MADAME ALCIDE
LE CHŒUR, se tournant vers Indiana.
Trois juliennes!--trois matelottes!--trois gigots!--trois fritures!...
MADAME ALCIDE.
Une salade et des fraises, voilà! Messieurs; du bordeaux, n'est-ce pas? ça fait du bien à la gorge!
Il est, il est à dix minutes de Paris un cabaret où l'Art et la Littérature ont leur couvert toujours mis. Il y a des tonnelles; les fourmis marchent sur la nappe, et les chenilles tombent dans les assiettes. Cabaret monté de la hutte au pavillon, et de l'île à la berge! il a changé ses planches contre des murailles blanches, sa devanture de filets contre les volets verts des vieux romans, son fer contre du ruolz! Cabaret où sous la droite redoutable de cette femme de soixante-quatorze ans qui siége au comptoir se taisent à demi, inapaisés, grondants, les jalousies, les ressentiments, les colères de son entour et de sa portée! Cabaret où quand la table de famille se dresse pour les amants, les fils et les filles de la vieille matrone, il se parle une langue toute neuve et sans clef, langue de forts en gueule, coulée d'argot roulée des Halles à la Conciergerie! La nuit, le couteau, promené par les mains des fils, contient les prétendants de la Pénélope énorme; les filles, la mère les donne pour gages aux cuisiniers! Et dans cette promiscuité et ce pêle-mêle de drames, un génie protecteur, comme dans une peuplade de Peaux-rouges, un idiot, un gros, gras et huileux garçon, la lèvre sans ressort et tombante; un idiot que, depuis vingt ans, les habitués voient apprenant à lire derrière l'allumette promenée sur un même alphabet par un vieillard en cravate blanche. Le vieillard au chef grave, le menton monté sur sa cravate toujours blanche, émiette du pain aux poulets et aux lapins qu'il gouverne; puis il vient s'asseoir,--lui, ce marquis ruiné par la vieille!--à ce festin des Lapithes, dont elle lui fait aumône, indifférent, muet, sourd! Caverne où un soir à souper s'est attardée la muse d'Eugène Süe!
MADAME ALCIDE.
Ah! bien, vous me l'aviez prédit: «Quand il sera arrivé celui-là, il vous écrasera avec son carrosse.» Vous aviez plus de philosophie du cœur humain que moi. Je me rappelle que vous m'aviez si bien prédit ça! Je suis restée tout de même trois ans avec lui...--Ah! la bonne soupe! C'est un fameux restaurant ici! Ça me rappelle les deux seuls dîners que j'ai faits avec lui. Figurez-vous, Messieurs,--il faut vous dire qu'il gagnait douze cents francs par an, c'était pas le diable, mais enfin... V'là qu'au bout d'un an, il me mène à la campagne... J'avais une petite robe très-gentille, toute neuve, que je m'étais faite avec des doublures de soie que la mère du Château lui envoyait, si par hasard il avait besoin de se raccommoder.
CHŒUR.
Femme ingénieuse! Nous connaissons ton tapis de Smyrne à franges tissées avec les épaulettes du garde national La Coutelle! Tu t'habilles comme l'oiseau fait son nid, de grapilles quêtées çà et là. Nous t'avons contemplée au bal de l'Opéra, Alcide, en Reine de Chypre; et nul n'a jamais su dire de quoi tu t'étais fais cette chose composite que tu appelais ton costume! Va, reprends de la matelotte, et continue à dévoiler ton cœur!
MADAME ALCIDE.
Ai-je sué ce jour-là!... Quelle trotte! Il m'a fait aller de la rue Frochot au Jardin-des Plantes, et du Jardin-des-Plantes à Belleville, à pied; et a-t-il rechigné après ses gueux de trois francs de dîner!--En rentrant, il a mis tout de suite sur son livre de dépenses: Gaudriole, trois francs.
CHŒUR.
Gaudriole?--Ah! ah!--Et pourquoi? et pourquoi?
MADAME ALCIDE.
Oui, Messieurs, il m'a dit que tout ce qui n'était pas des choses utiles, il portait ça au compte: Gaudriole.--Il était rat comme tout, faut vous dire... il avait un livre de compte... un livre de compte. C'était drôle... un tas de colonnes, des rangées de colonnes, des chiffres, c'était en ordre comme un régiment. Il me disait que comme ça, ça lui faisait voir toutes ses dépenses groupées. Et il mettait tout dessus; le soir nous n'avions pas d'argent pour sortir; alors nous jouions; quand je perdais, il mettait sur ses comptes: Alcide me redoit un sou de jeu.--Mais, Messieurs, prenez donc de la matelotte... Vous, Monsieur...
CHŒUR.
Merci, Madame Alcide; elle est à nous, elle est à vous!
MADAME ALCIDE.
Voyons, là-bas, le petit chapeau, vrai, vous ne m'en voudrez pas?... j'ai une faim de chien... j'ai mangé un petit gâteau d'un sou en venant, j'allais tomber; mais voyons, vraiment vous en avez assez?
CHŒUR.
Madame Alcide, vous faites des cérémonies!
MADAME ALCIDE.
Moi, Messieurs? Ah bien!... Mais qu'est-ce que je vous racontais... Ah! vous savez l'histoire de sa robe de chambre... C'est pour vous en revenir à ses grandeurs, vous allez voir.--Attendez, parce que quand je raconte, je ne mange pas.
CHŒUR.
Mangez et buvez, Madame Alcide! Buvez et mangez, Madame Alcide!
MADAME ALCIDE.
Le matin, je sortais, et lui donnait un coup au ménage. J'avais remarqué... V'là un vrai restaurant! C'est meilleur qu'à ma table d'hôte!
CHŒUR.
Vous dînez donc toujours à votre table d'hôte, Madame Alcide?
MADAME ALCIDE.
Oui, Messieurs; écoutez donc, j'ai quatre plats pour vingt sous. Eh bien! si je faisais ma boubouille chez moi, je prendrais un bifteck, je suppose, de dix sous; bien.., du bleu à dix... ah! moi j'aime le bon vin... ça me ferait déjà... et puis le charbon, le bois, et aller chercher... est-ce que je sais!
CHŒUR.
Madame Alcide, à votre table d'hôte, ce ne sont que voleurs. On joue après dîner. Vous vous ferez voler, ô Madame Alcide, comme vous fûtes toujours volée tout le long, le long de votre existence.
MADAME ALCIDE.
Non, Messieurs, on ne joue pas après dîner. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. M. du Château se mettait donc toujours à la fenêtre avec une robe de chambre grasse, mais grasse... Il était très-beau, vous savez, un brun, des favoris noirs, et moustache idem. Je me dis: «C'est bien drôle tout de même qu'il prenne l'air tant que ça,» et je vis que c'était pour une guenon d'Anglaise qui montait tous les jours à cheval dans la cour, une amazone! Elle le regardait. M. du Château coupait là-dedans. Je suis jalouse, moi. Ça me trottait déjà, cette Anglaise à caracoles, quand il me dit un matin comme ça: «Avance-moi une robe de chambre. Je voudrais avoir une robe de chambre, une robe de chambre avec une torsade et un gland pour faire un nœud comme ça, sur le côté;» et il se pose. Je vois son jeu de loin, je devine de longueur que Monsieur veut s'adoniser pour cette Franconi! La moutarde me monte, et je lui dis: «Monsieur du Château, j'ai vingt-cinq francs dans mon secrétaire. C'est pour le terme, vous le savez bien; je n'irai pas m'échigner pour vous donner une autre robe de chambre.»--Le beau gigot! Ah! j'ai faim; je ne fais pas la petite bouche... C'est de la bonne viande... Moi qui ne connaissais pas ce restaurant-là... Je connais pourtant assez d'artistes.
CHŒUR.
Mangez du gigot, Madame Alcide, et continuez-nous l'histoire secrète du nommé du Château.
MADAME ALCIDE.
Il me quitte. Nous sommes un an sans nous revoir. J'avais aux pieds des bottines percées. J'étais rue Larochefoucauld. Au coin de l'épicier, j'entends quelqu'un qui demande la monnaie d'un billet de cinq. C'était lui! Ah! je dis, par exemple, tu ne m'échapperas pas. Je vais me planter devant la boutique. Il m'aperçoit du coin de l'œil. Il me tourne vite le dos. Je ne bouge pas. Il sort. Je lui dis: «Je suis bien heureuse que vous ayez fait fortune. Vous devriez bien me donner une paire de bottines.» Il me dit: «De l'argent, vous voyez bien que je n'en ai pas; l'épicier n'a pas voulu me changer.» C'était vrai. Il me dit encore que dans le temps je n'ai pas voulu lui avancer une robe de chambre.--Ça lui était resté, cette robe de chambre! et il me donne rendez-vous le lendemain à huit heures sur les buttes Montmartre.
CHŒUR.
Sur les buttes Montmartre, Madame Alcide?
MADAME ALCIDE.
Il faisait un temps, de la pluie, du vent! Je m'en vais là-haut. Je ne vois personne, et j'attends de bonne foi. Le lendemain soir je le pince sur le boulevard. Il y avait une débâcle atroce. J'avais les pieds dans la neige et la glace. Je lui dis s'il veut me donner ma paire de botttines. Lui, à bout, il me dit: «Eh bien, enfin, combien que ça coûte une paire de bottines?--Douze francs, vois, j'ai les pieds dans l'eau.» V'là qui veut me reconduire et monter chez moi. Ah! Messieurs, vous savez que je ne reçois personne... et puis mon propriétaire, M. Dumon, un vieux qui m'a fait la cour, n'entend pas de cette oreille-là. Je dis à mon du Château--je ne voulais pas le vexer, rapport à mes bottines,--que M. Dumon est graveur du roi, un orléaniste, et qu'il me flanquera à la porte, s'il sait que j'ai reçu un bonapartiste. Là-dessus, du Château s'en va, et je n'ai pas eu de bottines.
CHŒUR.
Et ce fut alors, n'est-ce pas, Madame Alcide, que commença votre grande panne, cette panne pendant laquelle vous échangeâtes, blonde que vous étiez! un gril, une petite pendule dorée, et une guitare contre une queue de cheveux noirs!
MADAME ALCIDE.
Tenez! avec vous, je ne décesse pas de parler, parce que vous m'inspirez..., oui, vous me dites un petit mot... et ça me fait repartir. La dernière fois que je vis M. du Château, c'était à l'époque de nos troubles politiques. Je n'avais plus le sou. Je ne posais plus. Vous savez que ça n'allait pas. Ma foi! j'avais une marine de je ne sais plus qui, je la décroche, je la fourre sous mon châle; et je pars laver ça. Dans la rue Montmartre, il y avait des rassemblements; j'aperçois M. du Château. Il avait un grand bandeau sur l'œil. Heureusement qu'il se présenta à moi du côté droit qui n'avait pas de bandeau, sans cela je ne l'aurais pas reconnu. Il était accompagné de deux ou trois hommes, des faces de galériens, de ces gens qu'on ne rencontre que dans les révolutions. Ils me jetaient, Messieurs, des regards terribles. Je ne fais ni une ni deux. V'lan! je flanque ma toile devant le nez de M. du Château.--Qu'est-ce que c'est que cela, Madame?--qu'il fait.--Une marine! Vous allez m'acheter cela. Je n'ai plus le sou. Je ne fais plus rien.--Je n'achète pas de marine.--Eh bien,--je lui dis,--menez-moi dîner à la campagne.--Non; je n'ai pas le temps. L'œuvre marche,--qu'il me dit tout bas, et il tire une pièce blanche qu'il me met dans la main, et file avec ses satellites. Devant tout le monde, ça m'a offusquée. Je ne l'ai jamais retrouvé depuis ce temps-là. Un peu de sauce? Oui, je veux bien, vous en avez, vous, Messieurs? Personne n'en veut plus? Eh bien, j'aime autant prendre le plat, si ça ne vous fait rien.
CHŒUR.
La Renommée aux pieds légers a chanté à mon oreille que vous connûtes le célèbre prince Édouard.
MADAME ALCIDE.
Encore des choses drôles, allez. Je le rencontre au bal de l'Opéra. Il cause. Il me demande à venir chez moi. Moi,--une folie, si vous voulez, Messieurs: je voulais connaître un fils de roi, je lui donne mon adresse. Il vient le lendemain. Il était noble comme tout, un port...--«Ma chère,--me dit-il,--ma voiture est en bas; mais je ne puis vous emmener, vous n'avez pas de toilette,»--et il me laisse. Ça me monte, cet affront. Ah! je dis, attends, je n'ai pas de toilette, tu vas voir ça. Je prends tout l'argent que j'avais. J'achète des chapeaux, un jaune, et un petit bonnet avec des roses... très-gentil. Il revient.--«Madame, où allez-vous?--Je vais sortir, monsieur,--que je fais--on va m'apporter des chapeaux.»--Ça le pique.--«Je serais curieux de les voir.»--On les apporte. Il trouve que ça me va, et il me dit:--«Madame, vous allez venir dîner avec moi chez Broggi. Nous irons à pied.» Il me fait boire; et puis je voyais que quand il me versait, il tirait d'une boîte en or quelque chose, et mettait un peu de poudre dans mon verre. Je me sens toute drôle. Je lui dis: «Je suis malade, empoisonneur!» Il ne se trouble pas. Il me dit: «Madame, j'ai voulu vous éprouver. On m'avait dit que vous n'étiez pas une femme comme une autre. Je vois que vous n'êtes pas usée par les orgies.» Ça n'empêche pas que je fus malade toute la nuit. Il me soigna comme un père au milieu des convulsions..... Nous demeurions ensemble. C'était l'hiver. Il gelait à pierre fendre. Il me dit: «Madame, vous ne faites donc pas de feu?--Du feu, Monsieur le prince? non. Quand j'ai froid, je vais me chauffer au bal.» Quand il voit ça: «Madame, il n'est pas convenable que vous ayez une garniture de cheminée antique. J'ai fait prix avec un brocanteur pour vous en débarrasser;--et il met par terre ma pendule d'albâtre et mes vases de fleurs. J'ai vu de très-beaux flambeaux de bronze à 10 francs, rue Saint-Lazare. Vous allez aller les acheter.»--J'ai été acheter les flambeaux. On me les a laissés à 9. Pour la pendule, il mettait à sa place tous les jours un bouquet de violettes. Il me donnait 30 francs par mois. Il logeait chez moi. Un jour il me dit: «Voulez-vous voir, Madame, les débris de ma fortune?» et il me fait voir sur un papier une foule de diamants. Ce soir-là, il rentra; il avait le gousset plein de pièces d'or et d'argent. Il mit tout ça sur la table de nuit, et, couché, la tête dans sa main, il se mit à regarder longtemps. Et moi, je pensais pendant ce temps que cet homme contemplait les débris de ses richesses; et ça me faisait songer tristement, Messieurs. Quand, le lendemain, il compta son or, et qu'il allait partir, je me dis: Il faut pourtant que je lui demande quelque chose.--Je l'arrêtai à la porte:--«Mon ami, je n'ai plus d'argent.»--Lui, il me dit: «Et les 50 francs que je vous avais confiés?--Vos 50 francs? les voilà!» Je lui tends deux factures. Comme il aimait être couché mollement, ce mois-là, je lui avais fait la chatterie de faire rebattre les matelas, changer les taies, et ça coûte tout ça! Il me dit: «Madame, puisque vous n'avez pas su garder cet argent, je vous en aurais donné cinquante autres; vous ne les aurez pas. Du reste, Madame, je respecte trop une femme qui est à moi pour lui offrir de l'argent.»--Au terme, je lui dis: «Il faut payer le propriétaire.» Le voilà qui me répond: «Madame, je vais en Normandie, manger du fromage de Brie; respectez mon malheur.» Cette réponse avait le droit de me surprendre.--Quand je pense que ma pauvre vie a toujours été d'être bousculée comme ça. Toute petite, j'ai eu un père, un brave qui n'avait pas froid aux oreilles, un père dur, mais dur! Ça n'a pas encore été pour moi un doux agneau...
INDIANA, ouvrant la porte.
Combien de fritures à ces Messieurs?
MADAME ALCIDE.
Oh! pour un, n'est-ce pas, Messieurs? Je suis pleine jusque-là.
INDIANA.
Pour un? Vous êtes cinq!--Vous me faites mal, la mère!
CHŒUR.
Pour trois! et sortez, Indiana.--Ah! ça, Madame Alcide, est-ce que la roue de la Fortune n'a pas arraché du Château de vos bras pour le porter au sommet d'une haute position?
MADAME ALCIDE.
Je crois bien. Il est quelque chose comme qui dirait ministre. Ah! il a fait son beurre! Il est au pinacle. Voilà qu'il me revient une histoire là-dessus. Figurez-vous, je dînais cet hiver au Grand-Turc. Beaucoup de monde était à regarder un beau domestique, mais très-bien, qui avait une livrée avec des galons d'or, un bel homme et qui faisait son important. Je le fixe, et je reconnais cet homme. Ça l'étonne que je le regarde comme ça. Je lui dis: «Connaissez-vous M. du Château?» Il me dit: «Oui. Je suis le valet de pied de l'empereur son maître.» Et en me toisant il me demande si je le connaîtrais? «Oui, je fais tout haut, et même intimement. J'ai été sa maîtresse pendant trois ans.» Cet homme se lève du coup et me dit: «Vous avez été la maîtresse de M. du Château?»--«Même, que je lui dis, que je vous connais bien, et que quand vous êtes venu parler à M. du Château de la part de votre maître, et apporter une lettre rue de Laval, vous vous êtes assis à gauche en entrant, sur une banquette.» Voilà cet homme qui voit bien que je l'ai connu, qui m'offre le café, et qui me dit que je devrais m'adresser à M. du Château pour avoir quelque chose. Il me dit que justement il y a dans la maison de l'empereur une place vacante de femme de la garde-robe, ça rapporte cinquante sous par jour...
CHŒUR.
Femme de la garde-robe? Expliquez-vous, Madame Alcide.
MADAME ALCIDE.
J'écris une lettre à M. du Château, et je vais porter ça à l'adresse où ce domestique m'avait dit demeurer. Il s'était fait fort de remettre ma lettre à M. du Château lui-même; moi ça m'allait, vous comprenez.--Après cela, je savais bien qu'il fallait être une dame noble pour cet emploi-là.....
CHOEUR.
Une noble dame,--vous l'avez dit, Madame Alcide.
MADAME ALCIDE.
Dans ma lettre, je lui rappelais le passé, à ce sans-cœur, et je lui disais que je me conformerais à toutes ses instructions; oui, enfin que je ne parlerais jamais de ce qui s'est passé entre nous. Mais vous ne savez pas ce qui m'arrive le lendemain matin? Une femme qui entre avec un train de furie chez moi, et qui me dit que j'écris à son mari des choses!... C'était la femme de ce domestique! Elle avait décacheté la lettre pour M. du Château. Cette grue-là! elle avait pris ce que je disais pour son mari!--Ah! je n'ai jamais eu de chance! Justement, dans ce moment-là, je posais les mains de M. Molé, vous savez, dans le portrait d'Horace Vernet. J'étais raffalée; j'avais envie d'aller l'attendre à la porte d'Horace, et de lui dire: «Monseigneur, c'est moi qui pose vos mains. Donnez-moi un bureau de papier timbré!» Mais je n'ai pas eu ce front-là. Tenez! je vous parlais tout à l'heure de mon père... Eh bien! mon premier amour, ça n'a pas encore été tout bonheur... Moi qui ai toujours eu pour idéal un jeune homme noble, bien fait, avec des ongles roses et un chien de chasse, qui m'embrasserait dans l'île Saint-Denis!
CHŒUR.
Aux baisers d'argent de Phœbé la blonde, enlacés l'un à l'autre comme la vigne à l'ormeau, avez-vous vu passer Madame Alcide au bras de son idéal, suivant le sentier qui trempe dans la rivière murmurante?
MADAME ALCIDE.
Oui, Messieurs, ç'a été un homme de quarante-cinq ans,--mon premier amour--qui faisait des pièces. Des raisons de famille me forcent à vous taire son nom. On l'a porté en triomphe sur la scène de l'Odéon tout de même comme Voltaire. Il n'avait pas le sou, avec tous ses triomphes. Ah! il m'a bien fait aller au spectacle.
CHŒUR.
Femme, tu peux un moment suspendre ta langue, et boire le bain de pied de ton petit verre. Tes paroles descendent dans les oreilles, comme les neiges des montagnes descendent dans les plaines. Les péripéties de tes aventures étonnent les mortels pendus à tes lèvres. Femme simple, femme étonnante, tes amours pleins d'épisodes comme les amours d'épopées, sont toujours liés à des amours sans monnaie. Ta bêtise est grandiose et cyclopéenne, créature ingénue, mariée avec le grotesque. L'odyssée de ton existence ahurit, si j'ose m'exprimer ainsi. Alcide, toi qu'un peintre fameux enroula et enchaîna dans les tissus de l'Orient, pour abuser de ta faiblesse; géante de cocasserie, Alcide, toi dont les formes plantureuses revivront par les toiles éternelles; toi que nous avons vue porter l'adversité, comme le bœuf porte le soleil, et dont le clou fatal a souvent reçu toutes les toilettes; Crusoé du beau sexe, toi qui te fais des robes de rien,--retourne en tes lointains foyers! Nous te respectons trop pour te reconduire.
MADAME ALCIDE.
Tout ce que vous me dites là... je ne sais pas... mais ce que je sais, c'est que vous êtes bien gentils: vous payez du bordeaux aux femmes, et puis avec vous jamais de claques ni de coups de poing au dessert.
(Exeunt.)
PEYTEL
«Cour d'Assises de l'Ain.--Audience du 30 août.--M. le Président prononce l'arrêt qui condamne Benoît-Sébastien Peytel à la peine de mort.--Au moment même où M. le Président vient de prononcer la peine terrible, on entend une voix du milieu de la foule s'écrier: «Vivent les jurés!»
Le pourvoi en cassation fut rejeté le 10 octobre.
Bourg, mardi 15 octobre 1839.
«Le 13, Peytel a appris de M. le curé le rejet de son pourvoi. Cette
affreuse nouvelle ne lui a fait perdre ni son calme ni son énergie. Le
curé était tellement ému que Peytel s'en aperçut et lui dit: Vous êtes
agité, Monsieur le curé; pourquoi?.. Voyez, moi, je suis calme,
jugez-en. Puis déboutonnant son gilet et sa chemise, il prit une de ses
mains qu'il posa sur son cœur en lui disant: «Voyez si mon cœur bat plus
vite que de coutume.
Gui...»
Bourg, le 16 octobre 1839.
«Croiriez-vous que ce matin, lorsque M. le curé est entré auprès de ce
malheureux, il lui a dit presque souriant: Vous ne devineriez pas,
Monsieur le curé, de quoi j'ai parlé hier pendant tout mon dîner avec le
concierge?--Non.--De mon exécution... Et là-dessus, il est entré avec
son calme ordinaire dans des détails vraiment inconcevables.
Gui...»
Si l'annonce du rejet de son pourvoi avait laissé Peytel calme, la possibilité de commutation de peine et la perspective du bagne le trouvaient plus ému et moins préparé; et avant de le décider à tenter un recours en grâce, son avocat, M. Margerand, et ses amis eurent à soutenir contre lui des luttes et des combats pendant lesquels cette lettre s'échappait de sa plume:
«Je n'ai pas changé de manière de voir, et n'en changerai pas, quoi qu'il advienne... Déshonoré met le comble à mes maux: je doute qu'il soit au monde un homme qui le sente mieux que moi. Lorsque votre lettre d'hier m'a été remise, je voulais faire une réponse en quatre mots; cette réponse sera encore faite de même sur votre papier. Ici vont se trouver quelques explications. Hier soir, j'ai lu à la lumière votre lettre; on a eu pour la première fois la complaisance de me donner un morceau de bougie gros comme un canon de plume, long d'un demi-pouce. Cette lumière m'a suffi pour lire deux fois votre épître et m'en bien pénétrer. A huit heures la fièvre m'a pris. A neuf, j'avais sept pulsations et demie dans l'espace de temps qui s'écoule entre deux coups frappés à l'horloge de la ville. Le mouvement habituel de mon pouls est de quatre et demi. C'est donc trois de plus qu'à l'ordinaire; cet état a duré jusqu'à deux heures du matin. Alors j'ai eu un redoublement de fièvre, j'ai eu une espèce d'hallucination; j'ai vu autour de moi mon père, mes oncles décédés, mes parents vivants. Je me suis levé, j'ai cherché à comprendre où j'étais, ce que j'étais, et j'ai fini par tomber sur les cadettes qui pavent mon cachot.
»A cinq heures, un fou qui est dans un cachot voisin m'a réveillé en frappant à coups redoublés contre la porte. Je me suis relevé, mis au lit et l'abattement m'a assoupi jusqu'à six heures et demie. Alors, j'ai lu et relu votre lettre, y ai fait un mot de réponse. C'est le seul mot précédé de points ci-dessus qui a produit cet effet. Car dimanche j'ai connu le rejet, et je n'ai pas changé de manière de faire ni de dire. Que m'importe la vie aujourd'hui? La vie du bagne est pour moi impossible, j'aime mieux la mort. Je serai si je vis encore un fardeau pour ma famille, pour ceux de mes enfants qui conserveront encore quelques sentiments pour moi, il vaut mieux que je meure. Qu'importe quelques jours de plus ou de moins avec le déshonneur? La prolongation de l'existence devient pesante, quelque énergie que l'homme se sente, quelque purs que soient ses sentiments, quelque peu mérités que soient les jugements portés contre lui, quelle que soit enfin la force et la grandeur de ce qu'il ferait dans la suite. L'homme déshonoré ne peut rien espérer, il a souillé son nom, souillé la lignée dont il sort, il a fait une blessure qui non-seulement porte préjudice aux branches, mais encore attaque la souche de sa généalogie. Un bon horticulteur tranche au vif une branche pareille; quelques années après, la cicatrisation s'opère, et l'arbre n'est nullement endommagé. Mais si la branche viciée reste sur l'arbre tout périclitera. Il vaut mieux la couper. Qu'on me tranche donc la tête.»
Un peu plus tard, Peytel se décida. Tous les efforts de ce qui lui restait d'amis se tournèrent vers la clémence royale. On savait que le roi mettait comme une religion à dire oui ou non, quand il s'agissait de la tête d'un homme, et qu'il compulsait lui-même, et avec grand soin, le dossier des condamnés.
Ce qui avait ému le plus vivement la cour, c'était ce double homicide, et la mort de cette jeune femme bientôt mère. Une familière des Tuileries, madame d'Abrantès, écrivait: «On a parlé surtout de la position de madame Peytel, et ce qui exaspère le plus, c'est une femme grosse tuée en deux personnes.»--Toutes les démarches faites à Saint-Cloud, par la sœur du condamné, Madame Carraud, conduite par madame d'Abrantès, pour parvenir jusqu'au roi, furent inutiles. Le roi fit répondre par M. d'Houdetot, son premier aide de camp, «qu'il prenait en considération la position de cette pauvre sœur, mais qu'il ne pouvait pas la voir.» A une seconde tentative, le roi trouva encore une excuse dont il chargea le général Delort: «On ne peut plus poliment répondre non», dit madame d'Abrantès. Le premier mot du général avait été: «Les lettres de Balzac l'ont perdu dans l'opinion.» Ces lettres remarquables, cette défense discrète qui était presque toute dans ce qu'elle ne disait pas, cette plaidoirie qui laissait déduire au lecteur les conséquences vraisemblables du caractère bilieux-sanguin de Peytel, dans une circonstance habilement probabilisée, avaient indigné le roi. «Avant-hier, écrivait madame d'Abrantès,--le roi a parlé de Peytel avec amertume, et l'a appelé un monstre pour avoir permis qu'on calomniât ainsi une femme morte, et il a ajouté: «Cela seul prouve le crime.» La reine, en sa clémence de femme, touchée d'abord par la situation du malheureux, lui avait retiré bientôt après sa pitié. Je lis ceci dans une des lettres de madame d'Abrantès, qui s'employait avec dévouement à mieux disposer la cour pour le condamné, «On a beaucoup jasé de ma visite à Saint-Cloud.» Le roi a dit: «Cette pauvre madame d'Abrantès se donne là bien du mal pour une bien mauvaise cause.» La reine a dit dans le même sens; et madame d'Abrantès ajoutait: «Il vous est impossible de comprendre ce qu'on a d'opinion arrêtée à l'égard de Peytel au château. Je ne m'explique une animosité si positive que par une chose: les lettres de Balzac ont paru dans le Siècle; le Siècle est un journal de l'opposition. Cela a peut-être contribué à cette haine;» et plus loin: «Le roi a fait écrire à Bourg, à Belley; on a répondu que, s'il faisait grâce, il y aurait du bruit... La haine de la cour est tout à fait nouvelle pour ces sortes d'affaires. On dirait qu'on punit en lui un autre Alibaud.» Cette dernière phrase est curieuse. Le roi croyait Peytel coupable: il se refusait à lui faire grâce, et les esprits les plus justes et les plus calmes avaient je ne sais quel entraînement à lui prêter un ressentiment contre le condamné, et à mettre sur le compte d'une vengeance politique, ce qui était pour le roi une affaire de justice. C'est que Peytel avait, lui aussi, donné son coup d'épingle dans cette guerre charivarique que l'opposition avait commencée contre Louis-Philippe à peine assis sur le trône. Au temps où, actif et remueur, Peytel s'était essayé à être homme de lettres, au temps où il espérait, comme disait, devenir contemporain, au temps où germait déjà en lui le désir d'un nom, désir immense, insensé, délirant, qui le fit aller à l'échafaud presque consolé en songeant à la célébrité des causes célèbres, Peytel, las du journalisme et des petites batailles de la petite presse, avait frappé à la porte de la Muse du vigneron de la Chavonnière. Il avait fait--d'autres disent il avait fait faire par L. D., un homme d'esprit,--la Physiologie de la Poire. C'était l'époque de vogue et de premier succès de cette plaisanterie Philiponienne. L'allégorie eut tout le succès qu'elle pouvait espérer; et les allusions sur le calice à cinq divisions ouvertes comme qui dirait cinq ministères, les plaisanteries plus ou moins spirituelles sur les poires de Sainte-Lésine, d'Épargne, de Martin-Sec, furent trouvées délicates autant que récréatives par tous les boudeurs de la royauté nouvelle.
Quoi qu'il en soit des dispositions vraies ou supposées de la cour, quelques jours après le rejet du pourvoi, M. Teste, alors ministre de la justice, remit au roi, en conseil des ministres, un mémoire en faveur de Peytel.
Ce long mémoire débutait par une peinture du caractère de Peytel, appuyée de traits vifs et intimes. Puis Gavarni disait le mauvais vouloir de cette petite ville où Peytel avait fait l'inimitié autour de lui par des chansons, des couplets, deux rimes souvent ou un mot. Il s'étendait sur toutes ces rancunes un peu envieuses de province, réunies en faisceau, et formant une opinion locale ennemie de l'homme. Il joignait à son dire les lettres sur lesquelles avait travaillé M. de Balzac, celle par exemple qui retraçait la visite au domicile du prévenu: «... Ce fut un moment bien curieux pour un observateur que l'entrée de ces messieurs dans les appartements de Peytel, ce riche étranger, ce notaire inconnu qui était tombé un beau jour dans cette bonne petite ville de Belley avec sa réputation de fortune d'autant plus colossale, qu'on ne le connaissait en aucune façon. Arrivés dans le salon où quelques peintures, quelques dessins modernes assez richement encadrés dans de beaux cadres d'or, se trouvaient distribués avec goût sur une tapisserie rouge qui sans être neuve avait encore de la fraîcheur, ce fut une extase générale sur le luxe de l'ameublement; M. *** surtout ne pouvait s'empêcher d'admirer, et à chaque pas qu'il faisait on l'entendait s'exclamer: «C'est un mobilier de 40,000 livres de rente!»--Puis après ces prolégomènes, venant au fait même, Gavarni révélait une confession faite à lui seul par le condamné: «Le 21 août, Peytel m'écrivait: «Le 30 ou le 31, on me trouvera probablement libre; et si vous venez, nous partirons ensemble pour je ne sais où.» Le 31, j'étais à Bourg au petit jour. Peytel avait été condamné à mort à minuit. Je le vis à onze heures. Il me parla peu. Nous avions là deux témoins, un de ses avocats et le geôlier: «Mon ami, me dit-il, je vais mourir, et.....» En sortant, M. Gui... me fit remarquer cette réticence de Peytel. Si je n'avais pas été là, il se serait ouvert à vous.--De retour à Paris, M. de Balzac me parla du désir qu'il avait de publier quelques observations à propos du procès de Bourg. Muni d'une permission de visiter le condamné, nous partîmes de compagnie. A Bourg, je pénétrai seul et le premier auprès de lui; et, le regardant en face, je provoquai brusquement sa confiance par quelques paroles nettes et pressantes. Peytel fut d'abord étourdi, ébranlé. Il regarda le geôlier qui s'était mis près de nous; et il me demanda en latin si je voulais parler cette langue. Je lui dis de parler français et de parler bas. Il me passa un bras autour du cou, et, collant sa bouche à mon oreille, il me dit.....» Cette confession était-elle la vérité était-elle un nouveau mensonge?7
Note 7: (retour) Au reste, que cette confession soit la vérité ou soit un mensonge, la justice et le jury ont jugé en toute conscience. Peytel, au cas où cette confession serait la vérité, se serait défendu sur un mensonge d'un bout à l'autre des débats.--Nous ne sommes en cette notice qu'éditeurs de pièces inconnues. Nous nous déclarons insolidaires de toutes récriminations et insinuations contenues dans la lettre qu'on va lire.
A ce mémoire soumis au roi était jointe avec cette suscription: Dernier billet du pauvre condamné pour le roi, le roi seul, une lettre de Peytel, jetée sans doute par-dessus les murs de la prison, et qui était parvenue à Gavarni par la petite poste. Sur l'enveloppe on lisait ceci:
Ne trompez pas un pauvre malheureux qui s'est confié à vous, qui n'a que vous pour lui être utile, et puisque vous avez rompu la première enveloppe de ce billet, arrêtez-vous; vous violeriez un secret important en allant au delà; recouvrez ce billet d'une autre enveloppe, et adressez à Gavarni, rue Fontaine-Saint-Georges, à Paris.
La lettre qui suivait, étrange, un peu folle et rabâcheuse en ses commencements, poignante à la fin, écrite d'une petite écriture fine, serrée, régulière, et sans tremblement; cette lettre où le malheureux, riant un instant, faisait allusion à sa pauvre Physiologie de la Poire, Gavarni la crut bonne pour l'attendrissement; et de cette allusion même, il espéra une impartialité plus bien-veillante du roi. Voici cette lettre:
«COMMENCEMENT.
»Employer des moyens autres que ceux employés jusqu'à ce jour est une chose maladroite et imprudente.--Maladroite parce qu'on sanctionne ainsi toutes les erreurs des juges-instructeurs, des magistrats du parquet, et celles des médecins. Or, celles de ces derniers sont positives en fait à sa connaissance à lui. Il peut donc bien en juger.--Les erreurs des juges ressortent à chaque page de l'instruction. Il ne s'agit que de lire sa correspondance avec les magistrats.--En suivant la procédure depuis le premier jour jusqu'au dernier, la loi à la main, on verra partout que la loi a été évitée quand elle lui était avantageuse, qu'on s'est servi contre lui de tous les petits moyens de procédure; ainsi on lui a signifié la liste des témoins la veille des débats, dans ces témoins on avait substitué Jaudet, ouvrier, à Jaudet, maître-ouvrier. Ce dernier seul avait été interrogé dans l'instruction.--On avait refusé d'écrire quelque chose qu'il avait déposé en sa faveur, on a assigné son frère. Lui n'a vu cela qu'aux débats. On a refusé de vous laisser voir le dossier au greffe, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, et nous n'avions pas copie de tout le dossier.--Ainsi donc changer de système serait maladroit; car on perdrait ainsi tous les avantages qu'on peut avoir sur la procédure et sur les médecins.--Ce serait imprudent parce qu'on irait du connu à l'inconnu: ainsi on dirait: Vous avez menti au passé, vous mentez aujourd'hui, tout ce que la défense a avancé est vrai. Il faut donc persister et dire simplement, pour prouver combien la défense a été généreuse. Il ne s'agit que de connaître telle lettre, telle déposition, tels faits, dont on pourrait tirer telles conséquences.--Par ce moyen on prouverait de la générosité au passé, on en ferait soupçonner au présent.--On se ferait craindre par ceux qui ont intérêt à voir mort un pauvre malheureux,--en leur faisant savoir que mort, rien ne sera épargné pour réhabiliter sa mémoire, et que vivant,--banni ou déporté,--on pourra se taire, on obtiendra leur appui par-dessous main, tandis qu'ils sont très-hostiles..... On peut leur faire savoir que l'on a des pièces qui pourraient faire penser telle chose; que ces pièces émanent d'eux, sans qu'ils sachent en quoi elles consistent, qu'elles ne sont pas niables par eux: ils craindront;--il faut bien se garder de dire que la chose soit, mais qu'il est possible, très-possible d'y faire croire: on les aura alors pour soi.--Avec le caractère de générosité qu'on veut bien supposer au pauvre malheureux, il faut admettre les conséquences: ainsi, dans un premier moment, il aurait anéanti tout ce qui pouvait prouver ce qu'il voulait et veut encore nier.--Si quelques pièces existent encore, c'est qu'elles ont été oubliées dans la précipitation, et que trois autres lettres... n'ont été trouvées qu'après l'hostilité connue des...--Le malheureux peut n'avoir jamais pensé qu'il aurait soif à l'avenir et conséquemment n'avoir gardé aucune poire, les avoir au contraire fait disparaître,--et aujourd'hui il ne faudrait pas lui faire perdre, pour conserver ses jours, ce qu'il a de beau, de bien, dans ses actions, et on le laisserait perdre s'il avançait une chose pareille, qu'il ne pourrait peut-être plus prouver aujourd'hui, mais qu'il peut parfaitement laisser supposer.--D'après ce que le malheureux sent personnellement, il suppose tout ce que fait son bon frère G... Il l'en remercie on ne peut plus.
«Il le prie de lui faire parvenir de l'opium en quantité suffisante pour produire effet complet dans une heure et demi (sic) au plus; il n'en fera usage que lorsque tout espoir sera perdu. Lorsqu'on viendra lui mettre la camisole de force, ce qui aura lieu seulement deux heures avant, attendu qu'il ne sera prévenu que deux heures avant.--Pour lui faire tenir cet opium ou toute autre matière produisant le même effet, il faut lui envoyer de suite une Bible (il n'en a pas); cette Bible sera reliée à la Bradel; le carton de la couverture sera entaillé dans divers endroits, recouvert d'un carton mince pour empêcher de sentir les cavités, et ces cavités seront remplies de la matière, qui devra être solide et non liquide, comme on le voit. Ceci est pressé, car il a encore la possibilité de recevoir quelque chose comme une Bible, mais rien autre, et il peut arriver qu'on lui retire cette possibilité.--Pour ne compromettre personne, il laissera un écrit portant ces mots: «Étant à la prison de Belley, je me suis fait apporter une boîte de pharmacie; j'ai pris dedans ce qui m'a servi et je l'ai toujours porté sur moi; cela était caché sous la baudruche qui semblait retenir un taffetas sur des cors que j'ai aux pieds, et par ce moyen on ne l'a pas vu.»--Et, en effet, le malheureux a aux pieds du taffetas retenu par la baudruche. La couverture et le livre seront brûlées (sic), attendu qu'on lui fait du feu une fois par jour pendant deux heures.--Il promet de n'en faire usage qu'au dernier moment. Ce sera un vrai service à lui rendre, car il ne servira pas de spectacle à tout un pays et quel spectacle!...--Déjà il a demandé de l'opium à G...; il croyait que ce dernier lui en avait promis; il le croit encore, et le prie d'envoyer vite.
«Il devra y avoir dans la même couverture un papier explicatif de la nature de la matière et du temps nécessaire pour produire effet complet, et de la quantité à prendre en plus ou en moins pour arriver au but plutôt (sic) si cela devait (sic) nécessaire.--On peut envoyer le livre à M..... ou à M....., à Bourg, qui le feront parvenir. M....... vaudrait mieux.--On peut se dispenser d'inscrire le nom de l'envoyant sur le registre des messageries. Le premier nom venu fera tout aussi bien. On aura seulement soin d'indiquer que ce livre est pour le malheureux (il ne veut plus écrire son nom).--Il prie avec instance, supplie à genoux G...... de lui faire parvenir ce livre ainsi rangé dans la huitaine au plus tard, autrement il fera du vert-de-gris avec deux boutons en cuivre qui sont à son pantalon.--Il le répète, il ne fera usage de l'objet envoyé qu'au dernier moment, il le promet.--Après l'avoir avalé il se confessera et partira.»
Il n'y eut pas décision sur le recours en grâce au conseil des ministres. Le soir Gavarni reçut des mains de M. Teste la lettre de Peytel, et nous lisons sur l'enveloppe, recachetée du cachet du roi, ces mots de la main du roi: Fidèlement recachetée. L. P.
«Le roi,--écrit madame d'Abrantès à ce moment,--a été préoccupé quarante-huit heures au point de n'en pas manger ni dormir. Il est demeuré persuadé que Peytel avait tué sa femme par préméditation.»
Le 21, Gavarni apprit que le roi avait rejeté le recours en grâce. Chaque jour il ouvrait le journal avec une curiosité anxieuse, cherchant la nouvelle de l'exécution. Sept jours,--sept jours!--s'écoulèrent sans nouvelle. Enfin le 30 octobre, les journaux de Paris annoncèrent l'exécution capitale. La tête de Peytel était tombée sur la place de Bourg le 28. Contrairement à tout précédent judiciaire, huit jours s'étaient écoulés entre le rejet du recours en grâce et l'exécution. Louis-Philippe, en sa miséricorde, avait-il voulu laisser au condamné le temps de mourir, à l'ami le temps de l'y aider?
FIN.
TABLE
L'ornemaniste.
Victor Chevassier.
Buisson.
Nicholson.
Une première amoureuse.
Calinot.
Ourliac.
Benedict.
La revendeuse de Mâcon.
Hippolyte.
Le passeur de Maguelonne.
Peters.
Le père Thibaut.
Un visionnaire.
Un comédien nomade.
L'ex-maire de Rumilly.
Marius Claveton.
Louis Roguet.
Un aqua-fortiste.
L'organiste de Langres.
Madame Alcide.
Peytel.
FIN DE LA TABLE.