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Quand l'esprit souffle

Chapter 18: XIV
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About This Book

L'auteur rassemble et analyse récits et réflexions sur des conversions au catholicisme, présentant la conversion comme un retour à l'ordre surnaturel et explorant les luttes intérieures, les désillusions du siècle moderne et le rôle de la grâce. L'ouvrage combine témoignages, méditations et études de parcours individuels, y compris l'examen de certaines figures littéraires en voie de foi, pour faire apparaître motifs, épreuves et fruits spirituels. L'ensemble cherche à éclairer les mécanismes psychologiques et spirituels du passage de l'incrédulité à la croyance et à proposer des ressources de consolation et d'édification pour des lecteurs en quête.

XIV

Comme le Prieur de la Trappe en avait prévenu Huymans, « la conversion du pécheur n’est pas sa guérison mais seulement sa convalescence ».

Il l’avait compris. Aussi, pour se garantir des rechutes et pour se bonifier, il s’était appliqué à observer avec beaucoup d’exactitude les commandements de Dieu et ceux de son Église, à fréquenter assidûment le confessionnal et la Sainte Table. Par là, il s’attachait à corriger ses défauts.

Or, le plus persistant, c’était le manque de charité envers le prochain. Il s’en rendait si bien compte que, vu sa grande loyauté, ce n’était qu’avec un tremblement qu’il proférait l’article du Pater : Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés.

Ce lui était matière à débats anxieux (voir l’Oblat, p. 117). Car il constatait que sa nature l’inclinait, sur ce point, à des jugements aigres et par trop sommaires, à des médisances plus impulsives que réfléchies, à des accès de colère contre qui l’avait lésé.

Retenons qu’il était dans la vie comme dans ses livres : un nerveux d’une extrême impressionnabilité, un imaginatif pour qui les moindres déboires s’exagéraient en catastrophes. En outre, il possédait un don de la caricature qui lui faisait éprouver du plaisir à tourner en ridicule les travers de la pauvre humanité.

Dans l’ordinaire de l’existence, il faisait parfois l’effet d’un chat peu sociable, qui n’aime pas que les étrangers se familiarisent avec lui et qui se tient toujours prêt à jouer de la griffe.

Mais il sentait que cette attitude agressive cadrait mal avec son amour si réel de Dieu. Entre amis, lorsqu’il s’était laissé aller à des sorties furibondes contre les Pharisiens et les pies-grièches de dévotion, il lui arrivait de couper court à ses diatribes, d’en témoigner de la confusion et de s’excuser avec une charmante ingénuité.

— C’est que, expliquait-il, la bêtise « au front de taureau », pour parler comme Baudelaire, et l’hypocrisie me mettent hors de moi.

Par contre, il manifestait la plus délicate tendresse à ceux qui avaient su se faire aimer de lui. J’en parle d’expérience, car lorsque j’allai lui demander pardon des outrages dont je l’avais persécuté du temps où j’appartenais au diable, il se montra plein d’affectueuse mansuétude. En nous embrassant pour sceller la réconciliation, nous pleurions comme deux gosses qui se sont flanqué des taloches et qui en éprouvent du remords…

Dieu qui voulait que Huysmans fût totalement à Lui, qui avait commencé à le diriger dans les voies de la perfection en lui imposant la persévérance sans le réconfort des consolations sensibles, acheva de briser son amour-propre en lui envoyant la maladie pour qu’elle complétât son Purgatoire sur la terre.

D’abord, Huysmans devint aveugle. Comme il écrivait la dernière ligne de Foules de Lourdes — c’est une prière à Notre-Dame — il fut frappé d’un zona qui, parmi des souffrances aiguës, se porta sur le nerf optique.

Fait notable : il recouvra la vue lorsqu’il eut à corriger les épreuves de son livre et il la reperdit aussitôt la besogne accomplie. — Je tiens ce détail de lui-même.

Au bout de quelques mois, une amélioration partielle se produisit. Il put quitter le bandeau qui lui couvrait les paupières. Mais sa vision demeura défectueuse : il ne supportait plus les lumières vives et était obligé de se servir de lunettes.

Courte fut la trêve. En octobre 1906, éclata le mal atroce qui l’acheva : un cancer de la face qui lui rongea la joue droite, caria le maxillaire et finalement lui perfora le palais.

Quand on lui signifia le diagnostic des médecins, Huysmans eut, tout d’abord, un mouvement d’épouvante. Il ne se faisait pas d’illusions ; il savait que le cancer est incurable. Mais ce sursaut de la nature, reculant devant la souffrance, fut bref. Un acte d’entier abandon à la justice de Dieu suivit bientôt. Il inclina la tête et murmura : — Comme sainte Lydwine !… Que votre volonté soit faite, Seigneur…

Le sacrifice fut généreux, sans restriction. Et non seulement il se soumit en toute humilité, mais encore, s’étendant sur la croix sans récriminer, il refusa de ruser avec la souffrance.

« Ses médecins, pour apaiser ses douleurs intolérables, voulaient employer les piqûres de morphine. Il s’écria : — Ah ! vous voulez m’empêcher de souffrir ! Vous voulez changer les souffrances du Bon Dieu en mauvaises jouissances de la terre. Je vous le défends !…

« Par ce martyre qu’il permettait pour Huysmans, en le soutenant de sa Grâce, Dieu voulait estampiller les œuvres de son serviteur de bonne volonté vis-à-vis de ceux qui persistaient à douter de lui : — Il me fallait, disait-il, souffrir tout cela pour que ceux qui liront mes livres sachent que je n’ai pas fait que de la littérature[8]… »

[8] Dom du Bourg : Huysmans intime, p. 32.

Son courage reçut une récompense. Plus les tortures augmentèrent, plus il entra dans la sérénité. Elles étaient loin maintenant les lamentations de naguère ; bien loin les tirades sarcastiques bafouant les faiblesses d’autrui. Désormais l’indulgence, le pardon des injures, l’oubli des iniquités à son égard habitèrent son âme. C’était si frappant que le bon Coppée me dit, un jour où nous l’avions visité de compagnie : — Il est transformé ; il fallait la douleur pour cela ; c’est admirable !…

Et il ne se contentait pas d’ouvrir pleinement son âme à la charité chrétienne, il se préoccupait de ses amis, surtout des néophytes entrés après lui dans l’Église.

Comme, malgré sa déchéance physique, sa lucidité d’esprit demeurait parfaite, il leur écrivait des lettres dictées par son expérience, illuminées par les clartés nouvelles qui lui venaient de son calvaire. Tant qu’il put tenir la plume, il les leur prodigua[9].

[9] Voir note II à la fin de cette étude.

Et quelle patience fut la sienne ! Le mal poursuivant ses ravages, malgré tous les efforts des médecins, ceux-ci le tourmentèrent de cent façons : on le cautérisa à outrance, on lui arracha les dents et l’os de la mâchoire supérieure, on essaya de cruelles médications empiriques.

Le tout, en vain.

Lui disait avec un sourire doucement résigné : — Ces messieurs m’ont mis en capilotade ; maintenant, ils renoncent même aux palliatifs et ils ne me font plus que des pansements à l’eau oxygénée… Ils auraient bien pu commencer par là !…

A mesure qu’il s’ornait ainsi de vertus, il s’unissait davantage à Dieu. Vers la fin, il ne pouvait que rarement communier, le pus lui emplissant presque toujours la bouche. Il suppléait à cette privation du corps et du sang de Notre-Seigneur, par des communions de désir qui lui fortifiaient l’âme. Il méditait aussi sans cesse la Passion et il en vint à vivre dans un état d’oraison presque continuel. Puis sa tendre dévotion pour la Sainte Vierge l’aidait à souffrir. Il posait sa tête endolorie sur les genoux de la Bonne Mère et, me montrant le chapelet qui ne quittait plus ses doigts, il me disait : — J’ai peine à me recueillir ; mes prières sont pareilles aux fumées mourantes d’un encensoir oublié devant l’autel, mais notre Immaculée s’en contente et elle me soulage pour porter ma croix : le corps souffre à hurler, mais l’âme déborde d’une joie tranquille qui ressemble à une lumière blanche…

Je le vis pour la dernière fois la veille de sa mort. Il était assis dans un fauteuil et si affaissé qu’il ne put que me serrer faiblement la main et articuler, d’une voix presque imperceptible, ces mots : — Je vais à Dieu, cher ami, et je prie pour vous…

Le lendemain, à six heures du soir, il s’endormit paisiblement dans le Seigneur, sans une plainte, sans un regret. L’agonie fut si calme qu’on ne s’aperçut d’abord pas qu’il venait de passer.

L’épuration était accomplie : il avait racheté par des souffrances héroïquement supportées ses égarements anciens et ce que « le vieil homme » avait laissé en lui d’inquiétudes et d’acrimonie. En comparaissant au tribunal de la Miséricorde, il avait acquis le droit de s’écrier avec le serviteur de la parabole évangélique : — Seigneur, vous m’avez confié cinq talents pour les faire fructifier, et voici que je vous en ai gagné cinq autres !…

Quand un converti peut se rendre ce témoignage au seuil de la Vie éternelle, je crois qu’il a mérité son salut.

Note I

A propos des voix entendues si nettement par le néophyte au dedans de lui-même, je tiens à répéter ici ce que j’ai déjà dit dans ma brochure : Notes sur la psychologie de la conversion et antérieurement dans Du Diable à Dieu au chapitre VIII : c’est un phénomène fort perceptible qu’on ne peut absolument pas prendre pour une illusion ou un dédoublement de la personnalité. Quelqu’un parle en vous qui n’est pas vous, et vous en avez d’autant plus conscience qu’à cette période de la conversion, la faculté de raisonner est particulièrement libre : jamais l’on ne fut plus lucide, et l’on s’en rend compte.

Au surplus, voici ce que dit de ces voix sainte Térèse qui fait autorité dans la matière : « Ce sont des paroles parfaitement distinctes, mais on ne les entend pas des oreilles du corps ; l’âme, néanmoins, les entend bien plus clairement que si elles lui arrivaient par les sens ; on aurait beau résister pour ne pas les entendre, tout effort est inutile. » (Vie de sainte Térèse par elle-même, ch. XXV).

Note II

Voici une lettre que Huysmans m’écrivit en novembre 1906. Je l’ai donnée dans mon livre : Un séjour à Lourdes. Mais je crois utile de la reproduire ici. Si malade, il s’oubliait lui-même pour réconforter et encourager, avec une perspicacité admirable, son frère cadet de conversion.

Bien Cher Ami

« Vous voici dans la solitude et j’espère que celui que le brave Curé d’Ars appelle le Grappin vous laisse un peu en paix[10]. Je prie pour cela matin et soir. En tout cas, ayez confiance, refusez avec lui toute discussion. Et quand même les prières à la Vierge vous paraîtraient des sons vains, faites-les. Ce sont, d’ailleurs, les plus agréables à Dieu, les prières faites sans joie, presque sans espoir parce qu’elles coûtent. Les autres sont aisées et, par conséquent, valent moins.

[10] Je venais de subir des attaques démoniaques d’une particulière violence.

« Dites-vous bien aussi que la souffrance est la marque de l’amour divin. Il n’est pas un des Saints qu’il n’ait broyé. Rappelez-vous la réponse de Jésus à sainte Térèse, accablée de maux, et finissant tout de même par se plaindre à Lui de ses rigueurs : — Ma fille, c’est ainsi que je traite ceux que j’aime. Voyez, il nous traite nous, les convertis, les bons salauds, comme ses vrais amis !

« Comme je vous l’ai dit, c’est très bon signe. N’empêche que c’est affreux. J’en ai su et j’en sais encore quelque chose, n’étant pas précisément heureux au point de vue spirituel, et au point de vue corporel. Mais je me dis que c’est, sans doute, autant de moins à valoir dans le Purgatoire et je me console.

« Songez aussi, bien cher ami, qu’il y a un peu de bonne ruse chez le Seigneur. Il est souvent le plus près de nous alors que nous le croyons le plus loin. Il laisse agir le Prince des Mufles qui, sans le vouloir, nous épure. Car, en fin de compte, c’est à cela que toutes ses ridicules persécutions aboutissent.

« Soyez donc content : la Sainte Vierge vous a recueilli. En dépit de tous les cahots, tout ira donc très bien. »

Note III

Pour la préparation de Huysmans aux tortures de la fin de sa vie, il ne faut pas oublier que son attrait le portait surtout vers la Passion. Il a noté ce penchant dans maints passages de son œuvre et notamment dans l’Oblat où il dit : « La Semaine Sainte était celle qui convenait le mieux à ses aspirations et à ses goûts. Il ne voyait bien Notre-Seigneur qu’en croix et la Vierge qu’en larmes. Aussi sortait-il des longs offices de cette grande semaine accablé mais heureux. Il se sentait si bien en communion avec l’Église, et il avait si bien prié ! Et il lui fallait faire un effort pour s’imposer un état d’âme différent avec la Pâque… »

Note IV

Un livre fort intéressant à consulter, c’est celui de M. Gustave Coquiot : le vrai J.-K. Huysmans. Naturellement M. Coquiot, incrédule, n’a rien compris à la conversion de son ami. Mais il a noté, avec une perspicacité sympathique, les particularités de caractère, les façons d’être et de dire de l’auteur d’En Route. Je dois des remerciements à M. Michel Druhen qui m’a signalé le volume.