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Quand l'esprit souffle

Chapter 55: I
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About This Book

L'auteur rassemble et analyse récits et réflexions sur des conversions au catholicisme, présentant la conversion comme un retour à l'ordre surnaturel et explorant les luttes intérieures, les désillusions du siècle moderne et le rôle de la grâce. L'ouvrage combine témoignages, méditations et études de parcours individuels, y compris l'examen de certaines figures littéraires en voie de foi, pour faire apparaître motifs, épreuves et fruits spirituels. L'ensemble cherche à éclairer les mécanismes psychologiques et spirituels du passage de l'incrédulité à la croyance et à proposer des ressources de consolation et d'édification pour des lecteurs en quête.

UNE EMBUSCADE DE L’ÉVANGILE

A la vérité, il y a des grâces diverses, mais c’est le même Esprit. Il y a diversité de ministères mais c’est le même Seigneur ; et il y a des opérations diverses, mais c’est le même Dieu. Or à chacun est donné la manifestation de l’Esprit pour l’utilité. Car à l’un est donné par l’Esprit la parole de sagesse, à un autre la parole de science selon le même Esprit, à un autre la grâce de guérir par le même Esprit.

Saint Paul : I Cor., 12.

I

Il y avait une fois — ceci commence comme un conte de fées mais c’est une histoire vraie — il y avait donc une fois un jeune homme que nous appellerons Henri Lefèvre et qui n’avait pas la moindre idée de ce que pouvait être le Bon Dieu.

Sa mère n’aurait pu le lui apprendre car elle-même n’avait été baptisée que la veille de son mariage. Ce qui signifie que la famille tenait, par convenances bourgeoises, à la cérémonie religieuse et rien de plus. Son père, assez brave homme au demeurant, était fort imbu de préjugés contre l’Église. Il vilipendait les « monstres en soutane » au café du Commerce de sa petite ville. Il citait les œuvres complètes de MM. Homais et Renan. Il dénonçait volontiers, d’après Victor Flachon et Georges Clémenceau, les méfaits de « l’obscurantisme » et les manœuvres de la « faction romaine. »

Comme de juste, il veilla soigneusement à ce que son fils ignorât les préceptes de la religion. Tout au plus souffrit-il, par une inconséquence qu’il se reprochait, que l’enfant fût baptisé à l’âge de deux ans. La marraine était fort pieuse. Mais, en compensation, le parrain, apôtre des utopies romantico-humanitaires de 48, agrégé de philosophie, matérialiste belliqueux, se chargea d’inculquer à son filleul, dès que celui-ci se montra capable d’associer deux idées, la morale civique et l’horreur du catholicisme.

Toutes les précautions étaient donc prises pour qu’Henri se considérât comme un tube digestif uniquement préoccupé de réjouir son estomac et les organes voisins.

Néanmoins, le petit ne parvenait pas à imiter les animaux à deux pieds et sans plumes, éblouis par les sables d’or de la finance et férus d’amour pour « les immortels principes de 89 », dont le tiers-état lui mettait tant d’exemplaires sous les yeux.

La religion était pour lui le fruit défendu. Il le regardait de loin ; mais comme on lui avait dit que l’arbre qui le produit est un mancenillier, il n’osait pas s’en approcher.

Il m’écrit : « Éloigné, par système, de tout enseignement religieux, je rôdais autour de l’église en proie à des sentiments complexes, où il entrait de la haine contre les « superstitions grossières » qu’on m’avait dit se pratiquer à l’intérieur de ce monument et une espèce d’attirance obscure qui me portait à y pénétrer pour me rendre compte. Cette répulsion mêlée de curiosité s’affirmait surtout à l’époque des premières communions. Je dévorais du regard les enfants qui venaient de recevoir pour la première fois l’Eucharistie ; j’étais sur le point de leur demander ce qu’ils avaient éprouvé et, en même temps, je me sentais contre eux des mouvements de rage, une envie de les battre que j’avais peine à contenir. Ensuite, il me semblait que j’aurais tout donné pour le bienfait inestimable dont on m’avait frustré… »

Il ajoute, et retenons ce point, que pendant toute son enfance, il resta préoccupé par la personne de Jésus-Christ, croyant le haïr. Rêveur et enclin à la solitude, il ne confiait à personne ces impulsions contradictoires.

A l’école et, plus tard, dans le lycée parisien où il termina ses humanités, Henri Lefèvre se prit de passion pour la littérature. Comme tant d’autres, il lut, sans aucun contrôle, toutes sortes de livres. Mais il eut surtout un penchant pour les poètes de la génération symboliste dont l’idéalisme lui agréait d’avantage que les mornes et plats inventaires après pourriture des naturalistes.

Remarquons, en passant, qu’une fois de plus se démontre ici l’influence salubre de l’art. Quiconque reçut le don d’aimer la poésie, se maintient dans un courant d’idées nobles contre lesquelles la préoccupation exclusive des intérêts matériels ne saurait prévaloir. Cultiver en soi-même le sens du Beau par la méditation des œuvres d’art, c’est tenir ouverte une croisée par où le Beau absolu, qui est Dieu, pourra pénétrer un jour dans l’âme.

Orienté de la sorte, Lefèvre devint, et il est resté, un lettré d’un goût très fin et très sûr.

Bachelier, il se découvrit une vocation impérieuse pour la médecine. Comme il était d’assez faible santé, sa famille aurait préféré qu’il choisît une profession moins fatigante. Mais son attrait vers les études médicales était trop fort ; il insista si bien qu’on finit par le laisser suivre sa voie. Il y avait là une disposition providentielle car, entré dans l’Église, Lefèvre fut le médecin catholique, c’est-à-dire celui qui voit dans les malades les membres souffrants de Notre-Seigneur, et non pas seulement de la matière désorganisée, des sujets d’expérience ou des sacs d’écus bons à saigner avec souplesse et dextérité.

Il suivit les cours de la faculté de Paris. A cette époque, l’aversion pour le catholicisme dont on frelata son enfance avait presque disparu. D’abord ses lectures lui firent entrevoir la place énorme tenue par l’Église dans l’histoire de l’humanité. Ensuite, les beautés de la liturgie, l’apparat grandiose de certains offices l’émurent. Mais ce n’était encore guère qu’un sentiment d’ordre tout esthétique.

« J’entrais parfois, dit-il, à Saint-Étienne du Mont et à Notre-Dame : l’art chrétien me plaisait beaucoup, mais quant à la vie profonde de mon âme, je n’avais pas conscience qu’elle en fût dirigée vers la foi. Je ne priais pas — j’admirais. Mais l’admiration pour les choses de Dieu n’est-ce pas déjà une sorte de prière ?

« Quand je m’examinais avec un peu d’attention, je sentais pourtant en moi comme un vide que ni la science ni la littérature ne suffisaient à combler. Il me semblait que j’attendais un événement, je ne sais quoi qui changerait mon existence. Oui, je me le rappelle très bien, j’attendais avec une sorte d’anxiété. J’avais l’impression d’un grand voile qui me cachait la lumière… »

Donc, à ce moment, si on lui avait proposé de « manger du prêtre », il n’aurait pas tendu son assiette avec empressement. Ce n’était pas sans une certaine sympathie littéraire qu’il contemplait l’Église ; mais se soumettre à ses commandements, il n’y pensait même pas.

II

Lorsque Lefèvre fit son année de service militaire, il tint garnison à Amiens. Il allait assez souvent à la cathédrale, assistait parfois à certains offices, et en goûtait de plus en plus l’austère splendeur sans pourtant en saisir encore le sens surnaturel.

Un jour, il entendit le chant de la Passion. Ce récit du drame divin le troubla d’une façon insolite. Le regret poignant lui vint de ne pas connaître ce Jésus que naguère il croyait détester — que maintenant il se sentait presque enclin à aimer. A Pâques, voyant les fidèles s’approcher de la Sainte Table, il éprouva tout à coup un mouvement d’envie assez semblable à celui qui l’avait bouleversé au temps où il jalousait les enfants de la première communion, mais avec la colère en moins.

Il se dit : — Pourquoi ceux-ci et pourquoi pas moi ? Si je pouvais manger ce Pain, peut-être assouvirait-il cette faim de je ne sais quel aliment supérieur qui me tourmente…

Puis ces impressions parurent s’effacer. Quand il eut quitté le régiment pour reprendre ses études à Paris, il ne cessa pas de fréquenter les églises mais sans progrès sensible vers la lumière.

Cependant il s’aperçut qu’aucune occupation d’ordre purement cérébral ne réussissait à remplir le vide intérieur dont il continuait de souffrir. Au contraire, sa détresse allait s’accroissant. Il aimait toujours la médecine, il ne songeait pas à l’abandonner mais il constatait qu’elle n’est, en somme, qu’un art très conjectural. Et il découvrit que, même s’y appliquant avec zèle et avec le désir sincère de se dévouer au soulagement d’autrui, il n’y trouvait pas à contenter le besoin que son âme généreuse éprouvait de se hausser au-dessus d’elle-même. En même temps, ses lectures lui apportèrent la conviction qu’aucune philosophie humaine, aucune science ne nous fournissent une certitude sur nos raisons de vivre. Et il s’enfonça dans la tristesse.

Il essaya de se distraire. Mais les amusements puérils ou malpropres des jeunes bourgeois qu’il coudoyait à la faculté — ne l’amusèrent pas. Le pressentiment anxieux de quelque chose qui devait lui arriver persistait en lui avec l’impression du voile mystérieux qu’il sentait tendu entre les profondeurs de sa conscience et la superficie de son âme. Cette action de la Grâce — si obscure pour lui à cette époque, — le retint sur la pente mauvaise. Il eut l’intuition latente qu’il ne devait pas se souiller, — il ne se souilla pas.

Il se rejeta vers la littérature. Mais la littérature, dès qu’elle s’élève un peu, dès qu’elle étudie le vrai de l’homme, ne nous fournit guère que des conceptions désenchantées de l’univers moral. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre le vers de Musset :

Les plus désespérés sont les chants les plus beaux.

Et il est tout à fait nécessaire d’ajouter, avec lui, que, trop souvent, le poète de talent ou de génie qui ne croit pas ne peut que souffrir et crier sa souffrance

Comme un aigle blessé qui meurt dans la poussière,
L’aile ouverte et les yeux fixés sur le soleil…

Aussi la littérature supérieure de notre temps déborde-t-elle d’amertume ; la science matérialiste et l’idéal humanitaire ayant fait faillite à leurs promesses, elle erre dans une lande aride et désolée. Certains s’essayent à un scepticisme dont les ricanements sont plus tristes que des larmes. D’autres, vantant l’art, polissent les mots comme des cailloux luisants, mais ce labeur enfantin ne leur procure pas la sérénité. D’autres tâchent de se figurer que la nature est bonne et maternelle et ils la déifient ; mais le culte qu’ils lui rendent n’apaise point leur inquiétude. D’autres tâtonnent dans les couloirs d’un pessimisme sans issue et le vent glacé du néant leur gèle le cœur dans la poitrine. Certains se suicident par la débauche. Et les plus lâches, célèbrant la matière, se ravalent jusqu’à courtiser Caliban et à cuisiner pour son écuelle les mets grossiers qui lui plaisent. Tous sont lugubres. Un petit nombre seulement trouve l’oasis de lumière, où la sagesse catholique lui apprend que cette vie n’est qu’un temps d’épreuve et une préparation à la vie éternelle, — mais l’incrédule ne les entend pas…

Lefèvre ne reçut donc de la littérature qu’un surcroît d’incertitude. Néanmoins, faute de mieux, il s’y tenait et cela lui valait tout de même des plaisirs moins vils que s’il avait employé ses loisirs à suer sur une bicyclette ou à vociférer des ordures en buvant des bocks, en marchandant de la chair vénale dans les brasseries du Quartier latin.

C’est alors que Notre-Seigneur lui tendit une douce embuscade. Et ce fut l’Évangile qui servit de filet pour le capturer.

Laissons-le parler.

« Cette après-midi là, je flânais sur les quais de la Rive Gauche. Désœuvré, encore plus triste que de coutume, je fouillais dans les boîtes des bouquinistes pour y chercher des romans. J’espérais découvrir quelque volume qui contenterait à la fois mon esprit et mon cœur, qui me donnerait la sensation d’intégrale beauté dont j’étais avide. Je ne trouvais rien, lorsque, soulevant un amas de brochures poussiéreuses, je mis la main sur un petit volume relié en cuir et passablement délabré. C’était une traduction des quatre Évangiles. Je l’ouvris d’une façon tout à fait machinale.

« N’oubliez pas que je n’avais jamais lu l’Évangile et que je n’avais non plus jamais eu idée de le lire.

« Je tombai sur la parabole de l’enfant prodigue. Elle m’émut singulièrement. Elle me remua, non comme de la littérature, mais comme si, étant prisonnier dans une cave, je voyais tout à coup un rayon de soleil glisser vers moi par une fente des planches dont on masqua le soupirail. Oui, des raies de lumière traversaient le voile qui jusqu’alors m’avait empêché de voir clair en moi-même.

« Et quand je lus que l’enfant prodigue, ayant dissipé tout son bien, souffrait de la faim et désirait se rassasier des cosses que mangeaient les pourceaux mais que personne ne lui en donnait, je me dis : Mais, moi aussi, j’ai gaspillé les dons qui m’ont été départis ; puis j’ai eu faim d’une nourriture pour mon âme et je l’ai demandée aux systèmes philosophiques ; et j’ai convoité, à certaines heures, les pâtures de la sensualité. Et personne n’a rien pu me donner de ce que j’espérais…

« Or une félicité extraordinaire, un sursaut joyeux de mon âme me soulevaient à l’approche de la Vérité et me rendaient tout tremblant d’une allégresse inconnue… Je feuilletai le livre et j’arrivai au chapitre de l’Évangile selon saint Jean où Jésus dit : — Je suis le Bon Pasteur. Le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis. Mais le mercenaire et celui qui n’est pas le berger, à qui les brebis n’appartiennent pas, voyant le loup venir, laisse là les brebis et s’enfuit. Le loup ravit les brebis et les disperse. Le mercenaire s’enfuit parce qu’il est mercenaire et n’a point de souci des brebis. Je suis le bon Pasteur et je connais mes brebis et mes brebis me connaissent, comme je connais mon Père et comme mon Père me connaît. Et je donne ma vie pour mes brebis. Et j’ai d’autres brebis qui ne sont pas de ce bercail ; il faut que je les amène et elles écouteront ma voix et il n’y aura qu’un seul bercail et qu’un seul Pasteur.

« Quand j’eus lu ce passage, je compris que j’étais l’une des brebis d’un autre bercail. Je compris que mon Sauveur était là, qu’il m’appelait et que ma haine d’hier contre lui n’était que de l’amour qui s’ignore. Et je sentis que j’allais l’aimer comme je n’avais jamais rien aimé sur terre. Je me dis : — Comment, Il a donné, Il donne sans cesse sa vie pour moi ! Et moi, qu’est-ce que je lui ai donné en retour ?

« Je feuilletai encore et je m’arrêtai au Sermon sur la montagne. Des pleurs me jaillirent des yeux quand je lus : — Cherchez et vous trouverez ; frappez et l’on vous ouvrira. Quiconque demande, reçoit ; et qui cherche, trouve, et il sera ouvert à qui frappe. Qui de vous, si son fils lui demande du pain, lui présentera une pierre ? Ou s’il lui demande un poisson, lui présentera un serpent ? Si donc vous, tout méchants que vous êtes, vous savez donner à vos enfants des choses bonnes, combien plus votre Père qui est dans les cieux vous donnera-t-il ce qui est bon, quand vous le lui demanderez.

« A ce moment la persuasion entra en moi que j’irais frapper à la porte de l’Église instituée par Jésus et qu’on m’ouvrirait.

« Je lus, je lus encore. Je restai cloué sur place je ne sais combien de temps. Je pense que le bouquiniste devait tourner autour de moi en se demandant ce qui pouvait m’intéresser si fort dans ce livre à deux sous du casier aux rebuts. Mais je ne voyais rien hors de mon âme ; le voile s’y était enfin complètement déchiré ; je sentais, avec une stupeur heureuse, des torrents de lumière l’envahir et me montrer, dans un relief prodigieux, les significations et les applications à moi-même du texte sacré.

« Et quel bien-être soudain en moi, quel sentiment de confiance en Jésus, quelle impression de certitude telle que jamais aucune œuvre humaine ne m’en avait donnée d’approchante. Je me répétais mentalement : — Je crois, je crois !… Quel bonheur !…

« Enfin je revins un peu à moi. J’achetai le livre et je remontai le quai vers la place Saint-Michel. Puis je gagnai le boulevard Saint-Germain. L’idée m’était venue, très simplement, que je n’avais qu’une chose à faire : aller trouver un prêtre et lui demander de m’instruire. Ainsi, par un miracle de sa Grâce, Notre-Seigneur m’évitait les hésitations et les atermoiements qui font souffrir tant de convertis. Non, je n’eus pas une minute la pensée d’attendre. Je marchais, absorbé dans mon désir « d’entrer au bercail » le plus tôt possible lorsque, levant les yeux, je vis que j’étais devant le portail de Saint-Nicolas du Chardonnet. J’entrai, je demandai au sacristain de me faire parler à un prêtre. Il m’indiqua la sacristie où je trouvai le curé. Je lui dis, sans aucune préparation oratoire, textuellement ceci : — Monsieur le Curé, je viens de lire l’Évangile : je crois. Faites-moi entrer dans le sein de l’Église.

« L’excellent prêtre m’accueillit à merveille. Après quelques questions, voyant ma parfaite sincérité, il m’ouvrit les bras en remerciant Dieu du miracle ; puis parmi tous ses livres, il me choisit un catéchisme ; et nous convînmes de nous revoir à jours fixes.

« L’étude du catéchisme me fut très aisée ; je l’apprenais sans aucun effort, tant toutes les phrases m’en paraissaient lumineuses. C’est tout au plus si, parmi la clarté qui me baignait l’âme, il subsistait quelques points noirs qui disparurent quand je me présentai au tribunal de la Pénitence. L’épreuve ne vint qu’au moment où mon directeur me jugea digne de communier. Alors je fus pris d’une sorte de panique : l’Eucharistie me faisait peur, des scrupules, qui prenaient une importance insolite, me tourmentaient malgré les assurances de mon confesseur. Il me semblait que, ne méritant pas de recevoir mon Sauveur, j’allais commettre un sacrilège… J’eus beaucoup de peine à réagir contre cette imagination.

« Je fis ma première communion à Notre-Dame, à la messe de sept heures. J’étais plongé dans une espèce d’engourdissement qui ne me laissait percevoir en moi qu’un sentiment de tendresse attristée à l’idée de l’abaissement où je réduisais mon Sauveur.

« Tout le jour, j’eus le cœur serré. Ce ne fut que vers le soir que le Sacrement commença d’agir, lentement, doucement, adorablement. Une sensation de joie paisible m’emplit alors toute l’âme et il me sembla que toutes les choses, à l’entour de moi, s’ensoleillaient. Je voyais le monde avec des yeux nouveaux : je compris, en sa plénitude, la raison d’être de la vie ; je fis un retour sur le passé ; je me rappelai qu’à une époque, le néant de vivre sans certitudes surnaturelles m’avait fait entrevoir le suicide. Alors je tombai à genoux et une action de grâces d’une ferveur ineffable me monta aux lèvres…

« J’ajouterai ceci : vous comme moi, nous avons souvent constaté la puissance de la prière pour obtenir des conversions et la persévérance des convertis. Eh bien, il y a aujourd’hui trente-cinq ans, ma marraine, grande chrétienne comme je vous l’ai dit, étant allée à Lourdes, sollicita la Sainte Vierge d’intercéder pour une de mes tantes, indifférente mais non hostile, pour ma mère et pour moi — les deux dont on désespérait. Or elle eut l’intuition que ma mère et moi serions touchés par la Grâce et que ma tante mourrait sans s’être réconciliée avec Dieu. Tout se réalisa ainsi : ma tante mourut impénitente, moi, vous savez ce qui m’arriva et ma mère a fait récemment sa première communion. Par surcroît, mon père s’est repenti à la fin de sa vie. Et il est mort après avoir demandé et reçu les Sacrements… »

Henri, comme c’était son devoir, apprit sa conversion à sa famille. De plus, il ne cacha pas à ses camarades qu’il était devenu un catholique pratiquant car, il le savait, si quelqu’un a honte d’attester le Seigneur, le Seigneur ne le reconnaîtra pas pour sien au dernier jour.

Alors, ainsi qu’il est de coutume, les commentaires absurdes ou malveillants sévirent. Sa famille le crut fou, gémit sur une aberration qui, pensait-elle, entraverait sa carrière. Certains de ses parents fulminèrent contre l’Église des imprécations violentes car, disaient-ils, c’était une intrigue des prêtres qui avait noyé cette belle intelligence dans l’obscurantisme. Parmi les étudiants, on parla de psychose. On formulait, à son sujet, des observations rédigées dans cet inénarrable patois dont plusieurs « scientifiques » du temps présent usent comme s’ils se faisaient un point d’honneur de rendre nébuleuses des idées qui seraient, sans doute, très claires si on les exprimait en bon français.

Puis tous les pauvres gens qui, par ignorance ou par éducation, détestent l’Église, lui témoignèrent une hostilité sournoise. Les envieux tentèrent de lui nuire auprès des professeurs en feignant de déplorer son affaiblissement d’esprit, résultante obligée de sa chute dans le cléricalisme.

Mais Henri supporta ces tribulations avec sang-froid. Et, comme à cause de la paix dont jouissait désormais son esprit, ses aptitudes et son goût pour la science s’étaient développés, il passa brillamment ses examens.

Devant ce résultat, les persécuteurs furent d’abord un peu déconcertés ; mais ils se tirèrent bientôt d’embarras en déclarant que son incapacité se découvrirait à l’expérience puisque, ils en étaient sûrs, un médecin catholique ne peut établir un diagnostic qui ne soit entaché de rêveries superstitieuses.

Mais Lefèvre obtenant des guérisons fréquentes, les plus indulgents se résignèrent à reconnaître sa valeur tout en déplorant qu’il perdît du temps à la messe…

N’est-ce pas, tout cela paraît fort stupide ? Eh bien, tel est l’état d’esprit de beaucoup de personnes intelligentes dès qu’elles se trouvent en présence d’un catholique dont il leur est impossible de nier la culture, les qualités morales et la rectitude de jugement.

Je me rappelle que, quelques années avant ma conversion, je fréquentais beaucoup un mathématicien de premier ordre dont la conversation m’était très agréable. J’étais surtout frappé par le bon sens supérieur qui régissait tous ses propos. Un jour, j’appris, d’une façon fortuite, qu’il était catholique pratiquant. J’en demeurai tout ébahi. Sans être assez — Homais pour me persuader qu’un tenant de Jésus-Christ doit être nécessairement un crétin, je m’expliquai le cas de mon ami par la conjecture qu’il y avait un trou dans la trame de son intelligence, et je le plaignis fort.

Je lui demandai si réellement il croyait. Il me répondit, avec beaucoup de simplicité, qu’il avait en effet la foi. Il ajouta que les mathématiques lui avaient rendu impossible la conception d’un univers d’où Dieu, tel qu’il s’est révélé dans l’Église, serait absent.

Ce témoignage m’interloqua d’abord. J’étais si profondément enfoncé dans les ténèbres, à cette époque ! Puis comme j’étais très imbu des balivernes évolutionnistes, je lui dis que je le considérais comme une victime de l’atavisme et que la foi en lui était un organe vestigiaire qu’il devrait tendre à éliminer. Je conclus : — Sans ce poids mort, vous seriez un des hommes les plus équilibrés que je connaisse.

Il m’écouta en souriant et me répondit : — Je souhaite que Dieu vous gratifie un jour d’un organe de ce genre : vous en seriez bien plus heureux…

Ah ! je ne me doutais guère, dans ce temps-là, que son vœu serait exaucé. Dieu soit béni et loué à jamais !…

Cette digression fera saisir combien, même un homme, qui n’est pas un sot, peut divaguer quand, ignorant ou méconnaissant la religion, il prétend juger des choses religieuses.

Le catholique possédant, comme dit Taine, « l’organe spirituel nécessaire à l’homme pour se hausser au-dessus de lui-même », est un être complet. L’incroyant, ne possédant pas cet organe, par où le surnaturel vivifie la nature, est un être incomplet. Il est donc très compréhensible qu’il tienne pour une difformité ce dont il est dépourvu.

Que faire pour lui ? Prier et souffrir en union avec Notre-Seigneur afin que la Grâce l’éclaire…

Donc aujourd’hui, médecin catholique, Lefèvre soulage les malades selon la parole de saint Paul citée plus haut. Il ne cesse pas d’être convaincu que, lorsqu’il les guérit, c’est par la grâce du Saint-Esprit. On pourrait dire de lui qu’il est le clerc laïque. Car, tout en mettant au service des moribonds les ressources les plus étendues de la science, il les corrobore, quand on le lui permet, d’une parole de Dieu. Et c’est ainsi qu’il contribue à sauver des âmes.

Ni les épreuves temporelles, ni les peines de l’esprit ne lui furent épargnées. Pour qu’il méritât le miracle de sa conversion, les souffrances qu’il n’avait pas subies avant, il les reçut après. Mais comme il sait que la douleur est un capital inestimable dont les intérêts composés nous serons payés Là-Haut, il demeure paisible et souriant dans l’amour de Jésus-Christ…

Note

Comme je l’ai fait remarquer au cours d’une étude précédente, il est rare qu’il ne s’écoule pas un intervalle de temps plus ou moins prolongé entre la touche décisive de la Grâce illuminante et l’entrée du pécheur dans l’Église. Le cas d’Henri Lefèvre allant, mené par la main de Notre-Seigneur, de la boîte du bouquiniste, où l’Évangile le conquit, immédiatement au prêtre, est donc exceptionnel. Cependant je connais quelques exemples assez analogues dont l’un est spécialement intéressant par ce qui précéda et ce qui suivit. Voici des extraits d’une lettre probante à ce sujet. La personne qui me l’écrivit est devenue une chrétienne zélée. Elle dit :

« … Ce fut après une rapide incursion dans le domaine de la théosophie et de l’occultisme que j’entendis le premier appel de la Grâce. Ma plus jeune fille faisait sa première communion. J’y assistais tout près de l’autel ; jamais à aucune messe de ma vie je n’en avais été aussi près. J’étais fort tranquille et ne voyais dans la cérémonie qu’un acte de convenance quand, tout à coup, une émotion inexprimable s’empara de moi. Tout disparut autour de moi. Je m’abandonnai à cette sorte d’extase et, depuis cette minute, je ne m’appartins plus : j’appartins à Jésus. Une grâce plus forte que tout me conduisait irrésistiblement. Je ne regardai pas en arrière ; ces luttes terribles dont vous parlez furent épargnées à ma faiblesse. Je ne regrettai rien : le prisonnier qui s’évade d’un noir cachot peut-il regretter quelque chose de ses ténèbres ?

« La raison de cette marche en avant dès le premier appel de Jésus, je crois la connaître. Chez moi, l’erreur, le mal, le péché furent toujours suivis immédiatement de l’expiation. Jamais je n’ai été heureuse en péchant. Tout, dans cette période terrible d’éloignement de Dieu, qui dura huit années, fut pour moi amertume, tourment, remords. L’amour humain fut encore ma plus grande souffrance. Mais à la première communion de ma fille ce fut l’amour de Notre Jésus qui me fut révélé. Peu après, j’avouai toutes mes fautes et je fus reçue à la communion. Depuis je suis toute à Notre-Seigneur. Quand je suis tentée de mal faire, j’évoque le souvenir de mes douloureuses expériences et la tentation s’écarte…

« Après les premiers pas dans la bonne voie, alors que la Grâce divine nous enveloppe de si tendres effluves, je m’approchais pourtant assez peu des sacrements. Je priais chez moi puis à l’église avec tour à tour des élans et des aversions. Dans les périodes de sécheresse, l’église me paraissait glacée ou fastidieuse. C’est à Ars où, comme vous le dites dans votre livre, on prie si bien, que j’ai découvert pour la première fois, toute la beauté, toute la sainteté des conseils de l’Église touchant l’approche fréquente des sacrements. Depuis, je la sers en toute humilité, en toute franchise, en toute confiance… »

Pour les gens qui se figurent que l’amour de Notre-Seigneur fait des exaltés incapables de s’appliquer aux détails de la vie pratique, citons encore ce passage de la même lettre :

« Je surveille, en ce moment, la lessive et je fais des confitures ; et c’est avec un réel bonheur. Étaler du linge bien blanc, claquant au soleil, le rentrer, le plier lorsqu’il garde encore le vague parfum de mon cher jardin, c’est charmant. Et puis choisir les fruits, les voir se fondre et se changer, dans la bassine brillante, en de pures et transparentes topazes ou bien en de rouges et scintillants rubis, c’est encore de la joie et même de la beauté. Et mes filles, ne faut-il pas qu’elles soient aussi belles et bonnes ? Et la petite fauvette tombée d’un nid trop plein[38] ne faut-il pas lui apprendre le catéchisme et la préparer à sa première communion ? Voilà bien de la besogne en train et je ne sais pas où je prends le temps de vous écrire… Ah ! que les journées sont courtes quand le cœur est heureux par Jésus ! »

[38] Une orpheline qu’elle a recueillie.

Ne trouvez-vous pas ceci tout à fait exquis ? Quelle mère de famille n’envierait cette activité joyeuse sous l’œil du seul Maître dont le joug soit léger ? Répétons-le donc, avec le bon Henri Lefèvre : l’amour de Dieu ensoleille toutes choses autour du converti.