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Quand l'esprit souffle

Chapter 33: IV
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About This Book

L'auteur rassemble et analyse récits et réflexions sur des conversions au catholicisme, présentant la conversion comme un retour à l'ordre surnaturel et explorant les luttes intérieures, les désillusions du siècle moderne et le rôle de la grâce. L'ouvrage combine témoignages, méditations et études de parcours individuels, y compris l'examen de certaines figures littéraires en voie de foi, pour faire apparaître motifs, épreuves et fruits spirituels. L'ensemble cherche à éclairer les mécanismes psychologiques et spirituels du passage de l'incrédulité à la croyance et à proposer des ressources de consolation et d'édification pour des lecteurs en quête.

PAUL LŒWENGARD

Écoute, Israël, les ordonnances de vie ; prête l’oreille, pour apprendre la sagesse. D’où vient, Israël, que tu es maintenant dans le pays de tes ennemis, que tu vieillis sur une terre étrangère, que tu t’es souillé avec les morts et que tu es réputé au nombre de ceux qui sont descendus dans la tombe ? C’est que tu as abandonné la source de la Sagesse. Car si tu avais marché dans la voie de Dieu, tu serais assurément resté dans une paix éternelle. Apprends où se trouvent la prudence, la force, l’intelligence, afin que tu saches en même temps où se trouvent la stabilité, la vraie nourriture, la lumière des yeux et la paix.

Baruch : III.

I

J’ai voulu donner place dans ces études à un récit de conversion dû à un étranger. J’aurais pu choisir l’admirable auteur du Maître de la Terre et de la Lumière invisible : l’Anglais Robert Hugh Benson ou le professeur allemand Albert de Ruville ou enfin l’exquis, le tendre poète danois Jœrgensen.

A la réflexion, j’ai pris un cas encore plus particulier que celui de ces protestants ; c’est celui d’un écrivain qui, né d’un père prussien et d’une mère badoise, se trouve, par surcroît, être un Juif. Il s’appelle Paul Lœwengard.

Un Juif, c’est-à-dire non seulement un homme dont les ancêtres furent nourris dans la haine du Sauveur, mais qui, en outre, appartient à une race très différente de la nôtre. Celui-là, rien ne saurait exprimer à quel point il nous est étranger. D’autant plus étonnant le miracle qui l’amène à l’Église.

En effet, avec nos frères séparés nous gardons un lien : à moins qu’ils n’aient tout à fait perdu la foi, ils savent que, comme nous, ils furent rachetés par la Passion de Notre-Seigneur ; la Croix ne peut leur inspirer que des sentiments de reconnaissance et de respect ému. Pour un Juif, s’il reste dans la tradition talmudique, les souffrances de Jésus sont un châtiment mérité ; la seule vue d’un Crucifix lui fait éprouver de l’horreur pour ces chrétiens qui transfigurent en symbole de gloire un gibet infamant, qui adorent un agitateur sacrilège, rejeté par la synagogue, livré aux bourreaux par le grand-prêtre du Temple.

Mais il y a encore autre chose : les Juifs, parce qu’ils ne sont pas de notre sang, demeurent imperméables à nos mœurs, à nos façons de sentir, à nos habitudes de pensée. Campés parmi nous, ils ont beau se faire naturaliser, la tare originelle persiste ; ils restent la « nation insociable », comme l’avoua un de leurs intellectuels : Bernard Lazare. Accapareurs d’or ou révolutionnaires frénétiques, ils sont un élément d’injustice, de trouble et de désordre. Secoués par cette névrose, qui est le signe de la réprobation qu’ils encoururent, ils tendent sans cesse, et plus ou moins consciemment, à fausser ou à détruire les principes que des siècles de christianisme créèrent en nous.

L’ancienne société, mue par un sage instinct de conservation, avait donc raison de les maintenir hors de ses cadres. Il a fallu la Révolution, la veulerie humanitaire qui s’ensuivit et l’application du sophisme égalitaire, pourqu’on admît les Juifs à des fonctions d’où la plus simple prudence aurait dû les exclure à jamais. Notre pays, réduit en poussière par la Franc-Maçonnerie — que leur rage anti-chrétienne inspire et stimule — commence, tout de même, à s’apercevoir qu’il y a péril à donner aux Juifs le droit de gouverner des Français, de légiférer pour des Français, de juger des Français, de commander à des soldats français.

S’il est dans les desseins de Dieu que la fille aînée de l’Église recouvre son privilège de guerrière du Christ, la première mesure à prendre sera de tenir la nation juive à l’écart pour qu’elle attende le jour où, selon l’affirmation de saint Paul, son arrogance fléchira, où, les écailles lui tombant des yeux, elle reconnaîtra la lumière de Jésus, où elle aura part au salut éternel.

Et alors, ce sera la fin du monde. Mais jusqu’alors : — Vade foras, Israël !…

Cela, c’est le point de vue social.

Mais au point de vue religieux, nous ne devons ni mépriser, ni désespérer les Juifs car ils furent le peuple élu par Dieu pour garder la Promesse. L’histoire entière du peuple hébreu converge vers la Rédemption ; on en trouve la preuve éblouissante d’évidence dans l’Ancien Testament : là, s’élève le roc de diamant d’une certitude contre laquelle viennent se briser toutes les pauvres arguties du rationalisme. Les patriarches et les prophètes juifs, nous les vénérons, car nous savons que leurs holocaustes préfigurent le Saint-Sacrifice. La généalogie humaine de Notre-Seigneur remonte au Roi-Psalmiste. « Le salut du monde, comme il a été dit, sort des Juifs. » Et enfin, pour qui apprit à regarder au delà des apparences, quel mystère que le maintien de ce peuple comme témoin permanent des justices divines ! Quels prodiges que sa dispersion dans l’univers, que sa conservation depuis deux mille ans tout à l’heure, malgré tant de massacres et d’oppressions, que l’influence anormale exercée par lui de nos jours. Ne sont-ce pas là des faits aussi extraordinaires que celui de sa prédestination ?

D’ailleurs, le plus renversant des miracles, c’est la conversion si rare — d’un Juif. Précurseur du pardon qui doit être accordé à sa race, il atteste, plus que quiconque, les torrents de miséricorde et d’amour qui jaillissent inlassablement du Sacré Cœur. Souvent, il devient un admirable prêtre comme ce Père Hermann dont l’âme fut une musique, comme ce Ratisbonne conquis par la Sainte Vierge elle-même, comme cet abbé Lémann, dont l’éloquence embrasée au feu de l’Évangile persuada le jeune Lœwengard ainsi que celui-ci l’indique dès la dédicace de son livre à son père spirituel : « A vingt-huit ans, j’étais un Juif satanique, impie, sensuel, fou d’orgueil. A vingt-neuf ans, la Providence a dirigé mes pas vers une église où vous annonciez la parole de Dieu. Cette parole me transforma, me convertit… »

Ah ! ici, il n’y a plus à ratiociner d’Aryens et de Sémites. Il faut adorer les merveilles de la bonté divine, accueillir en chantant Magnificat ce frère revenu de si loin, raconter les rigueurs et les tendresses de la Grâce dont il fut l’objet et proclamer, à son propos, la seule égalité qui ne soit pas illusoire : celle qui prosterne et prosternera toutes les races au pied de la Croix souveraine !…

II

Rappelons-le : Lœwengard tire son origine d’un Juif et d’une Juive, venus d’Allemagne, installés à Lyon, où ils entreprirent le commerce des soieries. Ils bénéficièrent aussitôt de l’empressement inepte que le régime actuel met à naturaliser les Hébreux attirés chez nous de tous les points du monde par la Franc-Maçonnerie.

Cette formalité hâtive n’a point fait du converti un Français. Il faut donc préciser tout de suite que nous avons à étudier un métèque que ni son hérédité ni son éducation ne préparaient à la faveur indicible dont Dieu le rendit l’objet. Aussi, dans nulle conversion d’aujourd’hui, nous ne rencontrerons des marques plus frappantes de l’action du Surnaturel sur une âme.

Lœwengard a raconté ce miracle dans un livre ardent et tumultueux, encombré de citations excessives, mais où se révèlent un talent remarquable, une parfaite droiture d’âme et un touchant amour de l’Église qui l’accueillit comme Jésus prescrit d’accueillir l’ouvrier de la onzième heure.

Dépouillons ce volume[16]. Nous y saisirons le fil que suivit la Grâce pour illuminer un de ceux qui gisent « dans les ténèbres extérieures ».

[16] La Splendeur catholique (Perrin, éditeur).

Lœwengard père ne pratiquait même pas sa religion : imbu de blasphèmes par la lecture de Voltaire, de Renan et d’Henri Heine, il raillait tout sentiment religieux. « Je crois ce que je vois, disait-il devant son fils, et je ne vois que matière, animalité plus ou moins perfectionnée, vie et mort dans la nature. » Mme Lœwengard n’allait point à la Synagogue ; mais elle avait conservé l’habitude d’une « vague prière déiste » qu’elle apprit à son enfant. Celui-ci en reçut une impression profonde. Dès l’âge de cinq ans, l’idée de Dieu s’affirma en lui, c’est-à-dire qu’il reçut une foi implicite qui le faisait parler à Dieu comme à un père « qui savait le comprendre mieux que les siens ».

« Je le suppliais, dit-il, passionnément et naïvement de me donner tout ce dont j’avais envie, car j’étais affamé de bonheur. La prière savait me consoler dans mes chagrins déjà violents de garçonnet très sensible, qu’un mot d’ironie faisait sangloter, qu’une parole un peu dure faisait se cabrer dans un sursaut de révolte ; la prière m’inondait de calme et de confiance. »

Tenons pour significatifs des vues de Dieu sur cette âme une sensibilité si réfractaire à la sécheresse juive et un goût si déterminé du recours à la Providence dans de précoces chagrins. Je vois là comme une première touche de la Grâce. Car enfin, combien d’enfants juifs — ou hélas ! chrétiens de baptême, — à qui leurs parents donnent l’exemple de l’indifférence ou d’un semblant de pratique toute machinale. Très vite, leur âme s’étiole comme celles de leur entourage. Quand, plus tard, les parents sont frappés de quelque malheur par le fait du jeune incrédule qu’ils formèrent ou pour tout autre cause apparente, ils se récrient et accusent le hasard néfaste. Or il n’y a pas de hasard : très évidemment ils sont punis, dès ici-bas, pour avoir commis le crime d’éloigner de Dieu leur progéniture…

Donc Lœwengard connut, d’une façon toute gratuite, le bienfait de la prière, et jusqu’à l’âge de douze ans, il y demeura fidèle malgré les incitations du milieu où il vivait.

Mais, à cette époque, sa foi commença de s’affaiblir sous l’influence de l’impiété paternelle. Et voici principalement à quelle occasion : Lyon, comme on le sait, est placé sous la garde de la Sainte Vierge à la gloire de qui la ville éleva cette théâtrale basilique de Fourvière dont, pour ma part, j’admire peu les richesses, leur préférant l’humble petite église voisine, le sanctuaire primitif où j’ai reçu tant de grâces.

La cité lyonnaise célèbre sa Protectrice le 8 décembre, en la fête de l’Immaculée Conception. Lœwengard, âme de poète stimulée encore par la ferveur ambiante, se sentait tout ému ce jour-là. Les invocations des pèlerins, les illuminations innombrables le portaient à s’enquérir de cette Dame mystérieuse en l’honneur de laquelle les Lyonnais réchauffent un peu leur froideur coutumière[17]. Son père, le soir, le menait promener par les rues. Et comme l’enfant l’interrogeait sur la signification de ce culte, le Juif répondait par des quolibets empruntés aux plus bas manuels d’anticléricalisme.

[17] Ne généralisons pas trop : il y a souvent bien de l’ardeur religieuse sous les glaces lyonnaises.

« Sans bien comprendre toujours ces railleries, note le converti, elles provoquaient en moi des sentiments contradictoires qui s’accentuèrent avec les années et m’eussent, sans une grâce spéciale, à jamais détourné de la foi chrétienne. D’une part, ces railleries me faisaient du mal : elles blessaient cette émotion devant la beauté qui devait se transformer plus tard en religieuse ferveur d’artiste… D’autre part, cette raillerie des choses qu’une ville entière révérait, ce sarcasme qui s’efforçait de saper les croyances d’une foule emplissant les rues et les quais, pieusement recueillie en face de la colline sainte où éclatait, triomphal, en gigantesques lettres de feu, le nom de Marie, ce détestable sarcasme pénétrait mon intelligence et la corrompait de méphistophélique orgueil. Les graines de la négation étaient semées : elles lèveront, elles fructifieront sous la triple et longue influence de la conversation paternelle, de l’instruction du lycée et de la littérature moderne. »

Ainsi préparé à l’impiété, Lœwengard, qui avait besoin d’un idéal, se réfugia dans les rêves que lui suggéraient les récits d’aventures fabuleuses qu’il lisait passionnément et sans contrôle. Or, comme il le mentionne avec beaucoup de justesse, ne se mêlant guère à ses camarades, porté à fuir les banalités de la vie quotidienne, ce penchant à la rêverie lui fut délétère : « J’étais solitaire, dit-il, d’une timidité farouche jointe à des accès d’insolente hardiesse, déjà replié sur moi-même, capricieux et d’un entêtement implacable, d’une sensibilité nerveuse exagérée. Avec cette irrésistible tendance au rêve, il m’eût fallu, plus qu’à d’autres, la discipline d’une éducation clairvoyante et ferme, basée sur les commandements d’une morale indiscutée… Mais élevé en dehors de toute instruction religieuse, n’entendant en fait de morale que des phrases comme celle-ci : « la jouissance est le but de la vie », quelle distinction pouvais-je faire entre le bien et le mal ? La religion naturelle n’est pas suffisante pour des hommes. A plus forte raison ne saurait-elle réfréner les concupiscences d’un enfant ».

Au lycée, il demeura l’enfant — « pas comme tout le monde, dans la lune » — dont les Juifs de négoce et de finance, qui l’environnaient à la maison, déploraient les singularités.

« Déjà l’on pouvait prévoir que je ne serais ni commerçant ni banquier ; les marchandages auxquels mes camarades se livraient à propos de billes et de timbres me laissaient indifférent. Et l’arithmétique était pour moi sans charme : elle devait toujours le rester. »

Ce dernier détail est caractéristique : un Juif qui n’éprouve pas le besoin de trafiquer, qui ne veut rien entendre au tant pour cent, au doit et avoir, osez prétendre que Dieu n’a pas de desseins sur lui ! D’ailleurs, il n’y a pas besoin d’être Juif pour qu’une telle grâce vous soit départie. Je connais, de la façon la plus intime, quelqu’un qui, ramené à Dieu passé la quarantaine, ne conquit, durant ses dix années de collège, que de larges zéros pour tous ses devoirs de mathématiques. Depuis et jusqu’à présent, il ne parvint jamais à comprendre quoi que ce soit aux mystères du chiffre. Or ses cheveux blanchissent et il est bien peu probable qu’il acquière avant sa mort des notions précises à ce sujet. — Les logarithmes, dit-il volontiers, ce doivent être des animaux bizarres comme les ornithorynques et les babiroussas… Ah ! que Lœwengard lui est sympathique pour son salutaire éloignement de la chose calcul !…

Mais si, fort heureusement pour Lœwengard, les mathématiques lui restaient closes, il n’en allait pas de même de l’histoire. Comme il avait dès lors le sentiment de la grandeur — ce qui est le signe d’une belle âme, — à travers la prose morne des manuels de classe, il s’évoquait les maîtres des peuples : « Des figures comme celles de César, de Charlemagne, de Napoléon me parlaient, me frappaient d’admiration, me secouaient de longs frissons héroïques… »

Napoléon surtout faisait tressaillir l’enfant épris d’images sublimes et de songes grandioses. Car Napoléon est, avant tout, un poète. Taine l’a très bien vu et aussi M. Léon Bloy qui l’a dit en termes définitifs : « On ne peut rien comprendre à Napoléon aussi longtemps qu’on ne voit pas en lui un poète, un incomparable poète en action. Son poème, c’est sa vie entière et il n’y en a pas qui l’égale. Il pensa toujours en poète et ne put agir que comme il pensait, le monde visible n’étant pour lui qu’un mirage. Ses proclamations étonnantes, sa correspondance infinie, ses visions de Sainte-Hélène le disent assez… Discernant mieux que personne les apparences matérielles à la guerre ou dans l’administration de son empire, il avait, en même temps, comme un pressentiment extatique de ce qui était exprimé par ces contingences périssables et c’est précisément ce qui constituait en lui le poète[18]. »

[18] Léon Bloy : l’Ame de Napoléon (1 vol. Mercure de France) : très beau livre d’un excitateur de pensées hautes, malheureusement gâté d’orgueil maladif et de rancunes — trop humaines.

Dans le même temps où il s’enthousiasmait pour Napoléon, Lœwengard fut initié à la poésie lyrique par la lecture de Musset. « De onze à quinze ans, Musset fut mon maître, mon directeur, mon plus intime ami. Maître séduisant, directeur peu sûr, ami très dangereux. »

En effet. — Les poèmes de Musset forment une mixture hétéroclite d’aspirations vers l’infini, d’appels à la débauche et de larmoyantes invectives contre cette insupportable Sand dont le principal titre, auprès de la postérité, consiste en ceci qu’elle préféra au poète un apothicaire vénitien. Ces cris, ces sanglots, ces apostrophes parfois un peu niaises peuvent émouvoir un adolescent dont les nerfs vibrent douloureusement sous l’archet du lyrisme ; mais, ils lui emplissent le cœur d’une volupté trouble, ils lui faussent le jugement car ils lui inculquent cette idée romantique que magnifier les passions c’est faire preuve de supériorité.

L’influence de Musset était d’autant plus dangereuse sur Lœwengard, que celui-ci souffrait déjà d’une sensibilité excessive qui devait bientôt se manifester par des engouements maladifs et des antipathies impulsives où sa précoce intoxication littéraire joua le rôle essentiel.

A ce propos, je ferai une remarque capitale pour l’intelligence de ces études. La voici : un écrivain de valeur, par le seul fait que le développement despotique de certaines de ses facultés rompt en lui l’équilibre des fonctions intellectuelles et morales, devient le jouet de ses impressions et de ses appétits tant qu’une loi plus haute que toutes les règles humaines n’intervient pas pour le ramener à l’ordre.

Par ordre, je n’entends point le trottinement docile sous le harnais d’une médiocrité résignée comme le conçoivent divers politiciens. Je n’entends pas non plus la discipline sous une religion ravalée au rôle de gendarme supplémentaire comme le formulent les empiriques du positivisme. J’entends l’ordre intégral qui implique le sentiment raisonné de l’existence de Dieu et la soumission à sa toute-puissance.

L’action bienfaisante de cette cause première se révèle en ceci que, du jour où la Grâce pénètre dans une âme malade, elle y éveille le désir de se réformer, de contraindre ses passions. Dès lors, les bouillonnements de cette âme s’apaisent ; les convoitises qui l’aiguillonnaient sans relâche s’émoussent ; son entendement se clarifie : elle comprend la nécessité du joug qu’une voix intérieure lui propose. Dès lors, loin de s’énerver et de vagabonder follement au contact du divin — comme se le figure le rationalisme — elle éprouve du bien-être, elle se rassied, elle coordonne ses idées, qu’elle dissociait naguère au gré de ses caprices, elle se « rafraîchit » au souffle du Paraclet, elle est en voie de guérison.

Et, pacifié de la sorte, le néophyte cesse d’être le « libre-individualiste » du jargon révolutionnaire, c’est-à-dire l’esclave de son orgueil et de ses penchants sensuels. Il devient un être social parce qu’il a expérimenté que la crainte de Dieu est le commencement de la sagesse. L’amour de Dieu s’ensuivra, mais l’amour brûlant dans l’Église et qui ne veut monter à Dieu que par l’Église[19]. Il ne sera pas un Saint ; mais il saura que l’obéissance aux commandements est la flèche qui indique la route de la Sainteté. Et si, pareil à ses frères dans la foi, il demeure enclin à de multiples faiblesses, comme eux il gardera la volonté de rester dans l’ordre. Alors des grâces nouvelles viendront en aide à son libre arbitre. Telle est la loi. Pour l’avoir admise, nous avons vu que Huysmans s’amenda peu à peu ; que, pour l’avoir enfreinte, le pauvre Verlaine souffrit de terribles abaissements. Nous verrons Lœwengard — et d’autres encore — vérifier, par la douleur, que cette règle ne comporte pas d’exceptions.

[19] Parce que seule l’Église a reçu du Sauveur la mission d’instruire les hommes, de les avertir, de les réprimander et, au besoin, de les châtier et de les retrancher du corps des fidèles.

III

Lœwengard, à la poursuite d’un idéal, croyait l’avoir trouvé dans le lyrisme morbide de Musset ; mais il n’avait réussi qu’à s’enfiévrer en des rêveries chatoyantes et délétères. Sur ces entrefaites — il avait douze ans — la Grâce le sollicita.

Il était à la campagne, aux environs de Lyon, et il y fit la connaissance d’un jeune homme, de quatorze ans environ, élève des frères des écoles chrétiennes qui lui témoigna de la sympathie.

« Un dimanche il me questionna :

— Tu ne vas donc pas à la messe ?

— Non, je ne suis pas catholique.

— Tu es protestant peut-être ?

— Non.

— Alors, serais-tu israélite ?

— Non plus.

— Mais qu’est-ce qu’il est donc ton père ?

— Il est libre-penseur.

Il me regarda, étonné : — Libre-penseur ? Qu’est-ce ?

Alors moi d’un ton doctoral : — Un libre-penseur, eh bien, c’est un homme qui pense librement. Mon père, ma mère, mes sœurs, toute ma famille, nous pensons ce qui nous plaît. Nous n’obéissons ni à un prêtre, ni à un pasteur, ni à un rabbin[20]… »

[20] Bouffonnerie de certaines locutions : un homme déclarerait : — Je suis un penseur, à peu près tout le monde lui rirait au nez. Mais s’il déclare : Je suis un libre-penseur, les sots le regardent avec considération.

Le jeune catholique n’insista pas, mais il eut sur le visage une expression de tristesse et de pitié qui frappa Lœwengard. Il en demeura songeur, se demandant, avec inquiétude, pourquoi ce garçon, dont il estimait l’intelligence, paraissait le plaindre.

« Le dimanche suivant, ce fut moi qui l’interrogeai. Il revenait de la messe. Je lui dis : — Écoute, veux-tu m’apprendre quelque chose ?

— Volontiers, si je peux.

— Je voudrais savoir pourquoi les catholiques vont à la messe et ce que c’est qu’une messe. »

Tout joyeux de cette requête, le jeune chrétien prit l’engagement de lui expliquer les bases de notre croyance et lui donna rendez-vous, pour l’après-midi, dans un fenil où l’on grimpait par une échelle branlante.

« C’est là, assis dans le foin, que, chaque après-midi, pendant une huitaine, il m’apprit les éléments de la religion catholique. J’avais acheté un cahier et un crayon, j’écrivais sous sa dictée les premières notions du catéchisme. »

Qu’ils sont touchants ces colloques de deux enfants dont l’un brûle de zèle pour propager la Vérité rédemptrice, dont l’autre, ému, charmé, recueille avec avidité les enseignements de la foi ! Comme la tendre sollicitude de Dieu pour les âmes qui s’ignorent se marque en cet épisode ! Quelle puissance que celle du Surnaturel qui, sans autre interprète qu’un écolier dont l’éloquence était faite uniquement de sincérité, éclairait un pauvre petit ignorant déjà contaminé par une dangereuse littérature ! Car Lœwengard fut touché à fond, « remué à ce point, dit-il, qu’au bout de huit jours, j’étais transformé en apôtre, voulant, après s’être converti lui-même, convertir les siens et les sauver de la damnation éternelle. Droit au cœur avaient porté les coups de la doctrine chrétienne ».

Son ami, forcé de partir, l’engagea vivement à demander à sa famille l’autorisation de voir un prêtre qui l’instruirait complètement et lui donnerait le baptême.

Il y pensa le reste des vacances et, entre temps, il alla prier souvent dans l’église du village où les siens villégiaturaient. Parfois il assista aux cérémonies du culte et aux processions. Il en emporta de la douceur et de la paix. Mais pourquoi n’osa-t-il pas suivre le conseil donné par son ami ? Voici :

« J’avais beau prendre mon courage à deux mains et m’exhorter quotidiennement à tomber aux genoux de mon père en le suppliant : — Papa, permets que je devienne catholique, laisse-moi te sauver, sauver maman et mes sœurs. Aussitôt en sa présence, l’appréhension de ses sarcasmes et de sa colère probable me terrifiait… »

Déjà il y avait eu, entre eux, des scènes violentes à d’autres sujets, et il en était sorti brisé, l’âme et le corps malades pour plusieurs jours.

« Le souvenir de ces scènes fut la cause de ma faiblesse : par crainte je résistai aux pressantes sollicitations de la Grâce ! Je ne dis rien à mon père… »

Satan dut en frétiller d’allégresse car l’enfant allait bientôt tomber tout à fait sous sa griffe.

Ici, une question se pose. Comment, diront quelques-uns, la Grâce ne fut-elle pas assez puissante pour donner à Lœwengard le courage d’affronter le ressentiment de son père ? Or rappelons-nous qu’il se peint comme étant, à cette époque, « orgueilleux, autoritaire, implacablement entêté » et comme « ne se possédant plus dans la détente furieuse de ses nerfs ». Cette superbe et cette véhémence montrent que s’il avait été touché par l’Esprit, il ne s’était pas rendu à la Grâce. Qu’on n’oublie pas non plus qu’il s’agissait d’un enfant de douze ans, abandonné à lui-même et plongé dans un milieu déplorable.

Mais il y a un autre point de vue à envisager : pourquoi Dieu, l’ayant visité, retarda-t-il sa conversion définitive jusqu’à l’âge de vingt-neuf ans ?

Je n’aurai pas l’outrecuidance de prononcer quels furent les desseins de Dieu en cette occasion, d’autant qu’il existe toujours dans l’évolution d’une âme de l’incrédulité à la foi une part d’indicible dont nulle analyse ne rendra compte. Toutefois, je crois qu’on peut risquer une hypothèse.

Relevons d’abord que les conversions totales, en coup de foudre, sont, en somme, très rares. Il y faut, en général, des circonstances telles que l’apparition de Notre-Seigneur à saint Paul ou celle de la Sainte Vierge à Ratisbonne. Plus souvent, la Grâce frappe l’âme d’un premier coup comme cela se produisit dans la rencontre du petit Juif et du jeune Catholique. Surnaturellement docile, l’âme s’ouvre alors et laisse la Grâce s’insinuer en elle. La Grâce s’installe en ses profondeurs les plus secrètes. Puis commence un travail obscur et à longue portée dont le prédestiné à la conversion ne peut encore saisir les effets. Des années se passent jusqu’à ce que l’heure vienne, marquée par Dieu, où la Grâce, affleurant de la région mystérieuse où nos idées, nos sentiments, nos sensations s’enracinent et s’influencent, inonde toute l’âme de telle sorte que le néophyte en prend conscience et cède à la force lentement irrésistible qui l’entraîne devant le trône de Dieu.

C’est donc quelque chose comme une source jaillie dans le sous-sol d’un terrain jusqu’alors aride : elle en imbibe peu à peu toutes les couches et ne parvient que progressivement à la surface pour y refléter le ciel. Et alors elle rejette sur la rive les limons et les détritus qui gênaient son échappée au grand jour.

Ensuite, il est peut-être à supposer que lorsqu’il touche un écrivain dont le talent est appelé à servir de témoignage aux vérités dont l’Église a reçu le dépôt, Dieu permet que cet « homme de douleur » expérimente cent systèmes philosophiques et religieux pour acquérir la certitude qu’en dehors de la Révélation, il n’y a que vaines conjectures, mélancolies rongeuses et contradictions perpétuelles. Il faut également que la vie le comble de déboires et d’amertumes pour qu’il apprenne que rien de ce qui vient des hommes ne pourra satisfaire cette soif d’un Idéal sans taches dont toute âme un peu noble est tourmentée.

Cela demande du temps et des souffrances réitérées. Mais quand la Grâce triomphe enfin avec éclat dans le cœur du converti, voici qu’il en reçoit des armes qui lui assureront des avantages sérieux dans ses combats à venir contre la Malice éternelle. Il démasquera plus aisément ses pièges, ses ruses, son éloquence captieuse. Il pourra lui crier : — Je te connais, Circé, tu ne me feras plus boire le philtre qui change tes victimes en pourceaux !…

IV

Écarté de la foi, éprouvant l’irrésistible besoin de se créer une atmosphère d’illusions où il échapperait au matérialisme suffoquant du milieu que les circonstances lui imposaient, le pauvre enfant Lœwengard se précipita vers la littérature. Il absorba pêle-mêle toutes sortes de livres.

« C’est ainsi, dit-il, que, très jeune, j’ai pu satisfaire mon insatiable curiosité de savoir. A quinze ans j’avais lu, outre les auteurs du XVIIe siècle, Hugo, Byron, Michelet et la plupart des littérateurs contemporains en vogue : Zola, Loti, Maupassant, Renan, Anatole France, les premiers romans de Paul Bourget, etc… »

A quinze ans ! On devine quelle incohérence d’esprit résulta de cette salade. Il ne vécut plus que par l’imagination. Et cette imagination dévorante lui fit déguster, avec volupté, surtout les ouvrages des romantiques c’est-à-dire des recueils de déclamation d’autant plus pernicieux qu’ils enluminent de couleurs vives les rêveries de Rousseau, codifiées et dispersées en ouragan à travers le monde par la Révolution.

Car il importe de le souligner chaque fois que l’occasion s’en présente : — la Révolution, qui nie les droits de Dieu pour affirmer les prétendus droits de l’homme, qui sape toute autorité, toute hiérarchie, au nom d’une soi-disant liberté propice au développement des instincts les plus vils, la Révolution, satanique en son essence, est une maladie sociale qui a sa forme politique dans la démocratie et sa forme littéraire dans le romantisme.

Lœwengard s’imprégna de cette rhétorique énervante ; il passa du violoniste exacerbé Alfred de Musset à l’homme-orchestre : Victor Hugo.

Au point de vue philosophique, l’œuvre de Hugo est une Californie de sottises où l’on découvre tous les jours de nouveaux filons. Mais ses sophismes bêtas se revêtent d’images éblouissantes, retentissent en des rythmes d’une sonorité prodigieuse. Il se croit un penseur, il n’est qu’un songeur. Et ses songes les plus hallucinés, il les présente, avec un orgueil formidable, comme des révélations d’En-Haut.

Rien d’extraordinaire à ce qu’un adolescent, livré à son exubérance, sans croyances préventives, sans direction, enclin, de plus, à la révolte contre tout ce qui serait susceptible d’entraver les sursauts de sa sensibilité avide d’émotions violentes, ait subi le prestige du tonitruant rhéteur qui prétendait traiter d’égal à égal avec Dieu.

Il s’ensuivit chez Lœwengard une perversion du goût qui le préparait à ne considérer l’univers que comme un trésor de rêves, où il puiserait à loisir des sensations d’art sans s’inquiéter de leur valeur morale.

Toutefois, ainsi qu’il le dit très exactement, « l’amour des lettres et des arts, fussent-ils corrompus, porte en lui une part de sincérité, de générosité, de désintéressement, d’enthousiasme qui peut nous préserver des chutes définitives et nous rendre capables de volte-face héroïques ».

Or il possédait ces qualités et il avait, dès cette époque, l’obscure intuition d’une vérité admirablement formulée par Lamennais : « Le Beau, tel que l’homme peut le reproduire dans son œuvre, a une nécessaire relation avec Dieu »[21]. C’est ce qui explique que maints poètes et maints artistes, qui ne se souillèrent ni par le désir du lucre ni par la recherche d’une basse popularité, soient ramenés à Dieu par l’amour du Beau.

[21] Sainte Hildegarde a dit mieux encore que : « l’art est un souvenir du Paradis perdu ». Parole magnifique et combien féconde à méditer !

Lœwengard, gratifié de ce noble penchant, pouvait donc être sauvé. Il le sera, mais d’abord Dieu même fut, pour lui, mis en question. Il allait subir ce qu’il appelle l’angoisse du doute.

V

Malgré les négations et les blasphèmes de ses auteurs favoris, Lœwengard conserva jusque vers sa seizième année « une foi déiste qui, malgré son insuffisance, soutenait, consolait, fortifiait et moralisait son âme ». Mais alors, coïncidant sans doute avec la crise de la puberté, ses lectures commencèrent à détruire en lui la croyance en un Dieu personnel, en l’immortalité de l’âme, en une règle morale : il abandonna la prière. Le mal s’aggrava en lui sous l’influence des quotidiens que recevait son père. « C’est, dit-il, par une feuille de journal que j’appris qu’il y avait des hommes nombreux s’unissant pour la propagation de l’athéisme. Une pareille aberration me parut d’abord inconcevable. » Mais, peu à peu, il en arriva à considérer l’incrédulité comme admissible. Toutefois, comme le sentiment et la raison ne cessaient, malgré tout, de protester en lui, comme il n’arrivait pas à concevoir un univers sans origine, sans but, régi par le hasard et où la notion du divin ne serait qu’une illusion des sens et de l’esprit, il tenta de se réfugier dans le panthéisme. Cette folle doctrine qui n’est en somme, si l’on peut dire, qu’un matérialisme spiritualisé, ne le contenta point. Il s’écria, citant ce piètre Sully-Prudhomme que sa confiance obtuse dans la raison humaine empêcha de dépasser un idéalisme blafard :

Étrange vérité, pénible à concevoir,
Gênante pour le cœur comme pour la cervelle,
Que l’Univers, le Tout soit Dieu sans le savoir !…

Et il chercha ailleurs. Mais le doute le poursuivait, le torturait, jetant bas les théories fragiles qu’il s’efforçait d’édifier. Alors il souffrit d’une façon atroce.

C’était l’angoisse métaphysique. — M. Jules Lemaître — assagi depuis — tenait à cette époque, et à l’exemple de la sémillante sorcière des sabbats de la pensée qui a nom Renan, la recherche de la certitude pour une « horrible manie ». Il ne croyait, disait-il, « que difficilement à la douleur métaphysique ».

Lœwengard proteste contre ce scepticisme de dilettante chez qui les idées sont des bulles de savon qu’on souffle pour s’amuser de leurs nuances changeantes, et dont on se moque dès qu’elles crèvent. Il a bien raison. D’autres ont connu des souffrances analogues, sont tombés dans une tristesse mortelle quand, ne voulant absolument pas se soumettre à Dieu, ils voyaient les systèmes bâtis à grand renfort d’hypothèses sans consistance, s’effondrer, les uns après les autres, sous les coups d’une analyse destructrice. Au milieu de ces ruines, tout adolescent que le problème de la destinée tourmente et que l’apothéose du muscle par les sports, — idéal de notre siècle de brutes — n’a pas rendu tout à fait stupide, se trouve infiniment malheureux.

Tel fut le cas du jeune Israélite. Il écrit : « J’ai arraché mes croyances avec larmes, dans l’angoisse et le désespoir, après d’affreuses luttes… Ces larmes, mon père lui-même devait s’en apercevoir. Un dimanche, comme il se promenait avec ma sœur et moi dans la campagne et qu’il nous développait des théories matérialistes, je lui demandai : — Papa, tu ne crois donc pas à l’âme immortelle ?

— L’âme ? L’âme, c’est mon corps, me répondit-il, quand le corps est sous la terre, tout est fini.

Alors je poussai un cri déchirant, je me laissai tomber sur la route et je sanglotai comme frappé par un soudain et effroyable malheur.

Mon père, étonné devant ce subit désespoir, ne savait que dire ni que faire… »

Cette tragédie fait frissonner ! Le voyez-vous, ce Juif pétrifié d’orgueil, figé dans la matière, qui semble prendre une sorte de plaisir satanique à tuer l’âme de son enfant ? Puis constatant l’effet produit par son imbécillité négatrice — il s’étonne !

Il devrait s’épouvanter et hurler de remords. Mais non : Satan, qui le possède, supprime en lui les dons d’observation les plus élémentaires, jette sa conscience dans les ténèbres opaques d’où elle ne sortira jamais plus.

Combien ressemblent à cet assassin de sa propre chair ! Nous avons tous connu des familles dont le chef est perverti par l’amour du lucre, enlisé dans les plus basses négations parce que s’il croyait, il n’oserait peut-être pas donner l’exemple d’une intelligence vouée uniquement à la poursuite sans scrupules de la richesse. Si, par surcroît, la mère, d’âme tiède et molle, ne réagit pas contre l’ignoble « leçon de choses » inculquée par le père, que deviendront les enfants ?

Qu’on songe que, parmi ces enfants, il peut s’en trouver au moins un d’une sensibilité très fine, d’une imagination vive et d’aspirations élevées qui ne se satisfait point de vivre comme un petit animal. Il écoute les propos tenus par son père ; il s’étonne, il le juge — il l’évite le plus possible. Comme la mère, nonchalante ou persuadée qu’elle ne doit à sa progéniture que des enseignements de convenances mondaines, laisse cette âme ardente vagabonder dans toutes sortes de rêveries, lire à peu près tous les livres qui l’attirent, on sent à quels périls l’enfant est exposé — surtout au temps de l’adolescence, et à quel point le malheur le menace.

C’est là un cas fort commun à notre époque de matérialisme débraillé. Et pourtant, les gens superficiels s’ébahissent que la jeunesse ait le cœur sec, le jugement faux et qu’elle se montre réfractaire à toute contrainte morale !

Vous avez semé des orties et vous êtes déroutés parce qu’elles ne produisent point de froment. Vous avez volontairement abandonné à elle-même l’âme de votre enfant et vous vous lamentez, mais surtout vous vous récriez, si un jour, touché par la grâce de Dieu, il vous reproche, sans haine, certes, mais avec quel chagrin, d’avoir tout fait pour le vouer au Diable…

Les parents, qui ont agi de la sorte, peuvent s’attendre, s’ils ne se repentent et ne pleurent la faute incommensurable qu’ils ont commise, à une mort désespérée et à un lendemain de mort tellement terrible qu’on a peur rien que d’y penser !…

VI

Or à la suite de cette crise, qui pouvait le mener aux pires aberrations, Lœwengard reçut une nouvelle visite de la Grâce : Dieu, voyant l’extrême danger où il se débattait, lui fit sentir sa sollicitude.

Il lui restait une curiosité persistante des choses de l’Église. Il ne cessait de tendre vers elle, attiré par une force mystérieuse dont il ne parvenait pas à définir la nature. C’est que, selon cette précocité qui marque, comme nous l’avons vu, sa formation intellectuelle, il pressentait qu’un homme est incomplet tant qu’il se dérobe à la Vérité unique. Et puis il souffrait : « Je me souviens de ce soir tragique où je renonçai à communiquer avec Dieu. Vaincue par ma pauvre raison — « raison imbécile » comme dit Pascal — mon âme ne s’agenouilla plus devant le Père céleste. Des heures elle résista, elle se débattit contre ce rationalisme qui la meurtrissait, la déchirait. Elle avait besoin de Dieu, besoin de son intimité, de son affection ; violemment, elle se sépara de l’Aimé, mais à quel prix ! Sanglotante, blessée, désespérée, elle gisait sans force et sans consolation… Désormais elle était seule dans le vaste monde. Elle trembla. Cependant l’orgueilleuse raison approuvait et « l’Esprit qui toujours nie » la poussait aux suprêmes destructions. »

C’est alors que Dieu lui vint en aide encore une fois. Un de ses camarades de lycée, un jeune catholique très fervent, à qui, pour se soulager, il confia ses angoisses, le mit en relation avec un prêtre, professeur à l’école Ozanam dont la conversation lui plut. Son père en fut informé. Chose tout à fait singulière, au lieu d’entrer en fureur, comme on pouvait s’y attendre, il ne blâma point son fils et souffrit même qu’on présentât celui-ci au directeur de l’école. Était-ce qu’il restait troublé, remué de vagues remords, à la suite de l’accès de désespoir rapporté plus haut ? C’est probable. Sans doute aussi voulait-il, comme le suppose Lœwengard, faire parade de sa tolérance libre-penseuse. Mais on peut admettre, par surcroît, qu’il fut, en la circonstance, l’instrument aveugle des desseins de Dieu sur son enfant.

Que de fois, assistant à des conversions, j’ai eu lieu de constater les moyens étranges dont l’Esprit-Saint use souvent pour investir une âme ! Que de fois j’ai vu des impies servir, sans en avoir le moindre soupçon, l’action du Surnaturel !…

Le prêtre qui dirigeait l’école Ozanam accueillit, comme on le pense, avec douceur et charité, le pauvre égaré.

« Son air de gravité, de sérénité, de joie m’impressionna. Le calme de sa parole et de ses gestes révélait cette paix que donnent la confiance, la foi assurée. Quel contraste entre cet homme et moi, entre cet homme et mes maîtres laïques ! Ceux-ci, en dépit de leurs bonnes intentions, malgré leur science et leurs vertus, détruisaient. La logique de l’enseignement neutre, sans principe religieux supérieur, aboutit nécessairement au scepticisme et à la négation… L’abbé G. m’écoutait patiemment, avec intérêt, avec espoir. Il me parla du Christ. Il me prêta des livres… »

Ces entretiens pacifièrent un peu l’âme tourmentée du jeune Juif. Mais, sur ces entrefaites, il tomba gravement malade et fut envoyé en Suisse pour sa convalescence. Dieu, en lui octroyant la grâce de la souffrance physique après celle de la souffrance morale, le comblait. Car, comme je l’ai dit si souvent, comme je le répéterai encore, la maladie en brisant notre orgueil, en affaiblissant la nature, nous donne des forces pour accueillir humblement le Surnaturel.

Un peu remis, Lœwengard écrivit à l’abbé G. qui lui répondit par des lettres admirables dont je citerai deux fragments, mais que j’engage à lire en entier car elles débordent de sagesse et de lumière[22].

[22] Voir la Splendeur catholique, pages 62 à 65.

« Allez toujours de l’avant avec simplicité, le cœur prêt à tous les sacrifices pour trouver et vous assimiler la Vérité. Vous ne pouvez manquer de la rencontrer et d’en vivre : Dieu, dans sa providence, la donne à tous ceux qui la cherchent ainsi…

« Notre Seigneur Jésus fait la joie et la consolation de ma vie : je vous souhaite de l’aimer bientôt et plus que moi. Avez-vous trouvé dans saint Jean ces paroles de vie : Celui qui m’aime observe mes commandements. Si quelqu’un m’aime, mon Père et moi viendrons en lui et nous ferons en lui notre demeure. Voyez-vous, pour nous autres chrétiens, Jésus spirituel n’est pas loin de nous de dix-neuf siècles. Il est là, il vit en nous, il est l’ami du jour et de la nuit. Votre âme est son épouse. Il est pour elle clarté, force, amour. Il est seul capable de satisfaire les besoins de votre âme et d’y mettre la paix qui est le bonheur. »

Certes, enseigné de la sorte, Lœwengard aurait pu dès lors se convertir, d’autant qu’il avait devant lui un splendide paysage de montagnes fait pour élever au Créateur de la Beauté son âme éprise d’absolu. En outre, la maladie venait d’empreindre en lui le sentiment de sa misère. Mais si vous avez lu et médité quelque récit de conversion, vous aurez remarqué qu’à plusieurs reprises, au moment où le néophyte va céder pleinement à la Grâce, le Mauvais intervient avec fureur pour le ressaisir.

La voie qui tend à Dieu n’est pas un sentier plane, tapissé de velours. C’est « un chemin montant, sablonneux, malaisé » où se succèdent des bifurcations qui mènent à des fondrières cachées sous des fleurs aux parfums dangereux. Ce n’est qu’après s’y être maintes fois laissé attirer que le pécheur retrouve la route du salut. Dieu permet qu’il en soit ainsi pour que l’âme apprenne, par des expériences douloureuses, qu’en dehors de Lui, en dehors de la Croix qui rayonne au sommet de la montée, il n’y a que joies inquiètes suivies d’indicibles souffrances. Pour aller à Dieu, que ce soit comme converti, ou comme croyant avide de pénétrer toujours plus avant dans le Cœur de Jésus, il faut gravir le Calvaire. — Malheur à qui ne le comprend pas !…

Or Lœwengard, à mesure que la santé lui revenait, répugnait, de plus en plus, à se conformer aux avis du saint prêtre G. « Déjà, à ses avances, je ne répondais plus que nonchalamment. L’heure de Dieu n’avait pas sonné encore. L’orgueil de l’intellectuel naissant et les passions de la puberté se révoltaient contre cette humiliation et cette continence qu’est la Foi. Croire c’est humilier sa raison et contenir sa chair. Tant que cet orgueil et cette chair ne sont pas matés, il nous est impossible d’entrer dans le royaume de Dieu. »

Il finit par ne plus répondre du tout et, rentré à Lyon, il se jeta dans l’Art éperdûment car il espérait que le culte de la Forme suffirait à étancher sa soif d’idéal. Puis se détournant de l’amour de Dieu, il alla, par une conséquence obligée, à l’idolâtrie, c’est-à-dire aux amours humaines. Car est-ce autre chose que de l’idolâtrie le fait d’adorer la créature au détriment du Créateur ? Le pauvre imaginatif, ne savait pas qu’en dehors de la virginité ou du mariage, sanctifiés par la foi, consacrés par l’Église, la femme est, après l’or, le plus sûr des véhicules vers la damnation.

Néanmoins le germe de Grâce projeté en lui n’était point tombé sur la pierre. Il lui fallut quatorze ans pour lever, mais enfin il leva pour la plus grande gloire de Dieu.