THÉÂTRE
HENRIETTE MARÉCHAL.—LA PATRIE EN DANGER
PRÉFACE[29]
Sur une grande table à modèle, aux deux bouts de laquelle, du matin à la tombée du jour, mon frère et moi faisions de l'aquarelle dans un obscur entre-sol de la rue Saint-Georges, un soir de l'automne de l'année 1850, en ces heures où la lumière de la lampe met fin aux lavis de couleur,—poussés je ne sais par quelle inspiration, nous nous mettions à écrire ensemble un vaudeville avec un pinceau trempé dans de l'encre de Chine. Jusqu'à ce jour, toute notre littérature consistait en un carnet de notes, contenant les étapes et les menus de repas d'un voyage en France de six mois à pied, le sac sur le dos, et où seulement, tout à la fin, s'étaient glissées quelques notes sur le ciel, la terre, les Mauresques de l'Algérie. Je ne tiens pas compte toutefois d'un ÉTIENNE MARCEL, drame en cinq actes et en vers, commis en rhétorique par mon frère, et d'un indigeste travail sur les «Châteaux de la France au moyen âge», présenté par moi à la SOCIÉTÉ D'HISTOIRE DE FRANCE pour avoir l'honneur d'être admis parmi ses membres.
Le vaudeville en deux actes, terminé et baptisé SANS TITRE, nous nous trouvions ne connaître ni un auteur, ni un journaliste, ni un acteur, enfin personne au monde qui tînt de loin ou de près à la littérature ou au théâtre. Nous allions chercher, au Palais-Royal, l'adresse de Sainville, nous lui écrivions; il nous accordait un rendez-vous. Nous sonnions à la porte du comique ainsi qu'on sonne à la porte d'un dentiste. Une jolie bonne, pareille à celles qui jaillissent d'un portant de coulisse de théâtre, nous ouvrait, nous introduisait au salon. Et nous commencions notre lecture devant Sainville et un grand monsieur qu'il nous disait avoir l'habitude de consulter. Ce n'était pas encourageant de lire à Sainville. Le rond et jovial acteur, sur les planches, avait chez lui, pour l'audition d'une pièce, une figure d'une impénétrabilité grognonne, et qui peu à peu prenait quelque chose de la face mauvaise de ces gras mandarins qu'on voit, sur des potiches du Céleste Empire, ordonner des supplices. La lecture terminée, d'abord un silence glacial… Puis le comique nous dit durement que la chose manque de couplets, nous tâte pour savoir si nous accepterions une collaboration, enfin nous demande de lui laisser la pièce une quinzaine de jours pour nous donner une réponse définitive.
Les quinze jours se passaient dans l'attente anxieuse de gens qui ont une pièce, et une première pièce présentée à un théâtre. Au bout des deux semaines, nous recevions de Sainville cette lettre:
28 octobre 1850.
… Je viens de soumettre votre manuscrit à la personne chargée de lire les pièces représentées, et c'est avec regret que je viens vous annoncer que sa réponse n'a pas été favorable. Elle y a comme moi trouvé beaucoup d'esprit, mais pas assez de pièce…
Un certain nombre d'années se passaient; mon frère et moi, avions écrit l'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ PENDANT LA RÉVOLUTION ET PENDANT LE DIRECTOIRE, l'HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE. Un soir, un de nos jeunes amis, Scholl, devenu depuis le brillant journaliste de ce temps, se moquait aimablement du sérieux de nos travaux, de nos prétendues visées académiques, quand je l'interrompis en lui disant:
—Eh bien! vous ne vous douteriez jamais par quoi nous avons commencé en littérature. Si c'était cependant par un vaudeville?
—Oh! lisez-moi-le donc?
J'allai chercher le manuscrit et je lus une partie du premier acte.
—Vous me faites poser, me jeta mon ami en m'interrompant. C'est le
BOURREAU DES CRANES que vous me lisez là!
Je n'avais pas vu la pièce, et, à ce qu'il paraît, elle commence par une dispute et un soufflet donné dans la salle.
Peut-être, il n'y eut là, qu'une rencontre assez ordinaire entre des fabricateurs de pièces à la recherche d'une originalité quelconque. Enfin, Dieu merci, nous ne fûmes pas joués, et nous dûmes peut-être à ce bienheureux refus de ne pas devenir des vaudevillistes à tout jamais.
L'échec de SANS TITRE ne nous décourageait pas dans le premier moment, et le mois suivant, arrivait, cette fois, directement au Palais-Royal, un nouveau vaudeville en trois actes intitulé: ABOU-HASSAN, que M. Coupart nous retournait avec les condoléances ordinaires.
L'année d'après, nous publiions dans le mois de décembre, EN 18.., notre premier roman qui paraissait le jour du coup d'État, et dont les affiches étaient interdites, comme pouvant être prises par le public pour une allusion au 18 brumaire. En cette semaine violente, peu occupée, on le comprendra, de littérature, Janin, que nous allions remercier du seul article bienveillant publié sur notre livre, nous saluait, en nous reconduisant avec cette phrase: «Voyez-vous, il n'y a que le théâtre!» Et en revenant de chez lui, en chemin, l'idée naissait chez nous de faire pour les Français une revue de l'année, dans une conversation, au coin d'une cheminée, entre un homme et une femme, pendant la dernière heure du vieil an, un petit proverbe qui devait s'appeler: LA NUIT DE LA SAINT-SYLVESTRE[30].
L'acte fait, Janin nous donne une lettre pour Mme Allan. Et nous voici, rue Mogador, au cinquième, dans l'appartement de l'actrice qui a rapporté Musset de Russie, et où une vierge byzantine au nimbe de cuivre doré rappelait le long séjour de la femme là-bas. Elle est en train de donner le dernier coup à sa toilette devant une psyché à trois battants, presque refermée sur elle et qui l'enveloppe d'un paravent de miroirs. La grande comédienne se montre accueillante, avec une voix rude, rocailleuse, une voix que nous ne reconnaissons pas, et qu'elle avait l'art de transformer en une musique au théâtre. Elle nous donne rendez-vous pour le lendemain. Mon frère est très ému, Mme Allan a de suite, pour l'encourager dans sa lecture, de ces petits murmures flatteurs pour lesquels on baiserait les pantoufles d'une actrice. Bref, elle accepte le rôle, et elle s'engage à l'apprendre et à le jouer le 31 décembre, et nous sommes le 21.
Il est deux heures. Nous dégringolons l'escalier et nous courons chez Janin. Mais c'est le jour de son feuilleton. Impossible de le voir. Il nous fait dire qu'il verra Houssaye le lendemain.
De là, d'un saut, dans le cabinet du directeur du Théâtre-Français, auquel nous sommes alors parfaitement inconnus. «Messieurs, nous dit-il tout d'abord, nous ne jouerons pas de pièces nouvelles, cet hiver. C'est une détermination prise… je n'y puis rien.» Un peu touché toutefois par nos tristes figures, il ajoute: «Que Lireux vous lise et fasse son rapport, je vous ferai jouer, si je puis obtenir une lecture de faveur.»
Il n'est encore que quatre heures. Un coupé nous jette chez Lireux. «Mais, Messieurs, nous dit assez brutalement la femme qui nous ouvre la porte, vous savez bien qu'on ne dérange pas M. Lireux, il est à son feuilleton…»—«Entrez, Messieurs,» nous crie une voix bon enfant, et nous pénétrons dans une chambre d'homme de lettres à la Balzac, où ça sent la mauvaise encre et la chaude odeur d'un lit qui n'est pas encore fait. Le critique, très aimablement, nous promet de nous lire le soir, et de faire son rapport le lendemain. Aussitôt, de chez Lireux, nous nous précipitons chez Brindeau qui doit donner la réplique à Mme Allan. Brindeau n'est pas rentré, mais il a promis d'être à la maison à cinq heures, et sa mère nous retient. Un intérieur tout rempli de gentilles et bavardes fillettes. Nous restons jusqu'à six heures… et pas de Brindeau.
Enfin, nous nous décidons à aller le relancer au Théâtre-Français à sept heures et demie. «Dites toujours,—s'écrie-t-il en s'habillant, tout courant dans sa loge, et nu sous un peignoir blanc;—non, pas possible d'entendre la lecture de votre pièce.» Et il galope à la recherche d'un peigne, d'une brosse à dents. «Ce soir, par exemple, après la représentation?—Impossible, je vais souper en sortant d'ici avec des amis… Ah! tenez, j'ai dans ma pièce un quart d'heure de sortie… Je vous lirai pendant ce temps-là… Attendez-moi dans la salle.» La pièce dans laquelle il jouait finie, nous repinçons Brindeau qui veut bien du rôle!
Du Théâtre-Français, nous portons le manuscrit chez Lireux, et à neuf heures nous retombons chez Mme Allan, que nous retrouvons tout entourée de famille, de collégiens, et à laquelle nous racontons notre journée.
Deux jours après, assis sur une banquette de l'escalier du théâtre, et palpitants et tressaillants au moindre bruit, nous entendions Mme Allan jeter à travers une porte qui se refermait sur elle, de sa vilaine voix de la ville: «Ce n'est pas gentil, ça!»
«Enfoncés,» dit l'un de nous à l'autre avec cet affaissement moral et physique qu'a si bien peint Gavarni dans l'écroulement de ce jeune homme, tombé sur la chaise d'une cellule de Clichy.
Et c'étaient presque aussitôt des tentatives nouvelles, des inventions et des compositions de pièces dont j'ai oublié le titre et dont je ne soupçonne plus guère l'existence que par la lettre de refus d'un directeur de théâtre. Ainsi, je trouve une lettre de M. Lemoine-Montigny, à la date d'avril 1852, me parlant de la fraîcheur d'un acte au Bas-Meudon, et qui me rappelle vaguement que nous avons cherché une pièce dans notre premier roman. Il me revient même que, pressés de faire un opéra-comique par notre cousin de Villedeuil, qui avait de l'argent dans le Théâtre-Lyrique, nous avons écrit une farce dans la manière des vieux bouffons italiens, intitulée: MAM'SELLE ZIRZABELLE, acte pour lequel, je ne suis pas bien sûr que mon frère n'ait pas composé des vers qui s'entremêlaient à travers la prose. Mais elle est bien diffuse, bien incomplète aujourd'hui, la mémoire de ces pièces, et d'autres encore faites il y a près de trente ans, et que nous avons brûlées dans un jour, où nous ne voulions laisser rien de trop indigne de nous.
Il y eut cependant en ces années, où nous nous occupions historiquement du Directoire, un acte présenté au Théâtre-Français, que je regrette de voir perdu[31], et dont j'aurais voulu donner quelques extraits dans cette préface. Cette pièce avait le mérite d'être la première pièce faite sur le Directoire, bien avant les pièces à succès. Et ce petit acte appelé par nous: INCROYABLES ET MERVEILLEUSES, c'était vraiment une jolie mise en scène du temps étudié par nous, au milieu du touchant épisode d'un divorce.
Une autre pièce a un certain intérêt pour les gens qui sont curieux de l'histoire littéraire des auteurs qu'ils aiment. La pièce, intitulée LES HOMMES DE LETTRES, était l'embryon du roman qui a pour titre aujourd'hui CHARLES DEMAILLY. Les cinq actes terminés dans l'été de 1857, nous les lisions à nos amis au mois d'octobre. La mort du héros, un écrivain qui mourrait des attaques de la presse, on la rejetait «comme la mort d'une sensitive». Depuis, j'ai pu juger que cette mort n'était pas aussi invraisemblable qu'elle le paraissait à mes auditeurs. Enfin la pièce, réduite en quatre actes, était présentée au Vaudeville et sa réception d'avance annoncée par les journaux; toutefois l'acceptation définitive par le directeur ne devait nous parvenir qu'un certain mercredi.
De cruels jours pour le système nerveux des gens, et des jours éternels, que ces jours d'attente; et je donne ici une note que je retrouve écrite sur un bout de papier: «Mercredi 21 octobre 1857.—Un mauvais sommeil et le matin la bouche sèche comme après une nuit de jeu. Des espérances qu'on chasse et qui reviennent. Et de l'émotion qui circule en vous et de noirs pressentiments. Nous n'avons pas le courage d'attendre la réponse chez nous. Nous allons battre la banlieue, regardant bêtement, ahuris et muets, à la portière du chemin de fer, passer les arbres et les maisons. D'Auteuil nous gagnons, à pied, le pont de Sèvres. Nous avons besoin de marcher. Là, sur la gauche, dans les vapeurs bleues de la Seine, parmi la rouille de l'automne: c'est la muse frileuse de notre pauvre EN 18.. Voici la route de Bellevue, et, sur cette route, nous rencontrons tenant par la main un joli enfant, la jeune fille, jeune femme aujourd'hui, que l'un de nous a eu, au moins pendant huit jours, la très sérieuse pensée d'épouser… et qui nous rappelle du vieux passé… Il y a des années qu'on ne s'est vu… On s'apprend les morts et les mariages… et l'on nous gronde doucement d'avoir oublié d'anciens amis… Puis nous voilà dans la maison de santé du docteur Fleuri, causant avec Banville, et croisant dans notre promenade, le vieux dieu du drame, le vieux Frédérick Lemaître…
«… Dans tout cela, par tous ces chemins, en toutes ces rencontres, au milieu de toute notre vie morte que le hasard ramène autour de nous et qui semble nous mener à une vie nouvelle, nous roulons, les oreilles et les yeux aux bruits et aux choses comme à des présages bons ou mauvais, et prêtant à la nature le sentiment de notre fièvre… En rentrant: rien.»
Une semaine après, nous apprenions que notre pièce n'était ni reçue ni refusée, que Beaufort voyait un danger dans la mise à la scène de la petite presse… qu'il attendait. Cette nouvelle qui, quelques jours auparavant, eût été un vrai chagrin pour nous, ne nous causait qu'une assez médiocre déception. Notre envie de voir jouer les HOMMES DE LETTRES s'était un peu usée dans le travail que nous avions entrepris de tirer de la pièce un roman avec tous les développements du livre. De ce jour, nous appartenions exclusivement au roman; cela jusqu'à l'année 1863, où nous écrivions HENRIETTE MARÉCHAL.
HENRIETTE MARÉCHAL était représentée le 5 décembre 1865.
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Nous avions montré jusque-là devant les attaques, les insultes, le barrage de notre carrière, que nous ne nous découragions pas facilement, et notre mémorable chute ne nous faisait point renoncer au théâtre. Au contraire, elle mettait en nous la volonté entêtée et presque colère de faire une dizaine de pièces coup sur coup, et cette fois sans aucune concession aux ingénieuses ficelles, au secret, à tout ce charpentage moderne dont n'a jamais usé l'ancien, le classique répertoire. Mais, pour cet effort, pour ce travail, il fallait avoir la santé, et mon frère ne l'avait déjà plus. Nous nous plongions cependant en un drame de la Révolution vers laquelle nous nous sentions attirés depuis des années, et dans laquelle le siège de Verdun donnait l'épisode héroïque de la défense de la France contre l'étranger. Nous étions un peu poussés à cette pièce, il faut l'avouer, par une croyance à des événements prochainement graves. Des paroles prophétiques du général Ducrot, alors commandant à Strasbourg, prononcées dans le salon de la princesse Mathilde,—et qui faisaient sourire,—des conversations intimes avec notre parent Édouard Lefebvre de Béhaine premier secrétaire d'ambassade à Berlin nous avaient donné la certitude qu'une guerre était imminente avec la Prusse. Nous écrivions donc en l'année 1867 la PATRIE EN DANGER que nous lisions au Théâtre-Français, sans la moindre illusion sur notre réception, mais pour apprendre aux autres directeurs de théâtres qu'il y avait chez nous une pièce, qu'à un certain moment ils trouveraient peut-être utile de jouer. Mais la guerre était si promptement déclarée, et le cataclysme si rapide… puis mon frère était mort au mois de juin.
LA PATRIE EN DANGER est incontestablement la meilleure pièce que nous ayons faite, elle a cela, que je ne retrouve nulle part, dans aucun drame du passé: une documentation historique qui n'a pas été encore tentée au théâtre.
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Au fond, nous avons échoué au Théâtre-Français pour le crime d'être des réalistes, et sous l'accusation d'avoir fait une pièce réaliste. Eh bien, là-dessus je tiens à m'expliquer. Dans le roman, je le confesse, je suis un réaliste convaincu; mais, au théâtre, pas le moins du monde. Ainsi, dans la pièce d'HENRIETTE MARÉCHAL, à propos de laquelle, un moment, il semblait qu'on nous fît l'honneur d'avoir inventé l'adultère au théâtre, dans cette pièce ressemblante à toutes les pièces du monde, il n'y a jamais eu pour nous qu'un acte original et bien personnel à nous: le Bal masqué. Et quand, dans cet acte, nous jetions cette poésie soupirante d'un jeune coeur qui s'ouvre au milieu de tous les bruits d'esprit, de tous les engueulements drolatiques, de toutes les folies cocasses d'une nuit d'Opéra,—pas si réelle qu'on a bien voulu le dire,—nous croyions très sincèrement faire de la fantaisie,—oui, de la fantaisie moderne, s'entend; car il n'y a pas à recommencer au XIXe siècle, n'est-ce pas, la fantaisie shakespearienne?
Nous entrevoyions si peu le théâtre de la réalité, que dans la série des pièces que nous voulions faire, nous cherchions notre théâtre à nous, exclusivement dans des bouffonneries satiriques et dans des féeries. Nous rêvions une suite de larges et violentes comédies, semblables à des fresques de maîtres, écrites sur le mode aristophanesque, et fouettant toute une société avec de l'esprit descendant de Beaumarchais, et parlant une langue ailée, une langue littéraire parlée que je trouve, hélas! manquer aux meilleurs de l'heure présente: des comédies enfin où une myope Thalie ne serait plus cantonnée à regarder dans un petit coin avec une loupe. Parmi ces comédies, nous avions commencé à en chercher une dans la maladie endémique de la France de ce temps, une comédie-satire qui devait s'appeler LA BLAGUE, et dont nous avions déjà écrit quelques scènes.
Mais ce qui nous paraissait surtout tentant à bouleverser, à renouveler au théâtre: c'était la féerie, ce domaine de la fantaisie, ce cadre de toutes les imaginations, ce tremplin pour l'envolement dans l'idéalité! Et pense-t-on ce que pourrait être une scène, balayée de la prose du boulevard et des conceptions des dramaturges de cirque, et livrée à un vrai poète au service de la poésie duquel on mettrait des machinistes, des trucs, et toutes les splendeurs et toutes les magies du costume et de la mise en scène d'un Grand Opéra? Et songe-t-on à quelque chose comme un BEAU PÉCOPIN représenté dans ces conditions?… Il est vrai qu'on n'y a jamais songé, et qu'on ne songera jamais qu'aux SEPT CHÂTEAUX DU DIABLE.
Je ne suis donc pas un réaliste au théâtre, et, sur ce point, je suis en complet désaccord avec mon ami Zola et ses jeunes fidèles. Et cependant, je dois l'avouer, Zola semble logique, quand il demande, quand il appelle, quand il espère pour le réalisme un théâtre, ainsi que le romantisme a eu le sien.
Mais, lui dirai-je, que valent nos bonshommes à nous tous, sans les développements psychologiques et, au théâtre, il n'y en pas et il ne peut pas y en avoir! Puis sur les planches je ne trouve pas le champ à de profondes et intimes études des moeurs, je n'y rencontre que le terrain propre à de jolis croquetons parisiens, à de spirituels et courants crayonnages à la Meilhac-Halévy; mais, pour une recherche un peu aiguë, pour une dissection poussée à l'extrême, pour la récréation de vrais et d'illogiques vivants, je ne vois que le roman; et j'avancerais même que si par hasard le même sujet d'analyse sérieuse était traité à la fois par un romancier et un auteur dramatique,—l'auteur dramatique fût-il supérieur au romancier, le premier aurait l'avantage et le devrait peut-être aux facilités, aux commodités, aux aises du livre.
Et vraiment Zola se rend-il bien compte de cette boîte à convention, de cette machine de carton qu'est le théâtre, de ce tréteau enfin, sur lequel l'avarice bouffe de l'AVARE de Molière arrive au point juste d'optique, tandis que l'humaine avarice d'un père Grandet, cette avarice si bellement étudiée, je ne suis pas bien sûr qu'elle fasse là l'effet de l'autre.
Oui, le romantisme a eu un théâtre, et il existe des raisons pour cela. Quand même le romantisme ne posséderait pas à sa tête l'homme unique qui a doté l'art dramatique de la plus sonore langue poétique qui fût jamais, le romantisme aurait un théâtre; et, ce théâtre, il le devrait à son côté faible, à son humanité tant soit peu sublunaire fabriquée de faux et de sublime, à cette humanité de convention qui s'accorde merveilleusement avec la convention du théâtre. Mais, les qualités d'une humanité véritablement vraie, le théâtre les repousse par sa nature, par son factice, par son mensonge.
Et voilà comme quoi je ne crois pas au rajeunissement, à la revivification du théâtre, et comme quoi j'ai des idées particulières sur son compte. Qu'on ne me prête pas du dépit, de la mauvaise humeur, le sentiment bas et rancunier d'un homme qui ne veut pas que les autres réussissent là où il a échoué. Je vais faire une franche confession: je ne trouve pas que mon frère et moi ayons fait du théâtre à l'époque du complet développement de notre talent, sauf peut-être dans la PATRIE EN DANGER,—et encore c'est un genre pour lequel je n'ai guère plus d'estime que pour le roman historique;—par là-dessus, j'ai brûlé mes premières pièces, n'en ai point en carton, et n'en ferai jamais plus. J'ai donc lieu de me considérer comme un impartial et désintéressé spectateur qui regarde et juge de la galerie. Eh bien! regardant et jugeant ce qui se passe, le théâtre m'apparaît comme bien malade, comme moribond presque. Oh! je sais d'avance les ironies et les mépris qui vont accueillir cette proposition, mais les ironies et les mépris de mes contemporains, après m'avoir un peu troublé au commencement de ma carrière, me laissent bien tranquille à l'heure qu'il est, et je vais dire pourquoi. Quand en 1851, dans mon premier livre, je témoignais mon admiration pour l'art japonais et que je me permettais de dire que l'art industriel de ce pays était supérieur à l'article Paris, un journaliste a demandé que je fusse enfermé à Charenton comme coupable de mauvais goût; aujourd'hui je crois que ledit journaliste a plus de chance d'y être mené que moi par le goût public. Quand j'entreprenais la réhabilitation des peintres du XVIIIe siècle,—mon ami Burty l'a imprimé,—la bibliographie des revues d'art graves rougissait de mentionner seulement les noms de ces peintres de notre pays. Aujourd'hui on peut consulter les prix de vente de leurs tableaux, et l'on s'apercevra avant peu de la révolution qu'aura amenée dans les esprits, l'exposition des Beaux-Arts de ces jours-ci. Quand je disais dans ma préface de GERMINIE LACERTEUX qu'il était possible d'intéresser le public avec «des infortunes, et des larmes de peuple», on se rappelle les superbes négations qui se produisirent[32]; il me semble que les succès des derniers romans peuple m'ont donné largement raison. Du haut de ces prétendus paradoxes passés à l'état de vérités, de truism, voici aujourd'hui ma vaticination sur le théâtre. Avec l'évolution des genres qu'amènent les siècles, et dans laquelle est en train de passer au premier plan le roman, qu'il soit spiritualiste ou réaliste; avec le manque prochain sur la scène française de l'irremplaçable Hugo, dont la hautaine imagination et la magnifique langue planent uniquement sur le terre-à-terre général; avec le peu d'influence du théâtre actuel en Europe, si ce n'est dans les agences théâtrales; avec l'endormement des auteurs en des machines usées au milieu du renouveau de toutes les branches de la littérature; avec la diminution des facultés créatrices dans la seconde fournée de la génération dramatique contemporaine; avec les empêchements apportés à la représentation de pièces de purs hommes de lettres; avec de grosses subventions dont l'argent n'aide jamais un débutant; avec l'amusante tendance du gouvernement à n'accepter de tentatives dans un ordre élevé que de gens sans talent; avec, dans les collaborations, le doublement du poète par un auteur d'affaires; avec le remplacement de l'ancien parterre lettré de la Comédie-Française par un public d'opéra; avec… avec… avec des actrices qui ne sont plus guère pour la plupart que des porte-manteaux de Worth; et encore avec des avec qui n'en finiraient pas, l'art théâtral, le grand art français du passé, l'art de Corneille, de Racine, de Molière et de Beaumarchais est destiné, dans une cinquantaine d'années tout au plus, à devenir une grossière distraction, n'ayant plus rien de commun avec l'écriture, le style, le bel esprit, quelque chose digne de prendre place entre des exercices de chiens savants et une exhibition de marionnettes à tirades.
Dans cinquante ans le livre aura tué le théâtre[33].
EDMOND DE GONCOURT.
Ce 11 mai 1879.
AUTOBIOGRAPHIE
JOURNAL DES GONCOURT MÉMOIRES DE LA VIE LITTÉRAIRE
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[34]
Ce journal est notre confession de chaque soir: la confession de deux vies inséparées dans le plaisir, le labeur, la peine, de deux pensées jumelles, de deux esprits recevant du contact des hommes et des choses des impressions si semblables, si identiques, si homogènes, que cette confession peut être considérée comme l'expansion d'un seul moi et d'un seul je.
Dans cette autobiographie, au jour le jour, entrent en scène les gens que les hasards de la vie ont jetés sur le chemin de notre existence. Nous les avons portraiturés, ces hommes, ces femmes, dans leurs ressemblances du jour et de l'heure, les reprenant au cours de notre journal, les remontrant plus tard sous des aspects différents, et, selon qu'ils changeaient et se modifiaient, désirant ne point imiter les faiseurs de mémoires qui présentent leurs figures historiques, peintes en bloc et d'une seule pièce, ou peintes avec des couleurs refroidies par l'éloignement et l'enfoncement de la rencontre,—ambitieux, en un mot, de représenter l'ondoyante humanité dans sa vérité momentanée.
Quelquefois même, je l'avoue, le changement indiqué chez les personnes qui nous furent familières ou chères ne vient-il pas du changement qui s'était fait en nous? Cela est possible. Nous ne nous cachons pas d'avoir été des créatures passionnées, nerveuses, maladivement impressionnables, et par là quelquefois injustes. Mais ce que nous pouvons affirmer, c'est que si parfois nous nous exprimons avec l'injustice de la prévention ou l'aveuglement de l'antipathie irraisonnée, nous n'avons jamais menti sciemment sur le compte de ceux dont nous parlons.
Donc, notre effort a été de chercher à faire revivre auprès de la postérité nos contemporains dans leur ressemblance animée, à les faire revivre par la sténographie ardente d'une conversation, par la surprise physiologique d'un geste, par ces riens de la passion où se révèle une personnalité, par ce je ne sais quoi qui donne l'intensité de la vie,—par la notation enfin d'un peu de cette fièvre qui est le propre de l'existence capiteuse de Paris.
Et, dans ce travail qui voulait avant tout faire vivant d'après un ressouvenir encore chaud, dans ce travail jeté à la hâte sur le papier et qui n'a pas été toujours relu—vaillent que vaillent la syntaxe au petit bonheur, et le mot qui n'a pas de passeport—nous avons toujours préféré la phrase et l'expression qui émoussaient et académisaient le moins le vif de nos sensations, la fierté de nos idées.
Ce journal a été commencé le 2 décembre 1851, jour de la mise en vente de notre premier livre qui parut le jour du coup d'État.
Le manuscrit tout entier, pour ainsi dire, est écrit par mon frère, sous une dictée à deux: notre mode de travail pour ces Mémoires.
Mon frère mort, regardant notre oeuvre littéraire comme terminée, je prenais la résolution de cacheter le journal à la date du 20 janvier 1870, aux dernières lignes tracées par sa main. Mais alors j'étais mordu du désir amer de me raconter à moi-même les derniers mois et la mort du pauvre cher, et presque aussitôt les tragiques événements du siège et de la Commune m'entraînaient à continuer ce journal, qui est encore, de temps en temps, le confident de ma pensée.
EDMOND DE GONCOURT.
Schliersée, août 1872.
* * * * *
Ce journal ne devait paraître que vingt ans après ma mort. C'était, de ma part, une résolution arrêtée, lorsque l'an dernier, dans un séjour que je faisais à la campagne, chez Alphonse Daudet, je lui lisais un cahier de ce journal, que sur sa demande j'avais pris avec moi. Daudet prenait plaisir à la lecture, s'échauffait sur l'intérêt des choses racontées sous le coup de l'impression, me sollicitait d'en publier des fragments, mettait une douce violence à emporter ma volonté, en parlait à notre ami commun, Francis Magnard, qui avait l'aimable idée de les publier dans le FIGARO.
Or voici ce journal, ou du moins la partie qu'il est possible de livrer à la publicité de mon vivant et du vivant de ceux que j'ai étudiés et peints ad vivum.
Ces mémoires sont absolument inédits, toutefois il m'a été impossible de ne pas à peu près rééditer, par-ci, par-là, tel petit morceau d'un roman ou d'une biographie contemporaine, qui se trouve être une page du journal, employée comme document dans ce roman ou cette biographie.
Je demande enfin au lecteur de se montrer indulgent pour les premières années, où nous n'étions que d'assez imparfaits rédacteurs de la note d'après nature; puis il voudra bien songer aussi qu'en ce temps de début, nos relations étaient très restreintes et, par conséquent, le champ de nos observations assez borné[35].
E. DE G.
HISTOIRE
HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LA RÉVOLUTION[36]
HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LE DIRECTOIRE
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION DE LA SOCIÉTÉ PENDANT LA RÉVOLUTION
Ceci n'est pas une préface. C'est un simple et court avertissement.
Pour cet essai de reconstruction d'une société si proche tout à la fois et si éloignée de nous, nous avons consulté environ quinze mille documents contemporains: journaux, livres, brochures, etc. C'est dire que derrière le plus petit fait avancé dans ces pages, derrière le moindre mot, il est un document que nous nous tenons prêts à fournir à la critique. C'est dire que cette histoire intime appartient, sinon à l'histoire grave, au moins à l'histoire sérieuse.
Si nous n'avons pas indiqué toutes nos sources, c'est qu'il eût fallu, pour ce faire, doubler notre volume. Le public n'ignore pas que le catalogue des journaux de la Révolution, dressé par Deschiens, forme seul un volume in-8 de 465 pages. La conscience de n'avoir rien pris au roman et de ne lui avoir rien donné, est notre seule excuse dans une tentative si grande.
Il nous reste à remplir un agréable devoir et à satisfaire notre reconnaissance sans nous délier d'elle. Remercions tout haut les obligeances. M. Peyrot possesseur d'une précieuse collection sur la Révolution française l'a mise toute à notre disposition, avec un empressement et une grâce de bon office qui méritent qu'on n'en soit pas oublieux. Un savant trop modeste, M. Ménétrier, nous a communiqué livres et renseignements, de la façon la plus aimable et la plus bienveillante.
Un dernier mot. Pour être complète, l'histoire de la société française pendant la Révolution, demande un autre volume l'Histoire de la société française pendant le Directoire: l'accueil que fera le public à ce premier volume décidera si nous irons jusqu'au bout de notre oeuvre.
EDMOND ET JULES DE GONCOURT.
31 janvier 1854.
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PRÉFACE DE L'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ PENDANT LE DIRECTOIRE[37]
L'histoire de LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LA RÉVOLUTION, n'a qu'à se louer du public et de la critique: le public l'a lue; la critique en a parlé.
Des reproches qui ont été faits aux auteurs dans les journaux et les revues, quelques-uns leur ont paru mériter plus particulièrement une réponse.
On a reproché aux auteurs de n'avoir point négligé l'anecdote, le détail, le coin intime des hommes et des choses.—Les auteurs répondront, pour leur défense, qu'ils ont été entraînés dans cette voie par deux anecdotiers, leurs maîtres: Plutarque et Saint-Simon.
On a reproché aux auteurs d'avoir donné un tableau du développement de la prostitution pendant les années révolutionnaires, et de n'avoir point imité la chasteté de plume de Tacite.—Les auteurs répondront que l'historien des Césars n'a pas écrit l'histoire de la société romaine, et que ceux-là qui veulent savoir les moeurs, aux temps des Néron et des Locuste, se résignent à garder dans leur bibliothèque Juvénal à côté de Tacite.
On a reproché aux auteurs d'avoir placé, en 1789, la société française à Paris, au lieu de l'avoir placée en province; on a reproché aux auteurs «dont le nom semble révéler une vieille origine provinciale», d'avoir commis ce contresens au mépris des traditions de famille.—Les auteurs ont remonté leur famille: ils ont trouvé en 1789, leur grand-père Huot de Goncourt, non en province, mais à Paris, député du Bassigni à l'Assemblée nationale.
On a reproché aux auteurs, ici, des opinions; là, des indifférences politiques.—Les auteurs n'ont rien à répondre.
Le public a paru désirer la preuve de tous les documents employés. Les auteurs sont d'autant plus heureux de se rendre à ce voeu du public, que le public appréciera plus nettement ainsi ce que coûte de recherches la petite histoire.
Les auteurs veulent, au bout de ces quelques lignes, assurer de leur gratitude profonde M. François Barrière, qui, dans le JOURNAL DES DÉBATS les a payés de deux années de veilles, et qui a bien voulu donner à leur travail historique l'autorité d'une critique compétente et presque d'un témoignage contemporain.
EDMOND ET JULES DE GONCOURT.
31 janvier 1855.
NOUVELLE PRÉFACE DE L'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LA RÉVOLUTION ET PENDANT LE DIRECTOIRE[38]
L'histoire politique de la Révolution est faite et se refait tous les jours.
L'histoire sociale de la Révolution a été tentée pour la première fois dans ces études qui ont aujourd'hui l'honneur d'une nouvelle édition: l'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LA RÉVOLUTION, que va suivre l'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ PENDANT LE DIRECTOIRE, en ce moment sous presse.
Peindre la France, les moeurs, les âmes, la physionomie nationale, la couleur des choses, la vie et l'humanité de 1789 à 1800,—telle a été notre ambition.
Pour cette nouvelle histoire, il nous a fallu découvrir les nouvelles sources du Vrai, demander nos documents aux journaux, aux brochures, à tout ce monde de papier mort et méprisé jusqu'ici, aux autographes, aux gravures, aux dessins, aux tableaux, à tous les monuments intimes qu'une époque laisse derrière elle pour être sa confession et sa résurrection.
Le public et la critique ont bien voulu nous tenir compte de notre travail: nous les en remercions.
EDMOND ET JULES DE GONCOURT.
Mai 1864.
PORTRAITS INTIMES DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[39]
Quand les civilisations commencent, quand les peuples se forment, l'histoire est drame ou geste. Qu'elle soit fable, qu'elle soit roman, l'histoire est action. Qu'elle raconte Hercule ou Roland, elle dit l'homme dans le mouvement et dans les entreprises de son corps; elle le montre dans l'exercice de sa force; elle le représente en ses dehors.
Cependant il arrive que le monde s'apaise. Autour de l'homme, les choses ont perdu leur violence. L'idée désarme le fait. L'âme de l'humanité se recueille. Le gnothi séauton des âges modernes renouvelle l'esprit mûr des peuples. Hamlet est venu. La psychologie naît. L'analyse entre dans la «caverne» de Bacon. Rousseau, Benjamin Constant, Chateaubriand, Byron, récitant leur coeur, récitent le coeur humain. L'homme écoute en lui.
Par une évolution pareille et simultanée, l'histoire va du héros à l'homme, de l'action au mobile, du corps à l'âme; et elle se tourne vers cette biographie que Montaigne appelle «l'anatomie de la philosophie, par laquelle les plus abstruses parties de notre nature se pénètrent».
Les siècles qui ont précédé notre siècle ne demandaient à l'historien que le personnage de l'homme, et le portrait de son génie. L'homme d'État, l'homme de guerre, le poète, le peintre, le grand homme de science ou de métier étaient montrés seulement en leur rôle, et comme en leur jour public, dans cette oeuvre et cet effort dont hérite la postérité. Le XIXe siècle demande l'homme qui était cet homme d'État, cet homme de guerre, ce poète, ce peintre, ce grand homme de science ou de métier. L'âme qui était en cet acteur, le coeur qui a vécu derrière cet esprit, il les exige et les réclame; et s'il ne peut recueillir tout cet être moral, toute la vie intérieure, il commande du moins qu'on lui en apporte une trace, un jour, un lambeau, une relique.
Là est la curiosité nouvelle de l'histoire, et le devoir nouveau de l'historien. Tout conspire à ce grand et légitime mouvement. Chaque jour lui apporte sa sanction. Voilà que les plumes les plus illustres s'y associent; voilà que les intelligences les plus sérieuses, séduites et gagnées par la fragilité même d'aimables figures, pratiquent, dans une amoureuse familiarité, et dans leurs grâces les plus secrètes, les âmes charmantes d'un grand siècle. Et qu'est-ce donc cette science sans dédains, cette peinture qui descend à tout sans s'amoindrir, cette sagacité déductive, cette reconstruction du microcosme humain avec un grain de sable? C'est l'histoire intime; c'est ce roman vrai que la postérité appellera peut-être un jour l'histoire humaine.
Mais où chercher les sources nouvelles d'une telle histoire? Où la surprendre, où l'écouter, où la confesser? Où découvrir les images privées? Où reprendre la vie psychique, où retrouver le for intérieur, où ressaisir l'humanité de ces morts? Dans ce rien méprisé par l'histoire des temps passés, dans ce rien, chiffon, poussière, jouet du vent!—la lettre autographe.
Qui révélera mieux que la lettre autographe la tête et le coeur de l'individu? Quoi donc sera une déposition plus fidèle et plus indiscrète du moi? Quoi donc, un battement plus plein et plus juste du pouls de l'intelligence? Quoi donc, une manifestation plus émue de la personnalité de l'âme pendant sa vie terrestre? Où l'homme enfin avouera-t-il davantage l'homme, qu'en ces lignes échappées de sa main?
Seule, la lettre autographe fera toucher du doigt le jeu nerveux de l'être sous le choc des choses, la pesée de la vie, la tyrannie des sensations. Seule, elle dira les penchants, les goûts, les inclinations, les instincts, le secret conseil où se règlent les actions de l'homme. Seule, elle dira le pourquoi et le comment de cette oeuvre, de cette volonté devenue fait. Seule, elle fera entrer dans l'esprit et dans toute l'audace de l'idée. Seule, elle montrera sur le vif cette santé de l'esprit: l'humeur. Seule, la lettre autographe sera le confessionnal où vous entendrez le rêve de l'imagination de la créature, ses tristesses et ses gaietés, ses fatigues et ses retours, ses défaillances et ses orgueils, sa lamentation et son inguérissable espoir.
Miroir magique où se passe l'intention visible, et la pensée nue! Ce papier taché d'encre, c'est le greffe où est déposée l'âme humaine. Quelle lumière dans la nuit du temps! Quelle survie de l'homme! Quelle immortalité des grandeurs et des misères de notre nature! Quelle résurrection,—la lettre autographe,—ce silence qui dit tout!
* * * * *
Nous tentons de reconstruire avec la lettre autographe, figure à figure, un siècle que nous aimons. Nous essayons de ranimer ces hommes et ces femmes, quelquefois avec une correspondance, trop souvent avec une lettre. Hélas! le feu, la révolution, les épiciers ont fait nos documents bien rares.
Le lecteur ne doit pas s'attendre à trouver ici une suite de vies entières. Nous ne voulons point redire les biographies déjà dites. Nous voulons seulement ajouter aux recherches connues, aux documents publiés, l'inconnu et l'inédit, nous réservant de raconter d'un bout à l'autre, de peindre en pied, les personnages oubliés ou dédaignés par l'histoire.
Si peu que vaille notre tentative, elle est digne de la clémence du public. Elle mérite qu'on ne la chicane point trop sur son mode et son ordre, et qu'on n'exige pas d'elle plus qu'il n'est juste. Les autographes sont épars, disséminés par toute l'Europe. Les collectionneurs ne possèdent qu'une lettre de chacun. Bien des ventes se passent sans vous rien apporter sur l'homme que vous poursuivez. Il faut courir les bibliothèques, acheter, obtenir communication, rassembler, par mille moyens et par mille fatigues, les éléments uniques et dispersés du travail. Grande tâche! pour laquelle nous avons plus consulté peut-être notre zèle que nos forces.
Voici donc notre butin: la première galerie d'un XVIIIe siècle peint par lui-même, vingt portraits, ou bustes, ou médaillons nouveaux, et pris dans le plus intime intérêt autobiographique. Le livre eût été impossible, sans l'aide, le concours, les communications obligeantes des amateurs d'autographes. Remercions donc de notre mieux M. F. Barrière, M. le marquis de Flers, M. Boutron, M. Chambry, M. Dentu, M. Fossé d'Arcosse, etc., qui ont bien voulu mettre leurs richesses à notre disposition, et quelque prix à notre reconnaissance[40].
EDMOND ET JULES DE GONCOURT.
30 octobre 1856.
HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE
PRÉFACE DE L'ÉDITION ILLUSTRÉE[41]
Les auteurs de ce livre ont eu la fortune de peindre en pied une MARIE-ANTOINETTE que les récentes publications des Archives de Vienne n'ont pas sensiblement modifiée.
En effet, ils ne donnent pas pour le portrait de la Reine, la figure de convention, l'espèce de fausse duchesse d'Angoulême, fabriquée par la Restauration. Ils montrent une femme, une femme du XVIIIe siècle aimant la vie, l'amusement, la distraction, ainsi que l'aime, ainsi que l'a toujours aimée la jeunesse de la beauté, une femme un peu vive, un peu folâtre, un peu moqueuse, un peu étourdie, mais une femme honnête, mais une femme pure, qui n'a jamais eu, selon l'expression du prince de Ligne, «qu'une coquetterie de Reine pour plaire à tout le monde».
Il ne faut pas oublier que Marie-Antoinette avait quinze ans et demi, lorsqu'elle arrive en France, lorsqu'elle tombe dans ce royaume du papillotage et du Plaisir, parmi cette génération de Françaises qui semblent représenter la Déraison, dans l'agitation fiévreuse de leurs existences futiles et vides. Demander à cette jeune fille d'échapper entièrement aux milieux dans lesquels sa vie se passe, de n'appartenir en rien à l'humanité de sa nouvelle patrie: c'est exiger de la Nature qu'elle ait fait un miracle,—et elle n'en fait pas.
Mais cependant allons au fond des rapports de Mercy-Argenteau et des lettres de Marie-Thérèse, lettres devenues des armes aux mains des ennemis de la mémoire de la Reine, etc. Qu'y trouvons-nous? Ici la sévère mère reproche à sa fille de monter à cheval, là d'aller au bal, plus loin de porter des plumes extravagantes, plus loin encore d'acheter des diamants. Elle la gronde «d'avoir de la curiosité et de ne s'entretenir qu'avec de jeunes dames, de se laisser aller à des propos inconséquents, de manquer de goût pour les occupations solides»… Je le demande en conscience aux lecteurs sans passion politique, s'il existait pour la jolie femme la plus humainement parfaite du monde, de seize à vingt-cinq ans, un procès-verbal, jour par jour, de toutes les grogneries des vieux parents à propos de sa toilette, de son amour de la danse, de sa naturelle envie de s'amuser et de plaire, le dossier accusateur de cette jolie femme ne serait-il point aussi volumineux que celui de Marie-Antoinette?
EDMOND DE GONCOURT.
LES MAÎTRESSES DE LOUIS XV
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[42]
En donnant ces volumes au public, nous achevons la tâche que nous nous étions imposée. L'histoire du XVIIIe siècle, que nous avons tenté d'écrire, est aujourd'hui complète. Chacune des périodes de temps, chacune des révolutions d'état et de moeurs qui constituent le siècle, depuis Louis XV jusqu'à Napoléon, a été étudiée par nous, selon notre conscience et selon nos forces. L'HISTOIRE DES MAÎTRESSES DE LOUIS XV mène le lecteur de 1730 à 1775; l'HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE le mène de 1775 à la Révolution; l'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LA RÉVOLUTION le mène de 1789 à 1794; l'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LE DIRECTOIRE le mène enfin de 1794 à 1800. Ainsi tout le siècle tient dans ces quatre études, qui sont comme les quatre âges de l'époque qui nous a précédés et de la France d'où sont sortis le siècle contemporain et la patrie présente.
Le titre de ces livres suffirait à montrer le dessein que nous avons eu, et le but auquel nous avons osé aspirer. C'est par l'histoire des maîtresses de Louis XV que nous avons essayé l'histoire du règne de Louis XV; c'est par l'histoire de Marie-Antoinette que nous avons essayé l'histoire du règne de Louis XVI; c'est par l'histoire de la société pendant la Révolution et pendant le Directoire que nous avons essayé l'histoire de la Révolution.
Ajoutons cependant à cette signification des titres les courtes explications nécessaires à la justification, à l'intelligence et à l'autorité d'une histoire nouvelle.
* * * * *
Aux premiers jours où, dans les agrégations d'hommes, l'homme éprouve le besoin d'interroger le passé et de se survivre à lui-même dans l'avenir; quand la famille humaine réunie commence à vouloir remonter jusqu'à ses origines, et s'essaye à fonder l'héritage des traditions, à nouer la chaîne des connaissances qui unissent et associent les générations aux générations, ce premier instinct, cette première révélation de l'histoire, s'annonce par la curiosité et la crédulité de l'enfance. L'imagination, ce principe et cette faculté mère des facultés humaines, semble, dans ces premières chroniques, éveiller la vérité au berceau. C'est comme le bégayement du monde où, confusément, passent les rêves de sa première patrie, les songes et les merveilles de l'Orient. Tout y est énorme et monstrueux, tout y est flottant et poétique comme dans un crépuscule. Voilà les premières annales, et ce qui succède à ces recueils de vers mnémoniques, hier toute la mémoire de l'humanité, et toute la conscience qu'elle avait, non de sa vie, mais de son âge: l'Histoire commence par un conte épique.
Bientôt la famille humaine devient la patrie; et sous les regards satisfaits de cette Providence que les anciens voyaient sourire du haut du ciel aux sociétés d'hommes, les hommes se lient par la loi et le droit, et se transmettent le patrimoine de la chose publique. La pratique de la politique apporte l'expérience à l'esprit humain. Dans toutes les facultés humaines, il se fait la révolution qui substitue la parole au chant, l'éloquence à l'imagination. Le rapsode est devenu citoyen, et le conte épique devient un discours: l'histoire est une tribune où un homme, doué de cette harmonie des pensées et du ton que les Latins appelaient uberté, vient plaider la gloire de son pays et témoigner des grandes choses de son temps.
Puis arrive l'heure où les crédulités de l'enfance, les illusions de la jeunesse abandonnent l'humanité. L'âge légendaire de la Grèce est fini; l'âge républicain de Rome est passé. La patrie est un homme et n'est plus qu'un homme: et c'est l'homme même que l'histoire va peindre. Il s'élève alors, dans le monde asservi et rempli de silence, un historien nouveau et prodigieux qui fait de l'Histoire, non plus la tradition des fables de son temps, non plus la tribune d'une patrie, mais la déposition de l'humanité, la conscience même du genre humain.
Telle est la marche de l'Histoire antique. Fabuleuse avec Hérodote, oratoire avec Thucydide et Tite-Live, elle est humaine avec Tacite. L'Histoire humaine, voilà l'histoire moderne; l'histoire sociale, voilà la dernière expression de cette histoire.
Cette histoire nouvelle, l'histoire sociale, embrassera toute une société. Elle l'embrassera dans son ensemble et dans ses détails, dans la généralité de son génie aussi bien que dans la particularité de ses manifestations. Ce ne seront plus seulement les actes officiels des peuples, les symptômes publics et extérieurs d'un état ou d'un système social, les guerres, les combats, les traités de paix, qui occuperont et rempliront cette histoire. L'histoire sociale s'attachera à l'histoire qu'oublie ou dédaigne l'histoire politique. Elle sera l'histoire privée d'une race d'hommes, d'un siècle, d'un pays. Elle étudiera et définira les révolutions morales de l'humanité, les formes temporelles et locales de la civilisation. Elle dira les idées portées par un monde, et d'où sont sorties les lois qui ont renouvelé ce monde. Elle dira ce caractère des nations, les moeurs qui commandent aux faits. Elle retrouvera, sous la cendre des bouleversements, cette mémoire vivante et présente que nous a gardée, d'un grand empire évanoui, la cendre du volcan de Naples. Elle pénétrera jusqu'au foyer, et en montrera les dieux lares et les religions familières. Elle entrera dans les intimités et dans la confidence de l'âge humain qu'elle se sera donné mission d'évoquer. Elle représentera cet âge sur son théâtre même, au milieu de ses entours, assis dans ce monde de choses, auquel un temps semble laisser l'ombre et comme le parfum de ses habitudes. Elle redira le ton de l'esprit, l'accent de l'âme des hommes qui ne sont plus. Elle fera à la femme, cette grande actrice méconnue de l'histoire, la place que lui a faite l'humanité moderne dans le gouvernement des moeurs et de l'opinion publique. Elle ressuscitera un monde disparu, avec ses misères et ses grandeurs, ses abaissements et ses grâces. Elle ne négligera rien pour peindre l'humanité en pied. Elle tirera de l'anecdote le bronze ou l'argile de ses figures. Elle cherchera partout l'écho, partout la vie d'hier; et elle s'inspirera de tous les souvenirs et des moindres témoignages pour retrouver ce grand secret d'un temps qui est la règle de ses institutions: l'esprit social,—clef perdue du droit et des lois du monde antique.
Et lors même que cette histoire prendra pour cadre la biographie des personnages historiques, l'unité de son sujet ne lui ôtera rien de son caractère et ne diminuera rien de sa tâche. Elle groupera, autour de cette figure choisie, le temps qui l'aura entourée. Elle associera à cette vie, qui dominera le siècle ou le subira, la vie complexe de ce siècle; et elle fera mouvoir, derrière le personnage qui portera l'action et l'intérêt du récit, le choeur des idées et des passions contemporaines. Les pensées, les caractères, les sentiments, les hommes, les choses, l'âme et les dehors d'un peuple apparaîtront dans le portrait de cette personnalité où l'humanité d'un temps se montrera comme en un grand exemple.
Pour une pareille histoire, pour cette reconstitution entière d'une société, il faudra que la patience et le courage de l'historien demandent des lumières, des documents, des secours à tous les signes, à toutes les traces, à tous les restes de l'époque. Il faudra que sans lassitude il rassemble de toutes parts les éléments de son oeuvre, divers comme son oeuvre même. Il aura à feuilleter les histoires du temps, les dépositions personnelles, les historiographes, les mémorialistes. Il recourra aux romanciers, aux auteurs dramatiques, aux conteurs, aux poètes comiques. Il feuilletera les journaux, et descendra à ces feuilles éphémères et volantes, jouets du vent, trésors du curieux, tout étonnées d'être pour la première fois feuilletées par l'étude: brochures, sottisiers, pamphlets, gazetins, factums. Mais l'imprimé ne lui suffira pas: il frappera à une source nouvelle, il ira aux confessions inédites de l'époque, aux lettres autographes, et il demandera à ce papier vivant la franchise crue de la vérité et la vérité intime de l'histoire. Mais les livres, les lettres, la bibliothèque et le cabinet noir du passé, ne seront point encore assez pour cet historien: s'il veut saisir son siècle sur le vif et le peindre tout chaud, il sera nécessaire qu'il pousse au delà du papier imprimé ou écrit. Un siècle a d'autres outils de survie, d'autres instruments et d'autres monuments d'immortalité: il a, pour se témoigner au souvenir et durer au regard, le bois, le cuivre, la laine même et la soie, le ciseau de ses sculpteurs, le pinceau de ses peintres, le burin de ses graveurs, le compas de ses architectes. Ce sera dans ces reliques d'un temps, dans son art, dans son industrie, que l'historien cherchera et trouvera ses accords. Ce sera dans la communion de cette inspiration d'un temps, sous la possession de son charme et de son sourire, que l'historien arrivera à vivre par la pensée aussi bien que par les yeux dans le passé de son étude et de son choix, et à donner à son histoire cette vie de la ressemblance, la physionomie de ce qu'il aura voulu peindre.
Cette histoire qui demande ces travaux, ces recherches, cette assimilation et cette intuition, nous l'avons tentée. Nos livres en ont indiqué, croyons-nous, les limites, le dessin général, les droits et les devoirs. Cela nous suffit; et tous nos efforts seront payés, toutes nos ambitions seront satisfaites, si nous avons frayé à de meilleurs que nous la voie que nous avaient montrée Alexis Monteil et Augustin Thierry.
* * * * *
Il nous reste à dire quelques mots du présent livre: LES MAÎTRESSES DE
LOUIS XV, pour en définir la moralité et l'enseignement.
La leçon de ce long et éclatant scandale sera l'avertissement que la Providence s'est plu à donner à l'avenir par la rencontre en un même règne de trois règnes de femmes, et la domination successive de la femme des trois ordres du temps, de la femme de la noblesse: Mme de la Tournelle; de la femme de la bourgeoisie: Mme de Pompadour; de la femme du peuple: Mme du Barry. Le livre qui racontera l'histoire de ces femmes montrera comment la maîtresse, sortie du haut, du milieu ou du bas de la société, comment la femme avec son sexe et sa nature, ses vanités, ses illusions, ses engouements, ses faiblesses, ses petitesses, ses fragilités, ses tyrannies et ses caprices, a tué la royauté en compromettant la volonté ou en avilissant la personne du Roi. Il convaincra encore les favorites du XVIIIe siècle d'une autre oeuvre de destruction: il leur rapportera l'abaissement et la fin de la noblesse française. Il rappellera comment, par les exigences de leur toute-puissance, par les lâchetés et les agenouillements qu'elles obtinrent autour d'elles d'une petite partie de cette noblesse, ces trois femmes anéantirent dans la monarchie des Bourbons ce que Montesquieu appelle si justement le ressort des monarchies: l'honneur; comment elles ruinèrent cette base d'un état qui est le gage du lendemain d'une société: l'aristocratie; comment elles firent que la noblesse de France, celle qui les approchait aussi bien que celle qui mourait sur les champs de bataille, et celle qui donnait à la province l'exemple des vertus domestiques, enveloppée tout entière dans les calomnies, les accusations et les mépris de l'opinion publique, arriva comme la royauté, désarmée et découronnée, à la révolution de 1789.
Ce livre, comme les livres qui l'ont précédé, a été écrit en toute liberté et en toute sincérité. Nous l'avons entrepris sans préjugés, nous l'avons achevé sans complaisances. Ne devant rien au passé, ne demandant rien à l'avenir, il nous a été permis de parler du siècle de Louis XV, sans injures comme sans flatteries. Peut-être les partis les plus contraires seront-ils choqués, peut-être les passions contemporaines seront-elles scandalisées de trouver en une telle matière et sur un temps une si singulière impartialité, une justice si peu appliquée à les satisfaire. Mais quoi? Celui-là ne ferait-il pas tout à la fois la tâche de l'histoire bien misérable et sa récompense bien basse, qui donnerait pour ambition à l'historien l'applaudissement du présent? Il est dans un ancien une grande et magnifique image qui montre à notre conscience de plus hautes espérances, et doit la convier à de plus nobles devoirs. L'architecte qui construisit la tour de Pharos, grava son nom dans la pierre, et le recouvrit d'un enduit de plâtre sur lequel il écrivit le nom du roi qui régnait alors. Avec le temps le plâtre tomba, laissant voir aux marins battus des flots: Sostrate de Cnide, fils de Dexiphane… «Voilà comment il faut écrire l'histoire,» dit Lucien, et c'est le dernier mot de son Traité de l'histoire.
EDMOND ET JULES DE GONCOURT.
Paris, février 1860.
Cette biographie des MAÎTRESSES DE LOUIS XV[43], écrite il y a bien des années, quand je me suis mis tout dernièrement à la relire et à la retravailler, m'a semblé manquer de certaines qualités historiques. Le livre, à la lecture, m'a fait l'impression d'une histoire renfermant trop de jolie rhétorique, trop de morceaux de littérature, trop d'airs de bravoure, placés côte à côte, sans un récit qui les espace et les relie.
J'ai trouvé aussi qu'en cette étude, on ne sentait pas la succession des temps, que les années ne jouaient pas en ces pages le rôle un peu lent qu'elles jouent dans les événements humains; que les faits, quelquefois arrachés à leur chronologie et toujours groupés par tableaux, se précipitaient, sans donner à l'esprit du lecteur l'idée de ces règnes et de ces dominations de femmes.
Même ces souveraines de l'amour que nous avions tenté de faire revivre, ne m'apparaissaient pas assez pénétrées dans l'intimité et le vif de leur féminilité particulière, de leur manière d'être, de leurs gestes, de leurs habitudes de corps, de leur parole, du son de leur voix… pas assez peintes, en un mot, ainsi qu'elles auraient pu l'être par des contemporains.
Cette histoire me paraissait enfin trop sommaire, trop courante, trop écrite à vol d'oiseau, si l'on peut dire. En ces années, il existait chez mon frère et moi, il faut l'avouer, un parti pris, un système, une méthode qui avait l'horreur des redites. Nous étions alors passionnés pour l'inédit et nous avions, un peu à tort, l'ambition de faire de l'histoire absolument neuve, tout pleins d'un dédain exagéré pour les notions et les livres vulgarisés.
Ce sont toutes ces choses et d'autres encore qui manquaient à ce livre, lors de sa première apparition, que j'ai tâché d'introduire dans cette nouvelle édition, m'appliquant à apporter dans la résurrection de mes personnages, la réalité cruelle que mon frère et moi avons essayé d'introduire dans le roman, m'appliquant à les dépouiller de cette couleur épique que l'Histoire a été jusqu'ici toujours disposée à leur attribuer, même aux époques les plus décadentes.
Cette histoire des MAÎTRESSES DE LOUIS XV, publiée dans le principe en deux volumes, je la réédite, aujourd'hui, en trois volumes indépendants l'un de l'autre et ayant pour titre:
LA DUCHESSE DE CHATEAUROUX ET SES SOEURS.
MADAME DE POMPADOUR.
LA DU BARRY.
Trois volumes contenant la vie des trois grandes Maîtresses déclarées, et qui sont, en ce siècle de la toute-puissance de la femme, «l'Histoire de Louis XV», depuis sa puberté jusqu'à sa mort.
EDMOND DE GONCOURT.
Août 1878.
LA FEMME AU XVIIIe SIÈCLE
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[44]
Un siècle est tout près de nous. Ce siècle a engendré le nôtre. Il l'a porté et l'a formé. Ses traditions circulent, ses idées vivent, ses aspirations s'agitent, son génie lutte dans le monde contemporain. Toutes nos origines et tous nos caractères sont en lui: l'âge moderne est sorti de lui et datera de lui. Il est une ère humaine, il est le siècle français par excellence.
Ce siècle, chose étrange! a été jusqu'ici dédaigné par l'histoire. Les historiens s'en sont écartés comme d'une étude compromettante pour la considération et la dignité de leur oeuvre historique. Il semble qu'ils aient craint d'être notés de légèreté, en s'approchant de ce siècle dont la légèreté n'est que la surface et le masque.
Négligé par l'histoire, le XVIIIe siècle est devenu la proie du roman et du théâtre, qui l'ont peint avec des couleurs de vaudeville, et ont fini par en faire comme le siècle légendaire de l'opéra-comique.
C'est contre ces mépris de l'histoire, contre ces préjugés de la fiction et de la convention, que nous entreprenons l'oeuvre, dont ce volume est le commencement.
Nous voulons, s'il est possible, retrouver et dire la vérité sur ce siècle inconnu ou méconnu, montrer ce qu'il a été réellement, pénétrer de ses apparences jusqu'à ses secrets, de ses dehors jusqu'à ses pensées, de sa sécheresse jusqu'à son coeur, de sa corruption jusqu'à sa fécondité, de ses oeuvres jusqu'à sa conscience. Nous voulons exposer les moeurs de ce temps qui n'a eu d'autres lois que ses moeurs. Nous voulons aller, au-dessous ou plutôt au-dessus des faits, étudier dans toutes les choses de cette époque les raisons de cette époque et les causes de cette humanité. Par l'analyse psychologique, par l'observation de la vie individuelle et de la vie collective, par l'appréciation des habitudes, des passions, des idées, des modes morales aussi bien que des modes matérielles, nous voulons reconstituer tout un monde disparu, de la base au sommet, du corps à l'âme.
Nous avons recouru, pour cette reconstitution, à tous les documents du temps, à tous ses témoignages, à ses moindres signes. Nous avons interrogé le livre et la brochure, le manuscrit et la lettre. Nous avons cherché le passé partout où le passé respire. Nous l'avons évoqué dans ces monuments peints et gravés, dans ces mille figurations qui rendent au regard et à la pensée la présence de ce qui n'est plus que souvenir et poussière. Nous l'avons poursuivi dans le papier des greffes, dans les échos des procès, dans les mémoires judiciaires, véritables archives des passions humaines qui sont la confession du foyer. Aux éléments usuels de l'histoire, nous avons ajouté tous les documents nouveaux, et jusqu'ici ignorés, de l'histoire morale et sociale.
Trois volumes, si nous vivons, suivront ce volume de LA FEMME AU XVIIIe SIÈCLE. Ces trois volumes seront: l'HOMME, l'ÉTAT, PARIS[45]; et notre oeuvre ainsi complétée, nous aurons mené à fin une histoire qui peut-être méritera quelque indulgence de l'avenir: l'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIIIe SIÈCLE.
EDMOND ET JULES DE GONCOURT.
Paris, février 1862.