La Guimbarde, la Guimbarde,
A qui dansera le mieux
La Guimbarde de nous deux!
Tourne donc, tu n’y tournes guère,
Saute donc, tu n’y sautes pas!
Il y avait des ménétriers pour jouer de la vielle d’où sortait un jasement d’insecte, et d’autres pour gonfler la chabrette, en roulant des yeux contents. Et puis c’était la messe de minuit, un grand buisson d’or, dans l’ombre, que l’on voyait à des lieues à la ronde. Aujourd’hui beaucoup restaient chez eux. L’hiver était passé au cœur des gens; les anges pleuraient les étoiles d’autrefois.
Claire sortit de sa songerie et regarda Simon que Jacquier amusait en lui coupant des pommes en cubes qui s’emboîtaient les uns dans les autres. Les dernières châtaignes grésillaient dans la poêle percée que Jeannette secouait. Au dehors sifflait un vent glacé et, par la fenêtre, la lune montrait son quartier qui s’avivait.
Jacquier dit avec une malicieuse bonhomie:
—Le temps s’adoucit. Sous la cheminée la glace a fondu.
Il ajouta entre deux bouffées de pipe:
—Givre avant Noël vaut cent écus.
Simon riait quand des châtaignes éclataient. Grillées à point, Claire les versa dans une corbeille d’osier et elle les couvrit d’une serpillière. Elle en prit une, la dépouilla de sa peau, souffla dessus, puis la glissa dans la bouche de Simon. Jacquier courut chercher deux bouteilles de cidre bouché où l’on avait mis un grain d’avoine pour le faire mousser. Il les déboucha et servit à boire à la ronde dans les verres qu’il avait posés sur la table. Revenant au coin du feu, il dit brusquement:
—Vous savez, demoiselle, il y a trois ans, nous avons perdu quatre porcs, sauf votre respect, et depuis nous n’en avons plus perdu. C’est que j’ai compris le pourquoi. J’ai glissé sous la pierre levée un morceau de tuile rouge qui me servait à marquer, en foire. Mais il fallait savoir ça.
—Peut-être.
—C’est sûr.
Simon s’endormait. Claire lui frappa dans les mains.
—Je vais te raconter une brave histoire, mon petit, commença Jacquier. Il y avait dans le temps, pas loin d’Ambazac, un bon moulin qui était à un meunier dont les yeux étaient plus gros que le ventre. Il avait une fille mignonne et il rêvait pour elle d’un beau château avec une cour pavée où rouleraient des carrosses faits pour son plaisir. Le gendre qu’il voulait aurait toutes ses dents en or. Et les galants n’en montraient que de blanches, tout comme des chrétiens qu’ils étaient. Le meunier, à peine disaient-ils un bout de parole, les renvoyait tout bourru. La petite, qui les trouvait gentils et qui aurait voulu choisir vite, se faisait un mauvais chagrin, voyant le temps où elle serait seulette. Par un matin plaisant, un jeune homme toqua à la porte et ce coup, fait du doigt plié, chassa tous les oiseaux qui chantaient. Il y eut un grand silence, si grand que l’on aurait pu entendre courir un lézard. Le meunier regarda l’arrivant et cria, le fol, qu’il ne voulait qu’un garçon à la mâchoire d’or et plus fort que le taureau. Mais le galant éclata de rire et montra ses dents toutes d’or que le soleil faisait briller. Le meunier tapa dans la main du gars et le mariage fut décidé.
«—Tu as de belles dents, qu’il dit, mais il faut, pour avoir ma fille, être assez fort pour amener à la roue du moulin ce gros ruisseau qui coule là-bas.
«—C’est entendu, môssieu le meunier.
«Le garçon partit. Les bonnes gens arrivèrent à plein chemin et crièrent que c’était le diable qui avait frappé à sa porte. Le soir passa sans encombre, mais, vers la minuit, on entendit un bruit de tonnerre, un fracas de rochers brisés et une longue flamme rouge tournait dans l’air. Ceux du village claquaient des dents, tandis que le diable soulevait le ruisseau comme il eût fait d’un grand serpent. Mais un brave homme dit au meunier qui était blanc comme sa farine:
«—Grimpe vite au poulailler. Réveille les poules pour que le coq chante avant que le diable ait fini sa besogne.
«Sitôt dit, sitôt fait. Le premier cri du coq chassa l’Infernal et le ruisseau reprit son lit. Il y a toujours un endroit où l’eau fait un rude coude, au point où le chant du coq arrêta le diable.»
—Tu m’as fait peur, Jacquier.
Claire reprit:
—Oh! Tu lui as fait peur. Viens que je te cache, petit.
Et, pour le distraire, elle prit les mains de l’enfant et l’entraîna au milieu de la salle. Il se renversa un peu en arrière et elle dit:
—Nous allons tourner. Je te tiens bien.
Pour la ronde, elle pliait les jambes afin de mieux le voir avec son cou flexible et son regard glissant sous les cils recourbés. Elle chanta:
Ma tante, tire, tire, tire!
En riant, il tirait sur les mains de Claire.
O gué! ô gué! ô gué!
Les filles ont passé,
O gué, beaux chevaliers!
Elle se mit à cropetons, attira l’enfant contre elle et l’éleva dans ses bras. Tant-Belle, qui s’était rôtie devant le grand feu, aboyait de joie. Dix heures et demie de relevée sonnèrent. Claire ouvrit la porte. Elle demeura quelque temps sur le seuil, tournée vers le vent. Un murmure de cloches vint jusqu’à elle, un son léger qui allait et venait, adouci par le clair de lune, mêlé aux bruissements de la rivière, aux vapeurs blanches des eaux.
—Il faut se préparer, dit-elle. C’est le premier branle. Prends une lanterne, Jacquier; au retour, la lune pourrait se cacher.
Elle coiffa Simon d’un béret de feutre, l’enveloppa d’un manteau à capuchon. Puis elle releva ses cheveux devant un miroir qui était accroché près de la fenêtre, et couvrit sa tête d’un chapeau noir, paré d’un simple ruban de même couleur. Jacquier couvrit de cendres le feu, éloigna de la cheminée les chaises. Un grillon se mit à dire son chapelet de cristal. Claire et Simon sortirent dans la cour, avec Jeannette qui avait pris sa cape et ajusté sa coiffe empesée. Tant-Belle alla se coucher dans la grange et Jacquier verrouilla la porte.
Ils marchèrent bon pas dans le chemin creux. La lune haute éclairait la vallée. Au-dessus de la rivière, elle faisait un courant de brumes laiteuses où des parcelles brillantes flottaient, des étoiles égrenées. Enchantement où les arbres, les pierres, les ajoncs, les genièvres devenaient des choses si légères qu’elles paraissaient trembler dans une sorte de vent silencieux. Au loin, en des sources découvertes, une lueur entrait et sortait, un linge neigeux que tordait la fée.
A mesure que Claire et Simon s’approchaient de la rivière, l’écluse du moulin de Chanaud montrait mieux son rouleau givré, sans cesse tournant. Le flot, près du pont, était si calme que la lune s’y reflétait sans un pli. Sur la route, des gens venaient par petites troupes. Une chouette en chasse poussa son cri dans les châtaigneraies voisines.
La route était large vers Bonnal. Claire et Simon, Jeannette et Jacquier cheminaient paisiblement et n’échangeaient que peu de paroles. Ils aperçurent les premières maisons du bourg. L’auberge parut, avec l’éclat des grosses lampes de la salle de bal. Des couples s’y balançaient en lourdes masses, dans la fumée du tabac, aux coups d’un piano mécanique. Claire pressa le pas. Les cloches se mirent à sonner dans le clocher aux écailles de bois. Elles s’en allaient, au loin, sur les champs, portant la joie des anges et des bergers, la grande nouvelle qui surprenait toujours le vieux monde.
IV
Jeannette, après la messe de minuit, jeta dans le puits un morceau de pain pour qu’il ne se tarît pas. Elle observait les usages en silence, avec une confiance obstinée. D’habitude, on portait du cidre sur la table, mais Jacquier, en la fête des rois, ne voulut boire que du vin; il aurait ainsi du sang bien pur toute l’année.
Les jours reprirent leur simple courant. Simon revint à l’école, et Claire se livra aux besognes quotidiennes avec plus d’ardeur, comme si elle voulait éloigner ainsi toute rêverie. Mme Lautier n’avait pas donné de ses nouvelles. Tous les ans, à la même époque, elle n’y manquait pas. Claire en venait à songer que Mme Lautier pouvait devenir infirme ou mourir par accident; Simon ne quitterait jamais les Ages. Mais, vite, elle se blâmait, demandant pardon à Dieu qu’une telle pensée l’effleurât.
—Il n’est pas à moi, mon Dieu. Je le sais bien. Gardez-moi du mal.
Chaque soir, après la veillée, elle récitait la prière, à genoux, sur le plancher, dans la grande salle, les regards levés vers une image de la Vierge Marie. Simon disait l’oraison du «Souvenez-vous», ce gémissement d’espoir et d’amour qui monte de la vallée. Puis Jeannette, qui n’avait jamais su lire, ni écrire, marmonnait entre ses dents la patenôtre blanche, n’ayant retenu que celle-là: «Le Bon Dieu est mon Père, la bonne Vierge, ma Mère. Les apôtres sont mes frères et les vierges sont mes sœurs. La croix de sainte Marguerite en ma poitrine est écrite. Madame s’en va sur le champ, à Dieu pleurant, rencontre Monsieur Saint-Jean. D’où venez-vous? Je viens de loin. Vous n’avez pas vu le Bon Dieu? Si fait, il est en l’arbre de la Croix, les pieds pendants, les mains clouées, un petit chapeau d’épines blanches sur la tête. Qui la prière à Dieu saura, qui la dira trois fois au soir, trois fois au matin, gagnera le paradis à la fin.» Elle récitait cette prière naïve, qui venait du fond des temps, avec une foi toute pure. Claire Lautier sentait bien que Dieu était touché par ces paroles qu’aucun paroissien du monde n’avait consignées.
Le temps devint pluvieux et le vent reprit ses longues courses monotones. Le 20 janvier, Claire reçut des mains du facteur de Bonnal une lettre de Mme Lautier. A ce moment, elle était sur le seuil de l’étable et coupait des carottes fourragères pour les brettes. Quelque temps, elle regarda autour d’elle, comme si on pouvait l’épier. Puis, sans rompre encore l’enveloppe, elle alla s’enfermer dans sa chambre. Une grande peur la tenait. Quand elle se fut un peu apaisée, elle ouvrit la lettre et la lut d’un trait. Sa belle-sœur annonçait sa venue pour le mois de mars; elle remerciait Claire des bons soins qu’elle avait prodigués à Simon, elle se sentait coupable d’avoir paru l’oublier; la vie l’en avait éloignée. Dans une longue page, elle se défendait comme d’une accusation. Mais son ami était étrange et ombrageux. Elle parlait de l’existence des villes si fiévreuse, si rapide. L’enfant avait mieux vécu, jusqu’à présent, au bon air de la campagne qu’en ces appartements étroits de Paris. Elle racontait qu’elle avait fait de beaux voyages en Italie, en Grèce. Maintenant elle ne quitterait plus la France. Claire ne put en lire davantage, ses yeux se voilaient. Elle poussa une longue plainte, qu’elle étouffa sous ses mains rapprochées. Elle maîtrisa enfin sa douleur et murmura:
—Cela devait arriver. Il ne faut pas s’en étonner. C’est dans l’ordre.
Elle se tourna vers le visage loyal du capitaine Lautier qui souriait dans un cadre d’or.
—Tu n’es pas là, toi, mon bon frère...
Puis, avec force, elle gronda:
—Si, tu es là. Je le sens bien. Garde-moi.
Elle replia la lettre de Mme Lautier, et, soudainement calmée, elle la glissa dans le tiroir de la commode. Elle revint à l’étable; le travail régulier la maintenait dans une sorte de clarté. Tout à coup, elle sortit, chassée par une pensée brusque; malgré la pluie qui tombait, elle resta, immobile, près de l’ormeau de la cour. Jamais elle n’avait parlé à Simon de sa mère ou bien en des termes si vagues qu’il ne pouvait rien comprendre, ni deviner. Elle eut le sentiment d’être coupable. Quand le petit reviendrait de l’école, elle le verrait brusquement grandi, et elle serait humble comme une enfant qui avoue sa faute. Elle avait les tempes serrées. Elle entendait d’avance les paroles qu’elle prononcerait. Et elle aurait mieux aimé lui dire:
—Je suis rongée par un mal terrible qui prend mon corps par lambeaux et je vais mourir.
Ce n’était pas du corps qu’il s’agissait, mais de l’âme. Pour la première fois, Simon s’éloignerait d’elle, par cet aveu, quoi qu’elle fît; la vérité ne pouvait être diminuée, trahie. Elle demandait à Dieu du courage. Bientôt elle reprit son travail; Tant-Belle se coucha à ses pieds. Elle n’accomplissait qu’une besogne machinale et se demandait comment elle parlerait à Simon de tant de choses qui lui faisaient peur à elle-même.
Au dehors, le vent tourna, lava le ciel comme une eau; les nuages devenaient blancs et se perdaient à l’ouest. Le soleil parut et se glissa jusqu’à la grange où travaillait Claire. Elle se leva de l’escabeau où elle était assise, secoua son tablier et sortit dans la cour. Ce beau temps du ciel, loin d’apaiser sa peine, la mettait mieux à nu, au fond d’elle-même. Elle avait connu trop de soirs pareils et de ces fêtes célestes qui succèdent à la soudaine fuite des brumes. Alors elle était heureuse près de Simon, ne songeant qu’à l’élever et à l’aimer. Les enchantements de la saison s’accordaient avec ceux de son âme.
Au milieu de la cour, dans le bassin de granit, un point d’eau brillait, une noisette de feu sous le soleil. L’air s’emplissait d’une grande paix et le soir qui s’avançait sur la vallée ouvrait une aile au plumage enflammé. Un battement fin, une légèreté inouïe, comme d’un oiseau tout-puissant qui se pose un moment à terre, et il saisit le cœur, car, peut-être, on ne le verra plus.
Claire attendait d’habitude Simon sur le seuil de la maison; mais, cette fois, elle prit le chemin qui descendait vers le pont de Chanaud. A mi-côte, elle s’arrêta, avec la pensée naïve de le surprendre et d’entendre son pas, de loin, sans qu’il pût la voir. Elle entra dans un petit bois de chênes, et sous la lumière du couchant, mêlée à celle de la rivière, elle se sentait une âme d’enfant. Simon marchait sans hâte, le béret posé sur l’oreille, le sac de cuir en bandoulière. Parfois il cueillait un brin de genièvre et tournait sur un talon. Il considérait le courant de la vallée, le beau chemin d’eau vivante, tout bordé d’arbres penchés.
Claire le voyait venir maintenant. Il enfonçait ses petits poings dans ses poches et sifflait une chanson, en penchant un peu la tête. Il passa le long du bois; n’y tenant plus, elle courut dans le chemin et l’appela. Il montra une surprise joyeuse qui éclaira ses yeux gris. Brusquement elle l’étreignit; puis, en silence, elle fit route avec lui et elle l’enveloppait de ses bras. Comme ils arrivaient au sommet de la vallée, elle murmura:
—J’ai tant de choses à te dire, Simon. Ce soir n’est pas comme les autres.
—Oh! Il est bien comme les autres, puisque tu es là, tout près de moi.
Dès le seuil de la maison, elle lui enleva son sac, son béret, et elle remplaça ses souliers par des pantoufles chaudes.
—Viens dans la chambre, Simon; nous serons plus à l’aise pour parler.
L’enfant vit bien qu’elle avait changé de figure. Il aperçut, pour la première fois, dans les yeux de Claire quelque chose de mystérieux. Ses mains, qu’elle appuyait sur sa tête, tremblaient.
—Simon, depuis que tu as l’âge de raison, j’aurais dû te parler de ta mère. Moi, je ne suis pas ta maman. Celle qui t’a donné le jour, tu ne l’as jamais vue, parce qu’elle ne pouvait pas venir ici, ni t’élever; et toi, tu n’aurais pu rester auprès d’elle, quand tu étais tout petit. Je t’avais dit que ton père était un brave officier et tu es à moi, quand même, car il est mon frère, et je le remplace.
Elle fit un violent effort et dit:
—Ta maman est bonne, je l’aime bien. Elle va venir. Peut-être, un jour, tu me quitteras pour la suivre.
Vers elle il leva bien droit sa figure pâlie de chagrin et s’écria:
—Tu es ma maman! Tu es ma maman! Je ne te quitterai jamais.
Alors elle ne put prononcer un seul mot, courbée par son cœur. Simon l’entourait de ses bras et il était plein de crainte.
Haletante, elle disait:
—Ah! pour la première fois, je t’ai fait de la peine, Simon...
Quand ils entrèrent dans la salle, Jacquier était de retour. Il avait relevé des barrières dans les prés, ébranché des chênes de clôture. Comme d’habitude, il se tenait près du feu.
Claire s’efforça d’apaiser Simon. Elle lui promit de ne jamais le quitter. Avant que Jeannette eût servi la soupe, elle lui chanta maintes chansons, celles de Malborough et du Sire de Framboisy, en les accompagnant de mines impayables.
Après le repas, l’enfant était tout à fait calmé. Claire ouvrit la porte.
—Viens voir, Simon, la chatte qui fait le gros dos au bout du pré.
Il accourut. La lune apparaissait dans son plein, comme si elle avait roulé dans la haie voisine. Elle était si merveilleuse, couleur d’or blanc, que l’on ne voyait pas sa forme tout d’abord. Elle monta, sortant du buisson où elle propageait un feu de songe qui éclairait avec une mystérieuse douceur.
—Comme elle est blanche, dit Claire, elle a dû se baigner dans la rivière.
Un moment, il sembla qu’elle reposait sur une branche basse du frêne, puis un souffle la détacha, et la campagne se mit à rêver.
Claire regardait cela; elle ne sentait pas que de grosses larmes roulaient sur ses joues. Mais Simon, relevant la tête vers elle, s’écria:
—Ne pleure pas. Je ne veux pas que tu pleures.
V
Peu à peu, Claire s’habitua davantage à la pensée que Simon connaîtrait sa mère et l’aimerait. Dans son âme si simple, si droite, elle se gardait d’accuser Mme Lautier, ainsi que tant d’autres l’eussent fait à sa place. Simon, cet agneau abandonné, elle l’avait emporté comme sur ses épaules, aux Ages. Pendant des années, il s’était blotti contre elle, dans la chaleur de son cœur. On ne pourrait jamais effacer cela, ni cette profonde joie. Elle espérait que devant Dieu elle resterait la mère de Simon, car la main qui protège le berceau, conduit les premiers pas, montre le premier horizon de ce monde et de l’autre, on ne peut la dessécher. Quand l’âme, une fois, a donné sa force, nul n’a le pouvoir de la reprendre.
Claire vivait en espérance et en charité. Elle ne jugerait pas Mme Lautier; elle la recevrait avec humilité, servante de l’amour maternel ayant mérité l’obscur honneur de nourrir et d’élever Simon, trésor précieux. Pourtant un grand tourment la prenait à certaines heures. Si l’enfant revenait dans la ville, que ses yeux à peine ouverts n’avaient pu voir, ne serait-il pas de nouveau en danger. Mme Lautier ne faisait pas connaître sa volonté. Peut-être laisserait-elle Simon encore aux Ages où la vie était facile. Là-bas, il fallait des poignées d’argent. Et Claire formait des rêves où tout s’arrangeait comme dans les contes de fées. Les médecins exigeraient qu’il restât à la campagne où l’air était pur et décideraient qu’il ne pourrait vivre à Paris. Ou bien Mme Lautier serait tout à coup charmée par ce pays de Bonnal, et elle ne voudrait plus le quitter. Mais la même pensée venait la clouer, l’immobiliser:
—Il n’est pas à moi. On me l’a seulement prêté.
Elle oubliait les soucis, la peine qu’elle avait eus pour l’élever, et son dévouement toujours veillant et ce feu secret qui la tenait sans cesse en haleine. Comme au premier jour, le vagissement devenu parole la frappait au cœur.
Mme Lautier annonça par une lettre brève qu’elle arriverait aux Ages le 20 février. Claire se mit à parler plus souvent de Louise Lautier à Simon. Elle prêtait à sa belle-sœur des vertus qu’elle n’avait jamais eues, sans doute. Peu à peu, l’enfant fut pris d’une grande curiosité, il était impatient de voir sa mère, étonné comme à la lecture d’une histoire étrange, que l’on aurait pu arranger en manière de complainte. Quand il parlait d’elle, Jacquier poussait quelques grognements si rudes qu’il s’écriait:
—Je n’ai qu’une maman, c’est Claire!
Il n’osa plus interroger personne et cacha son trouble. Si Claire lui disait que le jour était proche où sa mère viendrait aux Ages, il baissait la tête et répondait à peine, tout confus.
La fête de la Chandeleur arriva. Levé dès le point du jour, Jacquier, voyant qu’il pleuvait et que le vent agitait les arbres en soufflant de l’Ouest, gronda:
Il tombe de l’eau sur la javelle.
Il prit quatre petits cierges dans la boîte de noyer où il enfermait des objets qu’il jugeait précieux. Il les avait faits lui-même, aux heures de répit, dans la grange. Ce n’est pas difficile; on attache une longue mèche de coton à la pointe d’un clou pour bien la tendre, et l’on y coule de la cire suffisamment amollie, et tirée des ruches des Ages qui sont rangées, avec leurs bonnets de paille, le long d’un mur du verger orienté vers le Levant; ainsi aucun rayon de soleil n’est perdu. A l’entour, il y a des fleurs qui ne craignent pas la gelée, des giroflées, des soucis, des lavandiers tout hérissés, pleins de belles mouches bleues à la saison.
Ce matin, Claire prit dans le tiroir de la commode un gros cierge qui gardait, le long de sa tige, ses larmes par grappes figées. Il avait pleuré aux heures funèbres, mais il se souvenait de la rosée sur les corolles du verger. Claire, à la nouvelle de la mort de son frère, l’avait allumé, dans sa chambre, les volets clos, bien qu’il fît soleil, agenouillée, toute courbée, poussant sa lueur, par un grand souffle de son âme, jusqu’au champ où gisait le capitaine Lautier. Par miracle, la parcelle ardente était devenue une longue flamme couchée, étirée, à travers les espaces du mystère.
Jeannette et Jacquier, l’une en cape, l’autre en blouse, Claire et Simon franchirent ce jour-là le porche de l’église où deux anges sont accoudés dans le granit. Les cierges s’allumèrent au feu des paroles divines. Et, dans l’ombre, ils formaient de petites clairières dorées.
De retour aux Ages, dès qu’elle eut enlevé sa cape, Jeannette attisa les braises, chargea les chenets de fagots secs, graissa la poêle pour y faire couler une pâte de farine et d’œufs. La flamme pétillait et sautait, les crêpes tournèrent. Peu à peu, elles dressèrent, fine comme toile fine, une pile rousse et fumante. Claire donna à Simon la permission d’en manger avant tous. Jeannette, prenant à deux mains la queue de la poêle, l’agitait sans cesse d’un mouvement régulier pour l’élever soudain avec une étonnante agilité; et elle chanta une vieille chanson:
La crêpe tournant, elle répétait: «Un diamant doré».
Dans la brasière cuisait tout doux une petite côte de porc en compagnie d’un céleri du verger. Midi approchait. Jacquier revint de l’étable. Il avait fait couler des gouttes de cire sur les mangeoires de l’étable, au bord des ruches, les abeilles étant un peu chrétiennes. Son cœur était paisible, les usages observés. Il battit des mains, quand Jeannette fit sauter sur la corniche de l’armoire la dernière crêpe; ainsi il y aurait de l’argent dans le tiroir toute l’année. Claire, assise au coin du feu, tâchait d’égayer Simon, mais il lui parut qu’il ne riait plus comme autrefois en un pareil jour.
Alors elle lui chanta cette chanson douce et grave, qui éloigne de la terre:
Parmi les cieux,
Lui apparut une dame
Dans son troupeau.
Toujours elle lui demandait
Un bel agneau.
Sont pas à moi.
Si vous voulez que j’y aille,
J’irai.
Si vous voulez que lui parle,
Lui parlerai.
La Ysabeau,
Vas-y sans peur ni crainte
Ni danger du loup.
Je garderai le troupeau
Bien mieux que vous.
Simon leva les yeux vers elle, devinant le souffle du mystère:
Claire soupira, puis reprit, à mi-voix, la tête courbée:
Sont bien contents
D’avoir une fille muette
Et de l’ouïr parler.
Ils disent pour rendre grâce
L’Ave Maria.
Elle ne rentre pas.
Son père et sa mère
La vont chercher.
Ils l’ont trouvée morte
Au milieu d’un bois.
Sous son bras droit,
Que ni prêtre, ni personne
N’a pu lire.
C’est Monseigneur l’Évêque
Qui l’a lue.
Simon voyait dans les yeux de Claire le rayon des larmes retenues, un tremblement de rosée sur cette fleur de chanson.
VI
Le temps était brumeux le matin; vers midi, le ciel s’éclairait. Les pentes de la vallée montraient, par places, un pelage violacé, coupé de la fusée des genêts verts. Des gouttes d’eau s’allumaient, faisant de petits battements de couleurs. Entre des pierres, le chardon nain, devenu sec, avec sa houppe de coton jaune, paraissait en vieil argent. Une pluie de chatons dorés tombait des branches fines du noisetier sauvage. Une sorte de vapeur, comme d’un brasier secret, glissait sur des taillis de chênes cendrés. La rivière se mouchetait de soleil; un grand travail de lumière l’agitait d’incessantes reprises de rayons. Des ombres passaient, des souffles étranges sur une glace sans tain; mais au-dessus des ronciers séchés, de la fougère morte, quelques durs bosquets de houx, en pointes de lance, aspiraient l’essence du jour par toutes leurs feuilles armées; ils ne cessaient de flamboyer et de s’éteindre, selon la course des nuages.
Jacquier et Jeannette balayaient les prés, ils entassaient les broussailles mortes et les brindilles pour les brûler. Çà et là montait l’épaisse fumée de ces brasiers que le vent rabattait. Vers trois heures elle se mêlait au brouillard qui s’élevait de la vallée. Soudain tout sentier semblait coupé, l’horizon glissait comme un nœud coulant où la terre se repliait. Les arbres proches, sur une brume opaque, n’étaient plus que des traces sombres, de mystérieux frottements. Jeannette et Jacquier revenaient à la maison; Tant-Belle les suivait en secouant sa fourrure givrée. Malgré le froid, Claire descendait le chemin de la vallée, traversait le pont de Chanaud pour venir au-devant de Simon. Dès qu’elle l’avait rencontré, elle remontait autour du cou de l’enfant le cache-nez chaud. Tous les deux, ils regagnaient en silence les Ages, assez heureux de faire route ensemble.
Mme Lautier annonça dès la veille son arrivée par une carte-lettre. Claire avait demandé pour Simon quelques jours de congé. Elle l’éveilla de bonne heure, car Mme Lautier arriverait le matin par le train de huit heures et le chemin était long des Ages à la station de Bonnal. Elle s’habilla, au clair de la lampe, de son vêtement des jours de fête. Simon ne disait que peu de paroles, tandis qu’elle s’empressait autour de lui. Il cachait une sorte de peur mêlée à une grande curiosité; et il restait grave, sentant bien que cette journée était pleine d’inconnu.
Claire se couvrit d’une cape, et coiffant Simon d’un béret de drap, elle le fit monter près d’elle dans le charreton mené par l’âne que Jacquier appelait «Tournebroche». Il était très vieux, très roussi, avec un ventre énorme; on ne faisait appel à ses services qu’en de rares occasions. Mené par lui, on était sûr de cheminer bien plus lentement qu’à pied. Mais il y aurait sans doute quelques bagages à porter. Jacquier grogna:
—Au revoir, pauvre demoiselle.
Le jour se leva; les brumes devenaient blanches vers l’Est. Claire, dans le sentier pierreux, rassembla les rênes pour empêcher l’âne de buter. Elle aurait voulu parler, pleurer, rire; mais quelque chose lui barrait la gorge. Simon s’appuyait sur elle, plein de trouble. Il fallut une bonne heure pour arriver à la station de Bonnal. Claire se sentait prise d’un grand froid. La garde-barrière la fit entrer dans sa maisonnette pour qu’elle se chauffât. Et elle posait maintes questions auxquelles Mlle Lautier répondait en hâte:
—Oui, nous attendons la mère du petit. J’ai été contente de l’aider en élevant Simon. Elle pouvait le garder auprès d’elle, mais il n’est pas fort et l’air de la campagne est excellent.
Elle fit l’éloge de Mme Lautier, en refoulant sa peine, car Simon devait avoir une mère admirable.
—Il lui fallait gagner sa vie, à la mort de mon pauvre frère. Ceux qui disaient qu’elle ne songeait pas à son petit sont de mauvaises gens.
En ce moment, par un prodige du cœur, elle décidait que Louise Lautier était bonne et fidèle, et que seul le malheur l’avait empêchée de remplir son devoir de mère.
Le train arriva. Claire reconnut Louise Lautier qui descendait d’un compartiment de deuxième classe. Elle dit quelques paroles de bienvenue et poussa devant elle Simon qui se cachait. Louise étreignit quelque temps son enfant qui, le premier trouble passé, leva timidement les yeux vers elle.
—Tu es content de me voir?
—Oui, je suis bien content.
Il considérait, avec un extrême étonnement, cette femme élégamment vêtue d’une robe de voyage de bonne coupe, et qui répandait un parfum étrange. Quand elle monta dans le charreton, il vit les longues jambes gainées de bas en soie brillante, si différents de ceux que portait Claire, tricotés avec du gros coton noir. Son trouble revenait; il avait envie de pleurer, bien qu’il fût sans tristesse. Chemin faisant, Louise remercia Claire des bons soins qu’elle avait donnés si longtemps à Simon. Elle répondit à peine, faiblement, en hochant la tête.
—Il est grand garçon à présent, dit Louise.
Elle caressa en riant la tête de son enfant, l’attirant contre sa casaque de velours où l’éclat de la gorge paraissait. Il suffoquait d’une nouvelle douceur. Cette maman qui arrivait comme dans les contes de fées, sous un coup de baguette enchantée, elle était belle avec ses cheveux courts et blonds, sa nuque blanche, ses yeux si rieurs, si grands, dans un visage où la bouche était couleur de cerise.
Elle parlait sans cesse.
—Tu travailles bien en classe? Tu sais lire, écrire et compter?
—Oui, madame.
—Il m’appelle: madame. Vous entendez, mademoiselle Lautier? Je suis ta maman; Claire n’est que ta deuxième maman ou plutôt ta bonne tante.
Elle l’embrassa:
—Simon, tu es beau, tu me ressembles. Tu as des yeux un peu comme les miens et une petite bouche. Claire, je suis bien contente. Dites, votre âne vénérable montera-t-il la côte? Il n’a pas l’air d’y tenir beaucoup. Voilà une belle rivière.
Simon l’écoutait, charmé par le son de sa voix qui était fin. Claire ne laissait entendre que des mots entrecoupés.
—Claire, vous ne parlez pas, cela se comprend en ce pays tranquille où il n’y a guère que des arbres, de l’herbe et des oiseaux.
Le soleil éclairait paisiblement la campagne. A travers les bois dépouillés, l’eau faisait des signes merveilleux, des appels de fraîcheur et de repos. Des genièvres échappaient à la griffe des ajoncs, dans un étincellement de givre. On approchait des Ages. L’âne penchait sa grosse tête comme s’il allait faire la culbute, et il soufflait, exhorté par Claire qui le piquait d’un bâton muni d’une pointe aiguisée. L’horizon se découvrait davantage, l’air devenait plus vif. Le charreton tourna dans la cour. Louise Lautier sauta légèrement à terre et prit dans ses bras Simon.
Claire appela Jacquier qui détela; il affecta de ne pas voir Mme Lautier; mais, comme elle vint le regarder avec curiosité, il fut bien obligé de balbutier un bonjour dans sa barbe ébouriffée.
Claire fit entrer sa belle-sœur dans la maison.
—Vous êtes ici chez nous, dit-elle. C’est là que mon pauvre frère est né.
Louise Lautier devint grave, puis elle s’écria:
—Mignon, parle! Raconte-moi comment tu passes ton temps ici. Peut-être t’ennuyais-tu?
A ces derniers mots, Claire quitta en hâte la salle et se réfugia dans sa chambre. Louise, sans y prendre garde, ouvrit une valise et en tira des sacs de bonbons.
—Donne ta bouche, dit-elle, il n’y a pas de bonbons comme ça aux Ages.
Elle garda sa fourrure et remarqua que le feu la rôtissait par devant, tandis qu’elle avait froid aux reins. Simon s’enhardit peu à peu. Il dit, tout à coup, les yeux écarquillés:
—C’est bien vrai que tu es ma maman?
Il caressait le doux corsage où le cou blanc se gonflait, découvert jusqu’à la naissance de la gorge.
—Comme tu es habillée, comme tu sens bon!... Il n’y a pas de pralines comme ça chez l’épicière. Elles ne peuvent pas fondre.
Jeannette venait de plumer un poulet et, tandis qu’elle le vidait, elle regardait avec une brûlante curiosité Louise Lautier. Quand elle glissa la broche sur les landiers, elle dit un bonjour en allongeant les lèvres en godet comme pour le retenir.
Louise avait pris Simon sur ses genoux.
—Il faut bien que je te berce, mon petit, puisque je ne l’ai pu jusqu’à présent.
Il sentait un grand bonheur l’envahir. Tant-Belle se coucha devant le feu.
—C’est une jolie bête, dit Louise. On m’avait donné un chien dans ce genre.
—Moi je te donnerai un bœuf que j’ai fait avec des planches.
Claire qui avait entr’ouvert la porte regardait sa belle-sœur avidement et elle voyait briller les yeux de Simon. Elle voulait préparer le lit où l’enfant coucherait avec sa mère, mais elle n’en avait pas la force en ce moment. Elle était comme étourdie; la réalité l’effrayait et, peu à peu, la saisissait tout entière. Allait-elle s’élancer vers Mme Lautier, lui enlever Simon qu’elle caressait et charmait, et crier: «Il n’est pas à vous. Partez!»
Elle ouvrit tout à fait la porte et dit à mi-voix:
—Viens, Simon. Il faut bien que tu montres à ta maman tes jouets et ta petite armoire où tes habits sont rangés.
Mais il écoutait Louise qui lui racontait des histoires de la ville et lui parlait de ces magnifiques magasins et de ces théâtres qui sont d’immenses palais pleins de parfums et de soleil.
VII
M. Salvat, l’instituteur de Bonnal, avait accordé huit jours de congé à Simon.
—Il faut bien que vous fassiez la connaissance de votre maman, avait-il dit en plissant des yeux malins.
Dans le pays, la nouvelle s’était répandue. Les uns assuraient que Louise n’avait été que l’amie du capitaine Lautier; d’autres savaient bien qu’elle faisait les amours d’un prince anglais ou d’un homme qui possédait des troupeaux de bœufs en des pays du diable. Avec le change il était plus riche que le président de la République. On disait aussi, sous le manteau des cheminées, aux veillées, que Claire des Ages serait payée de sa peine et qu’en élevant l’enfant elle avait du même coup fait sa fortune.
Depuis longtemps, on n’allait guère en cette maison juchée au-dessus de la vallée, mais, le lendemain de l’arrivée de Louise, la veuve Ruteau, l’épicière de Bonnal, eut le courage, malgré son obésité, de faire à pied le long chemin du bourg jusqu’aux Ages. Elle demanda trois sacs de pommes de terre et un demi de haricots de l’année. Elle s’était assise au coin du feu, et dans une figure jaunie par une vie sédentaire ses yeux allaient et venaient, agités de curiosité. Elle considérait avec une sorte de passion Louise Lautier, vêtue comme les plus grandes dames et beaucoup mieux que les châtelaines de la contrée. Ce parfum, ce fard, ce chatoiement du velours, tous ces signes, qui lui semblaient découvrir une immense richesse, l’éblouissaient. Elle repartit à regret, balbutiant des mots confus, laissant Claire bien étonnée.
Dans la même journée, comme s’ils s’étaient donné rendez-vous, le sabotier vint offrir une paire de sabots pour Simon et il voulait acheter quelques vergnes. Le forgeron avait besoin de ferrailles et portait à Jacquier un soc réparé avec une rapidité inaccoutumée. De vieux parents pauvres, des femmes cassées par l’âge remplirent la salle sous des prétextes futiles. Louise Lautier prit le parti de rester dans la chambre où elle avait couché avec Simon. Les bonnes gens repartaient; sur le seuil ils posaient prudemment maintes questions à Claire qui n’y répondait qu’à peine. Ils soupiraient de n’avoir pas vu celle dont ils entendaient la voix à travers la cloison.
Ce fut un événement dans cette campagne. Et l’on disait: «Va-t-elle emmener le petit? Avez-vous vu ses fourrures? Le poil est aussi luisant que de la soie; ce n’est pas du lapin, certainement, mais de ces bêtes qui valent plus de mille pains de quatre livres.» On racontait qu’elle avait l’air de se moquer du monde, ne connaissant pas la peine de gagner sa vie. On ne savait rien de ses parents, mais le capitaine Lautier, s’il n’était pas mort, aurait trouvé de grands héritages. Les mieux informés assuraient qu’ils avaient été mariés. Pourtant la plupart de ces gens, qui vivent dans un même cercle, préféraient arranger des contes pleins du goût de l’aventure dont ils sont friands. La mère Bontier, rentière, qui possédait du bien au soleil, assurait que le dernier feuilleton de son journal de Paris racontait une histoire où il y avait une femme comme Louise Lautier, aussi belle, aussi bien habillée; elle ne pouvait pas vivre avec son petit, car son grand ami était jaloux comme un tigre et cet enfant n’était pas de lui. Elle concluait, en tricotant près de son feu:
—Vous vous rendez compte.
La vérité était tout autre. Louise Lautier, prise par un coup de passion, s’était enfuie de la maison conjugale, peu de temps avant la mort de son mari, pour suivre un industriel parisien qui avait fait une fortune rapide. Après des années de cette liaison, elle éprouvait une lassitude et, par souci de propreté morale, elle travaillait depuis deux ans dans un magasin, où elle était aujourd’hui première vendeuse. Fille de petits journaliers paysans de la Beauce, elle avait connu, très jeune, beaucoup de misère. C’est à Paris, dans un atelier de modiste, que le capitaine Lautier l’avait distinguée et aimée tout de suite à cause de sa grande beauté et de son caractère enjoué. Il était bien vrai que son ami la dissuadait d’amener Simon à Paris. Pour voiler sa jalousie, il invoquait cent raisons, dont la première était que l’enfant se fortifierait mieux dans l’air pur et la vie des champs. Elle avait encore le temps de le garder près d’elle. Il aimait toujours Louise Lautier et Simon lui rappellerait trop la faute commise, cette sorte de crime qui avait été de trahir un homme exposé à la mort pour sauver le pays en danger.
Louise, près de son petit, dans cette maison rustique des Ages, éloignait avec horreur cette pensée. Elle n’avait pas voulu frapper au cœur le capitaine Lautier avant que la balle ennemie l’étendît sur la terre qu’il défendait. Une nouvelle ardeur, qu’elle ne connaissait pas, la prenait obscurément sous les yeux purs de Simon où elle rallumait une autre flamme dans les siens que la passion avait aveuglés. C’était comme si des regards neufs lui étaient soudain rendus. Elle devenait paisible, sans défense, une enfant. Tandis que Claire s’appliquait à la laisser seule, avec Simon, elle donnait à manger aux lapins, aux poules, et elle l’écoutait avidement, quand il parlait des choses les plus simples en se servant de mots tout naïfs. Mais, parfois, le soir, après des promenades dans les champs où se lève une si forte solitude, un esprit malin la reprenait et elle disait:
—Tu quitteras ce pays si morne; tu vivras avec moi de ma vie. Tu connaîtras toutes les jouissances que j’ai connues.
Il répondait à peine, levait la tête comme vers un horizon où tout semblait grandi, irréel.
Au bout de huit jours, elle annonça son départ. Elle ne pouvait rompre le cercle de ses habitudes, encore toute prise par la corruption de l’argent et du plaisir. Son ami lui avait promis de l’épouser et, ces temps-ci, il la suppliait d’abandonner ce métier de vendeuse où il ne voyait qu’un caprice. Il saurait encore l’entraîner dans le tourbillon, mais il fallait qu’elle rayât tout le passé d’un seul trait. Partagée entre des pensées contraires, elle quitta les Ages en hâte. Peu à peu, dans le silence de cette campagne, elle entendait d’autres voix.
VIII
Claire, en présence de Louise Lautier, avait été tout de suite désemparée, ne trouvant pas les mots qu’elle aurait voulu dire, de bonnes paroles, selon son cœur. Cette femme lui semblait étrange, comme si elle eût parlé une langue inconnue. Elle se demandait avec frayeur comment Simon pouvait être son fils. Il était docile, plein d’une gracieuse humilité, ami du silence. Maintenant, quand tombait le soir, elle s’isolait, revoyait par le souvenir sa belle-sœur, essayait de reformer ses gestes et de réveiller ses propos. Elle s’épouvantait. Avant de repartir, Louise lui avait parlé de l’homme qu’elle abominait, car le capitaine Lautier, par lui, s’en était allé dans l’autre monde avec une douleur terrible au cœur. Des paroles dites légèrement l’avaient blessée. Elle savait aujourd’hui que Louise se remarierait avec un être qui avait vécu dans l’indignité et qu’elle voulait l’obliger à garder Simon près d’elle. C’était la condition qu’elle poserait à cette union. S’il n’acceptait pas, elle le quitterait pour toujours. Mais il l’aimait passionnément.
Claire découvrit mieux quelle vie incertaine menait Louise. Simon serait perdu par la faiblesse de sa mère et la perversité d’un beau-père qui ne désirait que le plaisir et l’argent. Si l’enfant, en s’éloignant des Ages, avait trouvé des appuis à son âme, la sagesse, la modestie, les bonnes vieilles vertus qui tiennent en santé, Claire aurait maîtrisé sa douleur. Mais tout ce qu’elle lui avait enseigné dès le berceau s’effacerait un peu plus chaque jour. Il deviendrait sans doute un de ces hommes de joie qui s’ébattent comme des coqs de fumier. Ce petit, par elle formé avec l’aide de Dieu, on le lui arracherait pour le livrer sans défense au mal. Elle se souvenait que Louise, avant que le train l’emportât, s’était écriée:
—Maintenant que je le connais, je ne pourrais vivre sans lui.
Claire avait regretté de ne pas savoir bien parler comme les gens des villes, pour dire clairement la peine douce qu’elle avait eue en élevant Simon. Elle aurait supplié que l’on ne perdît pas son âme qui était belle. Mais comment ne serait-il pas pris au piège du plaisir tendu sans cesse dans la ville, ce terrible plaisir dont sa mère ne pouvait plus se passer et où elle avait fondé sa vie? Elle n’avait pu que considérer Louise avec une immense crainte de ce charme étrange qui sortait d’elle. Quand Simon regardait sa mère, émerveillé, elle sentait qu’il se détachait des Ages; elle le voyait s’en aller au loin. Elle avait gardé le silence, étouffé son cœur. Elle ne pouvait rien dire, et, dans l’ombre, elle devait couper de la chair vive. Ah! s’agenouiller humblement aux pieds de Louise et murmurer: «Ce petit garçon, c’est le trésor que vous avez en ce monde. Vous me l’avez confié, il est encore plus beau aujourd’hui. Richesses, plaisirs ne comptent pas auprès de lui. La mort de mon frère aurait dû vous éclairer. Et vous songez encore à bien manger, à vivre dans l’opulence avec des robes de soie et de velours, des fourrures, des bijoux. Ce petit, il est plus précieux que tout. Vous lui donnerez vos joies, mais moi qui ne suis pas sa maman, je lui ai donné le meilleur du cœur. Le cœur, ça ne brille pas beaucoup et il m’oubliera, si vous ne pouvez changer.»
Elle s’était tue, Louise Lautier était trop loin d’elle.
Maintenant, Simon parlait souvent de sa mère, avec regret, et ses yeux devenaient fixes dans une rêverie où vivait un nouvel horizon, un bonheur plus fort d’être seulement entrevu. Il y avait donc un autre royaume où tout est doux, brillant, facile. Il retenait au creux de ses mains les caresses de Louise Lautier, si vive, si gaie; et Claire lui apparaissait plus triste. La maison s’emplissait d’ombres; il ne goûtait plus les mêmes simples joies. Il tirait secrètement vanité d’être aimé par une femme dont les moindres paroles résonnaient avec douceur et bien plus gracieuse sans doute que les fées du moulin et de la rivière.
Quand il revint à l’école, après ce congé d’une semaine, M. Salvat l’appela et lui dit:
—Votre mère aurait bien dû me faire une visite pour me remercier des soins que je vous ai donnés.
Simon ne sut que répondre; il vit bien que M. Salvat n’était pas content. Pendant la classe, l’instituteur le regarda en se grattant le cou plus qu’à l’ordinaire et il remontait ses lourdes épaules. Simon avait toujours été un bon élève, docile à l’enseignement de ce maître d’apparence grise, et il s’étonnait de ce changement d’humeur. Il se sentait plus isolé, ses camarades se détournaient de lui, en classe et pendant les récréations. Quelques-uns même le regardaient avec défi. Il était plein d’une douceur qui était sa seule défense. Quand on le bousculait à l’heure des jeux, il ne se mettait pas en colère, mais il se rangeait contre le mur de clôture en s’excusant. Il voulut, malgré l’air étrange qui s’épaississait autour de lui, jouer comme autrefois à saute-mouton; c’était toujours lui qui se tenait courbé, les mains aux genoux. Un jour, le fils aîné de la mère Ruteau, l’épicière, un fort garçon aux gestes violents, lui enleva son béret et le jeta dans la boue. Simon haussa les épaules et dit: «C’est bête...», mais il ne se plaignit pas à M. Salvat qui se tenait sous le hangar, les mains croisées derrière le dos.
Simon pensait qu’il était chéri par Claire et cette mère si jolie aux cheveux coupés court comme les portaient les beaux pages dont on voyait l’image svelte dans l’Histoire de France illustrée. Lorsqu’il revenait aux Ages, à travers la campagne solitaire, sa tristesse s’effaçait; il allait dans le sillage merveilleux qu’avait laissé derrière elle Louise Lautier. Bientôt elle l’emmènerait dans la ville où la joie est changeante comme le soleil qui joue en de blancs nuages. Jamais il ne s’ennuierait, et quand on lui ferait du mal elle le caresserait de ses mains si douces, si légères. Pour que ce temps arrivât, il pouvait bien endurer quelques mauvaises plaisanteries. Ceux qui semblaient le dédaigner n’avaient pas une mère comme la sienne; ils en montraient leur dépit.
De jour en jour, on lui faisait la vie plus dure à l’école; et, comme il était d’une nature sensible avec un cœur replié, tout l’atteignait au vif. Il se gardait bien de se plaindre devant Claire, de peur de lui causer de la peine. Quand elle ne pouvait le voir, il pleurait la nuit, dans son petit lit. Le matin, nulle trace de chagrin n’apparaissait dans ses yeux. Mais cette école qu’il avait aimée, où jadis il entrait joyeusement, il se prenait à la détester. Elle lui faisait peur comme une grande machine sournoise.
Claire continuait de veiller ardemment sur lui, mais il sentait qu’elle cachait quelque chose de trop lourd. Elle qui parlait peu d’habitude, elle devenait encore plus taciturne, ne cessant, quand il avait congé, de travailler au domaine, dans la maison ou la grange. Un soir, comme elle le tenait embrassé, il vit sa bouche trembler, puis elle le quitta précipitamment. Louise Lautier écrivait plus souvent; Claire ne manquait jamais de lire à Simon les passages de la lettre qui le concernaient, des phrases de souvenir. Il remarqua:
—Maman Claire, tu ne ris pas, quand il y a de bonnes nouvelles. Je ne peux pas rire, si tu ne ris pas, toi, la première.
Alors elle souriait faiblement, mais Simon voyait qu’elle avait de la peine. Il sentait autour de lui du mystère, alors qu’il voulait que tout fût simple, clair, comme l’eau de la fontaine. Chaque soir, Claire Lautier priait pour sa belle-sœur et faisait réciter trois Ave à Simon, afin que sa mère fût préservée de tout mal.
Un jour, il dit:
—Elle est malade, puisque tu pries toujours pour elle. Pourtant elle a une mine bien fraîche.
Un matin du mois de mars où l’on sentait la première pointe du printemps, il partit comme d’habitude pour Bonnal. Il savait à merveille ses leçons; il avait veillé tard pour que ses devoirs n’eussent aucune faute. Son intelligence s’était accrue, tout d’un coup, semblait-il; ses yeux s’ouvraient mieux sur le monde. La vallée de la Gartempe, éclairée par le soleil matinal, montrait la verte couleur que répand l’herbe des prairies, l’or égoutté des genêts en fleurs, la flèche du genièvre mieux aiguisée. La rivière coulait dans un poudroiement de vie fraîche. Aux branches des chênes de clôture, les dernières feuilles mortes se fondaient aux souffles de la saison qui couraient avec le goût de l’eau pure.
Simon, en approchant de l’école, chantait entre ses dents une chanson de bonhomie et qui tournait sur un rythme de bourrée. L’air de la vallée, si fort qu’il paraissait dilater la terre, ce matin, avait baigné son cœur d’enfant, plein de bonne volonté. En classe, il fut interrogé; il répondit avec une telle sûreté de mémoire, une intelligence si claire que M. Salvat fit son éloge à haute voix et le proposa en exemple à ses camarades. Pendant la première récréation, il s’approcha de Léonard Rutaud et lui offrit une belle toupie de buis:
—Prends-la, Léonard. Je te la donne, et ne crois pas que je sois méchant.
Le garçon regarda Simon avec surprise. Il enfonçait ses mains dans ses poches et secouait ses fortes épaules. Il répondit par des grognements après avoir pris la toupie. Puis il éclata d’une sorte de rire sauvage, courut rejoindre ses compagnons de jeu, tandis que Simon sentait s’ouvrir autour de lui un plus grand vide. Un moment, il s’étonna que la gentillesse dont il était rempli ne gagnât pas ses camarades. Il resta seul, assis sur un billot de bois, dans le hangar. Pour refouler son chagrin, il pensait à sa mère, à Claire, qui auraient bien souffert, si elles avaient pu le voir ainsi, isolé et repoussé. A la faveur d’une partie de barre, Léonard Rutaud vint le heurter si violemment qu’il tomba.
—Prends garde, gronda Léonard avec une fureur feinte, tu es toujours sur mon chemin.
Il se releva, brossa son béret d’un revers de manche et il eut la force de sourire. M. Salvat, qui n’avait vu cette scène que de loin, cria des ordres confus; puis il se mit à sarcler un jardinet où il sèmerait des reines-marguerites et des œillets de la Chine. Simon faisait mine de s’amuser beaucoup en dessinant sur le sol, à la pointe d’un caillou, des lignes géométriques. Il avait hâte de rentrer en classe. Là il se sentait protégé.
A midi, il mangea, comme d’habitude, sous le hangar, le repas que lui avait apprêté Claire Lautier: des tranches de salé, du pain de ménage, deux œufs à la coque. Il en donnait un peu à des compagnons moins munis que lui, par simple bonté; on ne lui montrait qu’une reconnaissance aussi brève que le temps d’engloutir une bouchée.
Le soir passa avec tranquillité. M. Salvat, pour former le goût de ses élèves qui se préparaient au certificat, fit une lecture à haute voix. Simon écoutait avidement. Il s’agissait d’une histoire de village, en Angleterre, mais les travaux, les fêtes lui paraissaient tourner dans le même cercle, à la même lumière verte des herbes et des fontaines qui enchantaient le pays où était né le capitaine Lautier. Parfois, il croyait voir à travers le récit un champ du domaine des Ages, bordé de chênes, de noisetiers et où coulait une source toujours vive. Quand M. Salvat demanda: «Qu’avez-vous retenu de ce que je viens de lire?» Simon, seul, put tout redire. C’était un simple conte, animé de braves gens, éclairé d’un feu de bois, quand le vent d’hiver souffle dehors. Il y avait une maison couverte de tuiles rouges; la terre était fraîche comme en Limousin. Un enfant allait chercher, de village en village, du pain pour un vieux grand-père qui ne pouvait plus travailler, et partout on le recevait avec de bonnes paroles.
M. Salvat était content; les pages qu’il venait de lire lui plaisaient mieux, arrangées, transformées un peu dans la bouche d’un petit garçon de ce pays. Il fit de nouveau l’éloge de Simon. Jacques Bontier, le fils de la rentière paysanne de Bonnal, et Léonard Rutaud en soufflaient de dépit dans leur cartable.
La classe finie, Simon se hâta de sortir et de gagner la route des Ages. Il oubliait les brimades et il était paisible dans ce soir que charmait la naissance du printemps. Il s’en revenait comme d’habitude, sagement, sans s’attarder. Il atteignit bientôt la rivière au pont de Chanaud. Le soleil y faisait une coulée rouge; sous des trembles, il se débattait, sarcelle de feu qui saigne et se noie.
Comme Simon allait s’engager dans le chemin qui monte en tournant vers les Ages, il entendit Léonard Rutaud qui criait avec sauvagerie:
—Le voilà! Le voilà! Le fils de la poule!
Avant qu’il ait pu se retourner, une bourrade de coups de poing le jeta à terre. Il se releva, s’adossa contre un arbre et regarda la troupe de ses camarades qui le huait. Les plus acharnés étaient Léonard Rutaud et Jacques Bontier. Quand il eut repris souffle, il demanda:
—Que me voulez-vous? Je ne vous ai pas fait de mal.
Alors Jacques Bontier, un garçon aux jambes courtes et cagneuses, s’approcha tout près de lui et hurla:
—Ta mère, c’est une rien-qui-vaille. Elle s’est vendue pour avoir des robes!
A ce cri qui le troua, Simon rejeta son sac et se rua sur Bontier. Il se mit à frapper sans relâche de ses poings fermés. D’un tour de reins, il se débarrassa de Léonard qui voulait lui saisir les mains. Il griffa et mordit; du sang coula sur sa petite figure, mais il ne sentait pas les coups qu’on lui portait. Haletant, devant la bande qui reculait, il cria:
—Vous êtes des méchants. Ma mère est bonne, belle, bien plus belle que les vôtres!
Léonard Rutaud s’élança de nouveau pour essayer de le gifler, mais, quand il vit Simon arc-bouté contre un arbre, les mains en avant pour le repousser, les yeux brûlants, il eut peur. La troupe s’éloigna en vociférant et, de loin, fit pleuvoir sur Simon une grêle de pierres dont aucune ne le blessa, car il s’éloignait à toutes jambes dans les bois.
Il courut longtemps et, malgré la roideur de la côte, il ne sentait aucune fatigue. Tout à coup, il se laissa tomber à terre, et il était agité d’un tremblement convulsif, tandis que des sanglots le secouaient. Il ne fut plus qu’un petit être perdu dans une immense solitude. Peu à peu, confusément, à travers les ombres qui descendaient de la vallée, il découvrait la lâcheté de ce monde. Il se mit debout avec peine sous ce grand poids qui courbait trop tôt sa taille d’enfant. Il était nu-tête, ayant perdu son béret, le sac où étaient ses livres, ses cahiers, et, malgré le froid, la sueur coulait avec le sang de sa figure griffée. Il chercha le sentier qui menait aux Ages; il erra longtemps, puis il entendit les appels de Claire. Alors il cria, pris d’une si brusque horreur que son corps se hérissait.
—Mon petit, mon petit! appelait Claire.
Elle l’aperçut enfin, dans l’ombre, où son pauvre visage faisait une tache blanche. Il se mit à sangloter plus fort, racontant comment on l’avait attaqué. Claire ne pouvait parler, suffoquée de grand chagrin, mais elle l’emporta dans ses bras en hâte, et, si elle avait parlé, elle serait tombée sans pouvoir se relever. Elle entra en le pressant contre elle dans la salle des Ages, et, tout de suite, elle lava sa figure, étancha le sang avec de l’eau de lavande, prépara le lit où elle le coucha. Tous les deux, ils gardaient le silence; et elle ne voulait pas pleurer de peur de lui faire plus de mal. Enfin elle dit, refoulant durement ses sanglots, un feu de douleur obscure:
—Ta maman est bonne, Simon. Toujours elle a été bonne. Le monde est méchant. Dors tranquille, mignon. Je suis là, près de toi.
Et, penchée à son chevet, elle baissa la mèche de la lampe pour que l’ombre le caressât et l’endormît.