il faut être d'un côté ou de l'autre; ou marcher vers le ciel sous le drapeau de Jésus-Christ, ou vers l'enfer sous le drapeau de Lucifer. Il n'y a que deux cités, la cité du bien et la cité du mal. La première renferme tous ceux qui ont la grâce sanctifiante; la seconde, tous ceux qui n'ont pas cette grâce. Il n'y a pas d'état intermédiaire. Il faut être ou l'ami ou l'ennemi de Dieu. Personne ne peut être indifférent à son égard, comme Lui n'est indifférent à l'égard de personne. Il n'y a que deux chemins, l'un large, facile, qui descend en pente douce, au milieu des fleurs, où l'on ne rencontre point d'obstacles, point de contradictions, où l'on marche sans fatigue, entouré de délices et de voluptés; l'autre, étroit, rude, montueux, difficile, où l'on n'avance qu'avec peine et misère, tombant souvent, se blessant souvent aux aspérités du sol. Inutile de chercher une troisième route à travers la vie, il n'y en a pas, puisque pour l'homme il n'y a que deux éternités, une éternité de bonheur à laquelle conduit la voie étroite, une éternité de malheur à laquelle aboutit la voie large et facile.
Pendant plus d'une demi-heure le père Grandmont développe ces fortes et salutaires pensées, et Ducoudray l'écoute de plus en plus grave et recueilli, la tête penchée sur sa poitrine. Du coin obscur où il se tient, l'étranger aux lunettes sombres ne perd pas le moindre mouvement que fait le journaliste.
Le père Grandmont paraissait avoir fini son sermon; il se préparait même à descendre de la chaire, tout à coup, se retournant vivement vers l'auditoire, la figure illuminée par une subite inspiration, il s'écria:
—Mes frères, s'il y a parmi vous quelqu'un qui gémit sous le poids d'une montagne de crimes, quelqu'un dont l'âme est couverte d'une véritable lèpre de péchés, quelqu'un qui, pendant des années et des années, a outragé Dieu et ses lois, l'Église et ses lois, la nature humaine et ses lois, quelqu'un qui, à la vue de la fange où il s'est vautré, est saisi d'une terreur voisine du désespoir, que celui-là ne perde pas courage! Qu'il porte ses regards vers le divin Crucifié, qu'il songe qu'une seule goutte de ce sang d'un Dieu peut effacer toutes les iniquités du monde. Qu'il déteste ses péchés, mais qu'il ne désespère pas. Le repentir, un repentir sincère, peut le rendre aussi agréable à Dieu qu'il était au jour de son baptême, au jour de sa première communion. S'il lui semble que tant de crimes demandent quelque grande expiation, qu'il fasse généreusement le sacrifice de sa vie, s'il faut la sacrifier, pour réparer le mal qu'il a fait.
Qu'il soit assuré qu'ainsi, par les mérites infinis de Jésus-Christ, il peut devenir un grand saint de grand pécheur qu'il était. Mes frères, pendant la bénédiction du très saint sacrement, priez tous avec ferveur pour que, s'il y a parmi vous quelqu'un ainsi accablé, il reçoive de l'hostie sainte, par l'intercession de Marie, Refuge des pécheurs, la grâce de secouer le joug de Satan.
Puis le prédicateur quitte la chaire. Le salut commence et tous se mettent à genoux. Pour la première fois depuis vingt ans, Ducoudray, l'âme bouleversée, s'agenouille, lui aussi.
Qui pourrait décrire la lutte formidable qui se livre alors dans ce cœur longtemps l'esclave du démon. Quelques jours auparavant, il avait reçu une première grâce, la grâce du dégoût: la vie qu'il menait ne lui inspirait plus aucune satisfaction. Mais ce n'était pas le repentir, ce n'était pas un mouvement surnaturel. Les paroles du prêtre, surtout les dernières qui, il le sentait, avaient été inspirées au prédicateur expressément pour lui, avaient fait naître dans son âme de nouvelles pensées, des sentiments inconnus. Le dégoût qu'il éprouvait depuis quelque temps changeait de caractère, se spiritualisait. Ce n'était plus un ennui vague, un malaise indéfinissable, mais une véritable horreur. Et à cette horreur se mêlait l'amour de Dieu, de ce Dieu qu'il avait tant offensé. Ô! se disait-il, si je pouvais réparer tout le mal que j'ai fait, me débarrasser de ce fardeau qui m'écrase, si je pouvais sortir des griffes de Satan et me jeter dans les bras de Jésus-Christ, que je serais heureux!
Que de pauvres âmes tiennent ce langage! que de misérables pécheurs voudraient sortir de l'état affreux où ils se trouvent, mais qui ne parviennent pas à dire: je veux. Une fausse honte les retient, un démon muet les possède. Ils n'auraient qu'un pas à faire, qu'un mot à dire; et ce pas, ils ne le font point, ce mot, ils ne le disent point. Mystère insondable de la grâce de Dieu qui est toujours suffisante pour sauver et qui ne sauve pas toujours; et qui, parfois, sans jamais détruire le libre arbitre, est versée dans l'âme avec tant d'abondance qu'elle semble arracher l'homme au mal comme malgré lui!
Ducoudray s'arrêtera-t-il au fatal je voudrais, ou prononcera-t-il le sublime je veux qui fait tomber les chaînes de l'esclavage spirituel?
Comme tous les pécheurs qui voudraient se convertir, il éprouve la tentation de la fausse honte, sentiment à la fois si puéril et si redoutable. Mais chez lui, à cette tentation qui suffit à éloigner tant de pauvres malades du céleste médecin, se joint une épouvante infiniment moins vague. Il sait, à n'en pouvoir douter, qu'il ne peut faire les choses à moitié; que pour pouvoir revenir à Jésus-Christ il faut qu'il quitte l'horrible secte où il s'est engagé et dont il possède tous les secrets. Non seulement il devra la quitter—cela ne serait rien—mais il devra la dénoncer, il devra pour réparer le mal qu'il a commis, divulguer les ténébreuses machinations auxquelles il a été mêlé. C'est là, il ne l'ignore pas, son arrêt de mort. D'un côté, encore quelques années d'une existence misérable puis une éternité de malheur. De l'autre, un coup de poignard, puis un bonheur sans fin. C'est ainsi que, dans une lumière crue, la situation, nette et tranchée, se présente à son esprit. En théorie, le choix est facile: l'enfer d'un côté; le ciel de l'autre, et entre les deux quelques années de vie en plus ou en moins. Qui pourrait hésiter? Et cependant qui d'entre nous n'hésiterait pas? Que dis-je! Qui d'entre nous ne sent pas que, à moins d'une grâce spéciale, c'est l'enfer et les quelques années de vie qu'il choisirait? Tant est faible, incroyablement faible la nature humaine déchue! Cette faiblesse désespérante, Ducoudray l'éprouve. Elle l'épouvante, elle l'écrase. Il voit avec terreur que, pour l'amour d'un peu de cette vie qui ne lui inspire pourtant qu'ennui et dégoût, il va choisir l'enfer. Il se sent impuissant à aire, par lui-même, le moindre effort pour sortir de l'abîme. Et du fond de cet abîme, il s'écrie, dans un élan de vraie humilité: Mon Dieu! ayez pitié de moi! Vierge sainte! aidez-moi!
Alors de la divine hostie part un jet de cette grâce qui donne aux plus faibles la force de braver la mort.
Chapitre XIX
Mucro, mucro, evagina te ad occidendum.
Épée, épée, sors du fourreau pour verser le sang.
La bénédiction du très saint sacrement est terminée. Lentement la foule se retire. Les sacristains éteignent les lumières, d'abord à l'autel, puis dans le chœur, enfin dans la nef. Il n'en reste que deux ou trois qui jettent dans le vaste édifice une lueur incertaine. Au moment de fermer les portes, le bedeau remarque que deux hommes sont encore dans léglise; l'un à genoux, la tête cachée dans ses mains, la poitrine gonflée de sanglots; l'autre debout, près d'une colonne, qui regarde fixement le premier. Le bedeau touche l'homme à genoux. “On ferme”, lui dit-il. Ducoudray tressaille comme un homme qu'on réveille subitement. Il se lève aussitôt.
—Il faut que je voie le père Grandmont, dit-il; il faut que je le voie tout de suite.
En parlant ainsi, son regard tombe, pour la première fois, sur l'homme à moitié caché derrière la colonne. Un frémissement le secoue et une sensation de froid envahit tous ses membres.
—Déjà! pensa-t-il. Mon Dieu, je suis prêt mais donnez-moi seulement trois heures!
—Vous pouvez voir le père au presbytère, dit le bedeau; ou dans la sacristie, il y est peut-être encore. Passez par le sanctuaire.
Puis le brave homme se dirige vers l'autre étranger qui paraît hésiter.
—Voulez-vous voir le père, vous aussi?
—Oui... non... c'est-à-dire que je voudrais suivre mon ami. Il va au presbytère, sans doute?
—Oui, en vous hâtant vous pouvez le rejoindre.
L'étranger fit quelques pas dans la direction du chœur, puis revint vers la porte.
—Je vais sortir et attendre mon ami devant le presbytère, dit-il.
—Voilà un particulier, grommela le bedeau en verrouillant la grande porte, qui n'a pas l'air de trop savoir ce qu'il veut.
Il savait parfaitement, au contraire, ce qu'il voulait; mais il avait eu comme un éblouissement qui lui avait fait perdre un instant la tête. Était-ce un effet de la forte chaleur qu'il faisait dans léglise? Était-ce autre chose? Il ne se le demanda seulement pas, mais éclata en imprécations contre lui-même pour ce moment d'indécision.
—Que je suis donc maladroit! se dit-il. J'aurais pu le rejoindre, sans doute, avant qu'il fût entré au presbytère, quand même c'eût été à la porte.... Il aurait été seul, probablement.... Il faut maintenant que j'attende ici, car il ne doit pas retourner à Montréal.
À ce moment Ducoudray franchissait la porte du presbytère, étonné de voir que l'homme aux lunettes noires ne l'avait pas suivi.
—Merci mon Dieu, murmura-t-il. Je ne Vous demande que trois heures! Accordez-moi ce délai, non pas pour moi-même, mais pour la cause de Votre sainte Église!
Un domestique le conduisit à la chambre du père Grandmont. Celui-ci le reçut avec une grande affabilité et l'invita à s'asseoir.
—Mon père, dit Ducoudray, vous ne me connaissez pas.
—En effet, je n'ai pas cet honneur, dit le religieux.
—Ce ne serait pas un honneur de me connaître, dit le journaliste, car je suis un grand misérable. Mais je veux me convertir, ou plutôt me confesser; car la grâce de Dieu m'a converti tout à l'heure dans léglise pendant que vous prêchiez. À la fin de votre sermon le ciel vous a inspiré certaines paroles que beaucoup ont dû trouver étranges. Je les ai comprises parce qu'elles étaient à mon adresse. Je suis le pécheur dont vous parliez. Voulez-vous me confesser ? Pouvez-vous me confesser? Je ne suis pas un pécheur ordinaire, je suis un monstre.
—Mon Dieu que vous êtes bon, que votre miséricorde est infinie! s'écria le prêtre.
Et prenant les mains du journaliste il l'attira à lui affectueusement.
—Mon frère, dit-il, que je suis heureux! Et quelles réjouissances parmi les anges! Venez! j'ai tous les pouvoirs pour vous absoudre, quelque grave que soit votre cas.
Puis, il conduisit son pénitent au petit confessionnal placé dans un coin de la chambre, et le malheureux, se jetant à genoux, déposa aux pieds du ministre de Jésus-Christ son insupportable fardeau. Il se releva tout rayonnant. Longtemps le vénérable prêtre le tint serré sur sa poitrine, murmurant: “Quelle joie! Mon Dieu, quelle joie!”
—Mon père, dit Ducoudray, vous savez ce qu'il me reste à faire. J'ai en ma possession tous les secrets de l'horrible secte, toutes ses archives. Il faut que je communique tout cela à l'archevêque de Montréal avant demain matin, cette nuit même; car, je le sais, je suis déjà condamné à mort. Le chef de la secte, me soupçonnant, m'a fait suivre par un de ses ultionistes qui m'a vu à léglise, qui a dû remarquer mon émotion, qui m'attend au dehors et qui me frappera au premier moment favorable. Je ne crains pas la mort. Au contraire, je suis heureux d'offrir ma vie à Dieu en expiation de mes crimes. Mais je ne veux pas qu'on m'assassine avant que j'aie eu le temps de dévoiler les abominations du satanisme. C'est pour cela, et non par crainte de la mort, que je vous demande de m'aider à me déguiser.
Une demi-heure plus tard, deux prêtres sortaient du presbytère; l'un était un vieillard, l'autre dans toute la force de l'âge. Le jeune ecclésiastique était visiblement embarrassé dans sa soutane. Mais l'homme aux lunettes noires n'eut aucun soupçon. Il se contenta de murmurer: “Deux calotins! Le plus jeune a l'air fameusement gauche”.
Les deux prêtres prirent une voiture que le domestique était allé chercher cinq minutes auparavant.
Au bout d'une autre demi-heure, comme le guetteur commençait à s'inquiéter sérieusement et à se demander s'il ne devait pas sonner, le domestique sortit de nouveau. Il avait l'air de chercher quelqu'un. L'homme aux lunettes le suivit du regard. Il le vit parler au cocher qui avait amené Ducoudray de la ville et lui donner de l'argent. Le cocher partit aussitôt.
—Voilà une mystification! se dit-il.
Et s'approchant du jeune domestique.
—Peux-tu me dire si le monsieur qui est entré au presbytère vers neuf heures est parti?
—Je ne sais pas, monsieur, répondit le jeune homme; je ne l'ai pas vu depuis que je lui ai ouvert la porte.
—Mais n'est-ce pas son cocher que tu viens de payer et de renvoyer?
—Ça se peut bien. Monsieur le curé m'a dit d'aller trouver le cocher qui avait amené un homme de Montréal, un monsieur avec une grande moustache blonde, de lui payer sa course et de lui dire que le monsieur n'aurait plus besoin de lui.
—Le monsieur couche au presbytère peut-être?
—Je n'en sais rien, monsieur. Vous êtes bien curieux, je trouve.
Et le jeune domestique s'éloigna pour rentrer au presbytère.
—Oui, fit l'étranger en le suivant, je suis un peu curieux, mais je n'ai plus qu'une question à te faire. Connais-tu les deux prêtres qui sont sortis tout a l'heure?
—J'en connais un, c'est le père qui prêche la retraite; l'autre, je ne le connais pas, je ne l'ai pas vu entrer.
—Ah! tu ne l'as pas vu entrer! Je comprends tout, maintenant, continua-t-il, parlant à lui-même. Que je suis donc stupide! Voilà deux fois que je le manque!
Le pauvre domestique, ahuri, et sentant vaguement qu'il a trop parlé, rentre précipitamment au presbytère.
L'étranger s'éloigne rapidement. À une faible distance de léglise un magasin est encore ouvert. Il y entre et demande qu'on lui indique où se trouve le bureau public de télégraphe et de téléphone. C'est dans le voisinage. Il y court. Le gardien du bureau est seul.
L'étranger lui fait un signe presque imperceptible auquel l'employé répond par un geste fait comme par hasard. Un deuxième signe provoque une deuxième réponse. Alors l'étranger s'assied devant le double instrument. Se servant d'abord du téléphone, il se met lui-même directement en communication avec un certain numéro à Montréal. Il sonne. On lui répond.
—Est-ce bien le numéro 11 demande-t-il?
Ce numéro n'a rien de commun avec les numéros du téléphone.
Comme la réponse a été satisfaisante, il continue:
—Attention au télégraphe, je vais écrire.... Es-tu prêt?... Eh bien! voici:
Et déposant le récepteur du téléphone, il prend la plume télégraphique et écrit la note suivante qui se reproduit, à l'instant, à Montréal, lettre par lettre, et dans l'écriture même de celui qui tient le crayon électrique à Longueuil.
“Au nom du Grand Maître, le numéro 7, à Longueuil, au numéro 11. Le numéro 2 nous trahit. J'en ai la preuve certaine. Le Grand Maître le soupçonnant, m'a donné l'ordre de le suivre et de le supprimer si je venais à découvrir qu'il nous trahissait. Or sa trahison est absolument certaine. Il vient de m'échapper, déguisé en prêtre. Rends-toi immédiatement à sa maison. C'est là qu'il ira tout d'abord, sans doute, pour prendre les archives. Au nom du Grand Maître et en vertu de l'ordre qu'il m'a donné je te commande de supprimer le numéro 2. Fais vite. Il est peut-être déjà trop tard.”
Puis, mettant soigneusement dans sa poche la copie de cet atroce billet, l'homme aux lunettes noires, ayant payé ce qu'il devait au bureau, sortit et reprit aussitôt le chemin de Montréal.
Le lendemain matin, deux femmes se rendant à la messe de cinq heures à léglise du Gesù, aperçoivent, rue Sainte-Catherine, un homme gisant sur le trottoir, près d'une porte-cochère, dans une mare de sang. Épouvantées, elles jettent des cris perçants qui attirent d'autres personnes allant à léglise ou à leur ouvrage. Un groupe se forme bientôt. Quatre hommes soulèvent le corps inerte et sanglant, inanimé, mais encore chaud, et le transportent au poste de police voisin. En jetant les yeux sur l'homme assassiné, le chef du poste s'écrie C'est M. Ducoudray, rédacteur de la Libre-Pensée!