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Quand l'esprit souffle

Chapter 69: XII
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About This Book

L'auteur rassemble et analyse récits et réflexions sur des conversions au catholicisme, présentant la conversion comme un retour à l'ordre surnaturel et explorant les luttes intérieures, les désillusions du siècle moderne et le rôle de la grâce. L'ouvrage combine témoignages, méditations et études de parcours individuels, y compris l'examen de certaines figures littéraires en voie de foi, pour faire apparaître motifs, épreuves et fruits spirituels. L'ensemble cherche à éclairer les mécanismes psychologiques et spirituels du passage de l'incrédulité à la croyance et à proposer des ressources de consolation et d'édification pour des lecteurs en quête.

VIII

Roux traversa, de 1860 à 1864, une période de félicité où il semble que Dieu ait voulu, en le comblant de grâces sensibles, lui donner des forces, pour qu’il supportât sans défaillir les épreuves qui succèdent aux liesses quand on pénètre dans la vie illuminative, second stade de la Mystique.

Il reçut l’humilité, c’est-à-dire la principale des vertus qui mènent à la sainteté : « Je me vois horrible, écrivait-il, et pourtant je suis en paix, car je ne veux ni flatter mes vices ni que mes vices me découragent. Je suis pour vous contre moi, ô mon Dieu. Quelque misère qui me reste, aurais-je pu, sans vous, espérer me tourner ainsi vers vous et secouer le joug de mes passions ? Je m’abandonne entre vos mains : tournez, retournez cette boue, donnez-lui une forme, brisez-la ensuite. Elle est à vous, elle n’a rien à dire, il lui suffit qu’elle serve à tous vos desseins. Élevé, abaissé, consolé, souffrant, misérable, appliqué à vos œuvres, inutile à tout, je vous adorerai en sacrifiant ma volonté à votre volonté. »

L’Eucharistie le soutenait dans ses efforts pour dépouiller « le vieil homme » et se revêtir de Jésus. « Sans elle, dit-il, j’aurais reculé, découragé devant ce travail de destruction et d’édification. Mais par elle, mon labeur s’est simplifié, est devenu plein d’attraits. »

Il fut en même temps gratifié des secours de la Vierge auxiliatrice. Le jour de la fête de l’Annonciation 1860, il eut l’intuition formelle qu’elle le prenait sous son égide : « Ce bonheur n’a duré qu’un instant, dit-il, mais comme un météore ardent et lumineux il a embrasé mon âme. Par vous, ô Marie, et avec vous, je veux aimer Jésus… »

Sa vie devint alors de plus en plus retirée. Il goûtait avec intensité les joies de la solitude et du silence. Sa classe terminée, il passait de longues heures à l’église, en oraison de quiétude devant le Saint-Sacrement. Après ces stations bienheureuses, il s’en allait dans la campagne. Comme il possédait, ainsi que sainte Térèse et saint François d’Assise, le sentiment profond de la nature, à l’exemple de ce dernier, il associait les choses aux actes d’adoration qui s’élevaient de ses lèvres vers le Créateur : notre frère le soleil « qui rayonne d’une grande splendeur », notre sœur la lune et nos sœurs les étoiles « qui sont claires et belles », notre frère le vent qui vivifie les créatures, notre sœur l’eau « qui est humble et chaste », notre frère le feu « qui est agréable à voir, indomptable et fort », nos frères les arbres qui bruissent suavement comme des harpes, notre mère la terre qui produit « les fleurs diaprées et les herbes »[41].

[41] Les amis du Poverello reconnaîtront ici une paraphrase de l’incomparable Cantique du Soleil.

Or, à mesure qu’il s’enfonçait davantage dans la forêt radieuse où souffle le Saint Esprit, le désir de se donner encore plus à Dieu croissait en lui. L’idée d’abord vague, puis plus précise de se faire prêtre lui vint. Son directeur consulté ne rejeta point ce projet d’une façon absolue. Mais, comme il sied, il exigea que Roux examinât cette vocation possible avec délais, prudence et réflexion. Puis il lui fit étudier la théologie, les Pères et les ouvrages des grands Mystiques, par exemple Suso, sainte Catherine de Sienne, sainte Térèse — celle-ci plus spécialement, dans l’admirable Chemin de la Perfection — et aussi le Père Faber dans son Tout pour Jésus. C’étaient là les fortes nourritures dont son âme, nullement encline aux dévotions mièvres, avait besoin.

Mais Dieu avait sur Roux d’autres desseins. Ce n’était pas comme prêtre qu’il voulait le faire participer aux souffrances de son Fils, mais comme victime de réparation et d’adoration, au service de l’Eucharistie.

IX

Le converti se préparait à entrer au séminaire quand la maladie fondit tout à coup sur lui. Les circonstances qui accompagnèrent cette entrée dans la voie royale de la Croix furent tellement significatives qu’il faut laisser Clément les exposer lui-même :

« Le 30 avril 1864, fête de sainte Catherine de Sienne, j’étais en classe, dans ma chaire, surveillant mes élèves occupés à une composition. Ayant ouvert la Bible, je tombai sur ce passage de Job qui m’émut singulièrement : Mon visage a été défiguré par mes pleurs, et mes paupières se sont couvertes de l’ombre de la mort. J’ai souffert tout cela sans que ma main fût souillée par l’injustice…

« Je tournai les feuillets du Livre saint et cet autre passage d’Isaïe tomba sous mes yeux : Il s’est élevé devant le Seigneur comme un faible arbrisseau, comme un rejeton qui sort d’une terre sèche. Il a été sans éclat, sans beauté ; nous l’avons vu et il n’avait rien qui attirât nos regards. Il nous a paru misérable, le dernier des hommes, un homme de douleurs et qui sait, par expérience, ce que c’est que l’infirmité…

« J’étais loin de songer à ce moment qu’il pût y avoir dans ces paroles un avertissement de Dieu ; cependant j’allais en voir bientôt la réalisation. Que Dieu en soit éternellement béni !

« Le soir de ce même jour, je me rendis à l’église pour l’ouverture du mois de Marie. Je ressentis, chemin faisant, comme un travail de contraction des muscles dans les jambes qui me rendit la marche difficile. Invité à assister le lendemain à la première communion d’une jeune parente, dans la chapelle de la Visitation, j’assistai à la cérémonie et je m’associai à la communion des enfants et de la communauté. Après l’action de grâces, je me disposai à rentrer chez moi. J’éprouvai alors le même phénomène physique que la veille. Ce ne fut qu’avec la plus grande difficulté que je pus sortir de l’église. Une fois dehors, la faiblesse augmenta à tel point que mes jambes ne pouvant plus me soutenir, je tombai. A ce moment, j’entendis une voix intérieure qui me disait : — Tu ne guériras jamais de ce mal. Tu perds pour jamais l’usage de tes membres.

« Mon premier sentiment fut celui de la douleur et de l’effroi. Me ressaisissant presque aussitôt et réunissant mes forces, je me relevai en songeant à ces paroles de l’Imitation : Il n’est rien qui puisse détourner ou décourager ceux qui, remplis de la vie éternelle, brûlent du feu inextinguible de la charité. Fortifié par ces mots, je repris ma marche, m’arc-boutant sur mon bâton, haletant et défaillant à chaque pas. Je gagnai péniblement ma demeure. Je n’en devais plus sortir de longtemps, encore ne serait-ce que ployé par l’infirmité, soutenu par deux bâtons, ressemblant plus à une bête qu’à un homme, vieillard à trente-neuf ans, ruine et loque humaine réalisant la parole d’Isaïe : Nous l’avons vu ; c’était un homme de douleurs !… »

Il s’alita. Le médecin qui le soigna, le docteur Albert Vidal a diagnostiqué : « Un rhumatisme ankylosant et déformant qui lui supprima graduellement l’usage de toutes les articulations, celles du cou surtout (il ne pouvait plus relever la tête), celles de toute la colonne vertébrale, du bassin, des épaules, des hanches. Il me semble qu’il lui restait l’avant-bras, les mains et les genoux libres[42]. Mais il n’a jamais eu ce qu’on appelle paralysie, c’est-à-dire défaut de fonctionnement par lésion des centres nerveux, cerveau ou moelle épinière, ou par lésion locale de certains nerfs. »

[42] En effet. Et c’est ainsi qu’il put écrire et se traîner à l’église presque jusqu’à la fin de sa vie.

Ce certificat fut publié après sa mort pour répondre à quelques-uns qui attribuaient sa ferveur religieuse à une maladie de nerfs.

Clément dut d’abord garder le lit assez longtemps. Puis ayant recouvré l’usage partiel de ses jambes, il essaya de reprendre ses fonctions de professeur. Mais ses souffrances s’accroissant d’une façon continue, il lui fallut bientôt demander sa retraite. Notons que tous les remèdes essayés par les médecins échouèrent à lui apporter la plus légère amélioration. La tête à la hauteur de la ceinture, les pieds raclant le sol, il marchait péniblement, appuyé sur deux petites cannes. Ses souffrances furent toujours aiguës et sans trêve. Et cela dura vingt-huit ans.

Il me semble qu’on ne peut douter du caractère surnaturel de sa maladie, d’autant que si le corps se courbait sous le fardeau de la Croix, l’âme allait s’épurer de plus en plus par la douleur, et atteindre l’union avec Dieu, troisième stade de la vie mystique.

X

Voyons comment il progressa dans la voie étroite avant de fondre son âme dans la suradorable Essence. Les premiers jours furent terribles car, non seulement le mal lui broyait les membres, mais encore toute consolation surnaturelle lui était retirée. Dieu voulait lui faire bien sentir quel était son néant afin qu’il prît conscience que, sans le secours d’En-Haut, jamais il n’arriverait à sanctifier ses tortures.

Notant ses angoisses peu après que cette période douloureuse eut pris fin, il dit : « Ce fut d’abord une tristesse accablante, presque du désespoir. Une pensée cruelle traversa mon esprit et ajouta une douleur nouvelle à mes douleurs. Je me crus abandonné de Dieu et de sa Mère. Je voyais dans le mal qui m’avait terrassé, réduit à l’impuissance, un châtiment de mon désir présomptueux du sacerdoce. Dès lors, je ne goûtai plus aucun repos le jour, ni aucun sommeil la nuit, me considérant comme un réprouvé de Dieu et de son Église… »

Il était au maximum de cette agonie quand le saint prêtre qui le dirigeait lui apporta spontanément l’Eucharistie.

L’effet du sacrement fut immédiat : l’âme comprimée par la tentation de désespoir, se redressa et bondit, plus fervente que jamais, dans l’Amour divin. Il s’écrie : « Changement indicible ! Œuvre adorable de la droite du Très Haut ! J’étais autrefois sur un lit de roses, plongé dans les délices, et mon âme était torturée tandis que mon corps frémissait de volupté. Aujourd’hui, je suis couché sur un lit de souffrances, en proie aux déchirements et à la douleur et mon âme transportée fond dans l’amour de Dieu… Mon Dieu, je repousse du pied toutes les choses de la terre, j’embrasse de toutes mes forces votre Croix. O Mon Dieu, je surabonde de joie[43] !… »

[43] Ces quatre derniers mots sont soulignés dans le manuscrit de Roux.

Pour féconder en lui l’esprit de sacrifice, son directeur lui fit lire alors les vies de sainte Lydwine et d’Anne-Marie Taïgi. La lecture des combats et des triomphes héroïques de ces deux généreuses victimes de la loi de substitution alluma en lui le désir ardent de les imiter. Il comprit sa mission et s’y donna sans réserve. Il ne vécut plus que pour expier les péchés du monde. Il écrit : « Quel plus beau partage, ô mon Dieu, pour un homme ? Et comment avez-vous jeté votre regard sur la plus misérable de vos créatures pour l’élever jusqu’à cette hauteur ? Moi, un homme de prière et d’immolation, moi un homme de douleur comme vous, mon Sauveur adoré ! Je ne veux subsister que pour me consumer devant vous comme la lampe de l’autel. O Beauté, ô Bonté infinie, consumez, anéantissez mon être de misère, faites de moi un sacrifice parfait… »

Comme le dit fort bien son biographe : « On ne saurait voir dans ces dispositions l’effet d’une exaltation illusoire et passagère. Elles étaient fondées sur une doctrine toujours reconnue et professée par l’Église, celle de l’union du chrétien à Jésus, union en vertu de laquelle le chrétien vivant en Jésus-Christ, comme Jésus-Christ vit en lui, par sa grâce sacramentelle ou sa grâce habituelle, mêle ses prières, ses actes, ses mérites à ceux de Jésus vivant en lui. »

D’ailleurs, loin de pâtir de son état de maladie et de l’ivresse d’amour divin qui le transfigurait, son intelligence avait acquis un degré de lucidité tout à fait supérieur. Il note : « Mon âme a acquis une étonnante compréhension de la vie, une merveilleuse aptitude à embrasser la vie des autres, à y entrer, à se l’approprier, à se l’assimiler ; le soir, après avoir gémi sur l’humanité, ses erreurs et ses misères, compati à ses douleurs, pleuré sur ses crimes, je me sens vivre de tant de vies ! Impuissant à les contenir dans mon cœur, je les répands aux pieds du Rédempteur ; je le supplie de les laver dans son sang, de les recevoir ainsi purifiées dans son cœur et de les rendre à l’éternel amour du Père. »

Et d’ailleurs encore, la plus grande preuve qu’il n’était pas dans l’illusion, c’est qu’à mesure qu’il ressentait davantage les joies du sacrifice, il croissait en vertus, ce qui est, selon sainte Térèse, la marque que Dieu habite l’âme qui se donne de la sorte.

Ces vertus, nous allons les voir se manifester.

XI

Qu’un homme qui souffre dans son corps d’une façon continuelle et qui, de plus, éprouve, comme nous le verrons, des peines d’esprit d’une acuité formidable, montre parfois un peu de mauvaise humeur, c’est fort naturel. Ce qui ne l’est point, c’est que plus il souffre, plus il se montre patient, doux, charitable.

Dans l’âme, surnaturalisée par la douleur, de Clément, l’amour de Dieu eut pour répercussion l’amour des hommes.

L’accueil qu’il faisait à ses rares visiteurs était aimable et souriant. Il ne se plaignait point ; il ne demandait pas qu’on le plaignît. S’oubliant lui-même, il s’informait de leurs peines et de celles de leurs proches, les consolait et leur donnait des avis pleins de bon sens et d’affectueuse mansuétude. Jamais on ne l’entendit porter de jugements amers sur personne. Au contraire, il cherchait des excuses à ceux qui critiquaient hautement sa « bigoterie ».

Un bon prêtre, le chanoine Isnard, qui fut son directeur après l’abbé Raimondi, a dit de lui : « S’il arrivait qu’on lui demandât des nouvelles de sa santé, il éludait la question ou n’y répondait que d’une façon brève et évasive. Parfois il se bornait à dire : Comment voulez-vous que puisse aller un vieux meuble, une machine toute détraquée ? On n’en parle pas ; ça n’en vaut pas la peine… Et il accompagnait ce propos d’un rire franc et communicatif qui empêchait le visiteur de s’apitoyer sur ce martyr… »

N’ayant comme ressources que sa maigre pension de retraite pour les faire vivre lui et sa mère, il se privait d’une servante et vaquait lui-même aux soins du ménage. Plusieurs fois, une personne pieuse qui le visitait souvent, Mlle Angélique Cresp le surprit à laver, avec mille peines, le parquet de sa chambre. « C’est pour épargner, dit-il, cette fatigue à ma vieille mère. La pauvre femme, j’ai reçu d’elle tant de services ; je puis bien lui rendre celui-là. »

Octogénaire, Mme Roux perdait peu à peu la vue. Faisant la cuisine, il lui arrivait de laisser tomber des morceaux de charbon, des copeaux, de la cendre dans les aliments qu’elle apprêtait. Clément Roux riait de ce singulier assaisonnement et n’en mangeait pas moins. « C’est, disait-il, une excellente occasion de me mortifier en expiation de mes péchés. »

Un jour, quelqu’un le trouva en train d’avaler un potage où naviguaient des mouches. Comme le visiteur témoignait de la surprise et un peu de répugnance, Roux lui dit : — Quelle différence voyez-vous entre des mouches et des grives ?… Par cette repartie il essayait de dissimuler son esprit de mortification.

Une autre fois, comme il se mettait à table, on frappe à la porte. C’était un pauvre qui demandait un secours. Roux n’avait pas d’argent, car les quelques sous qu’il épargnait sur son mince revenu s’en allaient tout de suite en aumônes. Il donne au solliciteur sa part du dîner. Comme sa mère essayait de protester : — Ne me prive donc pas de cette joie, lui dit-il, je suis plus heureux de donner mon repas que de le prendre moi-même.

« N’avoir rien, écrivait-il, ne posséder rien, n’être rien, ne désirer rien, suivre nu Jésus-Christ nu, seule science, seul trésor, seul repos, seul bonheur que je doive rechercher encore ici-bas. »

Hiver comme été, il ne faisait usage que d’une seule couverture sur son lit. Quand on lui disait qu’il devait parfois grelotter, il répondait : — Pas du tout : je suis on ne peut mieux. Et cela est bien suffisant pour un vieux loup de mer comme moi.

Sa charité s’exerçait encore d’autres façons. Un matin qu’il partait pour assister à la messe et communier, une dame survint qui voulait lui demander un conseil. Il l’accueillit avec son affabilité coutumière. L’entretien se prolongea de telle sorte que lorsqu’il prit fin, l’heure de la messe était écoulée. La visiteuse s’excusait. « Que voulez-vous, répondit-il, je suis avec Dieu et j’accomplis sa volonté. Que puis-je faire de mieux ? Au lieu de communier avec l’Eucharistie, je communie à la volonté divine. » Et l’on sait, ajoute la personne qui rapporte le fait, jusqu’à quel point son âme était avide de la sainte communion.

Un jour de foire, un de ses amis le rencontra près de la place où s’agitait la foule. Très étonné, il ne put s’empêcher de lui dire : — Vous ici ! — Eh oui, répondit-il, au milieu de ce monde qui ne pense pas à Dieu, qui ne songe qu’aux choses de la terre, n’est-il pas juste qu’il y ait quelqu’un pour adorer Dieu, le remercier, lui faire amende honorable ? C’est ce que je fais.

Sa gaîté douce émerveillait, édifiait tous ses interlocuteurs.

Mlle Catherine Bernard le rencontre dans la rue, riant de tout son cœur : — Qu’avez-vous donc, monsieur Roux ?

— Figurez-vous que je fais peur aux bêtes. Je viens de me trouver nez à nez avec un âne et il s’est enfui épouvanté dès qu’il m’a regardé !…

Clément faisait allusion à l’aspect bizarre que présentait son corps courbé sur deux cannes. Loin de s’en chagriner, il y voyait un motif d’humilité salutaire et s’en réjouissait.

Les fidèles qu’il visitait parfois se faisaient une fête de le recevoir. Mme Latty, modiste, rapporte ceci : « Lorsque M. Roux entrait dans mon atelier, il nous semblait que c’était le Bon Dieu lui-même qui venait nous visiter. Les ouvrières heureuses, attentives, charmées, l’écoutaient ou plutôt buvaient ses paroles. Il nous parlait un peu de tout : de notre état, de notre travail, nous égayant par sa bonne humeur et son entrain. Puis il savait amener doucement notre esprit vers des pensées plus élevées. Il nous disait la façon de sanctifier notre travail. Et tandis que nos doigts maniaient l’aiguille et froissaient les rubans, il dirigeait vers Dieu ces actes vulgaires, et nous apprenait à les accomplir dans son Amour. Et après que le saint homme nous avait quittées, nous étions encore sous le charme et nous nous redisions quelques-unes des belles et touchantes paroles qui étaient tombées de ses lèvres… »

On pourrait multiplier à l’infini ces témoignages mais il faut se borner. Ajoutons seulement que Clément Roux obtint plusieurs conversions. M. Henri Pigeon, ingénieur des Ponts et Chaussées, ramené à Dieu par lui, devenu un chrétien excellent, écrivait : « Non seulement M. Roux convertissait les âmes, non seulement il les entraînait par ses conseils et ses exemples à la pratique des vertus héroïques, mais son souvenir seul suffisait pour les soutenir et les animer dans les moments difficiles. »

Un dernier trait ; je le tiens du propriétaire de la maison que Clément Roux habitait à Grasse. Le brave homme avait les larmes aux yeux en me parlant de lui : — Voyez-vous, Monsieur, me dit-il, M. Roux, c’était un saint. On se sentait devenir meilleur rien qu’à l’approcher.

Et il me conta ceci ; Clément Roux était toujours vêtu d’habits propres mais très usés, vu son dénuement. Cette circonstance et son infirmité lui donnaient l’aspect d’un vieux pauvre. Or il arriva plusieurs fois que des personnes, étrangères à la ville, édifiées par son extrême recueillement à l’église, s’approchèrent de lui et lui glissèrent quelque monnaie dans la main. Il saluait profondément et en silence. Puis, dès sa sortie, il allait porter les sous ou la pièce blanche à l’un des indigents qu’il assistait…

Et voilà ce qu’était devenu, pour l’amour de Jésus-Christ, le beau, le fier, le sensuel, le bouillant et l’aventureux jeune homme d’autrefois.

XII

Or tandis que Roux donnait ainsi l’exemple de toutes les vertus et répandait la paix autour de lui, il avait à soutenir, dans son âme, de terribles épreuves dont rien ne paraissait au dehors.

Car ainsi que le dit le Père Lambert : « Dieu avait voulu faire de lui une de ces âmes-victimes comme le monde en a toujours vu depuis que, victime lui-même, Jésus-Christ s’est offert sur le Calvaire, en hostie d’expiation et s’est proposé en exemple à l’humanité rachetée par sa mort… Toujours cette divine Victime s’est associée, pour continuer sa vie d’immolation et son œuvre rédemptrice, des âmes de choix qu’elle a fait communier à ses humiliations et à ses douleurs, afin de les faire participer à ses mérites ici-bas et à sa gloire là-haut ».

Le cœur aimant de Roux connut l’abandon des hommes. Parmi les incroyants, ceux de ses amis qui goûtaient jadis sa conversation pleine de saillies et d’aperçus originaux, s’éloignèrent de lui, l’estimant désormais fort ennuyeux à entendre et fort désagréable à regarder. Il en souffrit d’abord beaucoup dans ses sentiments naturels. Mais un jour qu’il se plaignait à Dieu de son délaissement, il entendit la voix intérieure lui répondre : Je t’ai constitué homme de douleur et de prière afin que ta charité s’exerce dans l’éloignement des créatures, en souffrant et en priant pour tes frères.

Cet avertissement lui dilata l’âme ; pour se le rappeler il transcrivit sur son carnet cette phrase d’un écrivain catholique : « Quand on n’a plus qu’un ami et que cet ami est le plus beau des enfants des hommes, le cœur peut bien gémir et languir mais il n’est plus troublé ; et les croix les plus douloureuses ont cela d’aimable qu’elles sont imbibées du sang de Jésus… »

D’ailleurs, comme on l’a vu, il eut bientôt pour le soutenir dans la voie étroite d’excellents prêtres et quelques belles âmes de celles dont j’ai rapporté les témoignages.

Des deuils l’affligèrent aussi. Il perdit successivement sa sœur, très pieuse, et sa mère. Dans les dernières années, celle-ci était devenue aveugle. Clément l’entourait de soins, la guidait doucement dans la résignation aux volontés de Dieu. Rien n’était plus touchant que le spectacle de ce quasi-paralysé, menant tous les jours à la messe cette octogénaire aux prunelles éteintes. Quand il l’eut perdue, il resta tout seul, ne voulant toujours pas de domestique, affirmant qu’il se servait très bien lui-même.

Mais une douleur encore plus poignante lui vint par l’inertie ou la tiédeur de tant de catholiques. Il se serait volontiers écrié avec un Saint dont le nom m’échappe : « Seigneur, dans quel siècle m’avez-vous fait vivre ! » Ou il aurait pu répéter l’étonnante clameur de saint François d’Assise : « L’Amour n’est pas aimé ! » Il écrit :

« O mon Dieu, jetant mes regards attristés autour de moi, je ne vous trouve pas : je vois des multitudes qui vous oublient, des tièdes qui vous négligent, des Pharisiens, des faux frères qui savent votre loi et vous outragent. Hélas ! les cœurs humains me parlent souvent moins de vous que la pierre, la plante ou l’insecte. O mon Dieu, je vous le demande à genoux, par Marie Immaculée, transformez les cœurs de boue, retenez sur le bord de l’abîme ces autres âmes encore croyantes mais faibles dans la foi et dans l’amour !… »

Enfin la Malice éternelle, furieuse de le voir monter vers la lumière et entraîner d’autres âmes à sa suite, se rua sur lui pour le décourager par la torture morale.

Satan le tenailla par le scrupule, lui insinua qu’en vivant comme il le faisait, il flattait son amour-propre, scandalisait le prochain et dépréciait la religion.

Roux, éclairé par la Grâce, para la botte : « Il y a, disait-il, un démon, tout particulièrement attaché à mon âme, qui me pousse à l’absurde sous les prétextes en apparence les plus saints. L’édification ou le scandale, voilà ses couvre-chefs. Oui, il y a le démon de l’absurdité : tenons-nous en garde !… » Comme il arrive toujours quand on le démasque, le Mauvais battit en retraite sur ce point. Mais il fut remplacé aussitôt par le démon de l’impureté qui remplit l’esprit de Clément d’images abominables. Cette obsession le poursuivit chez lui, à l’église, devant le Saint-Sacrement exposé — partout et sans trêve pendant des jours, des semaines et des mois. C’était l’attaque démoniaque dans toute son horreur, celle contre quoi la volonté ne peut rien. Submergé dans l’ordure, Clément agonisait de dégoût et d’épouvante. Mais il se souvint que sainte Catherine de Sienne avait passé par des affres du même genre et que, demandant à Notre-Seigneur où il était alors, elle reçut de Lui cette réponse : J’étais dans ton cœur. Il fit comme elle, demandant au Bon Maître s’il n’était pas abandonné, condamné, sans rémission, au fumier. Et la voix intérieure lui répondit : — Tu n’as pas cessé, crois-le bien, d’être en moi, de vivre ma vie. Tu portes ta croix avec moi, et je la porte avec toi ; plus la croix est pesante, plus je glorifie mon Père en toi.

Bien d’autres tentations l’assaillirent pour le perfectionnement continuel de son âme. Toutes tendaient à le jeter dans le désespoir ; il leur résistait victorieusement car, soutenu par les paroles que je viens de citer, il s’écriait : « Si tourmenté mais si invincible ! Si près du démon mais si loin de lui ! Si loin du ciel mais si près de Dieu ! »

Mais toutes ces souffrances n’étaient rien auprès de celle qui prépara son admission dans la vie unitive.

Il entra dans la seconde nuit obscure, la nuit de l’esprit dont saint Jean de la Croix a dit « qu’elle est amère et terrible, que l’être qui la subit est comme plongé vivant dans l’enfer ».

Laissons-le décrire son angoisse : « Je ne perçois plus aucune clarté venant du ciel ; je marche dans d’épaisses ténèbres. Et dans ce vide où mon âme se meut sans entrevoir d’issue, la crainte de tomber en quelque piège la trouble sans cesse et la met en agonie. O mon Dieu, je me souviens de ces ardentes prières où naguère encore je m’absorbais en vous. J’étais sincère quand je m’écriais que j’acceptais pour votre amour toutes les souffrances, tous les sacrifices, toutes les humiliations. Et me voilà comme voué à l’impuissance de tout bien, de toute générosité, de toute vertu. Je ne puis plus élever mes regards vers le ciel ; rien de spirituel, rien de céleste ne circule en moi ; je me sens mourir !… »

Commentant cette épreuve suprême, le Père Lambert dit : « Si l’on ne juge ce langage que d’après les données naturelles, on sera peut-être tenté d’y voir une pieuse exagération, l’effet d’une imagination maladive… Autre est la façon d’apprécier ces angoisses de l’âme si l’on se place au point de vue de la foi. Au regard de la foi, elles sont, selon les desseins de la Sagesse éternelle, le divin creuset où l’âme des élus s’épure et se transforme pour s’acheminer vers la béatitude. C’est là et seulement là qu’il faut chercher l’explication des épreuves physiques et morales que les Saints ont connues. Clément Roux, que Dieu voulait élever aux sommets, ne devait pas s’y acheminer par une voie différente. »

XIII

Dans ce même temps, des amis de Clément lui proposèrent d’entreprendre un pèlerinage à Lourdes pour demander sa guérison à la Vierge. On lui faisait valoir que cette guérison miraculeuse pourrait être pour un grand nombre d’incrédules ou d’indifférents une occasion de retour à la foi.

Il hésita d’abord, consulta une religieuse très avancée dans la vie spirituelle. Mais cette sainte moniale lui répondit qu’après les assurances qu’il avait reçues d’être une victime de réparation unie à la Passion du Christ, elle croyait préférable qu’il continuât de souffrir pour le rachat des péchés du monde.

Roux lui donna raison. Il demanda au Seigneur de ne jamais guérir. Et cet héroïsme dans le sacrifice dissipa les ténèbres. Il se fondit en Dieu et connut enfin les joies de l’union constante avec Jésus. Alors il passa la plus grande partie de son existence dans la chapelle des Visitandines, priant, adorant la Présence Réelle dans le tabernacle : « Ici, écrivait-il, je vis, ailleurs, je ne vis plus. Ma nature a subi une telle transformation que je meurs d’ennui en dehors de ce lieu d’adoration et d’amour. Il n’y a plus à y revenir : c’est un fait réellement et pour jamais accompli ; ma volonté n’y pourrait rien. Je sens en moi une puissance irrésistible qui m’enchaîne au pied de l’autel. Entre mon âme et Jésus, il y a un courant d’amour sans solution de continuité. Et dans ce silence profond de l’amour, j’entends retentir un seul mot qui me plonge dans un ravissement sans fin : Je t’ai aimé de toute éternité !… » Dès lors, il s’absorba jusqu’à la fin de sa vie terrestre dans sa fonction de serviteur de l’Eucharistie.

Les ravissements de son âme, où coulait un perpétuel fleuve de lumière, il les a exprimés par des cris d’amour si fervents qu’ils brûlent encore les pages où il les traça car, désormais, il pouvait dire, à la manière de saint Paul : — Je vis, mais c’est Jésus qui vit en moi !

Ceux qui le surprenaient en adoration éprouvaient une sorte d’éblouissement et se sentaient remués jusqu’au fond de l’âme à le contempler. Un jour, une personne pieuse, Mlle Catherine Bernard, avait à l’entretenir d’une affaire urgente. On lui dit qu’il était chez les Visitandines où le Saint-Sacrement était exposé. Elle se rendit à la chapelle et s’approchant de Clément qui était agenouillé près de la table de communion, elle lui toucha l’épaule. Il tourna la tête et elle fut stupéfaite en voyant sa figure couverte de larmes et toute lumineuse. « Je fus tellement saisie, ajoute-t-elle, que je me retirai sans avoir osé lui adresser la parole. »

Ainsi la lumière rayonnait de lui pour pénétrer dans l’âme des fidèles.

XIV

De plus en plus épris de solitude, il vint s’installer dans son village natal, Auribeau : il y passa les dernières années de sa vie. « Ce séjour m’est très favorable, disait-il, j’y puis donner à mon Maître absolument tout mon temps, ayant au foyer une femme chrétienne, une vraie servante de Dieu qui me débarrasse de tout soin. Dans ma solitude, j’ai la nature, j’ai l’Eucharistie surtout, ces deux amours qui remplissent ma vie. »

Les heures qu’il ne passait pas à l’église, il les employait à des promenades dans les forêts de pins et de chênes qui enveloppent Auribeau. Il descendait les pentes qu’occupent les blanches maisons du village, suivait le cours capricieux de la Siagne ou bien errait sous les grands arbres dont le profond murmure se mêlait à ses effusions. Il y restait jusqu’au crépuscule et y laissait déborder les torrents d’amour dont son cœur était plein. Ses méditations, ses oraisons, ses élévations, ses extases, il les a résumées en des pages d’une poésie intense et, dont je vous prie de le croire, vous ne trouverez pas l’équivalent dans les strophes les plus véhémentes des panthéistes.

Un exemple : « Lorsque la nuit se fait et que les bruits humains cessent, les eaux, les ramures, les insectes entonnent leur hymne au Créateur. De l’éminence où je me repose, j’assiste au concert qui m’environne de toute part. Je donne ma note : « O Toi, Père éternel, toute la terre te vénère » et je dirige vers Dieu le cantique de la création. Et je vous assure que cela marche très bien, mieux qu’à l’Opéra. Quand l’harmonie est parfaite, je me lève en criant à tout ce monde qui chante : Venite adoremus ! Et j’emporte à Dieu l’adoration de tous les êtres y compris l’homme qui dort ou va dormir. Voilà la fin de la journée. Mais le matin, c’est bien autre chose. Portant, dans mon âme, tous les êtres et toutes les âmes, je vais les prosterner aux pieds de Jésus, les unir à Jésus, afin que, autant qu’il est en moi, tout adore Jésus, tout rentre en Dieu avec Jésus. Il me semble alors que toute créature, que tout ce qui a vie sur terre tressaille en moi de bonheur, d’adoration et d’amour et s’écrie avec moi : « O festin sacré où le Christ est pris en nourriture ! » Ce n’est plus seulement l’air, la lumière, l’eau, le pain qu’il nous donne, il se donne lui-même à nous tous, ô mes chers frères, les êtres ! Il se donne afin que nous soyons à Lui, en Lui, consommés dans l’amour !… »

XV

Cependant les forces de Clément Roux allaient s’affaiblissant. Néanmoins, tant que la chose lui fut possible, il tâcha de faire du bien autour de lui.

Il apprenait le latin à un enfant du village qui devint prêtre. Il écrivait à ses amis de longues lettres qui peuvent se résumer en ces deux mots : Aimons Dieu ! Il se traînait péniblement le matin à l’église pour y recevoir son Pain quotidien, le soir pour adorer. Mais la fin approchait.

Un jour qu’il était en prière devant le tabernacle, il tomba en syncope. On le transporta chez lui. Après quelques semaines de repos absolu, il se remit un peu. Mais il ne marchait plus qu’avec une extrême difficulté et il ne voyait plus que d’un œil.

Bientôt, en 1891, il perdit tout à fait l’usage de ses membres et il dut garder constamment le lit. « Je n’irai plus au pied de vos autels, ô mon Dieu, s’écria-t-il, je n’aurai plus ce qui seul pouvait m’attacher à la terre. O sacrifice auprès duquel celui de la vie n’est rien ou peu de chose… Mais, ô mon Dieu, je veux ce que Vous voulez, je le veux comme Vous le voulez, je le veux autant que Vous le voulez. Fiat ! Fiat ! Fiat ! »

L’excellente femme qui le soigna durant ses derniers jours, Mme Maille m’a dit qu’il avait fait placer son lit de façon à voir le chevet de l’église. Il pouvait de la sorte adorer toujours le Saint-Sacrement, y ramener sans cesse sa pensée. Et comme de sa chambre, on aperçoit aussi un coin de forêt et, tout au loin, la mer, il lui restait facile d’unir la nature à son oraison perpétuelle.

— Il priait jour et nuit, ajouta Mme Maille, et s’il s’interrompait c’était pour lire dans ce volume. Elle me le montra. C’était un Manuel de l’Association des agonisants.

Mme Maille reprit : — A peine avait-il commencé à lire que d’abondantes larmes lui jaillissaient des yeux et trempaient le livre. Alors, il demeurait des heures comme en extase.

Je remarquai en effet que le volume était tout taché comme par des gouttes de pluie, si bien que le papier en était devenu singulièrement friable. Je notai aussi que les pages les plus vétustes, celles qui furent évidemment le plus souvent feuilletées et baignées de pleurs, portaient un récit de la Passion et un Chemin de la Croix. — Vous l’avouerai-je ? J’ai baisé ce livre avec une religieuse émotion…

Au commencement de 1892, la main droite lui refusa tout service. La dernière lettre qu’il ait dictée, en avril, se termine ainsi : « Je suis malheureux mais je conserve la foi et l’amour… »

Puis une suprême épreuve lui fut réservée. Or il l’avait demandée peu auparavant dans une prière écrite. On l’a retrouvée dans l’un de ses carnets et en voici la conclusion : « Que les vers me rongent avant ma mort ; que la pourriture et l’infection me consument ! Que je serais heureux si je pouvais, un instant avant le trépas, exempt de péchés, dire avec autant de vérité que les Bienheureux dans le ciel : Mon Dieu, je vous aime ! Et qu’en même temps, ma langue se pourrît, mon corps s’anéantît. C’est la grâce que je vous demande, ô mon Sauveur, pour les humiliations et les tourments de votre Passion… »

Il fut exaucé : à mesure que la vie s’éteignait dans son corps, les fonctions organiques devinrent à peu près nulles. Et il tomba en pourriture. L’odeur qui se dégageait de lui écarta tout le monde sauf son admirable garde, Mme Maille, qui ne le quitta pas une minute.

Enfin, après une semaine d’épouvantables souffrances, ayant reçu les derniers Sacrements, il expira doucement. L’heure de sa naissance à la Vie éternelle fut onze heures du soir. C’était le 29 juin 1892, fête de saint Pierre et saint Paul.

Je le répète : le martyre, que Clément Roux avait héroïquement supporté, pour l’amour de Dieu et le rachat des péchés du monde, dura vingt-huit ans.

Et nous nous plaignons quand nous sommes alités seulement quinze jours par la grippe ou par un bobo quelconque !…

XVI

Le bon Curé d’Auribeau, qui m’avait accompagné chez Mme Maille et montré l’endroit où fut la tombe de Roux avant la désaffectation de l’ancien cimetière, me dit qu’en retournant à Grasse, je trouverais à mi-chemin une chapelle de la Sainte Vierge où le Serviteur de Dieu allait souvent prier. Cet oratoire est dédié à Notre-Dame de Valcluse ; c’est un lieu de pèlerinage assez fréquenté par les paroisses de la région.

Arrivé à l’endroit où se trouve ce petit sanctuaire de briques, je pénétrai dans l’enclos au centre duquel il s’élève. Le gardien était absent. J’eus beau appeler, sonner, personne ne vint.

Alors je m’agenouillai sur une marche et, par une mince ouverture dans la porte de la chapelle, j’aperçus confusément une statue de la Mère de Miséricorde ; je la saluai ; puis, après avoir récité le Salve Regina, je m’assis sur une grosse pierre et me pris à méditer.

Il faisait une journée de printemps délicieuse. Dans le ciel limpide, de petits nuages, blancs comme des cygnes, volaient emportés par une brise légère. Le soleil, tamisé par le feuillage des vieux ormes et des grands platanes qui peuplent l’enclos, semait des médailles d’or clair sur le sol. La rivière torrentueuse formait une cascade à quelques pas. Un if gigantesque s’élançait, comme une flèche de cathédrale, dans la lumière. Un rossignol, caché quelque part dans la frondaison, chantait éperdûment les litanies de la Sainte Vierge… Tout était si paisible, si recueilli !

Ce n’était pas seulement le charme de ce site harmonieux qui me prenait le cœur, c’était aussi cette sérénité qui désigne les endroits où Marie règne avec prédilection. Or tout ici la priait, la célébrait : l’oiseau passionné, les ramures rêveuses, l’eau qui s’attardait en roucoulant. Je me joignis à cette hymne ; comme l’avait fait jadis Clément Roux, je dis : — Mes frères les arbres, mon frère rossignol, ma sœur l’eau et toi, brise musicale, chantons encore la Sainte Vierge !… Si bien que le concert redoubla. J’étais heureux car je sentais, indulgente, tout près de moi, mon Étoile du Matin.

Puis je me remémorai ses bontés à l’égard des pauvres convertis. J’évoquai Huysmans consolé par Notre-Dame de Chartres, Verlaine affirmant, dans sa prison, qu’il ne voulait plus aimer que sa mère Marie, Lœwengard conquis par Notre-Dame de Fourvière, Robert éclairé sur sa vocation par Notre-Dame des Victoires, Lefèvre mené, à son insu, vers l’Évangile, par Notre-Dame de Lourdes, Claudel foudroyé par la Grâce en entendant le Magnificat à Notre-Dame de Paris, Clément Roux faisant vœu d’aller à Jésus par Marie Immaculée — et enfin quelqu’un, que je sais bien, conduit à Dieu par la Vierge de Cornebiche.

Que vouliez-vous que je fisse ?… Je versai des larmes de reconnaissance et d’allégresse. Je promis une fois de plus à ma Dame de Lumière d’employer tout ce que j’ai de forces à son service… Et cela dura longtemps.

Puis, comme mon cheval, attaché dehors et tourmenté par les insectes, s’impatientait, je dus m’arracher de ce lieu béni. Je m’éloignai ; mais jusqu’à Grasse, je ne cessai de reprendre les litanies et de demander au bon Clément Roux qu’il ne m’oubliât pas dans le séjour bienheureux où il prie pour les convertis…

Note I

Je n’ai fait dans ce chapitre que résumer et commenter l’excellent volume du Père Lambert, quelques lettres de Clément Roux et ses notes manuscrites. Limité quant à la place dont je disposais, j’ai dû choisir les citations les plus caractéristiques et me borner à l’essentiel. Mais il y a bien d’autres choses encore dans ce livre. Clément Roux reçut de Dieu la faveur de déterminer des vocations religieuses et de confirmer dans leur attrait des jeunes gens qui se sentaient sollicités au sacerdoce. Le biographe donne aussi des lettres à des Visitandines, à des Filles du Bon Pasteur et à un séminariste qui sont, pour les personnes éprises de vie intérieure, d’une incomparable beauté. Les gloses de ce zélé serviteur de Dieu qu’est le Père Lambert sont loin de leur nuire. C’est pourquoi j’engage fort à lire cette biographie.

Note II

Un fait de la vie de Clément Roux mérite tout particulièrement d’être signalé. Le Père Lambert l’expose ainsi (pages 359 et suivantes de son livre) : « Il n’est point rare de constater dans la vie des grands serviteurs de Dieu une vue claire et précise de certains événements futurs. » Ce fut le cas pour Clément Roux. Il écrivait à la date du 6 juin 1881 : La société s’achemine à pas rapides vers le paganisme. Dans les âmes chrétiennes elles-mêmes, la foi, la vie surnaturelle vont s’affaiblissant. Comment réagir ? Quel remède opposer au mal général ? Le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ ! L’Eucharistie seule sauvera le monde. Prions, prions afin que le Pape se décide à lancer à travers le monde le mot d’ordre sauveur inspiré par Jésus.

« Et voilà que dans une autre lettre, en date du 2 octobre 1883, il écrit : J’ai la confiance intime, mieux encore, j’ai la certitude absolue que Jésus inspirera au Souverain Pontife une Encyclique sur la communion fréquente. Quand sera-ce ? C’est le secret de Dieu. Cet acte pontifical inaugurera une ère nouvelle de rénovation et de transformation dans le monde des âmes.

« Les prévisions du serviteur de Dieu, continue le Père Lambert, se sont réalisées à la lettre. Après les appels de Léon XIII, adressés dans sa lettre encyclique sur la Très Sainte Eucharistie, l’univers catholique a entendu les appels de Pie X invitant par le décret Sacra Tridentina Synodus, « tous les fidèles de toute classe et de toute condition » à s’approcher fréquemment, quotidiennement, de la Table eucharistique et inaugurant par là « l’ère nouvelle » entrevue par le saint homme de Grasse ».

Note III

Un dernier détail : Après la mort de Clément Roux, ceux qui furent admis auprès de sa dépouille ont été tous frappés de ce fait que sa figure, la veille encore ravinée et contractée par la souffrance, était redevenue aussi belle que dans sa jeunesse et présentait une particulière expression de sérénité souriante.

On lit des choses analogues dans les Vies de Saints.