LE PERE THIBAUT
Avril est fini.
Les feuilles poussent.
Les froids s'en vont.
Sur les ruisselets flottent encore les couvercles des boîtes à fromages, avec leurs petits bouts de chandelle éteints, lancées par les enfants, le soir du vendredi saint.
Les jours s'allongent; et les paysans se lèvent à l'aube et taillent melons et concombres, et découvrent les artichauts et les œilletonnent. Dès le grand matin, âme ne chôme; on fait dans le jardin du maire de nouveaux plants de fraisiers et les cœurs s'enlacent.
Dans le sentier vraiment les rouges-gorges s'éveillent; et même on entend une voix douce et chevrotante, et ironique un peu, qui chante plus haut que les rouges-gorges.
Sur le chemin où passait la chanson, Minette était montée sur l'échalier pour ouvrir la barrière à ses bêtes; et Pierre quasi l'entr'aidait, appuyant contre elle par manœuvre, et la pressant sans paraître, de fine force d'accolade. A la chanson, saut de chatte, sabots passés aux pieds, bêtes entrées, Minette rouge, et révérence: Bien le bonjour, monsieur Thibaut.
Les veillées se noient,
Les toits gouttent,
Pâques revient,
C'est un grand bien
Pour les chats et les chiens,
Et toutes les gens
En même temps.
Il marche au bon pas, le père Thibaut. Il n'est pas plus vieux que l'année dernière. Il a sa grande balle sur son dos, son bâton, et ses mêmes bretelles. Il faut que le père Thibaut ait de l'huile de bras pour porter depuis le temps ce qu'il porte là. Dieu merci! il n'a pas plu, et ses souliers lacés sont propres et nets comme s'il venait d'une petite promenade sur la route aux Gendarmes.
Et de clos en clos, par-dessus les haies et buissonnets, à la chanson qu'il dit, les fillettes actives, et tous les paysans, lèvent le nez du travail: C'est le père Thibaut.
Il arrive chez Collot, son compère. Collot fait une croix blanche à sa cheminée par façon de joie de le revoir et de bon accueil. Le père Thibaut met sur la table ses soixante livres pesants;--c'est dur au dos du vieil homme, savez-vous? De franc gosier, il lape le verre de vin frais tiré. Il ouvre sa grande boîte à deux battants; et elle brille comme le triptyque de l'église que le curé a fait redorer. Il prend sa prise.
Chez Collot, le village entre, et s'empresse, guigne et reguigne la grande boîte. Même ceux qui cueillaient des salades pour le soir, ont dit aux salades: «Attendez,» et sont venus.
Le père Thibaut sourit de l'œil à tous les vieux visages. Il tâche à se rappeler les plus jeunes et derniers venus. Et puis, prise humée, vin lampé:--«Eh! eh! vous m'attendiez, nem'? Un peu plus tôt, un peu plus tard, que voulez-vous? c'est affaire du temps qu'il fait, plutôt que péché de mes deux jambes, qui ne m'abandonnent pas encore trop, quand je ne suis pas à l'heure du cadran de votre place.--Ne faut pas que les demoiselles regardent si fort là-dedans, avec de petits yeux de c'te façon-là, ça userait les affiquets!--C'est-y beau ce que j'ai aujourd'hui! et ça reluit, et ça pare, et ça requinque, et les blanches et les brunettes! Voyons, Manon, cette année-ci, plus d'excuses, que je t'accommode, ma fille, c'est-y pour toi qu'il fleurit ce beau bouquet d'imitation, là, dans le fond, que l'on dirait une gentille aubépine poussée par miracle? Tiens! toi, la Grande, qui manges ta pomme, veux-tu que je te dise la première lettre du nom de ton galant? Jette ta pelure par-dessus ton épaule: je lirai tout courant. Mesdames les demoiselles, je suis arrangeur à cette heure, et de compte rond; c'est-il ça, ou ça qui vous fait affaire? le père Thibaut est là pour la réponse. Pour un demi-écu, fichus rouges à ramageures, et comme en ont des filles de ville; Lucienne, à toi, Lucienne! et d'un beau rouge qui se lave, rouge comme soleil couchant sur bois.--A toi, Roussette, le tour de cou à fleurs jaunes!--A toi, bonne caquetière, qui trouves toujours le mot quand on joue aux devinottes, nem'? quarante épingles pour un sou, et de bonnes épingles qui surnageront si vous allez les jeter dans la fontaine de Sainte-Sabine à la forêt de Fossard, pour voir si vous aurez des épouseux;--deux liards l'aune, la tresse! des peignes, père Milon, que votre bru peigne vos chérubins de petits filiots!»
Le père Thibaut reprend haleine, et refait son verre plein, et le refait vide en moins de temps que ne part une volée de perdreaux. De lui verser chacun se peine et prend hâte. Ses sourcils sont blancs, sa bouche grande, sa veste bleue. Son gilet croisé a des boutons de cuivre. Les bretelles de sa balle sont de cuir. Ses bas sont des bas bleus à côtes. Sa voix, sans être aussi belle et redondante que celle des charlatans en habit rouge, avec des épaulettes d'or, qui battent la caisse pour étourdir le pauvre monde, et les souffrants de dents, et paraître grands savants,--sa voix est encore bonne, et prend les gens à sa caresse. Une gaie fleur de verte santé rit dans son bon vieux visage. Il a toutes ses dents, le père Thibaut.
--«V'là les collerettes, cousine Mariotte, et des fines plissures! Ça a l'air du fichu blanc autour du cou des marguerites.--Alliances poinçonnées et luisantes à se regarder dedans, Ninette! Si vous avez un soupireux, il a bien des piécettes en sa poche; il n'y a pas besoin de lui dire de vous en donner une, nem'?--Des piéges à taupes qui vous feront grand ouvrage et tuerie, père Fleury!--Ah! ah! n'allez pas par là, c'est pas pour vous Jean-Pierre; c'est des choses de paresse: de l'encre et des plumes, à c'te fin qu'il y ait aussi de quoi pour M. le curé et le maître d'école... De la belle toile, nem'? et qui n'est pas d'usure! faites passer à ça deux nuits à la rosée: c'est une soie sur le corps.--Je sais bien que la moisson n'est pas sur le feu; tout de même, je vous apporte des pierres à aiguiser des faux.--Voulez-vous des rigoles de buis pour vos futailles? C'est-y des pommades avec une fleur dorée dessus? des tabatières de bouleau qui fraîchissent?--Il vous faut des mouchoirs bleus à petits carreaux.--Chut! chut! je serais à l'amende comme fraudeur: c'est du tabac... de là-bas... suisse, pour les vieilles pipes d'ici. Si je courais avec tout ça au dos, ça ferait carillon, hein? tous ces chapelets et médailles de la Vierge pour le cou de vos petits poupinets et poupinettes!--Et des petites croix de cire bénites, à mettre sur les ruches, crainte que les abeilles ne s'ensauvent.--Tenez, je retrouve des couteaux, beaux manches jaunes à fleurettes, comme des bêtes à bon Dieu.--Une belle jupe pour la danse et les assemblées! A toi, Marie-Jeanne, un casaquin couleur de bois qui ne se salit pas. Tu te rouleras des ans au coin de ton feu, que pas une tache ne marquera.--Du savon à détacher la laine, et qui savonne en un clin d'œil,--et de beaux miroirs à serrer en poche; miroirs d'étain qui se referment, avec un joli drap sur la glace, qui vous diront vos vérités, Jeannette; mais n'allez point par chaque minute à c'te confesse-là, coquette!--Et du fil, et des boutons, toutes les cognandises pour les ménagères qui ont homme à pourvoir et maintenir;--et des ceintures, et des rubans,--ceux-là bleus, comme quand il fait beau, nem'? Eh! eh! ruban bleu, mes enfants, c'est jarretière de mariée.»
Automne amène hiver.
Voilà qu'on laboure et qu'on taille les arbres.
Aux tendues, dans les bois, il n'y a plus de passage d'oiseaux. A peine si, de loin en loin, près des places à charbon, une bécasse se prend dans un lacet abandonné.
Les feuilles se rouillent.
Les fumées des sabotteries se voient à travers les futaies moins vêtues; on a mangé le pain de Noël, le Rama, garni de quartiers de noix et de poires sèches. Dans les nuits longues les chiens hurlent à la mort.
Pourtant, sur les feuilles du chemin de la commune, un pas crépite et s'approche; et dans le taillis sans musique à présent, une chanson vole, vole de branche noire en branche noire.
Dieu a gardé vos bêtes
Et les yeux de vos têtes,
Et des larrons, vion, vion!....
La petite Saint-Sauvé, vite donc! vite donc!
C'est le père Thibaut.
--«Oui-dà, mes enfants, c'est le vieux père Thibaut.»--Il déroidit un peu ses doigts bleus, s'asseyant sur une chaise dans le grand âtre de la cheminée, à côté d'un jambon pendu. Il lui faut maintenant toquer à chaque porte, et aller s'asseoir à chaque cheminée; car les portes sont bien closes à présent; même le trou où passe le chat familier, on l'a bouché; et les vieilles femmes filent près du feu.
--«Ne m'ayez pas rancune, les amis, si je vous apporte neige, mauvais froids, vilains ciels, toutes les colères, du bon Dieu; je vous apporte aussi du chaud et du doux: c'est-y vous, la Colombey, qui voudriez que votre homme eût froid? A ne pas lui acheter de ces bas aussi chauds qu'haleine de four, et qui chaussent les genoux comme des bottes de marais, vous n'auriez pas un gentil cœur. Une bénédiction, ces bas, pour le labour d'avant le jour, quand la terre est roide gelée!--Ça, nem'? des petits chaussons pour mettre aux fanfans qui ne tiennent pas au feu, et vont s'éjouir à la neige.--C'est-y pas toi, Jean les-bé-jambes, qu'a toujours un regret de douleur dans les épaules? Prends-moi de c'te boule-là; c'est de la santé en barre, mes agneaux!--Ne montre pas tes dents, la grosse Jeannette: il n'est pas beau de rire comme ça contre la marchandise du père Thibaut, parce qu'on a été en condition à la ville;--une vraie boule de Nancy, à mettre dans de l'eau, à s'en frotter le rhumatisme, et qui vous remet une foulure mieux que tous les rebouteux!»
Il entre chez le père Valence.--«Bonjour, mère Valence! v'là votre eau qui bout sur le feu. Vous savez ce qu'on dit à Cornimont: que c'est âme du purgatoire qui prend un bain? Faudrait avoir pitié.»
Le père Valence rentre. Pour ne pas les perdre, il était allé donner aux bestiaux qu'il a achetés hier une tartine beurrée tournée trois fois autour de la crémaillère.
--«Bonjour, père Valence, je ne vous ai pas mis dans les oublis, père Valence. Les yeux, comment que ça va? Le blé a grainé cette année; le diable n'a pas chevillé les moulins; l'argent n'est pas cher; c'est pas une pièce de vingt sous de plus ou de moins... Des lunettes à tous yeux, bien montées de fer-blanc, qu'on marcherait dessus sans qu'elles cassent,--un bel étui, là;--et qui vous feront lire dans votre vieux livre de messe, comme dans du tout neuf.--Et votre enfant, le malingre, ça lui irait-il pas, un tricot comme ça? ça le sauvera de l'hiver, c'te enfant; tâtez, virez, c'est du soleil dans le dos, qu'un tricot calibré de c'te épaisseur. Des bonnets de coton doubles de Troyes qui vous enfournent jusqu'aux oreilles, et que la bise siffle en démon, que les carreaux le matin soient tout blancs, vous ne prendrez pas de ces vilains rhumes qui ne se détachent pas.»
Le père Thibaut va plus loin à la ferme. Les marmots qui étaient à l'écurie, à fouailler les poules avec le grand fouet, l'entendant arriver, rentrent pêle-mêle, les cheveux pleins de paille, dans la grande chambre.--«Les petiots! les petiots! c'est toujours des alouettes, monsieur Landry; les petiots, ne sautez pas après mes images, que vous me les déchireriez. L'Histoire du Juif-Errant, Sainte Geneviève de Brabant, les Hussards français à pied; voyez, il ne m'en reste plus qu'une de cette belle-là.»
Les marmots prennent d'assaut les épaules du père Thibaut pour regarder l'image. L'image a une légende en français et en espagnol. Elle porte à l'un de ses coins: Dubreuil, rue Zacharie, 8. Il y a un catafalque jaune, coupé de guirlandes vertes avec des Renommées roses, adossées aux angles, des brûle-parfums jetant au premier plan des fumées bleues et violettes, des horizons de drapeaux tricolores, des groupes de lustres, dont le rayonnement est fait par le blanc épargné du papier, des femmes en robes rouges, des messieurs en habit bleu cobalt; et un groupe principal composé d'une femme en chapeau vert-pois, un boa au cou, un châle bleu de ciel, avec des franges oranges, et une robe rouge, d'une femme ainsi vêtue qui donne la main à un jeune enfant en redingote polonaise avec un collant et des bottes à la hussarde.
--«Et puis que je vous souhaite bonne année, récolte bonne! Savez-vous que v'là bientôt à Saint-Sylvestre, et v'là encore une gueuse d'année de finie? Bien des maux, une année! Faut que vous sachiez le temps, est-ce pas? et donnez-vous un almanach! Bleu, vert, jaune, la couleur n'y fait rien. Le Grand Messager boiteux des cinq parties du monde, le Messager à la Girafe ou le Postillon lorrain, monsieur Landry; vous trouverez là tout ce qui vous est d'utilité et d'avantage, à savoir: le comput ecclésiastique, l'horoscope de vos caractères, les remèdes contre la rage et les remèdes contre le piétain, le crapaud, le fourchet et les autres. Faites emplette, monsieur Landry; les routes s'embourbent; je ne viens pas tous les huit jours; qui ne m'achète, regrette; et puis ça me délourdit de ma charge pour m'en aller. Vous retournez à mon image? Une fois, deux fois, monsieur Landry, ça vous va-t-il? topez là pour l'image et le Liégeois!»
Partout et toujours, dans toute la chaîne des Vosges, trottinant, marchant, ouvrant sa balle et la refermant avec toutes sortes de bonnes et gaies paroles,--ici l'été, là l'hiver,--à Pompierre, venant comme avril vient, à Allarmont, arrivant comme janvier arrive,--toujours chanson voltigeant aux lèvres, appétit en poche, et cœur content, oui-dà, c'est le père Thibaut.--Du bisaïeul au grand-père, du grand-père au père, du père au fils, le petit commerce s'est légué; et bien sûr, mes amis, que c'était un Thibaut qui colportait de village en village, tout par là, dans les vieux temps passés, le vieux Kalendrier des bergiers, qui tant contenait: Tables des festes mobiles. Tables pour congnoistre chacun iour en quel signe la lune est. Figures des éclipses de lune et de soleil et les jours, heures, minutes. Larbre et branches des vices. Les peines denfer, le liure du salut de lame. Lanothomye du cors humain. Lart de fleubothomye des veines. Le régime de santé du corps humain. Lastrologie des bergiers. Des quatre complexions. Les iugements de phizonomie. La division des eages. Les dits des oyseauls. Les méditations sur la passion. Dictiez et epitaphes des morts. Loraison que bergiers font à notre dame. Et plusieurs autres choses.
UN VISIONNAIRE
--Des contes à mourir de peur! dit Madame ***.
--Madame,--répondit Frantz avec un sourire,--il faut bien s'amuser à quelque chose, à la campagne.
--Et vous laissez refroidir votre thé?--lui dit Édouard.
--Madame, c'est une autre histoire que je veux vous conter. Cassio Burroughs était le plus beau garçon de Londres. Ajoutez qu'il était bretteur. Il eût tué tout le monde, si tout le monde avait voulu se battre en duel avec lui.--En sorte qu'il avait pour maîtresse une grande dame, une Italienne. Comme elle était à son lit de mort, elle lui fit jurer de ne jamais dire ce qu'il y avait eu entre elle et lui. Cassio pleura. La femme mourut. Un soir à la taverne,--Cassio buvait, madame,--Cassio but et parla. Depuis lors, à toutes ses orgies, à côté de lui vint s'asseoir la belle Italienne. Le matin de son dernier duel, l'Italienne vint le prendre par la main et le conduisit jusqu'au terrain.
--Ah! le beau drame!--fit Hector.
--Je ne l'ai pas fait.--Et Frantz s'inclina froidement.
--Voulez-vous encore une tasse, ma luguore Schéhérazade?--Et madame *** s'apprêtait à servir Frantz.
--Mille remercîments.
--Et vous croyez aux apparitions?
--Si j'y crois?.... Madame, si j'y croyais, je serais fou.
--Et vous ne l'êtes pas?--dit Hector en riant.
--Je n'en sais rien, monsieur.--Ah! madame, il y a peut-être un monde que nos yeux ne voient pas, et que nos oreilles n'entendent pas.--Blake, qu'on nommait le Voyant, causait avec Michel-Ange, dînait avec Moïse, soupait avec Sémiramis. Il vous disait: «Vous n'avez pas rencontré Marc-Antoine? il sort d'ici.»--Ou bien encore: «Ah! voilà Richard III. Ne faites pas de bruit, il pose.» Et il prenait ses crayons,--car c'était un artiste,--et il dessinait, devant vous le Richard III.
--Eh bien oui!--dit Amédée en remuant le fond de sa tasse de thé avec la petite cuiller de vermeil, et en la reposant sur la table de bois peinte en vert,--une hallucination! Maintenant, l'hallucination est-elle, comme a dit un médecin aliéniste, une image, une idée, reproduite par la mémoire, associée par l'imagination, et personnifiée par l'habitude?...
--Monsieur Amédée, vous parlez comme un livre allemand!--dit madame ***.
--Et que ferez-vous, en ce cas, de Ben Johnson,--reprit Frantz,--qui passait certaines nuits à regarder son gros orteil, autour duquel il voyait des Tartares, des Turcs, des catholiques monter et se battre? Allez, messieurs, le cerveau de l'homme,--la nature psychique, comme ils disent,--ils ont beau y mettre le scalpel, ils le pèsent comme un paquet! ils ne sauront pas encore demain ce qu'il y a dedans.--Oui! expliquer l'hallucination, rêve les yeux ouverts, quand vous m'aurez expliqué le rêve, l'hallucination les yeux fermés!--Cet homme voit dans ses appartements des personnes inconnues, aux visages pâles, aller et venir. Celle-là, une femme aveugle, dit le matin à sa bonne: «Ouvrez la porte toute grande! Que tous ces messieurs et toutes ces dames s'en aillent!» Et il n'y a personne chez elle. Pour un autre, ce sont des personnages habillés en vert qui dansent dans sa chambre;--et les exemples les plus extravagants et les plus divers de cette détente de l'attention,--encore une définition!--de cette fascination de l'organe visuel, de ce degré morbifique de la sensibilité! Et le libraire de Berlin, Nicolaï! Celui-là, qui boit, a les diables bleus.--Et vous savez, madame, l'histoire des visions de ce magistrat anglais? Il vit d'abord un chat, puis c'était un huissier de cour avec la bourse et l'épée, une veste brodée, le chapeau sous le bras; puis enfin ce fut un squelette, caché dans les rideaux de son lit, et regardant par-dessus l'épaule de son médecin!--Mais pardon, je bavarde....
--Et mon album attend,--dit madame *** en le lui tendant à une page blanche...
Frantz se mit à écrire.
Et je ne sais pourquoi tout le monde se tut, écoutant la plume de fer grincer à chaque grain de papier.
La porte, tapissée de roseaux, s'était entrebâillée par hasard. Les deux bougies vacillaient dans le pavillon rustique où se tenaient madame *** et ses invités, auprès des tasses de thé, le dos appuyé contre le mur de mousse. Au dehors, par la fenêtre encaissée entre des troncs d'arbres non écorcés, on voyait la nuit, et la lune qui donnait à la pelouse, margée de grands arbres tout noirs, l'aspect d'une nappe blanche. Quelques petites rigoles qui descendaient à la rivière dans des conduites de bois faisaient dans le lointain de petits bruits douteux. Il y avait de brusques remuements de feuilles dans l'allée de tilleuls qui boulait l'eau. La lueur agitée des deux bougies coulait, par la porte entr'ouverte, sur l'allée sablée, et mettait, se perdant, sur quelques bouleaux des futaies, des apparences fantasques. Tout au fond, dans le parc, on entendait par instant un renard qui vagissait comme un petit enfant.
--Voici, madame.--Frantz lut:
--Le petit tambour était joli; il était joli comme un cœur avec ses cheveux blonds et son uniforme rouge.
Sa mère est à Newcastle, elle fait des aiguilles; et son père est mort, comme un homme, à la bataille.
Il a l'œil éveillé et le cœur qui sautille, le petit tambour. Les jeunes filles le regardent et lui les regarde aussi; et puis, il suit son chemin, car il faut qu'il arrive avant le soir à son régiment, avant qu'il ne fasse noir comme l'encre.
Jarvis est grand, Jarvis est fort. Il a la joue fendue. Il dit au petit tambour: «Nous ferons route ensemble. Tu es petit, je te protégerai. Les corbeaux dorment, et il n'y a personne, ni un homme, ni une femme, ni une petite fille, personne sur la route.»
Jarvis a un petit couteau dans sa poche. Ils passent dans le bois.--«Monsieur, dit le petit tambour,--la route est là; pourquoi allons-nous dans le sentier? Serrez votre petit couteau.»
Le petit tambour était joli; il était joli comme un cœur, avec ses cheveux blonds et son uniforme rouge.
A Newcastle, on a rapporté le petit tambour. Il a du sang rouge dans ses cheveux et sur son uniforme rouge.--Il ne battra plus, madame, votre enfant; madame, il ne battra plus en tête du régiment.
Jarvis se lava les mains.--Il est allé à Portsmouth. Il a vu un navire qui se balançait comme une demoiselle prête à danser. Il est parti bien loin sur la mer.
Il fait nuit sur le pont comme dans la cale. Il fait nuit dessous et dessus. Jarvis dit au marin de quart: «John, les pavés se remuent et courent après moi.»--John dit: «Ne prends plus de gin.»
«John, les pavés se détachent, vois, vois-tu? Ils courent après moi. Tu sais, le petit tambour, le petit tambour si joli avec son uniforme rouge?--John dit: «Va trouver le médecin.»
--«Non, non, je n'irai pas trouver le médecin. Cet enfant qui nous suit de si près, le petit garçon sanglant,--les pavés courent,--vois-tu comme il se traîne sur les cailloux? Le voilà!»
Et Jarvis se met à courir. Il tombe par-dessus le bastingage. Il remonte sur la vague, il crie: «God by! le petit tambour!»--C'est tout.
--Est-ce qu'elle est vraie votre ballade, monsieur Frantz?
--Comme l'histoire de Talma. Vous connaissez tous ce que Talma racontait, et ce qui faisait son jeu plein de terreur. Lorsqu'il entrait en scène, il tendait sa volonté, et ôtant les vêtements de son auditoire, il faisait que ses yeux substituaient à ces personnages vivants autant de squelettes.
--Mais à vous, monsieur,--dit Paul,--ne vous est-il jamais personnellement arrivé...
--Si fait, monsieur,--dit Frantz d'une voix lente.
Madame *** se rapprocha de ses voisins.
--Il y a neuf ans de cela; j'étais dans un village près de Saverne. Je finissais mes études, et je logeais chez un curé. Le presbytère était sur le haut d'une colline. Du bas du presbytère partait une grande allée de vieux tilleuls,--comme vos tilleuls là-bas, madame,--qui menait au cimetière. Les gens du pays racontent toutes sortes d'histoires sur cette allée de tilleuls. Il paraît qu'il s'y pend au même arbre un homme tous les ans. Ce que je puis dire, c'est que j'y suis resté un an, et que j'ai vu au fameux arbre un pendu. Mes deux fenêtres donnaient du côté de l'allée, et quand il faisait une belle lune, je distinguais chaque tombe du cimetière. Une nuit...
--Ah! monsieur Frantz,--dit madame *** en se cachant de pâlir sous un sourire,--vous avez fait le pari de me faire peur ce soir, et voyez, vous avez gagné. Qui de vous, messieurs, me donne le bras jusqu'au château?
--Moi, madame, si vous le voulez bien,--dit Hector en se levant.
Les jeunes gens allumèrent un cigare. On retrouva du thé au fond de la théière.
--L'apparition de Saverne, l'apparition de Saverne!--dirent ensemble Édouard, Amédée et Paul.
--Messieurs, l'apparition de Saverne est une apparition d'une nuit. Cela ne vaut pas vraiment la peine de conter; mais, puisque vous êtes en veine d'écouter...
Frantz parut se recueillir.
C'était un jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans. Il était blond. Ses cheveux longs, plantés hauts sur le crâne, s'élevaient droits sur leurs racines et retombaient plats sur les joues, laissant se montrer les deux bosses frontales. Il était maigre; son nez était fin; ses moustaches tombaient sur les coins de sa bouche. Son menton, un peu pointu, était garni d'une longue impériale. Ses yeux bleus, d'un bleu sourd, étaient petits et enfoncés. Ses pommettes saillaient vivement sur sa face osseuse, dont la lumière des bougies accusait, à grandes ombres, tous les creux. Ses doigts étaient longs. En parlant, il tenait ses auditeurs sous un regard qui paraissait par moments figé comme un regard d'aveugle.--Il était vêtu de noir.
--Puisque nous sommes seuls, messieurs, reprit Frantz après quelques instants de silence,--que la châtelaine est partie, et que vous êtes éveillés comme des gens qui attendent un revenant, je vous raconterai ce que je vois tous les huit jours; mais ayez la bonté de pousser la porte. Ces tas de plâtre qui sont après l'allée, et sur lesquels la lune donne, ont l'air de linceuls, et cela m'ennuie... me fait peur, si vous voulez.--Je perdis jeune une sœur que j'aimais. Le cimetière était assez éloigné de la petite ville que nous habitions; j'y allais tous les soirs après souper. Deux mois, je l'ai vue, jour par jour, comme je vous vois, et les vers venir, et la chair s'en aller. Je la voyais comme elle était sous terre. Il n'y avait pour moi ni pierre ni sapin; je la voyais... un spectacle horrible et qui me tuait! et je revenais toujours... Depuis lors, je dormis mal. Les songes me vinrent. Mes insomnies se peuplèrent. Un dimanche, dans la nuit,--mon père gardait le lit depuis deux jours,--dans un rêve, je vis dans notre salon beaucoup de gens de ma famille en deuil; une de mes tantes s'approcha de moi, et me dit: «Ton père ne passera pas trois jours.»--Mon père mourut le mardi. Cela me mit encore plus de songes dans la pensée. Mon père et ma sœur me revenaient souvent. Insensiblement, je nouai ma vie avec des imaginations bizarres; des fantasmagories m'assaillirent, et, si vous voulez me passer l'album, oublié là, je raconterai en crayonnant.
Il est une heure. Je me couche. Je regarde sous mon lit. Je regarde toujours sous mon lit. Je vois si la porte de l'appartement est fermée à double tour. Je regarde dans mes armoires. Je pousse les tiroirs de ma commode et je mets les clefs sur le marbre de ma table de nuit. Une heure, deux heures se passent sans sommeil. Je me sens froid aux pieds. Mes tempes se compriment. La voûte de mon crâne semble s'abaisser. Des bouffées de chaleur me montent à la tête. Les muscles de mes jambes se distendent. Je mets quelquefois la main sur mon cœur: il ne bat ni plus vite ni plus fort. Mes mains se contractent et se crispent aux draps. J'ai la gorge serrée. Je sens un poids au creux de l'estomac, et par tout mon individu un sentiment d'anxiété et d'angoisse que je ne puis dire.
Ma porte s'ouvre doucement. Une tête passe, me fait un salut, et semble demander du regard si l'on peut entrer. Puis le personnage entre et à sa suite se faufilent processionnellement vingt à vingt-cinq larves d'un pied et demi de haut. Ces terribles grotesques ont la blancheur livide d'une tête de veau échaudée. Ils marchent sur des pieds grands au moins comme le tiers de leur corps, pieds à peine équarris dans la chair mollasse. Leurs mains informes et gélatineuses se digitent en d'immenses doigts annelés de bourrelets de graisse. Tous emboîtant le pas, et comme enchevêtrés l'un dans l'autre, se prennent à côtoyer lentement le mur, contournant les meubles, entrant dans tous les angles, passant autour de toutes les saillies, ondulant et fourmillant comme un monstrueux relief de Calibans nains. Le maître des cérémonies est un croque-mort qui a sa tête sinistre couverte d'un gigantesque tricorne, d'où s'échappent, voltigeant à terre et se prenant en ses jambes, deux bandes de crêpe noir pareil à celui de Crespel. Sa face est creusée du front aux dents comme un quartier de lune, sa veste est noire, ses grandes bottes sont relevées au bout à la poulaine. Il tient dans sa main une lettre bordée et cachetée de noir. Je n'ai jamais pu lire ce qu'il y avait sur cette lettre. Il est suivi d'une petite femme dont l'épaisse chevelure grise, séparée au milieu de la tête, retombe jusqu'aux talons, comme un voile poudreux autour d'un corps qui semble habillé d'une vieille reliure de vieux vélin. Ses deux grands yeux blancs, logés dans des orbites de crâne desséché, sont tachés d'un point noir; les mâchoires, dégarnies de joues, bâillent hideusement avec toutes leurs dents et leurs gencives dénudées; la colonne vertébrale, qui relie la tête au reste du corps, et les clavicules apparaissent tachées de rouille, complètement dépouillées. Sous les turgescences des seins, les vertèbres trouent la chair; et l'épouvantable Lamie de ses doigts de chauve-souris porte son ventre ballonné comme une vessie de blanc. Du ventre partent deux petites tiges emmanchées de deux pieds plats,--deux truelles de maçon.--Cette apparition, messieurs, est celle qui m'effraie le plus.--Ce ne sont pas les caprices funèbres du graveur espagnol; ce ne sont pas les ombres stygiennes de l'antre de Trophonius; ce ne sont pas les griffonnages et les bossues goîtreuses du Vinci; ce ne sont ni les maigres squelettes classiques des Danses des morts, ni les figurations antinaturelles des mythologies de l'Edda; ce sont plutôt,--autant que ma pensée peut trouver une analogie à ces visions de terreur caricaturale,--ces idoles sataniques que, dans un tronc d'arbre, Java taille à ses dieux de mort.--Derrière la femme vient un garde national pied-bot, avec un énorme bonnet à poil. Les bras retournés, plus longs que son corps, traînent par terre derrière lui deux mains semblables à des poulpes de mer; puis encore, c'est un cul-de-jatte assez propret, avec une jolie queue par derrière dont le nœud forme un énorme papillon noir, voltigeant de droite et de gauche; les moignons sont fichés dans les pieds ronds en bois des poupées de vingt-cinq sous; il ne touche pas terre et tenant une béquille de chaque main, il se balance dans le vide, comme un pendule.
Après cela, ce sont les incestes de la forme humaine et de la forme bestiale, les plus inouïes contrefaçons de l'homme. Une grosse tête d'enfant, cerclée d'un bourrelet, montée sur des pattes de faucheux; une face qui rentre dans le crâne fait en coquille d'escargot... Je veux leur parler; je ne puis. Ma langue se colle à mon palais. Ils vont ainsi, suivant chaque plan du mur, fût-ce une moulure, jusqu'à mon lit. Ils passent frôlant mes draps. Un clown diabolique marche les pieds en l'air, les mains passées dans de prodigieux sabots; des mufles de gargouilles; un prêtre qui a des règles d'ébène au lieu de bras; un homme qui chevauche une tarasque, en mâchant une boule de billard rouge; un maître d'armes avec un serre-bras, un énorme tire-bouchon en guise d'épée;--tout cela passe; les uns me regardent tristement; les autres d'un air menaçant; les autres indifférents, ou occupés à marcher sur la queue traînante de ceux qui les précèdent. Cheveux et barbes faits en plumes d'oiseau; des gens qui portent la tête du côté du dos, des pieds palmés; c'est comme si un Callot d'enfer vidait ses cartons dans ma chambre! les plus étranges accoutrements...--et il n'y a point entre eux et moi cette gaze dont parle Esquirol;--tout éclate de lumière, pourpoints à la croix blanche des Templiers, des faux cols, des chapeaux en entonnoir, des éperons, des lunettes d'or, des fraises Henri II, des redingotes à la propriétaire... Ils s'en vont; je sens qu'ils passent dans la pièce à côté de ma chambre, et qu'ils en font le tour. Quelquefois ils reviennent, et tournent encore une fois...
Le sable cria dans l'allée.
--Messieurs--dit Siméon en ouvrant la porte--le feu est allumé dans vos chambres!
UN COMÉDIEN NOMADE
«V'là les comédiens! serrez les couverts!»--L'étape a été longue, le chemin poudreux. Tout le long de la route, vainement les cabarets ont balancé leurs provoquants bouchons de paille: il a fait soif pourtant; mais la dernière sous-préfecture n'a pas goûté Lazare le Pâtre. Ils arrivent, les pauvres diables! «riches de mine, mais pauvres d'habits» dans un char à banc peint en jaune, avec leur bagage dans de mauvaises caisses en bois blanc chargées et rechargées d'adresses. Ils arrivent. L'hôtesse de Châteauroux, qui les a flairés, crie à la bonne: «V'là les comédiens! serrez les couverts!»
Comédiens de province! parias, sentinelles perdues de l'art dramatique, artistes au long cours, allant par toute la France à la chasse de la recette, portant dans une misérable valise toutes les gaietés et toutes les terreurs, les fourberies de Scapin et les fureurs d'Oreste, des couronnes et des battes; comédiens à toute outrance, suppléant aux décors, faisant de rien quelque chose; Napoléons de la rampe, rayant le mot impossible, apprenant sept actes en deux jours, prenant le vent comme il vient, le public comme il est, emplissant la rotonde des diligences, répétant dans les auberges la fenêtre grande ouverte; quelquefois montant et descendant toute la gamme des passions humaines dans une grange pour dix sous les secondes; tirades hurlées, recettes en gros sous, existences de hasard, dîners d'occasion, couchées de rencontre, le plaustrum de Thespis moins les vendanges, soupirs des Ragotins de l'endroit pour Angélique ou mademoiselle l'Étoile, hôtelleries où l'on engage «les chausses troussées à bas d'attache»; vie de pourpre et de guenilles, d'imaginative et d'audace; vie à la Rosambeau, où Robespierre se fait un gilet avec du papier grand-aigle, où Louis XV se fait une perruque avec des copeaux poudrés de farine!
Pauvres comédiens! toujours tournant le dos au succès, toujours gais et dispos, toujours éclatant en joyeuses histoires, la boîte de Pandore sous le bras, la boîte ouverte, l'espérance au fond!
Destin! l'Olive! la Rancune! X... était votre frère! Et lui aussi était allé au Mans et partout, lui aussi eût joué une pièce à lui tout seul! lui aussi eût fait en même temps le roi, la reine et l'ambassadeur!
C'est X... qui va trouver un correspondant dramatique: «Parbleu! monsieur, je viens vous demander une place dans la troupe que vous formez pour Abbeville!--Quel emploi jouez-vous?--Monsieur, quel est l'emploi que l'on paye le plus cher?--Monsieur, ce sont les premiers ténors.--Eh bien! monsieur, mettez que je joue les premiers ténors!» Et il joua les premiers ténors.
X... est maigre comme un vieux cheval; il mange comme un homme qui a eu appétit toute sa vie. X... ne joue bien, à ce qu'il dit, que lorsqu'il a un coup de soleil--(son coup de soleil, il le jauge à huit litres).
Mais il faut l'entendre annoncer, ainsi jauge, dans le drame moyen âge la fameuse lettre patente: «C'est une lettre épatante du roi!»--il faut l'entendre prononcer sa fameuse phrase: «Allons! il se fait tard, regagnons notre pauvre chaumière; là, du moins, nous goûterons le bonheur que le riche ignore peut-être sous ses nombrils dorés!»--il faut encore entendre dire cette autre phrase de la Forêt périlleuse: «Faites tourner ce rocher sur ses gonds. Le capitaine ne plaisante pas; à la moindre inflaction à la discipline, il vous tranche la tête avec un sabre fraîchement émolu, comme je la tranche moi-même à ces simples pavots!» Cette dernière phrase, où X... employait toutes les cavernosités de sa voix, fit frémir trois mois le parterre de Nérac.
Il y a dans X... pas mal de Panurge et beaucoup de Gringoire. Plus riche en ressources que Quinola, il a toujours à sa disposition soixante et trois manières de payer un écot. Ne doutant de rien, et moins de lui que de toute autre chose, grand caractère tout frotté de stoïcisme, assez indifférent aux pièces qui descendent la garde, accueillant les bravos avec gravité, il déjeune parfois d'une croûte trompée à la fontaine du comédien de Le Sage; mais vient-il à dîner, à dîner avec la fine côtelette aux cornichons, la sardine et l'omelette au lard, il ne songe nullement, je vous jure, à penser qu'il y a 365 dîners dans l'année.
X... a une expression favorite:
Un rien vous étonne, et tout vous embarrasse.
Un de ses amis le rencontre à Paris: Quel emploi avais-tu à Lunéville?--Hautbois.--Comment, hautbois? Ça n'est pas un emploi, ça. Et puis tu ne sais pas en jouer...
Un rien vous étonne, et tout vous embarrasse!
X... a toujours les mains sur les hanches, comme s'il cherchait la batte d'Arlequin. Il sautille; ses mouvements sont saccadés. Il a l'air de remuer, piqué d'une tarentule. Sa voix est aiguë, aigre et criarde, et se raccroche en ses hiatus au perpétuel sangodemi!--Quand il parle, il s'aide de ses yeux, et roule les prunelles comme s'il jouait dans la vie privée les traîtres de Bouchardé.
X... est prêt à tout, propre à tout. Un accessoire qui manque, il le remplace. Un souffleur, qui crut lui faire une mauvaise farce, lui souffla un soir tout le temps d'une pièce le journal la Patrie: X... improvisa un autre rôle.--Dans je ne sais quel drame, l'horloge devait sonner trois heures. Elle ne sonne pas. X... s'approche de la rampe, fait: Tin!... tin!... tin!... et reprend: Trois heures ont sonné!--Rien ne l'embarrasse. Je ne vous dirai pas qu'il jouera sans public, non; mais il jouera sans salle. A Rouen, le directeur du Théâtre des Arts ne veut pas lui laisser donner sa représentation à bénéfice sur son théâtre: X... va trouver le directeur d'un théâtre de marionnettes, et lui loue sa salle. Il n'y avait qu'un inconvénient: X... était plus haut que le théâtre. Quand il était debout, sa tête était dans les frises. X... ne sourcille pas. Il se couche à terre, s'appuie sur un banc de gazon, et chante ainsi couché: Asile héréditaire, de Guillaume Tell, et dit la tirade de Gros René, du Dépit amoureux. Il fit 47 fr. de recette. A un de ses amis qui lui disait: Comment.....?
--Un rien vous étonne, et tout vous embarrasse!
Écoutez ses vues sur l'esthétique de l'art, quand à la Halle il va de chez Baratte chez Bordier, bras dessus, bras dessous, avec F..... qui l'avait ce soir-là enguirlandé, des pieds à la tête, d'une devanture d'herboristerie: «On n'a jamais compris Buridan de la Tour de Nesle; Buridan ne doit pas avoir une cape, une épée; c'est pas ça. Buridan est un soldat qui revient de la guerre; il fume son brûle-gueule, raconte ses campagnes, et demande un litre à 6!»
A table d'hôte, quand on enlève un service: Laissez! «laissez! dit X... Ces plats ne vous gênent pas; ils charment ma vue!»
Grand comédien que ce X...!--Ce n'est pas qu'il ne soit sifflé, et souvent, et beaucoup, et très-fort! Mais il a le caractère et le dos fait aux sifflets comme aux frutti du parterre de Rouen, et va se guabelant de tout cela.--Il joue le premier acte de la Dame blanche. Il est sifflé. Le second acte va commencer. Le directeur vient le prévenir. Il trouve X... se déshabillant tranquillement dans sa loge. «Mais vous êtes donc fou! Et le second acte...--Je ne le sais pas, ni le troisième.--Comment?--J'ai toujours été sifflé au premier. Je n'ai jamais joué le second.»--On lui jette un jour du paradis une tête d'oie.--Messieurs, dit X... en la ramassant, la personne qui a laissé tomber sa tête pourra la réclamer au vestiaire en sortant.
Va, pauvre X...! pauvre méconnu! pauvre calomnié! va de sous-préfecture en sous-préfecture, méprisé de tes collègues des grandes villes, pensant avec Bonaventure Des Périers «qu'avec cent francs de mélancolie, on ne paye pas pour cent sols de dettes»;--peut-être un soir, dans le Midi, bien las et fatigué, tu t'assiéras sur un banc de pierre, sans un sou de courage ni d'argent, n'ayant plus qu'un vieil habit noir à vendre, l'habit de tes jeunes premiers; tu t'assiéras, les pieds moulus et la mort dans le cœur: alors une vieille femme passera qui te dira: «Venez chez moi.» Elle te fera bien souper et bien coucher. Et le matin, quand tu lui diras: «Je ne peux pas vous payer. Je suis comédien; voilà mon habit»;--la femme le repliera, ton habit noir, et le remettera dans ton sac en te disant: «Moi aussi, j'ai un mauvais garçon de fils qui est à courir la France comme vous. Eh bien! s'il se trouvait dans votre position d'à-présent, j'aimerais bien qu'il trouvât une brave femme comme moi pour lui donner à manger et à coucher.»
Sur la tombe du nomade, qu'on mette un masque comique, un bâton de voyageur.
L'EX-MAIRE DE RUMILLY
C'était, après tout, des gens d'esprit essayant de faire l'hôtellerie de la vie bien fournie, montée, pourvue, garnie de toutes sortes de plaisances, charmes et agréments, dormant grasses nuitées, riches et argentés comme des mendiants qui reçoivent de tout le monde, écrémant le plaisir et la satisfaction du mariage pour laisser au prochain ses charges, ennuis, chagrins et déboires, se gagnant magnifiques, et bien-sonnants, et doux-flattants, revenus de leur ferme du ciel, ayant à portée de la main toutes bonnes et désirables choses. Les belles plaines, avec fraîches eaux, beaux prés valants, terres fertiles, salubres et délicieuses, étaient leurs douaires et leurs hoiries prédestinés. «O gens heureux! ô demy-dieux!»--leur disait l'autre, les voyant autour des dix sept cent mille clochers de France, seigneurs de toutes les bonnes pâtures, beaux aspects de feuillade, et belles granges et basses-cours, et bois, et rivières, bien ameublés de tous gibiers, poissons, poulailles, bien vivant, mangeant, humant: «O demy-dieux! ô gens heureux! c'est paradiz en cette vie et en l'aultre pareillement avoir!»
Habiles gens que ces épicuriens du maigre et du jeûne! Des étangs à ne pas les compter, où le filet n'avait qu'à se laisser tomber pour ramasser, à se rompre, brochets, carpes, brochetons, anguilles! Viviers de pierres de taille pour garder le tout bien vif et en santé! Allées sablées pour l'abbé, de l'abbaye jusqu'à la belle vigne, folie et joie et réconfort des soirées d'hiver, attendant les buveurs dominicaux, couchés sur les coteaux de pierre à fusil! Domiciles d'élection, de paix, de pitancerie, et de bien-être, et de belle vue champêtre, avec le gai soleil pour éveilleur et sonneur de matines aux fenêtres joyeuses, avec le gai soleil pour compagnon mûrisseur des espaliers à six étages! Vergers frutescents, tout rougeauds de fruits; plantureux terrages, chauds nourriciers des grainées opulentes; forêts qui font l'horizon vert, et le garde-manger encombré; rivières échappées à travers les peupliers, pour le babil des battoirs, et le tic-tac du moulin; chènevières mettant fine toile au corps; prairies d'émeraude, donnant bon beurre, bon fromage, et bonne viande: toutes gaudisseries de la gueule et des yeux, cherchées et trouvées en ces châteaux bénis!--«Bien de moines!» à tous charmants coins de nature; «Bien de moines!» à tous riches terroirs, c'est le refrain populaire; aux prés de feutre: «Bien de moines!» aux guérets serrés: «Bien de moines!» aux étangs grands comme des lacs: «Bien de moines!» aux saulées bruissantes: «Bien de moines!» «Bien de moines!» dira toujours le plus vieux du village. «Bien de moines!» ont dit les acheteurs des biens nationaux. «Bien de moines!» se disent les fermiers de leurs héritiers.
Quel rêve entrevu, la première fois qu'ils entrèrent au pays de Rumilly! C'était splendide jour de printemps, ou clair temps d'automne. Quelle ambition éveillée par toutes les promesses de la gente contrée! Et comme, leur quête finie, les moines la quittent pensifs, tout songeant à un retour. Donations à insérer au cartulaire, indulgences à donner aux peccadilles de ces temps héroïques et brutaux, ils ruminent la clef qui leur ouvrira le petit Éden. Et dès 1104, ce sont moines de Molesmes entrant à Rumilly de par Hugues de Champagne. Hugues a retiré de son doigt son anneau. Il a juré sur les Évangiles, devant Pascal de Rome, Rithal, évêque d'Albe, légat du pape, Milon de Bar, l'acte de donation du village de Rumilly; et vite de Molesmes, pays raboteux, abrupte, tempétueux, pays de grand vent et de montées où les mules se déferrent,--ils s'installent en cette patrie nouvelle à pentes molles, à promenades point essoufflantes aux bedaines béates. L'air y ventile, frais et doux, et la forêt pare la bise. Benoîtement, les bonnes gens s'arrondissent à la sourdine d'un arpent, de deux, de cinquante, envahissant, de ci, de là, tout le pays. Gauthier de Fresnoy leur accorde la moitié de ses dîmes. Un autre jour, c'est le village de Saint-Parres qui leur est donné; un autre, c'est le Bouchot; un autre, c'est Nice; un autre encore, Villeneuve-sur-Terrien; un autre, le Long-du-Bois; un autre, c'est le château de la Motte; un autre, c'est une verrerie à souffler larges flacons pour enserrer la purée septembrale, et verres généreux pour porter les santés du souper. Pour des chemises, c'est Adèle de Rumilly qui leur accorde la dîme sur le chanvre. Ce ne sont, en ce temporel de Carabas, que milliers de boisseaux de blé et d'avoine; les arpents de terre, de bois, de prés ne s'y comptent plus que par centaines. Sous le poids de la dix-septième gerbe, du vingt et unième du chanvre et de la navette, crèvent les granges. Vers les basses-cours trop étroites, on amène des quatre points cardinaux du lieu, en longues processions, oies, chapons, gélines. Trois moulins, pour l'abbaye, tournent sur l'Hozain. Et pendant que Jean Collet échaffaude entre les peupliers la tour blanche de son église, cinq petites tourelles élancent dans le ciel leurs pointes d'ardoises pour l'abri et l'habitation d'honneur du seigneur abbé. Et de tant de jouissances charnelles, conquises en si peu de temps, le cantique de reconnaissance se lit aux murs tout égayés de paganisme. Sous les figures emmédaillonnées dans les grandes cheminées, c'est la devise: Jupiter Custos. Sur les chapiteaux des colonnes qui soutiennent le promenoir d'été, des enfants à cheval sur des cygnes font cabrer leurs montures, et les Amours, à ailes rognées, qui jouent du psalterion, semblent chanter, en leurs musiques inentendues, le Credo mythologique du XVIe siècle; même au-dessus de la porte, passage particulier de l'abbé, le tailleur de pierre jette, dans les lambrequins, la tête échevelée d'Ariane.
Mais tout cela était hier, et je veux conter aujourd'hui. Débouchez un jour de mai par l'ancienne route de Paris: la plaine qui entoure Rumilly vous apparaît immense et plate, toute couverte de blés verts, où la houle jette en courant ses moires blanches. Plus loin, une ligne qui serpente, d'oseraies et de peupliers. Quelques tuiles de toits percent de rouge les feuillages. Puis les cinq tourelles bleuâtres du château, la tour blanche de l'église. Là-dessus, le coteau monte, couvert d'arbres fruitiers fleuris. Le soleil joue dans la neige mate des fleurs, y posant par places des brillants, comme dans de l'argent bruni. Au haut du coteau, un panache d'un vert sourd qui fait ressauter les verdures aériennes des premiers plans.--Sur le chemin vicinal qui va du village à la route, il marche un androgyne de six pieds de haut, entoilé d'un coutil gris qui dessine d'amples gigots aux bras. A chaque enjambée sous la blouse longue se cache et se laisse voir, pudibonde et modeste, la broderie anglaise d'un pantalon de petite fille. Des souliers de prunelle chiffonnent leurs rubans de soie noire autour d'une cheville en paturon. Le vieillard s'avance, herculéen, dans un balancement craintif et sautillant. Il a sur la tête nue une perruque qui semble une touffe de mousse desséchée, à cheval sur deux immenses oreilles couleur de vieille préparation de cire. Au front, un nez gigantesque commence; un nez non pareil auquel on dirait que courent toutes les lignes du menton et des joues comme si elles s'efforçaient d'amarrer au visage cet insolite morceau de chair prêt à fuir. Ainsi nasalement pourvu, la tête du vieillard a l'air de ces hydrocéphales de buis qui servent d'enseignes drolatiques aux marchands de parapluies. Il tient en main une ombrelle ouverte. L'ombrelle de soie met au chef de l'homme des reflets roses.
Il s'avance relevant sa jupe pour la moindre rigole. Il remonte ses gigots, tout en scrutant d'un œil de maître les champs, les gens, les mares et les canards. Il s'arrête tout au bord de la route. Il jette un regard du côté de Paris. Il revient. Il trottine, faisant des coquetteries de démarche, et se retournant. Il s'ajuste. Il se trousse, se détrousse et se retrousse.
Cet homme est le seigneur suzerain de cette ancienne terre de moinerie. Cet homme commande au pouvoir spirituel. Cet homme règle les obligations du maître d'école envers la commune. Cet homme donne le mot d'ordre à cette police qui est le garde champêtre. Cet homme requiert cette force civile qui est la garde nationale. Quand cet homme rentre de son invariable promenade, les intérêts locaux, et les contestations, et les demandes, et les placets sont à sa porte, bonnet bas, révérences prêtes. Cet homme est le maire de Rumilly.
--«Azélie--a-t-il dit--donnez-moi mon ouvrage.»
Il a tiré une longue broderie. Il a mis son dé, il a enfilé son aiguille. Il a ses yeux de vingt ans. Il ne met pas de lunettes. Il brode au feston la longue bande.--C'est le baldaquin qu'il destine à son lit.
Celui-ci entre, et celui-là. Ils s'asseyent. M. Jousseau poursuit son feston. Ses doigts agiles vont et viennent. Il a croisé une de ses jambes par-dessus l'autre, et il travaille. L'un dit que les oisonneaux de Mathieu trouent sa haie; l'autre qu'il faudrait un nouvel instituteur, que celui qu'on a se grise, et que les enfants n'y apprennent rien, et qu'il n'est jamais levé pour sonner l'Angelus; un autre qu'il faudrait voir le préfet pour le procès des grands bois que la commune a avec l'État. M. Jousseau dit à l'un: «Vraiment?--à l'autre: «Possible!» Il brode toujours. Il ajoute: «J'irai à Paris, le mois prochain,»--et il répète: «J'irai à Paris.»
De la cuisine, une voix aigre s'échappe:--«A Paris? y pensez-vous, Monsieur? J'ai cent cinquante dindons à élever cette année! Vous allez, comme ça me laisser seule?»
Après souper,--quand c'est l'hiver,--Azélie a mis de l'huile dans son bureton. M. Jousseau le prend à la main. Azélie marche avec ses sabots dans la nuit noire. Elle porte un rouet, et une quenouille chargée. M. Jousseau marche après Azélie, se garant des pierres et du ruisseau de fumier de la ferme. Les voilà arrivés, lui et elle, à la veillée des femmes: tous les rouets sont en jeu. Quand les commères le voient:--«M. Jousseau, mon dernier a une foulure.»--«Il faut une omelette aux cloportes,--dit M. Jousseau,--je vous ferai l'ordonnance.» Il s'arrange à son rouet.--«M. Jousseau, mon homme a son rhumatisme.»--«Bonne femme, c'est qu'il ne porte plus les trois marrons que je lui ai dit de porter dans la poche de son pantalon.»--M. Jousseau a mis son rouet en train. Il ordonne encore d'autres remèdes, et sous son pied géant chaussé de prunelle, son rouet en fièvre tournoie et ronronne dans la grange, plus strident que tous les autres.
Méprise du créateur que cette cervelle femelle logée dans cette caricature de mâle? Cervelle coulée au moule des gynécées, engouée de chiffons, manœuvrant toute la machine solide de ce corps ridicule aux petits travaux des Arachnés! Homme-femme ayant ambition depuis trente ans d'aller à Paris pour caresser de l'œil les belles robes et les beaux bonnets, et les petits brodequins! Et les paysans lui pardonnent à ce maire enjuponné, fiers de vous montrer l'écriture calligraphiée de ses grotesques ordonnances médicales.
La veillée est finie. Il est rentré chez lui. Il est dans son lit, M. Jousseau. Il a la tête sur son oreiller; sa chandelle est sur sa table de nuit. Ses volets sont bien fermés, les rideaux de sa fenêtre tirés. Il est couché sur le dos; il tripote dans ses longs et grands doigts noueux quelque chose, et le retourne et le façonne comme une mère habille son enfant. Il a un petit carton près de lui, où il puise et remet tantôt un chiffon, et tantôt un autre. Ces chiffons ressemblent, à de petits vêtements: voilà un petit béguin et voilà une petite jupe. Il travaille avec tout cela dans la ruelle contre le mur. C'est long ce qu'il fait; il s'impatiente; il prend une épingle sur la table de nuit; il se pique. Il bougonne sourdement. Cela avance. Il sifflote un petit air. Il lui faut maintenant ses deux mains; il met l'épingle entre ses dents. Là! voilà qui est fini. Il fait sauter cela sur son séant, regarde et donne encore un coup de main ici et là: c'est sa poupée qu'il vient d'habiller. La chandelle tantôt ramasse sa flamme au-dessus de son champignon qui charbonne, tantôt la lance bien haut par-dessus; et au mur, le petit paquet de chiffons que branle le vieillard remue. Au mur, aussi, l'énorme nez du vieillard se projette, mettant une grande ombre bien noire qui marche et rétrograde selon que la chandelle flambe ou se reploie. Au mur, ce nez énorme se profile net; et d'une ligne cernée, la silhouette étrange tremblotte, toujours à sa même place, grandissante, puis immobile; tandis que promenée et ballante sur les plis des draps, la poupée estompe plus bas l'ombre allongée de ses oripeaux qui dansent...
Le dimanche gras, il arrive à Rumilly une grande caisse de Paris pour M. Jousseau.--M. Jousseau s'enferme avec sa caisse; même Azélie ne sait ce qu'il fait enfermé.
A midi, le mardi gras, M. Jousseau sort dans son cabriolet d'osier.
Quand M. Jousseau passe en son cabriolet d'osier devant le portail de l'église, le saint Martin sous son dais festonné ajusté aux meneaux lève son petit bras de pierre et met sa main devant ses yeux, en auvent, pour mieux voir. Les figurines qui vivent à chaque jambage perchées sur une colonne torse, dans un habitacle clochetonné, se penchent et se dressent sur la pointe du pied et s'avancent. L'ange à droite qui porte un beau lis à la main s'oublie, curieux, et grimpé jusqu'au haut des accolades, s'accoude sur les armes de France, laissant ses voisins en mauvaise position et mal en point pour voir. Petit à petit les saints s'essayent tous à déranger de la tête les gouttes de glace, réunies en grappes, qui pendent à leurs petites couronnes sculptées. Le soleil, jusque-là endormi dans son lit de nuages gris, s'éveille et met une mouche d'or au bout du nez de la Vierge qui fait vis-à-vis à l'ange de l'Annonciation, les yeux baissés. Voilà que la jolie Vierge lève elle aussi, pour regarder, ses paupières de pierre toute noircies des larmes de la pluie d'hiver. La grande rose à six feuilles en cœur resplendit comme une prunelle de cyclope dilatée; et les monstres des gouttières, et les apôtres qui demeurent contre les contre-forts sont tout éjouis et remuants d'aise d'avoir les plus hautes et les meilleures places, tant elle est curieuse, unique et merveilleuse, la chose à voir! Même comme les portes sont ouvertes, du fond de l'église, les personnages du retable, les soldats juifs et les saintes femmes tâchent de jeter l'œil par-dessus les chandeliers d'argent de l'autel, et les deux larrons quasi-morts retrouvent un regard pour ce spectacle étrange:--M. Jousseau, M. le maire, dans son cabriolet d'osier, défile devant l'église costumé en odalisque!
Le curé qui a lu la chronique du pays, disait sur le pas du presbytère: «O Jean Collet, vous qui élevâtes notre église de Rumilly, si belle qu'un monsieur de Paris est venu la dessiner l'autre année, et que le préfet l'a regardée l'autre jour! Vous qui l'élevâtes, pieux Jean Collet, chanoine et official de Troyes, par trente-quatre ans de quêtes patientes au travers des contrées chrétiennes, architecte de charité! ne serait-ce pas votre méchant petit frère Claude,--Claude qui, perdant que vous faisiez, armé de votre aumônière, croisade pour conquérir cette belle maison de Dieu, crayonnait sur tous les murs un grand enfer, écrivant au-dessous, le mécréant!