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Quand l'esprit souffle

Chapter 7: III
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About This Book

L'auteur rassemble et analyse récits et réflexions sur des conversions au catholicisme, présentant la conversion comme un retour à l'ordre surnaturel et explorant les luttes intérieures, les désillusions du siècle moderne et le rôle de la grâce. L'ouvrage combine témoignages, méditations et études de parcours individuels, y compris l'examen de certaines figures littéraires en voie de foi, pour faire apparaître motifs, épreuves et fruits spirituels. L'ensemble cherche à éclairer les mécanismes psychologiques et spirituels du passage de l'incrédulité à la croyance et à proposer des ressources de consolation et d'édification pour des lecteurs en quête.

J. K. HUYSMANS

Notre amour de Dieu est fait de nos déceptions et de nos douleurs. Qu’est-ce qu’un cœur qui n’est pas brisé ? Peu de chose. C’est lorsque nous n’attendons plus rien des hommes que nous valons tout ce que nous pouvons valoir.

Jules Lemaître.

I

Imaginez un homme que le train-train de la vie quotidienne dégoûte au suprême degré, que le contact des neuf-dixièmes de ses contemporains horripile, et qui tient le siècle où il vit pour un résumé de toutes les platitudes, de toutes les laideurs et de toutes les vilenies.

Ajoutez qu’il digère mal, qu’il souffre de névralgies fréquentes et que son système nerveux vibre à l’excès, d’une façon presque continuelle.

Notez aussi que c’est un écrivain dont l’art, en haine du « déjà vu », du « déjà dit », se plaît à l’analyse d’états d’âmes anormaux, à la recherche de sensations insolites, à la peinture de milieux exceptionnels.

Douez-le d’un talent plus apte à décrire les ridicules et les vices de la pauvre espèce humaine, qu’à en souligner les beaux côtés et les vertus. Gratifiez-le, en outre, d’un style brutal, barbare, tourmenté, plaqué de couleurs violentes mais, par cela même, prodigieusement évocatoire.

Enfin n’oubliez pas qu’il a perdu la foi depuis une trentaine d’années, que le goût du néant et le plus sombre pessimisme régissent toutes ses pensées — vous aurez une œuvre qui pourrait se qualifier : l’épopée réaliste de la désespérance et vous aurez la personnalité de Joris-Karl Huysmans avant sa conversion.

Comment il est allé du naturalisme au surnaturel, de Schopenhauer à la Vierge auxiliatrice, c’est ce qu’expliquent fort clairement ses principaux livres. Nous le trouvons incrédule et souffrant, mais intéressé par les choses religieuses et leur témoignant, jusqu’à un certain point, de la sympathie dans En Rade, A vau-l’eau, A rebours ; souffrant mais en voie de retour à Dieu dans Là-bas ; souffrant mais plein de ferveur au cours de sa conversion et durant les années qui la suivirent dans En Route, la Cathédrale, l’Oblat, Foules de Lourdes et Sainte Lydwine.

Voyons d’abord la première période.

II

Huysmans est un vieux garçon. Il a perdu de bonne heure son père et sa mère et ne fréquente pas le peu de parents éloignés qui lui restent. Sans fortune, employé de ministère, il ne se lie avec aucun de ses collègues de bureau. D’autre part, ses confrères de la littérature lui inspirent presque tous de la répulsion. Sur ces derniers il s’est exprimé en des termes auxquels quiconque eut l’occasion de vérifier les mœurs et la tournure d’esprit de ces personnages n’hésitera guère à souscrire.

Il dit dans A Rebours : « Des Esseintes approcha les hommes de lettres avec lesquels sa pensée devait se sentir mieux à l’aise. Ce fut un nouveau leurre ; il demeura révolté par leurs jugements rancuniers et mesquins, par leur conversation aussi banale qu’une porte d’église, par leurs dégoûtantes discussions, jaugeant la valeur des œuvres selon le nombre des éditions et le bénéfice de la vente. »

Dans Là-bas il insiste : « Durtal jugeait, par expérience, que les littérateurs se divisaient, à l’heure actuelle, en deux groupes, le premier composé de cupides bourgeois, le second d’abominables mufles… Sachant, par expérience aussi, qu’aucune amitié n’est possible avec ces cormorans toujours à l’affût d’une proie à dépecer, il avait rompu des relations qui l’eussent obligé à devenir ou fripouille ou dupe. »

Donc, pour lui, nulle affection familiale, aucune amitié dépassant la camaraderie. Isolé, peu sociable, il possédait cependant une sensibilité telle que les heurts les plus légers la faisaient saigner. Il était, à travers la vie, dans la position d’un homme qu’on aurait dépouillé de son épiderme, et qu’on obligerait de se promener dans un fourré plein de ronces.

Ce célibataire grincheux est aussi un Alceste dyspeptique. Son estomac délabré se révolte contre les nourritures que la modicité de ses ressources le force de prendre dans les gargotes où de redoutables alchimistes cuisinent des poisons lents, mais infaillibles. Résultat : une bile âcre, des idées noires et de la misanthropie.

Il a peint ses tribulations gastronomiques dans une nouvelle d’une centaine de pages intitulée A vau l’eau : M. Folantin, expéditionnaire d’âge mûr ricoche des tables d’hôte au restaurant à prix fixe sans pouvoir découvrir les « aliments probes » que réclame son tempérament débilité. Ses angoisses et ses déceptions forment un récit où, en des phrases d’une verve sarcastique et funèbre à la fois, Huysmans se remémore ses propres déboires. En effet, pour lui, réaliste, attentif à noter les misères des existences médiocres et à en tirer les arguments d’un réquisitoire contre l’univers, les malheurs d’un petit bourgeois, de tempérament chétif et d’entrailles récalcitrantes, offrent autant d’intérêt que les infortunes d’Oreste ou d’Andromaque.

Les personnages principaux de ses romans sont d’ailleurs tous des névrosés et des gastralgiques, par exemple le Jacques Marle d’En Rade et surtout le des Esseintes d’A Rebours.

En celui-ci, il a synthétisé son horreur du vulgaire, des joies de la foule, de la puérilité de ses agitations. Il a fait de ce dilettante de l’artificiel le porte-parole de ses désillusions, de ses inquiétudes et de ses rancunes contre un monde qu’il abomine. Il lui a donné son penchant vers les arts d’exception et les littératures faisandées. Il lui a minutieusement créé une vie hors de la société, dans une maison à l’écart où tout, depuis l’ameublement jusqu’aux heures et aux menus des repas, est organisé de façon à bafouer la coutume et la nature.

Surtout la nature, Huysmans la déteste : « Elle a fait son temps, dit-il dans A Rebours, elle a définitivement lassé, par la dégoûtante uniformité de ses paysages et de ses ciels, la patience des raffinés. Au fond, quelle platitude de spécialiste confiné dans sa partie, quelle petitesse de boutiquière tenant tel article à l’exclusion de tout autre, quel monotone magasin de prairies et d’arbres, quelle banale agence de montagnes et de mers !… »

De même, dans En Rade, il vilipende les travaux de la terre : « Quelle blague que l’or des blés ! Il ne pouvait parvenir à trouver que ce tableau de la moisson, si constamment célébré par les peintres et les poètes, fût vraiment grand. C’était, sous un ciel d’un imitable bleu, des gens dépoitraillés et velus puant le suint, et qui sciaient en mesure des taillis de rouille. »

Il n’a d’ailleurs presque jamais vu la nature : dans la Cathédrale, il rabroue le soleil et les roses ; il compare les montagnes de la Salette à « des monceaux d’écailles d’huîtres » ; autre part, il assimile le paysage de Lourdes à un décor d’opéra. Seuls, certains aspects de plaines et de canaux, certains ciels couverts de novembre trouvent grâce devant lui. Et ici se décèle peut-être son hérédité hollandaise.

On saisit maintenant à quel point ce sensitif exaspéré, ce peintre amer de la sottise et de la laideur, cet inexorable bourreau des conventions et de la banalité devait souffrir. N’attendant rien de la vie, sauf des impressions désagréables, ne goûtant quelques voluptés troubles qu’en des sensations d’art d’un ordre très spécial ou en de brèves équipées sensuelles sur quoi je n’insisterai pas, il était voué aux tortures du spleen, aux rongements d’esprit les plus irréductibles. Ses gaîtés même étaient moroses. Ainsi, il lui arrivait de se complaire à des bouffonneries macabres sur la décomposition des cadavres. (Voir En Rade, p. 243, et Là-bas, p. 39.)

Ce qu’il faut retenir c’est que, dès cette époque, il est attiré par la littérature religieuse. Il lit parfois les Écritures qui lui suggèrent des rêveries sur les arts orientaux et de fastueuses évocations de scènes bibliques, par exemple, la présentation d’Esther à Assuérus et la danse de Salomé devant Hérode. Son penchant vers la liturgie commence aussi à se dessiner. Et il est à remarquer que quand il touche à la religion, il n’en parle qu’avec une réserve presque respectueuse.

Toutefois, en ce temps-là, jamais l’idée ne lui vient qu’il puisse se convertir. Pour lui, l’Église est une sorte de momie macérée dans des baumes dont les parfums surannés lui agréent, enclose dans une châsse qu’incrustent de très vieilles pierreries dont l’éclat défaillant lui flatte l’œil. Le plus souvent elle lui est motif à digressions d’ordre purement esthétique.

Néanmoins, quand les personnages où il incarna son âme solitaire souffrent par trop, il leur met dans la bouche le timide regret de ne point posséder la foi. Ainsi Folantin pensant à une religieuse, sa tante, qui vient de mourir : « Quelle occupation que la prière, quel passe-temps que la confession, quels débouchés que les pratiques d’un culte. Le soir, on va à l’église, on s’abîme dans la contemplation et les misères de la vie sont de peu. Puis les dimanches s’égouttent dans la longueur des offices, dans l’alanguissement des cantiques et des vêpres, car le spleen n’a pas de prise sur les âmes pieuses… La religion pourrait seule panser ma plaie. Ceux-là sont heureux qui acceptent comme une épreuve passagère toutes les traverses, toutes les afflictions de la vie présente. Ah ! ma tante Ursule a dû mourir sans regrets, persuadée que des allégresses infinies allaient éclore !… »

Ainsi des Esseintes dont ses tentatives forcenées de vie à rebours de la nature ont ruiné la santé, des Esseintes, forcé de rentrer dans le monde, qu’il considère comme un égout sans soupiraux ni ventilateurs, s’écrie : « Seigneur, prenez pitié du chrétien qui doute, de l’incrédule qui voudrait croire, du forçat de la vie qui s’embarque, seul dans la nuit, sous un firmament que n’éclairent plus les consolants fanaux du vieil espoir ».

Mais ces velléités de chercher un refuge auprès de la Grande Consolatrice ne tenaient guère. Comme il l’a dit en 1903[1] : « A cette époque, les mystères du catéchismeme paraissaient enfantins ; j’ignorais parfaitement ma religion ; je ne me rendais pas compte que tout est mystère, que nous vivons dans le mystère, que si le hasard existait, il serait encore plus mystérieux que la Providence. Je n’admettais pas la douleur infligée par un Dieu ; je m’imaginais que le pessimisme pouvait être le consolateur des âmes élevées : quelle bêtise ! Jamais le pessimisme n’a consolé les malades de corps et les alités d’âme… »

[1] Dans une préface pour A Rebours écrite après la conversion.

Il restait donc ballotté entre mille incertitudes, mille raffinements d’art et de sensualité, d’où il ne sortait que pour sombrer dans une mélancolie pareille à une nuit sans aurore.

Il était presque mûr pour le suicide. Comme l’écrivait Barbey d’Aurevilly rendant compte d’A Rebours : « Après avoir écrit un tel livre, il ne reste à M. Huysmans qu’à se brûler la cervelle ou à se faire chrétien ».

III

Il ne se brûla pas la cervelle. — Mais, peu à peu, par l’étude, par l’expérience, par le spectacle de la tragédie humaine, la conviction s’insinua en lui que le surnaturel existait et que, seul, il donnait un sens à l’énigme de l’univers. C’est alors qu’il écrivit Là-bas. Dans cette préface d’A Rebours qu’il faut toujours citer, parce qu’elle constitue un document de premier ordre sur son évolution de l’indifférence à la foi, il écrit : « Ce livre a rappelé l’attention sur les manigances du Malin qui était parvenu à se faire nier ; il a été le point de départ de toutes les études qui se sont renouvelées sur l’éternel procès du satanisme ; il a aidé, en les dévoilant, à annihiler les odieuses pratiques des goéties ; il a pris parti et combattu très résolument, en somme, pour l’Église et contre le démon ».

Donc, dégoûté des bas tableaux de mœurs où se confinait le naturalisme, comprenant que les théories de cette école ne supportaient pas l’examen parce qu’elles acceptaient, de parti pris, comme des certitudes, les hypothèses chancelantes du déterminisme, il en conclut qu’une telle doctrine d’art « conduisait tout droit à la stérilité la plus complète, si l’on était honnête ou clairvoyant, et, dans le cas contraire, aux plus fatigantes des redites ».

Il voulut tenter des chemins nouveaux. Alors il rencontra l’Église et il constata le rôle capital qu’elle avait joué, qu’elle ne cessait de jouer dans l’histoire de l’humanité. Bien plus, il admit que les âmes qui se tenaient loin d’elle devenaient les victimes d’une force malveillante, occupée sans cesse à leur fausser le jugement ou à les pervertir.

Il avait découvert le satanisme et il s’attacha passionnément à en relever les manifestations au Moyen Age d’abord, puis à travers les siècles et enfin au temps présent. La vie d’un contemporain de Jeanne d’Arc, Gilles de Rais, qui fut un monstre de luxure sacrilège, lui fournit son point de départ. Tandis qu’il en rédigeait les principaux épisodes, son terrain d’investigation s’étendit ; il découvrit la continuité de l’action diabolique s’avérant par les sabbats, les maléfices de tous genres et les messes noires. Une documentation très sûre, ses observations personnelles achevèrent de détruire en lui la bâtisse vermoulue où s’était abrité son matérialisme de naguère.

Cependant il demeurait perplexe devant les phénomènes démoniaques les plus évidents ; surtout il était pris de malaise à la pensée que si le Démon existait et agissait sur les âmes, Dieu devait exister aussi et que, pour échapper à l’un, il était logique de recourir à l’autre. Ce qui ne l’empêchait pas de reconnaître, avec une entière sincérité, que pour trouver le remède aux souffrances de l’esprit et du cœur, il lui aurait fallu s’adresser à l’Église. Maints passages de Là-Bas exposent cet état d’âme complexe. Celui-ci entre autres : « Par instants, après certaines lectures, alors que le dégoût de la vie ambiante s’accentuait, il enviait des heures lénitives au fond d’un cloître, des somnolences de prières éparses dans des fumées d’encens… Il pouvait se l’avouer, ce désir momentané de croire, pour se réfugier hors des âges, sourdait bien souvent d’un fumier de pensées mesquines, d’une lassitude de détails infimes mais répétés, d’une défaillance d’âme transie par la quarantaine, par les discussions avec la blanchisseuse et les gargotes, par des déboires d’argent et des ennuis de terme… Resté célibataire et sans fortune, il maugréait certains jours contre cette existence qui lui était faite. Il regardait devant lui et ne voyait dans l’avenir que des sujets d’alarmes et d’amertume. Alors il cherchait des consolations et des apaisements ; et il en était bien réduit à se dire que la religion est la seule qui sache encore panser, avec les plus veloutés des onguents, les plus impatientes des plaies. Mais elle exigeait en retour une telle volonté de ne plus s’étonner de rien qu’il s’en écartait tout en l’épiant. Et, en effet, il rôdait constamment autour d’elle… car elle jaillit en de telles efflorescences que jamais l’âme n’a pu s’enrouler sur de plus ardentes tiges et monter avec elles et se perdre dans le ravissement, hors des distances, hors des mondes, à des hauteurs plus inouïes. Puis elle agissait encore sur Durtal par son art extatique et intime, par la splendeur de ses légendes, par la rayonnante naïveté de ses vies de Saints. Il n’y croyait pas et cependant il admettait le Surnaturel car, sur cette terre même, comment nier le mystère qui surgit chez nous, à nos côtés, dans la rue, partout quand on y songe ? Il était vraiment trop facile de rejeter les relations invisibles, extrahumaines, de mettre sur le compte du hasard — qui est lui-même d’ailleurs indéchiffrable — les événements imprévus, les déveines et les chances… »

Il en était là quand, au plus fort de ses travaux sur le satanisme, il entra en relations avec une femme, une possédée qui le fit assister à une messe noire, l’entraîna — sans que, du reste, il s’en rendît compte, — à commettre un affreux sacrilège. Révolté dès qu’il eut compris où elle le menait, il rompit avec elle. Il échappa ainsi à un terrible danger car, qui se risque, ne fut-ce que par curiosité, chez Satan, s’expose à demeurer dans son empire et à s’y plaire.

La Providence, qui avait ses desseins sur lui, le garda de ce péril.

L’état d’âme de Huysmans, au moment où il terminait Là-Bas, est indiqué dans cette conversation de deux de ses personnages : « Attester le Satanisme, dame, c’est bien gros et pourtant cela peut sembler quasi sûr ; mais alors si on est logique, il faut croire au Catholicisme et, dans ce cas, il ne reste plus qu’à prier ; car enfin ce n’est pas le Bouddhisme et les autres cultes de ce gabarit qui sont de taille à lutter contre la religion du Christ.

— Eh bien, crois !

— Je ne peux pas, il y a là-dedans un tas de dogmes qui me découragent et me révoltent.

— Je ne suis pas non plus certain de bien grand’chose, reprit des Hermies, et cependant il y a des moments où je sens que ça vient, où je crois presque. Ce qui est, en tout cas, avéré pour moi, c’est que le surnaturel existe, qu’il soit chrétien ou non. Le nier, c’est nier l’évidence ; c’est barboter dans l’auge du matérialisme, dans le bac stupide des libres-penseurs.

— C’est tout de même embêtant de vaciller ainsi. Ah ! ce que j’envie la foi robuste de Carhaix !

— Tu n’es pas difficile ! La foi, mais c’est le brise-lames de la vie, c’est le seul môle derrière lequel l’homme démâté puisse s’échouer en paix !…[2] »

[2] Là-Bas, p. 428. Carhaix est un sonneur de cloches, catholique fervent, dont Durtal — qui est Huysmans — recherche la conversation.

En résumé : à cette période de son existence, Huysmans admet l’inaptitude de l’art, purement réaliste, qui inspira ses premières œuvres, à rendre compte des opérations de la vie spirituelle. Il a constaté, au point de vue philosophique, que l’école naturaliste dont il fit partie, échouait lorsqu’elle cherchait à démonter les ressorts de l’âme, parce qu’elle se cramponnait à un déterminisme controuvé. En ce qui le regarde personnellement, concluant à l’illusion universelle et au néant foncier de toutes choses, il n’avait pu pacifier son esprit inquiet. Il a reconnu l’intervention constante du Surnaturel dans les affaires de ce monde. Il conçoit que la religion catholique pourrait lui apporter le calme et la tendresse auxquels il aspire ; il proclame l’influence bienfaisante de l’Église à travers les âges. Mais il n’entrevoit même pas la possibilité d’acquérir la foi parce que les dogmes le révoltent ; parce que la pratique lui répugne ; parce que sa sensualité refuse de renoncer aux voluptés défendues — parce que la raison humaine clignote toujours en lui comme une mauvaise chandelle dans une lanterne aux vitres enfumées.

C’est la seconde phase.

Cependant il y a comme un petit jour, pâle encore et indécis, à l’horizon de son âme. Le Surnaturel diabolique l’a enveloppé, un moment, de ses ténèbres que traversent des lueurs fuligineuses. Le Surnaturel divin va s’emparer de son cœur et de son intelligence et, par la douleur physique et morale, par la solitude, par le dégoût de lui-même et de ce qui l’entoure, le projeter, presque malgré lui, au pied de la Croix.

Et c’est la troisième phase : celle de la conversion.

IV

Il s’agit maintenant de montrer comment Dieu s’empara de cette âme, lui inculqua le remords de ses fautes, la conduisit à la pénitence, à l’Eucharistie et, désormais, à l’observation de ses commandements.

Or les influences naturelles ne suffisent pas à expliquer la conversion de Huysmans — non plus que celle de n’importe quel pécheur repentant. Tout au plus, préparent-elles, dans une certaine mesure, le terrain, tout au plus interviennent-elles, comme auxiliaires, aux heures de crise. Mais elles demeureraient impuissantes si l’action divine ne suppléait à leur débilité.

C’est donc la Grâce qui opère la transformation de l’âme. C’est elle qui, s’incrustant aux profondeurs les plus secrètes d’une conscience, y implante bientôt de telles racines que rien ne saurait plus l’en arracher.

Au deuxième chapitre d’En Route, Huysmans analyse avec une perspicacité remarquable et les circonstances naturelles qui purent l’incliner à croire et les opérations de plus en plus sensibles de la Grâce en lui.

Résumons-le.

Comme préparation lointaine, il démêle un atavisme pieux : jadis sa famille pratiqua ; même certaines de ses tantes et de ses cousines se firent religieuses. Mais à s’examiner, il ne découvre pas que cet élément l’ait beaucoup influencé. Il aurait pu ajouter que son cas était identique à celui d’un grand nombre de ses contemporains. Quelle est la famille, catholique de baptême, qui ne présente pas des conditions analogues ? Et pourtant, malgré l’ascendance dévote, ils pullulent les incroyants que leur hérédité laisse tout à fait sourds aux appels de l’Église.

Deux autres causes lui semblent plus actives : son dégoût de l’existence aggravé par la solitude, sa passion de l’art peu à peu tournée vers les beautés de la liturgie et de l’hagiographie, vers la splendeur des cérémonies. La puissance d’analyse de la philosophie catholique frappe également en lui le psychologue. Mais tout cela restait dans le domaine du raisonnement et dans celui des sensations d’art. Le cœur n’était point touché — ou, du moins, l’écrivain n’en avait pas conscience.

Enfin, un jour où il se sentait plus mélancolique et plus abandonné que d’habitude, il entra, par hasard, dans une église — c’était le Vendredi Saint — et il fut remué jusqu’aux larmes par l’office rappelant la Passion et la mort du Christ. Il sentit le désir de la foi s’ébaucher en lui d’une façon assez confuse.

Une autre fois, entrant à Saint-Séverin, dont l’architecture le ravissait, il fut touché par la ferveur des pauvres gens qui priaient là : « C’étaient, dans ce quartier de gueux, des regrattières, des sœurs de charité, des loqueteux, des mioches ; c’étaient surtout des femmes en guenilles, des humbles gênées même par le luxe piteux des autels… »

Par aventure, la maîtrise chantait, sans la saboter, une messe de plain-chant.

Huysmans, déjà saisi par la piété de l’assistance minable, se sentit soulevé par cette musique incomparable. Il se dit : « Mais il est impossible que les alluvions de foi qui ont créé cette certitude musicale soient fausses. L’accent de ces aveux est tel qu’il est surhumain et si loin de la musique profane qui n’a jamais atteint l’imperméable grandeur de ce chant nu ».

Cet acte de foi si spontané lui valut un retour sur lui-même : « Il était suffoqué par de nerveuses larmes, toutes les rancœurs de sa vie lui remontaient ; plein de craintes indécises, de postulations confuses qui l’étouffaient sans trouver d’issues, il maudissait l’ignominie de son existence, se jurait d’étouffer ses émois charnels… »

Il était dans l’antichambre de la contrition. Car, hier encore, il aurait admiré le plain-chant sans en tirer de conclusions surnaturelles. La foi visible de l’assistance ne lui aurait guère suggéré qu’un parallèle sarcastique avec le manque de recueillement que l’on constate trop souvent dans les églises des quartiers riches. Aujourd’hui, le voici qui se sent le frère souillé de ces pauvres, le voici qui voudrait se repentir et qui pleure.

C’est une première touche de la Grâce.

Des mois passent. Il continue de fréquenter les églises. Il « rôde » sans cesse autour du catholicisme, de plus en plus « touché par ses prières, pressuré jusqu’aux moelles par ses psalmodies et ses chants ». Il avoue : « Je suis bien dégoûté de ma vie, bien las de moi, mais de là à mener une autre existence il y a loin ! Au fond, j’ai le cœur racorni par les noces, je ne suis bon à rien… » Cela, c’est de l’humilité. Ne trouvez-vous pas dans cet aveu comme un balbutiant Domine non sum dignus ?

Enfin, un jour, au réveil, avec une surprise émue, il s’aperçoit qu’il croit. « En une nuit, incrédule la veille, sans le savoir, je suis devenu croyant. »

Tout de suite, cependant, il cherche à s’expliquer le travail caché de la Grâce. Ici je citerai un peu longuement, car le passage est caractéristique quant à l’action surnaturelle : « J’ai entendu parler, dit-il, du bouleversement subit et violent de l’âme, du coup de foudre ou bien de la foi faisant à la fin explosion dans un terrain lentement et savamment miné. Il est bien évident que les conversions peuvent s’effectuer suivant l’un ou l’autre de ces deux modes, car Dieu agit comme bon lui semble. Mais il doit y avoir aussi un troisième moyen qui est le plus ordinaire, celui dont le Sauveur s’est servi pour moi. Et celui-là consiste en je ne sais quoi ; c’est quelque chose d’analogue à la digestion d’un estomac qui travaille sans qu’on le sente. Il n’y a pas eu de chemin de Damas, pas d’événements qui déterminent une crise ; il n’est rien survenu et l’on se réveille un beau matin, sans que l’on sache ni comment ni pourquoi, c’est fait. Oui, mais cette manœuvre ressemble fort, en somme, à celle de cette mine qui n’éclate qu’après avoir été profondément creusée. Eh non, car, dans ce cas, les opérations sont sensibles ; les objections qui embarrassaient la route sont résolues ; j’aurais pu raisonner, suivre la marche de l’étincelle le long du fil ; et ici, pas. J’ai sauté à l’improviste, sans m’être douté que j’étais si studieusement sapé. Et ce n’est pas davantage le coup de foudre, à moins que je n’admette un coup de foudre qui serait occulte et taciturne, bizarre et doux. Et ce serait encore faux, car ce bouleversement brusque de l’âme vient presque toujours à la suite d’un malheur ou d’un crime, d’un acte que l’on connaît. La seule chose qui me semble sûre, c’est qu’il y a eu, dans mon cas, prémotion divine — grâce… »

Deux points sont à retenir de cette analyse. D’abord que Huysmans, habitué par profession et par goût à démonter les mobiles de ses pensées et de ses actes, à faire l’anatomie de ses sentiments et de ses idées, reconnaît, de la façon la plus indubitable, qu’une force surnaturelle s’est introduite dans son âme et y agit sans que sa volonté soit intervenue.

Ensuite, il vérifie que Dieu ne s’est point servi, pour le transformer, d’un intermédiaire humain. Cela est à souligner car c’est un cas fréquent dans beaucoup de conversions de notre époque : le clergé n’y a, au début, aucune part. Ce n’est que par la suite qu’il entre en jeu comme instructeur, consolateur et dispensateur des Sacrements. Nous verrons le même fait se reproduire dans les exemples de conversion que nous aurons à étudier.

Huysmans possède donc la foi. Il lui reste à la mettre en pratique. Et c’est alors que les difficultés commencent et que les obstacles se multiplient. Tout de suite il s’aperçoit que la chose n’est pas aussi commode qu’il se l’était figuré. Ah ! il ne s’agit plus de réaliser le rêve qu’il avait fait naguère : se dorloter dans un assoupissement béat où le culte et les exercices religieux tiendraient le rôle de narcotiques. Il s’agit de changer toutes ses habitudes, de divorcer avec les péchés contre les sixième et neuvième commandements et, avant tout, de se confesser, de liquider le passé pour inaugurer une existence nouvelle.

Ce programme l’épouvante ; il se dit d’abord qu’il n’aura jamais le courage de l’appliquer : « Le bouleversement d’idées qu’il avait subi était trop récent pour que son âme encore déséquilibrée se tînt. Par instants, elle semblait vouloir se retourner et il se débattait alors pour l’apaiser. Il s’usait en disputes, en arrivait à douter de la sincérité de sa conversion. Il se disait : « En fin de compte, je ne suis emballé à l’église que par l’art ; je n’y vais que pour voir ou pour entendre et non pour prier. Je ne cherche pas le Seigneur mais mon plaisir. Ce sont des vibrations de nerfs, des échauffourées de pensées, des bagarres d’esprit, tout ce qu’on voudra, sauf la foi… »

De plus, il remarquait que ses élans vers Dieu étaient presque toujours suivis de rechutes dans la luxure ; de sorte qu’il finissait par s’imaginer que ses sens blasés avaient besoin d’une excitation religieuse pour s’embraser.

Relevons cette manœuvre de la Malice qui, mise en éveil par sa marche vers Dieu, cherchait à l’égarer vers une sorte spéciale de sadisme. Il reconnut pleinement, par la suite, qu’il avait été, à cette époque, l’objet d’une manigance d’En-Bas.

C’est, du reste, un fait d’observation courante : dans toute conversion, dès que le néophyte se sent sollicité, par le Surnaturel divin, de faire un pas en avant, le Surnaturel diabolique intervient pour le tirer en arrière. Je ne connais pas d’exceptions à cette règle.

Or, s’il n’y avait eu chez Huysmans qu’une suggestion d’ordre sensuel dans ses alternatives d’échappées vers Dieu et de culbutes dans l’égout, on estimera que l’amateur de sensations anormales qu’il fut si longtemps s’en serait fort bien accommodé, aurait même trouvé du ragoût dans cette salade d’exaltations pieuses et de piments orduriers.

Au contraire, il se prit en horreur. Après avoir subi de nouveaux doutes « il sentait très distinctement au fond de lui qu’il possédait l’inébranlable certitude de la vraie foi… et il était encore assez franc pour se dire : je ne suis plus un enfant ; si j’ai la foi, si j’admets le catholicisme, je ne puis le concevoir tiède et flottant, sans cesse réchauffé par un faux zèle. Je ne veux pas de compromis et de trêves, d’alternances de débauches et de communions, de relais libertins et pieux. Non, tout ou rien ! Se muer de fond en comble ou ne rien changer… »

Ne rien changer à son existence, il ne le pouvait déjà plus. La Grâce se faisait plus pressante ; et il s’écriait : « Si je n’obéis pas à des ordres que je sens s’affirmer de plus en plus impérieux en moi, je me prépare une vie de malaise et de remords. »

Mais arrivé à ce point, il était bien obligé de s’avouer que la première démarche à faire, c’était de s’adresser à un prêtre qui, sans doute, le recevrait bientôt au confessionnal. Or, cette pensée l’emplissait de répugnance car, encore très truffé d’orgueil, il considérait les neuf-dixièmes du clergé séculier comme trop bornés pour élucider son cas.

Ce prétexte à ne pas bouger ne tint pas longtemps debout car, presque immédiatement, il se rappela qu’il connaissait un prêtre intelligent et pieux, fort versé dans la Mystique et qui, très certainement, le comprendrait.

Vous croyez qu’il alla le trouver sans autre hésitation ? Que non point ! Par crainte de l’inconnu où il entrait en tâtonnant, par vergogne aussi des aveux pénibles qu’il lui faudrait faire, il s’inventa cent arguties pour différer.

Sur quoi, la Grâce agit de nouveau d’une façon sensible. Comme il était de bonne volonté, mais trop vacillant encore pour déjouer les ruses du Mauvais et progresser sans aide, elle le conduisit là où il devait trouver un secours surnaturel.

De même qu’à Saint-Séverin, ce furent des pauvres, des humbles, des sacrifiées à l’Amour divin qui furent, en cette occasion, les instruments de Dieu.

C’était le jour de Noël, l’après-midi. Horripilé par les bruits pompeux qui sévissent, aux grandes fêtes, sous les voûtes des églises à la mode, Huysmans errait dans la lugubre et réclusionnaire rue de la Santé.

Arrivé au coin de la rue de l’Ebre, à l’heure des vêpres, il découvrit une toute petite église, fort obscure et chétivement décorée où il pénétra. Il y avait là quelques religieuses vêtues de blanc, un pensionnat de jeunes filles voilées de mousseline, des pauvresses. Il était seul d’hommes. Le recueillement était si intense, l’atmosphère d’oraison qui flottait dans l’église si tiède et si lénifiante que son âme, glacée jusqu’alors par des litiges d’orgueil et de luxure, contractée sur elle-même, se réchauffa, se dénoua. Se comparant aux femmes, évidemment très pures et très pieuses, qui l’entouraient, il eut un mouvement d’humilité tout à fait soudain. Ce fut « un élan véritable, un sourd besoin de supplier l’Incompréhensible, lui aussi. Environné d’effluves, pénétré jusqu’aux moelles par ce milieu, il lui parut qu’il se dissolvait un peu, qu’il participait, même de loin, aux tendresses réunies de ces âmes claires. Il chercha une prière, se rappela celle que saint Paphnuce avait apprise à la courtisane Thaïs : — Toi qui m’as créée, aie pitié de moi. Il balbutia l’humble phrase, pria, non par amour, mais par dégoût de lui-même, par impuissance de s’abandonner, par regret de ne pouvoir aimer ».

Il voulut ensuite réciter le Pater, mais la phrase : pardonne-nous nos offenses, l’arrêta parce que, se sentant de la rancune contre certains qui l’avaient lésé, il n’osait affirmer qu’il n’éprouvait point de haine à leur égard. Il s’abîma donc dans la conscience de son indignité et demeura muet.

Les Vêpres s’achevaient. Le prêtre qui officiait lui délégua le bedeau pour l’avertir qu’il allait y avoir une procession, et pour le prier de suivre le Saint-Sacrement. Il acquiesça, mais avec répugnance car il appréhendait, par respect humain, de « se couvrir de ridicule ». Mais le bedeau revenait et lui glissait dans la main un cierge allumé. Bon gré, mal gré, il lui fallut escorter son Dieu, suivi lui-même par toutes les laïques, tandis que les religieuses, voile levé, entonnaient le naïf et adorable chant de Noël : Adeste fideles. A ce moment, il n’était nullement ému ; au supplice de se trouver en évidence, il se disait : « Ce que je dois avoir l’air couenne ! »

La procession finie, le bedeau lui souffla de s’agenouiller à la barre de communion, devant l’autel. Huysmans se sentait plein de gêne. La sensation d’avoir derrière lui toutes ces femmes qui, croyait-il, l’observaient, lui était très pénible. Puis il craignait les taches de cire tombant du cierge sur son paletot ; puis à se tenir à genoux — posture qui ne lui était guère habituelle — il éprouvait de l’ankylose et des crampes. Bref il ne parvenait plus à se recueillir.

Or, au moment même où le prêtre se tourna vers les fidèles pour donner la bénédiction, où lui-même se trouva face à face avec la Présence Réelle, la Grâce rentra en lui, chassa les niaiseries qui lui encombraient l’esprit et lui inspira un vif et suave sentiment de contrition : « Malgré lui, se voyant là, si près de Dieu, il oublia ses souffrances et baissa le front, honteux d’être ainsi, tel un capitaine à la tête de sa compagnie, au premier rang de la troupe de ces vierges. Et lorsque, dans un grand silence, la sonnette tinta et que le prêtre fendit lentement l’air en forme de croix et bénit, avec le Saint-Sacrement, la chapelle abattue à ses pieds, il demeura le corps incliné, les yeux clos, cherchant à se dissimuler, à se faire petit, à passer inaperçu Là-Haut, au milieu de cette foule pieuse ».

Et voilà encore de l’humilité ou je ne m’y connais pas !

L’effet bienfaisant de cette minute où le Surnaturel lui avait délié l’âme se corrobora du souvenir d’une prise de voile à laquelle il avait assisté, peu auparavant, au Carmel de l’avenue de Saxe. Il se peignit l’image de cette postulante, étendue aux pieds de l’Archevêque officiant, s’offrant pour être une des victimes qui compensent, à force de rigueurs sur elles-mêmes et de prières, les péchés du monde. Il se remémora l’existence des Carmélites et il se dit : « La vie, la vie de ces femmes ! Coucher sur une paillasse piquée de crin, sans oreiller ni draps ; jeûner sept mois de l’année sur douze ; toujours manger, debout, des légumes et des aliments maigres ; rester sans feu, l’hiver ; psalmodier, pendant des heures, sur des dalles glacées ; se châtier le corps, être assez humble, pour, si l’on a été douillettement élevée, accepter avec joie de laver la vaisselle, de vaquer aux besognes les plus viles ; prier dès le matin, toute la journée jusqu’à minuit, jusqu’à ce que l’on tombe en défaillance, prier ainsi jusqu’à la mort. Faut-il qu’elles aient pitié de nous, qu’elles tiennent à expier l’imbécillité de ce monde qui les traite d’hystériques et de folles, car il est inapte à comprendre les joies suppliciées de telles âmes ! »

Touché jusqu’au fond du cœur par ce souvenir, aussi par l’humble piété qui se révélait chez les Franciscaines de la rue de l’Ebre, tout remué par la grâce de contrition reçue en ce jour de Noël, il eut honte de ses hésitations, de ses rechutes dans la débauche, de ses dérobades à l’appel divin. Spontanément, rentré chez lui, il tomba à genoux. D’inspiration, l’idée lui vint de recourir à la Vierge, consolatrice des affligés, auxiliatrice des pécheurs. Il lui adressa, d’un trait, cette prière que, pour ma part, je trouve splendide en sa violence et en sa crudité :

« Ayez pitié ; écoutez-moi !… j’aime mieux tout que de rester ainsi, que de continuer cette existence ballottée et sans but, ces étapes vaines ! Pardonnez, Sainte Vierge, au salaud que je suis, car je n’ai aucun courage pour me combattre. Ah ! si vous vouliez ! Je sais bien que c’est fort d’oser vous supplier, alors qu’on n’est même pas résolu à retourner son âme, à la vider comme un seau d’ordures, à taper sur le fond pour en faire couler la lie, pour en détacher le tartre, mais je me sens si débile, si peu sûr de moi qu’en vérité, je recule. Oh ! tout de même, ce que je voudrais m’en aller, être hors d’ici, à mille lieues de Paris, je ne sais où, dans un cloître. Mon Dieu ! c’est fou ce que je vous raconte, car je ne resterais pas deux jours dans un couvent et, d’ailleurs, on ne m’y recevrait pas !… »

L’effet fut immédiat. Quand il se releva, une ferme résolution d’aller trouver, dès le lendemain, le prêtre qu’il avait rencontré quelques mois auparavant, s’était imposée à lui, et le calme entra dans son cœur.

Ainsi se termina la période où il avait eu à lutter, tout seul, contre le Surnaturel démoniaque, à recevoir, sans s’y être préparé que par un désir combattu de changer de vie, les visites de la Grâce. Il ne s’était confié à personne ; la foi était entrée en lui sans son propre concours ; alors qu’il en avait espéré la paix de l’esprit, il n’en avait d’abord reçu que des souffrances et des angoisses. Selon la logique naturelle, il aurait dû reculer devant les nouvelles douleurs que lui présageait un aussi pénible début dans la voie étroite. Or, au contraire, l’humilité avec la contrition lui furent départies sur un simple acte de respect au Saint-Sacrement, la force de persévérer sur une brève prière à l’Immaculée.

Remarquez également que sa présence à la prise de voile et que la découverte qu’il fit de la chapelle des Franciscaines étaient, au point de vue humain, purement fortuites. Suivant la procession, puis agenouillé devant l’autel, il s’était d’abord dispersé en des préoccupations puériles et ne s’était repris que sous l’action soudaine de la force mystérieuse dont il avait appris à reconnaître que ses manifestations échappaient au raisonnement, déconcertaient les chicanes du sens commun.

Enfin, de la façon la plus directe, il venait d’être amené, par un mouvement inattendu, à solliciter l’intercession de la Vierge de laquelle il ne s’était guère occupé jusqu’alors. Et aussitôt il avait reçu l’énergie de faire un nouveau pas en avant.