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Prodige du cœur

Chapter 26: XXV
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About This Book

The narrative follows Claire, the solitary mistress of a centuries-old farmhouse, who assumes care of her young nephew while preserving the daily work and rituals of country life after painful family losses. Evocative descriptions trace the valley, the seasons, and the measured labours of milking, planting, and household tasks that structure the community. Intimate domestic scenes reveal a restrained interior life shaped by duty and memory. Themes explore grief and steadfast devotion, the endurance of rural traditions, and the quiet tensions between local continuity and the wider disruptions that have reshaped the household.

—Voyez-vous, dit-il à Louise, Mlle Lautier était depuis longtemps minée par une sorte d’anémie. Ce mal, qui est grave, d’autres plus fortes pourraient le surmonter.

Il ne cacha pas sa tristesse. Il fit quelques recommandations, puis il s’en alla en disant:

—Elle est en danger. Vous pouvez prévenir M. l’abbé Remier. Je reviendrai dans l’après-midi.

Le jour se levait sur la vallée.

XXV

Les volets de la fenêtre restèrent fermés. Claire gardait les yeux clos, sa respiration devenait plus rauque, mais elle ne se plaignait pas. Dans la lueur de la veilleuse et du feu, Louise n’avait pas quitté le chevet. Il lui semblait qu’elle vivait dans un autre monde. De temps à autre, elle versait entre les lèvres de Claire une cuillerée de potion, avec la pensée d’accomplir des gestes inutiles. La fièvre ne tombait pas; elle s’éteindrait dans le cœur qui allait s’immobiliser.

Jacquier entra, ayant enlevé ses sabots, de peur de faire du bruit. Il se tint devant le lit, les mains croisées, la tête basse. Tout faisait silence. On aurait dit que la maison s’arrêtait de vivre et qu’une chose immense était en marche.

Jeannette porta à Louise un bol de bouillon, car elle n’avait rien mangé depuis la veille. Puis Simon ouvrit doucement la porte et parut, tremblant. Louise lui fit signe d’approcher. Il était saisi d’un étonnement terrible. Il regardait maman Claire; il la reconnaissait à peine, tant sa figure était empourprée, avec une bouche rentrée, des yeux pleins d’ombre dont il voyait bouger le globe sous les paupières fermées.

Louise demanda à Jeannette d’éloigner l’enfant:

—Elle se repose, Simon. Tu reviendras quand elle ira mieux.

Il s’en alla, et, le cœur trop gros, il ne pouvait pas pleurer. Jacquier sortit à son tour; il dénoua ses doigts pesants, et leva les bras dans un souffle de vieille peur paysanne.

Vers midi, M. Vardier revint. Ayant ausculté la malade, il vit bien que la pneumonie était infectieuse. Quelques degrés de fièvre encore, et tout serait fini. Il s’en alla sans pouvoir prononcer une parole d’espérance.

Dans la soirée, Louise et Jeannette préparèrent la table où reposeraient les saintes huiles. Claire avait ouvert les yeux; elle demanda que l’on amenât Simon à son chevet. Il vint sans retard; elle tira des draps ses mains en feu et l’enfant lui donna les siennes. Quelque temps, ils restèrent ainsi, et Simon sentait qu’une grande ardeur courait en lui. Il n’avait pas la force de parler, mais il regardait Claire avec tout l’amour que pouvaient tenir ses yeux purs. Elle s’était tournée vers lui, et elle versait sur sa tête la suprême lumière de ses regards. Ses lèvres s’agitèrent; on ne percevait qu’un murmure que couvrait un souffle haletant. Louise se pencha vers elle; elle entendit ces mots étouffés:

—Laissez cet homme. Vous avez ce petit... Je vous le remets... Les Ages seront à vous... Vous y resterez...

Alors Louise, avec force, pour qu’elle emportât dans l’infini ses paroles:

—Claire Lautier, je vous le promets.

Elle parut se détendre et elle referma les yeux en abandonnant les mains de l’enfant.

A ce moment, l’abbé Remier entra. Jeannette et la petite servante s’agenouillèrent sur le plancher. Louise alluma deux bougies et plaça près du crucifix le portrait du capitaine Lautier. Elle se mit à genoux près de Simon. L’abbé dit les prières qui appellent la paix invincible; il fit les onctions sur les yeux dont la lumière avait formé l’aube d’un enfant et sur les bras qui tant de fois s’étaient ouverts pour découvrir le cœur sans cesse donné. Puis il se recueillit et pria.

Il se releva, bénit Louise et Simon; il les voyait rapprochés par un trait que rien ne pouvait plus rompre.

—Tant de souffrances ne seront point perdues, murmura-t-il. Dieu les compte. Je reviendrai ce soir pour donner le Pain de Vie à Mlle Lautier.

Quand il fut parti, Louise ouvrit la commode et prit une sorte de voile sombre dont Claire aimait à couvrir sa tête; elle l’étendit sur ses cheveux. Jeannette emmena avec elle l’enfant. Il suivit docilement la bonne femme qui gémissait et mordait un coin de son tablier pour étouffer ses sanglots.

Claire parut s’assoupir; son souffle devenait moins rude. Parfois elle ouvrait les yeux et se tournait vers sa belle-sœur. Louise bouleversée soupirait près d’elle:

—Je ne vous quitterai plus.

Elle regardait le portrait du capitaine Lautier et elle découvrait confusément l’abîme de son péché; elle tremblait en murmurant: «Mon Dieu... Mon Dieu...»

Des heures passèrent. Entre les volets disjoints le jour pâlit et s’effaça. Louise étendit sur le lit un drap blanc pour recevoir Celui qui est la lumière et la vie. Jacquier avait coupé des branches de houx et de genièvre, afin de parer la chambre, selon la coutume.

Vers les huit heures de relevée, la clochette de l’enfant de chœur tinta. L’abbé Remier parut à la porte. Claire appuyait ses mains jointes sur le drap et elle tendait la tête, toute brûlante de la soif de Dieu. Elle communia. Louise, à genoux, murmurait: «Seigneur, je ne suis pas digne...»

Quand l’abbé eut quitté cette chambre où passait déjà le souffle mystérieux qui détache l’âme, Claire garda ses doigts unis pour la dernière prière.

Louise se leva avec peine et recommanda à Jeannette d’empêcher l’enfant d’entrer dans la chambre. Elle s’agenouilla de nouveau au chevet du lit.

Claire fut prise d’un sursaut; elle appela avec force, tandis que ses regards montaient:

—Mon frère, mon frère...

Sa bouche se détendit, un sourire l’éclaira. Et le voile de la paix éternelle glissa sur le corps où le sang allait s’arrêter. Alors Louise joignit les mains; l’âme quittait la vallée, après avoir fleuri en secret, selon l’humilité et selon l’amour. Elle étouffa ses sanglots, au chevet de la chère dépouille, près de celle qui avait sauvé son enfant et qui la sauvait elle-même. Dans la pénombre, elle regardait avec feu les mains bien-aimées, toujours vigilantes, et recevait le suprême battement du cœur. Une sorte de foudre la déchira. Elle ne pouvait se relever encore pour annoncer la funèbre nouvelle. Mais l’aurore qui ne ment pas naissait dans le silence nocturne.

 

FIN

Cet ouvrage a été achevé d’imprimer par

Plon-Nourrit et Cⁱᵉ,
à Paris, le 18 juin 1926.


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