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Quand l'esprit souffle

Chapter 50: RÉPONSE
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About This Book

L'auteur rassemble et analyse récits et réflexions sur des conversions au catholicisme, présentant la conversion comme un retour à l'ordre surnaturel et explorant les luttes intérieures, les désillusions du siècle moderne et le rôle de la grâce. L'ouvrage combine témoignages, méditations et études de parcours individuels, y compris l'examen de certaines figures littéraires en voie de foi, pour faire apparaître motifs, épreuves et fruits spirituels. L'ensemble cherche à éclairer les mécanismes psychologiques et spirituels du passage de l'incrédulité à la croyance et à proposer des ressources de consolation et d'édification pour des lecteurs en quête.

RÉPONSE

En méditant cette lettre, je reconnus tout de suite que, selon sa tactique coutumière, le Malin triturait l’imagination de Robert en lui faisant des monstres de l’opinion du monde et de l’incapacité du clergé à le comprendre. Au fond, ces artifices démoniaques sont fort misérables. Mais voilà : quand il s’agit d’autrui, pourvu qu’on ait quelque habitude de la vie intérieure, on en saisit très vite le peu de consistance. Quand il s’agit de soi-même, et surtout lorsqu’on est un néophyte, on perd pied. Il n’y a que le directeur qui ait grâce d’état pour mettre les choses au point.

D’un autre côté, j’admirai en Robert les merveilles de la Grâce : Dieu ne cessait de lui faire sentir sa présence ; c’était une indicible faveur car d’habitude, dans cette nuit obscure par laquelle il faut qu’on passe pour y apprendre l’impuissance où nous sommes de nous sauver tout seuls, il nous semble, faussement d’ailleurs, que tout secours surnaturel nous fasse défaut.

L’œuvre de son salut me parut donc en bonne voie et ce fut également l’avis de l’excellent prêtre à qui je communiquai sa lettre, comme j’avais fait de la précédente. Il avait accepté de diriger Robert quand le moment serait venu. En attendant, nous tombâmes d’accord sur ce point que je continuerais à tenir le rôle du chien de berger qui rabat la brebis errante vers le bercail.

Dans ma réponse, j’avertis Robert de la manigance diabolique dont il était le jouet. J’ajoutai qu’étant donné son expérience du monde, il devait bien s’attendre à de la malveillance quoiqu’il fît, et je me montrai persuadé que s’il mettait une bonne fois en balance le désir de plaire à Dieu avec le scrupule de ne pas déplaire aux mondains, ce dernier mobile lui paraîtrait bientôt tellement inepte qu’il n’aurait plus de peine à l’écarter.

En outre, je lui citai, en le priant de le méditer, un passage de l’Introduction à la vie dévote que certains ne seront peut-être pas fâchés de retrouver ici :

« Tout aussitôt que les mondains s’apercevront que vous voulez suivre la vie dévote, ils décocheront sur vous mille traits de leur cajolerie et médisance : les plus malins taxeront votre changement d’hypocrisie, bigoterie et artifices ; ils diront que le monde vous a fait mauvais visage et qu’à son refus, vous recourez à Dieu. Vos amis s’empresseront de vous faire une foule de remontrances fort prudentes et charitables à leur avis : « Vous perdrez crédit auprès du monde, vous vous rendrez insupportable, vous vieillirez avant le temps ; vos affaires domestiques en pâtiront ; il faut vivre comme le monde avec le monde ; on peut bien faire son salut sans tant d’embarras », et mille autres bagatelles.

« Tout cela n’est qu’un vain et sot babil ; ces gens-là n’ont nul souci de votre santé ni de vos affaires. Si vous étiez du monde, dit le Sauveur, le monde vous aimerait parce que vous êtes sien. Mais parce que vous n’êtes pas du monde, partant, il vous hait. Nous avons vu des gentilshommes et des dames passer la nuit entière à jouer aux cartes. Y a-t-il une occupation plus chagrine, plus mélancolique et plus sombre que celle-là ? Les mondains néanmoins ne disaient mot ; les amis ne se mettaient point en peine. Et pour la méditation d’une heure ou pour nous voir lever le matin un peu plus tôt qu’à l’ordinaire pour nous préparer à la communion, chacun court au médecin pour nous faire guérir de l’humeur hypocondriaque et de la jaunisse. On passera trente nuits à danser : nul ne s’en plaint ; et pour la seule veille de la nuit de Noël, chacun tousse et crie au mal de ventre le jour suivant.

« Qui ne voit que le monde est un juge inique, gracieux et favorable pour ses enfants, mais âpre et rigoureux aux enfants de Dieu ?

« Nous ne saurions être bien avec le monde qu’en nous perdant avec lui. Il n’est pas possible que nous le contentions car il est trop bizarre. Jean est venu, dit le Sauveur, ne mangeant ni ne buvant et vous dites qu’il est possédé ; le Fils de l’homme est venu, en mangeant et en buvant, et vous dites qu’il est Samaritain. Si nous nous relâchons par condescendance à rire, jouer, danser avec le monde, il s’en scandalisera. Si nous ne le faisons pas, il nous accusera d’hypocrisie ou de bizarrerie. Si nous nous parons, il l’interprétera à quelque dessein. Si nous nous négligeons, ce sera pour lui vile rusticité. Nos gaîtés seront par lui nommées dissolutions et nos mortifications, tristesses. Comme il nous regarde toujours de mauvais œil, jamais nous ne pourrons lui être agréables. Il agrandit nos imperfections et publie que ce sont des péchés ; de nos péchés véniels il en fait des mortels ; et nos péchés d’infirmité, il les convertit en péchés de malice.

« Au lieu que, comme dit saint Paul, la charité est bénigne, au contraire le monde est malin ; au lieu que la charité ne pense point de mal, au contraire le monde pense toujours le mal. Et quand il ne peut accuser nos actions, il accuse nos intentions. Soit que les moutons aient des cornes ou qu’ils soient noirs, le loup ne laissera pas de les manger s’il peut… Nous sommes crucifiés par le monde et le monde nous doit être crucifié. Il nous tient pour fols, tenons-le pour insensé[32]. »

[32] Saint François de Sales : Introduction à la vie dévote, quatrième partie, ch. I.

J’engageai donc Robert à méditer ces lignes du profond psychologue que fut saint François de Sales. Je lui fis remarquer qu’il les goûterait, sans doute, d’autant plus que ses études historiques et ses propres observations lui avaient appris à quel degré le monde fut, est, sera toujours le même, à savoir malveillant et corrompu. C’est là un fait immuable, n’en déplaise aux adorateurs du fétiche-progrès qui, malgré les leçons cinglantes de l’expérience, s’entêtent à croire que l’homme va se perfectionnant. Le Diable, ajoutai-je, vous a mis sur le nez une paire de lunettes grossissantes qui vous font voir un tas d’asticots grouillants — je veux dire les gens du monde — comme des serpents boas prêts à vous dévorer. Je vous enlève ces fâcheuses bésicles en vous apportant le témoignage d’un très grand Saint. Suivez son enseignement et allez de l’avant. Le commencement de la sagesse, dit le Psalmiste, c’est la crainte du Seigneur. Or la crainte du Seigneur implique le mépris des jugements du monde. Telle doit être, je crois, votre pierre de touche pour le moment.

Pour sa prévention quant à l’inintelligence possible du prêtre auquel il s’adresserait, il devait bien s’apercevoir qu’il donnait également dans un piège diabolique, car il ne pouvait pas ignorer que n’importe quel prêtre, fût-il médiocre, avait pouvoir pour l’entendre en confession et l’absoudre. En ce qui concerne la direction, c’était autre chose. Mais n’ayant pas la mentalité d’un instituteur primaire du régime, il n’en était pas à se figurer que tous les ecclésiastiques sont des imbéciles ou des fourbes. Puisqu’il avait confiance en moi, je me chargeais de lui procurer un directeur expert. Pour achever de le rassurer, je lui rapportai le cas d’un jeune homme qui, comme lui, s’était buté à cette niaiserie que personne n’était à même de lui nettoyer l’âme ; or je le jetai à l’eau pour le faire nager[33]. Cependant, ajoutai-je, je n’entends pas du tout vous inviter à une confession immédiate et faite à contre-cœur. C’est de vous seul que doit venir le désir de vous confesser. Si vous restez homme de bonne volonté, je suis sûr que ce désir naîtra en vous et que, sous l’influence de la Grâce, il deviendra très vite un besoin irrésistible.

[33] L’anecdote ferait longueur à cette place. Je la donne à la fin du chapitre. Voir note I.

Considérez maintenant, je vous prie, ceci : tandis que Notre-Seigneur souffrait une épouvantable agonie, pour vos péchés, au jardin des Olives, vous dormiez parmi les disciples. Il vous a fait la grâce insigne de vous réveiller. Notre pauvre nature est si lâche que vous essayez à présent de vous rendormir. Mais vous n’y parvenez pas : des cauchemars et des remords ont traversé votre somnolence et vous ont obligé de vous lever, de prier avec Jésus et de prendre part à ses angoisses dans la nuit sans étoiles. Continuez cette veille, malgré les chuchotements et les ricanements du Démon, et bientôt, vous suivrez le Bon Maître, avec abnégation, jusqu’à sa montée au Calvaire. Quand vous serez au pied de la Croix, avec la Sainte Vierge, saint Jean et sainte Madeleine, votre cœur sera transpercé comme le fut le Sacré-Cœur et l’Amour vous brûlera de ses flammes adorables… Je l’engageai aussi à tenir un journal de ses impressions quotidiennes, sachant, par expérience, qu’une telle analyse nous aide beaucoup à voir clair en nous-mêmes…

Enfin je lui promis de faire prier pour lui. C’est un moyen qui m’a toujours réussi. Que de fois je l’ai employé ; que de fois j’ai vérifié qu’en allumant autour d’une âme en peine un foyer d’oraisons, j’attirais sur elle les grâces d’énergie et de persévérance dont elle avait besoin pour se transfigurer. Il y a, de par le monde, une communauté de moniales qui me fut, à cet égard, particulièrement auxiliatrice. Que ces saintes filles trouvent une fois de plus ici l’expression de ma reconnaissance. Qu’aurait pu faire le déplorable Retté si des âmes infiniment supérieures à la sienne ne lui avaient apporté leur secours ?…

TROISIÈME LETTRE

Votre lettre m’a fait beaucoup de bien. Je me rends compte à présent que je m’enlisais dans un marécage sans issue, quand je me tourmentais à propos de l’opinion du monde et de l’incapacité des prêtres. Quel orgueil outrecuidant j’ai montré ! Il me faut l’avouer : j’avais donné en plein dans le traquenard démoniaque que vous me démasquez. Néanmoins, je ne suis pas encore décidé à faire le nécessaire et je prie Dieu pour qu’il me donne la force de prendre enfin une résolution ferme… Ce qui m’a le plus touché, c’est votre comparaison de mon état d’âme au sommeil des disciples à Gethsémani. Oh ! oui, je suis lâche !… Mais je ne veux absolument pas retomber dans mon assoupissement. Suivant votre conseil, j’ai commencé de tenir un journal de ma vie intérieure ; j’y trouve du soulagement à mes peines et je vous l’enverrai. Continuez, je vous en supplie, de faire prier pour moi : j’en ai bien besoin car voici que cette présence mystérieuse qui me soutenait s’est retirée : j’erre, le cœur sec, dans de lourdes ténèbres. Que le Seigneur ait pitié de moi !…

Agréez, avec mes remerciements les plus chauds, etc., etc…

P.-S. — Je lis tous les jours un peu de l’Imitation : quel voyant que l’auteur de ce livre ! Je vous sais grand gré de me l’avoir fait connaître.