WeRead Powered by ReaderPub
Quelques aspects du vertige mondial cover

Quelques aspects du vertige mondial

Chapter 10: ALSACE!
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

L'essai examine le vertige suscité par les découvertes cosmologiques modernes: l'idée d'un vide abyssal sous tous les niveaux, l'instabilité des astres, et la fragilité des repères qui rendent impossible une mesure absolue du mouvement. L'auteur oppose l'illusion d'ordre des mécanismes célestes à un chaos possible de collisions et de destructions, décrit la peur que suscitent la causalité et l'origine du soleil, et interroge les implications morales et psychologiques de la science qui dévoile tâtonnements et erreurs de la création terrestre, soulignées par la paléontologie; il s'interroge enfin sur la nature d'un créateur et la portée des expériences cosmiques antérieures.

En dehors de ces petits côtés de leur vie monacale, détails si singuliers, que j'observai dès l'abord avec un amusement un peu attendri, je commençai bientôt à profondément les admirer, pour la grandeur presque surhumaine de leur courage.

Oh! lorsque, plus tard, l'honneur m'échut à mon tour de les commander, je me les rappelle si magnifiques, par ces grands mauvais temps où, naguère, le sort du navire se réglait dans la mâture! Le plus souvent, comme par un fait exprès, c'était en pleine nuit qu'il fallait grimper, et se débattre là-haut, se cramponnant d'une main, travaillant de l'autre, dans le bruit trop terrible de ces rafales qui arrêtent et affolent les poumons, au milieu de ce tohu-bohu de cordages cinglants, et d'eau froide lancée par paquets, et d'immenses voiles plus dures que du cuir, qui se gonflent, se tordent, se cabrent comme par fureur, pour vous désarçonner, pour vous désagripper des vergues déjà si perfidement balancées, et puis vous jeter, ainsi qu'une petite chose négligeable et perdue, au fond des grands abîmes mouvants et noirs d'en dessous... Il n'y a pas de mots pour rendre l'horreur de certaines nuits mauvaises, à la mer, pas de mots pour glorifier ces hommes et leurs luttes de colosses contre des voiles trop lourdes et trop grandes qu'il faut comprimer à tout prix. Plus d'une fois, quand ils redescendaient des hunes, après de longues heures d'épuisants efforts, trempés jusqu'à la peau, blêmes et claquant des dents, plus d'une fois il m'est arrivé de serrer avec dévotion leurs pauvres mains glacées et saignantes, aux ongles décollés ou arrachés par ces grosses toiles rugueuses que la mouillure avait rendues plus intraitables. Mais eux, ils trouvaient cela tout naturel, ce qu'ils venaient de faire: c'était le métier, voilà tout. Ils demandaient seulement d'aller se changer pour avoir moins froid, et de panser leurs doigts déchirés pour pouvoir recommencer demain...

Plus tard encore—à peine quelques années plus tard, tant notre marine avait rapidement évolué—ce ne fut plus en l'air, au milieu du désarroi des hautes voilures, que se jouèrent les parties suprêmes, mais en bas, devant les énormes feux des machines, dans l'enfer des «chambres de chauffe». Et rien que ce mot de «chambre de chauffe» en dit très long, car on le croirait emprunté à la langue des tortionnaires... On me répondra que les ouvriers de nos grandes usines sont soumis à des épreuves pareilles.—Oh! non, combien leur cas diffère de celui de nos matelots! Eux, les ouvriers, pour accomplir leur dur labeur, ils sont dans quelque chose qui au moins ne remue pas; leur sol est ferme, et jamais secoué de ces grands soubresauts qui vous jettent sur les brasiers; et puis ils ont la terre en dessous, au lieu des engloutissants gouffres obscurs; enfin et surtout, quand par hasard viennent à fuser ces vapeurs brûlantes qui donnent l'affreuse mort, ils peuvent presque toujours s'évader vers le dehors où l'on respire. Tandis que nos matelots!... Oh! la force et le courage qu'il leur faut pour descendre s'ensevelir dans l'étouffement de ces chaufferies, quand c'est l'un de ces jours de tourmente où l'on est obligé de refermer tout de suite les entrées après leur passage, et d'en sceller les portes sur eux, comme on scellerait, sur des cadavres, des couvercles de cercueil. Et c'est à ces moments-là, je crois, en les voyant descendre sans broncher au fond de ces brûlants sépulcres de fer, que j'ai le mieux compris la phrase gravée dans ma mémoire depuis mon enfance: «Aux heures de péril, ils méritent que l'on ploie le genou devant eux!»

*
* *

Où sont-ils, aujourd'hui, ceux qui furent les compagnons de ma jeunesse? Blanchis, courbés, marchant avec des bâtons de vieillard, ou endormis sous les petites croix des cimetières de village, ou bien encore, tombés dans les dessous insondables de la mer, et anéantis là, transmués en ces organismes des grandes profondeurs, qu'aucun œil humain ne connaîtra jamais... Ma génération a passé, et une suivante, presque, a passé aussi, et cette fois est une des dernières sans doute où je me trouverai dans une réunion de mes camarades de la marine, et entouré de tant de grands cols bleus.

Il me semble donc que je puis emprunter déjà cette liberté de langage qui est permise dans un testament suprême. A nos chers matelots, j'ai le droit de dire, oh! sans intention cruelle, on le pense bien: prenez garde à la dégénérescence qui menace de vous atteindre! Bien entendu, je ne le dis pas pour vous qui êtes là, pour vous qui revenez de la tragédie de Belgique, et qui avez tous la belle croix sur la poitrine, et qui représentez l'élite d'une élite. Non, mais je le dis pour les matelots en général. Dégénérescence physique d'abord, due à ce fléau si avilissant de l'alcoolisme qui nous est arrivé du Nord brumeux et qui a déjà trop touché nos côtes bretonnes: regardez les petits enfants de ces villages, et comparez-les à ce que furent leurs pères! Et puis, chez les moins équilibrés, un peu de fléchissement moral peut-être, dû à des idées nouvelles, généreuses sans doute, mais qui peuvent devenir néfastes quand on se les assimile trop vite et sans mesure...

Au moment où il m'a fallu quitter mon dernier navire, je songeais avec une infinie tristesse: «Ils ont l'air de changer, nos matelots. Où donc vont-ils, vers quel modernisme qui les banalise? Quand éclatera l'inévitable guerre, pourvu que nous les retrouvions aussi solides au poste que leurs devanciers!»

Mais, Dieu merci! combien je m'exagérais le mal! Comme d'ailleurs toute notre France, merveilleuse et éternelle, ils n'étaient encore qu'effleurés. La guerre a été déchaînée, le fou sinistre là-bas, l'espèce de hyène enragée qui règne sur la Grande Barbarie d'outre-Rhin, a osé enfin tenter le forfait sans nom qui avait été le but de toute son abominable existence. A peine équipés, à peine préparés, on les a envoyés sur l'Yser,—et ils ont étonné le monde! Et nous devons comme autrefois, plus qu'autrefois même, plus que jamais, nous incliner devant eux, pour un beau salut de notre admiration affectueusement extasiée!...

Pour finir et résumer cette sorte de testament, que l'on me permette de donner à nos chers grands enfants à col bleu[5] quelques conseils, tout à fait de ma façon... Cela m'amuse de commencer par celui-ci, qui, à première vue, n'a pas l'air très sérieux et que vous garderez tout à fait entre nous, n'est-ce pas:

«Ne croyez pas nécessaire de vous moderniser en affectant des allures trop correctes. Je ne vois aucun inconvénient à vos petits tapages, qui étaient d'ailleurs devenus classiques; j'ose à peine dire que je regrette plutôt qu'ils se démodent, car cela tendrait moins à prouver un assagissement de vos âmes—au fond déjà très sages—qu'une diminution de vos vibrantes jeunesses.

«Quant à vos âmes elles-mêmes qui sont si bien comme cela, si droites et si jolies, de grâce n'y changez rien! Cela par exemple, je vous le dis de tout mon cœur et de toutes mes forces. Ah! non, n'y changez rien. Gardez la tradition saine et superbe. Gardez le respect et la confiance, sur quoi reposait votre discipline séculaire. J'aimerais même vous voir garder aussi—mais je crains qu'il soit trop tard—garder les vieux rêves, qui sont pour émerveiller et enchanter à l'heure de la mort... et garder jusqu'à votre antique Notre-Dame de la Mer, car, à travers tout, elle demeure l'un de ces bienfaisants symboles derrière lesquels se cachent la vérité et les plus essentiels espoirs.

«Oh! tâchez de rester ce que vous êtes et ce qu'étaient vos ancêtres. Oh! restez, dans toute la plénitude du sens admirable que j'attache à ce mot-là,—restez des MATELOTS!...»

MADEMOISELLE ANNA,

TRÈS HUMBLE POUPÉE

———

Dans mes lointains souvenirs de petit enfant, je retrouve une vieille domestique nommée Suzette, qui m'aimait jusqu'à l'idolâtrie. Elle était née dans cette île d'Oléron, d'où ma famille est originaire, et qu'on appelait chez nous l'«île» tout court, de même que jadis les Latins disaient «Urbs».

Je n'arrive pas à bien retrouver dans ma mémoire la figure de Suzette,—et cela lui ferait beaucoup de peine si jamais elle venait à l'apprendre là-haut; mais je retrouve son aspect général et surtout sa coiffe blanche qui était, bien entendu, à la mode de l'île, c'est-à-dire haute d'au moins deux pieds sur une carcasse en fil de laiton, et qui lui donnait beaucoup de souci les jours où soufflait le vent d'ouest.

Elle avait imaginé un jour de me confectionner une poupée, comme on les fait dans son village. C'était un petit paquet de chiffons serrés, serrés, et puis cousus dans une enveloppe en cotonnade couleur de chair; une boule bien ronde représentait la tête; quant au corps, dépourvu de jambes, il avait seulement deux bras, trop aplatis et trop courts qui donnaient à l'ensemble une ressemblance de phoque. Toujours suivant la coutume de l'île, la saillie au milieu du visage était formée par un grain de maïs, introduit sous l'enveloppe et qui simulait un drôle de petit nez tout rond. Restait à colorier le visage; là, se méfiant de son savoir, la bonne vieille était allée implorer mon père, qui, à cette époque, consacrait ses loisirs à l'aquarelle, et qui, pour ne pas lui faire de peine, avait peinturluré de bonne grâce deux larges yeux bleus, une bouche en cœur et des joues bien roses.

Après avoir habillé le tout d'une belle robe rouge et l'avoir coiffé d'une coiffe comme la sienne, Suzette, très anxieuse sans doute de ce que serait mon impression, était venue un matin à mon réveil me présenter son ouvrage; (elle appelait cela une «catin», nom que les bonnes gens de mon pays donnaient en ce temps-là aux poupées, mais qui, par extension, s'est appliqué aussi aux dames dénuées de sérieux dans le caractère).

L'impression, paraît-il, fut délirante. Pour la petite catin en chiffons, qui fut baptisée «mademoiselle Anna», je délaissai mes plus jolis joujoux, et sa faveur dura plusieurs mois, pendant lesquels je ne m'endormis jamais sans l'avoir à mes côtés.

On ne sait pas assez combien il est inutile de donner aux tout petits des jouets ingénieux ou d'un prix élevé; le moindre rien de deux sous les charme autant, pourvu qu'il soit très monté en couleurs et d'une physionomie un peu drôle.

*
* *

Elle survécut, l'humble poupée, à la vieille Suzette qui, vers mes cinq ans et demi, s'en alla soudain au ciel tout droit. A cette époque, je commençais déjà à m'apercevoir que la pauvre «mademoiselle Anna» était bien ridicule; en tant que petit garçon, j'avais aussi quelque honte de m'en amuser encore, et puis, pour tout dire, je m'affligeais de voir que le bout de son petit nez rond noircissait de jour en jour, à force de subir les frottements les plus divers.

Cependant, comme j'avais déjà le sens des reliques—dont je devais tant m'encombrer dans la suite de ma vie—je la remisai pieusement au fond de mon armoire aux jouets, après l'avoir enveloppée d'un papier de soie.

Bonne vieille Suzette, à laquelle je repensais de temps en temps avec mélancolie, je craignais vraiment qu'elle ne fût pas très heureuse au ciel... D'abord à cause de sa coiffe qui ne pouvait manquer de l'inquiéter beaucoup, dans cette région des nuages où il devait y avoir du vent... Et puis, si intimidée sans doute, si gênée au milieu des anges et de tout le beau monde de là-haut!...

ALSACE!

———

Juillet 1916.

Au mois d'août prochain, il y aura une année que j'ai mis le pied pour la première fois en Alsace reconquise. C'était à la suite du président de la République, pendant une de ces tournées si rapides et si bien remplies dont il a le secret.

Ce jour-là, dans notre Alsace, il faisait par hasard un temps merveilleux, un de ces temps de fête qui illuminent la vie et rendent la joie plus joyeuse. Un chaud soleil rayonnait dans un ciel qui s'était tout tendu de beau bleu méridional, et les petites villes, les villages aux maisonnettes enguirlandées d'une folle abondance de roses, avaient l'air de resplendir, sur Les fonds magnifiquement verts des montagnes enveloppantes.—Du reste, je n'ai jamais vu qu'en Alsace une telle profusion, une telle débauche de roses, jusque dans les moindres jardinets, jusque sur les plus humbles murailles.

L'auto présidentielle filait à toute vitesse, révélée seulement par son pavillon en soie tricolore à frange dorée, que le vent de notre course agitait sans cesse comme un signal, une sorte de petit signal discret de la délivrance. On ne nous avait pas annoncés, nous apparaissions en soudaine surprise, sans le moindre cortège; mais il n'était pas possible d'empêcher des jeunes Alsaciens cyclistes de nous devancer gaiement à force de pédales dès que nous nous arrêtions quelque part, et d'aller crier de proche en proche que le président arrivait. Leur avance sur nous avait beau n'être chaque fois que de peu de minutes, nous étions sûrs de trouver le village suivant déjà moitié pavoisé et, sur notre parcours, les drapeaux continuaient de jaillir spontanément, comme par magie, des fenêtres ouvertes: drapeaux français et aussi drapeaux d'Alsace blancs et rouges, tout ce qui tombait sous les mains empressées et heureuses. Et, parmi les drapeaux tricolores, il y en avait de tout neufs, mais il y en avait aussi d'autres très vénérables, souvenirs sacrés, qui venaient de passer plus de quarante ans dans l'ombre, cachés au fond des armoires par peur de l'inquisition allemande, et qui revoyaient enfin ce soleil d'aujourd'hui, redevenu un soleil de France.

Des vivats éclataient tout le long de notre route, des vivats spontanés, largement réjouis, et on sentait si bien qu'ils partaient du fond des cœurs!

Quelques trous d'obus dans les murailles; de distance en distance quelques maisons éventrées; mais cela n'avait pas l'air vrai, tant cela cadrait mal avec cette paix heureuse d'aujourd'hui. Et, à part certains petits cimetières, hélas! çà et là improvisés, et où s'alignaient les croix en bois blanc, fraîchement plantées, de nos chers soldats, l'impression de fête ne se démentait nulle part.

Nous nous arrêtions un peu à chaque village. Le président, de son pied alerte d'ancien chasseur alpin, courait de l'ambulance à la mairie, de la mairie à l'école, et de l'école à son auto, qui repartait comme une flèche. Il serrait beaucoup de mains à la ronde, disait beaucoup de paroles qui réconfortaient, semant la confiance, remontant encore plus haut les courages, et, dans les écoles, écoutait en souriant ces petits Alsaciens qui, au lieu de la langue allemande naguère obligatoire, n'avaient commencé d'apprendre le français que depuis peu de mois, mais savaient déjà lui répondre un tas de choses et lui réciter des fragments de nos fables, avec un accent drôle. Souvent des groupes de jeunes filles habillées en Alsaciennes arrivaient en hâte pour lui offrir des bouquets, dont son auto fut vite remplie; elles avaient tiré des vieux coffres de famille ces jolis costumes désuets, jupes écarlates, corsages à dorures, et coques de rubans qui les coiffaient comme d'énormes papillons.—«Comment avez-vous fait, leur demandais-je, pour être prêtes si vite?»—«Oh! ce que nous nous sommes dépêchées!»,—répondaient-elles avec de gentils rires. Et, en effet, de s'être dépêchées tant que ça, elles étaient toutes rouges, même un peu en sueur; mais si contentes!

Dans les villages, sur les murs, au-dessus des boutiques, restaient encore quantité d'inscriptions allemandes, sans compter ces mots de chez nous, qu'ils nous ont empruntés pour les défigurer à leur manière: restauration, au lieu de restaurant, friseur, au lieu de coiffeur, et tabak avec un K, comme leur délikate et inénarrable kultur. Mais on se sentait tellement en vraie France, que cela ne semblait plus qu'une plaisanterie pour amuser les passants.

Pendant les deux journées que dura notre belle course, il n'y eut pas une fausse note nulle part. Les Boches eux-mêmes, embusqués dans les montagnes voisines et dont nous nous approchions peut-être un peu trop, car le président n'a peur de rien, les Boches se tenaient tranquilles. Pourtant nous soulevions grand tapage sur notre chemin; en plus de ces acclamations à pleine voix, il y avait des fanfares, des «Marseillaise» jouées à grand renfort de cuivres; ils devaient bien l'entendre! Et tout ce pavoisement aux trois couleurs, avec les lunettes perçantes qu'ils tiennent toujours au guet, ils devaient bien l'apercevoir! Aussi nous nous disions: «Comment ces sauvages ne nous bombardent-ils pas?» Mais non, rien. La chance était avec nous, comme le soleil: pas une marmite, pas même un misérable obus; pas un son funèbre, pour troubler l'élan de ces populations, qui déliraient dans la première ivresse d'être enfin libérées!...

L'Alsace, un pays de race allemande, de cœur allemand! Allons donc! Voici quarante années, nous le savons, qu'ils essaient de le prétendre, les impudents menteurs d'outre-Rhin. Ils sont même parvenus, hélas! à force d'habiles roueries, et par une continuité obstinée de travaux d'approche, à circonvenir deux ou trois politiciens français, qui se sont rendus coupables d'admettre ce contresens et de le proclamer chez nous. Et, aujourd'hui que la question est plus que jamais brûlante, les vautours d'Allemagne soutiennent leur thèse, dans les journaux à leur solde chez les Neutres, par de lourdes divagations historiques; mais tous les textes qu'ils invoquent sont par eux impitoyablement faussés. Jules César, qu'ils citent tout d'abord, a bien déclaré que de son temps des hordes germaniques occupaient une partie de la Gaule du Nord et l'Alsace, mais jamais il n'a dit autre chose; ces Germains étaient là en tant que pillards et oppresseurs, tout comme de 1870 à 1914; les invasions teutonnes, de même que les invasions aryennes, n'ont laissé en Alsace qu'un très petit nombre des leurs, dont les caractères physiques ont été immédiatement absorbés par les autochtones. Et la véritable infiltration barbare s'est bien arrêtée au Rhin, qui fut le grand fleuve protecteur.

Il est archifaux, l'argument capital invoqué par l'Allemagne comme excuse au rapt de l'Alsace, à savoir que, pendant tout le Moyen Age, les Alsaciens auraient pensé et senti comme des Allemands! Mille fois non! De César à Charlemagne, c'est-à-dire pendant dix siècles, il a toujours existé au contraire une radicale différence entre les gens de la rive droite du Rhin et ceux de la rive gauche, latinisés et civilisés infiniment plus vite. Il suffit pour conclure d'examiner l'art alsacien, qui fut roman à ses débuts comme le nôtre; d'examiner leurs goûts traditionnels, leur esprit, leur cœur, qui furent gaulois et puis français; enfin tous les éléments de leur civilisation qui s'est développée dans un sens parallèle à celui de la civilisation de France, les rapprochant de nous toujours davantage, unissant toujours plus, les unes aux autres, des populations dont les primitives origines étaient communes.

Et, après tant de preuves accumulées dans le passé, voici peut-être la plus accablante, celle que quarante années d'oppression viennent de fournir. Après de si durs et continuels efforts pour s'assimiler les Alsaciens, les Allemands qu'en ont-ils obtenu, si ce n'est la haine, le dégoût et l'ironie?

Même cette ironie, qui à première vue semble un élément secondaire, apporterait d'ailleurs, elle aussi, sa petite preuve qui s'ajoute. L'esprit des Hansi et de tant d'autres, cet esprit goguenard, malicieux et gai, est-ce de l'esprit tudesque—qu'on me le dise!—ou bien de l'esprit gaulois?

Non, la cause est entendue: les Boches ne sont pas chez eux, de ce côté-ci du Rhin, personne ne les désire, ils répugnent à tout le monde. Alors, qu'ils s'en aillent![6]

En cette fin de juillet 1916, mon service m'a ramené pour quelques jours en Alsace.

Ce n'était plus le beau temps présidentiel de l'année dernière, hélas! De gros nuages attristants s'accrochaient partout aux cimes des Vosges; ils assombrissaient les forêts de sapins et de mélèzes qui, vues d'en bas et pour les non avertis, continuaient de jouer un peu les forêts vierges, mais que depuis deux ans nos braves territoriaux ne cessent de remplir de pièges de toutes sortes, pour le cas où les barbares oseraient tenter de nous arriver par là.—Ces pièges que j'ai longuement visités là-haut, lors de précédentes missions, ces défenses invisibles mais formidables, ces tertres gentiment gazonnés d'où sortent, par des fentes sournoises, les bouches des mitrailleuses, et ces interminables réseaux de fil de fer, tendus comme des toiles d'araignée parmi les exquises fleurs roses de sous-bois, digitales et silènes,—qui donc s'en douterait en passant, comme je l'ai fait cette dernière fois, au pied de ces montagnes revêtues d'un si uniforme et tranquille manteau de verdure!...

Dans les vallées par lesquelles je m'acheminais vers les villes reconquises, les champs étaient admirablement verts, et la débauche des roses, qui sont plus tardives ici que dans ma province natale, battait encore son plein sur les murs des villages. Les femmes, les jeunes filles, avec de grands râteaux légers, s'empressaient aux fenaisons, et la bonne odeur des foins coupés était partout dans l'air. Plus d'ovations joyeuses comme l'an dernier bien entendu, ni de musiques. Le pays affectait un air de grand calme, sous ses nuages épais, et cependant, au milieu du silence, résonnait de temps à autre le canon allemand, auquel le canon français, plus proche, répondait, au tarif de deux coups pour un...

Entre leurs montagnes aux forêts si touffues, j'ai donc revu les vieilles petites villes alsaciennes, surplombées par ces amas d'arbres qui parfois, tant les pentes sont abruptes, sembleraient près de glisser pour tout ensevelir sous la verdure. J'ai reconnu les vénérables maisons, coiffées de grands toits qui débordent à cause de l'habituelle pluie, et les ruisseaux d'eau vive dans les rues, et les places ornées toujours de fontaines jaillissantes,—où maintenant nos troupiers en bleu pâle mènent boire leurs chevaux en faisant la causette avec des jeunes filles très blondes. Le canon boche y avait accompli depuis l'an dernier de triste besogne: de ces coups inutiles, lancés de loin, un jour ou l'autre, pour le plaisir de détruire, crevant çà et là une maison, un vitrail d'église, tuant quelque femme ou quelque enfant. Et cela n'empêchait pas les boutiques d'être ouvertes, les petits écoliers de s'amuser dehors comme si de rien n'était. Me promenant à pied, j'ai causé avec des passants, qui saluaient si volontiers mon uniforme français. Résignation à l'horrible voisinage pour quelque temps encore, mais confiance sereine en l'avenir, j'ai rencontré ces sentiments-là partout; ce n'était plus, comme l'été dernier, le fébrile enthousiasme auquel se mêlait encore peut-être la vague terreur d'un retour des barbares; non, c'était une certitude maintenant bien assise et donnant la patience d'attendre.

Dans des maisons qui m'avaient été désignées, on m'a montré—avec quel respect!—et fait toucher de la main les vieux drapeaux d'avant 70, reliques naguère si compromettantes, qui avaient échappé aux Boches fureteurs. Je me rappelle un vieillard, les cheveux comme une mousse blanche, qui me disait les larmes aux yeux, en me présentant son pauvre drapeau à lui, en humble cotonnade aux trois couleurs bien fanées: «Pendant quarante-quatre ans, je n'ai peut-être pas manqué une fois, chaque dimanche, de monter lui dire bonjour, sous les combles des toits où je l'avais caché».

On respire donc enfin à l'aise, dans le pays longtemps martyr. Ils sont partis, les fonctionnaires allemands. Avec eux s'en sont allés l'espionnage, les exactions, la brutalité, la terreur. Et voici que les bannis, ou les exilés volontaires, ont commencé de revenir, retrouvant les vieilles demeures familiales, et les vieux parents si changés, qu'ils aimaient, mais dont ils reconnaissaient à peine le visage.

Plus d'inscriptions allemandes nulle part, cette année, ni aux angles des rues ni sur les boutiques. Et comme je disais à l'un de nos administrateurs français: «Vous avez eu tellement raison de recommander cela!» «—Recommander, me répondit-il oh! non, même pas... Il a suffi d'une remarque, que j'ai faite un jour à l'un des adjoints et qui s'est propagée en traînée de poudre. Les gens n'y avaient pas pensé plus tôt, voilà tout. Faute de peintres, tout le monde s'y est mis; les marchands grimpaient en personne sur des échelles pour badigeonner leur devanture, en attendant mieux. En quarante-huit heures, c'était fait!»

«—Quel dommage, me disait un colonel français en résidence là-bas, que vous n'ayez pu arriver trois ou quatre jours plus tôt, pour voir notre 14 Juillet! Les Alsaciens étaient venus d'eux-mêmes en délégation, nous demander de leur permettre de pavoiser et de faire fête, malgré le sale voisinage et le danger d'être encore si près...»

Il avait l'air ému profondément en me disant cela, cet officier, plutôt rude et nullement suspect de sensiblerie. Et il continua ainsi: «Le soir, à la retraite aux flambeaux, nos musiques militaires, leurs fanfares civiles, même d'anciens orphéons qui avaient encore des costumes boches et des tambours, tout le monde à plein cœur jouait la Marseillaise, Sambre-et-Meuse, le Chant du Départ, et tous les hommes suivaient en chantant, et toutes les jeunes filles dansaient derrière à le cortège... Oh! tenez, surtout ce Chant du Départ, à l'unisson, entre ces montagnes d'Alsace, repris en délire de joie par toutes ces voix puissantes de nos soldats et des paysans d'ici!... Moi qui vous parle, j'ai pleuré comme un imbécile, en entendant passer cette retraite!...»

Cher pays bien français, qui revient à nous, délivré à tout jamais de l'horreur germanique!...

UNE FURTIVE SILHOUETTE

DE

S. M. LA REINE ALEXANDRA

D'ANGLETERRE

———

Juillet 1909.

A Londres, en juillet 1909, sur la fin de la «season». Un bal d'ambassade où j'arrivai tard, non loin de minuit. Dans une grande salle où tournoyaient des valseurs, une femme, toute svelte et juvénilement cambrée, se tenait debout contre le mur du fond; elle regardait et souriait. Sa robe, très simple, en je ne sais quelle diaphane étoffe noire, s'ornait, vers le bas seulement, de broderies couleur de feu pâle, qui simulaient des flammes d'alcool. Les valseurs, en passant devant elle, s'écartaient un peu par respect; certains couples même s'arrêtaient, pour saluer d'une révérence profonde. Nouveau venu à Londres, que je voyais pour la première fois, quand on me dit: C'est la reine; je doutai presque, dérouté par tant de jeunesse. Cependant je l'avais aperçue la veille, passant très vite dans sa voiture, et je reconnaissais bien le fin profil. Et puis, sur ses cheveux brillait une couronne en diamants,—très légère, il est vrai, très simple, mais une «couronne fermée», comme, seules, ont le droit d'en porter les souveraines.

Pendant que la valse durait encore, j'eus l'honneur de lui être présenté. Dans le bruit de la musique, dans le bruit du tourbillon qui pourtant se faisait plus lent près d'Elle et plus silencieux, Sa Majesté, avec une bienveillance exquise, daigna me dire ces paroles que les souverains savent trouver pour les hôtes de leur pays...

L'instant d'après, le roi Edouard sortait d'un salon voisin où il venait de jouer au bridge: «Ah! dit-il avec un bon sourire, en me tendant la main, quand notre ambassadeur me présenta à Lui, voici donc l'anglophobe.»—«Sire, je crois, répondis-je, que je le suis déjà bien moins».

Pendant le souper, je perdis de vue le roi et la reine. C'était par petites tables, dans un jardin que l'on avait recouvert de tentes épaisses, mais où la pluie tombait quand même, une pluie glacée qui tambourinait sur les toiles et filtrait par mille gouttières.

Un grand brouhaha se fit quand Leurs Majestés se furent levées, chacun voulant arriver dans les vestibules pour les saluer au départ. Et là, je revis la reine, qui descendait légèrement les marches du perron. Elle avait mis un petit manteau de fourrure grise, d'où s'échappait la traîne en gaze noire brodée de flammes pâles; aucun voile sur la tête, où scintillait la couronne fermée. Jeune toujours, malgré la cruelle lumière électrique, elle rendait les saluts en se retournant avec sa grâce charmante.

Le lendemain,—veille du jour où j'allais quitter l'Angleterre pour sans doute n'y jamais revenir—je me rendis à Buckingham-Palace, où S. M. la reine Alexandra daignait m'accorder l'audience que je lui avais fait demander. Comme tous les ans à pareille époque, le roi venait déjà de partir avec la Cour, pour Windsor, où la reine devait incessamment le rejoindre.

C'était pour midi, l'audience; un midi anglais, sous un soleil de juillet à peine tiède. Aucune animation ce jour-là autour de Buckingham-Palace,—qui en tout temps s'isole de la vie ambiante par des solitudes plantées d'arbres, par des semblants de forêt, par des semblants de prairies, aux massifs de géraniums uniformément rouges. Personne dans les grandes cours sablées, au fond desquelles le palais se dressait lourd, morose et noirâtre, silencieux comme une demeure vide.

Ma voiture s'arrêta devant une petite entrée particulière, où cependant parut un huissier en livrée rouge, au placide visage, qui me fit passer dans un très modeste parloir. J'y fus rejoint tout aussitôt par une vieille dame à l'air aimable et bon: la dame d'honneur de service. «Si vous voulez bien me suivre,—dit-elle en français, sans le moindre accent,—je vais vous emmener chez Sa Majesté.» Et je la suivis, d'abord dans d'étroits couloirs sombres, puis dans un petit ascenseur qu'elle fit jouer elle-même, un tout petit ascenseur à deux places. En haut, au premier étage, nouveaux couloirs obscurs, et enfin un salon ayant vue sur des arbres. «Restez-là, me dit-elle, je vais avertir Sa Majesté.» Sur ces mots, elle disparut et on ne la revit plus.

Pendant les quelques secondes où je fus seul, immobilisé à la place où la bonne dame d'honneur m'avait laissé, c'était bien mon droit de promener les yeux sur ce coin d'intérieur intime, dont les détails pouvaient déjà me révéler un peu de l'âme de la souveraine. Rien d'éclatant, rien de luxueux, dans ce salon aux proportions moyennes, où régnait un ordre parfait, et où les choses étaient d'une simplicité voulue, un peu austère, mais sans une faute de goût. Vraisemblablement celle qui habitait là devait subir les pompes officielles plutôt que s'y complaire. Aux murailles, sur les meubles, quantité de photographies, encadrées pour la plupart en des cadres de cuir tout unis, mais des photographies de princesses ou d'impératrices que soulignaient de grandes signatures.

Par une porte du fond, tout à coup, la reine... la reine, aussi étonnante de jeunesse dans le jour qu'aux lumières et vêtue d'une robe si simple que, n'eût été l'élégance suprême de sa silhouette, rien ne l'aurait trahie.

Le très court silence qui survint alors entre nous me parut s'agrandir de tout le silence de ce palais vide et entouré d'espace. Il y a, d'ailleurs, une petite émotion très particulière à causer pour la première fois en tête à tête avec une interlocutrice dont on ne sait rien, qui est pour vous une énigme,—enveloppée par surcroît, de majesté royale,—et qui au contraire sait beaucoup de vous-même, par des livres où l'on s'est trop donné... Les voyages, les livres, Sa Majesté ayant abordé ces sujets-là, je commençai d'éprouver une gêne, quelque chose comme un remords bien inattendu, au souvenir de mes attaques contre l'Angleterre, et je m'embrouillai dans de difficiles excuses. «Oh! interrompit la reine, sur un ton de confiance qui me toucha infiniment plus que n'auraient fait les reproches,—c'est fini, tout cela maintenant, n'est-ce pas?»—«Mais oui, madame,—répondis-je,—c'est fini...» Or, à ce moment même, avec inquiétude, je me rappelais certain article sur Rangoun, non paru mais déjà imprimé où j'incriminais beaucoup l'occupation anglaise en Birmanie; mon Dieu, aurais-je encore le temps d'y retoucher, d'en atténuer les termes?

L'indulgence, la bonté, la droiture, comme elles se révélaient bien, dès l'abord, dans les paroles de cette reine et dans son regard.

Et puis on sentait qu'elle aimait sincèrement notre pays. J'aurais donc souhaité lui parler de son Danemark où j'étais venu jadis, à ma sortie de l'École navale, pendant l'année terrible 1870, et où j'avais rencontré tant de sympathie pour la malheureuse France, tant de révolte contre nos ennemis d'alors et d'aujourd'hui. Mais avec une reine on ne conduit pas la conversation sur le terrain que l'on veut, surtout si c'est un brûlant terrain politique, et des sentiments, qui sans doute nous étaient communs, restèrent sous-entendus entre nous plutôt qu'exprimés. D'ailleurs je venais de rencontrer un grand portrait du kaiser et d'en croiser l'odieux regard; or, c'était en bas, dans une sorte de couloir de service où l'image avait été accrochée comme à une place de dédain, et cette relégation suffisait à indiquer les sentiments qu'inspirait le personnage aux hôtes de ce palais.

Après un moment, qui m'avait paru très court et qui avait été presque long pour une audience, Sa Majesté daigna me demander si je voulais visiter le palais. Le visiter en une telle compagnie, jamais je n'aurais osé y prétendre. Elle se leva, et je la suivis, pour une promenade inoubliable dans la somptueuse demeure sans habitants.

Nous passâmes d'abord devant un cabinet de travail, aussi simple que le salon. «—C'est mon bureau, où je ne vous fais pas entrer,—dit-elle en souriant,—parce qu'il est en désordre.» En effet, j'avais aperçu des liasses de papiers, jetés un peu partout comme pour un triage. (On se représente ce que peuvent être, malgré les dames d'honneur, malgré les secrétaires, la correspondance et la comptabilité d'une reine, lorsqu'elle pourvoit, comme celle-ci, à tant d'œuvres bienfaisantes, hôpitaux, refuges, asiles de petits abandonnés, etc. C'était le rangement de ces lettres qui avait dû retarder son départ pour Windsor.)

Sa Majesté ensuite ouvrit une porte haute et grande; là, soudain, après les sobres appartements particuliers, nous fûmes sans transition dans les galeries magnifiques, aux plafonds ouvragés, aux vives dorures, aux colonnades de marbre, aux murailles ornées d'inestimables tableaux de maîtres. Toujours personne; pas un huissier, pas un domestique. La reine, de sa main fine, faisait jouer les serrures, tourner les lourds battants dorés, et les salles se succédaient, aussi vides et silencieuses. Mais ce palais, qui allait devenir désert pour une saison, restait dans un ordre parfait et toutes les cheminées monumentales étaient décorées à l'intérieur, comme pour une fête, de merveilleux buissons d'hortensias bleus, d'azalées roses, d'orchidées et d'arums.

Dans des salles différentes, deux grandes toiles représentaient la reine debout, à côté du roi Edouard.

—«De mes deux portraits, lequel vous semble meilleur?»—demanda-t-elle.—«Incontestablement le second, madame; celui-ci.»—«Ah! n'est-ce pas? C'est bien plus mon regard.»—En effet, si dans l'un et dans l'autre le peintre avait rendu la teinte des prunelles en saphir clair, dans le second seulement se trouvait fixé le je ne sais quoi indéfinissable qui est l'expression et le charme.

Au milieu d'un tableau datant des premières années du xixe siècle, parmi des personnages de cour, une toute petite fille, de deux ans peut-être, naïve, fraîche et jolie.—«Vous devinez qui c'est?»—Ah! oui, en regardant avec attention ces yeux d'enfant on pouvait aisément reconnaître encore celle qui devint la reine Victoria, la souveraine aujourd'hui presque légendaire.

Devant les portraits de ses propres fils et de ses filles, la reine s'arrêta et je vis tout à coup passer sur son visage la tristesse attendrie, lorsqu'elle m'eut désigné celui que la mort est venu lui prendre, le jeune duc de Clarence.

Dans la salle du Trône, un excès peut-être, un éblouissement de rouge et d'or; plafonds d'or, murailles tendues de satin rouge. Mais là, par exemple, on avait l'impression du proche départ; tout était recouvert de longues draperies, également rouges, qui dissimulaient la forme des meubles et l'éclat des sièges.—«Ah! dit-elle, je regrette, les housses sont déjà mises. C'est que, vous savez, nous allons partir.»—A force de délicatesse, d'adorable simplicité, celle qui me guidait m'avait presque fait perdre de vue qu'elle n'était pas seulement la grande dame qu'elle avait l'air d'être, mais qu'en outre elle se nommait Alexandra de Danemark, reine d'Angleterre, impératrice des Indes. Et c'était elle-même qui, au jour des grandes solennités, entrait ici, étincelante de diamants historiques, pour s'asseoir sur ce trône, voilé aujourd'hui comme un simple fauteuil.

Quand Sa Majesté me tendit la main pour me donner congé, nous arrivions dans un vestibule dominant un escalier monumental. Incliné jusqu'à ce qu'elle eût disparu,—ce qui fut rapide,—je me trouvai brusquement très seul quand je relevai la tête. En plus du respect profond qu'elle m'inspirait, comme au moindre de ses sujets, une haute sympathie d'âme m'était venue pour cette souveraine, si visiblement noble et bonne; et je songeais que sans nul doute je ne la reverrais jamais, ne devant plus revenir dans son pays, malgré l'extrême courtoisie de l'accueil...

Un vestibule, des marches à descendre évidemment, mais où étais-je, dans quelle partie de ce palais si inconnu pour moi? Personne à qui demander ma route. Après être monté par un petit ascenseur presque clandestin, je redescendais par un escalier d'apparat, sans savoir où j'allais tomber. En bas, des salles pompeuses, mais vides; et toujours pas un être humain. Je commençai d'errer, hésitant à frapper aux portes fermées, osant encore moins les ouvrir. Et cela dura plusieurs minutes, jusqu'à ce qu'enfin un laquais, rencontré par hasard, me fût secourable, me reconduisît au grand perron et y fît avancer ma voiture.

Si j'avais vu Buckingham-Palace dans d'autres circonstances, mêlé à la foule qui s'y presse les soirs de fête, je n'en aurais gardé probablement qu'une impression quelconque. Mais cette reine, ces fleurs, cette solitude et cet absolu silence,—il me sembla sortir d'un palais enchanté.

FEMMES FRANÇAISES

PENDANT LA GRANDE GUERRE

———

Août 1915.

Nos femmes françaises, la guerre les a magnifiquement agrandies, comme nos soldats, et, dans tous les mondes, la plupart se révèlent sublimes.

Paysannes, à la charrue ou aux moissons, s'efforcent avec un inlassable courage de suffire aux plus rudes besognes, aussi bien les aïeules, toutes ridées et courbées, que les jeunes, apportant parfois aux champs un petit bébé dans ses maillots, qu'elles posent endormi sur l'herbe. Elles labourent la terre, elles fauchent les épis, tout cela pour que le fils ou l'époux, s'il revient de l'abominable tuerie allemande, trouve la petite propriété bien entretenue, en même temps que la maison bien en ordre.

Et, tout en haut de l'échelle,—pour parler comme les gens qui admettent encore des distinctions sociales,—les élégantes, même celles qui furent des oisives et des frivoles, aujourd'hui quittent leur luxe; pour tout donner, elles se privent de ce qui leur semblait essentiel, et elles peinent avec joie à des travaux dont elles se croyaient si incapables! Dans leur blouse d'infirmière, nuit et jour elles s'épuisent au chevet des blessés, mettant leurs mains blanches à des épreuves naguère bien inattendues, et, devant les obligations les plus répugnantes, elles gardent le joli sourire qui enchante les agonies.

Aux abords des gares, par où l'on s'en va sur le front, c'est là peut-être que je les ai vues, plus que partout, ailleurs nobles et touchantes, nos femmes françaises, même les plus humbles d'entre elles. Quand, après une courte permission, le mari, en capote bleue glorieusement fanée, s'en retourne là-bas, dans la géhenne de feu, l'épouse vient, avec les enfants, le reconduire; presque toujours c'est lui, le soldat, qui tient le plus petit à son cou, tout contre sa joue, jusqu'à la minute de l'inexorable départ. Et après l'adieu, qui pourra être le dernier, la femme s'en retourne au logis, fière, avec des yeux de suprême angoisse, mais qui ne veulent pas pleurer.

Pour ce qui est de moi-même, à ces heures grises comme nous en traversons tous, dans le découragement de sentir s'éterniser la guerre, dans la détresse d'avoir ses fils au front, à ces heures, plus ou moins courtes mais inévitables, où il semble que l'on s'affaisse, il m'est arrivé de me réfugier auprès de femmes qui venaient de perdre ce qu'elles avaient de plus cher au monde, un fils unique, et qui traînaient des deuils éternels sous leurs longs voiles noirs. Et c'est encore auprès de celles-là que j'ai acquis le plus de résignation, trouvé le plus de réconfort...

UN « SECTEUR TRANQUILLE »

———

Septembre 1916.

Voici la troisième fois qu'une fin d'été éclaire mélancoliquement les désolations de notre France. A la longue, sur notre front hérissé de bouches à feu, une sorte d'accoutumance s'est presque établie çà et là, du moins dans les régions où ne s'acharne pas pour le moment la rage des Barbares, et ce sont ces régions que l'on est convenu d'appeler «secteurs tranquilles». (Cette tranquillité, est-il besoin de le dire, n'est que très relative, et, avant l'inimaginable guerre qui a peu à peu modifié tous nos jugements, elle se serait plutôt appelée l'abomination de la désolation.)

J'avais affaire aujourd'hui dans l'un de ces secteurs-là, et un temps merveilleux rayonnait sur les campagnes abandonnées, où s'étalait un grand luxe de fleurs, scabieuses d'automne, alternant avec les plus rouges coquelicots. On entendait, il va de soi, l'éternelle canonnade, mais les coups s'espaçaient sans hâte, et, avec l'habitude que l'on en a prise, ils semblaient troublera peine le silence des champs. Nous avions dépassé la dernière zone habitée et ne rencontrions plus sur les routes que, de temps à autres, des petits convois militaires. Cependant rien de sinistre n'avait commencé de s'indiquer, sous ce beau soleil de fête. Les arbres, magnifiquement feuillus, cachaient dans la verdure leurs branches fracassées; il y avait encore, en avant de nous, des villages qui, de loin, avaient l'aspect naturel, et cette canonnade, dont toutefois nous nous rapprochions beaucoup, gardait pour ainsi dire un air bon enfant, à cause de sa lenteur.

Ah! premier avertissement sinistre! Au bout d'une perche, un grand écriteau sommairement peint sur bois blanc nous arrête: «Partie de route non défilée, interdite à la circulation.» Non défilée, cela signifie en termes de guerre que l'on y est en vue des lunettes allemandes et en danger de mort. Il faut donc obliquer, par des sentiers qui se dissimulent plus ou moins dans des replis de terrain.

Parmi ces coups de canon, l'oreille naturellement distingue tout de suite les arrivées des départs. Les départs, ce sont les coups tirés par nos batteries à nous, dont les projectiles s'en vont frapper très loin chez les Boches, et les arrivées, ce sont les éclatements de leurs obus à eux, lancés dans nos lignes. Aujourd'hui, nous comptons à peine une arrivée par minute. C'est vraiment très courtois de leur part.

Un village, qu'il va falloir traverser, se démasque de derrière des arbres; de loin, son clocher encore debout faisait illusion, mais il est tout grignoté par le haut, et l'église est criblée; quant aux maisons, il n'en reste que des pans de murs, la mort s'y est depuis longtemps établie en souveraine. Dans une ruelle, où nous avons ralenti à cause des décombres, gît les pieds en l'air un berceau d'enfant, et tout auprès, au milieu d'une belle touffe de coquelicots, le petit cadavre déchiqueté d'une poupée...

Nous avons à longer ensuite des collines, couvertes d'une même forêt épaisse, qui nous séparent de l'ennemi et nous mettent pour un temps en sécurité. On y a creusé quantité de cavernes, dont l'ouverture est tournée vers nous, et où nos soldats vivent comme des préhistoriques.

Dans l'une, qui est un poste de commandement, je dois m'arrêter pour me renseigner auprès du colonel qui l'habite.

D'abord il me montre, sur une carte piquée contre sa muraille de terre, les places précises de l'attaque vainement tentée l'avant-veille par les Boches, et au sujet de quoi j'ai été envoyé ici; mais il me faudra aller à un kilomètre plus loin, pour me rendre compte sur le lieu même. «Je vais aussi vous présenter, ajoute-t-il, les gentils objets assez nouveaux qu'ils nous envoient depuis quelques jours.» Et il dit à une ordonnance: «Allez donc, mon ami, me chercher par là un tuyau «de poêle» et une «tête-à-Guillaume». Le soldat est vite de retour, rapportant quelque chose comme un bout de tuyau en cuivre d'environ soixante centimètres de long, et une espèce de boule un peu oblongue qui ressemble en effet à une grosse tête humaine. Tous ces «gentils objets», bien entendu, ne nous sont lancés que remplis de cheddite et autres infernales saletés allemandes, et, quand elles arrivent, ces boules, surmontées de leur fusée en pointe de casque boche, elles doivent justifier très bien le surnom que nos hommes leur ont donné, sauf qu'il y manque l'ineffable sourire du kaiser.

Autre caverne, où sont logés des officiers; sur leur table, à côté de leurs cartes, il y a quelques journaux—oh! pas beaucoup—qui, dans leur vie de Robinsons, les tiennent un peu au courant des choses de ce monde. Et l'un d'eux, en riant, me présente un article d'un grand journal parisien, où j'apprends que je suis en ce moment même aux Pyrénées, et que j'y occupe mes loisirs—en mille, devinez à quoi!—à peindre des éventails pour les belles dames de ma connaissance!... Certes, ce n'est là qu'une des moindres, parmi les sornettes auxquelles je me vois journellement condamné, mais c'est égal, ce peinturlurage d'éventails emprunte au décor et aux bruits ambiants un comique irrésistible.

Tandis que les Boches continuent leur petit bombardement anodin, nous poursuivons notre route. J'ai pour guide un officier habitué à ce secteur, où je viens aujourd'hui pour la première fois. Nous pourrons, à ce qu'il dit, aller jusqu'aux abords de ce village, qu'on aperçoit là-bas, très riant sous le soleil, dans un bouquet de beaux arbres, mais qui a l'inconvénient d'être à l'ouvert d'une coupure des collines et de servir de cible habituelle à l'ennemi; avant d'y arriver, il faudra donc remiser notre auto derrière un rocher, et ensuite nous monterons à pied dans la forêt. (A mi-côte, je dois interviewer là-haut, au fond de son trou, le chef de bataillon qui a subi, et repoussé avec fracas, cette attaque d'avant-hier.)

Ce n'était qu'un fantôme de village, on le devine bien, éventré de toutes parts et qui, sous le chaud soleil de septembre, dormait son sommeil de mort. Mais à peine étions-nous à deux cent mètres, que les obus commencent d'y tomber, lui ramenant du tapage au milieu de son silence. Nous avaient-ils aperçus, les Boches, par quelque éclaircie dans les branches, ou bien nous avaient-ils entendus, ou simplement flairés? En tout cas, ils se figurent que nous allons dans ces ruines, et bêtement ils s'obstinent à les mitrailler.

Notre auto et nos chauffeurs, une fois remisés en lieu à peu près sûr, voici devant nous la route qui monte en pente rapide dans la forêt. «—Si vous voulez bien, me dit l'officier qui me conduit, nous monterons un peu vite, car le passage est plutôt «malsain», à cette heure de la journée surtout.»—Oui, montons un peu vite, pas trop cependant, pour ne pas donner l'impression de passants émus. D'ailleurs, à part ces arrivées que l'on entend de-ci de-là, qui donc s'en douterait, que la route est malsaine, à voir son air de gaieté engageante; sous ses arbres magnifiques, chênes ou hêtres, on dirait une rue, dans quelque station de villégiature; il y a même des passants, en costume bleu pâle, pas très nombreux, mais enfin quelques-uns, et qui ne semblent pas effarés.—Villégiature pour bonnes gens un peu simplets par exemple, je le reconnais: les maisonnettes, qui s'alignent de droite et de gauche, sont comiques de petitesse, amusantes de naïveté, avec leurs jardinets alentour, leurs étroites bandes de gazon, leurs minuscules rocailles. Toutefois, rien qu'en regardant avec plus d'attention, vite on devinerait que les cures d'air, ici, ne doivent pas être de tout repos, car ces villas lilliputiennes, qui sont comme tapies sur le sol, ont pour toiture des madriers énormes recouverts de matelas de gravier; il y fait noir et elles s'enfoncent dans la montagne comme des terriers pour gros lapins; en outre, l'une d'elles, qui est marquée d'une grande croix rouge, montre cette enseigne suggestive: poste de secours. Et, de distance en distance, des écriteaux cloués aux arbres portent l'indication: abri de bombardement, une flèche marquant la direction du trou par lequel on y entre... Quand même, avec ses petites pelouses, ses petits massifs, ses petites corbeilles de fleurs soigneusement serties de rangées de cailloux, ce village, improvisé par nos soldats, m'aura donné le plus curieux aspect que j'aie encore rencontré jamais d'un «secteur tranquille».

Pendant notre montée, la musique de grosse caisse que les Boches nous font s'accélère en allegro.—«D'habitude, me dit l'officier qui m'accompagne, ils nous fichent tout de même la paix plus que ça; c'est leur attaque ratée de l'autre nuit qui sans doute leur reste sur le cœur. Et puis, l'entrée en scène de la Roumanie, que nous nous sommes fait un plaisir de leur annoncer hier par des affiches, leur a aussi beaucoup agité les nerfs.» Mais le singulier village, qui a déjà connu cela de temps à autre, paraît à peine s'en émouvoir. Et, en passant, j'entends un caporal, bien paisible sur le pas de sa porte, se plaindre à un camarade d'une seule chose, c'est qu'hier une sale tête-à-Guillaume a saccagé ses plantations de laitues.

Vraiment, le calme de tous ces soldats, qui sont ici depuis tant de mois à nous faire rempart, leurs soins minutieux pour leurs jardinets, pour leurs humbles et rudes logis, ne me paraissent pas seulement d'une puérilité touchante; non, ils représentent au contraire une forme spéciale, très raisonnée et hautement admirable du courage français, de la belle humeur, de la confiance et de l'abnégation françaises. Évidemment, dans cette forêt, ce n'est pas la grande horreur sans nom, le grand enfer sublime de la Somme; mais quand même, ces hommes savent bien qu'il leur faut chaque jour emporter sur des brancards quelques-uns d'entre eux dans leur petit cimetière fleuri; ce qu'ils entendent tomber de différents côtés, en fracassant les branches, ils savent bien que c'est du 105 allemand, ou de ces torpilles qui font les blessures plus déchirées et plus malignes. Ils savent que, pour diriger cette bourdonnante symphonie, éparse un peu partout dans leurs alentours, c'est la Mort qui tient le bâton de chef d'orchestre...

En voici deux auxquels j'adresse la parole; appuyés confortablement à un arbre, ils s'étaient redressés en retirant leur cigarette, pour me faire le salut militaire: «Mes amis, puisque vous n'êtes pas obligés, vous autres, à cette heure-ci, d'être dehors sur la route, pourquoi ne rentrez-vous pas, jusqu'à ce que leur petite crise de colère soit passée?»—«Oh! mon colonel, il en faut tant et tant, d'obus, pour arriver à toucher un homme!... Et puis ces trous, vous savez... Si, des fois, ils nous envoyaient quelqu'une de ces grosses marmites qui chavirent tout, et qu'on soye enterré vif là-dedans... Non, nous deux, pour notre compte, à notre idée enfin, nous aimons encore mieux attraper ça en plein air!»

UN PETIT MONDE

que n'ont pas atteint nos vertiges

———

Juin 1882.

Hier, j'ai connu les Ouled-Naïl, les vraies, qui suivent le rite immémorial, celles qui ne se montrent point dans les villes d'Infidèles, mais qui guettent, à l'orée du désert, et qui happent au passage les hommes venus du fond des horizons de sable.

Pour les rencontrer, celles-là, j'avais cheminé par étapes, depuis le port où stationnait mon navire jusqu'à l'oasis où je venais d'arriver ce matin au clair soleil de dix heures. En route, ce chaud printemps, ce mois de juin d'Algérie déjà m'avait grisé. Oh! dans les villages, quelle profusion de roses! Des roses de chez nous, mais qui semblaient vivre ici avec une exubérance folle; celles qui étaient rouges, devant les vieux murs blanchis de chaux laiteuse,—mais rouges de pétales, rouges de feuilles, rouges de tiges,—fleurissaient en gerbe, et on eût dit des fusées de sang. Et puis il y avait les orangers, couverts de bouquets qui emplissaient l'air comme d'une suavité blanche. Et même les solitudes sentaient bon, parce que l'on écrasait au passage mille petites plantes d'Afrique plus parfumées que des sachets précieux.

Ces Ouled-Naïl! Je m'étais représenté des filles de joie, bruyantes, aux lignes serpentines, agitant des colliers de sequins. Et, quand on me dit: «les voici», je frissonnai d'une sorte de crainte. Elles étaient huit ou dix, presque en rang, parées comme des idoles de temple, et chacune se tenait immobile, aux aguets, sur le pas de sa porte. A l'écart, dans cette oasis déjà saharienne, elles habitaient un petit quartier morne, un petit quartier avancé en vedette sur le désert, face à l'infini des sables. Le soleil du matin les éclairait d'une lumière incisive; il rendait éblouissantes leurs étoffes bigarrées et la surcharge de leurs grossiers bijoux, mais aussi il accentuait les flétrissures précoces sur leurs visages de prêtresses d'amour. Leurs fronts, leurs joues avaient les luisants du bronze ferme et poli, mais des petites ombres trop nettes creusaient davantage leurs yeux. Debout, elles restaient sans bouger avec un air d'ironie, les paupières baissées, mais sans cligner des cils sous la morsure de ce soleil. Elles s'étaient fait des têtes énormes, élargies par une profusion d'ornements de métal, et haussées par des espèces de tiares sur lesquelles posaient des voiles aux plis quasi religieux.

Quelques-unes ne paraissaient même plus jeunes; toutes avaient été marquées par les lassitudes de toujours attendre les caravanes, de toujours guetter des hommes, en surveillant l'horizon désolé, et toutes s'étaient meurtries, depuis longtemps, sous les étreintes de tant et tant de nomades, qui entraient chez elles excédés par les continences des marches à travers le Sahara; mais toutes, même les plus fanées, conservaient encore je ne sais quoi de bassement désirable, qui rendait dangereux de les trop regarder. Leur repaire ne formait pour ainsi dire qu'une seule et même demeure, dont la façade, sans toiture apparente, se prolongeait pareille, comme un même vieux mur,—un mur fruste, épais et bas, fait de boue séchée. Les trous qui servaient de porte s'ouvraient à la file, très près les uns des autres, et ce matin, de chaque tanière, l'habitante était sortie; sur chaque seuil, une Ouled-Naïl était postée.

La couleur neutre du sol ou de la muraille terreuse rendait plus éclatant le luxe barbare des parures. Et ce qui déconcertait surtout, dans l'apparition de ces femmes, c'était la dignité, la silencieuse arrogance du maintien; on sentait que, suivant la règle de leur caste, elles exerçaient la prostitution comme un sacerdoce; dans ces têtes, si pompeusement coiffées, il devait y avoir autre chose que de la passivité professionnelle, peut-être, à l'occasion, de la fièvre amoureuse, du dévouement aveugle, même du fanatisme et même du crime.

Regardés de près, les ornements de métal, qui brillaient sur elles en diadèmes ou en colliers, se révélaient des louis d'or de tous les pays d'Europe ou d'Afrique. Et les moins jeunes, qui s'étaient le plus de fois vendues, étalaient, sur leur gorge encore belle, presque une petite fortune. (On sait que, suivant l'usage immémorial de la tribu, celles-là, les déjà riches, allaient bientôt s'en retourner au fond du désert, redevenir des filles de la tente, et créer une famille avec quelque beau nomade de leur choix, dont elles seraient l'épouse voilée, fidèle, docile et humblement soumise.)

*
* *

Elle pouvait avoir vingt ou vingt-deux ans, la Naïl à qui je demandai de m'abriter dans son gîte de terre durant les heures brûlantes du jour. Ensemble nous franchîmes le seuil, entre les parois déformées par la vétusté et aussi épaisses que des remparts.

Là-dedans, il faisait un peu sombre et presque agréablement frais, après les chauds éblouissements du dehors. Une odeur de saine bête fauve y était tempérée par des baumes qu'on avait brûlés et par un bouquet de fleurs d'oranger qui trempait dans un vase de cuivre. Des couches de chaux, accumulées depuis les vieux temps de l'oasis, donnaient aux murailles cet aspect mou que prennent les parois des grottes; à terre, des nattes, des tapis tissés au désert, des matelas sur lesquels des centaines de nomades avaient dû, à tour de rôle, se pâmer et puis dormir.

Et une seule petite fenêtre percée en meurtrière, sans vitrage, protégée par une mousseline pour empêcher d'entrer les mouches et le sable: on voyait par là un coin de l'horizon des solitudes, un peu de l'étendue morne qui ne finit pas, et rien d'autre.

Que de pièces d'or elle avait déjà pu suspendre à son cou, bien qu'elle fût si jeune! Évidemment c'était une des plus demandées... Avec une soumission méprisante, elle arrangeait les oreillers et les tapis, pour me faire dormir chez elle mon sommeil méridien. Elle ne me regardait même pas. Danseuse, issue d'une race de danseuses, elle avait on ne sait quoi de superbement souple et dédaigneux dans ses mouvements toujours nobles, et, chaque fois que s'entr'ouvrait sa chemise en gaze rayée, un peu de sa jeune gorge couleur de basane, qu'elle dissimulait avec soin tout à l'heure sous ses voiles hiératiques, apparaissait maintenant sans qu'elle s'en souciât, comme si c'était une chose vendue d'avance, déjà à moi et qui n'importait plus.

Pourtant j'avais envie de m'en aller, pris de l'humiliation et surtout de la tristesse infinie d'être là, prisonnier de la chair, dans ce bouge lointain et hostile. Le silence de midi s'affirmait au dehors et on n'entendait que le chant des sauterelles de juin, grisées par la lumière. La Naïl allait et venait, dans son gîte de pénombre; ses allures semblaient moitié d'une panthère, moitié d'une reine, mais vraiment elle avait trop l'air de savoir combien son corps était beau et valait d'argent. Oh! l'éternelle dérision que ce besoin d'embrasser et d'étreindre qui nous talonne tous, qui parfois nous semblerait presque un appel divin, un élan sublime pour fondre deux âmes en une seule, mais qui n'est plutôt que le piège grossier de la matière toujours obstinée à se reproduire. Oh! si on pouvait au moins secouer cela, en être affranchi et purifié!...

J'avais eu envie de m'en aller, mais je retombai sur les coussins préparés par l'Ouled-Naïl... Qu'aurais-je gagné, après tout, à regimber contre cette loi des étreintes, imposée à tout ce qui respire? En quoi la révolte d'un atome éphémère comme je suis pourrait-elle atteindre la Cause inconnue qui nous a jetés pêle-mêle pour quelques heures dans le tourbillon des êtres? Non, autant vaut céder, s'abaisser sans comprendre et accepter lâchement l'aumône qui nous est faite de ces pauvres crises brèves...

*
* *

Un rayon rougeâtre, annonçant que le soleil allait s'éteindre, entrait par la triste petite fenêtre, quand je m'apprêtai à sortir de la maisonnette de terre. L'heure approchait aussi où je devais quitter l'oasis pour commencer à redescendre des Hauts Plateaux et à retourner par étapes vers la côte. Du reste l'Ouled-Naïl,—qui peu à peu était devenue douce comme presque une petite sœur à peine féline,—semblait tout à coup impatiente de se débarrasser de moi; d'un coffre épais qu'elle venait d'ouvrir, elle tirait des bijoux plus beaux, et des bâtons de rouge pour farder ses joues: c'est qu'il était temps de se parer pour la grande prostitution du soir. Et puis beaucoup de bruit s'entendait maintenant au dehors; cette sorte de vestibule du désert, qui commençait là tout de suite devant le seuil, s'emplissait de monde; une caravane s'arrêtait, qui devait être riche, une caravane partie du fond de l'impénétrable Maroc, depuis des jours, et les nomades mêlaient leurs cris aux plaintes des chameaux que l'on faisait coucher. La Naïl voulait sortir sur sa porte, avoir sa part de cet or et de ces désirs qui arrivaient. Je la regardais faire et, sous l'influence du soir languide et rose, je sentais du regret sourdre au fond de moi-même, du regret d'elle, du regret de sa beauté de fille errante, qui allait bientôt se faner à tous les vents du désert, et puis mourir à l'ombre de quelque tente dressée qui sait où, qui sait en quel coin des solitudes,—après que l'ardeur de son sang et le mystère noir de ses yeux auraient été transmis par elle à des continuatrices, qui plus tard se vendraient aussi...

Quand elle reparut au dehors, pour se montrer aux hommes de la caravane, les autres Ouled-Naïlia[7], qui étaient déjà alignées sur les seuils des petites portes sauvages, lui lancèrent une moquerie du coin des yeux. Oh! quels frais de parure elles venaient de faire! Ce soir, toutes étaient belles,—même les plus chevronnées, même celles qui avaient déjà une fortune en louis d'or étalée sur la gorge, et se marieraient bientôt. Toutes s'étaient repeint les yeux et s'étaient fardées d'une façon pompeuse. Leurs têtes paraissaient encore plus larges et plus énormes, sous le poids des diadèmes à plusieurs rangs, des pendants d'oreilles, et sous l'amas des noires chevelures tressées en manière de tiare. Plus tard, quand la nuit serait tombée, elles se répandraient dans les cafés maures, et commenceraient à chanter, danser, affoler les hommes par mille poses de leurs corps souples aux contorsions de couleuvre. Mais pour le moment elles se tenaient rigides et dignes, comme des prêtresses à peine vivantes. Des étoffes magnifiques, tombant droit comme des camails, s'agrafaient très haut sous leur menton; elles ne bougeaient pas, se contentant de darder, sur les uns ou les autres, leurs yeux lourds d'appel et d'attente. Oui, on sentait bien, à les voir cette fois, qu'en effet il n'y avait pas que des prostituées chez les filles de leur tribu, mais plutôt des incompréhensibles, formées ainsi par de longues hérédités distinctes, et capables même parfois d'être nobles...[8].

*
* *

Mais voici qu'un disque large et rouge plongeait là-bas derrière la ligne des sables. C'était l'instant où le désert pâlit si étrangement et si vite, blêmit comme un grand linceul avant qu'aucune pâleur ait commencé de paraître au ciel toujours teinté de cuivre et d'or. C'était l'heure du Moghreb, et, du haut d'un petit dôme en boue séchée, un chant qui faisait frissonner s'éleva dans l'air, dominant toutes choses, une voix qui tenait à la fois du son des orgues célestes et du glapissement des chacals.

Le muezzin répétait aux quatre vents le nom d'Allah, et les nomades choisissaient des places pour se prosterner, le front dans la poussière.

Alors, en silence, toutes les Ouled-Naïlia, prises de respect, elles aussi, s'enfuirent, les yeux baissés, disparurent un instant au fond des tanières,—pour laisser les hommes prier.

L'ADIEU DE PARIS

AU GÉNÉRAL GALLIENI

———

Paris, 2 juin 1916.

Hier, dans l'apparat et la magnificence, s'en est allé ce général aux allures simples, qui était si insouciant de la pompe et des grandeurs. Il avait succombé, bien moins à un mal en somme très curable, qu'à une continuelle et terrible tension d'esprit survenant au déclin de sa vie, alors qu'il lui aurait fallu du repos, après s'être si noblement dépensé au service de la France, dans les climats les plus meurtriers du monde.

Chargé de sauver Paris, il avait accompli en silence son œuvre écrasante, s'enfermant beaucoup à travailler seul dans une salle austère qui—au lendemain des batailles de la Marne, où il avait pris la grande part que l'on sait—était devenue sa tour d'ivoire. Ayant eu l'honneur de servir une année sous ses ordres, si souvent je l'ai vu là, dans ce bureau qui n'avait guère pour meubles que des tables de bois blanc, couvertes de papiers et de cartes d'état-major! Penché sur ces cartes déployées, il traçait les dessins bleus ou rouges, qui étaient pour ainsi dire les premières fixations de sa très savante stratégie;—et tout cela ensuite, sous sa pression énergique, se matérialisait fiévreusement en ces lignes de défense, batteries, tranchées, entrelacs de fils barbelés, qui, au su de l'ennemi, transformèrent le département de la Seine en une imprenable citadelle. N'attendant rien en retour, ne désirant rien d'autre que de faire son devoir jusqu'à la mort, il ouvrait difficilement sa porte, se défendait contre toute publicité, restait dédaigneux de toutes distinctions nouvelles,—et certes, il n'eût jamais songé à cette manifestation d'hier, que la population de Paris, par sa présence et son recueillement, est venue entourer d'une grandeur d'apothéose... Mais le sens populaire, qui s'égare si souvent dans ses haines, ne se trompe presque jamais quand il s'agit de remercier, de bénir; et ces foules, sur son passage, s'étaient convoquées d'elles-mêmes.

Il s'en est allé militairement, couché sur une voiture d'artillerie qui lui faisait le plus beau des chars funèbres, et enveloppé du pavillon français qui est le plus incomparable des draps mortuaires. Le long de l'immense parcours que suivit son cercueil de soldat, ces Parisiens, de qui il avait détourné les Barbares, se pressaient en masses plus compactes que pour aucune entrée de souverain, et le saluaient dans un religieux silence.

Ensuite, sur la place de l'Hôtel-de-Ville où le char s'arrêta une heure environ, ses funérailles atteignirent la plus émouvante splendeur.

Longuement, très longuement, des soldats défilèrent devant lui, pour l'adieu et le suprême salut de leur drapeau; non pas des troupes quelconques, mais de ces troupes sublimes que l'on avait fait revenir en hâte du front le plus proche, de celles qui s'étaient battues depuis bientôt deux années sans défaillir; dans leurs capotes de bataille, bleu horizon, un peu défraîchies malgré de soigneux coups de brosse, mais d'autant plus glorieuses et touchantes, elles marchaient fières, superbes, ces troupes déjà si souvent décimées, gardant des alignements impeccables et donnant bien l'impression de la tranquille force française.

Quand elles eurent toutes passé, on vit paraître, inattendues et saisissantes, des sections au visage tout noir sous la coiffure bleue: Sénégalais ou Sahariens, qui vinrent se ranger près du cercueil pour le tableau final, afin d'envelopper d'exotisme le héros dont c'était la dernière fête, et de rappeler aux mémoires cette Afrique lointaine, qu'il avait tant contribué à rendre française.

Pendant toute la cérémonie grave, des musiques de cuivres, s'alternant, n'avaient cessé de jouer ces hymnes de gloire qui s'appellent la Marseillaise, Sambre-et-Meuse, le Chant du Départ, dont on a trop abusé peut-être, mais qui, ce jour-là et sur cette place, semblaient renouvelés; on ne se lassait pas de les entendre, et, chaque fois que revenait la phrase: «Mourir pour la Patrie», répétée comme avec une insistance d'incantation, on la comprenait plus profondément; elle s'appliquait d'ailleurs si bien à celui qui dormait là, sur ce char de guerre, que des larmes embrumaient les yeux.

Nos jardins, nos places sont encombrés de statues, pour la plupart trop hâtives, accordées à des gloires insuffisantes ou éphémères qui ne résisteront pas à l'effacement des années. Mais envers lui, qui fut un grand sauveur, Paris a contracté une dette; il faudrait, en un point choisi de la ville, lui élever un monument qui en éclipserait beaucoup d'autres...

UNE DEMI-DOUZAINE

DE