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Pour la patrie: Roman du XXe siècle

Chapter 28: Chapitre XXV
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About This Book

The narrative centers on Joseph Lamirande, a young physician who chooses his profession to serve others and combines medical practice with deliberate public engagement. Convinced that national renewal requires a return to Christian faith and ancestral virtues, he becomes involved in political and social efforts to strengthen Canadian French identity and the Church’s influence. Prefatory reflections advocate using the novel and the press as instruments for moral and patriotic education, and the story interweaves personal sacrifice, religious conviction, and civic activism to argue for a disciplined, faith-rooted program of communal regeneration.

Joseph Lamirande, député.”

Toute la nuit les deux amis travaillèrent à faire des copies de cette lettre et à les adresser à tous les prêtres de la province, tant du clergé régulier que du clergé séculier. À neuf heures du matin tout était prêt. Ils étaient presque morts de fatigue et tombaient de sommeil.

—Allons, dit Lamirande, déposer ces lettres au bureau de poste avant de prendre un peu de repos. Plus tôt elles partiront, mieux ce sera.

—Tu songes à les déposer à la poste ici, à Ottawa? fit Leverdier.

—Pourquoi pas?

—Mais parce que Montarval, qui doit avoir des affidés partout, surtout au bureau de la poste, les ferait supprimer, tout simplement. Je suis parfaitement convaincu que si nous les confions à la poste ici, pas une de ces lettres n'arrivera à destination.

—Tu as peut-être raison, je n'avais pas songé à cela. Les déposer à Hull ou à quelqu'autre ville des environs ne serait pas mieux. S'il surveille le service postal à Ottawa il doit le surveiller également à Montréal, même à Québec. Que faire?

—J'ai une idée! s'écria le journaliste. Il n'est pas probable que le bureau de Toronto soit surveillé. J'irai les déposer là. Ce sera porter la guerre en Afrique!

—Ton idée a du bon, mais elle n'est bonne qu'à demi; car Montarval doit nous surveiller encore plus que les agents de poste. On lui rend compte de chaque pas que nous faisons, j'en suis convaincu. Tu connais le fameux Duthier, l'ancien domestique de sir Henry, devenu l'un des huissiers de la Chambre. Eh bien! cet individu était sur le train, hier soir, lorsque je suis descendu à Montréal; il était encore sur le train qui M'a ramené à Ottawa la nuit dernière. Il me filait, je n'en ai aucun doute. Si tu allais à Toronto il serait sur tes trousses. Je crois avoir trouvé la solution de la difficulté. Il faut que Vaughan porte ces lettres à Toronto, Il peut s'y rendre sans exciter de soupçons. Allons le trouver.

Dix minutes plus tard les deux amis étaient rendus chez le jeune Anglais qui se préparait à sortir.

—Vaughan, dit Lamirande, veux-tu me rendre un service, sans me questionner?

—Oui, certainement, si ce que tu demandes est praticable.

—Oh! c'est facile. Je te demande de bien vouloir prendre le train à dix heures et demie pour Toronto....

—C'est précisément ce que je me proposais. Quelle commission peux-tu bien avoir à faire à Toronto?

—Je te demande de déposer au bureau de poste de Toronto quelques centaines de lettres, voilà tout.

—Pourquoi ne les déposes-tu pas ici?

—Tu ne devais pas faire de questions!

—En effet! Mais où sont tes lettres? C'est encore une question. Celle-là est permise, sans doute!

—Elles sont chez Leverdier. Pardonne-moi si je fais le mystérieux. Tu connaîtras tout plus tard. Pour le moment je puis te dire seulement que j'ai de graves raisons de croire que si je déposais ces lettres, ici à Ottawa, elles ne se rendraient pas à destination.

—Cela me suffit. Sans doute je brûle d'envie de savoir quel roman se cache là-dessous, mais je suis assez raisonnable pour attendre l'explication promise.

—Merci, mon cher ami, dit Lamirande.

—Allons, fit Vaughan! c'est presque l'heure du train.

Et prenant un tout petit sac de voyage, il se dirigea vers la porte.

—N'as-tu pas une valise plus forte? lui demanda Lamirande. Nous ne pourrons pas mettre le quart des lettres dans cette petite machine-là... Pourtant, continua-t-il, j'ai une autre idée. Le sac que tu as là va faire. Allons.

Ils sortent. Dans la rue, tout près de la maison où demeure le jeune Anglais, ils croisent l'huissier Duthier.

—As-tu vu l'individu? dit Lamirande tout bas à Leverdier. Il nous suit à la piste.

Rendus à leur pension, Lamirande et Leverdier mirent les lettres dans une valise que Leverdier emporta. Lamirande en prit une autre qui était vide.

—Qu'est-ce que tu veux faire avec cela? lui demanda son compagnon.

—Mystifier l'espion Duthier. Il est permis de se distraire un peu. Après les fatigues et les émotions des dix-huit dernières heures, j'ai besoin de délassement.

Vaughan les attendait dans la rue. En voyant arriver ses deux amis, chacun une valise à la main, il poussa une exclamation de surprise. Lamirande lui fit signe de ne pas parler fort. Duthier stationnait de l'autre côté de la rue devant un magasin, absorbé dans la contemplation d'un bel étalage de cravates.

—En avez-vous assez pour remplir deux valises? demanda l'anglais à mi-voix.

Et comme Lamirande, au lieu de répondre, se mit à sourire, il reprit:

—En effet, j'oublie toujours que je ne dois pas faire de questions.

—Celle-là encore est une question permise, dit Lamirande. Dans la malle que j'emporte il n'y a rien du tout. C'est uniquement pour me prouver à moi-même et à Leverdier que nous ne t'imposons pas une corvée inutile.

—La corvée n'est rien; c'est le mystère qui l'entoure que je voudrais comprendre. Ce que tu viens de me dire est un pur logogriphe.

—Tu en auras l'explication dans le prochain numéro.

—Pourvu qu'il ne se fasse pas trop attendre! En causant ainsi les trois députés arrivèrent au chemin de fer. Le timbre de la gare venait de sonner cinq coups.

—Juste à temps, dit Vaughan. Au revoir!

—Nous t'accompagnons, dit Lamirande.

Les deux amis montèrent en voiture avec le jeune Anglais et s'installèrent à côté de lui comme des gens qui se mettent en voyage. Vaughan était vivement intrigué, mais il avait résolu de ne plus faire de questions.

Un instant après Duthier entra et prit un siège auprès des trois amis, déploya un journal et se mit à lire les nouvelles du jour avec un intérêt marqué.

—Tiens-toi prêt, dit tout bas Lamirande à Leverdier.

À peine avait-il donné cet avertissement que le timbre de la gare sonna deux coups et le chef du train fit entendre le traditionnel: All aboard! Le convoi s'ébranla. Alors Lamirande saisissant la valise vide qu'il avait placée dans le filet avec l'autre et disant rapidement Au revoir! à Vaughan de plus en plus intrigué, s'élança hors du train, suivi de Leverdier. Ils purent sauter sur le quai de la gare sans difficulté. Duthier, qui ne s'attendait aucunement à ce manège, et qui était réellement plus ou moins occupé à lire, ne s'aperçut du départ de ceux qu'il avait mission de suivre que lorsqu'ils étaient sur la plate-forme de la voiture. À son tour il quitta précipitamment son siège et courut vers la porte. Par malheur, à ce moment, une femme de proportions énormes, tenant un enfant et des paquets en nombre indéfini, s'avisa de quitter son siège, où le soleil l'incommodait. Elle bloquait le chemin.

—Laissez-moi passer, madame, hurla Duthier furieux.

La pauvre femme ahurie se rangea de son mieux, et l'huissier passa en faisant rouler par terre une boîte à chapeau et un sac de biscuits.

Le retard n'avait pas été considérable. Toutefois, le train avait acquis une certaine vitesse. Rendu sur le marche-pied, l'infortuné Duthier hésita un instant; mais la vue de Lamirande et de Leverdier qui stationnaient sur le quai de la gare que le train avait déjà dépassé, le décida. Il sauta. Mais évidemment il n'excellait pas à sauter d'un train en mouvement. Il exécuta une pirouette superbe et alla rouler dans le sable qui bordait la voie. Se relevant de fort mauvaise humeur, il constata qu'il n'avait d'autre mal qu'un habit et un pantalon endommagés. Il aurait voulu passer ailleurs que par la gare où plusieurs flâneurs avaient été témoins de sa mésaventure; mais se souvenant que s'il avait risqué ses membres, c'était pour ne pas perdre de vue Lamirande, il fit de nécessité vertu, et, s'époussetant tant bien que mal, il se dirigea vers la station. Des sourires mal dissimulés l'accueillirent, et, Lamirande, allant à sa rencontre, lui glissa, en passant, ces quelques mots: “Au moins, faites-vous payer comme il faut!”

Pendant ce temps, le train emportait Vaughan à toute vitesse vers Toronto. Le jeune député se perdait en conjectures sur ce qui venait de se passer. Lamirande lui avait donné la clef de la valise restée dans le filet. Il descendit la malle, l'ouvrit, et constata que les lettres dont elle était remplie étaient toutes adressées à des prêtres. Mais il était loin de se douter que des réponses que ces lettres provoqueraient dépendaient les destinées de tout un peuple.

Chapitre XXIII

Noli verbosus esse in multitudine presbyterorum.

Ne vous répandez point en de grands discours dans l'assemblée des anciens.

Eccl. VIII, 15.

Le même jour, à l'ouverture de la séance de la Chambre, les tribunes étaient bondées de spectateurs; car la nouvelle s'était répandue qu'enfin le gouvernement allait ouvrir le feu en proposant la première lecture du bill intitulé: “Acte pour pourvoir à l'établissement et au gouvernement de la République du Canada”. L'attente générale ne fut pas trompée. À trois heures et quelques minutes, lorsque la Chambre eut disposé des “pétitions”, des “rapports” et des “motions”, Sir Henry se leva. Les applaudissements éclatèrent parmi les députés ministériels. Les députés anglais étaient enthousiastes. Du côté des Canadiens français on pouvait remarquer une certaine réserve, et même une ombre d'inquiétude.

Le discours du premier ministre, très spécieux, très littéraire, s'élevant parfois jusqu'à l'éloquence, augmenta l'enthousiasme des uns et parut rassurer les autres. Sir Henry fit l'histoire des événements politiques des dernières années. Le Canada, dit-il, est un pays exceptionnellement heureux, puisqu'il acquiert son autonomie, sa complète indépendance, sans bouleversements, sans heurt, sans révolution, sans effusion de sang. Comme un beau fruit mûr, il se détache naturellement, sans secousse, sans violence, de l'arbre qui l'a produit. N'allons pas gâter lœuvre admirable de cette force qu'on nomme l'Etre suprême qui a disposé toutes choses de façon à nous permettre de fonder une grande nation, s'étendant d'un océan à l'autre, occupant la moitié d'un immense continent. Des esprits étroits et chagrins voudraient détruire cette belle œuvre, voudraient morceler ce vaste empire, voudraient désunir ce grand peuple, sous prétexte qu'il existe parmi nous des différences de langues et de religions. Ces différences de langues et de religions constituent un argument en faveur plutôt de l'union que de la séparation, car elles donneront à l'ensemble une agréable variété dans l'unité; elles créeront une saine émulation parmi les divers éléments qui composent notre peuple; et elles permettront l'exercice de cette grande vertu civique qui est essentielle à la prospérité des nations: la tolérance. Le premier projet que le gouvernement a eu l'honneur de soumettre à la Chambre a été mal compris. On a insinué, sans oser le dire formellement, surtout sans pouvoir le prouver, que ce projet était le fruit de je ne sais quelle noire conspiration contre la religion et la langue d'une partie des habitants de ce pays. On a parlé vaguement de sociétés secrètes, de loges maçonniques ou autres, complotant dans l'ombre la ruine de certaines idées, de certaines institutions. On a prétendu trouver les traces de ce travail occulte dans la rédaction même du projet. C'est une vraie douleur de constater que des notions aussi vieillies trouvent encore des défenseurs au milieu de ce vingtième siècle. Il est incontestable que ces appels aux préjugés religieux et nationaux d'un tiers de la population ont produit d'abord un certain émoi. Même l'un de nos collègues a cru devoir nous abandonner pour obéir au mouvement qui s'était créé. Mais le calme et la réflexion ont opéré des prodiges. Tous, ou à peu près, sont aujourd'hui d'accord pour dire qu'on avait vu un grand péril là où se trouve en réalité le salut. Le silence de ceux qui sont particulièrement chargés de la sauvegarde des intérêts religieux des catholiques doit être une preuve, même pour les plus timides et les plus soupçonneux, que la constitution soumise à la ratification de la Chambre n'est hostile à aucune croyance religieuse. C'est une œuvre purement politique qui ne menace la religion ou la nationalité de personne, et l'on doit la juger d'après les sains principes politiques, non d'après des préjugés de race et de religion ou des craintes puériles et chimériques.

Pendant plus d'une heure sir Henry continua sur ce ton cauteleux et perfide.

Lawrence Houghton lui répondit. Le chef de l'opposition anglaise déclara que, selon la coutume parlementaire, il ne demanderait pas à la Chambre de voter sur la première lecture du bill qui n'est qu'une pure formalité. Mais, dit-il, je veux qu'il soit bien compris que nous, mes amis et moi, nous entendons combattre ce projet jusqu'à la fin et par tous les moyens que les règlements de la Chambre mettent à notre disposition. Par suite d'un aveuglement que je ne puis comprendre et que je ne veux pas qualifier, les députés de la province de Québec, à part un petit nombre, semblent vouloir accepter la constitution qu'on leur propose, s'il faut juger de leurs intentions par les applaudissements qu'ils viennent de prodiguer à l'honorable premier ministre. Je ne veux pas paraître plus canadien-français que les représentants attitrés de la province de Québec ni plus catholique que ceux de mes collègues de la Chambre qui professent le culte romain; mais je ne puis m'empêcher de voir et de dire que cette constitution, qu'elle ait été élaborée au fond d'une loge ou dans le cabinet du premier ministre, n'a qu'un seul but: l'étranglement de l'élément français et de la religion catholique. On me dira peut-être: mais si les Français et les catholiques veulent se laisser étrangler par le gouvernement central, qu'est-ce que cela peut bien vous faire, à vous, Anglais et protestants? Sans doute, nous n'avons ni la mission ni la prétention de protéger les Français et les catholiques malgré eux; mais nous savons que, tôt ou tard, le Canada français et catholique s'apercevra de son erreur, se réveillera de son étrange sommeil, secouera cet hypnotisme dans lequel on l'a plongé. Il regrettera amèrement alors son entrée dans cette union qui n'est pas faite pour lui; il voudra en sortir; et il y aura des luttes longues, épuisantes, désastreuses, aboutissant peut-être à la guerre civile. Voilà ce que nous voyons clairement. Dans notre propre intérêt, comme dans celui du Canada français, nous cherchons à prévenir le désastre que le gouvernement nous prépare par cette union d'éléments qui ne sauraient vivre en paix s'ils ne sont indépendants les uns des autres. Le Canada anglais et le Canada français pourront, nous l'espérons, s'accorder comme voisins, unis par un simple traité douanier et postal; jamais ils ne feront bon ménage si on tente de les lier l'un à l'autre par ce projet de constitution qui n'est, après tout, qu'une union législative mal déguisée. Entre les deux races qui habitent ce pays il y a trop de différences fondamentales pour pouvoir en faire une nation véritablement unie. Pour arriver à l'unité, il faudra, ou la fusion pacifique des deux en une seule, ou l'absorption également pacifique de l'une par l'autre, ou bien l'anéantissement violent de l'une de ces races. Or les deux premières solutions sont manifestement impossibles. Il suffit d'étudier un peu l'histoire pour se convaincre que les peuples ne se fusionnent pas sans injustice, sans violence, sans conquête, sans oppression. On dit souvent que le peuple anglais est lui-même le produit d'une fusion des Anglo-Saxons avec les Normands. Oui, mais les Normands avaient vaincu les Saxons, et qui nous dira jamais les haines, les malédictions, les amertumes, les douleurs de toutes sortes qui ont précédé et accompagné cette fusion? Qui nous dira jamais tout ce que les Anglo-Saxons ont souffert avant de former avec leurs vainqueurs un seul et même peuple? Nous ne sommes pas disposés à tenter une telle expérience. Ce pays est assez vaste pour contenir plusieurs peuples, plusieurs nations. La Providence a groupé les Français d'Amérique principalement dans la partie nord-est de ce continent. C'est le berceau de leur race. Ils y sont en nombre suffisant, aujourd'hui, pour former une nation autonome. Qu'ils le fassent! Ils semblent en ce moment ne pas comprendre leurs destinées nationales; mais je l'ai dit, ils sont véritablement hypnotisés. Cet ensorcellement ne peut durer longtemps. Nous ne voulons pas que, lorsqu'ils sortiront de cet assoupissement contre nature, lorsque le patriotisme reprendra chez eux ses droits, il se trouvent au fond de la fosse qu'on creuse sous leurs pas. Nous ne le voulons pas, je le répète, dans notre propre intérêt, autant, plus même, que dans le leur.

Ce discours si vrai, si franc, si lumineux créa une vive impression sur la Chambre. Plus d'un député français se sentit tout honteux d'être obligé d'avouer, au fond de son cœur, que cet Anglais protestant venait de faire à la réputation du Canada français une leçon aussi terrible que bien méritée.

Montarval se leva pour répondre. Peu d'applaudissements. Malaise étrange sur la Chambre.

Le ministre s'aperçut qu'il faudrait peu de chose pour déterminer une véritable panique parmi les partisans français du cabinet. Il lisait sur leur figures les doutes et les hésitations qui les tourmentaient. En un instant, il comprit quel remède il fallait appliquer à la situation. Avant de commencer son discours, il se pencha vers son collègue, sir Henry, et lui dit quelques mots à l'oreille. Le premier ministre parut surpris, mais Montarval lui fit un signe qui voulait dire: “C'est cela!” Alors le chef du cabinet écrivit un billet; puis sortit dans le couloir derrière le siège du président. Duthier s'y trouvait. Sir Henry lui fit un signe imperceptible pour tout autre. L'huissier vint à la rencontre du premier ministre, mais sans paraître le voir. Au moment où les deux hommes se croisaient, sir Henry glissa dans la main de l'employé le billet qu'il avait écrit. Deux minutes après, Duthier l'avait fait remettre par un page à Saint-Simon.

Montarval se borna à quelques observations assez vagues. Le but que nous poursuivons, dit-il, est le développement de lœuvre de la Confédération inaugurée il y a près de quatre-vingts ans; c'est de rapprocher, c'est de lier, c'est de cimenter les éléments épars sur toute la surface de ce qui fut l'Amérique anglaise et qui sera l'Amérique canadienne; c'est de faire de tous ces éléments une nation. On a parlé de fonder une Nouvelle France. Ce serait un malheur national. Au lieu de républiques minuscules, fondons un grand et beau pays. Sans doute, César a dit qu'il préférait être le premier dans un village que le second dans Rome. Mais c'était là le cri de l'égoïsme et de l'ambition, ce n'était pas l'expression d'un sentiment patriotique. Le vrai patriote s'inquiète, non du poste qu'il doit occuper dans la patrie, mais du rang que la patrie doit atteindre parmi les nations. Pour moi, j'aspire simplement à être citoyen d'un grand pays.

Lorsque Montarval eut terminé son discours, le président, après avoir attendu quelques instants, mit la question aux voix pour la forme. Avant qu'il ait le temps de dire: Carried! Adopté! Saint-Simon est debout.

—Monsieur le président, s'écrie-t-il de sa voix aigre, ce projet de constitution est tellement odieux qu'il ne doit pas être lu. Je propose donc qu'il ne soit pas lu une première fois maintenant, mais dans six mois.

—Il faut que l'honorable député ait un secondeur, dit le président.

—Par courtoisie, dit Montarval, j'appuie la motion de l'honorable député, afin qu'il puisse constater, dès à présent, que la Chambre n'est pas de son avis.

La proposition étant ainsi régularisée, le député du comté de Québec prononça un discours d'une extrême violence, flagellant le gouvernement, les Anglais, les protestants, ayant grand soin, toutefois, de n'employer aucun argument solide pour combattre le projet ministériel. C'était une sortie furibonde contre tout ce qui n'était pas canadien-français et catholique. Après cette harangue échevelée, qui dura une demi-heure, la politique du gouvernement n'avait pas reçu une égratignure, tandis que les plates injures à l'adresse des ministres leur avaient ramené les sympathies de leurs partisans, un instant ébranlés. La Chambre ne dissimulait pas le dégoût profond que ce discours lui avait causé.

—Monsieur le président, fit Lamirande, aussitôt que Saint-Simon eût repris son siège, je n'ai seulement que deux mots à dire: un mot de remerciement et un mot de protestation. Du fond de mon cœur je remercie l'honorable chef de l'opposition de ses nobles paroles. Si la Nouvelle France se réveille de sa léthargie à temps pour conquérir sa liberté qui lui échappe, elle lui devra une dette d'éternelle reconnaissance; elle lui érigera des statues sur le piédestal desquelles on lira cette inscription: “À Lawrence Houghton, homme d'État anglais et protestant, la patrie française et catholique reconnaissante”. Et si elle ne se réveille pas; si elle succombe sous l'étreinte de ses ennemis, l'histoire répétera, en parlant de lui, cette parole que le poète latin met sur les lèvres d'Hector annonçant à Énée la ruine prochaine de Troie:

Si Pergama dextra defendi passent, etiam hac defensa fuissent.

[Si le bras d'un mortel eût pu défendre Pergame, assurément, ce bras l'eût défendue.]

Mais j'espère que l'histoire n'aura pas à enregistrer ce cri de douleur; j'espère encore que les intrigues de l'heure présente—et en disant ces mots Lamirande arrêta sur Montarval un regard qui fît pâlir le sectaire—que les abominables intrigues, que les iniquités de l'heure présente ne prévaudront pas et que la Nouvelle France vivra.

Et maintenant, monsieur le président, le mot de protestation est à l'adresse du député du comté de Québec. De toute la force de mon âme je condamne les sentiments détestables qu'il vient d'exprimer. Dans le véritable patriotisme, dans le patriotisme que reconnaît et approuve la religion de Jésus-Christ, il n'entre que l'amour de la patrie. La haine des autres races ne doit pas y être. Le patriote qui ne se contente pas d'aimer sa patrie, mais qui hait la patrie des autres, est un faux patriote qui, tôt ou tard, trahira la cause qu'il prétend défendre, si déjà il ne la trahit.

La motion de Saint-Simon fut mise aux voix. Pas un seul député ministériel ne broncha; tous, comme un seul homme, votèrent la première lecture qui fut décrétée à une forte majorité.

—Les voilà enrégimentés, dit tout bas Montarval à sir Henry. Ils ont voté une première fois en faveur du bill. Il faudra maintenant un coup terrible pour les empêcher de voter une deuxième et une troisième fois dans le même sens. Le point important, dans toute bataille, c'est de faire en sorte que vos troupes essuient le premier feu de l'ennemi dans des conditions aussi avantageuses que possible.

—Décidément, vous avez du génie! dit sir Henry.

Chapitre XXIV

Per infamiam et bonam famam.

Parmi la mauvaise et la bonne réputation.

2 Cor. VI, 8.

Au sortir de la séance, Lamirande et Leverdier, Houghton et quelques autres députés de l'opposition se réunirent.

—Mon cher Lamirande, dit Houghton, qu'allons-nous faire? Que pouvons-nous faire? Nous avons le droit, le bon sens, la justice, toutes les belles choses du monde, de notre côté; mais nous avons contre nous les gros bataillons. La deuxième et la troisième lecture de ce projet d'iniquité se voteront infailliblement, à une immense majorité, comme la première lecture vient de se voter... à moins que la province de Québec ne se réveille, et rien n'indique que son sommeil soit près de finir.

—Rien ne l'indique extérieurement, répondit Lamirande, mais je l'espère tout de même; et cet espoir n'est pas un sentiment vague, il repose sur un fondement solide: le dévouement, le patriotisme, l'esprit de sacrifice de notre clergé. Dans quelques jours, il peut se produire un événement qui réveillera la province de Québec comme jamais pays n'a été réveillé.

—Puisque vous avez un tel espoir, dit Houghton, nous devons nous organiser en vue de gagner du temps. Il faut retarder la deuxième et la troisième lecture autant que possible.


Le lendemain la bataille commença. Des deux côtés, il fallait user d'une grande habileté. Le gouvernement, tout en pressant l'adoption du néfaste projet, devait bien se garder de laisser voir une hâte indécente qui aurait pu exciter les soupçons des uns et froisser les susceptibilités des autres. Beaucoup de députés ministériels voulaient parler sur cette question si importante. Leurs discours étaient préparés depuis longtemps. Leur imposer silence, c'eût été aussi imprudent que de condamner la soupape de sûreté d'une machine à vapeur. L'opposition pouvait critiquer, combattre la mesure; mais se livrer à une obstruction trop apparente, c'était fournir à la majorité le prétexte d'appliquer la redoutable clôture du débat.

À la proposition du gouvernement, “que le bill soit maintenant lu pour la deuxième fois”, Houghton et Lamirande opposèrent l'amendement traditionnel: “pas maintenant, mais dans six mois”. Puis les discours commencèrent.

Les attaques de l'opposition étaient tellement vigoureuses, tellement logiques que les ministres et les autres chefs du parti ministériel étaient bien obligés de répondre. S'ils avaient gardé le silence, comme c'était un peu leur intention, d'abord, la démoralisation aurait pu s'introduire dans le gros de l'armée. Donc, pendant cinq ou six jours, c'était un feu roulant. Mais tout s'épuise ici-bas, même un débat parlementaire. Les principaux orateurs de l'opposition avaient vidé leur sac, et la répétition des mêmes arguments par des orateurs de mérite secondaire ne provoquaient plus que de courtes et rares répliques du côté ministériel. Tandis que dans les premiers jours de la discussion chaque discours prononcé à gauche de l'orateur faisait lever à droite trois ou quatre députés qui brûlaient d'y répondre; maintenant les membres de l'opposition étaient obligés de se succéder les uns aux autres.

L'après-midi du septième jour, au commencement de la séance, Lamirande, Houghton et Leverdier étaient réunis pour discuter la situation.

—Voilà une semaine que cela dure, dit Houghton à Lamirande, et nous sommes rendus au bout de nos forces. Avez-vous quelques nouvelles?

—Pas encore, et je n'en attends guère avant quatre ou cinq jours encore.

—Ne vaudrait-il pas mieux alors laisser voter la deuxième lecture et nous reprendre sur la discussion en “comité général” et enfin sur la troisième lecture?

Leverdier penchait du côté de Houghton mais Lamirande était d'avis contraire.

—Je ne puis me décider, fit-il, à laisser voter la deuxième lecture maintenant, car quelque chose me dit que nous aurons plus tard besoin des délais que nous pouvons obtenir en “comité général” et sur la troisième lecture. Vous ne voyez là qu'un simple pressentiment, peut-être, mais il est assez fort et assez persistant pour m'engager à ne pas le mépriser.

—Je respecte tout chez vous, mon cher Lamirande, dit Houghton, même vos pressentiments; mais vraiment je ne vois pas comment nous allons pouvoir prolonger le débat sur la deuxième lecture pendant quatre ou cinq jours encore. Dès demain, peut-être même ce soir, ils vont nous appliquer la clôture.

—Je le sais, répondit Lamirande; aussi faut-il soulever un incident qui suspende forcément les débats pendant quelques jours.

—Oui, mais comment? Je ne vois aucun incident à l'horizon, dit le chef de l'opposition.

—Comment?

—Je vais mettre le secrétaire d'État en accusation et demander une enquête.

—Avez-vous des preuves contre lui?

—Dans le moment, je n'en ai aucune dont je puisse me servir.

—Vous m'étonnez vraiment... J'ai dû mal comprendre. Ce n'est pas vous qui porterez jamais une accusation calomnieuse contre un adversaire, même si vous aviez la certitude de faire triompher ainsi la plus juste des causes.

—Certes, vous avez raison! “La fin justifie les moyens” est, quoiqu'on en dise, une doctrine que l'Église catholique condamne. Il ne faut jamais faire le mal, quand même on croirait obtenir par là un grand bien. La théologie nous enseigne que s'il était possible de vider l'enfer en commettant un seul péché véniel, il ne faudrait pas le commettre. Aussi je n'ai pas dit que j'allais porter une accusation fausse contre M. Montarval. Au contraire, je suis aussi certain que ce dont je vais l'accuser est vrai que je suis sûr de vous voir devant moi en ce moment.

—Une telle certitude, reprit Houghton, est suffisante pour mettre votre conscience à l'aise, je le comprends. Mais, vous ne l'ignorez point, il ne suffit pas de savoir qu'une accusation est vraie, il faut aussi pouvoir la prouver; et vous m'avez dit tout à l'heure que vous n'avez pas de preuve!

—Pas de preuve dont je puisse me servir devant un comité.

—Alors comment pouvez-vous songer à porter une accusation?

—La preuve peut arriver d'un jour à l'autre.

—Et si elle n'arrive pas?

—Je serai un homme ruiné à tout jamais, au point de vue politique et social.

—Au moins, vous n'y allez pas en aveugle! Vous savez exactement où cela peut vous conduire.

—Exactement.

—Est-ce bien prudent ce que tu veux faire là, mon cher ami? fit Leverdier qui avait jusque-là gardé le silence.

—Au point de vue humain, c'est une folie. Au point de vue humain je devrais attendre pour agir que j'eusse en ma possession les preuves dont tu connais comme moi l'existence.

—Mais ta réputation, tu ne dois pas l'exposer. C'est un bien qui ne t'appartient pas exclusivement. Elle appartient à tes amis, à ton pays.

—Tu admettras que ma réputation m'appartient autant, au moins, que ma vie. Or l'homme a le droit d'exposer sa vie pour sauver la vie de ses semblables. Pour accomplir une grande œuvre de charité, nous avons même le droit de courir au-devant d'une mort certaine. Il s'agit de sauver tout un pays et je n'aurais pas le droit d'exposer mon honneur!

—Pour un homme de cœur, fit Houghton, l'honneur est un bien plus précieux que la vie... et vous voulez l'exposer! C'est un acte vraiment héroïque devant lequel je reculerais certainement moi-même, mais que j'admire.

—Mais ce terrible risque, reprit Leverdier, est-il nécessaire, est-il même utile? Ne vaudrait-il pas mieux, après tout, laisser voter la deuxième lecture, puisque nous ne pouvons guère plus la retarder par les moyens ordinaires, et prolonger la discussion autant que possible en comité et sur la troisième lecture?

—Quelque chose qui n'est pas naturel, répondit Lamirande d'un ton grave, quelque chose de solennel et d'impératif, me dit que nous aurons besoin, plus tard, de tous les délais que pourront nous donner ces deux phases de la discussion. C'est un avertissement auquel je n'ose résister... Vous croyez tous deux au surnaturel, à l'existence des esprits, à leur pouvoir de communiquer directement avec l'âme. Eh bien! c'est à un message d'en haut que j'obéis... Mon Dieu! si vous saviez tout, mes chers amis vous ne chercheriez pas à me détourner de ce devoir.

Tous trois étaient vivement émus. Ils gardèrent le silence pendant quelques instants.

—Du reste, reprit Lamirande, comme parlant à lui-même, à quoi me servira l'honneur si l'iniquité de cet homme triomphe! La perte de ma réputation! Ce ne sera qu'une goutte de plus dans l'océan d'amertume et de désolation qui submergera notre malheureuse patrie, si Dieu permet, à cause de nos crimes, que ce complot de l'enfer réussisse. En exposant mon honneur, en l'offrant en sacrifice, je puis peut-être gagner les quelques jours qui sont nécessaires pour que la lumière puisse se faire. Et si la lumière ne se fait pas, si la patrie succombe, le fardeau sera moins lourd à porter pourvu que je puisse me rendre le témoignage d'avoir tout sacrifié pour elle.

—Ma résolution est irrévocable, dit-il, en s'adressant à ses deux compagnons. À la reprise des débats, à huit heures ce soir, je brûle mes vaisseaux!


À la séance du soir, au moment où l'on croyait que tout débat était fini et que la deuxième lecture du bill était sur le point de se voter, Lamirande se leva. Un grand silence se fit aussitôt, car tout le monde comprit comme instinctivement, qu'il allait se passer quelque chose de grave.

—Monsieur le président, dit-il, pour me servir du barbarisme consacré par l'usage, je soulève une question de privilège, et je fais la déclaration que voici: j'accuse un membre de cette Chambre, l'honorable Aristide Montarval, député de la division centre de la ville de Québec, et secrétaire d'État, d'avoir conspiré et comploté avec diverses personnes, en vue de tromper cette Chambre et le pays sur la nature du projet de constitution actuellement devant nous, et j'ajoute que le dit projet de constitution est le fruit de conspirations et de complots contraires à l'intérêt public, au bon ordre et à la paix; j'accuse, de plus, l'honorable Aristide Montarval d'employer actuellement des moyens illicites, savoir des lettres de menace, pour empêcher cette Chambre d'acquérir une connaissance vraie de la nature du projet de constitution qu'elle est appelée à voter. Je demande, par conséquent, qu'il soit nommé un comité spécial pour examiner cette accusation, entendre la preuve et faire rapport.

Ces paroles étranges, prononcées d'une voix forte et pénétrante, causèrent, il est à peine besoin de le dire, un profond émoi parmi la députation et dans les tribunes. Une sourde rumeur remplace le silence de tout à l'heure. En parlant, Lamirande, quoi qu'il s'adressât au président, comme le veut l'usage parlementaire, avait tenu son regard fixé sur Montarval qui, malgré son audace, n'en put soutenir l'éclat. Visiblement, le ministre était terrifié. Il se remit, cependant, bientôt. Son intelligence hors ligne lui permit de saisir la situation. Lamirande sait tout, se dit-il, mais il ne peut rien prouver. Mes lettres de menace ont produit leur effet; l'archevêque a refusé de lui remettre nos archives. Il porte cette accusation pour gagner du temps et dans l'espoir que l'archevêque changera d'idée.

Aussitôt que le calme fut rétabli, Montarval se leva:

—L'honorable député de Charlevoix, dit-il avec son mauvais sourire, a oublié une chose pourtant essentielle: il n'a pas offert de prouver son accusation, encore plus vague qu'elle n'est grave. Est-ce bien un oubli? Cette omission n'est-elle pas plutôt voulue?

Et il reprit son siège comme pour attendre une réponse:

—Monsieur le président, dit Lamirande, lorsqu'un député porte une accusation contre un collègue il est tenu de la prouver. S'il ne la prouve pas, tant pis pour lui. Si je ne prouve pas l'accusation que je viens de porter, la Chambre pourra m'infliger le châtiment qu'elle jugera convenable; elle pourra m'expulser de cette enceinte si elle trouve que j'ai agi malicieusement, sans cause suffisante; et je m'en irai déshonoré à tout jamais. L'honorable ministre le voit, je sais parfaitement ce qui m'attend si je ne prouve pas ce que j'affirme. Mon honneur, auquel je tiens probablement autant que le secrétaire d'État tient au sien, me fait un devoir de ne négliger aucun moyen à ma disposition pour établir la vérité de mon accusation.

—Eh bien! répliqua Montarval, je serai bref. Je nie, tout simplement, l'accusation, et je la nie de la manière la plus formelle et la plus ample: je la nie in toto; je déclare qu'elle ne repose sur rien, qu'elle est entièrement, absolument fausse et ne renferme pas une parcelle de vérité. Pour prouver que je ne crains pas l'enquête, non seulement j'accepte la proposition de nommer un comité spécial, mais je laisse à mon accusateur le soin de former ce comité à sa guise. Qu'il n'y fasse entrer, s'il le veut, que ses propres amis, que des adversaires du gouvernement.

—Nous laisserons le choix des membres du comité au président, dit simplement Lamirande.

—Très bien! répliqua Montarval. Et que le comité se réunisse au plus tôt. Maintenant, aux affaires sérieuses!

Le gouvernement aurait voulu faire voter la deuxième lecture immédiatement, mais Houghton intervint fortement et fit voir qu'il ne serait pas convenable de voter le projet, même en deuxième lecture, aussi longtemps que la Chambre ne serait pas fixée sur la valeur de cette accusation. Les ministres, inspirés par Montarval, étaient disposés à ne pas tenir compte des observations du chef de l'opposition et à précipiter le vote. Par amitié personnelle pour Lamirande, Vaughan, qui était à la tête d'un groupe assez important du parti ministériel, demanda du délai. Quelques députés ministériels français, qui avaient remarqué l'effet produit sur Montarval par l'accusation, eurent des inquiétudes. “Si c'était vrai, après tout”, se disaient-ils. Ils insistèrent donc, à leur tour, sur la nécessité de surseoir. Ces débats occupèrent toute la séance, et le gouvernement dut céder.

C'était un premier succès pour Lamirande: il avait gagné du temps, mais à quel prix!

C'était le jeudi soir. Le lendemain, le comité se réunirait. Il pourrait, sans paraître trop exigeant, demander qu'on lui accordât jusqu'au lundi, pour préparer sa cause. Mais rendu au lundi, il lui faudrait ou procéder ou avouer qu'il n'avait pas de preuve à offrir! Ce n'était pas seulement l'expulsion de la Chambre, le déshonneur politique qui l'attendait. Il allait devenir la risée de tout le pays. Il passerait pour un véritable fou aux yeux de tout le monde.

Pour affronter le mauvais vouloir, la colère, la haine de ses semblables, il suffit d'un courage ordinaire; mais s'exposer, de propos délibéré, au ridicule, c'est de l'héroïsme. Aussi Lamirande se sentit-il accablé d'une angoisse mortelle. Arrivé à son logement, après la séance, il s'en ouvrit à Leverdier.

—Mon cher, dit-il, prie pour moi comme tu n'as jamais prié, car je suis tenté comme je ne l'ai jamais été. C'est que l'orgueil, l'amour propre est le sentiment le plus difficile à vaincre que connaisse le pauvre cœur humain. L'idée que je vais peut-être passer aux yeux de mes compatriotes pour un insensé qui devrait être à la Longue-Pointe, m'épouvante horriblement. Notre divin Sauveur a été traité de fou par Hérode et sa cour. Qu'il m'accorde la grâce d'accepter cette humiliation en union avec Lui!

—C'est une position terrible, en effet, fit Leverdier, et tu as toutes mes sympathies. Si, en partageant ta douleur, je pouvais diminuer tes souffrances!

—Merci, mon ami, merci! Sais-tu à quelle tentation je crains de succomber?

—Non, pas du tout, à moins que ce ne soit à une sorte de désespoir.

—Je crains qu'au dernier moment, me voyant acculé au pied du mur et obligé de choisir entre le ridicule et l'abus de confiance, je n'aie la faiblesse d'opter pour ce dernier en disant au comité: “Faites venir l'archevêque de Montréal!” Il est certain que le saint évêque ne m'a communiqué l'existence des preuves qu'il possède que sous le sceau du secret. Je ne puis donc pas révéler ce qu'il m'a ainsi confié; et, cependant, je crains de le faire, par lâcheté et par orgueil, pour échapper au ridicule. C'est pourquoi je te demande de prier pour moi.

Longtemps les deux amis restèrent ensemble, priant humblement.


Le président de la Chambre avait choisi, comme membres de la commission qui devait s'enquérir de l'accusation portée contre le secrétaire d'État, sept députés des plus sérieux et des mieux posés des différents groupes. Houghton, Leverdier et un troisième membre de l'opposition, un membre du cabinet, et trois députés ministériels, parmi lesquels se trouvait Vaughan, formèrent le comité dont la présidence fut confiée au ministre. Le comité se réunit à dix heures, vendredi matin. Montarval était présent, l'air insolent et provocateur. Le président donna lecture de l'accusation et invita l'accusateur à produire ses preuves et ses témoins. Lamirande, très calme, demanda au comité de vouloir bien lui accorder un délai de deux jours.

—C'est une demande extraordinaire, lui fait observer le président. Règle générale, une enquête de cette nature doit commencer aussitôt l'accusation portée. Il est d'usage que le député qui croit devoir dénoncer un de ses collègues attende pour le faire qu'il ait ses preuves devant lui.

—Tout cela est très vrai, monsieur le président, fit Lamirande; aussi est-ce comme une faveur exceptionnelle, et nullement comme un droit, que je demande au comité de vouloir bien remettre l'examen de cette affaire à lundi. Je prie les membres du comité de croire que je n'agis pas à la légère en cette circonstance.

—Monsieur le président, dit Montarval, je ne m'oppose nullement à la demande si extraordinaire de mon accusateur. Non pas que je sois indifférent; non pas que je n'aie pas hâte de voir la fin de cette mystification—car c'est plutôt une mystification qu'une accusation—; mais parce que je veux donner la plus grande latitude à mon adversaire. Je ne veux pas que, plus tard, il puisse dire: “Ah, si le comité m'eût accordé un délai de deux jours seulement, j'aurais pu produire mes preuves”. L'honorable député est la victime d'une mystification, je le répète. Certes, qu'on lui donne jusqu'à lundi pour qu'il ait le temps de s'apercevoir de son erreur.

Le secrétaire d'État avait le beau rôle. Ses paroles modérées, plausibles, cadraient mal, cependant, avec le mauvais sourire qui errait sur ses lèvres et qui ne parvenait pas à éteindre la lueur sinistre de ses yeux. De son côté, Lamirande, malgré la fausse position dans laquelle il se trouvait déjà, conserva un visage tellement serein, tellement composé que tous les assistants furent frappés du contraste entre les deux hommes. Celui qui n'aurait fait qu'entendre l'accusé et l'accusateur aurait certainement donné gain de cause au premier; tandis qu'en les voyant on ne pouvait avoir la moindre sympathie que pour Lamirande.

—Eh bien! fit le président, puisque le principal intéressé consent à l'ajournement, l'enquête commencera lundi soir à huit heures. Lundi avant-midi plusieurs députés seront absents. La Chambre ne siégera sans doute pas après six heures; de sorte que nous pourrons commencer à huit heures. Par exemple, monsieur Lamirande, il faudra être prêt alors.

—Je ne demanderai certainement pas un nouvel ajournement, monsieur le président.


Et Lamirande, comment se prépara-t-il pour le jour de l'épreuve? Depuis des semaines il avait demandé à toutes les communautés du pays de se mettre en prière. Maintenant, il télégraphia à toutes celles qu'il pouvait atteindre pour les exhorter à redoubler leurs supplications. Il visita toutes les maisons religieuses d'Ottawa pour solliciter leur aide spirituelle. Puis, il se renferma chez les pères capucins et passa les trois journées du samedi, du dimanche et du lundi dans le jeûne le plus rigoureux et la prière la plus ardente. Il avait donné rendez-vous à Leverdier, dans la bibliothèque du parlement, à sept heures et demie du lundi soir.

—Eh bien! dit-il en voyant son ami, aucune nouvelle de Mgr de Montréal?

—Aucune, répondit tristement Leverdier.

—Que la volonté de Dieu soit faite!

—Mon pauvre cher ami, que tu dois souffrir et que je souffre pour toi!

—Je te remercie de tes sympathies, Leverdier, elles me sont très douces; mais tu as tort de me plaindre: je ne souffre pas du tout. Je n'ai jamais été plus calme qu'en ce moment, et rarement plus heureux.

—Mais l'autre jour tu semblais redouter beaucoup la terrible épreuve qui t'attend tout à l'heure.

—Je ne la redoute plus. Sans doute, la chair se révolte contre l'humiliation; mais l'âme, avec la grâce de Dieu, peut dompter la chair et éprouver, dans cette victoire, un bonheur indicible.

Ils se rendirent ensemble à la pièce où le comité devait se réunir. Elle était déjà remplie d'une foule de curieux. À huit heures précises, le président ouvrit la séance par la formule ordinaire “À l'ordre, messieurs”.

—Monsieur Lamirande, fit le président, êtes-vous maintenant en état de produire des documents ou de faire entendre des témoins à l'appui de l'accusation que vous avez portée contre l'honorable secrétaire d'État?

—Je regrette d'être forcé de dire, monsieur le président, que je ne le suis pas, répondit Lamirande.

—Alors, sans aucun doute, vous allez retirer l'accusation?

—Je ne puis la retirer, car je sais qu'elle est fondée.

—Vous la savez fondée, mais vous n'avez aucune preuve à produire!

—C'est exactement la position dans laquelle je me trouve.

—Je n'ai pas besoin de vous dire, monsieur Lamirande, qu'une telle position n'est pas tenable; vous devez le comprendre vous-même.

—Je le comprends parfaitement, monsieur le président.

—Et vous persistez dans votre refus de retirer votre accusation?

—Oui, monsieur le président.

Quelques sifflets se firent entendre au fond de la pièce. Le président ordonna qu'on fit silence. Montarval avait sur les lèvres un sourire plus mauvais qu'à l'ordinaire.

—Si le comité est d'avis, dit-il, que sa dignité et la dignité de la Chambre le permettent, je suis prêt à accorder encore une journée de délai à mon accusateur.

Ces paroles provoquent des applaudissements que le président réprime aussitôt.

—Le comité, dit-il, va délibérer à huit clos, et fera connaître sa décision.

Les assistants se retirèrent. Un quart d'heure plus tard la porte fut de nouveau ouverte au public.

—Le comité a résolu, dit le président de faire rapport immédiatement à la Chambre de tout ce qui s'est passé. La Chambre se prononcera sur ce qu'il convient de faire.

—Mon pauvre Lamirande, dit Vaughan, au sortir de la séance du comité, je ne te comprends plus. Tu rends inévitable ton expulsion de la Chambre, tu cours au déshonneur politique, et, faut-il que je te le dise, au ridicule, qui est pire que tout le reste.

—Tu dois me supposer assez d'intelligence pour comprendre une chose aussi évidente.

—Alors pourquoi agis-tu de la sorte?

—Pour des raisons que tu approuveras un jour.

—Si tu n'étais pas aussi calme je te dirais de consulter un médecin. Mais de toute évidence ton cerveau ne souffre d'aucune fatigue....

—Il n'a jamais été mieux équilibré... Mais laissons cela. Je veux, Vaughan, te faire une question et je te demande de me répondre sincèrement. Si je prouvais tout ce dont j'ai accusé Montarval, serais-tu toujours favorable au projet du gouvernement?

—Oui, mon ami, je le serais!

—Tu voterais cette constitution quand même il te serait prouvé, clair comme le jour, qu'elle est le fruit d'une conspiration ténébreuse, qu'elle n'a qu'un but: l'écrasement de la race française et de la religion catholique!

—Oui, je la voterais même dans ces conditions; car, tu le sais, je suis en faveur d'un Canada uni, d'un Canada grand, imposant. Tu le sais également, je n'ai aucune haine contre la race française ni contre la religion catholique, loin de là. J'admire les efforts héroïques que tu fais pour les conserver. Mais, enfin, si la race française et la religion catholique ne peuvent pas s'accommoder d'un Canada s'étendant d'un océan à l'autre, tant pis pour elles!

—Mais crois-tu qu'un pays pourrait être vraiment grand, vraiment prospère, vraiment heureux, s'il devait son origine à une conspiration ourdie en haine d'une race, en haine surtout d'une religion? N'est-ce pas que la vie nationale serait empoisonnée dans sa source même?

—Je te répondrai ce que les protestants répondent à ceux qui leur reprochent les crimes des fondateurs de leur religion: lœuvre est bonne, malgré les fautes de ceux qui l'ont faite.

—Et trouves-tu cette réponse satisfaisante?

—Elle ne l'est guère quand il s'agit de fonder une religion, car une bonne religion ne peut sortir d'une source impure. C'est pourquoi j'ai toujours dit que s'il y a une religion vraie et bonne c'est la religion catholique, car elle seule a un Fondateur qu'on peut aimer et respecter. Mais il me semble que lorsqu'il s'agit d'une œuvre purement politique, on n'est pas tenu de la juger d'après les vertus ou les vices de ses auteurs, mais d'après ses mérites intrinsèques.

—Pourtant Celui que tu déclares digne d'amour et de respect a dit qu'un mauvais arbre ne saurait produire de bon fruits!

—Ah! soupira Vaughan, devenu pensif, si j'avais ta foi je verrais peut-être toutes choses comme tu les vois, même les choses politiques.

Puis les deux amis se séparèrent.

Lamirande constata que déjà plusieurs de ses collègues s'éloignaient de lui comme on s'éloigne d'un pestiféré; que d'autres le regardaient comme un objet de curiosité, comme un toqué. Ces derniers étaient les plus charitables. Ils ne lui attribuaient pas de motifs inavouables, mais ils étaient bien persuadés que leur pauvre collègue était la victime d'une idée fixe et qu'il serait bientôt à Saint-Jean-de-Dieu.

—Ma carrière est finie, se dit Lamirande. Et une angoisse, lourde comme une montagne, vint s'abattre sur son cœur et l'écrasa affreusement. Il faillit crier. Mais cette douleur du cœur, si grande qu'elle fût, ne put troubler son âme qui resta dans une union étroite avec Dieu.

Chapitre XXV