UN MERCREDI DES CENDRES IL ARRIVA QUE…
Seigneur, tu nous as faits pour toi, et notre cœur est dans l’inquiétude jusqu’à ce qu’il repose en toi.
Saint Augustin : Confessions I.
Dans les chapitres précédents j’ai analysé des conversions dont le récit a été publié. Dans celui-ci et dans le suivant, j’expose le cas de deux convertis qui, parce que je leur ai représenté qu’une relation de leur marche vers Dieu pouvait inciter quelques âmes en peine à suivre leur exemple, m’autorisent à parler d’eux. Mais, comme ils sont très humbles l’un et l’autre, ils ont stipulé que je cacherais leur personnalité sous un pseudonyme et que je ne donnerais aucune indication de nature à mettre sur leur trace. Il va de soi que je me suis conformé à leur désir.
Nous appellerons donc simplement Robert — prénom qui n’est pas le sien — celui dont on va lire la confession.
Ainsi qu’il est arrivé plusieurs fois, Dieu a daigné se servir du très pauvre instrument que je suis pour aider Robert à se reconnaître dans ses crises de conscience. Dès qu’il fut à point pour le Sacrement de Pénitence, un bon prêtre prit la direction de son âme. Je n’eus plus à intervenir que pour l’encourager dans la voie étroite et surtout pour demander à des âmes ferventes de former autour de lui un brasier de prières.
Quand je reçus sa première lettre, j’étais en voyage pour le service de l’Église et je me déplaçais presque chaque jour. La missive me rejoignit dans une ville où je ne me trouvais que pour vingt-quatre heures. Elle était insuffisamment affranchie, surchargée d’adresses successives, la dernière à peu près illisible. Il y avait donc bien des chances pour qu’elle s’égarât ou fût mise au rebut par la poste. Je vis une circonstance providentielle dans le fait qu’elle me fût parvenue et je répondis aussitôt[30].
[30] En d’autres occasions des lettres importantes pour le bien d’une ou de plusieurs âmes atteignirent de même fort à l’imprévu « le trimardeur de la Sainte Vierge ». Il fallait vraiment que le Bon Dieu n’eût personne sous la main pour requérir de la sorte une aussi mince balayure du monde !…
Une correspondance active s’ensuivit. — On trouvera ci-dessous les lettres de Robert. Je n’en ai supprimé que les phrases qui me concernent et quelques confidences n’ayant point rapport aux opérations de la Grâce sur cette âme, ou d’un ordre trop spécial pour prendre place dans un livre qui désire aller dans toutes les mains. Au surplus ces omissions — peu nombreuses — n’enlèvent rien à la clarté du récit. Enfin, j’ai fait le rebouteux pour quelques phrases bancales et j’ai indiqué brièvement le sens de mes réponses. Là s’arrête mon intervention. Tout le reste est de Robert.
PREMIÈRE LETTRE
Je me décide à vous écrire parce que je viens de lire deux de vos livres : Du diable à Dieu et Sous l’Étoile du Matin. Je les aperçus, l’autre jour, à l’étalage d’une librairie religieuse. Je ne sais pourquoi, ces titres m’intriguèrent : je ne vous connaissais pas du tout et je n’avais aucune idée de ce que pouvaient contenir ces volumes. J’entrai dans la boutique ; je les achetai et je les lus d’un seul trait…
Suivent deux phrases à moi personnelles que je supprime. Puis Rohert reprend :
Je ne suis pas bien sûr d’être en voie de me convertir ; l’état de mon âme me reste obscur. Mais comme vous avez remué en moi des sentiments dont je me rends mal compte, j’ose espérer que vous consentirez à me donner votre avis…
Suivent des excuses superflues sur son importunité, puis il continue :
Pour vous faire saisir où j’en suis, il faut que je vous explique mon passé et que je vous raconte un fait récent qui m’a troublé au delà de toute mesure. Je ne puis m’empêcher d’y attacher tant d’importance que si je ne me sentais, d’autre part, totalement lucide, je me croirais en proie à une obsession maladive.
J’ai trente-deux ans, une fortune qui, sans être très considérable, me dispense du souci de me créer des ressources. Mon père et ma mère moururent à quelques jours de distance, d’une grippe infectieuse, lorsque j’avais quatre ans : c’est vous dire que je ne les ai guère connus. Il m’est resté une sœur de deux ans plus jeune que moi, qui est entrée au Carmel à vingt et un ans.
Nous eûmes pour tuteur un oncle du côté maternel, veuf, sans enfants, très mondain et qui ne s’occupait pas beaucoup de nous. Ma sœur fut mise en pension dans un couvent. Pour moi, je logeais chez mon oncle et je suivais les cours d’un lycée parisien. Mon éducation religieuse fut très sommaire. Une vieille bonne m’apprit mes prières. Je les répétais machinalement, matin et soir, sans y attacher beaucoup de signification : on m’avait dit que Dieu existait et qu’il était convenable de le prier. J’avais admis la chose sans discussion, car j’étais un enfant docile et j’obéissais à cette « convenance » de la même façon que je prenais soin de manger proprement et de montrer de la déférence aux personnes âgées.
A onze ans, je suivis le catéchisme à ma paroisse. Je ne sais si le vicaire qui nous instruisait manquait d’éloquence ou de zèle, mais le fait est que je ne ressentis aucune ferveur : je récitais correctement le chapitre prescrit, je répondais correctement aux interrogations, tout comme au lycée j’apprenais correctement la leçon du jour et j’assistais à la classe sans trop de dissipation.
La veille de ma première communion, ainsi qu’il m’avait été recommandé, je priai mon tuteur de me pardonner les peines que je lui avais causées. C’était le soir, après dîner ; il allait partir pour son cercle et parut assez étonné de me voir m’agenouiller devant lui. Quand j’eus formulé ma requête en des termes appris par cœur, il se rappela la cérémonie du lendemain et que même il avait promis d’y assister. Il ne me laissa pas finir ; me tapotant la joue il me dit : — Oui, oui, c’est entendu… Tu es un bon garçon, sage comme une petite fille ; je n’ai rien à te reprocher…
Puis s’adressant au valet de chambre qui lui tendait son chapeau et sa canne : — Demain matin, vous me ferez souvenir qu’il faut que j’aille à la première communion du petit.
Un point, c’est tout.
La nuit suivante, je dormis paisiblement, sans être troublé par l’approche de cet acte dont personne ne m’avait fait concevoir la portée. Le lendemain, en communiant, je n’éprouvai aucune émotion particulière : j’étais seulement préoccupé de me tenir convenablement. J’avais conscience de remplir un devoir et de le remplir avec correction — rien de plus. Retourné à ma place, je récitai mentalement mon action de grâces telle qu’on me l’avait fait apprendre. Puis je n’y pensai plus.
Par la suite, je renouvelai, je reçus la confirmation toujours dans les mêmes dispositions d’obéissance paisible. J’allais le dimanche à la grand’messe de ma paroisse, je faisais mes Pâques — bref j’étais, au point de vue religieux, un petit automate remonté une fois pour toutes et dont les rouages fonctionnaient correctement.
Vous constaterez que j’insiste sur la « correction ». C’est que ce mot représente, avec la plus grande exactitude, la règle de vie qui m’avait été inculquée, que j’avais acceptée sans peine et qui régissait toutes mes manières d’être : ne se faire remarquer en rien.
Ainsi, au lycée, je ne me rangeais ni parmi les premiers ni parmi les cancres ; je restais dans la moyenne. Mes bulletins mensuels se résumaient par la note : assez bien. Aux distributions de prix, je recueillais deux ou trois accessits : latin, histoire, composition française. Je passai mon baccalauréat à dix-huit ans, toujours avec la note : assez bien.
Cette formalité accomplie, mon oncle me demanda pour quelle carrière je me sentais du goût. Cette question m’embarrassa car je n’y avais jamais réfléchi.
— Je ne sais pas, répondis-je.
Mon oncle me traita, en riant, de « jeune mollusque ». Puis comme je gardais le silence — non parce que je me trouvais offensé mais parce que l’expression me paraissait, en somme, assez exacte, — il ajouta : — Bah ! tu as le temps de te décider ; ta fortune est suffisante pour que tu ne sois pas obligé de courir tout de suite après quelque emploi. Attendons que tu fasses ton service militaire. Si le métier te plaît, tu pourras rester dans l’armée, gagner, en passant par Saumur ou Saint-Maixent, ton galon de sous-lieutenant et suivre ensuite la filière. Un officier muni de quelques rentes ne s’ennuie pas et peut se marier — correctement. D’ailleurs, nous avons un parent général, qui commande une division je ne sais plus trop où, dans le Midi. Il a su se mettre bien avec les fripouilles du gouvernement. Je te recommanderai à lui et il te pistonnera… Cela te va-t-il ?
— Cela m’est égal, répliquai-je.
La période de temps qui s’écoula jusqu’à mon départ pour le service ne présenta rien de saillant. J’ai beau essayer d’y relever quelque incident notable, je la vois comme une plaine grise sous un ciel un peu couvert.
Je n’avais point d’amis — tout au plus des camarades avec qui je me tenais en des termes d’indifférence polie. Je n’étais pas un anachorète, mais la « noce » outrancière et persévérante m’ennuyait. Je faisais des visites dans nos relations très étendues ; j’étais invité à des bals et à des dîners ; j’allais assez souvent aux courses et au théâtre. Je menais une existence vide et — correcte, dont ma passivité s’accommodait : j’étais le bon jeune homme dont on ne dit rien.
Ma sœur, je la connaissais à peine. J’allais quelquefois la voir à son couvent ; je lui portais des pralines ou des marrons glacés ; je lui posais quelques questions sur sa santé puis je m’en allais.
Elle était beaucoup plus vivante que moi. Je me rappelle maintenant qu’elle avait parfois des élans de tendresse qui m’étonnaient. Déconcertée par ma froideur, elle les réprimait, de sorte que nul lien ne se noua entre nous. J’ajoute qu’elle passait toutes ses vacances à la campagne chez une vieille cousine dont je ne savais rien, sinon qu’elle était fort pieuse.
Au régiment, je fus — correct. Je m’y ennuyais passablement mais je me pliai sans effort à la discipline et j’appris d’une façon suffisante le maniement d’arme et la théorie. Mon temps près de finir, mon tuteur me demanda si je voulais persister. Or je ne me sentais nullement la vocation militaire : j’étais monté au grade de sergent, cela contentait mon ambition. Je partis donc avec ma classe.
J’ajoute qu’au régiment, je perdis l’habitude d’aller à la messe et de communier à Pâques — non par incrédulité réelle, mais par nonchalance. J’avais loué une chambre en ville et j’y passais les dimanches à dormir, à feuilleter des illustrés ou à bâiller en fumant beaucoup de cigarettes.
Rentré dans la vie civile, la question se posa de nouveau du choix d’une carrière. Mon oncle s’enquit de mes projets. Or j’avais passablement réfléchi là-dessus et je m’étais reconnu tout à fait inapte à un labeur régulier. D’autre part, je n’avais aucune ambition et je n’éprouvais nul besoin de primer mes semblables en quoi que ce soit. Le seul penchant un peu accusé que je me découvrisse allait vers la littérature. Mais après avoir noirci pas mal de papier, je m’aperçus que je ne possédais point la marque personnelle qui dénote les écrivains supérieurs. J’aurais pu, comme tant d’autres, réussir des pastiches de mes auteurs favoris mais cette facilité dans l’imitation ne me parut pas valoir la peine de fournir du travail aux imprimeurs. Pour mon plaisir particulier, je me mis à étudier l’histoire : je pris des notes sur mes lectures ; je formulai des jugements. Et j’acquis, du moins, dans cette occupation, une philosophie désenchantée qui se basa sur cette remarque qu’à toute époque, l’homme n’a cessé d’être un fort méchant animal.
Donc quand mon oncle m’interrogea, je lui répondis que je poursuivais des recherches historiques et que je désirais m’y adonner à l’exclusion de tout autre travail.
— Mais, m’objecta-t-il, c’est comme si tu ne faisais rien… Il faut faire quelque chose dans l’existence.
J’aurais pu lui répliquer que lui-même menait l’existence la plus vide du monde. Je ne voulus pas le désobliger et je me tus.
Il n’insista pas. C’était un de ces égoïstes affables qui, pourvu qu’on ne trouble pas leurs habitudes, s’abstiennent de tracasser leur entourage. Comme je ne lui causais point d’ennuis — pécuniaires ou autres — il ne jugea pas à propos de me presser davantage et me laissa vivre à ma guise.
Ne travaillant pas d’une façon suivie, je rentrai dans la routine des visites, des papotages salonniers, des courses, des bals, du cercle et du théâtre. Cette équipe de nigauds agités qu’on appelle le Tout-Paris — je ne sais pourquoi car on y rencontre surtout des rastaquouères — me connut. Je ne devins pas un arbitre des élégances comme ce Cazal dont M. Paul Bourget dénombra les cinquante-deux paires de bottines. Mais enfin mon nom fut cité, dans les feuilles chères au snobisme, entre ceux de la baronne Jéroboam et du prince Dédéagatch.
Du reste, je ne me donnais pas tout entier à ce milieu ; j’observais et je ne m’engageais pas. Et, par exemple, je me gardais de ces liaisons si fréquentes, sous une apparence de décorum, chez les gens qui s’intitulent eux-mêmes « la bonne société ». Je n’y avais guère de mérite car le fleuretage préalable avec les minaudières à la mode m’assommait. Et puis les mésaventures arrivées à quelques-uns de ceux qui ramaient, comme moi, sur la galère du « grand monde » justifiaient mon abstention. Les confidences lamentables de certains d’entre eux m’apprirent aussi à éviter les toiles tendues par les araignées scintillantes du demi-monde.
Vraiment quand on considère les roueries de toutes ces coquettes et de toutes ces aventurières, on ne peut presque s’empêcher d’admettre qu’il y a du bon dans la boutade de Schopenhauer : « Les femmes sont de petits êtres charmants mais dangereux qu’il faudrait bien nourrir, battre et enfermer. »
Les mâles sont équivalents : sortez-les du bridge, des écuries de courses et du récit de leurs soi-disant prouesses amoureuses, vous ne trouverez rien dans ces pauvres cervelles…
J’eus encore à esquiver plusieurs pièges matrimoniaux. Quelques maîtresses de maison voulurent jouer les Macettes, pour le bon motif, en ma faveur. Je les décourageai sans retard. Mais alors des dames mûres et inquisitoriales, affligées de deux ou trois filles, se mirent à tourner autour de moi, flairant le gendre possible et me dardant des regards de commissaire-priseur. On s’arrangea pour me faire bostonner souvent avec de jeunes oies maniériées dont le babil faussement ingénu m’agaçait au delà de toute expression. Pour mettre fin à ces entreprises contre mon indépendance, j’eus recours à un subterfuge : un de mes amis, stylé par moi, consentit à faire courir, à la sourdine, le bruit que j’avais dévoré à peu près toute ma fortune en de secrètes extravagances. Comme la plupart des gens du monde sont toujours très disposés à mal penser du prochain, cette bienfaisante calomnie fut acceptée sans contrôle. Les dames mûres et leurs jacassantes demoiselles s’écartèrent avec empressement de ma personne : j’eus la paix… Vous demanderez pourquoi, jugeant de la sorte le monde des salons, j’ai continué de le fréquenter.
Sincèrement, je n’en sais trop rien. Vous vous rappelez ce personnage des Joyeuses épouses de Windsor dans la bouche duquel Shakespeare met cette définition : « Le monde est une huître ». Il faut croire que j’avais des affinités avec ce bivalve puisque je ne le fuyais point. En outre, je pense qu’il y avait beaucoup de désœuvrement dans mon cas…
Du désœuvrement et aussi, par crises, une affreuse sensation de vide qui me faisait redouter la solitude. Je connaissais des jours d’ennui morne où je me sentais si abandonné, si incapable de me suffire à moi-même ! Mon enfance sans affection, ma jeunesse sans amour gémissaient au fond de mon cœur. Je me raisonnais ; je me disais qu’il ne tenait qu’à moi de me créer un foyer, que le Tout-Paris n’était pas l’univers et qu’en dehors de ce Guignol luxueux, je trouverais certainement, si je voulais m’en donner la peine, une compagne intelligente et tendre qui m’aiderait à supporter la vie. Et j’éprouvais des velléités de me mettre à la recherche de cet oiseau rare.
Mais alors — et ceci est déjà passablement étrange — je fus arrêté net par je ne sais quel pressentiment que là n’était point ma voie et qu’un événement surgirait bientôt qui m’orienterait dans un sens dont je n’avais aucune idée. De sorte que je renonçai à toute démarche et que je demeurai dans un état d’attente assez anxieux.
J’étais dans cette disposition, depuis trois mois environ, quand se produisit l’incident dont je vous parle au commencement de ma lettre.
Une « belle madame » quelconque donna un bal costumé, le soir du mardi gras. Déguisé en Pierrot, je me tenais accoté à la tapisserie et je regardais les couples multicolores tourbillonner devant moi au son d’un orchestre épileptique. Plus assombri que de coutume, j’avais énergiquement refusé d’entrer dans la sarabande. Je roulais des pensées moroses où revenait ce refrain : — Je m’ennuie à périr… C’est bien de ma faute car qu’est-ce qui me forçait de venir ici ?… Mais alors, je n’ai qu’à m’en aller… Ma foi, non, je n’ai pas sommeil et ailleurs, je m’ennuierais tout autant… N’importe, il est idiot de rester…
Néanmoins je restais, étouffant mes bâillements, errant parfois d’une salle à l’autre pour revenir ronchonner dans mon coin. Personne ne s’occupait de moi car je me suis établi une solide réputation d’ours insociable.
La nuit passa sans que je réussisse à me distraire en observant les gambades des pantins qui se trémoussaient sous mes yeux. Enfin, après un tango plus obscène, si possible, que les danses précédentes, on annonça le souper. On mangeait par petites tables de deux ou quatre. Je m’attendais bien à n’être d’aucune, quand une jeune femme — nous l’appellerons Aline — mariée depuis deux ans et que son imbécile de mari s’était empressé de lancer dans la fête perpétuelle dès le voyage de noce terminé, vint à moi et me dit en me prenant le bras : — Nous soupons ensemble.
Ébahi de cette invitation à brûle-pourpoint, je lui demandai : — Quelle mouche vous pique ? Ils sont au moins quarante qui ambitionnent la faveur que vous me faites et qui la méritent mieux que moi, car je suis ennuyeux et ennuyé.
— Ennuyé, reprit-elle, cela se voit. Ennuyeux, non. Allons, venez…
J’obéis. Tout en la conduisant, je me souvins qu’ayant été plusieurs fois à son jour, j’avais eu l’occasion de remarquer qu’elle était moins superficielle et moins artificielle que la plupart de ses émules en frétillements mondains. On lui prêtait des aventures. Je ne sais si l’on avait raison, mais toujours est-il qu’à deux ou trois reprises, la trouvant seule, nous causâmes d’une façon intelligente, sans ombre de coquetterie de sa part. Encouragé par cette si rare ouverture d’esprit, je laissai voir quelques idées qu’elle apprécia. Il y eut dès lors, entre nous, une sorte d’entente tacite dont je ne profitai point pour lui faire la cour. Il me parut qu’elle m’en savait gré. Mais ce soir, la voyant aussi enragée que les autres à la danse, je m’étais abstenu de lui parler et je crois même de la saluer. Quand nous fûmes attablés, je lui fis compliment sur son costume : c’était celui de la Finette, le délicieux Watteau de la salle Lacaze au Louvre.
— Et vous, dit-elle, au lieu de vous affubler de ce pierrot fantômal, vous auriez dû prendre le costume du pendant de la Finette, vous savez : l’Indifférent au pourpoint bleu ciel.
— Cela ne m’eût pas convenu, répliquai-je, car l’Indifférent se moque gaîment de toutes choses tandis que moi, je suis funèbre comme un maître des cérémonies présidant aux obsèques de ses propres illusions.
— En vérité ? dit Aline. Mais alors je ne comprends pas ce que vous faites ici.
— Il est certain que je ne m’y amuse pas autant que vous.
— Et qui vous dit que je m’amuse ?
Elle prononça cette phrase très vivement et je vis une expression de lassitude désenchantée passer sur son fin profil dont des mois de surmenage mondain n’avaient pas encore réussi à friper la délicate beauté.
Je répondis : — Dame, comme vous avez dansé toute la nuit, on peut en conclure que vous y preniez beaucoup de plaisir.
— C’est ce qui vous trompe… Je m’ennuie peut-être plus que vous.
— J’ai de la peine à l’admettre : vous êtes si jeune, si adulée, si gâtée par l’existence !… Et moi, je suis pareil à un vieux Pharaon momifié de spleen dans le sable d’un désert sans oasis.
Cette image baroque la fit sourire : — Quelles comparaisons sépulcrales, s’écria-t-elle. A vous entendre, il semblerait que vous soyez un vieillard édenté qui se dépite de ne plus pouvoir cueillir de noisettes.
— La cueillette me laisse froid ; mais ne parlons pas de moi. Dites-moi plutôt pourquoi vous avez l’air de protester quand je suppose que ce bal vous amuse.
— Il ne m’amuse pas du tout, je vous l’affirme. Je danse pour m’étourdir, pour ne pas penser à l’existence absurde que je mène… Tout cela est si vide !
Je gardai le silence une minute. Cet aveu faisait vibrer en moi une corde tellement sympathique ! Quoi donc, elle aussi souffrait du vide atroce qui me tenait l’âme en détresse ?…
Enfin je repris : — Et dire que nous continuerons à la mener cette existence jusqu’à ce que nous nous en allions en poussière dans notre cercueil !
— Eh bien, vous l’êtes macabre, s’exclama-t-elle, avec un rire qui sonnait faux, moi qui espérais que vous me tireriez de l’ennui où me plongèrent les madrigaux fadasses de mes danseurs.
— Si je vous ennuie comme eux, je me tairai.
— Non, ne vous taisez pas… Mais vous conviendrez que nous avons une singulière conversation pour un souper de carnaval… Il est vrai que, ce matin, c’est le mercredi des Cendres et qu’il est à propos d’évoquer la poussière que nous serons.
— Comment, dis-je, le mercredi des Cendres ! Vous êtes sûre ?
— Très sûre, impie que vous êtes !
Et tirant de la trousse en or qu’elle portait à la ceinture une boîte à poudre et une houpette, elle secoua sur nous un petit nuage parfumé. Puis elle ajouta d’un ton qui voulait être plaisant : — Souviens-toi que tu es poussière !…
Memento quia pulvis es, traduisis-je machinalement.
Et soudain, je me sentis tout contrarié, fâché contre Aline et contre moi-même. D’une façon très nette j’avais l’impression que nous venions de profaner, par légèreté, une chose grave et religieuse. Naguère j’aurais sans doute ri de cette médiocre facétie. Pourquoi, en ce moment, me déplaisait-elle si fort ?
Je crois bien qu’Aline éprouvait un sentiment analogue, car elle remit la boîte en place avec un geste maussade, baissa la tête et se mordit la lèvre en fronçant le sourcil.
Il y eut un silence pénible entre nous. Pour faire diversion, je lui offris du champagne et je me mis à railler la sottise prétentieuse de la plupart des déguisements choisis par les autres invités. Aline me donna la réplique, mais sans verve. Nous étions tous deux comme gênés par un remords. Ce fut avec soulagement que, le souper terminé, je vis un freluquet, qui avait jugé spirituel de se travestir et de se grimer en gorille, s’approcher d’Aline pour lui rappeler qu’elle lui avait promis le cotillon. Elle se leva vivement et, se composant une mine insouciante, elle me tendit la main : — Au revoir, croque-mort, me dit-elle.
Tandis qu’elle s’éloignait au bras de ce singe, je demeurai pensif.
Accroissant mon malaise, le Memento funèbre se répétait en moi, comme proféré par une voix secrète dont l’insistance me troublait d’une façon plus qu’étrange. En même temps, il me semblait qu’un mur de ténèbres se fendillait par places pour me laisser entrevoir je ne sais quelle lueur très lointaine. Je tâche de vous faire saisir, par approximation, l’état d’âme si insolite où je me trouvais, mais ce n’est pas facile car je ne savais où me référer, n’ayant jamais rien éprouvé de semblable… Enfin, comme vous avez l’expérience de ces sortes de choses, j’espère que vous me comprendrez.
L’idée me fut ensuite imposée que le caprice qui m’avait fait choisir, comme vis-à-vis de table, par cette jeune femme, d’apparence si évaporée et, au fond, si mélancolique, n’était point l’effet d’un hasard non plus que le caractère, si peu en accord avec les circonstances, des propos échangés entre nous.
N’étant pas superstitieux, je m’efforçai d’abord de ne point admettre qu’il y eût en ce fait quoi que ce soit d’anormal. Mais j’avais beau me raidir, la conviction grandissait en moi que j’avais été mené par une force étrangère à ma personne et qui continuait de m’influencer.
Mené ? Mais comment et pourquoi ?
Je crus à ce moment que je divaguais et je me demandai si le champagne me portait à la tête. A la réflexion, je dus me répondre négativement car j’en avais avalé à peine une demi-coupe au dessert et pendant le reste du repas, je n’avais bu que de l’eau.
Je restai assez longtemps dans ces pensées, les yeux à terre. Quand je relevai la tête, ce que je vis me fis frissonner. Le bal avait pris un aspect terrible : il me sembla que la lumière électrique s’était affaiblie et ne répandait plus qu’un éclat livide sur les danseurs. Les faces de ceux-ci, verdâtres, blafardes ou terreuses, offraient une poignante expression d’égarement et de désespoir qui me fit peur. Et cependant, ils tournoyaient enlacés sans pouvoir s’arrêter ni se déprendre. On aurait dit qu’un aiguillon inexorable les forçait de tressauter douloureusement — pour l’éternité… Si l’on danse en enfer, ce doit être ainsi.
Je fus saisi de panique : — Oh ! me dis-je, ce n’est pas possible, je suis malade ; il faut aller prendre l’air…
Je gagnai la sortie. Dans l’antichambre, j’enfilai ma fourrure, je coiffai mon chapeau. Un moment après, je fus dehors.
Pensant que la marche me ferait du bien, je renvoyai ma voiture et, quittant l’avenue où se donnait le bal, je débouchai dans les Champs-Élysées que je descendis d’un pas rapide. L’horloge d’un kiosque de contrôle, à une station de fiacres, m’indiqua qu’il était six heures du matin. Arrivé à la Concorde, au lieu de prendre le pont pour rentrer chez moi — j’habite derrière la Chambre — je continuai par la rue de Rivoli, puis je tournai à gauche et je me trouvai presque tout de suite dans la rue Saint-Honoré.
J’avais suivi ce chemin d’une façon toute machinale, occupé que j’étais à écarter la vision macabre que je venais de subir et aussi à entendre le Memento quia pulvis es résonner de nouveau en moi, mais alors avec une si triste douceur que les larmes m’en montaient aux yeux.
Un commencement de petit jour faisait une tache pâle à l’orient. Une brume jaunâtre mais pas trop épaisse couvrait la ville ; j’y distinguai, çà et là, des silhouettes de balayeurs et d’agents de police, déambulant, deux par deux, le long des maisons endormies. Parfois une carriole de laitier passait au grand trot, avec un tapage de ferraille remuée.
Qu’elles sont lugubres ces aubes d’hiver sur Paris, quand on s’en retourne, las et morne, après une nuit de creuse agitation ! Jamais je n’en avais ressenti l’affreuse désolation comme ce mercredi des Cendres.
Tout à coup je m’arrêtai : j’étais devant l’église Saint-Roch et je voyais des ombres de femmes gravir les marches et se glisser à l’intérieur. Par une impulsion à laquelle j’obéis sans hésiter, je les suivis… Qu’il y avait longtemps que je n’étais entré dans une église, sauf pour un mariage ou un enterrement mondains !
Je fis, par réflexe, un geste pourtant bien oublié : je pris de l’eau bénite et je me signai. Ensuite je m’avançai vers le maître-autel où un prêtre disait les oraisons préparatoires à l’imposition des Cendres. Je m’appuyai à une colonne et je tâchai de démêler ce qui se passait en moi.
Il y avait peu de lumières de sorte que, dans la demi-obscurité, je voyais les fidèles agenouillés près de moi comme une masse confuse. Cette pénombre, le recueillement de tous, la paix tiède du sanctuaire me pénétraient et dissipaient mon désarroi. Une sensation de plénitude comblait le vide intérieur dont j’avais tant souffert. Je ne songeais pas à formuler de prière, mais il me semblait que mon cœur si sec, et si contracté depuis des mois, se dilatait et tendait vers le tabernacle. Cela se fit sans que ma volonté intervînt. Je me sentis alors comme dédoublé ; une partie de mon âme s’humiliait devant le mystère de la Présence Réelle et y goûtait un plaisir sans violence. L’autre partie essayait brutalement d’échapper à cette impression car elle en souffrait comme d’une brûlure.
Cependant les assistants quittaient leur place et se rendaient à la barre de communion pour recevoir les Cendres. J’étais sur le point de les imiter quand une grande honte vint m’en empêcher : ma vie lâche, fainéante, souillée, se dressa devant moi pour m’interdire de me mêler à ces âmes pieuses, que je n’étais pas digne d’effleurer.
Je restai donc immobile et je me contentai de m’appliquer mentalement le Memento… Ah ! certes oui, je sentais à quel point j’étais une vile poussière.
La cérémonie terminée, la messe commença. Je ne pus la suivre : une rêverie douloureuse tenait mon esprit fixé sur mes misères. La sensation de bien-être éprouvée tout à l’heure s’était évanouie. Je me sentais comme accablé sous un fardeau que, par moments, je voulais rejeter car il me paraissait intolérable. Mais une minute après, je sentais une allégresse mystérieuse à en supporter le poids énorme.
Cependant j’avais quitté ma place, sans m’en apercevoir, et je me trouvai dans le bas-côté, près de l’Épître. Ainsi, tout proche de l’Officiant, je l’entendis articuler ces paroles en offrant l’hostie : — Suscipe, sancte Pater, omnipotens æterne Deus, hanc immaculatam hostiam quam ego, indignus famulus tuus, offero tibi Deo meo vivo et vero, pro innumerabilibus peccatis et offensionibus et negligentiis meis…[31]
[31] C’est l’admirable première oraison de l’Offertoire : « Reçois, ô Père saint, Dieu tout-puissant et éternel, cette victime sans tache que moi, ton serviteur indigne, je t’offre, ô Dieu vivant et véritable, pour mes péchés, mes offenses et mes négligences qui sont sans nombre. » (N. de l’A.)
Ces mots si simples et si humbles me bouleversèrent. Un flot de larmes me jaillit des yeux et, avec un grand soupir, je les répétai presque à voix haute. J’étais si transporté que je craignis d’éclater en sanglots et de troubler l’office…
Je sortis précipitamment et j’arpentai, comme en rêve, les rues jusqu’à mon domicile. Je ne puis me rappeler à quoi je pensais durant cette course…
Rentré, je me mis au lit. J’étais brisé de fatigue et je dormis dix heures, d’une seule traite.
Voici maintenant douze jours passés depuis que tout cela m’arriva et je ne sais à quoi me résoudre. Parfois, il me semble que j’ai reçu de Dieu un avertissement d’avoir à changer de vie et je suis sur le point d’aller me confesser.
Plus souvent, à la seule pensée de mener désormais une existence chrétienne, il s’élève en moi un ouragan de doutes, de répugnances et de blasphèmes… En tout cas, j’ai la conscience très nette d’être profondément travaillé par des forces adverses dont je ne suis pas le maître. Comment vous dire cela ? C’est comme si mon âme faisait une maladie de croissance d’où je pressens qu’il résultera un grand bien — ou un grand mal. Ce qui m’étonne aussi c’est la lucidité extraordinaire qui m’est venue pour m’analyser : je la vois, mon âme, comme une pièce anatomique dont on injecta les moindres nerfs et les moindres artérioles d’une substance colorante pour en faciliter l’étude à un myope. Je saisis tous les détails du conflit dont je suis l’objet mais la signification de l’ensemble m’échappe.
J’ai pourtant reçu quelque lumière par la lecture de vos livres. Ils sont… etc., etc… et ils me font soupçonner que peut-être Dieu me dispose à me convertir. Et pourtant ce n’est guère probable, car pourquoi une âme aussi médiocre que la mienne serait-elle choisie ? Ma médiocrité vous l’aurez reconnue en lisant ce récit. Toutefois, si vous jugez, malgré tout, qu’il peut y avoir dans mon cas du surnaturel et que la crise dont je souffre n’est pas tout simplement le fruit des songeries moroses d’une intelligence désœuvrée, veuillez me venir en aide. Agréez etc…
RÉPONSE
Non, à coup sûr, il n’était pas un médiocre celui qui m’écrivait ces lignes : le propre de la médiocrité c’est d’être très contente d’elle-même. Les petits esprits ne se déplaisent pas dans le monde ; ils s’y trouvent à leur place car ils jouissent du développement de leur vanité chez cette gent salonnière où ils rencontrent tant de leurs semblables ! Quiconque prétend, comme eux, y réussir doit se prouver banal sous des dehors brillants. Manifester, même sans le vouloir, qu’on fait peu de cas des règles que les mondains promulguent, c’est les blesser au vif de leur amour-propre en ne se conformant pas à leurs préjugés. C’est manquer à cette fameuse « correction » dont Robert, aveugle quant à sa supériorité sur ces cryptogames, se croyait si ingénûment l’adepte.
Le ton de franchise de sa lettre me ravit. Je notai aussi que son pessimisme n’avait point fait de lui un de ces arrogants pontifes de la négation universelle qui, jugeant le monde à sa très mince valeur, ne trouvent là qu’un prétexte à se figer dans la vénération d’eux-mêmes.
Je fus également très heureux que sa culture et ses dons littéraires — remarquables comme on a pu voir — ne l’eussent point transformé en un professionnel de la plume. Car s’il s’était laissé aller à publier, il aurait couru le risque de devenir, comme les neuf-dixièmes des écrivains d’aujourd’hui, un venimeux concierge, un négociant rusé, un imperméable goujat ou un dindon se pavanant au milieu d’une basse-cour plus ou moins académique.
Méditant sa lettre, je crus reconnaître en Robert une de ces âmes prédestinées dont Dieu laisse dormir les puissances jusqu’à l’heure marquée par son infinie sagesse pour les éveiller à la vie spirituelle et les épanouir dans l’atmosphère brûlante de Son Amour.
Ah ! quel gage il avait reçu de cet amour lorsque, dans l’église où la Grâce le conduisit, il avait senti la Croix salutaire peser sur ses épaules ! Il avait souffert, il souffrait et il souffrirait sûrement encore davantage pour entrer dans la voie étroite. C’est pourquoi je me pris à l’aimer d’un cœur tout fraternel.
Après avoir consulté l’un des saints prêtres qui me consentent leurs lumières en ces occasions, je lui répondis qu’il me paraissait bien avoir été favorisé d’un appel de Dieu et que, puisque malgré tant de circonstances défavorables, il avait conservé la foi implicite, son devoir était de se tenir, par la prière et le recueillement, en état de docilité vis-à-vis de la Grâce. « Car, ajoutai-je, quand Dieu frappe à la porte d’une âme, il ne suffit pas de lui tenir le battant entre-bâillé : il faut ouvrir tout au large. »
Enfin je lui conseillai la lecture de l’Imitation, sachant que dans ce merveilleux petit livre, il trouverait de quoi s’instruire et se guider jusqu’à ce qu’un directeur expert prît le gouvernement de sa conscience… Naturellement, je ne donne ici que l’essentiel de ma réponse. Mais on doit croire que j’y exprimai en outre tout ce que je pus d’encouragements affectueux et de sympathie.
Six jours après, nouvelle lettre de Robert.
DEUXIÈME LETTRE
… Oui, je crois que, malgré les années vécues sans aucune pratique religieuse, j’ai conservé la foi implicite. En effet, spontanément, depuis ce mercredi des Cendres, je suis allé tous les matins à la messe. Et le miracle sans cesse renouvelé qui constitue l’essence du sacrifice ne choque en rien ma raison. Je note encore ceci : j’ai découvert, dans un coin de ma bibliothèque, le catéchisme de ma première communion et une concordance des Évangiles et je me suis mis à les relire. A mesure que je les étudiais, le souvenir se réveillait très net en moi de ce que j’y avais appris jadis. Bien plus, ayant entamé le commencement du Discours sur la Montagne, j’en retrouvai la suite et jusqu’aux termes exacts dans ma mémoire. On aurait dit que l’ensemble des dogmes, les explications et les préceptes du catéchisme, les paroles du Christ étaient restés, depuis vingt ans, au fond de mon âme comme des graines engourdies par un long hiver. Maintenant, elles germaient sous l’action d’un soleil printanier dont les effluves m’imprégnaient d’une joie lumineuse.
Il m’est difficile de ne pas voir là une preuve que Dieu m’incline à me convertir.
Pourtant, malgré ce signe, je me sens plein de contradictions. D’une part, je ne suis plus seul avec moi-même. La sensation de plénitude succédant à un vide désolé persiste. Elle s’accompagne de la notion, presque indéfinissable mais très accusée, d’une présence surnaturelle autour de moi comme en moi. Je me sens protégé, poussé doucement à la prière. Je ne puis me faire d’illusion à cet égard, demeurant très lucide et ayant conscience que mon Moi se distingue de cette présence et garde tout entier son libre arbitre.
Vous allez en conclure que je suis disposé à prendre le seul parti logique : me confesser, communier, puis vivre désormais en chrétien.
Eh bien non, et voilà où commencent les contradictions. A cette seule pensée de faire le pas décisif et de modifier mes habitudes, des arguments qui plaident pour que je ne bouge pas se lèvent en foule dans mon esprit et je ne parviens pas à les réfuter. Ce qu’il y a de fort singulier, c’est qu’ils insistent sur ce point que si je changeais de vie, je susciterais les commérages et les railleries des gens du monde. A cette idée, je suis pris de panique et je refuse d’agir.
Or ma crainte est d’autant plus déraisonnable que, comme vous avez pu le constater, depuis pas mal de temps, les jugements du monde ne m’importaient guère. Alors pourquoi prennent-ils soudain pour moi une autorité si grande ? Je juge cette préoccupation puérile et voici qu’elle me domine !… Tenez, par exemple, je me représente allant à la communion et vu par des personnes de ma connaissance. A cette seule pensée, je ressens un malaise extraordinaire et je me dis : — Non, non, il est impossible que je me donne ce ridicule…
J’ai honte de vous écrire ces choses car cela signifie que, courageux pour affronter les ragots des salons quand il ne s’agissait que de ma réputation mondaine, je deviens un pleutre quand il faudrait affirmer ma foi.
Chaque fois que je me dérobe de la sorte, j’entends en moi comme une voix pateline qui m’approuve et qui me confirme dans mon inertie. Ah ! je l’entends me dire très distinctement : — Dieu n’en demande pas tant. A quoi bon imiter les vieilles dévotes et les marguilliers vermoulus qui se croiraient damnés s’ils n’étaient sans cesse collés à la barre de communion ? C’est déjà beaucoup et peut-être trop que tu t’absorbes si fort dans des idées religieuses. Fais comme d’autres : accepte le catholicisme en tant qu’une doctrine sociale qu’il est convenable de protéger mais ne te crois pas obligé pour cela de pratiquer. A la rigueur, afin de donner le bon exemple aux subalternes, tu peux aller à la messe le dimanche ; tu en seras quitte pour penser à autre chose tout en gardant une attitude déférente. Mais ne va pas t’exalter davantage sur des rêveries mystiques qui proviennent de ton désœuvrement. Occupe-toi, reprends tes études d’histoire. Tu avais commencé une analyse du règne de Louis XIII. Pourquoi ne pas t’y remettre ?… Alors tu redeviendras normal.
— Mais oui, répondis-je, c’est le sens commun qui me parle. Je vais essayer…
Vaine tentative : non seulement je n’ai pu fixer mon attention sur les travaux où je prenais naguère quelque plaisir mais encore, loin d’être apaisé par la voix du — sens commun, je me suis senti de plus en plus troublé, inquiet, malheureux. Enfin, par une pente irrésistible, mes pensées sont revenues à Dieu et, en corollaire, à la conviction que je ne trouverais la paix qu’au confessionnal.
— Allez-y donc, me direz-vous.
Je ne puis : une nouvelle difficulté me cloue sur place. Me confier à un prêtre, lui exposer l’état de ma conscience me cause une répulsion violente. Je me persuade qu’il ne me comprendra pas ou qu’il me rebutera en traitant comme des vétilles les faits de vie intérieure dont je suis le théâtre. Or je le sens très bien : si l’on rabroue, comme de puériles imaginations, mes incertitudes et mes combats, si l’on n’attache point l’importance, que je crois qu’il mérite, à l’avertissement reçu dans la nuit du mardi-gras, mon âme qui, me semble-t-il, voudrait s’ouvrir, se refermera peut-être à jamais… Voilà donc où j’en suis : je me sens attiré vers la vie chrétienne. Mais quoique je sache que pour vivre en bon catholique, il me faut d’abord me purifier et me fortifier par la confession et la communion, deux obstacles m’arrêtent : la peur absurde, mais jusqu’à présent incoercible, des commentaires mondains ; la presque conviction qu’aucun prêtre ne donnera l’attention nécessaire au conflit qui me torture.
En effet, je souffre beaucoup. Je n’ai un peu de répit qu’à la messe quotidienne et c’est sans doute pourquoi je persiste à m’y rendre. Tant qu’elle dure, des élans d’amour, où ma volonté n’a point de part, projettent mon âme vers l’autel. Il en résulte quelques minutes de délivrance où j’éprouve une paix délicieuse. Puis, à peine sorti, je retombe dans la tristesse. C’est comme si j’errais dans une nuit profonde dont les ténèbres m’accablent et où se lamentent des voix désespérées. Et en même temps — accommodez tout cela — je me sens soutenu par cette présence amicale dont je vous parle plus haut.
Telle est ma vie actuelle : me disputer avec moi-même, tâtonner dans l’obscurité, soupirer : — Seigneur, ayez pitié de moi !…
Si vous le pouvez, venez à mon aide et veuillez agréer, etc…