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Quand l'esprit souffle

Chapter 52: JOURNAL DE ROBERT
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About This Book

L'auteur rassemble et analyse récits et réflexions sur des conversions au catholicisme, présentant la conversion comme un retour à l'ordre surnaturel et explorant les luttes intérieures, les désillusions du siècle moderne et le rôle de la grâce. L'ouvrage combine témoignages, méditations et études de parcours individuels, y compris l'examen de certaines figures littéraires en voie de foi, pour faire apparaître motifs, épreuves et fruits spirituels. L'ensemble cherche à éclairer les mécanismes psychologiques et spirituels du passage de l'incrédulité à la croyance et à proposer des ressources de consolation et d'édification pour des lecteurs en quête.

JOURNAL DE ROBERT

9 mars. — Je suis triste et tout déconcerté de ne plus sentir en moi cette force indéfinissable qui me consolait et m’aidait à me reconnaître. Pour essayer de la reconquérir, je vais d’église en église. Je sais que mon Dieu repose dans le tabernacle et je lui demande de dissiper l’obscurité. M’appelle-t-il encore ? M’a-t-il abandonné ?… Je l’implore : — Vous voyez, lui dis-je, je ne dors plus ; j’attends votre lumière. Pourquoi me laissez-vous dans la nuit ?…

Rien ne répond. Et mon cœur aride n’est plus capable de ces élans d’amour qui le portaient vers le Saint-Sacrement. Je souffre et pourtant je ne voudrais pas rebrousser chemin. Mais il y a des heures de doute où je me demande, une fois de plus, si je ne me suis pas illusionné lorsque j’ai cru que Dieu me sollicitait. N’est-ce pas une crise de spleen que je subis et ne serait-il pas très facile de la vaincre ?

Tout un jour j’y ai pensé. Le travail ne m’a pas réussi. Peut-être qu’un voyage ?…

J’ai tâché de me persuader de faire un tour en Espagne. J’ai même pris des informations, tracé un itinéraire, compulsé des indicateurs et des guides. J’ai fait acheter une malle et divers ustensiles de voyage. Mais comme j’allais donner des ordres pour mon départ, je me suis senti soudain une grande répugnance pour ce subterfuge. Il m’a semblé qu’un mur se dressait devant moi qui m’interdisait de poursuivre et que, si je prenais un détour, j’encourrais une responsabilité grave.

Je me suis soumis et alors j’ai éprouvé un mouvement de joie intérieure et un soulagement qui me dilatait la poitrine : ce fut comme si l’on enlevait le poids qui m’écrase pour me permettre de respirer. Cela ne dura qu’une minute, puis le fardeau pesa de nouveau sur mes épaules et je retombai dans mes incertitudes…

Je suis allé à la messe, ainsi que chaque jour. Ne m’en félicitez pas : j’accomplis cet acte sans goût, la plupart du temps avec ennui. Néanmoins j’ai l’impression confuse qu’il m’est bienfaisant. C’est comme un remède amer que je me serais prescrit, que je prendrais tous les matins et qui me fortifie peut-être sans que j’en aie conscience.

Jamais je ne fus distrait comme aujourd’hui. Je restais debout devant mon prie-Dieu et mon esprit vagabondait parmi toutes sortes de vétilles. Quand l’officiant eut dit le dernier Évangile, je m’aperçus que je n’avais pas du tout prié. J’en ressentis d’abord de l’irritation contre moi-même et tout de suite après, une envie de murmurer contre Dieu qui, voyant ma bonne volonté, me retirait la faculté de le prier alors que cela m’eût fait tant de bien.

Peut-être que si je me confessais, je me détendrais enfin ?… Ah ! non : plus tard !… Plus tard !…

12 mars. — Il est quatre heures du matin : je rentre chez moi et je me hâte de noter la chose singulière et un peu effrayante qui vient de m’arriver…

Depuis avant-hier, je continuais à nourrir une sorte de sourde rancune contre la Divinité qui paraissait me délaisser. Puis je m’examinais avec complaisance et je me disais : — Je fais pourtant tout mon possible pour Lui obéir ; il n’y a peut-être pas beaucoup de gens qui montreraient autant de persévérance que moi… Bref je m’admirais presque et je me prélassais dans un orgueilleux et ridicule sentiment de mon mérite.

Hier matin, comme j’allais partir pour la messe, je vins à me dire que je n’y prierais probablement pas mieux que de coutume. L’idée d’y assister, cette fois encore, comme un morceau de bois, me causa un tel ennui que je résolus de rester à la maison. Je m’affirmai que j’en avais assez fait pour le moment et qu’étant sûr de ma constance, je pouvais prendre un peu de loisir.

J’éprouvai bien un certain remords de ce manquement à une habitude qui, malgré tout, m’était devenue chère — mais je l’écartai aussitôt. Et je me mis à réfléchir aux distractions que je pourrais me donner.

Toutes, d’abord, me parurent insipides. Mais peu à peu s’insinua en moi l’idée que j’avais besoin d’une diversion violente. — Tout de suite un tableau d’orgie débraillée, parmi des cris, des rires, des musiques « chahutantes », s’esquissa en moi. Tandis que je le considérais, vaguement séduit, et qu’il croissait d’autant en relief et en couleur, je m’entendis fredonner un des motifs les plus endiablés de la Veuve Joyeuse.

Je trouvai un charme inattendu dans cette image de débauche ; je m’y attachai ; je me plus à en détailler les nuances. Et alors le désir me vint de réaliser quelque chose de ce genre… Oh ! ce ne fut d’abord presque rien : à peine une velléité… Comme je vous l’ai dit, je crois, je ne fus jamais ce qu’on appelle un « viveur ». J’ai quelquefois suivi, par nonchalance, mes camarades mondains dans leurs noctambulismes arrosés d’alcool mais je n’y prenais guère de plaisir. De même, depuis pas mal de temps, mes infractions aux 6e et 9e commandements avaient été fort rares. Depuis le mercredi des Cendres, je m’étais tout à fait abstenu…

J’écartai donc cette tentation que je devinais périlleuse. Je fis quelques pas dans la chambre et je m’efforçai de penser à autre chose. L’Imitation était ouverte sur la table. Je la feuilletai et je tombai sur ce passage du chapitre des tentations : « D’abord il ne se présente à l’esprit qu’une simple pensée ; elle passe ensuite dans l’imagination ; puis vient le plaisir et le mouvement déréglé, et enfin le consentement de la volonté… »

J’aurais bien dû lire la suite qui m’aurait peut-être mis en garde. Mais, tout infatué de confiance en moi-même, je fermai le volume. — Je n’en suis pas là, me dis-je, j’ai peut-être mis quelque complaisance en des souvenirs malpropres mais je ne céderai pas…

Je me répétais cela et, cependant, les images voluptueuses se multipliaient, se faisaient plus attirantes : la tentation grandissait, grandissait ; et je n’étais presque plus maître de moi car une langueur extraordinaire dissolvait ma résistance.

En cette extrémité, l’idée me passa de courir me réfugier dans une église mais elle ne m’inspira qu’une répulsion violente : — Non, m’écriai-je, si je vais à l’église, j’y resterai glacé comme tous ces jours-ci ; cela ne servira qu’à me rendre plus morose… Marchons plutôt.

Pendant des heures j’errai à travers la ville. La nuit vint, cette nuit de Paris qui semble étoilée de cantharides phosphorescentes. La tentation déferlait autour de moi, s’installait, triomphante, en moi. Je n’essayais plus de lui résister : je me disais que j’allais faire le mal, nuire à mon âme d’une façon redoutable, et en même temps, par une perversité bizarre, j’éprouvais une sorte de plaisir trouble à me le dire…

J’étais sur le boulevard de Clichy, à peu près désert à cette heure. Un banc était là ; je m’y assis.

A ce moment, une idée nouvelle se leva dans mon esprit : — Mais tout ce qui m’arrive, ce n’est pas naturel. Je suis en proie à une force mauvaise dont l’action s’accroît à mesure que je me détourne de Dieu. Car qu’ai-je fait depuis deux jours ? Je me suis plaint de mon délaissement ; j’ai récriminé comme si Dieu me devait quelque chose ; je me suis sottement loué pour ma ferveur sans récompense. Plein de vanité, j’ai rebuté la pratique, la jugeant superflue. Et aussitôt des pensées de débauche m’ont envahi. Serait-il donc vrai que, comme je l’ai lu, dès qu’on cède à la tentation d’orgueil, la tentation de sensualité suit presque toujours ?

D’autre part, pourquoi ces basses ripailles qui, d’ordinaire, ne m’attirent nullement, m’apparaissent-elles si désirables ? Pourquoi se peignent-elles dans mon imagination sous des couleurs si chatoyantes ?

Cet examen me calma un peu. Mais voici que, me reprenant de la sorte, le souvenir me revint de toutes mes inquiétudes et de mes souffrances depuis le mercredi des Cendres. Ce fut si douloureux que, comparant mes angoisses présentes à ma tranquillité de naguère, je m’écriai : — Non, je ne veux plus demeurer dans cet état… J’en ai assez de m’énerver en des conflits d’âme dont je ne puis me rendre compte. Tout ce que j’ai cru éprouver de divin n’était que rêveries dues au désœuvrement. Eh bien, je vais prendre un bain de boue, me gorger d’ordures pour rompre le prestige. Après, je me dégoûterai sans doute, mais les phantasmes qui m’obsèdent seront emportés du même coup… Et je redeviendrai l’homme insignifiant mais paisible que j’étais, avant que cette crise incompréhensible bouleversât mon existence.

Sitôt cette décision formulée, ma sensualité tressaillit d’allégresse. Toute hésitation fut balayée comme par un grand vent. Je me levai ; je filai, à grandes enjambées, vers la Place Blanche…

Vous connaissez Montmartre ; vous savez qu’il y a dans ces parages plusieurs cafés de nuit où la luxure et l’ivrognerie hennissent, braillent, dansent et se vautrent jusque passé l’aube.

Tout impatient de me mêler à l’une de ces fêtes porcines, j’allais ouvrir la porte d’un cloaque où des violons miaulaient comme des chattes en folie, où roulait une tempête de rires rauques et suraigus parmi des hoquets, des grognements et des cliquetis de vaisselle cassée.

Une seconde encore et j’étais dans la fournaise…

Tout à coup, je ne sais quelle main souveraine s’appesantit sur moi et me cloua sur place. En même temps, j’entendis une voix mélancolique, très basse, mais très distincte, murmurer tout au fond de mon cœur : — Mon ami, que fais-tu ?…

Dieu !… C’était la parole de Notre-Seigneur à Judas quand le traître le désigna aux soldats chargés de l’arrêter !…

Ébloui, tout frémissant, je chancelai. Mes jambes se dérobaient sous moi ; je dus m’appuyer à la devanture.

Cependant une bande de frénétiques, hommes et femmes ivres, puant le musc, l’éther et les alcools, se ruait vers l’entrée. Ils me heurtèrent au passage, et me crièrent quelques injures. Mais je ne répondis pas. Déjà, je fuyais…

Tournant le dos au pandemonium, je dégringolai une rue en pente vers l’église de la Trinité. Des larmes me ruisselaient sur la figure et je me disais : — Oh ! puisque Jésus daigne enfin me manifester sa présence, je ne le livrerai pas à ses bourreaux !… Quelle horreur que tout cela et quel crime j’ai failli commettre !

Des actions de grâces me montaient aux lèvres — pas de longues oraisons mais cette effusion cent fois répétée : — Merci, Seigneur, je ne voulais plus combattre, j’étais le lâche qui vous trahit et vous m’avez sauvé !… Merci Seigneur !…

De fait, la tentation s’était dissipée comme de la brume au soleil. Je ne pouvais plus douter maintenant que la protection divine me fût acquise, et je me sentais déborder de bonnes résolutions.

Rentré, je rouvris l’Imitation, je lus la suite du chapitre et je compris quel traquenard le diable m’avait tendu[34]

[34] N. de l’A. — Voici le passage, en effet décisif : « C’est ainsi que l’Ennemi s’empare pied à pied de notre cœur si nous ne lui résistons pas dès le commencement. Plus nous négligeons de le faire, plus nos forces diminuent et plus les tentations deviennent violentes… Et ainsi, il ne faut pas perdre courage dans les tentations, mais demander avec plus d’ardeur que jamais le secours de Dieu afin qu’il nous soutienne dans nos misères, et selon la parole de l’Apôtre qu’il nous fasse tirer profit même de nos tentations. Humilions-nous donc sous la main de Dieu parce qu’il sauve et soutient les cœurs humbles ». (Livre I, ch. XIII).

13 mars. — J’ai dormi assez tard et j’ai fait un rêve dont le souvenir m’est resté tout à fait présent au réveil.

Par un sentier tortueux, coupé d’angles brusques, très raide, où des fouines m’avaient mordu, où des cailloux m’avaient meurtri les pieds, je venais de gravir la partie inférieure d’une colline dont le sommet demeurait invisible, les frondaisons épaisses d’une forêt aux arbres très serrés le couvrant et formant, tout autour, comme un bloc d’ombre.

J’étais arrivé à mi-hauteur, sur une plate-forme gazonnée où des marguerites brillaient, comme des étoiles, parmi les herbes d’un vert-tendre ; au milieu de la clairière, une croix de pierre fruste s’élevait — toute nue. Comme j’étais haletant et couvert de sueur, après la rude montée, je m’assis au pied de la croix. Malgré ma fatigue, je me sentais heureux d’être parvenu jusque-là. Je savais, d’intuition certaine, qu’il me faudrait continuer, mais je puisais du réconfort dans la contemplation de cette croix et je remerciais Jésus de m’avoir préservé des chutes dans les gouffres pleins de vipères et de ténèbres fuligineuses qui bordaient le sentier.

Pendant que je priais, j’entendis une musique aérienne qui planait au-dessus de moi et m’imprégnait l’âme d’une douceur mystérieuse. Il semblait que ce fût la montagne tout entière qui chantait ; toutes sortes de mélodies se fondaient dans son cantique : des voix d’enfants d’une pureté inouïe, les carillons délicats de cloches cristallines, des chuchotements de feuillages légers, les accords graves d’orgues rêveuses, des palpitations d’ailes angéliques. Je tendis l’oreille pour saisir les paroles. Mais cela demeurait si lointain, si délié, si vague… J’entendis pourtant ceci : O Crux, ave, spes unica !

Il me sembla aussi que cette musique était une lumière, blanche d’abord, qui, filtrant à travers les ramures, prenait peu à peu les nuances d’un arc-en-ciel atténué dont l’orbe vint encercler la croix.

Je ne puis exprimer à quel point cette harmonie radieuse m’emplissait d’amour de Dieu et de zèle pour reprendre la montée.

Mais comment pénétrer sous les arbres ? Nul chemin ne s’ouvrait. Une brousse rébarbative faite de ronces griffues, d’orties revêches et de buissons entrelacés barrait la lisière.

Indécis, je priai Jésus — que je sentais, invisible, près de moi — de me dire ce qu’il fallait faire. Aussitôt, un mince rayon se détacha de l’auréole qui nimbait la croix, glissa vers la forêt et vint se poser à l’endroit où il y avait le plus d’épines.

Sans hésiter — cette musique me donnait tant de courage ! — j’allai au maquis, j’empoignai les branches hostiles pour les écarter ; elles me déchiraient les mains ; mon sang coulait, tout chaud, le long de mes doigts. Mais la musique, de plus en plus vaporeuse, si je puis dire, allait s’élevant vers le sommet et les paroles saintes s’affaiblissaient comme un écho qui s’éloigne, s’entrecoupe et va mourir : O Crux… ave… spes… unica…

J’avais franchi l’obstacle, je m’avançais sous les arbres quand tout disparut et j’ouvris les yeux.

J’ai cru comprendre que, par ce rêve, Dieu m’octroyait des forces pour persévérer à travers de nouvelles souffrances…

Je suis allé à la messe. Pour la première fois, depuis longtemps, j’ai pu prier avec une pleine ouverture de cœur. C’est que la musique céleste résonnait toujours — lointaine, lointaine, au plus lointain de mon âme.

Mais que m’arrivera-t-il demain ?

17 mars. — Maintenant, il m’est devenu impossible de douter que Dieu ait quelque dessein sur moi. La joie intense que j’éprouve à prier, le sens nouveau et de plus en plus profond que prend pour moi l’Évangile — médité tous les jours, — le détachement où je suis de tout ce qui n’est pas la religion me prouvent que le vrai sens de la vie m’est enfin révélé. Mon ancien Moi gît en pièces éparses qui tendent, du reste, parfois à se rejoindre pour reconstituer, vaille que vaille, ma personnalité d’hier. Mais elles n’y parviennent pas : un être nouveau s’est formé dans ma conscience ; il ne veut rien savoir que de Dieu, réfrène ses velléités trop humaines, et impose silence aux réclamations de ma paresse et de ma sensualité.

Ce n’est pas tout : non seulement je pense presque sans cesse à Dieu, mais je ressens le besoin presque irrésistible de parler de Lui.

L’autre soir, je passais devant la maison où se trouve le cercle dont je fais partie. Je ne sais comment, je fus poussé à y monter.

Il n’y avait pas grand monde. Quelques vieilles gens jouaient au whist ou au bridge. Quelques hommes de cheval discutaient des courses du jour dans un coin. J’allais sortir, sans avoir abordé personne, lorsque, traversant le petit salon qui vient tout de suite après l’antichambre, j’aperçus, assis dans un fauteuil près du feu, et fumant un cigare, un garçon de mon âge, Gérard de X… Il fut au lycée avec moi et nous sommes en relations assez suivies.

Quoique très mondain, Gérard est beaucoup moins superficiel et moins vide que les snobs et les fêtards parmi lesquels il circule. Plusieurs fois, nous avons causé ensemble d’art et d’histoire. J’ai constaté qu’il avait une culture, des opinions à lui, du goût, des jugements originaux. Bref, contrairement à la plupart des gens de notre monde, il ne se borne pas à répéter, en perroquet docile, les niaiseries dont les entretiennent leurs feuilles favorites. Pour cela, et pour certaines façons incisives qu’il a d’apprécier la vie, il m’est passablement sympathique.

— Tiens, me dit-il, la main tendue, par quel hasard ?… Il y a des siècles qu’on ne vous a vu ici.

— Je ne sais pas, répondis-je en m’asseyant à côté de lui, je passais… je suis monté, voilà tout…

— Et déjà, reprit-il, comme vous vous fichez des cartes, que vous bâillez aux potins et que vous ne vous souciez guère des performances de Tartelette II ou de Kirsch-léger, vous preniez la fuite.

— Ma foi oui… Mais, d’ailleurs, est-ce que vous aussi, vous ne trouvez pas le cercle tout à fait insipide ?

— Si, si, certainement, c’est un endroit où l’on ne peut se plaire que si l’on n’a rien dans la cervelle. On y bétifie en troupe ; et voilà probablement pourquoi les sots s’y plaisent tant. Car, n’est-ce pas, le propre du sot c’est de s’ennuyer dans la solitude. Il lui faut le contact de ses semblables pour s’apercevoir qu’il existe.

— Très vrai… Mais vous qui n’êtes pas un sot — il s’inclina avec une expression de reconnaissance bouffonne — pourquoi fréquentez-vous le cercle ?

— Ce soir, répondit Gérard, comme il pleut, c’est pour me mettre à l’abri en attendant minuit où j’ai un rendez-vous avec… quelqu’un. Cependant je dois avouer que j’y passe souvent des nuits au baccarat. C’est stupide, mais cela aide à tuer le temps… N’est-ce pas votre avis que le temps a la vie très dure ?…

— Plus à présent.

— Veinard !… Vous auriez trouvé une occupation assez absorbante pour vous faire oublier le néant de vivre ?

— Oui, dis-je.

— Et laquelle, s’il n’y a pas d’indiscrétion ?

— Aucune : je vais à la messe tous les jours et j’apprends à aimer le Bon Dieu.

Gérard leva les sourcils en signe d’étonnement. Puis il me regarda bien en face pour vérifier si je ne me moquais pas de lui. Voyant que j’étais très sérieux, il reprit : — Eh bien ! cela ne me surprend pas trop de vous. Vous m’avez toujours produit l’impression d’un mondain malgré lui, d’un monsieur tombé de la lune, qui se trouve mal à l’aise sur la terre et qui regrette sa patrie.

— Vous savez ce que les Anglais entendent par lunatique ? repris-je en riant. Dites-moi tout de suite que vous me tenez pour un toqué.

— Pas le moins du monde : les toqués, ce sont peut-être ceux qui n’agissent pas comme vous.

Nous nous tûmes un bon moment. Gérard avait laissé son cigare s’éteindre et il regardait le feu d’un air pensif. Moi, je l’observais et je me demandais quel pouvait être l’objet de ses réflexions.

— Gérard, dis-je tout à coup, voulez-vous me promettre de répondre avec franchise à la question que je vais vous poser ?

— Je vous le promets.

— Croyez-vous ?

— Oui, Robert, je crois, répondit-il avec gravité.

— Mais alors, excusez-moi, pourquoi menez-vous une existence aussi…

— Aussi absurde, dites-le mot, c’est celui qui convient… Eh bien, mon cher, c’est par pure lâcheté… Jusqu’à dix-neuf ans, formé par un admirable prêtre, et peu entamé par les sophismes qu’on nous apprend au lycée, je fus très sincèrement pieux et très pratiquant. A cet âge, je fis une première chute dans le ruisseau. Je n’avais pas l’excuse d’être un ignorant des préceptes de l’Église, car j’avais été merveilleusement mis en garde contre le péril. Je me relevai, je me nettoyai, j’eus des remords et je pris de bonnes résolutions. Mais, et c’est là le point, je ne m’écartai pas du milieu oisif, veule et noceur où nous pataugeons. Il faut dire aussi que mon directeur était mort et que je ne trouvai pas à le remplacer. Je dois avouer, du reste, que je ne fis guère d’efforts pour cela. J’abandonnai peu à peu la pratique : de nouvelles culbutes s’ensuivirent, elles se multiplièrent : une mauvaise honte me déconseilla de lutter. Et peu à peu aussi, cette mollesse énervée, qui s’empare de nous quand nous abusons de nos sens, m’empêcha de remonter le courant… Cependant, je n’ai pas perdu la foi. Si je ne croyais pas… Enfin je veux dire qu’il y a des heures où j’ai envie de me brûler gentiment la cervelle tant je me dégoûte moi-même.

— Je comprends cela, répondis-je.

— Évidemment vous le comprenez ; et vous valez mieux que moi puisque, constatant comme les ressorts de notre âme se rouillent quand nous nous éloignons de Dieu, vous avez eu le courage de réagir.

— Oh ! protestai-je, ne vous hâtez pas de me complimenter. S’il n’y avait eu que moi pour me tirer de l’ornière, j’y barboterais encore… Écoutez ce qui m’est arrivé.

Je lui racontai alors toutes les péripéties par où j’avais passé depuis le bal du mardi-gras.

Il m’écouta très attentivement. Quand j’eus terminé, il reprit d’un ton rêveur : — Voilà qui me confirme ce que j’ai toujours soupçonné : nous baignons dans le surnaturel. Et si nous savions nous recueillir, nous apprendrions tous les jours que notre seule raison d’être c’est de nous préparer à la vie future. Sinon, pourquoi serions-nous mis au monde ? Quel sens aurait la vie ? On s’y ennuie à périr ou l’on y souffre sans résignation dès que l’on en élimine la signification donnée par l’Église… J’irai plus loin : le sentiment de l’au-delà que Dieu mit au cœur de tous les hommes, je crois qu’il ne s’abolit jamais ; il dévie, il se fausse, il se frelate ; on s’adore soi-même, ou l’on adore les femmes, ou l’or, ou la science, ou l’art ; on s’illusionne à leur propos, on les idéalise et l’on est déçu mais, à moins d’être une brute totale, on n’arrive pas à tuer tout à fait cette aspiration vers quelque chose de plus beau que ces mornes réalités qui nous entourent…

— J’imagine même, fis-je remarquer, qu’à certaines minutes de repliement sur soi-même, il y a peu d’hommes qui ne pensent pas à la mort avec la crainte de ce qu’on trouve — de l’autre côté.

— Il n’y en a peut-être pas un seul, approuva Gérard, et j’ajouterai que c’est sans doute pour échapper à cette pensée terrible que la plupart de nos illustres contemporains se démènent, comme des mannequins électrisés, en se frottant le plus possible entre eux. Oh ! ce n’est pas l’intérêt qu’ils portent au voisin qui les rend sociables, car ils se détestent profondément les uns les autres. Non : ils cherchent à s’étourdir.

— Ah ! que je voudrais sonder toutes ces âmes afin de leur arracher leur secret, m’écriai-je, quels drames poignants doivent se jouer même chez les plus corrompus !…

— L’âme d’autrui, c’est une forêt obscure, a dit Tourguéneff… Mais je crois que vous avez mieux à faire.

— Et quoi donc ?

— Vouer votre avenir à prier pour eux, par exemple.

— J’ai déjà bien de la peine à prier pour moi.

— Bah ! vous vous développerez… quand vous serez au monastère.

— Comment, comment, au monastère, m’exclamai-je tout ébahi, est-ce que vous vous figurez que je veux me faire moine ?

— Mon cher, un imbécile de ce cercle disait l’autre soir : « Les moines sont des fous qui ont pris la précaution de s’enfermer eux-mêmes ». Moi, je pense que les moines sont à peu près les seuls sages de ce monde : ils le jugent à sa valeur parce qu’ils aiment Dieu. Vous aussi, vous tâchez de l’aimer. Pourquoi n’iriez-vous pas jusqu’au bout de votre vocation en endossant le froc ?

— J’avoue que je n’y ai pas songé !

— Eh bien, songez-y, reprit Gérard en se levant… Mais voilà qu’il est minuit moins le quart… Je ne veux pas faire attendre… Bonsoir, Robert, je suis content que nous ayons parlé de tout cela : j’en ai l’âme un peu décrassée et…

— Et ?…

— Rien… Ou plutôt si : peut-être bien que je ferai comme vous, un jour ou l’autre.

— Mais pourquoi pas tout de suite ?

— Il haussa les épaules : — Trop lâche, dit-il.

Il était déjà dans l’antichambre quand il revint sur ses pas : — Robert, ajouta-t-il, priez donc un peu pour moi.

— Je le ferai, mais…

— Chut ! pas un mot de plus… Merci, j’y compte.

Il s’éclipsa et je ne m’attardai pas après lui. Quelques secondes plus tard, j’étais dans la rue. Je ne saurais dire à quel point je me sentais heureux de m’être confié à un homme capable de comprendre ce qui se passait en moi. Mais surtout j’avais l’intuition de m’être fortifié dans le bien en attestant ma foi. Récapitulant notre conversation, je me rappelai l’avis de Gérard. Me faire moine, je n’y éprouvais aucun penchant ; mais qui sait s’il n’avait pas raison ?

Je n’en suis pas là, conclus-je ; il faudrait d’abord commencer par le commencement : aller à confesse. Comme chaque fois qu’elle me venait, cette pensée me mit un pinçon au cœur… Hélas ! je n’ai pu me décider ; comme chaque fois aussi je me suis dit : — Plus tard, plus tard !… J’ai beau me répéter que si Gérard m’a très bien compris, le prêtre intelligent dont vous m’avez parlé me comprendra encore mieux, je demeure inerte. Que le Seigneur ait pitié de moi !…

Ici quelques phrases qui me sont personnelles, puis Robert ajoute :

Vous trouverez probablement qu’un cercle est un endroit fort peu indiqué pour un entretien du genre de celui que je viens de vous rapporter. Si je vous ai scandalisé, excusez-moi…[35]

[35] Voilà un singulier scrupule ! Je ne fus pas scandalisé du tout. Voir Note II à la fin de cette étude (N. de l’A.).

21 mars, Vendredi saint. — Quelle journée et quelle date dans ma vie que celle-ci ! Je suis encore si ému que j’ai peine à rassembler mes idées. Je veux pourtant essayer de vous décrire ce qui m’est arrivé depuis ce matin.

J’ai assisté, comme de juste, à l’adoration de la Croix. A la lecture de la Passion selon saint Jean, les larmes me vinrent aux yeux. Je le connaissais presque par cœur ce récit d’un témoin oculaire : je l’avais si souvent relu et médité ! Mais me redisant que le Sauveur était mort, ce jour-là, pour mon salut, je souffrais, d’une façon indicible, au souvenir de mes péchés. Je me reprochais ma tiédeur, mes hésitations, mes délais. La comparaison entre l’amour infini que Jésus nous manifesta et le peu que je faisais pour me rendre digne de sa sollicitude m’emplit d’angoisse. La cérémonie terminée, quand je considérai le tabernacle ouvert et vide, je crus que j’allais défaillir, car le vide, je le sentais également en moi. Il me semblait que Dieu s’était retiré très loin et qu’il ne me visiterait jamais plus. Quand les cierges s’éteignirent et que les ténèbres régnèrent dans l’église, elles envahirent aussi mon âme. Qu’elles étaient épaisses ces ténèbres intérieures ! Je n’arrivais pas à me persuader qu’une aube consolatrice renaîtrait qui fût capable de les dissiper.

Je me traînai dehors. Ce poids énorme, dont je vous ai déjà parlé, opprimait si fort mes épaules que j’étais obligé de garder la tête inclinée sur la poitrine. J’allais sans rien voir autour de moi. Toute oraison mentale m’était impossible. Je ne pouvais que balbutier : — Mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ?…

Rentré, le repas sommaire que mon domestique m’avait préparé me répugna. Je mangeai seulement quelques bouchées de pain, je bus un demi-verre de vin et je ressortis aussitôt.

Il faisait un de ces temps gris et rêches qui portent avec eux la tristesse et qui s’accommodait à l’état de mon âme. J’errais au hasard quand, débouchant sur l’esplanade des Invalides, je rencontrai une parente éloignée que je fréquentais peu mais dont je savais qu’elle était une des plus trépidantes parmi les mondaines à la mode.

— C’est vous, Robert, s’écria-t-elle, mais que vous êtes donc pâle !… Seriez-vous malade ?

— Non, répondis-je, je suis triste, simplement.

— Triste ? Pourquoi ? Peines d’amour ?

Le sourire affriandé qui soulignait cette question me fut insupportable. Néanmoins je répliquai : — C’est cela même : peines d’amour.

— Oh ! dites-moi vite de quoi il s’agit. Un flirt qui ne rend pas, je parie…

— Je souffre, dis-je en la regardant fixement, de ne pas assez aimer le Bon Dieu.

Pour quelle raison, lui parlai-je ainsi ? Je n’en sais absolument rien. La phrase jaillit de ma bouche spontanément.

Elle en fut un moment tout interloquée. Comme je restais impassible, elle reprit : — Ah ! ce Robert, toujours original !…

Puis sans insister : — Moi je vais me confesser. C’est un peu ennuyeux mais enfin, il faut bien faire ses Pâques, ne fût-ce que pour les gens… Et puis hier, j’ai entendu le sermon d’un délicieux prédicateur, je ne me rappelle pas son nom… Oh ! il est si élégant, si plein d’esprit, il a eu des mots charmants, très parisiens, pour nous parler du chemin de la croix ; tout le monde était ravi, car, vous savez, il n’est pas comme vos vieux curés bourrus qui insistent sur la pénitence et qui vous fourrent des idées lugubres dans la tête… Et maintenant je vais donc me confesser, il faut que je vous quitte, le Père X est très couru et je ne veux pas attendre trop longtemps ; du reste ce sera vite expédié, d’abord je n’ai pas du tout la contrition, oh ! pas du tout : je le lui dirai tout de suite et je pense qu’il ne me grondera pas trop ; il est si indulgent, si commode…

Tout cela fut débité d’une haleine, — prestissimo.

L’attitude morne que je gardais durant ce babil parut la déconcerter un peu :

— Allons, je me sauve, reprit-elle… Venez donc à mon jour, on ne vous voit jamais, ours que vous êtes, c’est affreux ; tous les mercredi à cinq heures ; au revoir, mon cher…

Elle s’envola par la rue de Grenelle. Et je demeurai encore plus triste.

Voilà, me dis-je, la religion des gens du monde. Est-ce celle-là qu’il me faudrait ?

Tout mon être répondit énergiquement : — Non !

Ensuite je pensai à la destinée que se préparent de tels inconscients qui, croyant rendre son dû à Notre-Seigneur, affilent en réalité la pointe des clous qui lui percent les pieds et les mains.

Alors une grande pitié ne vint pour ces infortunés. Je sentis clairement que je devrais réparer le mal qu’ils font — à eux-mêmes et aux autres. La phrase de Gérard s’articulait en moi : — Il faut prier, souffrir pour eux. Puis, par une association d’idées fort naturelle, je me rappelai le conseil qu’il me donna d’entrer au monastère. Ce qui est assez bizarre — mais je vous dis les choses comme elles furent — cela prit la forme d’une réminiscence littéraire, l’exclamation d’Hamlet : Go into a nunnery, Ophelia !…[36] Vous vous souvenez ?…

[36] Allez dans un couvent, Ophélie !

Gérard, je pense au pauvre Gérard, faux sceptique, âme désolée, et aussi à cette Aline, si gaie en apparence, si mélancolique au fond, dont je vous parle dans ma première lettre. Oui, me sacrifier, pâtir pour eux, aimer Dieu pour eux, et aussi pour cette folle oiselle qui sautillait tout à l’heure devant moi, et pour tous les autres : ceux qui crachent sur le Crucifix, ceux qui s’en détournent comme d’un témoin gênant, ceux qui ne le voient plus parce que la clarté des lampes de leurs fêtes perpétuelles les aveugle !… Oui, me donner tout entier comme Notre-Seigneur s’est donné…

Un peu de douceur me vint tandis que je formulais ce vœu. Je vis une petite étoile luire au fond de mes ténèbres et je me sentis moins accablé.

Le reste du jour, j’ai visité les églises, me mêlant volontiers à la foule recueillie qui venait adorer Notre-Seigneur au tombeau. Vers le crépuscule, je suis entré à Notre-Dame des Victoires. Quelle paix en ce sanctuaire ; comme on s’y imprègne des effluves d’oraison qui flottent sous cette voûte enfumée par des milliers de cierges !

Je m’agenouillai près de l’autel ; je demandai à Marie qu’elle m’obtînt la grâce d’en finir avec mes incertitudes et mes répulsions pour la pénitence. Alors, comme je la priais de mon mieux, plein d’une grande confiance dans son intercession, je sentis le poids qui m’écrasait depuis tant de jours s’enlever de dessus mes épaules ; je relevai la tête, je respirai largement. Et je vis, — non des yeux du corps, mais par un regard d’âme que je ne puis expliquer, — Jésus mort en croix au sommet du Calvaire. Madeleine, les cheveux épars, gisait prosternée, la face collée au sol ; des sanglots agitaient son échine. Saint Jean était assis, les coudes sur les genoux, la figure dans les mains, à côté d’elle. A quelques pas, la Sainte Vierge se tenait debout, les yeux fixés sur la plaie béante qui trouait le côté de son Fils. Ah ! quelle expression de douleur résignée où se mêlait, cependant, une sorte de joie sublime, dans ce regard !… Elle le reporta sur moi et il me sembla qu’elle me disait : — Courage, meurs au monde !… A ce moment, une douleur aiguë, comme d’un coup de lance, me perça le cœur et en même temps je me sentis inondé d’une chaude lumière. Toutes mes froideurs fondirent ; toutes mes lâchetés tombèrent en poudre… Je ruisselais de larmes et je brûlais d’amour pour mon Rédempteur…

Ici, une phrase rappelant la prédiction que je lui avais faite, puis il termine :

Longtemps je suis demeuré en prière, en adoration, en contrition devant la plaie radieuse du Sacré-Cœur.

A présent, vous comprenez, mon ami, que je n’hésite plus. Mettez-moi bien vite en rapport avec le prêtre dont vous m’avez parlé…