VI
Maintenant que Verlaine a fait à Dieu le don total de lui-même, il reçoit une grâce encore plus élevée. Parce que son âme s’est purifiée et pacifiée, parce que la voici nette et fleurie d’oraisons, Notre-Seigneur daigne s’y plaire. N’a-t-il pas dit en effet : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole et mon Père l’aimera et nous viendrons en lui et nous ferons en lui notre demeure. »
Bonté incomparable de Dieu : non seulement il daigne fortifier dans ses résolutions droites le néophyte, mais il vient résider au centre de l’âme qui s’offre à Lui comme un tabernacle. Il s’y attarde, lui faisant sentir son amour par des ondes de lumière qui la pénètrent, sans violence, jusqu’en ses profondeurs les plus intimes. Lorsque cette surabondance de délices risque de l’épuiser — notre pauvre nature ne pouvant supporter qu’une somme limitée de jouissances surnaturelles — Il ne l’abandonne pas ; mais il modère l’éclat de ses faveurs et il se retire un peu — pas bien loin — pour que l’âme le rappelle. On éprouve alors le sentiment — presque la sensation — de la présence de Dieu autour de soi. Impression mystérieuse et qu’il est difficile de définir. C’est à peu près comme si, se trouvant dans une chambre obscure, on sentait qu’il y a quelqu’un, qu’on ne voit pas, près de soi. De cette présence silencieuse émane une sorte de fluide qui éveille dans le cœur une joie confiante et paisible. On se sent aimé, protégé, plein de zèle pour la vertu… Mais ces mots ne peuvent rendre que d’une façon grossière cet enveloppement, cet enrichissement de l’être — corps et âme — par la Grâce. Ils sont trop matériels pour exprimer avec exactitude un phénomène d’ordre tout spirituel. Toutefois ils en donnent une idée lointaine et affaiblie.
Ensuite, Dieu s’éloigne encore pour que l’âme comprenne à quel point elle serait veuve s’il la délaissait complètement.
Et en effet l’âme s’étonne et s’afflige ; elle craint d’avoir cessé d’être digne que son Seigneur la possède. Alors, planant au-dessus d’elle, le Bon Maître lui remémore ce qu’il a souffert pour la conquérir, et combien il a le droit d’en être aimé toujours davantage :
A ces mots, l’âme qui, sans ce rappel du divin sacrifice, se serait peut-être enorgueillie de la faveur sans prix qu’elle vient de recevoir, la considérant comme un salaire de ses mérites, s’humilie, se fond dans la conscience de son néant. Elle se rend compte que si fort qu’elle aime Dieu, elle ne l’aimera jamais assez. Très humble, elle murmure :
Mais la voix, doucement impérieuse :
A cette manifestation adorable de la tendresse divine qui se montre accessible, l’âme, éperdue de reconnaissance, ne peut croire à son bonheur. Elle recule, se trouvant trop tiède au regard de cette vive flamme qui la sollicite :
Il faut m’aimer, insiste la voix :
Alors l’âme, tremblante : — Je le veux bien, Seigneur, mais je crains, je ne sais comment m’y prendre, enseignez-moi, dites-moi si je puis nourrir l’espoir de retrouver
— Certes, tu peux y arriver, continue la voix ; pour cela, soumets-toi à mon Église en toute enfantine obéissance ; par elle, parle-moi, avec toujours plus de foi, toujours plus d’espérance et plus de désir de m’aimer davantage. Fais abnégation de toi-même pour ne connaître que ma Passion et ma douceur.
L’âme alors, ivre d’amour, s’envole, aspirée par son Dieu. Après l’avoir lavée de ses souillures, Il est descendu jusqu’à elle. Il a fait sa demeure en elle pour l’illuminer. Maintenant, Il l’attire, la fait peu à peu monter jusqu’à Lui et la précipite au fond du brasier dévorant de son Amour.
Et c’est l’apogée du poème de Sagesse…
Telle est la substance de ces merveilleux colloques avec Dieu, si brûlants qu’on n’en trouve l’analogue que chez sainte Térèse. J’ai tâché d’en résumer la signification mais, à tous les vers, il faudrait une glose admirative tant ils débordent de foi lucide, de ravissements et d’extase.
Et il faut bien qu’ils soient d’une éloquence irrésistible puisque même des ennemis de Dieu en sentirent le rayonnement dans leurs ténèbres. Et il faut bien qu’il y ait là autre chose que de l’art, puisque les amoureux de Jésus ne peuvent les relire sans courir au Saint-Sacrement de l’autel pour lui vouer un surcroît d’amour et de fidélité…
VII
Voici donc que, par le bienfait de l’Amour divin, Verlaine a conquis une âme d’enfant sage. Il est doux, il est patient, il est humble. Lorsque sa pensée va vers celle qui fut sa compagne, il ne sent plus ni colère ni rancune. Il veut espérer qu’elle lui pardonnera ses torts si durement expiés et il lui adresse des suppliques pour qu’elle s’apaise à son tour et consente à mener avec lui une existence désormais chrétienne :
Hélas, c’est en vain qu’il l’implora ; la petite bourgeoise, tout effarée déjà d’avoir vécu quelques mois avec ce hors-la-loi pharisienne : un poète, sentit mille répulsions se hérisser en elle à la seule idée de renouer avec un « repris de justice ».
Croyante, elle aurait compris — et au besoin son confesseur le lui aurait suggéré — que son devoir était d’accueillir, de consoler, de relever le pécheur repentant. Elle l’aurait aidé à se tenir en garde contre les rechutes. Avec une âme aussi foncièrement ingénue que celle de Verlaine, la tâche était, sans doute, aisée. Et, en tout cas, il eût été conforme à l’Évangile de l’entreprendre.
Mais, farcie de morale notariée, elle se récria, en invoquant « les convenances », et elle se déroba. Que Dieu lui pardonne sa sécheresse d’âme. Mais il n’est pas téméraire d’avancer qu’elle est en partie responsable du désastre où sombra par la suite son seul époux devant Dieu…
L’art de Verlaine bénéficia grandement de sa pénitence. Non seulement il conserva le don de rendre les nuances les plus délicates du sentiment, comme dans les poèmes des Fêtes galantes et de la Bonne Chanson, mais il prit plus de simplicité et plus de profondeur à la fois. L’Eucharistie a doué le poète d’yeux nouveaux pour contempler la nature. Il en résulte que quelques mots très ordinaires, quelques lignes à peine appuyées, quelques teintes d’aquarelle lui suffisent pour évoquer un paysage, pour en donner la sensation totale et pour le spiritualiser.
Voyez, par exemple, le merveilleux petit poème où, accoudé à la fenêtre de sa prison, par un beau jour d’été, il regarde un platane agiter faiblement son feuillage où niche une fauvette :
Puis aussitôt, faisant un retour sur lui-même :
Ce n’est presque rien ces quatre strophes ; et pourtant elles résument tout un état d’âme. Et elles exhalent comme un parfum de buis amer et de lys entreclos. Et elles montrent la paix d’un cœur qui apprit de Jésus les douceurs de la souffrance acceptée pour l’amour de Lui…
Enfin les jours de prison s’achèvent. La porte s’ouvre. La liberté, chèrement achetée, déploie ses ailes. La nature se met en fête pour saluer le pénitent qui sort, plein de bonnes résolutions. Et Sagesse se termine sur un magnifique poème, d’un rythme bondissant, où les vers flambent comme des coquelicots au soleil :
Qu’il est superbe ce couronnement de l’œuvre où le poète affirme que la Terre fut créée pour produire les Saintes Espèces…
VIII
Une légende — qui commence tout de même à disparaître — veut que Verlaine soit allé, sans transition, des exercices de la vie chrétienne dans sa cellule aux ribotes dans les estaminets. Or, ainsi que l’a démontré M. Edmond Lepelletier, rien n’est moins exact.
Certains s’en sont pourtant autorisés pour étayer cette thèse que la conversion du poète fut le produit d’un sursaut d’imagination dû à l’isolement, et que l’illusion religieuse où il avait vécu entre quatre murs se dissipa dès qu’il reprit contact avec la vie extérieure.
Si l’on leur objecte les vers catholiques composés et publiés depuis sa libération, ils répondent qu’il n’y a là que de l’application à poursuivre une veine où Sagesse prouvait de la supériorité.
Mais d’abord, on leur fera remarquer que nulle maîtrise d’ordre purement littéraire n’aurait suffi à conférer aux plus beaux poèmes d’Amour, de Bonheur et de Liturgies intimes cet accent d’espérance et de foi qui prouve une âme éprise de son Dieu. Un esthète incrédule ne peut pas sentir à quel point l’Esprit de vérité vivifie ces vers. Seul, un catholique, les comparant à des œuvres païennes habillées de christianisme, telles que la Conscience de Hugo ou le Faust de Goethe, saura faire la différence entre ces morceaux de rhétorique et les effusions du pauvre Lélian visité par la Grâce. On admirera peut-être les premiers comme d’élégantes porcelaines ou des marbres adroitement sculptés, mais on restera froid. Au contraire, Verlaine, égal à ces rhéteurs en tant qu’artiste, l’emporte sur eux de toute l’inspiration surnaturelle qui dicta ses aveux et ses prières — et il nous remue le cœur. D’autre part, s’il y avait eu chez Verlaine la préoccupation d’exploiter une manière inaugurée par lui dans Sagesse, il faut avouer que le calcul eût été fort maladroit. Car, comme je l’ai dit, rien ne fut plus complet que l’insuccès du volume, à son apparition chez Palmé en 1881. Les Parnassiens, s’ils le lurent, s’empressèrent de l’enterrer dans la cave la plus secrète de leur domicile. La presse, pour lors occupée de quelques rimeurs dont il n’a plus jamais été parlé depuis les cinq premières minutes qui suivirent leurs obsèques, garda un silence compact. Ce n’est que six ans plus tard que les symbolistes tirèrent Sagesse des catacombes et firent le succès du recueil. Or, à cette époque, Amour était écrit, malgré le fiasco de Sagesse et parce que Verlaine demeurait — tout au moins de désir — attaché à Jésus.
Voyons maintenant de quelle façon il s’y prit pour persévérer dans la Voie unique, tout en gagnant sa vie.
Après quelques semaines passées à la campagne auprès de son admirable mère, il trouva une place de professeur de français dans un collège d’Angleterre où il resta dix-huit mois « apaisé, laborieux, régulier », dit son biographe. Mais la nostalgie le prit. Muni du certificat le plus élogieux, il revint en France. On l’accepta comme professeur de littérature, d’histoire et de géographie au collège ecclésiastique Notre-Dame à Rethel. Là il réussit également fort bien. On apprécia la façon grave dont il faisait sa classe, son assiduité, sa ferveur sans ostentation aux offices. Ses collègues, prêtres excellents, le prirent en amitié. Et il faut bien admettre qu’il laissa des souvenirs irréprochables dans la maison, puisque « en 1897, les anciens du collège Notre-Dame organisèrent en l’honneur de leur illustre professeur un banquet. Sur le menu, on voyait le buste du poète que la renommée entourait avec la ville de Rethel et son collège »[14].
[14] Edmond Lepelletier, Paul Verlaine, p. 414.
Mais Verlaine se lassa de l’enseignement. Il lui vint la singulière idée d’employer les débris de sa fortune à acheter de la terre qu’il cultiverait en compagnie d’un de ses élèves, Lucien Létinois, qu’il avait pris en affection. La tentative ne réussit pas — comme on le pense. Ruiné, Verlaine revint à Paris avec ce fils de sa pensée et de son cœur. Il y donna des leçons. La pratique chrétienne persistait car Létinois était fort pieux et Verlaine réchauffait sa foi au contact de cette ferveur juvénile.
Mais Létinois mourut, emporté en trois jours par la typhoïde. Le chagrin du poète fut immense. On en trouve l’écho dans d’admirables vers de son recueil : Amour. Et quelle humilité, quelle résignation poignante émanent de ces strophes où la souffrance chrétiennement acceptée scintille comme une étoile vue à travers des larmes :
Verlaine, resté seul, tenta de rentrer dans l’Administration. Toutes ses démarches échouèrent. Il n’était évidemment pas plus fait pour la vie de bureau qu’un sycomore pour porter des châtaignes. Il espérait seulement trouver là des ressources modiques mais assurées qui lui permettraient de versifier sans être talonné par le terrible souci du pain quotidien. D’autres tentatives auprès de catholiques notoires ne réussirent pas davantage : personne ne voulut s’apercevoir qu’un poète de génie était né à l’Église.
Alors il commença de plier sous le fardeau de la solitude et de l’abandon. Il avait tant besoin d’affection ! Méconnu par sa femme, déçu par le diabolique Rimbaud, privé de Létinois, il lui aurait fallu un prêtre qui le comprît, le relevât dès ses premières chutes, le guidât dans la voie étroite d’une main ferme et douce à la fois. — Ce prêtre ne se trouva pas…
Il sentait pourtant bien le péril auquel il était exposé, quand il écrivit l’incomparable poème où il regrette sa prison, ce doux lamento qui suscita le rire épais du Juif Nordau.
Quel sourire mélancolique plane sur les premiers vers :
Puis la mémoire des heures de recueillement au pied du Sacré Cœur se précise et s’élève jusqu’à la prière :
— Quoi, s’écrieront les gens superficiels, il regrettait sa cellule !… Fallait-il qu’il fût malheureux !
Sans doute, il était malheureux, mais surtout il sentait le peu que vaut le monde au regard de l’intimité avec Notre-Seigneur dans une cellule. Le souvenir des colloques divins dont il avait été favorisé lui faisait voir la société telle qu’elle est : un marécage hérissé d’ajoncs épineux qui déchirent les poètes, une fosse à purin fétide où barbottent en blasphémant les frénétiques de la chair, de l’or et de la vaine science.
Hélas, lui-même, à la longue, découragé, malade, glissa dans la fondrière. Et ce fut cette fin d’existence, oscillant entre les « breuvages exécrés », les liaisons fangeuses et l’hôpital que l’on sait.
Parfois il essayait de se dégager de la boue ; il allait se confesser — m’a dit un bon prêtre qui se reprochait de n’avoir su prendre assez d’ascendant sur lui, — il formait de bonnes résolutions. Mais il était si faible, si dénué de volonté, si esclave de son imagination débordante et de ses sens, si incapable de gagner sa vie par des besognes prosaïques ! Toujours il retomba. Néanmoins il ne perdit pas la foi. Jamais, fût-il ivre, on ne l’entendit blasphémer ; et il ne permettait pas que ses compagnons de débauche raillassent les choses saintes en sa présence.
Cependant les tentations ne faisaient plus trêve, et le Diable fouaillait avec fureur celui qui l’avait si rudement mis en déroute au temps de Sagesse.
Et ainsi, Verlaine, descendit peu à peu jusqu’au bas de la spirale de ténèbres et d’abjection où il s’était engagé presque malgré lui.
Jetons un voile et prions !…
IX
L’histoire des poètes est une sorte de martyrologe. Sauf quelques-uns qui se conforment aux aberrations de leur temps, que la foule acclame et qui alors deviennent fous d’orgueil, comme Victor Hugo, ils sont voués à la misère, aux humiliations et aux outrages.
Ils ne peuvent que vivre en marge d’une société qui, ayant pour objectif à peu près unique d’accumuler des sommes et de réjouir ses instincts, ouvre des yeux ahuris sur ces étranges personnages dont l’occupation capitale consiste à poursuivre, avec désintéressement, un idéal de Beauté.
— Qu’ai-je à faire, dit l’épicier du coin, de cette espèce de fou, de ce paresseux que je vois flâner par les rues en marmottant des phrases incompréhensibles, et qui se plante en extase devant la lune et les ennuyeuses étoiles à l’heure où les honnêtes gens dorment ?… Si je ne craignais de gâter une denrée louable, je le prendrais par la peau du cou et je le noierais dans un tonneau de mélasse.
Et tel professeur de rhétorique, couvé par la Normale, brandissant les parchemins qui lui octroient le privilège d’assoupir deux douzaines de jeunes cancres, s’écrie : — Quelle outrecuidance chez ces poètes !… En voici un qui se permet de prétendre qu’il apporte une personnelle conception de l’art. Je lui montrerai que j’ai pris patente pour maintenir les règles. Sur quoi, le cuistre dégaîne sa critique. Il barbouille un article où il atteste la « saine prosodie » et le « bon goût ». Il étale son incompétence gorgée de textes périmés. Il essaie des railleries. Or supposez un hippopotame qui nourrirait la folle ambition de se balancer sur une toile d’araignée, vous aurez une vague idée de la souplesse qu’il met à ces exercices… Mais il égratigne la libre Muse et il est content…
Ces déboires, et bien d’autres, constituent le lot du poète : le peu de pain qu’il mange est saupoudré de cendres malpropres. Écorché vivant, il saigne sans cesse par les autres et par lui-même. Il y a là comme la rançon du don inappréciable qu’il reçut d’exprimer la Beauté.
Toujours un peu de divin se décèle dans l’art, si dévoyé soit-il. C’est pourquoi j’aime à me figurer que Dieu purifie le poète par la souffrance pour lui accorder, après le Purgatoire nécessaire, une petite place au Ciel.
A plus forte raison si le poète est un converti. Car alors il est équitable que les grâces reçues soient payées par des tribulations qui éprouvent sa foi, qui lui font mériter la persévérance. Il est juste et salutaire que les mécréants dont il se sépara le huent et le calomnient. Il est juste et salutaire que les Pharisiens, pour qui l’Église est un parc d’ostréiculture, lui jettent des écailles à la tête. Il est juste et salutaire qu’il soit très pauvre, car ce serait la pire des ignominies si sa conversion lui devenait une source d’écus.
La déchéance de Verlaine s’explique de la sorte. Il semble que Dieu lui ait dit : — Tu subiras les angoisses d’une atroce misère ; tu mendieras ; tu seras abaissé au niveau des guenilleux, des va-nu-pieds et des meurt-de-faim. Des Juifs mettront ton nom comme enseigne à leur boutique. Tu seras exploité par des aigrefins, bafoué par d’infectes créatures. Couvert de crachats, tu traîneras par les ruisseaux tes membres ankylosés. Les valets de presse et les Petdeloups donneront tes vers comme des modèles d’imbécillité. Les hypocrites prendront un air dégoûté, réciteront de pudibondes patenôtres quand on leur parlera de toi. Malade, tu n’auras qu’un lit d’hôpital pour y étendre ta détresse. Après ta mort, on t’élèvera un monument ridicule qu’inaugureront des athées. A chaque anniversaire de ta fin, quelques poètes se réuniront : ils se soûleront à ta mémoire et ils échangeront des coups. Et nul d’entre eux n’aura l’idée de faire dire une messe pour le repos de ton âme… Ces choses s’accompliront, ô mon fils, parce que je t’aime et que je veux te faire sentir ma justice.
Et, en effet, il en fut ainsi.
Or Verlaine restait l’humble qui pleure ses péchés toujours renaissants, considère son ordure, demande à Jésus seul d’avoir pitié de sa faiblesse. Peu avant sa mort, cloué sur un grabat d’assistance publique, il soupirait :
Comme le clair ruisseau d’espérance chuchotait toujours au fond de son âme, Verlaine put supporter sans révolte ses dernières tortures. Reclus en une chambre sordide de la rue Descartes, il souffrait d’une hypertrophie du cœur, du diabète, d’une cirrhose du foie, d’une gastralgie, d’une arthrite rhumatismale. Ainsi que je l’ai rapporté dans mon livre : Au pays des lys noirs, il ne versifiait plus, mais il usait les journées à dorer des bibelots. Quelques-uns de ses amis venaient le voir et le trouvaient paisible, résigné à ses maux.
Une pneumonie survint qui amena le dénouement — peut-être par suite d’un accident dû à la négligence de la personne qui le soignait.
La nuit qui précéda sa mort, ayant voulu se lever, il tomba sur le carreau. La garde, « trop faible pour l’aider à se recoucher, n’osa pas réveiller les voisins de palier. Ce ne fut qu’au matin que Verlaine put être replacé dans son lit de moribond après avoir passé la nuit étendu sur le sol[15]… »
[15] Les derniers jours de Paul Verlaine, par F. A. Cazals et G. Lerouge, (1 vol. éditions du Mercure de France). M. Cazals fut le plus fidèle et le plus dévoué des amis de Verlaine.
Le médecin, mis au courant, déclara, après examen, que le malade était perdu sans ressources. Un prêtre fut alors appelé qui arriva cinq minutes trop tard : Verlaine était mort. Et c’était le 8 janvier 1896, à sept heures du soir.
Donc, les dernières heures de son existence, il les passa sur la terre glacée. Et les secours demandés à l’Église lui firent défaut…
Cette suprême abjection, ce délaissement, je pense qu’ils furent voulus de Dieu pour le rachat du poète. Mais je m’imagine aussi que toute proche de l’entrée dans la vie éternelle, alors que les assistants le croyaient dans le coma, son âme, fermée aux choses d’en bas, s’ouvrit aux lumières d’En-Haut. Oui, j’aime à me persuader qu’à cette minute terrible, Jésus le visita comme au temps de la cellule pénitentielle. Oui, le Sacré Cœur, brûlant d’amour et de miséricorde, dut rayonner sur cette âme contrite.
Il est donc permis d’espérer que le bon Maître le recevra un jour dans son Paradis…
Note I
Verlaine dit, quelque part, que sa première communion se fit sans aucune ferveur. Et cependant, au chapitre IX de son livre : Confessions, il écrit ceci : « Je ressentis alors, pour la première fois, cette impression presque physique que tous les pratiquants de l’Eucharistie éprouvent de la Présence absolument réelle dans une sincère approche du Sacrement. On est investi : Dieu est là dans notre chair et dans notre sang. Les sceptiques disent que c’est la Foi seule qui produit cela en l’imaginant. Non, et l’indifférence des impies, la froideur des incrédules quand, par dérision, ils absorbent les Saintes Espèces, est l’effet même de leur péché, la punition temporelle du sacrilège… »
Comment expliquer cette contradiction ? Je crois que Verlaine applique à sa première communion d’enfant ce qu’il éprouva lors de sa première communion en prison, après son retour à Dieu. Cette sensation si exactement notée de la Présence Réelle dut être la récompense octroyée à son sincère repentir. Notons, en passant, que cette seconde communion eut lieu à la fête de l’Assomption.
Note II
Dans le volume cité plus haut, Les derniers jours de Paul Verlaine, M. Cazals fait remarquer que les plus beaux poèmes d’Amour, de Bonheur et de Liturgies intimes furent écrits lors des nombreux séjours du poète dans les hôpitaux. Et il ajoute : « Certains jours, Verlaine convenait avec bonne grâce qu’il se fût volontiers résigné à passer toute sa vie dans un hôpital — moyennant, toutefois, certains adoucissements à la sévérité du régime — comme, par exemple, le droit d’avoir une chambre à lui… » (p. 66).
C’est que le poète se rendait compte à quel point la vie extérieure était périlleuse pour le salut de son âme. A l’hôpital, comme jadis en prison, il se dégageait des prestiges néfastes qui l’assaillaient au dehors ; sa sensualité excessive faisait silence. Aussitôt, broyé par la douleur physique, lacéré par le remords de ses chutes, il se tournait vers Jésus ; et aussitôt les carillons de la Grâce recommençaient à tinter en lui.
Dans son cas, s’avère, une fois de plus, je le crois, l’action surnaturelle. Car si sa foi n’avait été qu’un effet d’imagination, elle ne l’aurait certes pas reconquis dès que Dieu le mettait à l’abri des tentations basses. Loin d’accepter ses souffrances comme l’équitable châtiment de ses fautes, il se serait révolté contre le destin barbare qui le lui imposait et il aurait sombré dans l’indifférence à l’égard de Dieu. Au contraire, plus il était frappé, plus sa ferveur se ranimait.
On a le droit, semble-t-il, de déduire de ce fait — et d’autres analogues notés chez Huysmans et chez ceux que nous aurons encore à étudier — une loi de constance pour la psychologie de la conversion. On pourrait la formuler de la sorte : toutes les fois que le converti, incité par la nature corrompue, tente d’échapper à la Grâce, la Grâce le ressaisit par la douleur et le force de rentrer dans la voie étroite.