Le père de la demoiselle,
Un monsieur fort bien,
En culotte de peau,
Qui voulait tout savoir!
Sa licence, en ces parties de campagne, passait celle de tous autres; elle s'égayait jusqu'aux extrêmes crudités du cynisme; puis, quand sa farce de l'après-dîner avait tout à fait sombré dans l'ivresse, et qu'on le jetait dans une voiture, Ourliac, à qui le vin «reprochait», comme lui disait son ami Henri Monnier, était pris de terreurs et de remords. Des réminiscences religieuses l'assaillaient. Les souvenirs de son enfance passée chez les jésuites lui revenaient dans la conscience; et comme un évadé du purgatoire menacé d'une extradition, le glorieux paillard de tout à l'heure, étourdi, se persuadant que l'omnibus allait sur lui-même comme un toton, Ourliac disait à demi-voix, d'un ton effrayé: «Voilà sept fois que ce cocher fait tourner la voiture; et cependant je ne l'ai pas mérité!»
A ces petites fêtes sous les treille de la banlieue, quand il s'agissait de payer l'écot, Ourliac n'avait jamais que quarante sous dans sa poche. C'était le «nec plus ultra» de son appoint. On parfaisait le compte et tout était dit pour les amis d'Ourliac, mais non pour Ourliac. Il prenait de ces petites générosités subies, dont il ne devait rancune qu'à son avarice, une amertume et une âcreté de ressentiment qui devait plus tard éclater dans Collinet. Écoutez avec quelle vivacité et quel fiel amassé il met certains souvenirs dans son héros: «Il se sentait à certains égards au-dessous de ces jeunes gens bien vêtus qui lui faisaient politesse. Il se crut, du moins, obligé de les divertir. Il les défrayait du reste par des bouffonneries qu'il savait bien lui-même affectées de mauvais goût... Il plaisantait parce qu'il était pauvre, et que ces jeunes gens étaient riches; parce qu'il n'avait pas soupé, et qu'ils soupaient; parce qu'il était triste, affamé, parasite, indiscret; il plaisantait pour qu'on lui pardonnât, pour qu'on ne lui fît pas affront; lui qui avait du talent et de l'esprit, il plaisantait pour un déjeuner.»
Mais si vous voulez entrer en intime connaissance avec le fond de l'homme, lisez Suzanne. C'est le «moi» d'Ourliac se confessant lui-même, que ce livre. Tout le mauvais qu'il portait en lui, il se l'avoue, se souciant peu que ses amis le reconnaissent au visage, et faisant l'autopsie de ses misères morales avec un détail patient et une brutale franchise. La peinture de ces défaillances, de ce travail de l'envie, de ces exagérations poétiques, de cette sécheresse de cœur, de ce lyrisme aposté, de ces élans calculés, de ce despotisme d'égoïsme, de cette inquiétude de cerveau, de cette paresse de résolution et d'œuvre, de ces expansions épistolaires qui prenaient Ourliac à ses réveils d'orgie, de cette vanité sans entrailles, de cette intuition un peu obtuse du sentiment de l'honneur en l'attente du frein religieux, toutes ces maladies de l'esprit analysées à la loupe, et impartialement rapportées, donnent à Suzanne l'intérêt d'une dissection sur le vif. Quand M. d'Hautberchamp viendra lui demander raison, Lareynie ne rougira pas d'avouer qu'il a peur. Il ne tournera pas sa lâcheté en paradoxe nouveau: il jouera une merveilleuse scène de Tartuffe couard. Quand Lareynie a fait que mademoiselle des Ilets l'aime, il faut voir jusqu'au bout l'agonie de cette malheureuse, tuée à coups d'épingle, et les jalousies sans amour de Lareynie et les froides insultes. Il y a dans ce caractère un venin d'envie, un ragoût d'hypocrisie et de cruauté. Puis mademoiselle des Ilets martyrisée longuement, sciemment, impitoyablement, une fois morte de par lui, lorsqu'une révolution soudaine s'est faite en ce Lareynie, lorsqu'il s'est jeté à la religion, quand toute cette mauvaise instinctivité, toute cette méchante vie, ce méchant cœur, et ce cabotinage, il les a eu cachés sous une soutane, même chrétien, Lareynie ne s'humilie pas. Le vieil homme reparaît avec le vieux levain; et s'en prenant à l'état de la société et au temps, aux approches d'un an Mil social, d'avoir été le bourreau d'une femme, il jette au siècle son restant d'hypocondrie: «Je devais rester et mourir dans la condition où j'étais né. Mais dans quel malheureux temps vivons-nous? Quelle tempête a soulevé la lie de la société? Quelle politique insensée a rompu toute barrière et déchaîné toute passion? Quel anathème pèse sur cette jeunesse sans frein, sans principes, sans tradition, déshéritée, desséchée dans sa fleur comme une moisson maudite?»
Suzanne est l'œuvre capitale d'Ourliac. C'est une des plus consciencieuses, des plus fidèles, des plus habiles, des plus remarquables analyses de caractère qui nous aient été données depuis 1830.
Malheureusement, il faut revenir à cela: chez Ourliac, les ressouvenirs de style, d'intrigue et d'inventions épisodiques percent le fond presque partout. Collinet,--Collinet duquel la Revue parisienne prophétisait: «c'est une puissante et belle comédie dont on tirera peut-être quelque misérable vaudeville»,--Collinet contient, déshabillée en prose, toute une scène du Roi s'amuse. Psyllé est du Perrault battu avec du Swift. Les Noces d'Eustache Plumet se ressentent du compagnonnage de Monnier. La Légende apocryphe emprunte au grand humoriste du XVIe siècle sa phrase énumératoire et chargée de mots. Dans Suzanne, on l'a dit, mademoiselle des Ilets est un calque de mademoiselle Delachaux de Ceci c'est pas un conte, de Diderot. Peters est parent de Krespel; cette scène fraîche du violon aux Champs-Élysées dans Geneviève, on la retrouve encore dans Suzanne. Dans la Confession de Nazarille, vous vous choquerez à des réminiscences flagrantes d'Eugène Sue, à des profils visiblement dessinés sur les deux profils de Ruy Blas et de don Salluste. Au reste, sur cette dernière œuvre, Ourliac n'avait pas grande illusion: «Je l'ai écrite en courant,--écrivait-il,--sans copie; je n'en ai point corrigé les épreuves, et j'en suis sur les épines. Ces morceaux si courts ne font jamais grand bien, quel que soit leur mérite; mais ils suffisent souvent à donner une idée parfaite de la pauvreté de l'auteur. C'est compromettant, comme on dit. Je crains que celui-là ne soit de ce dernier genre.»
En dehors de sa verve de partisan catholique, Ourliac a la recherche du cœur humain poussée jusqu'à l'infinitésimal psychologique, l'observation épigrammatique, le tour vif et relevé de saillies. S'il avait eu moins de mémoire, un procédé de style plus fertile et plus varié, nul doute qu'il n'eût fait sa place grande. Je ne citerai comme exemple de son talent débarrassé des préoccupations polémiques que cette Physiologie de l'écolier, un petit chef-d'œuvre, où laissant venir à lui, comme Jésus, les petits enfants, il a narré finement, joliment, curieusement, les mœurs et les allures de ces petites âmes qui apprennent l'espièglerie mieux que toute autre chose. Là, son analyse est charmante. Elle est comme une récréation dans une cour de pension.
Mais ce qui fit le plus pour la réputation d'Ourliac, ce fut un petit volume in-18, publié rue Cassette. L'exemplaire que j'en ai là porte par hasard, comme revêtement de sa garde, «la Cloche, l'Encensoir et la Rose,» chapitre 53 de quelque livre poétiquement mystique édité chez Waille.
Les Contes du Bocage, où vous avez lu cette belle supercherie filiale de mademoiselle de la Charnaye faisant accroire au vieux marquis aveugle les succès continus des chouans, alors que les bleus, enfin vainqueurs, traquent de buissons en buissons les obscurs Philopémens de la Vendée; les Contes du Bocage, tout ardents de l'esprit royaliste, valurent à Ourliac les chaudes sympathies de la presse religieuse.
Ourliac s'était marié. La Bruyère dit quelque part: «L'on ne voit point faire de vœux ni de pèlerinages pour obtenir d'un saint d'avoir l'esprit plus doux, l'âme plus reconnaissante, d'être plus équitable et moins malfaisant, d'être guéri de la vanité, de l'inquiétude et de la mauvaise raillerie.»--Le mariage ne fut pas heureux. Toutefois, on en était encore aux années de miel, et Ourliac, sur les bords de la Loire, veillait paternellement, l'esprit détendu et reposé, au succès de son petit volume. Il écrivait alors: «15 août 1843... Nous avons tous les soirs ici des nuits d'Opéra, une belle et pleine lune de l'autre côté de la rivière qui s'épanouit à travers nos feuillages comme une bombe lumineuse. De tous les coins de notre terrasse, le paysage fait tableau... Je suis entouré de belles choses à quatre ou cinq lieues de distance; j'ai visité avant-hier le château d'Azay sur l'Indre. J'ai toutes les peines du monde à croire que Chenonceaux soit plus beau: une vraie vignette anglaise, de la renaissance toute pure! et un parc! et des eaux! La vallée d'Azay est celle du Lys dans la vallée. Les habitants sont furieux contre l'auteur qui a trouvé leurs femmes laides... Je pêche à la ligne sans aller bien loin et avec succès. Je n'ai qu'à me baisser pour en prendre. Je pêche les ablettes par soixantaine. Je trouve à ce prix que tout ce qu'on a dit là-dessus sont des calomnies. C'est une belle chose que Paris; mais je n'en persiste pas moins à croire que nous ferions bien, sur le retour, de nous en venir par ici planter nos choux avec quatre ou cinq amis sensés. La nourriture saine, le bon vin, le repos, les jardins, le loisir, ont bien leur mérite. J'ajouterai qu'il y a ici de certains vins qui valent le champagne.» Cet apaisement de l'idée, ce calme, cet accommodement de l'esprit aux jouissances terrestres, ce souffle d'Horace, cette pente à une honnête «humerie» ne tinrent guère contre les avances et les engagements du parti catholique; et à quelque temps de là, Ourliac remerciait un rédacteur du National d'un compte rendu favorable, en essayant de le convertir, quatre pages de lettre durant.
Dès lors Ourliac appartenait à l'Univers, où il apporta les qualités de son esprit. Mais de ce corps malingre, épuisé, travaillé de longue main par les agitations et les anxiétés morales, une maladie de poitrine eut bon marché; et Ourliac, encore bien jeune, mourut à la maison de Saint-Jean-de-Dieu, rue Plumet.
BÉNÉDICT
Il habitait un divan vert quand je l'ai connu. Il avait pour draps un rideau en percaline lorsque les draps étaient à la blanchisseuse, et pour couverture un manteau d'Ojibewas en peau, tatoué en rouge de mille figures qui avaient peut-être l'intention de représenter une chasse aux bisons.
Le grand-père de Bénédict avait été un peintre de genre connu, et un vignettiste couru au temps où les journaux de mode recommandaient aux élégantes les casques à la romaine en satin jaune, les robes à l'anglaise, et les sabots chinois garnis de falbalas roses.
Son père était un mathématicien distingué.
A dix-sept ans, Bénédict, qui se destinait à Saint-Cyr, entra à l'école préparatoire de M. Loriol.--Il y passa un an, et y apprit le cornet à piston.
Bénédict revint chez son père, et se mit à travailler pour passer son baccalauréat.
Le père de Bénédict était attaqué de la poitrine. Il partit pour la Touraine. Dix jours après son départ, il reçut une lettre de son fils, qui lui demandait 300 fr. pour acheter un canot. Le bonhomme, qui n'avait plus grande force pour refuser, envoya l'argent.
Le canot de Bénédict lui amena des amis, et entre autres un jeune homme nommé Armand, entrepreneur des peintures au Jardin des plantes où son père était gardien en chef. Armand avait obtenu de dresser un petit théâtre dans une des serres; et les amis d'Armand répétaient là, avec leurs maîtresses, quelques petits vaudevilles qu'ils avaient l'ambition de jouer à Chantereine. Deux ou trois femmes dépareillées s'étaient jointes à la troupe bénévole. Gaillardement on détonnait le couplet. Les Finettes et les Nérines avaient cette volubilité de langue nécessaire pour traduire les Regnards du Palais-Royal. Presque tous les soirs, les répétitions avaient lieu au Jardin des plantes. Les acteurs étaient bien près de se prendre au sérieux, et les actrices jouaient pour sourire. Le public prié était indulgent comme un public qui ne paye pas; et M. de Saint-Albine eût reconnu que ce n'était pas demander l'impossible à ces comédiens de la prime jeunesse, que d'exiger «quand ils jouaient ensemble des scènes tendres, qu'ils fussent, pour ce moment, épris l'un de l'autre.» Et si bien ils l'étaient, qu'une belle blonde qui répondait au nom de Jenny, et qui avait pour 4000 fr. de meubles rue de Richelieu, prit Bénédict en affection.
Aux beaux jours, ils firent rouler tout aux environs de Paris leur chariot de Thespis. Ils jouèrent partout,--les beaux fils et les belles filles,--sur des planches posées sur des tonneaux, avec des lustres faits d'une herse où l'on plantait des bougies, quelquefois au profit d'eux-mêmes, souvent au profit des pauvres.--Bénédict passa l'été à apprendre dans la journée ses rôles pour le soir, par tous les sentiers de Chatou et de Saint-Cloud, sa Jenny au bras: il lui donnait le ton de ses couplets, elle lui donnait la réplique de son amour.
Mais voilà qu'il n'y a plus d'argent chez mademoiselle Jenny. Les meubles s'en vont. L'oreiller tout passequillé de rubans bleus, et le lit, et le tapis, et les chauffeuses, tout cela s'envole.--Bénédict n'hésita pas. Il prit sa maîtresse avec lui, dans l'appartement le son père. Les 125 fr. par mois qu'il touchait pour ses dépenses de poche ne lui suffisant plus, il réfléchit qu'il y avait trois pendules dans l'appartement, et que trois pendules cela faisait deux redites. Il mit deux pendules au mont-de-piété. Il réfléchit encore qu'un Voltaire en 95 volumes était une édition gênante, et en quatre voyages, aidé de sa maîtresse, il le déménagea chez madame Mansut.
Un matin, le portier de la maison entra tout effaré dans la chambre de Bénédict, et lui dit: «Monsieur, votre père qui est en bas!»--Bénédict descendit.--«Je sais tout,--lui dit son père.--Je vous donne huit jours pour que cette créature quitte la maison. Je reviendrai dans huit jours.»
Le jour même, Bénédict alla louer une petite chambre faubourg du Temple. Un ami le mena chez un juif du quai de la Tournelle, qui, moyennant des billets payables à sa majorité, lui fournit un mobilier en noyer de 700 fr. Bénédict s'installa là-dedans avec Jenny.
L'argent du père s'arrêta; et la misère frappa, brutale, au logis. La femme qui jadis ne fatiguait ses doigts qu'à porter des bouquets, se mit à piquer des selles de luxe et à colorier des images, se levant au matin pour ne cesser de travailler que l'aiguille ou le pinceau lui tombant des mains de fatigue, à onze heures ou minuit. Bénédict trouva à occuper sa journée au télégraphe qu'essayait alors de monter l'abbé Gonon. Il gagnait cent sous par jour, et le soir il pliait des enveloppes qui lui étaient payées 3 fr. le mille. Pourtant, en cette dure vie, et en cette chambre ouvrière, l'amour mettait des chansons. Un ou deux de leurs anciens camarades venaient encore le soir, et alors on se contait, à un petit feu avare de cotrets, quelques souvenirs des anciennes comédies qu'on répétait sur l'herbe. Souvent une actrice du Vaudeville, morte depuis, madame B..., qui connaissait Jenny, venait voir le jeune couple, traversant comme une fée leurs ennuis journaliers, les égayant à ses grâces d'oiseau, à ses chants de fauvette; et sachant que leur tirelire fuyait, hélas! elle les emmenait dîner avec elle, ne voulant pas de leur écot, et leur disant qu'ils payeraient la prochaine fois.
«Bénédict,--dit un jour Jenny, nous avons assez mangé de misère comme ça. Il serait temps de nous retourner. On m'offre 1800 fr. pour aller à Limoges.
--Qui ça?
--Le directeur donc, M. Carrier de Richaux. Tu peux encore t'arranger avec ton père. C'est un service que je te rends en m'en allant là-bas. Je t'écrirai, d'ailleurs.»
A vingt-quatre heures de là, Bénédict frappait à la porte de la maison de santé du docteur Hoffmann, avenue Fortuné. C'était là qu'était venu habiter son père. La maladie l'avait gagné, et il sentait qu'elle ne devait plus s'en aller qu'avec lui.
«Mon père,--dit Bénédict, quand il fut en face du vieillard, je vais me faire comédien.»
Le vieillard pâlit soudainement, et porta son mouchoir à sa bouche. Il ne répondit pas.
«J'ai un engagement de premier comique pour Limoges, à 1500 fr. par an; mais je n'ai rien pour m'acheter des perruques et des costumes, et j'ai compté sur vous.»
Le vieillard dit à Bénédict: «Revenez demain.»
Le lendemain, le père était au lit. Il prit un billet de cinq cents francs dans un portefeuille sur sa table de nuit, le tendit à Bénédict, avec ce seul mot: «Partez.»
Bénédict descendit l'escalier, se jeta dans un cabriolet, et fondit en larmes.
Le jour où le théâtre de Limoges fit son ouverture, il arriva à Bénédict une chose assez romanesque. Le spectacle commençait par une sorte de prologue pot-pourri, où tous les personnages de la troupe paraissaient successivement, Bénédict fut placé dans l'avant-scène de droite. C'était là qu'il devait jouer son fragment de rôle. L'avant-scène de droite avait été louée pour madame la générale de R... et ses deux filles. Mais le directeur avait obtenu d'elle qu'elle voulût bien permettre qu'un étranger de passage dans la ville prît place dans sa loge. Voici donc Bénédict installé dans la loge de la générale, en habit noir et ganté frais. Il avait encore une tournure de fils de famille, et ses gestes, et les mille riens de la pose et du regard disaient un homme bien né. La conversation s'engagea entre madame de R... et Bénédict, madame de R... lui demandant «s'il croyait à une bonne troupe», et lui, répondant «qu'il n'avait pas grande confiance dans ces cabotins de province; et madame de R.***.--«Vous êtes de passage?--Quelques jours seulement...--Jolie actrice que cette blonde...--Peuh!--Et où habitez-vous? A l'hôtel de la Promenade, madame.--C'est le meilleur.--C'est le seul, m'a-t-on dit.» La conversation allait le même train que le prologue quand, à ces mots de l'actrice en scène: «Et pas de premier comique!» Bénédict, soudain levé et comme entrant dans la voix d'Arnal: «Le premier comique demandé voilà!»--Puis il acheva son bout de rôle, le public riant, madame de R... toute rouge, et ses filles se retournant pour voir.--«Oh! madame.--dit Bénédict en s'inclinant bien bas, quand il eut fini,--que d'excuses!--Cela n'en vaut vraiment pas la peine, monsieur», répondit madame de R..., d'un ton piqué.
Deux mois se passèrent.--Un soir où Bénedict jouait Babiole et Joblot, à sa sortie, à la deuxième scène, il reçut une lettre qui portait ceci: «Monsieur, votre père vient de mourir. Veuillez venir à Paris le plus tôt possible, et passer à mon étude pour y régler les affaires de la succession.»--Bénédict suffoquait. La réplique venait. Le directeur le poussa. Il finit la pièce. Il avait des larmes plein la voix. On crut à un nouveau moyen comique. On applaudit.
A Paris, les tristes démarches et les tristes cérémonies faites, Bénédict apprit qu'il lui revenait 125 000 fr., plus 10 000 fr. de bons du Trésor.--Il acheta à Jenny des cadeaux.
En diligence, mille pensées lugubres l'assaillirent d'abord. Il lui sembla revoir son père, comme il l'avait vu la dernière fois son mouchoir sur la bouche, et la face maigre. Son dernier mot: «Partez», lui revibrait douloureusement dans la conscience, avec son accent précis... Puis, par un de ces jeux ironiques et irrespectueux où se plaît la pensée, son imagination sauta du cercueil de son père à sa maîtresse; et il songea au bonheur qu'elle allait avoir à se parer de tout ce qu'il lui rapportait; et tout songeant, il s'endormit.
--Monsieur,--dit le conducteur,--nous sommes à Limoges.--Bénédict abaissa la glace de la portière, et levant machinalement les yeux, il aperçut à une fenêtre du rez-de-chaussée de l'hôtel de la Promenade, sur une table, un bol de punch qui flambait et trois hommes attablés autour. Il descendit. Une main lui frappa sur l'épaule, c'était Alexis, l'un de ses camarades.--«Nous vous attendions, venez.»--Bénédict trouva près du bol de punch, Carini, le père noble, et de Richaux, le directeur.--«Et Jenny? dit Bénédict.--Nous avons une mauvaise nouvelle à vous apprendre, dit Carini.--Malade?... morte?... et la voix de Bénédict se strangula.--Rassurez-vous, reprit Carini, elle n'est ni morte, ni malade; seulement, en votre absence, elle ne s'est pas conduite... Elle vous a trompé.--Veut-elle se remettre avec moi?--Carini hocha la tête.--Et qui? dit Bénédict.--C'est moi, monsieur,--dit de Richaux en s'avançant. Bénédict prit une bouteille de champagne par le goulot, et leva le bras; Carini le retint.--Monsieur, dit froidement de Richaux, elle vous a aimé, elle ne vous aime plus. Quand nous nous battrions, je ne vois pas ce que cela changerait à votre position et à la mienne.--Que je la voie deux heures seulement,--fit Bénédict,--et...--On va vous mener chez elle»--dit de Richaux.
Jenny était sur son lit, les cheveux épars, dans une pose tragique. Elle s'était faite pâle avec de la poudre de riz.--«Ma mère! ma mère! s'écria-t-elle en voyant Bénédict amené par Carini qui se retira, dites que je suis une misérable!--Monsieur, ne me touchez pas!» et Bénédict se laissa prendre à cette scène de drame qu'il avait vu jouer cent fois à sa maîtresse sur les planches.
Au matin, Jenny reprit la promesse qu'elle avait faite à Bénédict de retourner avec lui à Paris. Jenny ne voulut plus partir. Bénédict la menaça de se tuer. Jenny promit encore pour retirer sa promesse peu après. Quatre ou cinq jours durant ce furent des reproches et des apaisements, des génuflexions et des révoltes, des jalousies et des miséricordes, des larmes et des trêves qui ne valent pas un récit, parce que cette déchirante bataille d'un amour vivant avec un amour mort est toujours la même. Enfin, lassée de ses obsessions, et pour avoir la paix, Jenny jura d'aller le retrouver dans huit jours.
Bénédict partit, le remords au cœur. Pour cette femme, il n'avait pas fermé les yeux de son père.
De retour à Paris, il reçut deux lettres de Jenny, à huit jours de distance. Dans la première elle lui demandait 200 francs pour faire le voyage. La seconde était ainsi conçue: «Cher enfant, je suis indigne de vous. Que diriez-vous de moi si je retournais avec vous maintenant que je suis déshonorée? Ah! vous penseriez peut-être que je veux profiter de la fortune qui vous est tombée. Adieu! Je vous renvoie les 200 francs que vous m'avez envoyés. Celle qui vous aime toujours.» Seulement--dit gravement Bénédict quand il raconte cette histoire,--les 200 francs n'y étaient pas.
Alors commença une noce énorme et royale. Entre les dix doigts de Bénédict l'argent coula comme l'eau. Ce fut un gala de trois ans, une table ouverte, une Cocagne, un festin toujours recommencé. Tous venants étaient accueillis; tous accueillis mangeaient. Les connaissances des amis arrivaient-elles au dessert, on relayait le dîner qui repartait de plus belle, et de la cave le vin remontait. C'était une auberge, une auberge et un mont-de-piété, cet appartement de la rue Notre-Dame-de-Lorette. Quand vous aviez mangé trois fois chez Bénédict, cela vous faisait un droit tout naturel à lui emprunter vingt francs. Bénédict avait cela d'agréable que ses habits allaient à toutes les tailles, que ses bottes allaient à presque tous les pieds, et que ses gants allaient à presque toutes les mains;--en sorte que ses habits, que ses bottes et que ses gants diminuèrent. Et puis, il paraît encore que son argent allait à toutes les poches, et comme il en laissait parfois sur sa cheminée, son argent fit comme ses habits. La troupe de Limoges s'étant débandée, Carini et Ernest, le second comique, dédoublèrent son lit et lui empruntèrent ses pantoufles. L'hôtel Bénédict prit vogue, et comme l'on soupait au homard, tous les drolatiques à jeun y abondèrent. «Onc ne vis maison de plaisantes gens si largement remplie.» Toutes les nuits l'on dansait, les refrains grivois battaient de l'aile contre les vitres jusqu'à l'aube!--Aux jours de soleil, la Seine, l'île Séguin, les matelottes chez Gentil ou à la Maison rouge, et encore les chansons sur l'eau.
Les billets de mille francs s'effeuillaient à tous les vents d'orgie: Bénédict les regardait s'en aller. Le bohémien Trimalcion s'était fait une vie à voir la face contente de tous les invités; et comme en une forêt de Bondy, il s'était tranquillement endormi en l'amitié de tous ces parasitismes.
--Bah! dit une fois Bénédict en se levant, si j'allais en Italie?--Je te suivrai, Bénédict, dit Carini.--Moi, je garde ton appartement, dit un nommé Vielleux, un ami de collége.--Et moi aussi, dit Ernest.
Ils partirent, Bénédict, Carini et la maîtresse de Bénédict. Le voyage n'eut rien de curieux, si ce n'est qu'à chaque ville Bénédict mettait deux louis dans le gilet de Carini pour qu'un homme de sa société fît figure; et qu'à chaque table d'hôte, la maîtresse de Bénédict descendait décolletée, en toilette de bal, avec des fleurs dans les cheveux.
A Milan, Bénédict avait dépensé trois mille francs. Il faut dire que Carini avait changé de gilet presque aussi souvent que la maîtresse de Bénédict avait changé de robe.
Bénédict partait pour Florence, quand un petit mot d'Ernest le rappela à Paris. Son mobilier saisi allait être vendu.
En partant, Bénédict avait laissé 200 francs à Vielleux pour payer un billet. Vielleux avait mangé les 200 francs, n'avait pas payé, et avait disparu.--Bénédict sauta du fiacre qui le ramenait des diligences, arracha les affiches jaunes qui annonçaient sa vente pour le lendemain, et courut payer chez le commissaire priseur.--Ernest lui dit que Vielleux avait très-mal agi, en abusant de l'argent qu'il lui avait confié; que, pour lui, il s'était occupé d'économie politique, et qu'ayant eu besoin de livres, il devait lui avouer qu'il avait mis au clou quelque chose de sa garde-robe. Si tu veux,--dit-il en terminant,--je te lirai cette nuit le livre que j'ai fait. C'est un travail sur les Enfants trouvés.--Bénédict l'en dispensa: il y avait trois nuits qu'il n'avait dormi.
Bénédict alla chez son notaire demander de l'argent. Le notaire mit sous les yeux de Bénédict quatre ou cinq pages de chiffres bien alignés. Bénédict passa à la dernière page, et y vit un total qui s'étalait sur six colonnes. Ce total fit réfléchir Bénédict. Il donna congé, vendit une partie de ses meubles, et s'assit résolûment devant son piano, dans un plus modeste appartement, rue des Martyrs.--Aux heures rêveuses, Bénédict avait laissé s'envoler quelques mélodies qui couraient la ville incognito, et avaient leur petite part de gaz et de célébrité aux cafés chantants et aux petits théâtres des boulevards. Bénédict, installé rue des Martyrs, ses amis se retirèrent peu à peu de lui, comme les rats d'une maison qui craque, lui laissant tous ses loisirs. Bénédict fit de sérieuses études d'harmonie; et dix romances dans un carton, il se rendit chez Leduc. L'éditeur trouva la musique charmante; mais, toute charmante qu'il déclarât la trouver, il répondit à Bénédict que cette musique «ne rentrait pas dans son cadre».
Bénédict apprit dans la journée qu'il venait de perdre ses quinze derniers mille francs dans une faillite.--Il est vrai qu'il vendit le même jour cinq francs une de ses romances à un de ses amis. L'ami l'exécuta le soir chez un oncle de Bénédict, et il eut le plus grand succès.
Il ne jugea pas utile de dire qu'il l'avait achetée à Bénédict. Il déclara même que ce pauvre Bénédict n'avait pas le sentiment musical, qu'il ne ferait rien de bon de sa vie. Du salon de l'oncle de Bénédict la romance passa dans un salon, puis dans un autre; en sorte que l'ami de Bénédict fut obligé d'acheter une seconde, une troisième, une quatrième romance, pour se continuer en son talent; et l'ami de Bénédict fut pendant l'hiver de l'année 1847 l'un des hommes les plus heureux de Paris.
Bénédict n'avait pas payé son terme. L'ami le recueillit chez lui généreusement; mais quand l'album de Bénédict eut défilé, et que Bénédict un peu découragé trouva moins, l'ami dit à Bénédict qu'il était obligé de manger dans sa famille; de façon que Bénédict se vit menacé de perdre l'habitude de dîner.
Bénédict était comme le Centurion de la pièce espagnole: il aurait pu sauter trois fois sans qu'un maravédis tombât de sa poche. Il se ressouvint qu'il avait prêté. Il se mit à faire tous les jours la battue des obligés, arrachant ce qu'on lui devait, tantôt quarante sous, tantôt cent sous, et subsistant ainsi. Mais l'alarme donnée de proche en proche sur ce créancier qui demandait l'aumône, on évita Bénédict.
A Noël, Bénédict réveillonna rue de Laval, dans un atelier où l'avait conduit Ernest, et gagna 3 francs au lansquenet. Le lendemain, avec ses 3 francs, Bénédict fit monter un sac de pommes de terre chez son ami. Il s'agissait d'attendre le jour de l'an, où la tante de Bénédict lui donnait 40 francs d'étrennes. Il attendait ainsi, se couchant quand il eut trop faim, la nouvelle année.
Au commencement de janvier, Bénédict alla rendre visite à l'atelier de la rue de Laval. Il y resta dix-huit mois.
C'était, en cet atelier, le phalanstère le plus étrange qu'on puisse voir. Ils étaient là, cinq qui campaient, tous jeunes, et d'une confiance effrontée en la Providence. Édouard et Paul étaient peintres; Maxence attendait pour savoir ce qu'il serait, et Alfred faisait les commissions.--Bénédict habitait, comme je vous ai dit, un divan vert au-dessous d'une panoplie. Paul logeait sur quatre planches et un matelas. Maxence et Édouard couchaient dans quelque chose que l'on appelait un lit, et Alfred faisait en sorte de dormir sur les quatre oreillers du divan de Bénédict rangés sur un grand coffre à bois. Tous les matins, il faisait faim à l'atelier. Avant déjeuner, Maxence préparait les terrains d'un panneau; Édouard, pendant ce temps, sabrait le ciel; et quand ils avaient fini, Paul en imaginait le motif à toute brosse. Le panneau fini, Alfred le descendait chez le propriétaire, brocanteur singulier, qui avait un magasin de chaussure à vis rue Montmartre, et un magasin de tableaux rue Notre-Dame-de-Lorette. Le propriétaire donnait d'ordinaire cent sous du panneau; et l'on avait de quoi dîner et déjeuner chez Tisserant, au haut de la barrière Pigale.--Bénédict avait déterré quelques leçons de solfége et apportait, par-ci par-là, ses quarante sous à la caisse. Au beau milieu de cette vie de hasard, il composait ses deux belles marches.--Un moment Paul faillit faire dîner régulièrement toute la société. Picot, le marchand de la rue du Coq-Saint-Honoré, lui payait vingt sous pièce des cartes de visite avec des emblèmes à l'aquarelle. Tout le monde s'y mit, même Bénédict. Mais cela ne fut qu'une lueur, et le propriétaire ayant été brûlé au deux cent quatorzième panneau, on tomba à dîner Au Désespoir, à sept sous par tête.
Puis, cela finit comme tous les phalanstères qui ne payent pas leur terme, par une envolée de chacun et par une saisie d'huissier.
Bénédict est devenu... J'allais, Dieu me pardonne! vous le nommer.
LA REVENDEUSE DE MACON
En remontant la rue qui débouche sur le pont de la Saône à Macon, vous trouvez à gauche une vieille maison en bois.
La maison est trouée de petites fenêtres carrées qui bâillent, étranglées pendant deux étages, entre des colonnes cannelées, striées, imbriquées, losangées, chacune d'un dessin différent de sa voisine. Sur les colonnettes s'appuient des frises peuplées de satyres et de femmes nues, celles-ci attaquant ceux-là à travers les guirlandes de fleurs en ronde-bosse,--naïve représentation mythologique, que les Mâconnaises ne peuvent regarder qu'en échappade. Quelques petites lucarnes aux toits pointus, sans volets, laissent entrer au grenier le vent l'hiver, le soleil l'été. Le bois, qui a vieilli et pris les teintes rubiacées de l'acajou, est marqueté d'écriteaux numérotant toutes les industries qui se sont casernées dans cette gigantesque façade de bahut. Une tripière, un chaudronnier, un marchand de cartons, une fruitière, une blanchisseuse, se sont établis entre les piliers de bois. Les mous rose-rouge, les malles de carton aux arabesques jaunes, où les filles de la campagne apportent leur bagage quand elles viennent à Paris entrer en service, les linges blancs, les camisoles foncées, pendues comme une enseigne au-dessus des cuvées de savon, les carottes, les potirons éventrés, les chaudronneries cuivrées ou toutes noires de fumée, tout cela fait un tapage de tons et de devantures guenilleuses au pied de la maison de bois. Entre la tripière et le cartonnier est une fenêtre hermétiquement fermée dont une persienne est rabattue et l'autre seulement entr'ouverte; vous apercevez, sur le rebord de la fenêtre, quelques poteries de Chine ébréchées; vous apercevez, collée à la vitre, une feuille de papier sur laquelle est écrit: «Madame Javet, marchande en vieux», dans le fond de la pièce obscurée des scintillements de vieil or, et comme dans un kaléidoscope plein d'ombres, les mille couleurs de quelque chose pendu aux murs.
Que si l'amour du rococo vous fait pousser une porte à côté de la fenêtre, vous entrez de plain-pied dans le domaine sombre et fantastique de Goya.
Dans la demi-nuit au milieu de laquelle jouait une étroite filtrée de lumière, juchée plutôt qu'assise sur un grand coffre semblable à ceux des Moresques, apparaissait dans le rayon lumineux une vieille petite femme vêtue, des pieds à la tête, de noir, et propre comme pourrait l'être une sorcière hollandaise. Deux mèches grises couraient sous le madras autour de tempes desséchées; ses yeux sans couleur s'éveillaient parfois comme les yeux d'un fiévreux; ses sourcils étaient mitan blancs, mitan noirs. Elle n'avait pas de lèvres. Elle était ainsi, tricotant un bas de laine noire, et talonnant son coffre, la diabolique petite créature!
--Que veut monsieur?--Elle avait déjà fiché son épingle à tricoter dans ses cheveux, et était déjà à bas de son coffre.
Elle me fit voir, en trottinant de-ci, de-là, comme une souris, des fragments de retable en bois doré, bon nombre de saints dépossédés de leur nez, un gilet pailleté d'argent qu'elle attribuait à Louis XV, un torse à la Vierge du XIIe siècle au bouton du sein saillant de la robe, des pendules de Boule délabrées, de petits calvaires en chenille magnifiquement encadrés; puis, en me tendant un petit plat de faïence: Un Bernard Palissy!--me dit-elle. Je souris.--Tous les Bernard Palissy, madame Javet, ont un craquelé.....--Ah! vous savez cela!--Elle jeta le plat sur un paquet de hardes, décrocha un tableau, ouvrit une armoire, et me présenta un coquetier, charmant enroulement de plantes grimpantes, signées de la grâce, du goût, du faire de l'admirable «inventeur des rustiques figulines du roy».--Combien en voulez-vous?--Et ça?--fit-elle sans répondre, en fouillant dans ce petit coin où j'entrevoyais une dizaine de merveilles respectées des siècles, la fine fleur de la curiosité, dix bijoux de l'art!--Et ça?--C'était une assiette de cristal de roche aux chiffres d'Henri II.--Et ça encore?--Un étui en émail de Saxe, à semis de tulipes, enchâssé dans quatre baguettes de vermeil, tombé de la poche d'une reine le jour d'une révolution.
Elle épiait de l'œil les objets dans mes mains; elle les suivait, elle avançait à tous moments vers eux ses doigts crochus.
Je demandai le prix de quelques-uns. Elle me fit des prix fabuleux; elle semblait heureuse de me les voir admirer, inquiète de me les voir tenir. Je marchandai longuement, elle me remontrant, me retirant les mirolifiques, les replaçant, puis voulant refermer son armoire et nous jetant le regard du libraire espagnol assassin de l'amateur qui venait de lui acheter son plus précieux livre. Je lui offris enfin de son étui le prix qu'elle voulait. Elle toussa, prit l'étui, l'ouvrit, le retourna.--Je me suis trompée, j'avais oublié. Il est vendu de ce matin. Vous aimez la dentelle?--fit la singulière femme en faisant disparaître l'étui; et, sans me donner le temps de répondre, elle ouvrit le coffre sur lequel elle était assise, et fouillant à pleines mains, elle retirait des merveilles arachnéennes.--«Mes dentelles!--disait-elle.--Hein! monsieur, elles sont belles?--J'ai un fils;--voyez ce picot-là!--mon petit «l'Éveillot», un gamin de dix ans.--Allons! venez un peu au jour, mesdemoiselles! anciennes, monsieur, tout cela!--L'Éveillot! Il va bien, cet enfant-là! Je lui ai acheté un pantalon blanc! il sert la messe dans tous les couvents d'ici et des environs, et quand il revient, il me dit ce qu'a la nappe d'autel, combien d'aunes, et s'il y a des trous, si on peut la repiquer. Il aime les dentelles, l'Éveillot.--Tenez, j'ai attendu dix ans une mort pour avoir cette gueuse de valencienne-là!--Il est comme sa mère.»--La guipure, les dentelles de Venise, de Gênes, les beaux points d'Alençon du XVIIIe siècle, les malines brodées, les réseaux microscopiques de Bruxelles passaient sous mes yeux; la marchande s'exaltait et se grisait à parler tracé, bride, couchure, bouclure, rempli, mode, points gaze, mignon, brode.--«Vous ne savez pas ce que c'est, vous autres! Je me relève la nuit pour les voir!»--Et elle déployait les dentelles, les déroulait des cartons bleus, les montrait au jour, les jetait l'une sur l'autre, les entassait, les mêlait, leur riait, leur souriait! Elle sortait toutes ces richesses comme du fond d'une caisse magique ne s'épuisant jamais, et les plus belles et les plus magnifiques venant les dernières.
Enfin elle retirait une jupe semblable à cette triomphante jupe de Marie de Médicis que possédait le marquis de l'Escalopier. De cette jupe, madame de Lamartine avait offert quinze cents francs; et des grande dames du département, des mille et des douze cents. Il y a longtemps, au reste, que les Mâconnaises aiment la dentelle. La chronique du pays raconte qu'à l'entrée de Charles IX, le père Émot, gardien des Cordeliers, fut envoyé près du roi, réclamer certaine nappe manquant à son couvent. Il trouva en entrant chez le roi madame de Tavannes parée des ornements de la sacristie, dont son mari, gouverneur de la ville, lui avait fait don. «Le pauvre moine se mit d'abord à genoux devant madame, et dit hautement que l'on ne fût pas surpris de l'honneur qu'il rendait à cette vertugale, puisqu'elle était faite d'une nappe qui avait servi si souvent à l'office divin.» La dame, en colère, lui appliqua un soufflet; le roi rit; les réclamations en restèrent là.
Et la marchande causait avec moi de l'hôtel Bullion et des collections particulières, comme pourrait en causer Gansberg ou Manheim. Des «Lucca della Robbia» de M. R... aux bijoux de la renaissance de M. de B..., elle savait par cœur tout le Paris amateur.
--Et M. Sauvageot, madame Javet?
--Une jolie collection. C'est dommage qu'il lui manque... Elle s'arrêta et regarda en face.--Oh! rien, rien, reprit-elle.
Comme je sortais et que je regardais encore la maison de bois:--Elle n'est pas dans l'alignement,--entendis-je derrière moi. Je me retournai. Un membre du conseil général de Saône-et-Loire de ma connaissance me tendait la main.--Ah! tenez, puisque vous aimez les antiquités, il faut que je vous mène chez une vieille dame qui demeure en face, madame L...
Madame L... me promena à travers trois pièces remplies d'orfévrerie, de ferronnerie, de marqueterie, de verrerie, d'ivoires, de Saxe, de Sèvres, de Faenza; je ne regardai qu'un petit chef-d'œuvre de la serrurerie du XVIe siècle,--une souricière--unique.
La mère Javet me guettait sur sa porte.
--Vous avez vu?
--Quoi?
--La souricière, la souricière,--reprit-elle deux ou trois fois en hochant la tête.
Quelques jours après, j'allai faire mes adieux à madame L... et à sa collection. Le marché se tenait dans la rue. Les bœufs du Charolais traînaient pesamment leurs charrettes. Les Mâconnaises, avec leurs petits puffs noirs sur le côté de la tête, et leurs chapelets d'oignons rouges pendus au bras, criaient et riaient. On me frappa sur l'épaule.--Madame L... est très-malade,--me dit le monsieur qui nous avait introduits chez elle, elle a fait une chute avant-hier en voulant épousseter ses diables d'étagères!
J'étais à la porte de madame Javet. J'entrai. Elle était à sa fenêtre et ne se retourna pas. Il y avait près d'elle un charmant petit bonhomme aux cheveux blonds frisés, qui se haussait sur les pieds et tambourinait des doigts sur les vitres, recommençant sa chanson à mesure qu'elle finissait:
Grand papa va mourir,
J'aurai sa belle tasse bleue
Qui est sur sa cheminée.
La marchande, le cou tendu, était collée à la vitre, et son regard fixe allait de la fenêtre de la malade au bout de la rue. Je me penchai derrière elle. C'était un prêtre qui débouchait et qui s'avançait vers la maison de madame L..., apportant l'extrême-onction. Madame Javet eut un sourire qui montra une rangée de petites dents jaunes et déchaussées. Elle marmotta, comme si elle grignotait ses mots: Ma souricière!
L'enfant chantonnait toujours:
Grand papa va mourir,
J'aurai sa belle tasse bleue
Qui est sur sa cheminée.
HIPPOLYTE
La fée Guignolant, berceuse de la duchesse de Mazarin, avait été sa marraine. La fée Guignolant lui avait fait le tronc et la vue trop courts, les jambes, le cou, le nez trop longs,--surtout le nez,--les oreilles et les pieds trop grands, les yeux rouges, et encore l'esprit fol. Enfant, la fée Guignolant lui avait donné une peau tendre, des verges dures, des versions difficiles, des camarades batteurs, et des tartines qui se laissaient toujours choir à terre du côté des confitures. Une fois grand, la fée Guignolant chercha, chercha,--et le fit poëte. Puis par là-dessus, elle le fit bureaucrate.
Dans une de ces grandes casernes civiles où d'avoir été vingt ans assis, cela donne des droits, et, trente ans, la croix,--au ministère de l'agriculture, si je ne me trompe, Hippolyte fut parqué avec un vieillard appelé chef de bureau, homme sans préjugés, qui tout au milieu de ses verts cartons faisait et refaisait sa cuisine, faisait et refaisait sa barbe. Le poêle où mijotait la cuisine du chef recuisait le vieil air du vieux bureau, et des senteurs rances, des empuantissements de brûlé ou de sauce épandue sur un fumeron, montèrent tous les jours au nez d'Hippolyte, qui ne put jamais, de ces odeurs, se faire une habitude. Puis c'était la barbe; et dans quelque verre, le sien ou bien l'autre, le vieillard mettait un morceau de savon et sur un vieux papier, tout près d'Hippolyte, déposait les poils grisâtres et blanchâtres, tout hachés menus dans la mousse blanche. Ce qu'Hippolyte, crispé et nerveux, souffrit, pour deux pauvres mille francs, de cette vie en famille, nul ne pourrait le dire; ce qui n'empêcha pas beaucoup de gazettes du temps de le traiter, lui et trois cent mille autres, de budgétivore.
Hippolyte avait fait deux parts de son argent: les pipes et les vieux livres; et trois parts de sa vie: les pipes, les vieux livres et les femmes.
Les pipes!--c'était le long d'un des murs de sa chambre le plus beau musée de belges et de marseillaises culottées: toutes les variations de ton de la terre et de l'écume de mer, la gamme la plus merveilleuse de la nuance café au lait à l'ébène, et du pâle à l'intense, et de l'estompé au cerné! Culots nets et dessinés comme la petite calotte du gland des bois;--le tuyau, cacheté de cire rouge;--deux clous tenant chaque pipe à la gorge et pendue.--Hippolyte laissait aller ses yeux sur elles, avant d'en choisir une, comme un général qui avant une affaire hésite sur le régiment qu'il enverra à la gloire; ou plutôt c'était le pacha dont le mouchoir est attendu, et qui s'amuse à le faire attendre.--Lente affaire, et studieuse besogne, qu'une première pipe! Les regards amoureux, et le pouce polisseur qui se promènent sur la suée! La pipe qui commence à se teinter!--Hippolyte était très-beau de pose et d'attente patiente, quand il fumait cette première pipe. D'habitude, en cette grave occurrence, une fois assis, il tournait et nouait sa grande jambe droite autour de sa grande jambe gauche, comme un sarment autour d'un échalas.--Et quel déboire, quand par malheur la pipe était rebelle!--comme celle à propos de laquelle un mauvais plaisant lui dit: «Ce n'est pas étonnant: tu fumes dans un courant d'air.»--Hippolyte courut fermer la fenêtre.
Les livres!--Bibliophile, bibliomane, Hippolyte était; et bon vent il faisait alors aux bibliophiles. Sur les quais c'étaient souvent trouvailles: manuscrits de Bossuet dans un rayon à 15 sous; et les épiciers enveloppaient leurs chandelles dans ces chartes de 1400.--Oh! de ce côté, la mauvaise fée Guignolant avait été battue par la fée des fureteurs, l'Occasion, bonne fée qui avait souri à Hippolyte tout le long de la Seine. Dans sa bibliothèque d'acajou, Hippolyte tenait presque tout son vieux XVIe siècle, disant: bonjour! aux vieux poëtes à tout réveil, et: bonsoir! à tout coucher.--Et le dimanche, grandes joies, jour de revue! Le torse ceint d'un gilet de tricot, Hippolyte est tout à ses amis, à les décrasser, éponger, gratter, rempâter. Aux feuilles jaunies, un bain de chlore; une tache de rousseur qui commence à moucheter: vite l'acide oxalique. Si une vilaine larme de graisse en un beau feuillet: la poudre minérale infaillible. Il les pare, il les lave, il les fait beaux, le cœur souriant aux grandes marges, aux pages immaculées, oubliant l'heure, le monde, et son ministère,--et parfois aussi son pantalon.
Pour l'Amour,--Hippolyte l'aima presque autant que ses pipes et que ses livres. Ce qu'il dépensa pour les femmes, de vers, est considérable. Mais de toutes ses Laures, la plus célébrée, celle envers laquelle Hippolyte se montra le plus généreux de rimes, ce fut la première par ordre de date: Émilie V..., une actrice, sœur de cette autre actrice qui a épousé un préfet. Émilie V... était alors la Contat de l'Odéon. Hippolyte la vit dans la Famille Cauchois de M. Alexis de Longpré, «désespérante de beauté et de talent». Et tout aussitôt portier de la ville et portier du théâtre de n'être occupés qu'à monter chez «l'adorable actrice» petits papiers, petits rondeaux: «C'est un rondeau redoublé qu'entre vos mains, madame, on m'a dit de remettre.» Tantôt cela débutait: