WeRead Powered by ReaderPub
Prodige du cœur cover

Prodige du cœur

Chapter 11: X
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The narrative follows Claire, the solitary mistress of a centuries-old farmhouse, who assumes care of her young nephew while preserving the daily work and rituals of country life after painful family losses. Evocative descriptions trace the valley, the seasons, and the measured labours of milking, planting, and household tasks that structure the community. Intimate domestic scenes reveal a restrained interior life shaped by duty and memory. Themes explore grief and steadfast devotion, the endurance of rural traditions, and the quiet tensions between local continuity and the wider disruptions that have reshaped the household.

IX

Claire ne voulut pas que Simon revînt à l’école de Bonnal avant que M. Salvat eût puni ses persécuteurs. Revêtue de sa belle robe des dimanches, elle prit le chemin du bourg, tremblante d’indignation. Elle qui était si paisible, si tendre, une grande colère lui faisait presser le pas. Elle aurait donné son sang pour que son petit n’eût pas subi ces injures. Les élèves allaient entrer en classe, quand elle se présenta à l’instituteur. A voix haute, elle dit sa douleur et son mépris. M. Salvat lui promit de veiller sur Simon et de donner une sévère leçon à des enfants tout pleins d’animalité. Il fit l’éloge de Simon et demanda à Claire de le laisser sans retard revenir en classe. Elle pouvait s’en aller tranquille. Mais elle aperçut Léonard Rutaud:

—Coquin, si tu fais le moindre mal à Simon, je te corrigerai de mes mains.

Il s’enfuit au fond de la cour, car il sentait qu’elle était prête à le battre; il avait vu dans ses yeux brûler une sourde fureur. Elle s’en alla en hâte, n’étant plus maîtresse d’elle-même. Avant de regagner les Ages, elle entra dans l’épicerie de la mère Rutaud:

—Votre garçon est un coquin. Je n’achèterai plus rien chez vous. Et ne comptez pas que je vous fasse porter les légumes que vous avez commandés.

La femme, qui était assise devant une petite table où elle pesait du tabac à priser, releva sa figure grise et gronda:

—Il me donne du fil à retordre. Mais ne lâchez pas vos paroles comme ça. Ce Simon vous donne bien assez d’argent à gagner. Vous devriez être de bonne humeur. Je blâme mon garçon, il en est qui ne valent pas mieux que lui.

Claire fut glacée par ces mots dits avec lenteur et d’un air d’indifférence. Elle fut effrayée comme si elle voyait une vipère dérouler ses anneaux et lever sa tête triangulaire. Elle sortit de la boutique en criant:

—Vous êtes comme votre garçon, mais prenez garde!

En passant dans la grand’rue, elle remarqua que les gens rentraient chez eux, quand ils l’apercevaient, ou se détournaient pour n’avoir pas à lui dire bonjour. Alors elle songea à ses morts qui la défendaient. Elle poussa la grille du cimetière et s’agenouilla sur la tombe de famille où reposait la dépouille du capitaine Lautier, ramenée en terre natale. Le temps était bas, brumeux, sans aucun souffle. Elle murmura, comme si elle appelait, dans l’ombre, quelqu’un qui était tout près d’elle:

—Frère, écoute-moi. Je garde ton petit, il faut qu’il soit bon comme toi; tu étais très grand, très bon. Il faut que ton garçon soit sauvé. Moi, je ne compte pas. Quand je veille sur lui, je sais bien que je t’obéis, puisque tu es mort et que tu as la vie qui ne finit pas.

Elle se releva, son âme se dilatait, remplissait mieux les parois de son corps. En s’en allant, elle se courba sur la tombe de Jacques Renaud:

—Toi, tu m’as aimée. Viens à mon aide, toi aussi.

Elle regagna en hâte la route des Ages. A mesure qu’elle approchait de sa maison, la confiance la tenait mieux. Le soleil, une grande espérance, blanchissait peu à peu les brumes de la vallée.

X

Simon revint à l’école; il s’y repliait comme sur une blessure qui n’était pas cicatrisée. Il devenait encore plus studieux, plus docile. La plupart de ses camarades, blâmant la mauvaise troupe de ses insulteurs, s’appliquèrent à lui être agréables. M. Salvat s’était ingénié à punir longuement Léonard Rutaud dont le front bas semblait ne pouvoir loger qu’un instinct bestial.

Simon, aux heures de veillée, ayant appris ses leçons et fait ses devoirs, interrogea Claire afin qu’elle lui parlât de sa mère. Comment des méchants avaient-ils pu se ruer sur lui, avec des paroles si infâmes, dont il ne devinait que le sens grossier? Pendant des soirs, elle s’était évertuée à l’apaiser en se faisant violence.

Louise Lautier écrivait assidûment des lettres le plus souvent bien futiles, mais elle s’attachait chaque jour avec plus de force à Simon. Elle pourrait bientôt annoncer une nouvelle qui le surprendrait. Claire était saisie d’une crainte qu’elle cachait avec soin. Quand elle répondait à Louise, elle voulait que Simon joignît à sa lettre une page écrite à son gré. Il notait qu’il était sage et qu’il apprenait bien ses leçons, et que Tant-Belle avait mis bas des chiens mignons. Il se portait bien et Claire lui faisait toutes sortes de plaisirs. Elle lui avait acheté de beaux livres, éclairés d’images; et, quand la belle saison serait tout à fait venue, il pêcherait dans la Gartempe avec des hameçons qui prennent les gros poissons et non ces petits dont il faut une dizaine pour remplir le creux de la main.

Le temps des labourages de printemps était venu. Jacquier, quand le voile des pluies se déchirait, labourait des champs où il planterait des pommes de terre ou des carottes fourragères. Il connaissait à merveille le sol qui convenait aux différentes espèces de légumes. Et jamais Claire ne lui faisait la moindre observation.

Il y avait des jours où le soleil montrait mieux le travail de la saison qui approchait, les premiers pointillements de la verdure, dans les haies, aux rameaux des frênes. Les feuillages morts du dernier automne se détachaient des chênes robustes que l’on voit seulement verdoyer au mois de mai. L’herbe des prés s’épaississait; à la lumière de midi, au pied des arbres de clôture, elle allumait un feu vert dont l’ardeur allait gagner peu à peu les branches.

Simon était joyeux du retour de la plaisante saison. Avec le nouveau soleil revenaient les soleils des années passées. Ces humbles choses qu’il voyait tous les jours, ces travaux d’apparence lente, ces soucis qui sont le grain des bonnes gens et que l’on agite sans cesse comme dans un van, ces silences si purs, si frais, au faîte de la vallée, cette vie d’air, de vent, de lumière l’avait pénétré avec l’odeur du genêt, de la bruyère et du genièvre qui écarte les pierres en poussant sa pointe.

Les jeudis, il accompagnait souvent Jacquier au labour. Il entendait son cri qui exhortait les bœufs allant tête basse, naseaux fumants; la terre coupée luisait en pesantes mottes. Simon répétait les appels du valet en marche, aux bras tendus, tels deux traits inséparables des mancherons de la charrue. Jacquier prêtait peu d’attention à l’enfant en ces moments; sa vieille figure restait grave et son regard était fixe comme s’il attachait quelque chose de mystérieux que lui seul voyait. Il ne cessait d’exciter son attelage, mais les bêtes avançaient toujours du même pas, avec une sorte de rythme éternel, et sous leur pelage on voyait rouler les nœuds de muscle.

Le labour déployait ses rayons. En ce mois passait avec Jacquier la vieille patience des hommes que retient la courbe des reins où gronde une force dure et cachée. Parfois le bonhomme grommelait:

—Les paroles, ça va plus vite que la besogne. Elles vont à cheval; la pauvre vieille, elle, va toujours à pied.

Quand la journée était achevée, et que venaient les nuages de la nuit, il détachait ses bœufs, portait le soc sur la charrette. Il se mettait à deviser des choses et des gens de la terre. Il laissait tomber avec gravité le grain des proverbes.

Quand il pleut le jour de saint Victor,
La récolte n’est pas d’or.
Qui tient sa langue
Tient celle des autres.

Pour les filles qui s’attifaient de toilette de ville aux couleurs violentes:

Les belettes ne les mordront pas.

Contre les mauvaises compagnies, il ne craignait pas de dire, les jours de dimanche, quand il faisait une partie de quilles avec des compagnons de son âge, non loin du bal de la mère Ruteau:

Qui couche avec chien
Se lève avec puces.

Son franc-parler lui avait attiré maintes insultes; des garçons s’étaient promis de le rosser, mais il portait à son poing un bâton d’épine noueux et qui ronflait bravement quand il le faisait tourner.

Simon l’écoutait, tout content, lorsqu’il égrenait ces proverbes qui marquaient toutes les circonstances de sa vie. Souvent, avant qu’il parlât, il pensait: «Jacquier va dire ceci et cela.» Il se trompait rarement. Il admirait cette sûreté, ce bon sens solide, cette sagesse ou cette science qui permettait au vieux de dire:

—En ce mois, la truite est en chasse; en tel autre, tel oiseau commence à chanter. Dans une semaine, la châtaigne aura la grosseur d’une tique de chien.

Il aimait à dire, quand le temps était favorable aux travaux:

Le meilleur laboureur, c’est le Bon Dieu;
Nous autres, on fait ce qu’on peut.

Si la brume emplissait la vallée et paraissait épaisse et blanche, il disait: «C’est de la fumée de bois mouillé.» Mais, si la vapeur était légère, d’un bleu de prunelle, il remarquait: «C’est de la fumée de bois sec.»

Il était toujours saisi par le mystère qui se lève dans la solitude des champs. Il connaissait maints remèdes dont les médecins font peu de cas. Pour guérir une brûlure, il traçait du pouce gauche une petite croix et murmurait:

Feu de Dieu,
Endors tes douleurs,
Ta force et ta vigueur,
Comme Judas perdit ses couleurs
En trahissant Jésus-Christ
Pour un baiser
Aux jardins de l’olive.

Contre le mal de dents, il récitait l’oraison:

Sainte Apolline s’est assise
Sur la pierre de marbre.
Notre-Seigneur, passant par là,
Lui dit: Apolline, que fais-tu là?
Apolline, retourne-t’en.
Si c’est une goutte de sang,
Elle tombera.
Si c’est un ver,
Il périra.

Contre la surdité, il broyait des œufs de fourmi dans de l’huile et en faisait couler quelques gouttes dans l’oreille malade. Il guérissait un mal de reins en se ceignant avec une ficelle de fouet. Les verrues se fondaient par enchantement, si, ayant pris une mèche de cheveux à la tête du plaignant, on la pinçait dans la fente d’une branche d’églantier, coupée le jour de l’Ascension. Quand la branche devenait sèche, la verrue tombait. Il savait qu’un enfant ne souille plus sa bavette, si on lui fait toucher la croix de l’âne. Et il n’ignorait pas que, si la lune se perd tous les mois, c’est que le Bon Dieu en fait des étoiles.

Sa besogne finie, il aimait à fredonner en plein champ quelque bout de chanson qu’il apprenait à Simon. Deux ou trois avaient ses préférences comme celle de la Lisette:

De bon matin se lève la Lisette,
Prend son seau, s’en va à la fontaine.
En son chemin, fait mauvaise rencontre.
Rencontre trois jeunes capitaines.
—Où allez-vous, la tant belle Lisette?
—M’en vais quérir un peu d’eau pour boire.
—Sauriez-vous pas un cabaret pour boire?
—N’en connais qu’un, c’est celui de mon père.
Y sont allés, et ont tué père et mère.

Ou la chanson de la Margui:

Quand la Margui va à la fontaine,
Elle marche pas, court toujours.
Tiroun
Eio gue gue, de liroun de liretto,
Eio gue gue, de liretto.
Elle marche pas, court toujours.
Dans son chemin, trouve l’amour.
Dans son chemin, trouve l’amour.
L’amour lui dit: Embrassons-nous...

Mais celle qu’il aimait entre toutes, c’était une chanson toute simple, toute pure.

Fille en delà de l’eau, passez en deçà.
Passez en deçà, nous parlerons d’amourette.
Quelque heure du jour,
Parlerons d’amour.
Comment veux-tu que je passe, n’ai pas de bateau,
N’ai pas de bateau,
Ni de bateau, ni de perche,
Me faut un ami qui me soit fidèle.
Oui, bien te serai, belle,
Te serai fidèle,
Te serai fidèle tout le temps de ma jeunesse,
Mais encore mieux,
Quand je serai vieux.

Avant de quitter le champ où il travaillait, il aimait, par un temps clair, à montrer du doigt les bourgs, les villages, les métairies.

—Tu vois, petit, cette troupe de maisons, du côté de ce gros châtaignier, c’est Rieux, et, de ce côté, ce bout de tuile rouge, c’est Fromental et l’étang tout luisant comme une pièce de cent sous.

Il se vantait de voir une fève à une grande distance. Quand Simon lui disait qu’il avait bonne vue, comme lui, il était content. Il scrutait longtemps le pays. De ce côté, tout au loin, il y avait de la pierre blanche, aussi blanche que du bon sucre. Par là-bas, la terre était rouge, et un fameux tuilier y travaillait. Tous les deux, en devisant, le vieux bonhomme et l’enfant, ils revenaient aux Ages dans la même fraîcheur du cœur.

XI

La fête des Rameaux arriva. En ce pays où l’église devient plus déserte à mesure que bals et auberges s’emplissent, elle marque un point toujours vivant, une verte branche de salut sur l’abîme.

Par les chemins, comme autrefois, des gens s’en venaient en bandes, avec leurs touffes verdoyantes. Les petiots avaient piqué leurs rameaux dans des pommes rouges. Les vieilles portaient la tige de buis qui, une fois bénite, permettra de «tirer l’eau» sur les pauvres morts. Les hommes la planteront en terre au bord des pièces de blé nouveau afin qu’il profite bien. Près de Jeannette et de Claire qui conduisaient Simon par la main, Jacquier serrait sous le bras une ramure qu’il avait coupée dans le verger et qu’il diviserait dans les champs des Ages. On voyait sortir des sentiers de traverse quelques vieillards tout desséchés avec de gros bouquets de buis qui verdoyaient étrangement sur eux, tels des boules de gui sur des arbres près de mourir.

L’église fut bientôt pleine, de l’autel aux bénitiers de granit. Les cloches achevaient de sonner à pleine volée la grand’messe. Dans la nef, un murmure de feuillage vivait aux mains des fidèles paysans; le souvenir des morts y venait souffler. L’abbé Remier donna la bénédiction; les paroles latines célébrèrent la venue de Celui qui s’avance sur une rustique monture et qui annonce le royaume. A voix forte, l’abbé chanta: Hosanna! et Simon, dans le missel que Claire lui avait acheté, contemplait l’image du Seigneur tout couronné de puissante humilité. Devant ses yeux neufs, une foule se pressait avec des vêtements rouges et bleus. Du haut d’un figuier, un homme regardait l’Homme-Dieu; il allongeait le cou pour mieux voir, et le monde se penchait avec lui. Claire priait près du banc réservé autrefois aux familles d’Argé et de Plaignac. Aujourd’hui M. Bonnier, régisseur de petits domaines en 1914, un dur paysan en veston, s’y tenait debout à côté de sa femme et de ses filles vêtues à la dernière mode. Lui, qui ne marchait guère, il y avait neuf ans, que chaussé d’une socque et d’un sabot, comme on disait, il venait en automobile, du château de Plaignac qu’il avait acheté récemment. Il y avait sur son visage couturé le fard d’une fortune encore neuve.

Claire attachait ses regards sur l’autel, elle y trouvait une foi immuable. La messe finie, les fidèles sortirent de l’église par groupes pressés, et, le rameau à la main, ils entrèrent en foule au cimetière pour l’obscur triomphe des morts.

Chacun répandait de l’eau bénite sur les pierre funèbres. Claire, devant le tombeau où dormait le capitaine Lautier, tenait Simon par la main, tandis qu’elle priait et demandait secours:

—Simon, ton père est là; il veille sur nous.

Puis elle rejoignit sur la route Jeannette et Jacquier, qui étaient impatients de planter, au bord des terres labourées, le buis bénit.

XII

Aux Ages, la saison tourna, et dans les bois, les haies, les taillis, ce fut la fête des Rameaux. Au soleil plus chaud, la petite griffe des feuilles s’ouvrit et la verte ardeur courut du tronc à la pointe des branches. Les genêts répandirent leurs ors; les eaux bleuissaient partout. Jacquier planta les pommes de terre et Claire ne cessait de travailler à la maison, dans la grange et la basse-cour. Le souci ne la quittait point. Le temps viendrait où elle serait seule, tandis que Simon vivrait dans la ville. Par le souvenir, elle suivait tant de jours qui ne reviendraient plus. Une flamme la portait et, chaque matin, un dévouement tout neuf se levait en elle.

Pendant les vacances de Pâques, Simon fut plus que jamais attentif à lui être agréable, mais elle voyait en ses yeux une lumière nouvelle, une gravité qui annonce l’homme futur. Alors elle détournait de lui son visage, comme pour cacher à ses regards sa peine qui restait secrète. Elle n’avait pas encore quarante ans et elle se sentait brusquement vieillir, dans une grande solitude.

Ce soir de la semaine de Quasimodo, comme Simon lui demandait de chanter un air de ronde qui tournait sur une cadence joyeuse, elle dit:

—Je n’aime plus beaucoup ces airs-là.

Elle chanta une de ces chansons dont les vieillards aiment à bercer leur cœur alourdi. Cela commence avec un peu de vivacité et s’éteint dans un sourire faible, au pli d’une bouche qui a reçu trop de larmes.

Derrière le château de Mounviel,
Elle chante la belle:
La la la, la la la, la la,
Elle chante la belle.
Le fils du roi qui l’entendait
De sa haute fenêtre
Mande son petit Jean Varlet
Qui bride le cheval.
—Bon maître, où voulez-vous aller
Sur ce cheval tout bridé?
—Petit Varlet, je veux aller
Entendre la bergère.
Mon bon Seigneur, n’y allez pas.
Ce n’est pas une bergère.
—Varlet, moi je veux l’aller voir,
Bergère ou bergerette.
Du plus loin qu’elle le vit,
Sa chanson s’arrêta.
—Achève, belle, la chanson,
Ta chanson est tant belle.
—Comment pourrai-je l’achever,
Pauvre désespérée?
—Belle, as-tu un ami,
Un ami ou un frère?
—Ni mon frère, ni mon ami.
Ils sont morts à la guerre.

Elle avait murmuré cela, toute penchée sur le feu de l’âtre, et comme pour l’attester. Simon vint lui caresser le front, où les cheveux noirs étaient mêlés de mèches grises. Alors, brusquement, elle se leva et cria:

—Ne sois pas si mignon, petit. Je ne suis qu’une pauvre femme, bien pauvre.

XIII

Claire avait besoin d’un appui. Elle le trouva près de l’abbé Remier. Elle n’aurait pu longtemps contenir cette sourde angoisse qui la torturait. Le curé de Bonnal la recevait avec une bonhomie qui lui donnait plus de confiance que des paroles savantes. Très vite, il porta une vive lumière dans cette grande âme, si simple, si faite pour s’attacher. Il fallait que Claire Lautier se courbât aux desseins de la Providence. Elle devait accepter d’être séparée un jour de Simon qu’elle avait dignement modelé. Tel était l’ordre divin. Mais il découvrait, en cette fille de vieille souche rustique, un sentiment extrêmement fort et saint qui l’emportait sur tous les autres. Elle ne voulait pas, avec une sorte de volonté obscure et sacrée, que Simon, dont l’esprit était sans défense, fût mêlé à la vie d’une mère frivole, fascinée par le seul plaisir. Louise Lautier n’était pas prête à entendre les conseils d’En-Haut comme ceux de la sagesse humaine. Elle s’éclairait aussi du charme terrible des pécheresses. Elle ne cherchait que la volupté facile et rêvait d’épouser celui qui l’avait détournée du bon chemin. Comment ne pas trembler à la pensée que Simon, le fils du héros trahi, vivrait près de cet homme. Claire disait:

—Si je pouvais croire que Louise s’amendât, devînt meilleure, tout s’aplanirait.

Peut-être avouerait-elle un jour sa grande faute, avec ces larmes qui purifient et à travers lesquelles on voit Dieu. S’il en était ainsi, Simon trouverait en elle la lumière qui renouvelle l’âme. Rien ne l’annonçait encore.

L’abbé Remier, qui était sur le penchant de l’âge, recevait en lui ce tourment. Malgré des apparences rudes, sa tête couleur de brique, aux cheveux blancs, il gardait le même amour des âmes, aussi fort qu’au jour de l’Ordination, quand le vent du ciel l’avait abattu sur les marches de l’autel, dans la mort du monde.

Claire poussait des cris qui l’émouvaient:

—Voyez-vous, le capitaine Lautier me dirait: «Tu peux le laisser aller maintenant»; mais il se tait, et mon frère est toujours près de moi.

Alors il gardait quelque temps le silence; puis il trouvait des paroles d’espérance. S’il avait pensé que Claire était saisie d’une pensée égoïste, il se fût appliqué à l’en détourner. Mais il sentait bien qu’elle eût donné sa vie pour sauver l’enfant. Et aucun mérite n’était perdu.

La saison devenait plus belle, le ciel était plus haut sur la vallée; la rivière faisait un courant de lumière changeante, toujours merveilleuse. Le matin, des brouillards s’élevaient; fumée comme d’un grand feu de bois, vapeur bleue où toutes choses s’enchantaient. La pointe du genièvre qui a l’air d’une arme, l’hiver, était une quenouille pour les fils de la rosée; les griffes de l’ajonc bâtard retenaient de l’or en fleur, les pierres paraissaient vivantes et comme douces au toucher. D’un immense voile déchiré, dont les bords flottaient, l’eau jaillissait dans sa jeunesse incorruptible. Les fées tournaient au soleil. Et du haut des Ages, d’un point de fécondité, les rayons verts du blé nouveau se mêlaient à ceux du colza fleuri. La roue de l’horizon reprenait son glissement avec la saison en marche.

Pendant les vacances de Pâques, Simon, entre deux averses, courut dans les champs, découvrit dans un village inhabité une ruelle où s’ouvraient des maisons basses, aux fenêtres vermoulues et sans vitres. Les murs des vergers s’étaient peu à peu écroulés et les ronces liaient leurs pierres. Un rayon mystérieux dorait parfois les cheminées noircies où les vivants ne venaient plus s’asseoir. Mais l’enfant devinait là une présence invisible, le murmure des fées dont on parle sous le manteau de l’âtre, aux veillées. Quand il faisait doux, et assez de soleil pour qu’il ne fût pas saisi de peur, il s’arrêtait près de ces portes ruinées et regardait comme si des êtres de légende allaient en sortir. Pour son plaisir et son rêve, il y avait aussi de hautes roches où il montait afin de voir, tout en bas, les fêtes de l’eau.

Le dimanche, il suivait Jacquier qui allait le long de la rivière, une gaule de noisetier au poing. De midi au coucher du soleil, il ne le quittait pas, l’admirant, quand il lançait sa ligne à travers les trembles. Souvent le bonhomme tirait de l’eau une truite ou quelque poisson blanc. Simon battait des mains et amusait le vieux valet plus content de le voir rire que d’être heureux à la pêche. Jacquier disait:

—Tu sais, Simon, ce n’est pas bien facile. Les poissons ne sont pas fous; je t’apprendrai à leur ferrer le bec.

Ils revenaient, quand le soleil avait glissé derrière le versant qui devenait noir.

Claire, à présent, ne se prêtait guère aux jeux de Simon. Le temps était passé où elle se mettait à croppetons en faisant des mines enfantines. Elle ne posait plus deux pommes rouges ou une orange dans le chariot minuscule qu’elle tirait au moyen d’une ficelle, pour le conduire vers lui. Alors il disait, selon ce qui était convenu:

—Non, madame, c’est trop cher, je ne prendrai pas vos fruits.

Elle s’amusait à discuter longtemps; puis tout à coup, feignant une grande colère, elle s’écriait:

—Eh! bien, monsieur, prenez-les pour rien. J’aime mieux ça. J’ai un long chemin à faire et mes bœufs sont fatigués.

Il prenait les pommes ou l’orange et se précipitait en riant dans les bras de Claire. Et que de jeux pareils, dont elle ne semblait plus se souvenir!

Les beaux mois venant, elle s’attacha aux diverses besognes avec la flamme qui la portait quand elle avait appris la mort de Jacques Renaud. Un travail acharné l’avait sauvée. En ces moments, si elle cessait de peiner à la maison et aux champs, elle sentait qu’elle allait tomber et s’aliter. Alors Simon était à peine né, et Dieu le lui avait envoyé, ce petit Moïse en proie au fleuve. Ces chansons, qu’elle murmurait sur le berceau balancé, lui revenaient au cœur, ces chants qui deviennent si poignants à mesure que l’enfant prend l’âge d’adolescence et s’éloigne.

Elle était impuissante à le retenir aux Ages, bien assurée qu’elle avait rempli plus que son devoir. On peut rendre le trésor de pur métal dans son intégrité, mais un enfant longtemps abrité, chéri, c’était de l’âme où vivrait toujours la meilleure part de sa vie. Et ses mains qui l’avaient sauvé des eaux, comme dans la sainte histoire, pouvaient-elles le rejeter dans le flot, lorsqu’il était encore sans défense?

XIV

L’été approchait. On le voyait bien aux verdures fortifiées de la vallée, à ce moutonnement de feuillages couvrant le versant. La rivière verdoyait aussi, et ses bords ne cessaient de vivre sous les trembles reflétés. Elle apparaissait parfois telle une large faulx abandonnée qui se recourbait dans l’herbe.

Claire poussait les brettes et les bœufs dans un pacage que baignait la Gartempe. En ce lieu, de hauts rochers noirâtres s’élevaient; et des chênes attachant leurs racines entre les pierres versaient une gravité, une sorte d’immense songerie. Le flot, à cet endroit, devenait couleur de terre labourée. Tout bruit cessait; seule, murmurait la rivière qui avait le luisant de l’huile. La paix était si forte, ici, que Claire en était saisie. Mesurant le silence, un poisson sautait, faisait des feux blancs qui s’éteignaient peu à peu; ou bien c’étaient des bulles, des fusées de perles qui montaient de profondeurs où un rayon vert tremblait.

Claire, assise dans un repli de la prairie, ne prêtait guère d’attention à cette vie de la rivière, ni au vol brusque du martin-pêcheur, beau comme une poignée de tendres feuilles ensoleillées et qui paraît se détacher des vergnes penchés. Le jacassement de la poule d’eau qui sort de son trou ne la surprenait plus. Tout cela était trop familier. Près de Tant-Belle couchée à ses pieds, elle restait immobile, recevant la paix de l’air et de l’eau en tricotant quelque lainage pour Simon. Elle songeait qu’elle était seule en ce monde et que, sans l’enfant, elle aurait été une femme qui vieillit, inutile. Elle pouvait s’en aller chez les morts, mais ce petit, il fallait le sauver. «Je donnerais ma vie pour lui, songeait-elle, et ce serait de grand cœur. S’il y a quelque chose de bon en moi, que ce soit pour lui... Mais je ne suis qu’une pauvre fille.»

Maintenant, avec le tremblement d’être impuissante, elle s’isolait. Simon revenant de classe, elle ne passait plus ses heures près de lui, penchée sur sa tête blonde, lorsqu’il apprenait ses leçons. Elle ne lisait plus dans son livre pour lui faire répéter la page désignée par le maître. Elle restait plus souvent seule dans sa chambre, près de l’image de son frère; et tout bas elle lui demandait conseil. Mais rien ne lui répondait. Devant Simon, elle s’appliquait à devenir plus calme, à mieux contenir son cœur. Un soir, l’enfant, qui depuis longtemps devinait ce refoulement, dont il souffrait, se précipita vers elle en pleurant:

—Tu m’aimes moins. On dirait que tu te caches de moi.

Elle eut la force de ne pas montrer ses larmes, mais elle lui caressa la tête et soupira:

—Comment peux-tu parler ainsi? Je deviens vieille, voilà tout. Ta maman est bien plus jeune que moi.

Il leva vers elle sa figure grave et demanda:

—Ça ne t’ennuie pas que je pense à elle, dis, maman Claire? Il y a longtemps qu’elle n’a pas envoyé de lettres. Je te cachais mon chagrin.

Claire put sourire et l’étreignit:

—Il faut bien que tu penses à elle. Moi, j’y pense autant que toi.

Les jours coulaient dans l’immense paix agricole. La vallée verdoyait davantage. Le temps des foins était venu; on ne pouvait se servir de la faucheuse mécanique en ces terres montueuses. Jacquier partait au petit matin, quand le soleil monte des collines aussi douces au regard que la plume du pigeon sauvage. A ses poings, la faulx tournait dans l’herbe haute, blanchie de rosée, et il chantait pour se donner du cœur. Comme les jours étaient chauds, avec des menaces d’orage, Claire et Jeannette fanèrent sans répit. La charrette câblée entrait, dorée par le soir, sous le portail de la grange où Jacquier, ruisselant de sueur, mais bien content, la déchargeait.

La pluie arriva comme l’herbe du dernier pré était presque sèche. On avait eu le temps de faire des meules qui empêchent le foin de se gâter. Au bout de huit jours, le ciel s’éclairant, on les ouvrit sous un ciel tamisé de nuages, et qui ne grille pas l’herbe, mais la fane peu à peu, en lui gardant tout son arome. Les jeudis, Simon aida à râteler avec ces mouvements réguliers qui ne laissent pas de brindilles.

Après les feux de la Saint-Jean, les blés jaunirent davantage; le vent y courut, tel une fumée. Pas de plantes inutiles et mangeuses; à la saison humide, on les avait désherbés avec soin.

Quelque temps encore, et l’épi allait être bon à couper. Jacquier se reposa un peu. Assis sur un billot de chêne, devant la grange, il tordait de la paille pour en faire des liens qui tiendraient solidement les gerbes.

XV

Le blé fut rentré en bonnes conditions et entassé sur la barge en attendant les battaisons. En ce pays qui est divisé par des haies où s’élèvent des chênes tailladés, la terre apparaissait dans sa nudité, avec ses vallonnements, ses plateaux, où les miroirs d’eau faisaient leur lueur, selon le jour. Sur les champs desséchés et comme roussis, la bruyère, les genêts croisaient leurs couleurs; les châtaigneraies en fleurs formaient au loin de hautes grappes d’or vert. L’air était plus lourd, mais aux heures torrides le vent portait un souffle de source.

Claire, cette année, ne pouvait prendre un repos bien gagné. Son cœur, qu’elle avait étouffé de travail, lui faisait de nouveau sentir tout son poids. Depuis longtemps Louise n’avait pas écrit, et Simon s’en inquiétait.

Un matin d’août, le facteur apporta une lettre où Claire reconnut l’écriture de Mme Lautier. Elle était seule au logis, Jeannette et Jacquier besognaient aux champs. Elle n’osait déchirer l’enveloppe et ses mains tremblaient. Elle murmura:

—Je perds la raison...

Elle alla dans sa chambre dont elle verrouilla la porte. Elle put lire enfin la lettre. Louise Lautier lui apprenait que son ami avait décidé de l’épouser. Il acceptait que Simon vécût près d’eux; il le regarderait un peu comme son fils. C’était elle qui l’avait exigé.

Claire vint s’asseoir à la fenêtre; elle regardait un point fixe qui, peu à peu, s’effaça en une sorte de brouillard. Elle laissa tomber sa tête trop lourde dans ses poings fermés. C’était en elle comme un trou brusquement ouvert où tournait sa pensée. Elle releva le front; une ardeur creusait ses yeux; elle respirait avec peine et elle appuyait ses mains sur ses genoux, tandis que la lettre avait glissé à ses pieds. Elle resta quelque temps ainsi. Soudain elle s’agenouilla, tout d’un élan, devant le portrait du capitaine Lautier.

—Mon frère, viens à mon secours, celui qui t’a pris ta femme va te voler ton enfant. Il le touchera de ses mains, celui qui t’a frappé dans le dos, quand tu étais là-bas. Mon frère, tu me vois, à cette heure, comme cela, toute broyée. Tu ne permettras pas que s’accomplissent ces choses.

Elle se mit debout, harassée. Il y avait autour d’elle un silence extraordinaire, si fort, si cruel qu’elle eût voulu le chasser en criant pendant des jours et des nuits.

Elle ramassa la lettre afin de la lire jusqu’au bout. Louise Lautier viendrait chercher Simon dès l’automne. Le mariage se ferait au commencement de l’hiver. Tout était prêt. Simon serait riche. Ils mèneraient tous les deux une vie très heureuse. Et Claire, on ne pourrait jamais l’oublier. On pensait bien qu’elle irait à Paris pour cette fête qui aurait lieu dans une grande église. Il y aurait des monceaux de fleurs, des chants magnifiques, et l’on mangerait les mets les plus succulents, arrosés de vins fameux. Louise commanderait pour Claire une robe de soie comme on n’en voit pas à Bonnal.

Elle déchira les feuillets; elle se mit à gémir longtemps, les mains sur la bouche, mais ses yeux restaient sans larmes. L’heure approchait où Simon allait rentrer de classe; elle se ressaisit, ouvrit la porte et vint dans la salle. Elle alluma le feu et prépara le repas du soir. Puis elle sortit dans la cour. Elle entendit de loin les pas de l’enfant. Bientôt elle le vit pousser la barrière. Elle lui sourit, prit son sac et elle le regardait ardemment. Elle lui posa maintes questions auxquelles il n’avait pas le temps de répondre. Elle le considérait avec des yeux dilatés; il s’en irait à l’automne; elle ne pourrait le suivre, mais elle le verrait toujours dans son cœur à la lumière de ce soir. Elle garderait en elle cette ombre légère des cheveux sur le front si pur, ce pli de la bouche si gracieux que l’âme éclairait, et cette façon de pencher un peu la tête, comme faisait le capitaine Lautier, quand il était content et paisible.

Lorsqu’il fut entré dans la maison, elle l’attira tout près d’elle:

—Simon, ta maman a écrit. Elle t’emmènera à Paris avec elle. Moi, je ne pourrai pas te suivre; tu resteras quand même, ici, partout...

Il la regarda, tout étonné:

—Tu voudrais donc me quitter, maman Claire? Je ne pourrais pas vivre loin de toi. Tu viendras avec nous.

Elle étendait son bras sur ses petites épaules et elle regardait au loin, comme si quelque chose de terrible arrivait. Elle avait peur; mais il ne la regardait pas aux yeux et il répétait:

—Tu viendras avec nous.

Elle murmura, et quelque chose l’étouffait:

—Je n’habiterai pas avec toi. Cela ne se peut pas; je viendrai te voir quelquefois.

—Oh! souvent!

—Souvent, si tu veux... Plus tard, on verra... Toi, tu ne sais pas encore.

Jeannette et Jacquier revenaient des champs. Claire songeait: «Quand Dieu ferme un chemin, il en ouvre un autre. Que sa volonté soit faite.»

Le lendemain, qui était un jeudi, Claire, après midi, emmena l’enfant avec elle, dans la prairie, au bord de l’eau. Elle le fit asseoir tout contre elle, posant ses mains sur sa tête et parlant peu. La lumière et la chaleur de l’air effaçaient, ce soir, toute peine. Un faible vent, qui portait la senteur du genièvre et de la bruyère chauffée, blanchissait les feuilles du tremble. Claire, en ces moments, acceptait une grande trêve et recevait cette paix. Elle resta longtemps immobile, le regard fixé sur des feuillages où battait un rayon vert. Elle aurait voulu que le ciel l’enlevât au sol, bien doucement, à cause de son cœur blessé. Simon s’étonnait de cette immobilité et du poids de cette main jadis si légère et qui pesait lourdement sur lui. Il demanda:

—Je voudrais bien pêcher. J’ai porté ma ligne et tout ce qu’il faut.

Elle parut s’éveiller et elle s’anima de gaieté. Tant de souvenirs se levaient! Elle se rappelait un jour pareil; elle lui avait taillé sa première gaule de noisetier, courte et fine pour que son petit bras pût la soutenir. Il tapait du pied en jetant sa ligne où ne se prenait aucun poisson. Elle voyait luire le bout de langue qu’il tirait, tout appliqué. En rentrant à la maison, il avait pleuré de ne pas rapporter le moindre fretin. Alors Jacquier lui avait dit qu’il lui apprendrait à chanter la chanson qui apprivoise les goujons. Il s’était mis à rire et à trépigner de joie.

Elle vint sur la rive près de lui. Il avait pétri des boules de son mêlé de terre pour les jeter à l’endroit où il pêchait. Quand le bouchon filait sur l’eau, Claire l’avertissait du moment où il fallait tirer sa ligne. En une heure, il prit ainsi une vingtaine de goujons. Il les enfila par les ouïes dans un jonc noué au bout. Il dit:

—Je suis content près de toi, maman Claire.

Elle hocha la tête, voulant goûter en silence le bonheur présent. Comme le soleil déclinait, Jacquier parut. Il portait une longue gaule.

—Tu vas voir, petit, comment on les apprivoise!

Il détacha du bord un bateau plat. Il y monta, et, d’un coup de perche, il le poussa sur le flot. D’un mouvement fort et fin, il déroula sa ligne dont l’extrémité effleura l’eau. Il la laissait quelque temps filer, puis il la retirait vivement et recommençait dans un rythme parfait. Parfois un poisson semblait s’élancer hors du courant, mais il était bien ferré. Le butin s’amassait peu à peu. Le bateau, sous la poussée de la perche, avançait; et, de temps à autre, la gaule se courbait. On entendait un bruit d’eau froissée, une lueur d’écailles jaillissait dans un égouttement de feux blancs. Claire et Simon suivaient Jacquier du regard. Il s’éloignait, et l’on ne pouvait plus percevoir le «blouf» du chevesne vorace, mais le chemin liquide s’étoilait au point que touchait la ligne. Le soir rougissant la rive, Jacquier ramena le bateau où il avait reposé sa gaule. Sa perche ruisselait d’argent, car il l’enfonçait plus qu’à moitié dans la rivière plus profonde en ces parages.

Il sauta dans la prairie rase et jeta aux pieds de Simon plus de vingt poissons. Claire ne les regardait pas, mais seulement les yeux de l’enfant pleins de joie.

Jacquier rassembla son butin dans un seau garni de fougères. L’heure était avancée. Claire et Simon remontèrent vers les Ages. Le bonhomme apprit à l’enfant comment on tuait la loutre. Il fallait que la rivière fût gelée; alors elle sortait de l’eau et venait dans les champs chercher quelque nourriture. C’était le moment de la guetter. Autrefois, quand il était plus jeune et ne craignait pas autant le froid, il en avait abattu beaucoup. C’était une bête au poil bien plus doux que le velours, et la pluie ne prenait pas dessus. Quand ils rentrèrent à la maison, Jeannette venait de tremper la soupe.

—Prépare la poêle, je te porte de braves citoyens! s’écria Jacquier.

Tout de suite, Claire et Jeannette se mirent à écailler les poissons et à les vider. Jacquier bourra sa pipe de tabac et l’alluma. Il voulut conter une gnorle[A] pour faire rire Simon.