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Pour la patrie: Roman du XXe siècle

Chapter 37: Épilogue
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About This Book

The narrative centers on Joseph Lamirande, a young physician who chooses his profession to serve others and combines medical practice with deliberate public engagement. Convinced that national renewal requires a return to Christian faith and ancestral virtues, he becomes involved in political and social efforts to strengthen Canadian French identity and the Church’s influence. Prefatory reflections advocate using the novel and the press as instruments for moral and patriotic education, and the story interweaves personal sacrifice, religious conviction, and civic activism to argue for a disciplined, faith-rooted program of communal regeneration.

Miserabili obitu, vita functus est.

Il finit sa vie par une misérable mort.

2 Mac. IX, 28.

Lorsque le président a pu enfin rétablir un peu d'ordre, sir Henry Marwood, pâle, défait, se lève et tout en proposant l'ajournement de la Chambre, annonce que le cabinet va donner immédiatement sa démission.

Quant à Montarval, cloué à son siège, il ne semble pas avoir connaissance de ce qui se passe autour de lui. Si ses collègues n'eussent pas été si fiévreusement excités ils auraient vu dans ses yeux une flamme de rage et de désespoir pleine d'une indicible horreur. Lamirande la remarqua et frissonna.


Les députés se dispersent dans les couloirs, à la bibliothèque, au dehors, dans les allées où la brume est toujours épaisse et pénétrante. Lamirande, Houghton, Leverdier et Vaughan se promènent ensemble en arrière de l'hôtel du parlement, à l'écart des groupes plus bruyants. Ils éprouvèrent le besoin de se communiquer leurs pensées, leurs émotions. Houghton vient de dire: “La religion qui a pu opérer un tel changement chez Vaughan n'est pas une religion comme les autres; elle doit être la seule vraie, et je vais l'étudier sérieusement”, lorsqu'un gardien des terrains publics accourt tout effaré.

—Messieurs, leur dit-il, un grand malheur est arrivé M. Montarval s'est tiré un coup de revolver dans la tête.

Les quatre amis suivent le gardien au pas de course. Il les conduit à l'endroit le plus écarté de l'allée qui longe la falaise au-dessus de l'Outaouais, et qu'on appelle The Lovers's Walk. Là, gisant dans la boue, la tête trouée d'une balle, baignant dans son sang, mais encore en vie, ils voient le malheureux sectaire. Au moment où ils arrivent, il fait de vains efforts pour se soulever et reprendre son arme tombée à quelques pieds de lui. On le relève et on le couche sur un banc. Lamirande examine la blessure et constate qu'elle est nécessairement mortelle. Puis ils le transportent dans un pavillon qui se trouve auprès. Le gardien, sur l'ordre de Lamirande, court à l'hôtel du parlement chercher un coussin, de l'eau et quelque stimulant. Sur son chemin il rencontre un père oblat qu'une impulsion mystérieuse a dirigé de ce côté. Le religieux, apprenant la triste nouvelle accourt au pavillon. Un spectacle affreux s'offre à ses regards. Le suicidé est étendu sur une table. Il agonise. Sa respiration n'est plus qu'un râle. De sa tempe droite coule un mince filet de sang qui tombe goutte à goutte sur le plancher. Ses yeux sont ouverts, fixes et vitreux.

—A-t-il sa connaissance? demanda le religieux.

—Je ne le crois pas, répond Lamirande. Il avait certainement lorsque nous l'avons trouvé, mais depuis que nous l'avons transporté ici il n'a donné aucun signe qui indique qu'il nous reconnaît.

Bientôt le gardien revient. On place le coussin sous la tête du blessé, et Lamirande humecte ses lèvres d'un peu d'eau-de-vie. Le stimulant produit son effet. Le malheureux cherche à se tourner. On l'aide. Au même instant, un lambeau des brouillards du dehors, que le vent commence à agiter, entre par la porte ouverte, ondule au milieu du pavillon, puis, glisse et va former dans un coin un léger nuage, indécis et vague. Montarval le regarde fixement. Lamirande lui donne encore quelques gouttes d'eau-de-vie. Le mourant fait signe au médecin de se baisser, et avec effort:

—Lamirande, je vous hais!

—Et moi, répond celui-ci je vous pardonne de grand cœur et je vous conjure de songer au jugement du Dieu terrible devant qui vous allez bientôt paraître. Ce Dieu est terrible, mais Il est aussi infiniment miséricordieux. Vous pouvez encore vous jeter dans Ses bras.

—Je hais votre Dieu! râle le moribond.

—C'est affreux! murmure l'oblat en portant son crucifix à ses lèvres. Mon Dieu, pardonnez-lui cet horrible blasphème, il ne sait ce qu'il dit!

Montarval, qui s'est soulevé un peu en s'appuyant sur son coude, regarde toujours le coin du pavillon où se trouve le petit nuage. Les yeux de tous se tournent instinctivement de ce côté? Est-ce une illusion d'optique? ou le paquet de brouillard prend-il réellement une forme moins vague, une forme humaine, colossale? Si c'est une illusion, tous la partagent, car tous voient cette forme, et tous éprouvent une terreur qui fige le sang dans les veines.

—Eblis! Eblis! s'écrie tout à coup le mourant, tu m'as trompé tu m'avais promis le triomphe, et j'ai subi une défaite humiliante, je suis menacé de révélations qui me conduiront en prison, peut-être sur l'échafaud....

Il ne peut continuer, les forces l'abandonnent, et il retombe sur le coussin. Il n'a cependant pas perdu connaissance. Le prêtre s'approche du moribond et lui montrant le crucifix:

—Voici Celui qui ne trompe jamais, ni dans ce monde ni dans l'autre. Satan, Eblis, comme vous l'appelez est le prince du mensonge. Il vous a trompé dans la vie présente, il vous trompe sur la vie future. Son royaume est l'enfer, lieu d'horribles tourments. Jésus-Christ, notre Dieu, vous offre le pardon avec le ciel. Renoncez au démon avant que l'éternité vous engloutisse.

Le sectaire se soulève de nouveau, soutenu par une force visiblement surhumaine.

—Votre Dieu, dit-il entre ses dents serrées, je le hais, je le hais! Son ciel, lieu d'humiliation dégradante, je n'en veux pas. J'aime mieux l'enfer, quel qu'il soit.

En proférant ces paroles de damné, il repousse le crucifix avec un geste de colère. C'est son dernier acte. Aussitôt, un frisson convulsif le secoue de la tête aux pieds; ses yeux s'ouvrent démesurément et prennent une expression d'indicible épouvante; ses membres se roidissent, et son âme s'échappe de son corps dans un cri de désespoir que n'oublieront jamais les six témoins de cette scène affreuse.

—Allons-nous en! s'écrie le religieux. Ce lieu est rempli de démons, c'est l'enfer.

Et tous se précipitent au dehors, le visage blanc de terreur, la chair frémissante et horripilée.

—Dieu miséricordieux! s'écrie Lamirande, si c'est possible, ayez pitié de lui!

Chapitre XXXIII

Cursum consummavi.

J'ai achevé ma course.

II Tim. IV, 7.

Le surlendemain, de grand matin, Lamirande, Leverdier et Vaughan, arrivés d'Ottawa par le train de nuit, se dirigent vers le couvent de Beauvoir. Le temps est ravissant. La triste pluie a cessé, les brouillards ont disparu, le vent ne gémit plus dans les grands pins. Il a gelé pendant la nuit, et les arbres, couverts de frimas, ressemblent à de gigantesques panaches qui, tranchant sur le bleu foncé du ciel, forment un tableau d'une beauté tellement bizarre que le peintre le plus hardi n'oserait tenter de le reproduire.

Bien qu'en ce moment leur présence à Ottawa soit nécessaire, Leverdier et Vaughan n'ont pas voulu laisser leur ami venir seul rendre à son enfant les derniers devoirs. Houghton aurait vivement désiré les accompagner; mais, pour lui, quitter la capitale, c'était impossible.

La chute du gouvernement, la mort misérable de Montarval ont produit une révolution dans tous les esprits. Le mauvais génie du pays étant disparu, les intrigues cessent et les choses politiques prennent leur cours naturel. La politique de la séparation qui naguère paraissait à tant de personnes un rêve, une chimère, s'empare maintenant de tout le inonde. Même ceux qui ne l'approuvent pas encore l'acceptent comme une chose inévitable. Il ne s'agit plus que de mettre cette politique à exécution, le plus promptement possible. Houghton est chargé de cette tâche, et il travaille à former un cabinet pour liquider la situation. Il s'était adressé tout d'abord à Lamirande. Celui-ci, sans refuser d'entrer dans le gouvernement qui ne devait exister que le temps nécessaire pour effectuer la séparation, avait demandé trois jours de grâce.

—Quand mon enfant sera dans sa dernière demeure, dit-il, je vous donnerai ma réponse définitive. En attendant, travaillez, avec Leverdier et Vaughan, à la formation de votre cabinet, comme si je n'existais pas.

—C'est difficile, répliqua Houghton, de ne pas tenir compte de l'existence d'un homme qui a été l'instrument dont la Providence s'est servie pour créer le mouvement actuel qui entraîne le pays vers de nouvelles destinées.

—Cependant, reprend Lamirande, il faut vous habituer à cette pensée. Les uns sont appelés à commencer une œuvre, tandis que d'autres doivent la terminer. Celui qui sème ne récolte pas toujours. Moïse fit sortir le peuple de Dieu de la terre d'Égypte, mais c'est Josué qui l'introduisit dans la terre de Chanaan.

—Moïse avait eu un moment d'hésitation; c'est pour cela qu'il ne lui a pas été donné de traverser le Jourdain à la tête de son peuple.

—Et qui vous dit que je n'ai pas douté, comme Moïse dans le désert de Sinaï?


Les religieuses du couvent de Beauvoir avaient demandé à Lamirande, comme une insigne faveur, que la épouille mortelle de Marie leur fût confiée. On la déposa donc dans le caveau de leur chapelle.

Longtemps Lamirande resta agenouillé sur les froides dalles. Ses deux amis auraient voulu demeurer auprès de lui, mais il leur fit signe de se retirer. Il voulait être seul avec Dieu et son enfant... Quand enfin il vint rejoindre ses deux compagnons, ceux-ci remarquèrent sur ses traits, dans ses yeux, avec la trace de larmes abondantes, un reflet céleste, une lumière indéfinissable qu'ils n'y avaient jamais vue.

Ensemble, ils reprirent le chemin de la ville et de la gare; mais lorsqu'ils furent rendus près du chemin de fer, Lamirande s'arrêta soudain comme quelqu'un qui se souvient tout à coup d'une affaire importante.

—Partez, vous deux, dit-il, par le premier train Houghton a besoin de vous au plus tôt. Quant à moi, j'ai quelques courses à faire, quelques personnes à voir ici. Je prendrai un autre train.

Puis, serrant les mains de ses deux amis avec effusion, il s'éloigna rapidement. Eux, tout surpris, ne songèrent ni à le questionner ni à l'arrêter. Lorsqu'ils furent un peu revenus de leur étonnement, il était déjà loin.

—Devons-nous le suivre? dit Vaughan.

—Je crois qu'il vaut mieux faire ce qu'il nous a dit, reprit Leverdier.

—Ne trouvez-vous pas quelque chose d'étrange dans sa conduite?

—Oui, quelque chose d'étrange, ou plutôt quelque chose de nouveau; mais ce quelque chose n'a rien d'inquiétant. Allons!

Et les deux amis partirent pour Ottawa, fermement convaincus que Lamirande les y rejoindrait bientôt. Mais ils ne le virent plus jamais, ni à Ottawa ni ailleurs.

Le cinquième jour après les funérailles, l'inquiétude causée par la disparition de Lamirande était devenue très vive. On songeait sérieusement à descendre à Québec pour y commencer des recherches, lorsque Leverdier reçut la lettre suivante:

“Bien cher ami,—Vous devez être tous dans l'inquiétude à mon sujet. Soyez rassurés, il ne m'est advenu rien de fâcheux. Je suis en parfaite santé et sain d'esprit.

“Je quitte le monde pour toujours. Ne me cherchez pas, ce serait inutile. Je saurai bien m'ensevelir de telle sorte que personne ne me trouvera jamais.

“Cher ami, ce n'est pas un sentiment d'amertume, rien qui ressemble à la misanthropie qui me fait prendre cette détermination. Mon cœur n'a pas cessé d'aimer les choses terrestres. Le bonheur légitime d'ici-bas a toujours pour moi un attrait puissant. J'entrevois un avenir qui me sourit: une position élevée dans la patrie; la confiance, l'estime, la reconnaissance de mes concitoyens; de nouveaux liens domestiques qui m'uniraient plus étroitement encore à toi; une femme admirable; de blondes têtes d'enfants... Ah! ne t'imagine pas que ce doux rêve me laisse indifférent, et qu'il ne m'en coûte pas d'y renoncer! Mais lorsque tu auras appris du père Grandmont certains événements que je t'ai cachés, tu admettras que celui qui a été l'objet de faveurs si extraordinaires ne doit pas rester dans le monde. Quand un homme a vu ce que j'ai vu, entendu ce que j'ai entendu, souffert ce que j'ai souffert, il ne lui reste plus qu'une chose à faire ici bas: prier, en attendant que Dieu l'appelle à Lui.

“Si je ne vous ai pas fait connaître d'avance ma détermination, à toi, à Vaughan et à Houghton, c'est que je voulais nous éviter des discussions qui auraient été probablement pénibles et certainement inutiles. J'ai consulté le père Grandmont qui m'approuve entièrement. Ne le questionne pas sur ma destination, il l'ignore.

“Et maintenant, avant de te dire adieu, un mot, un dernier mot de politique, et un mot d'affaires. Le père Grandmont te remettra ce que j'appelle mon testament politique. Tu en donneras communication aux amis, particulièrement à Houghton et à Vaughan. Vous y trouverez tout ce que j'aurais pu faire pour vous aider dans la tâche qui reste à accomplir: la séparation des provinces et l'organisation de la Nouvelle France. Je suis entré, ce me semble, dans tous les détails de ces deux grandes questions. Pesez le tout devant Dieu et prenez en ce qui vous paraîtra utile. Quand même je serais resté au milieu de vous, je n'aurais pu vous rien dire de plus. J'ai mis dans ce document tout mon petit bagage de savoir, d'expérience et de vues sur l'avenir. D'ailleurs, ce qui est surtout nécessaire, c'est, avec l'intégrité de la foi catholique, l'union intime de nos compatriotes. Or cette union, je le sens, se fera plus facilement autour de mon souvenir qu'autour de ma personne.

“Avec mon testament politique le père Grandmont te remettra une procuration qui t'autorise à disposer de tout ce qui m'appartient. Je n'ai qu'un objet vraiment précieux: la statue miraculeuse de saint Joseph. J'aurais voulu te la donner: le père Grandmont me l'a demandée avec tant d'instance pour la chapelle de Notre-Dame-du-Chemin que je n'ai pu la lui refuser. À toi je donne la feuille de lis qui en a été détachée par saint Joseph lui-même.

“Après avoir donné quelques souvenirs, à leur choix, à mes chers amis Vaughan et Houghton, tu feras de mes biens trois parts égales: une pour les pauvres, une pour ta sœur Hélène afin qu'elle puisse faire l'aumône en priant pour moi, une pour le développement de lœuvre que tu diriges.

“Enfin, saluez affectueusement pour moi tous les amis.

“Ami! Frère! adieu à tout jamais dans ce monde, et au revoir dans le beau ciel que Notre-Seigneur Jésus-Christ nous a conquis au prix de son très précieux sang. Ainsi soit-il.”

Joseph Lamirande.

Épilogue

Expectans expectavi Dominum.

J'ai attendu, et je ne me suis point lassé d'attendre le Seigneur.

Ps. XXXIX, 2.

Dans son numéro du 15 février, la Croix, de Grenoble, France, publia la communication suivante:

Monsieur le rédacteur,

Il vient de s'éteindre, non loin d'ici, à la Grande Chartreuse, une vie bien humble, bien cachée, bien mystérieuse, mais qui a dû être grande et glorieuse aux yeux de Dieu; puisque le passage de cette âme du temps à l'éternité a été accompagné de phénomènes célestes vraiment extraordinaires.

Le frère Jean n'est plus de ce monde. Vous n'avez peut-être jamais entendu parler du frère Jean. Peu de personnes, en France, l'ont vu, encore moins l'ont remarqué.

Il y a plus de trente ans, arrivait un jour, à la Grande Chartreuse, un homme âgé d'une quarantaine d'années, bien mis, à l'air distingué, parlant le français, mais évidemment étranger à notre pays. Il demanda à voir le père abbé qui était alors dom Augustin, de sainte mémoire. Il resta plusieurs heures avec lui, dit la tradition. Ce qui se passa entre eux, nul ne l'a jamais su. Les moines et les frères qui vivaient alors se rappellent qu'au sortir de cette entrevue le père et l'étranger étaient singulièrement émus. Tous deux avaient beaucoup pleuré, mais d'émotion plutôt que de peine; car leurs visages, tout en gardant la trace des larmes, étaient rayonnants d'une grande joie. Le même jour, l'étranger prit l'habit de frère et le nom de Jean, et depuis lors il n'est jamais sorti du couvent, si ce n'est, dans ces dernières années, pour faire des commissions au laboratoire, à Fourvoirie, à Currière, à Saint-Pierre. Il descendait même parfois à Saint-Laurent, et aussi conduisait les voyageurs sur le Grand Som. Monter sur ce sommet des Alpes paraissait être sa seule passion, si l'on peut s'exprimer ainsi. Tous les autres ordres de ses supérieurs, il les exécutait ponctuellement, avec empressement, avec une obéissance parfaite; mais quand le père procureur lui disait d'accompagner des visiteurs au Grand Som, on voyait passer sur son humble visage et éclater dans ses yeux si doux une lueur de joie enfantine. On lui demanda, un jour, pourquoi il aimait tant à escalader ce pic. Il répondit: “C'est si beau là-haut et l'on s'y trouve si près du ciel!”

Nul n'a jamais su au monastère à part dom Augustin, qui il était ni d'où il venait. Possédant une éducation évidemment supérieure, il n'a jamais voulu être autre chose que simple frère. Pendant longtemps, avec la permission de l'autorité, il n'a pas mis les pieds hors du couvent et il ne venait jamais en contact avec aucun étranger. Lorsque, il y a quinze ans, dom Augustin était sur son lit de mort, il fit venir autour de lui tous les moines et leur enjoignit de dire à celui qui le remplacerait bientôt de respecter le secret du frère Jean, comme lui-même l'avait si longtemps respecté. À l'heure qu'il est, le successeur actuel de saint Bruno, dom François, ne sait pas plus que vous et moi qui était ce modeste frère qui a certainement joué un grand rôle quelque part dans le monde. Et ce rôle a dû être aussi bienfaisant que remarquable; car le frère Jean n'était certainement pas quelque grand pécheur réfugié dans cette solitude pour faire pénitence. Il suffisait de regarder dans ses yeux si limpides, si calmes pour convaincre que jamais l'âme dont ils étaient le miroir n'avait été souillée par le crime, bouleversée par le remords. On aurait dit quelqu'un dont le rôle dans le monde, pour une raison ou pour une autre, était accompli, et qui était venu ici, sur ces hauteurs sereines, attendre son entrée dans la céleste Patrie.

J'ai dit que personne, à part dom Augustin, n'a jamais su qui il était. Personne ne l'a jamais su, mais moi, je l'ai soupçonné, et voici comment j'ai cru saisir le secret du frère Jean.

L'été dernier, au mois d'août, j'accompagnai à la Grande Chartreuse deux amis de Paris, dont l'un, M. G., a beaucoup voyagé, particulièrement en Amérique. Il a passé plusieurs mois dans la Nouvelle France. Comme le temps était beau, nous voulions monter sur le Grand Som. On nous donna pour guide et compagnon le frère Jean qui, malgré ses soixante-dix ans, nous devançait facilement. À chaque instant, il lui fallait ralentir le pas pour nous attendre.

Nous étions sur le sommet depuis une vingtaine de minutes, jouissant en silence du spectacle grandiose qui se déroulait sous nos regards ravis, lorsque le son de deux voix, parlant avec animation, vint frapper nos oreilles. Deux jeunes gens de vingt-cinq à trente ans s'approchaient du rocher où nous étions tous les quatre assis, sans nous apercevoir. L'un d'eux cria à l'autre qui s'était un peu éloigné de lui: “Par ici, Leverdier, voici un point de vue superbe!” Je vis le frère Jean tressaillir et pâlir au nom de Leverdier; tandis que mon ami M. G. poussa un petit cri de joie et de surprise. Il se leva, et adressa la parole aux deux jeunes gens qui étaient maintenant tout près de nous:

—J'ai entendu, dans votre conversation, le nom de Leverdier. J'ai bien connu autrefois, M. Paul Leverdier, qui a été président de la Nouvelle France. Celui de vous deux qui s'appelle Leverdier serait-il son parent, par hasard?

—Oui, monsieur, fit l'un des jeunes gens, en nous faisant un salut plein de courtoisie, celui que vous avez connu est mon père.

Naturellement, les deux voyageurs vinrent se joindre à notre groupe, et la conversation s'engagea. Mon ami G. interrogea vivement le jeune Leverdier sur son père et sur sa patrie.

—Quelles heures charmantes, dit-il, j'ai passées avec votre père! Il m'a raconté, par le menu, les événements vraiment extraordinaires, pénibles et touchants, qui ont marqué l'établissement de la république de la Nouvelle France, aujourd'hui si florissante. Je ne connais rien de plus beau; vous n'ignorez pas, sans doute, cette glorieuse épopée?

—En effet, répondit le jeune étranger, j'ai souvent entendu mon père faire ce récit merveilleux.

—Et la disparition de son ami Lamirande, celui qui, disait votre père, avait sauvé le pays par son sublime sacrifice, est-elle toujours restée enveloppée de mystère.

—Toujours, monsieur. Nous sommes convaincus qu'il s'est renfermé dans quelque monastère de l'Europe, mais nous n'avons jamais eu de ses nouvelles. Mon père a dû vous parler de M. Vaughan, cet ami de M. Lamirande qui était présent au miracle du couvent de Beauvoir. Vous le savez, peut-être, M. Vaughan, aussitôt que les affaires politiques de cette époque furent un peu réglées, a voyagé pendant deux ans en Europe, visitant tous les monastères, couvents et lieux de retraite imaginables. Il est allé même jusqu'en Terre Sainte. Je l'ai souvent entendu parler de ce voyage à mon père. Toutes ses recherches furent vaines; le mystère est resté insondable.

—Et ce misérable journaliste—son nom m'échappe—qui avait joué le rôle si odieux, qui s'était vendu corps et âme au grand chef du satanisme, qu'est-il devenu?

—Vous voulez parler de Saint-Simon, sans doute. Il a eu une bien triste fin. Il est mort fou, l'an dernier, après avoir passé je ne sais combien d'années dans une maison de santé. Il était possédé de la folie de la richesse. Il croyait toujours avoir autour de lui des monceaux d'or. Je l'ai vu une fois, c'était un spectacle navrant.

—Revenons plutôt à ce bon Lamirande. Votre pays lui est-il reconnaissant? A-t-il au moins conservé son souvenir?

—Oui, son nom est béni par tout notre peuple. Il est révéré comme un saint et comme le père de la patrie. Nombre de jeunes gens s'appellent Joseph en souvenir de lui. Moi-même je me nomme Joseph Lamirande Leverdier. Mon père a dû vous parler de la statue miraculeuse de saint Joseph. Elle est toujours dans la chapelle de Notre-Dame-du-Chemin que vous avez sans doute visitée. Cette chapelle est devenue un lieu de pèlerinage national, et aux pieds de cette statue des milliers d'âmes trouvent des grâces de choix, surtout l'esprit de sacrifice et de dévouement, la force de s'immoler, d'accomplir les devoirs pénibles.

—Et parlez-moi de votre bonne tante Hélène. Vit-elle encore? attend-elle toujours le retour de M. Lamirande?

—Hélas! elle croit encore que M. Lamirande reviendra. C'est le seul point sur lequel cette chère tante... comment dirai-je?... n'entend pas les choses comme les autres. Elle est la providence des pauvres; toujours douce, toujours bonne. Dans tout ce bel épisode, les peines du cœur qu'elle a éprouvées sont les seules ombres au tableau. Il me semble que M. Lamirande, au lieu de s'enfermer dans un couvent, aurait dû....

Le jeune voyageur ne put terminer sa phrase. Le frère Jean, portant la main au cœur, tomba évanoui. Nous nous empressâmes autour de lui. Bientôt il reprit connaissance.

—Ce n'est rien, dit-il. Chez moi, sans doute, le cœur ne vaut pas les jambes; il se trouble dans cette atmosphère.

Il alla s'asseoir un peu plus loin. Au bout de quelques minutes, il se dit assez remis pour pouvoir descendre. Sur mes compagnons et sur les deux jeunes voyageurs, cet incident ne créa aucune impression extraordinaire. Ils croyaient simplement à un évanouissement causé par la fatigue. Moi qui connaissais le mystère qui entourait le frère Jean, moi qui l'avais vu tressaillir et pâlir en entendant prononcer le nom de Leverdier, j'étais fermement convaincu que l'émotion seule avait déterminé cette défaillance du cœur. J'étais entièrement persuadé que nous descendions la montagne en compagnie du héros de la Nouvelle France; et j'étais fortement tenté, je l'avoue, de faire part de ma conviction à mes compagnons de route. Mais je résistai à la tentation. Pourquoi, me disais-je, arracher à ce bon frère le secret que Dieu lui a permis de garder si longtemps? Ne serait-ce pas une sorte de profanation? J'eus la force de retenir ma langue.

Mais il faut en finir. Dans les derniers jours de janvier, le frère Jean tomba gravement malade. Il se prépara admirablement à la mort et fit preuve d'une résignation héroïque. Bien que ses souffrances fussent sans doutes atroces, jamais la moindre plainte ne lui échappa, jamais il n'eut le plus léger mouvement d'impatience. Une certaine contraction musculaire, et tout involontaire, indiquait seule les douleurs qu'il éprouvait. Les moines étaient dans l'admiration. Ils voyaient que c'était un véritable saint qui les quittait. Aussi entouraient-ils son lit d'agonie d'un profond respect. Au moment suprême, le chef de la maison et plusieurs des pères étaient auprès du frère mourant, récitant les prières des agonisants et répétant, pour lui, les noms de Jésus, de Marie et de Joseph. Ses yeux étaient fermés, il respirait à peine, mais ses traits crispés par la souffrance disaient que la vie n'était pas éteinte. Tout à coup, une harmonie angélique et un parfum non moins céleste, qu'aucun langage humain ne saurait décrire, remplirent la modeste cellule.

Nous savions tout de suite, m'ont raconté les moines, que cette harmonie et ce parfum venaient du ciel, parce que c'était notre âme qui les percevait d'abord, les communiquant ensuite à nos sens, au contraire de ce qui se produit ordinairement. C'était quelque chose de vraiment indéfinissable et indescriptible. Puis—je laisse la parole aux pères—puis, cette harmonie et ce parfum augmentant toujours, non d'intensité mais de suavité, nous vîmes, d'abord intérieurement pour ainsi dire, puis des yeux de notre corps, se former au-dessus du lit comme des nuages d'une blancheur éclatante, et, au milieu des nuages, la figure d'une enfant de huit à dix ans, figure bien humaine par ses traits, mais portant un reflet de la lumière de gloire. Et l'enfant parla, ses paroles parvenant à nos oreilles, d'une manière mystérieuse, par notre âme: “Père, dit-elle, l'Enfant-Jésus m'a envoyée vous chercher. Venez!” Et le frère Jean, ouvrant les yeux, se soulevant à demi, étendant ses bras vers la céleste apparition, s'écria: “Ma fille! Enfin! Merci, mon Dieu!” Et comme un souffle lumineux son âme quitta son corps qui retomba sur la couche. Longtemps nous restâmes abîmés dans la prière. Lorsque nous nous relevâmes, il n'y avait de surnaturel dans la cellule que le sourire qui illuminait les traits du frère Jean.