PAUL VERLAINE
Toutes mes peurs, toutes mes ignorances,Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur,Vous connaissez tout cela, tout cela,Et que je suis plus pauvre que personne —Mais ce que j’ai, mon Dieu, je vous le donne.Paul Verlaine.
I
J’ai entendu parler, pour la première fois, de Paul Verlaine, en 1886, comme je venais de déposer le casque et la cuirasse, après cinq ans de service militaire.
Féru de littérature, j’étais, comme la plupart des poètes qui allaient former l’école symboliste, fort préoccupé de tenter des voies nouvelles, d’assouplir le vers, de le rendre plus musical et surtout de le libérer des entraves par trop rigides dont les Parnassiens l’avaient garrotté. Mais ce qui nous unit principalement, ce fut un goût d’idéalisme qui nous portait à réagir contre l’aberration matérialiste que préconisait le naturalisme alors triomphant. Car c’était l’époque où Zola proférait les bruits les plus incongrus dans tous les trombones de la réclame…
Donc, flânant en Belgique, je fis la connaissance à Marcinelle, près de Charleroi, d’un jeune avocat fort lettré, M. Jules Destrée — depuis, député socialiste, — qui me montra un petit volume intitulé Romances sans paroles dont les vers le ravissaient. Il me lut quelques pièces, entre autres : Il pleure dans mon cœur,… Voici des fruits, des fleurs,… Le piano que baise une main frêle…
Je me récriai d’admiration tant cette poésie répondait à mon rêve, tant, tout ondoyante, toute flexible, toute mélodieuse, toute nuancée, tout aérienne, elle me semblait supérieure aux fades déclamations et aux rhapsodies descriptives dont les champs de l’art étaient alors infestés.
Je m’enquis du nom de l’auteur.
— Ah ! me dit Destrée, on ne sait pas grand’chose sur son compte. C’est un nommé Verlaine qui, paraît-il, a été condamné, il y a une douzaine d’années, pour tentative de meurtre. En prison, il s’est converti au catholicisme et il a écrit un recueil de vers religieux intitulé Sagesse que je ne connais pas. M. Huysmans l’a découvert ; il en parle dans son livre A Rebours publié il y a deux ans. Ce fut une véritable révélation pour beaucoup, car les Parnassiens, dont Verlaine fit partie avant 70, gardent le silence sur ce repris de justice qu’il leur semble compromettant d’avouer pour l’un des leurs…
Rentré à Paris, je lus A Rebours. Les pages — d’ordre purement littéraire — que Huysmans y consacre à Verlaine augmentèrent mon envie de m’initier davantage à l’œuvre de l’étrange poète. Non sans quelque peine, je me procurai un exemplaire de Sagesse de l’édition Palmé, presque tout entière mise au pilon.
Je lus et relus cette plaquette. Tout m’en plaisait : la simplicité de la forme, dissimulant un art consommé, la beauté des images, la fraîcheur de l’inspiration, le parfum de sincérité qui flottait sur ces strophes semblables à des buissons de roses blanches.
Bien entendu, fort ignorant que j’étais des choses religieuses, je ne pus saisir à quel point l’esprit catholique imprégnait le livre d’un bout à l’autre, quelle haute Mystique l’illuminait de ses clartés. Néanmoins, dès lors et plus tard, quand parurent Amour, Bonheur, Liturgies intimes, quelles que fussent mes préventions contre l’Église, je dus bien rendre témoignage, que les poésies chrétiennes de Verlaine constituaient les joyaux de son œuvre.
Cela, je l’ai dit et répété dans de nombreux articles et dans les conférences que, dès cette époque, je faisais sur le poète.
D’ailleurs, il faut y insister : Dans ce temps, la presse bien pensante, que les mœurs décousues de Verlaine effarouchaient, se tenait sur la réserve à son égard. Elle ne l’a pas encore accepté tout entière. N’ai-je pas lu dernièrement un article où l’on opposait au pécheur repentant de Sagesse… qui ? Un chansonnier breton — bon chrétien d’ailleurs. Tout de même, il n’y a pas proportion !
La presse boulevardière et maintes revues normaliennes propageaient force légendes malveillantes, force jugements ineptes sur la personne et sur l’art de Verlaine.
Mais de jeunes écrivains, mécréants pour la plupart, trouvant chez lui une beauté nouvelle ne cessaient d’acclamer, avec une furie généreuse, les mérites de ses poèmes. C’est donc la génération symboliste qui a fait la gloire de Verlaine — envers et contre tous. Elle n’a pas toujours placé aussi judicieusement ses admirations…
Quoi qu’il en soit, les catholiques ont lieu de se réjouir d’un pareil résultat. En effet, n’est-il pas réconfortant que la partie la plus pénétrante, la plus humaine et la plus surnaturelle à la fois de l’œuvre de Verlaine, celle où il atteste les beautés et les bienfaits de l’Église, soit tenue pour la plus admirable même par des adversaires irréductibles de notre foi ? Quelle preuve que le Saint-Esprit demeure le plus grand des artistes !
Répétons-le donc, dût la postérité renfrognée de Jansénius crier au scandale : Verlaine fut et reste, malgré ses rechutes, ses faiblesses et ses égarements, le chantre incomparable de la Grâce. Aussi Huysmans n’exagère pas quand il écrit : « L’Église a eu en lui le plus grand poète dont elle se puisse enorgueillir depuis le Moyen Age. » (Préface aux Poésies religieuses, 1 vol., chez Messein.)
II
Dans les lignes qui suivent, je n’ai pas l’intention de raconter la vie de Verlaine. Résumant les circonstances qui le menèrent en prison, je dirai sa conversion soudaine. Puis je suivrai, d’après Sagesse, le travail de la Grâce sur cette âme ingénue ; je montrerai sa bonne foi et sa ferveur. Ensuite, me servant de ses propres confidences, de son œuvre postérieure à Sagesse et de nombreux documents publiés depuis sa mort, je tâcherai d’exposer combien il fut désarmé pour lutter contre lui-même et contre les influences déplorables du milieu où s’enlisèrent ses derniers jours.
Rien, avant la prison, ne révèle chez Verlaine qu’il ait été préparé au catholicisme ardent de Sagesse. Son père, capitaine du génie en retraite, considérait la religion comme une sorte de discipline qu’il importe de respecter — sans plus. Sa mère, grand cœur, plein de tendresse et de dévouement, ne pratiquait que d’une façon assez sommaire. Le poète fit sa première communion « parce que cela était convenable » et n’en garda aucune ferveur. Puis, dès son adolescence, il s’éloigna de l’Église. Comme bien d’autres, il se laissa prendre aux fariboles de la science athée. Un de ses biographes qui fut, jusqu’à la fin, son ami dévoué, dit de sa formation intellectuelle : « Nous avions lu ensemble, entre autres ouvrages matérialistes, le livre, alors célèbre et réputé hardi, du docteur Büchner : Force et matière, y puisant des arguments scientifiques pour nous instruire et fortifier nos convictions philosophiques. Par nos lectures, par nos réflexions, nous étions persuadés de l’inexistence du surnaturel, et nous ne pouvions croire à l’existence d’un autre monde, pas plus qu’à la suprématie d’une puissance extérieure qui domine l’humanité, la gouverne, se mêle de ses actes, les juge, les récompense, les punit… Verlaine était donc, à vingt ans, absolument incroyant par raisonnement, conviction, études et non simplement par une grossièreté négative comme la plupart des hommes qui ne savent pas, qui ne réfléchissent pas[11]. »
[11] Edmond Lepelletier : Paul Verlaine, sa vie, son œuvre, p. 387 (Éditions du Mercure de France).
Pourtant il lisait aussi, avec plaisir, les œuvres de sainte Térèse, non pour y chercher des motifs de croire, mais parce que le talent merveilleux manifesté par la réformatrice du Carmel, dans le Chemin de la perfection et les Châteaux de l’Ame, lui agréait. Ils sont, d’ailleurs, assez nombreux les incroyants qui cherchent des jouissances d’ordre littéraire ou psychologique dans les livres de dévotion. Il y a, par exemple, Sainte-Beuve, qui s’intitulait, aux dîners gras du vendredi qu’il présidait chez Magny : « évêque du diocèse des athées » et qui, néanmoins, se déclarait charmé par la lecture assidue de l’Imitation. Moi-même, je me souviens qu’à une époque où je combattais farouchement l’Église, la Douloureuse Passion de la sœur Catherine Emmerich me tomba sous la main. Je m’en délectai, mais comme j’aurais fait d’un conte de fées.
Ce ne fut pas non plus dans le mariage que Verlaine trouva des exemples de piété. Mlle Mathilde Mauté, qu’il épousa en août 1870, ne pratiquait pas. La suite des événements montra, au surplus, qu’elle n’était nullement catholique, puisqu’elle divorça pour se remarier dès que les rêveries antisociales du Juif Naquet eurent passé dans la loi.
Cette union mal assortie fut l’origine de tous les malheurs du poète. Quand il eut perdu sa place d’employé à l’Hôtel-de-Ville, après la Commune, il vint habiter chez ses beaux-parents avec sa femme et son petit garçon. Mme Verlaine était une personne très positive et très amie du pot-au-feu, ce qui est, du reste, louable. Mais elle n’a jamais compris le caractère du grand enfant — très facile à mener si elle avait su le prendre — qu’était son mari. Les inégalités d’humeur de celui-ci et, il faut bien le dire, ses équipées bachiques, en compagnie d’autres écrivains, la courroucèrent. Des querelles éclataient à chaque instant, aggravées de longues bouderies. Il faut retenir aussi que la jeune femme était poussée sournoisement à la discorde par son père, qui ne pardonnait pas à Verlaine de montrer plus de penchant à chevaucher Pégase qu’à s’acagnarder sur un rond-de-cuir. Ce M. Mauté était un notaire villageois en retraite, un de ces Prudhommes papelards et venimeux, à lunettes montées sur or, à faux-cols trop empesés, dont maints capitalistes — toujours prêts à se duper les uns les autres, sous couleur de contrats et de licitations — vénèrent la fourberie onctueuse.
Le ménage allait donc fort mal quand survint ce voyou lyrique de Rimbaud, poète précoce, d’un talent extraordinaire, mais d’une perversité diabolique, qui prit un ascendant total sur Verlaine. Sa grossièreté, le mépris qu’il témoignait pour les plus simples convenances, les orgies où il entraînait son hôte mirent Mme Verlaine hors d’elle. Elle exigea son expulsion de la maison familiale. Verlaine refusa et même, il prit la fuite en société de son mauvais génie, tandis que sa femme introduisait une demande en séparation.
Les deux amis menèrent à Londres, dans les Ardennes, en Belgique, une existence picaresque qui prit fin à Bruxelles, quand Verlaine n’eut plus le sou. Alors Rimbaud, que l’intérêt seul avait retenu auprès de lui, déclara qu’il allait le quitter. Verlaine, après maintes supplications pour le retenir, entra en fureur. Il avait, du reste, bu avec excès depuis deux jours. Il tira un revolver de sa poche, fit feu sur Rimbaud qu’il blessa très légèrement au poignet. Confirmé dans son projet de rupture, Rimbaud, dès le lendemain, se dirigea vers la gare du Midi pour retourner dans sa ville natale, Charleville. Verlaine le suivait en gesticulant et en vociférant. Arrivés place Rouppe, Rimbaud, effrayé par ses menaces, se réfugia auprès d’un agent de police, montra sa blessure et fit arrêter Verlaine…
Une condamnation à deux ans de prison s’ensuivit. Le poète fut incarcéré dans une cellule de la maison de détention de Mons.
Tels furent les événements d’où résulta Sagesse[12].
III
Verlaine est seul dans sa cellule. Quatre murailles blanchies à la chaux, une fenêtre grillée qui n’ouvre que sur le ciel, une couchette dure, une table étroite, un escabeau, une cruche de grès.
Le grand silence de la prison l’enveloppe, à peine interrompu par le bruit monotone des pas d’une sentinelle au dehors et par le claquement du guichet qu’un gardien tire, deux fois dans la journée, pour lui tendre des repas sommaires.
C’est là que pendant vingt-quatre mois il lui faudra vivre en tête à tête avec sa conscience.
Le passage brusque d’une existence désordonnée et tapageuse à une vie claustrale l’ahurit d’abord : son esprit roule et tangue parmi des rêves incohérents, oscille des illusions bariolées d’hier à la réalité grise et rude d’aujourd’hui. Puis son âme se rassied un peu. Il écoute s’apaiser en lui les rumeurs de la tempête qui l’a jeté, tout fiévreux, sur cette morne plage. Les fumées de l’alcool se dissipent, emportant, avec elles, l’image du funeste compagnon d’aventure qui l’a trahi. D’autres figures la remplacent : sa femme, son enfant.
Alors le regret du foyer perdu, le remords de s’être aliéné celle qui l’aimait, malgré les malentendus et les querelles, lui déchirent le cœur. Il se demande comment il a pu gâcher, fouler aux pieds les joies paisibles qu’il s’était promises au temps des fiançailles. Des vers écrits pour la petite épouse chantent avec mélancolie dans sa mémoire :
Et encore :
Maintenant les cris d’orfraie de la chicane remplacent le chant des rossignols. La petite épouse, pleine de rancune, décoche du papier timbré à l’époux dans le malheur.
Quoi donc, tout est-il fini entre eux ? Quand il sortira de cette geôle, il n’aura même pas la consolation de se réfugier vers des lèvres qui pardonneront ! Sa femme, il ne la retrouvera plus et peut-être qu’un autre la lui aura prise ! Et son fils, qu’il n’a vu qu’au berceau, on le détournera de lui !
Cette pensée le torture. Il piétine éperdûment le pavé de sa cellule ; il lance autour de lui des regards effarés. Qui lui apportera une parole de consolation ? Qui fera le geste de pardon ? Personne, — il est seul.
A quoi lui servent maintenant les « convictions philosophiques » dont son ami Lepelletier nous rapporte, en des termes d’une si inconsciente drôlerie, l’empire sur son intelligence ? Le sophiste teuton, qui lui servit une lourde panade de force et de matière, va-t-il lui fournir une aide dans sa détresse ?
Que non pas. Ces paradoxes arrogants, ces négations hâtives lui semblent, à cette heure, ce qu’ils sont en effet : les très poussiéreuses balayures de l’orgueil. La science humaine, la raison humaine, la tendresse humaine lui font faillite. Il est seul… Il est tout seul !…
Tout seul, non : au-dessus de la table, un Crucifix, surmontant une lithographie du Sacré Cœur, ouvre ses bras miséricordieux. Celui qui est venu pour tous les égarés l’attendait là depuis l’éternité. Il offre au poète le brasier d’amour qui consumera ses fautes ; il lui montre la plaie de son côté d’où ruisselle le rachat du monde ; il lui chuchote — à voix si basse : — Mon enfant, c’est à cause de tes péchés que je saigne sur cette croix. Blottis-toi dans ma blessure et je te rendrai doux et humble de cœur car je suis celui-là qui ne change jamais !…
Verlaine n’entend d’abord point la parole rédemptrice. Ses yeux à peine fixés sur le gibet de gloire se détournent aussitôt. Il n’a pas encore assez souffert pour mériter le plein repentir. L’obsession le poursuit du procès engagé par sa femme. Il implore une réconciliation ; il écrit des lettres suppliantes qui restent sans réponses. Il agonise d’incertitudes et d’angoisses. Mais il n’est pas assez arraché de tout pour sentir que Dieu seul recueillera le débauché, le gibier de prison vomi par la société.
Et des jours coulent…
Un matin, le directeur de la prison entre dans la cellule et, après quelques phrases d’encouragement, lui remet le jugement du tribunal de la Seine qui prononce la séparation au profit de sa femme et qui confie à celle-ci la garde de l’enfant.
Bien qu’il eût dû prévoir ce dénouement, Verlaine fut foudroyé. Et alors Jésus se manifesta.
Mais laissons parler le poète.
« Je tombai en larmes sur mon pauvre lit. Une poignée de main et une tape sur l’épaule du directeur me rendirent un peu de courage — et, une heure ou deux après cette scène, ne voilà-t-il pas que je me pris à dire à mon gardien de prier monsieur l’Aumônier de venir me parler.
« Celui-ci vint et je lui demandai un catéchisme. Il me donna aussitôt celui de persévérance de Monseigneur Gaume… »
Verlaine n’y trouva pas beaucoup de réconfort quoique l’aumônier corroborât ses lectures « des meilleurs et des plus cordiaux commentaires ». Ah ! c’est que Jésus voulait agir sur lui sans l’intermédiaire d’aucun livre.
Il reprend : « Dans la situation d’esprit où je me trouvais, le désespoir de n’être pas libre et la honte de me trouver là déterminèrent, un certain petit matin de juin, — après une nuit douce-amère passée à méditer sur la Présence réelle et la multiplicité sans nombre des hosties figurée au Saint Évangile par la multiplication des pains et des poissons — tout cela, dis-je, détermina en moi une étrange révolution… Je ne sais Quoi ou Qui me souleva soudain, me jeta hors de mon lit, sans que je pusse prendre le temps de m’habiller et me prosterna en larmes, en sanglots, au pied du Crucifix et de l’image du Sacré Cœur — cette image évocatrice de la plus sublime dévotion de l’Église catholique aux temps modernes.
« L’heure seule du lever, deux heures au moins après ce véritable petit ou grand miracle moral, me fit me relever et je vaquai, selon le règlement, au soin de mon ménage (faire mon lit, balayer la chambre) lorsque le gardien de jour entra, qui m’adressa la phrase traditionnelle. — Tout va bien ?
« Je lui répondis aussitôt : — Dites à monsieur l’Aumônier de venir.
« Celui-ci entrait dans ma cellule quelques minutes après ; je lui fis part de ma conversion.
« C’en était une, sérieusement. Je croyais, je voyais, il me semblait que je savais : j’étais illuminé. Je fusse allé au martyre pour de bon — et j’avais d’immenses repentirs évidemment proportionnés à la grandeur de l’Offensé…
« L’Aumônier, un homme d’expérience, me calma, après m’avoir félicité de la grâce reçue. Puis comme, dans mon ardeur probablement indiscrète et imprudente de néophyte, hier encore tout mécréance et tout péché, j’implorais de me confesser sur-le-champ, dans ma crainte de mourir impénitent, disais-je, il me répliqua, en souriant un peu : — N’ayez peur. Vous n’êtes déjà plus impénitent, c’est moi qui vous l’assure. Quant à l’absolution, veuillez attendre encore quelques jours. Dieu est patient et il saura bien vous faire encore un petit crédit, lui qui attend son dû depuis pas mal de temps déjà, n’est-ce pas ?…[13] »
[13] Paul Verlaine : Mes Prisons, pages 428 et suivantes (Édition Messein).
Fort sagement, l’aumônier jugeait à propos de laisser le repentir imbiber, d’une façon encore plus profonde, l’âme du pauvre pécheur.
Alors, dans la solitude et le silence — ces adjuvants incomparables du Paraclet — les larmes revinrent — un fleuve de larmes qui balaya, emporta les pitoyables arguties de la science athée, les habitudes d’intempérance et de luxure, la haine et la colère, et qui fit place nette dans ce cœur où le Bon Maître allait pouvoir descendre.
Verlaine éprouva combien la douleur est efficace pour modeler l’âme en forme de ciboire où rayonnera bientôt l’Eucharistie. Les glaces qui lui enveloppaient le cœur fondirent. Il connut ce printemps de la Grâce où les prières fleurissent comme des perce-neige, où le rosier, chargé des roses rouges de la contrition, vous fait sentir ses épines qui blessent et qui versent du baume tout à la fois. Son âme monta vers le Sacré Cœur comme une alouette vers le soleil d’un beau jour d’avril.
La confession générale eut lieu, puis la communion. Dans ses écrits en prose, Verlaine n’a guère donné de détails sur ses dispositions quand il reçut les Sacrements. Mais nous pouvons être assurés que l’effet produit fut intégral, car nous en trouvons l’admirable écho dans les vers de Sagesse.
La sincérité du poète n’est pas moins évidente. Pour preuve, deux lettres écrites, peu après, à son ami Lepelletier et publiées par celui-ci dans le livre mentionné plus haut. J’en citerai les passages essentiels.
« … Tout ce que je puis te dire, c’est que j’éprouve en grand, en immense, ce qu’on ressent quand, les premières difficultés surmontées, on perçoit une science, un art, une langue nouvelle et aussi ce sentiment inouï d’avoir échappé à un grand danger… Si l’on te demande de mes nouvelles, dis que je me suis absolument converti à la religion catholique, après mûres réflexions, en pleine possession de ma liberté morale et de mon bon sens. Oh ! cela tu peux bien le dire si l’on t’interroge… Je vois à présent ce que c’est que le vrai courage. Le stoïcisme est une sottise douloureuse, une Lapalissade. J’ai mieux : ce mieux, je te le souhaite, mon ami… »
Quelques semaines plus tard, il écrivait encore en envoyant à M. Lepelletier les premiers vers de Sagesse : « C’est absolument senti, je t’assure. Il faut avoir passé par tout ce que je viens de souffrir depuis trois ans, humiliations, dédains, insultes, pour sentir tout ce qu’il y a d’admirablement consolant, de raisonnable, de logique dans cette religion si terrible et si douce. Oh ! terrible, oui ! Mais l’homme est si mauvais, si vraiment déchu et puni par sa seule naissance. Et je ne parle pas des preuves historiques, scientifiques et autres qui sont aveuglantes quand on a le bonheur d’être retiré de cette société abominable, pourrie, vieille, sotte, orgueilleuse, damnée !… Si tu savais comme je suis détaché de tout, hormis de la prière et de la méditation ! »
M. Lepelletier, très loyalement, donne ces lettres si probantes. Mais comme, pour sa part, il en est resté à Büchner, il essaye d’expliquer par des considérations rationalistes le retour de Verlaine à la foi. Et alors il nous propose notre vieille connaissance, l’auto-suggestion : Verlaine s’est hypnotisé devant l’image du Sacré Cœur et tout le reste s’en est suivi. Vous voyez comme c’est simple ! En compulsant son livre, documenté, perspicace au point de vue humain, plein d’affection et d’admiration pour le poète, mais d’une absurdité renversante dès qu’il touche à la religion, je me répétais ce que je vérifie toujours davantage à mesure que je poursuis mes études sur l’action du Surnaturel dans les âmes : la Foi est une grâce qui nous opère de la cécité.
Ah ! si Sagesse n’était que le produit des hallucinations d’un cerveau surchauffé par l’isolement, pensez-vous que les jeunes mécréants qui firent le succès de ces vers auraient été non seulement ravis par les mérites littéraires du recueil, mais touchés jusqu’au fond du cœur par l’accent si sincère des joies et des tristesses qu’il raconte ? Croyez-vous que M. Jules Lemaître — qui ne passe point pour un emballé — en aurait écrit ceci : « Ces dialogues avec Dieu sont comparables — je le dis sérieusement — à ceux du saint auteur de l’Imitation. A mon avis, c’est peut-être la première fois que la poésie française a véritablement exprimé l’amour de Dieu. »
Examinons donc Sagesse à la lumière de la Mystique.
IV
Donc, quand Notre-Seigneur eut renouvelé l’âme de Verlaine par les pleurs du repentir et qu’il lui eut accordé le bienfait des Sacrements, le poète, comme il est dit dans la lettre ci-dessus, se mit à étudier sa religion. Le bon aumônier lui prêta des livres et, croyant par le cœur, il le devint également par la raison.
Mais il ne fit pas que s’instruire. Peu à peu, à mesure qu’il acceptait son retranchement du monde ainsi qu’une juste et nécessaire expiation de ses péchés, il se sentit pressé d’employer le don merveilleux de poésie que la Providence avait mis en lui, à célébrer les joies, les souffrances et les ravissements du néophyte qui progresse dans la voie étroite. Les vers constituaient, d’une façon si exclusive, son langage naturel que, lorsqu’il a tenté, par la suite, de décrire en prose quelques-uns de ses états d’âme dans sa prison, il n’a produit que des phrases gauches, encombrées de lourdes parenthèses, et d’une syntaxe débile. Du reste, chez Verlaine, le prosateur fut toujours très inférieur au poète. C’est un fait reconnu par tous ceux qui l’admirent : poète il était, et rien que poète.
Or, avant sa conversion, ses strophes charriaient bien des limons, tourbillonnaient parmi des bas-fonds suspects. Catholique, elles se purifient et prennent un cours régulier. Elles forment une rivière paisible qui reflète le grand ciel salubre et le soleil ineffable de la Grâce. Des églantines étoilent les rives, des champs de violettes et de muguet les parfument. Des croix jalonnent le parcours avec des chapelles, élancées dans l’air tiède, où les cloches d’airain de la contrition martellent les psaumes de la Pénitence, où les cloches d’or de l’amour de Dieu égrènent des alleluia.
C’est la vie purgative où l’âme, aidée par la Vierge des Sept Douleurs, se dépouille de ses orgueils et de ses sensualités. C’est la vie illuminative où l’Étoile du Matin lui verse les clartés les plus argentines de la Grâce vivifiante. C’est, parfois, un peu de la Vie unitive où la Rose Mystique épanouit sa corolle couleur d’arc-en-ciel.
Et comme Verlaine a senti que Notre-Dame lui était la dispensatrice des faveurs de l’Amour divin ! Comme il a eu raison de placer sa statue au centre de l’œuvre ! Comme il a tendrement célébré les munificences de la Reine sans tache ! Écoutez :
Ah ! oui, cent mille fois oui, c’est toi qui nous es la grande Auxiliatrice, Vierge très pure ! Ils le savent bien ceux qui, servant l’Église militante, saisirent entre leurs doigts un pan de ton manteau radieux afin de ne pas buter sur les rocailles du chemin difficile qui monte en Paradis !…
Excusez cette incidente, lecteurs ; ce n’est pas de ma faute : lorsque le nom de la Toute Belle vient sous ma plume, je ne puis me contenir. Il faut que je laisse tout pour lui répéter : — Ma Mère, je vous aime !…
Ainsi, Sagesse, placé sous la protection de la Vierge, nous décrit tour à tour les épreuves et les consolations départies à l’âme contrite, les caresses que lui prodigue la Grâce illuminante et les ardeurs qui manifestent son ascension vers Dieu.
Le poème s’ouvre par une magnifique allégorie. On dirait une image de missel, nuancée de pourpre et d’or comme un crépuscule. Le chevalier Malheur se dresse tandis que tonnent les fanfares qui saluent le Saint-Graal. La visière de son casque, qu’ombragent des plumes noires et feu, est levée et son regard sévère darde sur le poète. Il lui atteste, « d’une voix dure », la loi de douleur qui régit l’univers. Ensuite il brandit sa lance, lui perce le cœur, et son doigt ganté de fer entre dans la blessure :
V
La solitude est le plus grand des bienfaits en cette période de début dans la vie spirituelle qui se marque par l’examen de conscience et par le bon propos pour la réforme de soi-même. Qu’elle serait néfaste, au contraire, si le Surnaturel ne l’habitait, si la rentrée du converti dans le Vrai n’était qu’un jeu de son imagination, une velléité religieuse soumise aux caprices de son tempérament et aux péripéties du hasard. Bien vite il se rebuterait. Ensuite il passerait le temps à se surexciter au souvenir de ses caravanes à travers la débauche. Puis il s’irriterait contre le châtiment qui l’a frappé. Il se chercherait des excuses. Il se dirait qu’après tout, la société ne valant pas grand’chose, son seul tort fut de ne pas garder les apparences. Il passerait par des alternatives d’amour-propre froissé, de rancune, d’animosité contre les auteurs de sa disgrâce. Il se poserait en surhomme que l’éminence de ses facultés place en dehors des lois de la morale. A d’autres moments il se dévorerait d’ennui : une lourde tristesse, où il ne verrait pas d’issue, pèserait sur lui comme une nuée de canicule. Enfin, peut-être, s’aveuglant tout à fait sur ses torts, exagérant ses griefs, il formerait des projets de vengeance pour le jour de sa libération.
Mais quand Jésus tient compagnie au pécheur repentant, comme la cellule pénitentielle lui devient suave ! Il s’y dessine une frise lumineuse de bonnes pensées et de prières. Son âme apprend qu’en ce lieu morne, elle a conquis la vraie liberté. Car, quand elle le veut, elle s’évade vers le ciel en chantant quelque cantique pareil à celui que saint Jean de la Croix mit en tête de sa Montée du Carmel, — ce livre que certains trouvent presque inintelligible et qui m’a toujours semblé si limpide et si profond :
Ainsi de Verlaine en sa prison, soit qu’il recense le passé pour détester ses égarements, soit qu’il cultive les germes des vertus déposés en lui par la confession et l’Eucharistie, soit que ses concupiscences s’étant tues, il s’entretienne avec Dieu.
Il voit alors, dans une incomparable clarté, les abîmes où il courait, les fanges où il se prélassait et il note combien toute sagesse humaine fut impuissante à le retenir :
Le repentir, le châtiment accepté, la prière l’ont racheté. Mais, comme il arrive toujours en cette phase de la vie purgative, l’Esprit du monde s’affaire à lui souffler la révolte et des conseils d’ingratitude envers Dieu. Il note ces insinuations en des vers d’un relief merveilleux, puis, enlaçant le pied de la Croix, il répond :
Puis il analyse son état d’âme avant la captivité. Il dénonce l’immense orgueil du poète, cet orgueil qui le précipita dans la fosse où grouillent et grincent tous les vices. Il lui oppose la quiétude dont le favorise Notre-Seigneur depuis qu’il a mérité, par l’oraison confiante, la grâce d’humilité :
Mais le Mauvais ne rend pas les armes si facilement : ce pénitent qui lui échappe, il veut le reconquérir. A cette heure douteuse du crépuscule où nos sentiments se teintent de mélancolie, où l’esprit fatigué de sa tâche du jour se tient moins en garde contre les assauts des passions, il étale, devant le reclus, des tableaux d’une précision traîtresse et d’un charme redoutable… Le prisonnier répond :
Car l’Ange gardien est là qui lui rappelle qu’il n’y a qu’un moyen de dissiper le prestige :
Mais le monde dégage de tels miasmes autour de la prison ! Ah ! si, du moins une fois libéré, il pouvait échapper à son siècle boueux. S’il pouvait remonter vers les temps de foi naïve et robuste ! Et voici l’admirable sonnet si justement célèbre :
Vaincu quant à la sensualité, le Malin cherche alors à lui insuffler des pensées de découragement :
C’est la nuit des sens, point culminant de la vie purgative. Mais bientôt une grâce d’allégresse lui est envoyée et il s’écrie :
Or voici qu’après des semaines passées à dompter la nature, à réduire en poudre « le vieil homme », voici qu’une aube inconnue commence à dorer l’horizon de son âme. Parce qu’il se rendit humble, parce qu’il s’est tenu éveillé quand Notre-Seigneur souffrait pour lui à Gethsémani, Verlaine gravit un degré de plus de l’échelle qui monte au Sacré Cœur : il parvient au seuil radieux de la vie illuminative. Son oraison n’est plus seulement de pénitence. Elle devient l’acte d’offrande, le don de tout son être à Dieu ; elle devient aussi l’acte de désir qui réclame, en retour de ce joyeux holocauste, les félicités de l’amour divin. Il aime son Sauveur, il l’aime enfin dans l’entier détachement des choses de la terre et il veut être aimé plus encore qu’il n’aime. Et il est tellement éperdu de gratitude qu’il se consume, comme un cierge bénit, devant le bon Maître. Rien n’est plus beau, plus fervent, dans toute la littérature religieuse, que les cris qui témoignent de son ravissement :
Prenez-moi, je vous donne tout : voici ma chair, voici mon sang purifiés par votre chair, par votre sang. Voici mon front « pour l’escabeau de vos pieds adorables ». Voici mes mains « pour les charbons ardents et l’encens rare ». Voici mon cœur « pour palpiter aux ronces du Calvaire ». Voici ma voix « pour les reproches de la Pénitence ». Voici mes yeux « pour être éteints aux pleurs de la prière ». Tout cela, c’est bien peu de chose, ô mon Dieu, mais ce peu que vous sanctifiez, je vous le donne sans en rien retenir !…
Ah ! que de pauvres gens, au cœur glacé, ne peuvent comprendre cette sublime effusion du pécheur pardonné vers son Dieu. Pourtant, s’ils savaient !…
S’ils savaient que la douleur et le repentir, haïs, poursuivis d’imprécations et de quolibets par le monde, valent à qui les offre au Crucifix des voluptés auprès de quoi toutes les liesses de la terre ne sont qu’épluchures pour les pourceaux.
Mais ils ne veulent pas savoir.
— Mangez les fruits de cet arbre, leur dit le démon, plutôt que l’hostie, et vous deviendrez semblables à des dieux. Ils se précipitent, il se bousculent et se meurtrissent les uns les autres pour cueillir plus vite ces pommes vermeilles dont le désir sèche leurs lèvres et crispe leurs doigts.
Ils cueillent ; ils mangent — et voici que l’illusion s’évapore aussitôt.
Tout barbouillés du jus noir des fruits de perdition, le palais en feu, le cœur plein d’ordures, ils baissent tristement la tête et ils se disent : — Quoi, ce n’était que cela ? Pourquoi ces pommes, si belles à convoiter, nous laissent-elles dans la bouche le goût de la mort ?
Alors quelques-uns — bien peu ! — se tournent vers Jésus qui leur dit : — Si tu sèmes dans la douleur, par ma grâce, tu récolteras dans l’allégresse. Accepte la Croix, porte-la joyeusement à ma suite, et je t’abreuverai à la source vivifiante de mon Cœur, et plus tu t’oublieras toi-même pour te donner à moi, avec tes sens, tes sentiments et ton intelligence, plus je mettrai dans ta bouche l’avant-goût du Paradis.
Le lépreux, de corps ou d’âme, entend cette parole ; le Larron des grands chemins entend cette parole ; Madeleine, la courtisane, entend cette parole ; Nathanaël le sceptique, entend cette parole…
Mais divers bourgeois qui veulent « être de leur temps » n’entendent pas cette parole. Leur cœur, pétrifié d’or, leur cœur imbibé de luxure, ils le mettent, sous quatre verrous et six serrures de sûreté, dans un coffre de granit. Puis ils s’en vont gesticuler et brailler à la Bourse ou faire les pachas dans les maisons chaudes. Lorsqu’ils rentrent, ils ouvrent le coffre et ils n’y trouvent plus qu’un puant amas de pourriture. Alors les uns, pleins de désespoir, vont se pendre à l’arbre qui ombrage le Champ du Potier. Le démon prend leur âme et en fait des fagots pour entretenir les fournaises de la Géhenne. Les autres blasphèment Notre-Seigneur et persécutent son Église. Mais ils ne sont pas heureux car le Diable ne cesse de leur darder aux reins sa fourche ardente.