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Quelques dames du XVIe siècle et leurs peintres

Chapter 6: LES DAMES.
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About This Book

A study of how noblewomen’s likenesses were created, collected, and valued, combining descriptive readings of drawings and pastels with commentary on materials, techniques, and fashions. It follows the emergence of personal albums and quick sketches as social tokens, explains how workshop practices and stylistic influences shaped representation, and considers the fragility and reproducibility of pastel and crayon media. Illustrated facsimiles accompany essays on individual sitters and their portraitists, while broader chapters examine patronage, the circulation of images, and the gradual refinement of portrait technique in response to changing taste and costume.

Marie Stuart partage avec Jeanne d’Arc,—révérence gardée,—une auréole de martyre qui lui a fait une popularité énorme chez les peintres. Depuis trois cents ans les grands et les moindres exploitent à leur profit cette lamentable histoire de la reine d’Écosse; l’imagerie s’est emparée d’elle à son tour, indice certain d’une faveur marquée. Les historiens, les romanciers, les poètes l’ont discutée, dramatisée, idéalisée de mille manières, et, hâtons-nous de le dire, ni les artistes, ni les écrivains ne nous ont donné la note juste. Cette nature complexe, irrésolue, n’a point été comprise; on a confondu la reine de France et la reine d’Écosse, l’enfant et la femme; on a mêlé les époques avec une désinvolture singulière. A l’heure présente je ne pourrais citer ni un tableau moderne ni un livre qui mette à son plan définitif «la petite sauvage d’Écosse», la contemporaine de François Clouet, de Brantôme et de Ronsard.

Pour se convaincre de ce fait il suffirait de jeter les yeux sur la collection des portraits peints ou gravés de la petite reine, et de lire les centaines de brochures ou de livres publiés sur elle. Effigies, romans ou histoires diffèrent sur le détail et, ce qui est plus grave, sur les points principaux. L’art a fait d’elle une physionomie de convention, je ne sais quelle dame affublée de collerettes, de voiles, de béguins dont l’idée première se retrouve dans quelques médiocres gravures du XVIIe siècle. Les livres nous la présentent au gré de leurs caprices et de leurs opinions comme une sainte ou comme un démon. Tous se trompent. Même dans la recherche des œuvres immédiatement contemporaines, dans le groupement des portraitures ou des chroniques qui la concernent, la plus élémentaire critique fait défaut. Les Anglais et les Russes ont surtout accumulé les erreurs sur ce point, en donnant le nom de Marie Stuart aux figures les plus opposées[16]. On la voit tour à tour petite ou grande, brune ou rousse, grasse ou maigre, costumée à la mode de 1530 et à celle de 1600: c’est le chaos complet.

Fille de Jacques V et de Marie de Lorraine-Guise, Marie Stuart était née le 15 novembre 1542. Son père mourut presque aussitôt, laissant aux mains du comte d’Arran son royaume exposé aux tentatives des Anglais, aux intrigues presbytériennes. A peine âgée de six ans, la princesse devint le point de mire des princes ambitieux et entreprenants; mais, grâce à la politique de ses oncles de Guise, son mariage fut décidé avec le jeune dauphin François de Valois, fils de Henri II, de quelques mois plus jeune. Les lords écossais résolurent donc de l’envoyer en France pour lui faire donner une éducation plus conforme aux exigences de son état futur. En juillet 1548, une flotte commandée par Villegaignon cingla vers le nord, reçut la petite reine à Dumbarton et revint aborder à Roscoff, sur les côtes de Bretagne. De là elle fut dirigée en grande pompe sur Saint-Germain-en-Laye, où les enfants royaux faisaient leur demeure. Elle se mêla à leurs jeux, et, laissant là ses conseillers intimes, les officiers de sa maison, elle oublia vite son royaume pour une poupée.

Quatre ans après elle s’est dépouillée de son barbarisme grossier, suivant l’expression de Brantôme, elle est devenue une petite fille de neuf ans, très sérieuse, très hautaine, légèrement dédaigneuse envers les enfants chétifs dont elle est la compagne. Elle porte coquettement l’escoffion brodé des grandes dames, elle a un buste de fer qui moule sa taille, des bijoux épandus partout. La reine Catherine, qui voyage en France dans le milieu de l’année 1552, et qui a confié la nichée royale à Mme de Humières, veut revoir tout ce petit monde au moins en effigie. Elle est à Châlons le 1er juin; elle mande qu’on lui envoie les portraits des enfants, «tant fils que filles avec la royne d’Écosse, ainsy qu’ils sont, sans rien oblier de leurs visages; mais il suffist que ce soit un créon pour avoir plus tost faict». Peu importe le peintre d’ailleurs[17].

Je crois avoir retrouvé la plupart d’entre eux dans les dessins aujourd’hui conservés à Castle Howard en Angleterre. On voit dans cette collection célèbre le petit dauphin François, fait en juillet 1552; Charles-Maximilien, depuis Charles IX, également daté du même temps, et enfin «Marie royne d’Escosse en l’eage de neuf ans et six mois, l’an 1552 au mois de juillet[18]». C’est la première fois que ces rapprochements sont faits, ils fixent un point curieux de l’iconographie de Marie Stuart, mais l’œuvre hâtive du peintre ne permet point d’y attacher une importance énorme. L’enfant est tranquillement posée; elle a son maintien raisonnable de personne importante; son costume est très riche, un peu vieillot pour elle. Le nez est fort, les yeux vifs et noirs. Par une bizarrerie inconcevable, ce portrait, en passant chez Alexandre Lenoir, avait été baptisé Marie de Guise, mère de Marie Stuart, et c’est sous ce nom d’emprunt que Prieur l’avait lithographié, au commencement de notre siècle[19].

Quand les maigreurs de l’extrême jeunesse auront disparu, vers la quinzième année, Marie s’affinera. Son visage, assez froid et sérieux, prendra une charmante expression de grâce pudique et décente. L’ovale en est allongé, les contours adoucis; la bouche sourit à peine, les yeux noirs et veloutés sont un peu vagues. Mais la volonté se devine dans les traits; le nez et le front sont presque sur la même ligne droite: Marie est très jeune fille, mais reine avant tout. Elle sait à quoi l’oblige son alliance, elle garde la majesté royale.

C’est à cette époque précise, vers le temps des fêtes de son mariage, que notre portrait a été pris. Cette fois l’artiste a mis tout son esprit et toute sa conscience dans son travail. Il n’est point un homme de mestier ordinaire, car la petite reine a posé devant lui, s’est arrêtée pour lui, a daigné condescendre à ses conseils. Elle regarde devant elle, au loin, comme absorbée dans ses pensées. Le crayon ainsi obtenu n’est pas une besogne de pratique; le peintre s’est complu à ne rien omettre, à tout indiquer en vue d’une peinture définitive. Pourquoi cet anonyme ne serait-il pas François Clouet? Lui seul avait l’autorité et l’importance nécessaire pour immobiliser une reine durant quelques heures.

Une miniature représente Marie Stuart dans la pose même de notre crayon; le corps y est terminé, elle joue avec une bague. Mais le regard, l’expression restent semblables. Ce bijou, provenant de Charles Ier, appartient à la reine d’Angleterre et fait partie des collections de Windsor.

J’imagine que Charles IX vit le crayon, et que d’après cette douce et poétique ressemblance il devint amoureux fou de sa belle-sœur. Elle était retournée en Écosse, mais lui, à en croire Brantôme, «ne regardoit jamais son portrait qu’il n’y tint l’œil tellement fixé et ravi qu’il ne l’en pouvoit oster et rassasier, et dire souvent que c’estoit la plus belle princesse qui naquit jamais au monde». Malheureusement la reine Catherine ne goûtait pas ce second mariage; outre que les âges étaient différents, la reine d’Écosse était trop sous la domination des Guises. Et puis elle avait eu la langue un peu longue, un peu dure pour sa belle-mère, qu’elle nommait la Marchande de Florence; Catherine l’abandonna et la fit reconduire à ses «sauvages».

Jamais princesse n’eut plus d’adorateurs, de prétendants, et, partant, nulle ne fut davantage portraiturée. C’est, après Charles IX, don Carlos qui la convoite parce que les Flandres lui sont un «passage pour aller en Écosse». C’est aussi Philippe II, son père, ce sont des principicules allemands. Et puis les modestes, les amoureux sans espoir: le grand prieur de France, oncle de Marie, qui s’est pris de passion en la déchaussant pendant une tempête à son retour de France; Damville, de la maison de Montmorency, qui l’adore en cachette, et sur qui elle laisse tomber ses yeux. Qui sais-je encore? Ronsard le poète qui la pleure. Que devenir, s’écrie-t-il,

Quand cest yvoire blanc qui enfle vostre sein,
Quand vostre longue, gresle et délicate main,
Quand vostre belle taille et vostre beau corsage,
Qui ressemble au portraict d’une céleste image,
Quand vos sages proupos, quand vostre douce voix,
Qui pourroit esmouvoir les roches et les bois,
Las! ne sont plus icy!..

Même aussi Brantôme, le pseudo-sceptique, le vieux garçon ami des belles femmes, qu’il n’ose entreprendre. Avant son départ de France, un peintre a représenté la reine dans ses voiles blancs de veuve. Elle est apparue mille fois plus belle et séduisante; la nacre de son teint efface la blancheur des mousselines qui l’enveloppent: Brantôme, qui l’a vue le jour de ses noces, la trouve plus majestueuse, plus désirable encore dans son deuil.

Mais les joies sont passées pour la reine d’Écosse; à son arrivée dans son royaume les difficultés politiques commencent. Adieu les fêtes, les bals de Saint-Germain ou de Fontainebleau, les douces paroles françaises, les peintres ingénieux et spirituels de la cour! Des artistes maladroits voudront la peindre par delà, mais plus rien ne reste des flatteries savantes d’un Clouet. Marie est devenue une Écossaise engoncée dans ses atours de mauvais goût, une dame quelconque, que ses amoureux d’autrefois ne voudraient plus reconnaître[20].

Une princesse allemande devait lui succéder sur le trône de France, candide figure que l’histoire nomme à peine, Élisabeth d’Autriche, fille de Maximilien II. La raison d’État jeta la pauvre enfant timide et craintive dans cette cour dépravée des Valois où les femmes ne comptaient que par leur impudence ou leurs vices. Elle vint, croyant trouver en Charles IX le mari tranquille que sa douce nature d’Allemande lui faisait désirer; elle se heurta à un caractère impressionnable, à un être irrésolu et mal équilibré qu’elle se mit à aimer de tout son cœur. Il sut mentir et dissimuler assez longtemps pour surprendre cette affection; mais une passion le possédait qui ne lui laissait aucun répit, c’était la belle Marie Touchet, fille d’un magistrat d’Orléans, personne astucieuse et maligne qui se flattait de ne point le perdre de sitôt. «L’Allemande ne me fait pas peur!» avait-elle dit en examinant dans ses moindres détails le portrait de la reine. Et de fait, autant Marie Touchet montrait de gaîté et d’entrain, autant Élisabeth demeurait sérieuse et retenue, fraîche pourtant et gentiment colorée, mais faisant une moue de ses grosses lèvres bourguignonnes, découvrant une expression résignée peu capable de séduire.

Aussitôt arrivée on lui fit quitter ses ajustements espagnols, sa résille, sa grosse robe en cloche, et on la vêtit à la française; elle laissa faire, mais quand, pour la hausser un peu et lui donner une taille majestueuse, on voulut la chausser de patins, elle refusa tout net; elle refusa de même le masque de velours noir et en général les coquetteries auxquelles on ne l’avait point habituée. Si l’on en croit Brantôme, elle avait une carnation magnifique, mais elle disparaissait au milieu des princesses ses belles-sœurs, surtout auprès de Marguerite.

Elle donna séance au peintre de la cour, dans le costume délicieux qu’on lui avait imposé: coiffure en arcelets, chargée d’un escoffion, ornée de perles et de joyaux, fraise délicate au col, corsage à gros bouillons de soie cachant la poitrine, manches à épaulières surélevées. C’est l’œuvre officielle, celle qui sera mille fois copiée pour porter dans toute la France les traits de la nouvelle reine. L’original en peinture est aujourd’hui conservé au Louvre; il est donné à Clouet par tous les catalogues, ce qui doit être une tradition, mais il avait appartenu à Roger de Gaignières au XVIIe siècle, et celui-ci ne faisait aucune attribution. Avant que de passer à l’exécution définitive, l’artiste s’était servi du crayon, et cette esquisse sur nature, ce premier jet appartient aujourd’hui à la Bibliothèque nationale[21].

Mais la princesse honorée, fêtée et encore joyeuse n’est pas celle qui nous intéresse le plus; d’ailleurs ce portrait charmant, l’honneur de notre École française du XVIe siècle, est trop connu pour que nous le reproduisions ici. Un temps vint bien vite où la souveraine oublia les fêtes de son sacre, les triomphes de son entrée à Paris, la joie d’être reine de France. Le roi, son seul ami, la délaisse pour d’autres, elle le sait, mais elle refoule sa douleur profonde au dedans d’elle-même sans en laisser rien paraître. D’instant à autre, Charles fait une courte visite et s’enfuit. Il a les traits fatigués, la démarche lourde, il est sombre et préoccupé. Au matin de la Saint-Barthélemy, un courtisan raconta à Élisabeth la partie qui se jouait, et qu’elle ignorait complètement. «—Grand Dieu! s’écria-t-elle, mon mari le sait-il!—Oui, madame, c’est lui-même qui le fait faire.—O mon Dieu! qu’est cecy? Quels conseillers sont ceux-là qui lui ont donné de tels avis? Mon Dieu, je te supplie et requière lui vouloir pardonner, car si tu n’en as pitié j’ai grand peur que cette offense ne lui soit mal pardonnable!» (Brantôme.)

Tels sont les contrastes! Ainsi parlait dans cette triste journée la propre belle-fille de Catherine de Médicis. Celle-ci ne l’aimait pas, mais elle se contentait de la tenir à l’écart, de la laisser deviser en son baragouin moitié allemand moitié espagnol avec une ou deux vieilles dames, sans plus de souci. Un jour la reine eut une lueur d’espérance: elle devint enceinte. Malheureusement ce fut une fille qui naquit, une pauvre enfant vouée à l’étiquette dès la première heure de sa vie et qu’on emporta tantôt à Amboise pour lui faire sa nourriture, tandis que la maîtresse, Marie Touchet, conservait dans sa maison le petit Charles d’Angoulême, le bâtard, pouvait le cajoler tout à son aise, et laisser paraître ses ambitions.

Quand le roi fut à ses derniers instants, suffoqué par la phtisie et le mal étrange qui le minaient depuis l’année terrible, Élisabeth accourait à toute heure, fort empêchée par l’étiquette des cours. Brantôme lui-même se découvre devant cette note de jeunesse et de simplicité qui le changeait un peu des autres. Il raconte qu’elle s’asseyait au pied du lit du roi «un peu à l’escart et en sa perspective où estant, sans parler guières à luy selon sa coustume, aussy luy à elle, tant qu’elle demeuroit là jettoit ses yeux sur luy si fixement que sans les retirer aucunement de dessus, vous eussiez dit qu’elle le couvoit dans son cœur de l’amour qu’elle lui portoit».

Après son veuvage elle se revêt d’une robe simple, d’un béguin de deuil, se pare d’une fraise blanche. Elle dit adieu au monde, ses yeux sont rougis par les larmes. Le peintre qui a pu la surprendre ainsi n’a pas obtenu de séance. Comme Valentine de Milan elle eût inscrit sur les murailles de son château la phrase de femme inconsolée: «Plus ne m’est rien, rien ne m’est plus.» Elle se cache aux yeux, elle évite même ses proches. Les dames la considèrent avec étonnement. Quel amour était donc celui-là pour tourmenter à ce point? Les sceptiques qui rient de tout se taisent. Parfois une de ses femmes s’échappe à lui murmurer quelques mots de consolation. Elle est jeune, pourquoi garder en soi un deuil immortel? Un prince, fût-il son propre beau-frère Henri, ne tarderait pas à la faire reine une seconde fois. Élisabeth se contenta de regarder sévèrement son interlocutrice et protesta ne vouloir «violer par un second mariage les cendres honorables du feu roy, son mary».

Et c’est dans ses voiles de veuve que les graveurs populariseront son image, comme si elle eût personnifié l’amour conjugal, la fidélité de l’épouse, si près de disparaître en France. Thomas de Leu interprète au burin l’esquisse que nous reproduisons ici; il nous montre le ravage des larmes, les traits fatigués et meurtris. Pour une fois les vers de louange mis au bas de l’effigie ne mentent point effrontément:

Reynes si quelques foys vous penchez les prunelles
Sur ceste reyne icy l’honneur des loyautez
N’admirez seulement ses mortelles beautez
Ainçois de ses vertus les beautez immortelles.

Elle quitta la France vers la fin de 1575, obligée de laisser sa fille à Catherine de Médicis; elle se retira à Vienne dans le couvent de Sainte-Claire qu’elle avait fondé. Elle y mourut à trente-huit ans à peine.

Quand l’Impératrice, sa mère, eût appris la triste nouvelle, elle s’écria devant M. de Lansac, qui le répéta: Le meilleur d’entre nous est mort: «El meyor de nosotros es muerto!» Avec la petite reine de France, on avait perdu l’amour sincère, la religion vraie, la charité; il n’en restait plus guère au monde[22].

On a dit que les chroniques d’alors ne respectaient personne, qu’elles passaient au même crible preudes femmes ou meschines. Élisabeth d’Autriche est sortie toute blanche de l’épreuve, les plus malveillants ont à peine osé lui reprocher de s’être montrée trop tendre, au temps où la santé du roi ne lui permettait plus d’être bon mari. Par contre, Marie Stuart, lancée dans les mêlées religieuses, récolta bon nombre de calomnies, bon nombre de vérités, car s’il y eut grosse fumée autour d’elle, le feu n’y manquait pas. Il en fut de même pour Élisabeth de Valois, la première des filles de Catherine qui fut mariée, et qui avait épousé en 1559 Philippe II d’Espagne, aspirant évincé par la reine d’Écosse. Brantôme, qui prétendait lui porter une affection sincère, et louait ses vertus quand il la nommait, ne manquait pas de lui décocher quelque médisance bien pointue sous le voile de l’anonyme, en l’appelant simplement «une grande reine». C’était le procédé ordinaire du bavard incorrigible, de l’infatigable cancanier qu’il se faut garder de croire sans réserve. Sur ces histoires graves, et qui sentent leur Phèdre d’une lieue, Schiller a brodé un drame lugubre, une fiction terrible. Son génie a su donner un corps aux bruits de cour, et sans avoir faussé l’histoire au même degré que Victor Hugo dans le Roi s’amuse, il a longuement décrit l’adultère incestueux de la princesse française avec son propre beau-fils don Carlos. Suivant la commune loi, le roman, la convention ont popularisé les caractères; on a mieux retenu la fabulation imaginée que l’histoire vraie, et don Carlos demeure pour les moins prévenus la victime d’un tyran cruel et jaloux, d’un père outragé mais impitoyable.

Suivant Brantôme, la reine avait «quelque poussière en sa fleute», de graves choses à se reprocher; ses filles ressemblaient à tout le monde, fors au roi, leur père putatif. En sa qualité de Gascon et de courtisan, il avait su rhabiller l’histoire. Au fond, le brave homme mentait impudemment. Il était passé en Espagne dans le courant de l’année 1564, c’est la reine Catherine de Médicis qui nous l’apprend dans ses lettres[23], il rapporte des nouvelles toutes fraîches de par delà; mais Élisabeth attendait encore son premier enfant. Elle n’accoucha que deux ans plus tard, dans l’année 1566, et comme elle mourut en 1568, il n’y a guère apparence que Brantôme ait pu discuter la ressemblance d’une fillette de deux ans dans l’intervalle. Vanteries françaises, rodomontades méridionales que tout cela! Et quand il nous montre la princesse assistant à un tournoi où don Carlos maniait avec grâce un genet d’Espagne, quand il la fait s’écrier, en cachant les noms: «Mon Dieu! qu’un tel pique bien!» à quoi Philippe II aurait répondu: «Ouy, mais il pique trop haut!» il invente ou bien il arrange une anecdote à sa fantaisie. Peut-être finit-il par croire ce qu’il écrit, lorsqu’il nous assure ensuite «que ce très grand prince de par le monde» fit assassiner le cavalier en question au sortir d’un palais, et puis la dame.

Ces ramassis de propos niais ont de tout point tourné la vérité. Il nous reste involontairement je ne sais quelle secrète idée du sacrifice de la jeune fille à un vieux prince débauché et féroce. Née en 1545, elle avait été mariée le 22 juin 1559, à quatorze ans à peine, après avoir failli épouser le fils de son mari. Car il faut bien le dire, dans les incertitudes de la politique, la petite Élisabeth avait été promise un peu à tout le monde; les princes comptaient comme parti avant de pouvoir se tenir debout, et ils comptaient encore quand ils ne pouvaient plus marcher. Mais, contrairement à ce qu’on croit généralement, Philippe II n’était pas à beaucoup près dans la seconde catégorie, non plus que Carlos dans la première. Il avait trente-deux ans, un peu plus du double d’âge de sa femme, et il conservait tout le feu de sa jeunesse. Bien au contraire, don Carlos, du même âge environ que sa future belle-mère, ne tenait en rien des héros. Maigre, affligé d’une coxalgie, la figure lourde et presque bestiale par sa bouche exagérée aux lèvres pendantes, pouvait-il espérer séduire la Française accorte, spirituelle, joyeuse, qui venait du Nord? Il la reçut à Tolède à son arrivée, il fit des folies sur un cheval, pour l’étonner, comme un enfant qu’il était, mais le sentiment ne paraît pas s’être déclaré dès cette première entrevue. D’ailleurs, il ne quittait pas les fièvres, on le disait perpétuellement retenu dans son palais par la maladie. Quant à Élisabeth, elle était à peine installée qu’elle tomba malade. «Les grosses bestes de médecins espaignolz» assuraient bien que le malaise serait de neuf mois juste; ils se trompaient. Elle n’en resta pas moins très longtemps fatiguée et incapable de courir le royaume.

Un crayon de Castle Howard, en Angleterre, nous a conservé ses traits à l’époque même de son mariage. C’est alors une fillette à la figure ronde, au nez retroussé, aux yeux gris. Brantôme nous apprend qu’elle était brune comme ses deux sœurs, Claude et Marguerite, mais la mode voulait qu’on fût blonde, et les teintures ou les perruques suppléaient au mauvais goût de la nature. On la disait jolie, si jolie même que les Espagnols assuraient dans leur langage excessif, que Dieu le Père l’avait créée avant toutes choses en vue du roi Philippe II. «J’ay ouy dire, explique Brantôme, que les seigneurs ne l’osoient regarder de peur d’en estre espris et d’en causer jalousie au roy son mari, et par conséquent eux courir fortune de vie.»

A l’origine, le prince se montra plein d’affection pour elle; ses lettres intimes à sa mère Catherine témoignent de cet amour respectueux. Philippe II assurait à l’ambassadeur de France, le sieur de l’Aubespine, qu’elle était «ung digne et propre instrument pour nourrir l’amytié d’entre les deux majestés». Peut-être s’ennuyait-elle au milieu de ces courtisans solennels et automatiques, qui ne devaient pas rire en sa présence, qui l’abandonnaient le plus souvent à de vieilles dames. Pour comble, les deux Françaises qui lui étaient restées ne s’entendaient pas entre elles, et journellement se livraient à de regrettables excès de langage. Si elle aima don Carlos, sa patience se trouvait mise à de rudes épreuves, il ne se passait pas de semaine que la reine Catherine ne l’engageât à favoriser le mariage du prince avec Marguerite de Valois, sa jeune sœur.

Dans les intervalles de sa fièvre quarte, don Carlos visite sa belle-mère, qui s’acquitte scrupuleusement de la commission. Elle lui fait admirer le portrait de Marguerite qu’elle vient de recevoir avec plusieurs autres. Il est si peu épris ou dissimule si bien son jeu, qu’il demeure en extase des heures entières, et toujours il revient à Marguerite. Il s’écrie: «Mas hermosa es la pequeña!» C’est la petite qui est la plus belle! Mme de Clermont lui ayant dit: «Monseigneur, c’est votre future femme», il se prit à sourire, et ne répondit rien.

Chaque jour amenait une nouvelle offre de mariage pour lui. Tantôt c’est Marie Stuart, tantôt Élisabeth d’Autriche, tantôt la fille de la reine de Bohême. Catherine déjouait toutes ces tentatives par l’entremise de sa fille; elle craignait surtout Marie Stuart, et alla jusqu’à lui promettre l’alliance française si elle se désistait en faveur de Marguerite.

Mais don Carlos ne guérissait pas; le 10 mai 1562, on n’attendait plus rien de lui. Élisabeth en informe sa mère qui déplore son état de reine sans héritier. Enfin il se remet, il reprend des forces, mais il ne sort plus. Quatre ans plus tard la reine accouchait d’une fille, de cette enfant que Brantôme affirmait ressembler à Philippe II en laissant entendre le contraire. Élisabeth revint en France pour quelque temps.

C’est de cette fugue que date le portrait reproduit ici. Élisabeth est une Valois; elle a les yeux bons, une grande franchise d’expression, la physionomie douce, mais légèrement railleuse. Elle porte la coiffure en petits arceaux, le délicieux escoffion à résille brodé de perles et orné de joyaux. La collerette montante encadre le col. C’est l’œuvre parfaite et sévère du peintre qui nous a laissé Marie Stuart, sans doute Clouet. Pas une note de trop dans cette esquisse spirituelle et hardie. C’est la vie surprise dans sa grâce exquise, dans sa fleur charmante. Élisabeth est en femme ce qu’elle était enfant; elle tient de Henri II comme ses frères François II et Charles IX. Les autres sont des Médicis.

Quand Élisabeth rentre en Espagne elle reprend sa vie monotone et triste. Son mari la délaisse un peu, mais il est bon pour elle, elle le répète dans ses lettres. Elle est grosse une seconde fois.

Alors on apprend que don Carlos, empêché par sa jambe mauvaise, a fait une chute à Alcala. Élisabeth est très émue, elle écrit des billets laconiques: «Dieu veuille qu’il passe cette nuit, et si cela est j’espère qu’il guérira.» Mais il mourut tout aussitôt.

Le 3 octobre, Élisabeth accoucha d’une fille et succomba à son tour, on a dit empoisonnée «par quelque parfum ou autrement par la bouche». A la fin du drame de Schiller, après une scène d’amour entre don Carlos et elle, le prince s’écriait:

«Adieu, ma mère, je vais agir franchement avec le roi. Quel mystère entre nous! L’œil du monde ne nous effraie pas. C’est mon dernier mensonge!»

Le roi qui apparaît: «Le dernier mensonge!»

Carlos s’élance vers Élisabeth qui tombe inanimée dans ses bras: «Elle est morte, ô cieux, ô terre!»

Le roi, en s’adressant à l’inquisiteur: «Cardinal, j’ai fait mon devoir, faites le vôtre[24]

Il y a à l’Escurial un tombeau magnifique sur lequel sont agenouillés cinq personnages dans l’attitude de la prière. Comme le dit très bien Cardereira[25], ce groupe étrange paraît ne pas parler que parce qu’il prie. Ce sont Philippe II, ses trois femmes Anne, Marie, Élisabeth et son fils don Carlos. Les statues sont de Léoni, elles sont en bronze doré et émaillé.

Par une singulière ironie, la petite reine française est auprès de don Carlos. Elle est de «nariz algo saliente y de jovial mirada». C’est très exactement le portrait que nous donnons ici. Elle sourit doucement comme dédaigneuse des drames sombres, des intrigues de cour, des haines passées. Si elle fut coupable, elle expia durement ses fautes; mais qui peut savoir jamais[26]?

Qui oserait aujourd’hui affirmer d’une manière absolue la vérité des griefs contre Marguerite de Valois par exemple, cette belle et bonne Margot, un peu chaude de cœur, vive de sentiment, mais si douce au fond en dépit de ses exubérances? Elle était la tard venue dans la famille des Valois, étant née le 14 mai 1553; mais dès l’âge de six ans on la jugeait une beauté, avec sa petite mine éveillée, ses yeux noirs perçants, son nez aux ailes relevées. De très bonne heure elle devint la fille de cour à marier, la princesse à jeter au premier monarque dont on rechercherait l’alliance. Nous avons vu don Carlos s’éprendre d’elle sur des portraits de la dixième année, et de fait la petite fille délurée, au masque ardent et rieur que nous montrent les crayons, méritait ces enthousiasmes juvéniles; déjà coquette, elle a ses modes spéciales, ses coiffures à elle; elle salue avec une intention marquée les ambassadeurs des puissances. Les pamphlets nous la disent pervertie dès cet âge au contact de ses frères aînés; mais craignons les pamphlets politiques ou religieux, les pires choses du monde.

Son plus grand admirateur, son historien, on peut même dire son amoureux,—il avait aimé toutes les princesses,—c’est Brantôme. Quand il parle d’elle à découvert c’est la merveille du monde, l’astre éclatant de la cour de France, la femme idéale, une déesse, Vénus, que sais-je encore? Mais s’il joue à l’ambiguïté en laissant les noms de côté, il s’avance un peu, non pas à la proclamer cruelle ou méchante, elle ne le fut pas, mais à la mêler aux aventures les plus galantes, jusqu’à passer la mesure.

Dans ses propres mémoires elle cherchera à pallier ce que les méchantes langues ont colporté sur elle dans le public, mais à son tour elle exagère en sens contraire. Elle raconte le plus sérieusement qu’après son mariage, sa mère ayant voulu la faire divorcer d’avec Henri IV lui demanda si son mari était bien un homme; elle répondit en baissant les yeux qu’elle ne savait pas ce que cela voulait dire. Elle dut bien rire en écrivant cette phrase délicieuse.

Elle fut la grande coquette de la cour, la beauté à la mode; tout un monde de courtisans, de petits seigneurs musqués se pressaient sur son passage, guettant une faveur, une écharpe ou un sourire. Elle, bonne fille comme toujours, parlait un peu légèrement à ces mignons infatués, à quelque Bussy d’Amboise trafiquant de ses charmes ou de son épée, et elle devait se compromettre pour peu de chose. Au fond, ce qui la préoccupait c’était de tenir le pas sur tout le monde pour le choix des étoffes, la délicatesse des ajustements, l’invention des affiquets. Brune, elle décolorait ses cheveux en blond, les moutonnait, les crépelait, c’est Ronsard qui le dit:

Son chef divin miracle de nature
Estoit couvert de cheveux ondelez,
Nouez retors, recrespez, annelez,
Un peu plus noirs que de blonde teinture.

Sur ce chapitre des atours et de la majesté, Brantôme ne tarit pas: «Je croy, s’écrie-t-il, que toutes celles qui sont, qui seront et jamais ont esté, près de sa beauté sont laides.» Rien n’y manque en un mot. Elle a le visage, la taille, le maintien, la démarche, tout ce qui fait l’honneur et la grandeur des rois. Et c’est ce que tout le monde peut voir, mais le reste! Il n’en parle que par induction, le mécréant, mais non sans grâce: «Celles qui sont secrettes et cachées sous un linge blanc et riches parures et accoustremens, on ne les peut dépeindre ni juger sinon que très belles et singulières aussi, mais c’est pour foy créance et présomption, car la vue en est interdite. Grande rigueur pourtant que de ne voir une belle peinture faite par un divin ouvrier, qu’à la moitié de sa perfection, mais la modestie est louable, vérécondie l’ordonne ainsy qui se loge plus volontiers parmy les grands, princesses et dames que parmy le vulgaire.» En d’autres lieux le bavard écrira précisément le contraire, mais il le dira si drôlement que nul n’y trouverait à redire, Marguerite même ne l’eût su faire.

Elle était le portrait de sa mère Catherine avec les yeux des Valois, ce qui les a fait confondre par les meilleurs juges, entre autres M. Niel[27]. Elle avait à ses vingt ans le nez fort, la bouche sensuelle et rouge, un bel ovale de visage, mais je ne sais quoi de vulgaire et de gros dont nous ne saurions faire la beauté suprême. Méfions-nous toujours des opinions anciennes: nous ne voyons plus de même; ce qui reste acquis, c’est que l’avis de Brantôme n’est pas isolé. Don Juan d’Autriche, qui la connaissait, assurait, dans son langage espagnol, que cette charmeuse, plus divine qu’humaine, était mieux faite pour damner les hommes que pour sauver leur âme. Les ambassadeurs turcs, amoureux des formes opulentes, restèrent stupéfaits en sa présence; elle les étonna surtout de son air royal et de sa démarche; ils convinrent que le Grand Seigneur se rendant à la mosquée en superbe équipage ne la dépassait pas. Sur ces propos colportés dans les cours de l’Europe, on vit un Napolitain l’attendre deux mois pour l’apercevoir dans un défilé, et quand il l’eut entrevue, il la compara à cette princesse de Salerne qui attirait à Naples les voyageurs de toutes les parties du monde.

Encore que tous les artistes de la cour, peintres, miniaturistes, crayonneurs, se fussent disputé les poses de la princesse, aucun n’a su mieux analyser cette physionomie complexe, un peu massive et charnelle, que le grand dessinateur dont l’œuvre est ci-jointe. Marguerite est fiancée au fils de Jeanne d’Albret, à Henri de Navarre, provincial naïf un peu gauche que les hasards politiques lui destinaient, à défaut d’entraînement réciproque. C’était l’union d’un gentilhomme fermier avec une grande mondaine; le Béarnais faisait mine penaude dans le luxe extrême de la cour de France. J’ai rencontré, certain jour, la figure du prince égarée dans les recueils de la Bibliothèque, et je crois devoir le rapprocher de sa femme. Marguerite n’aimait pas ce huguenot bon apôtre, mais sa volonté n’allait pas jusqu’à refuser son alliance; elle s’en accommoda de son mieux, et lui jura sa foi.

Ce qui peina le plus la nouvelle reine de Navarre, c’était d’aller s’enfermer à Nérac, comme une dame de mince origine. Quand elle s’en fut passer à Cognac afin de rejoindre son mari, elle se costuma le plus richement qu’elle put, pour la dernière fois. Elle avait hâte d’user ses robes qui seraient démodées si jamais elle revenait à Paris. Catherine de Médicis consolait ce désespoir comique par de bonnes paroles: «C’est vous, lui disait-elle, qui produisez et inventez les belles façons de s’habiller; en quelque part que vous alliez, la cour les prendra de vous, et non vous de la cour.»

Les dissentiments entre les nouveaux mariés vinrent surtout de leur manière différente d’envisager les choses. Henri de Navarre n’était point luxueux, Marguerite n’aimait que la représentation et les fêtes. Elle tenait la dragée haute aux parpaillots de par delà et raillait leurs pourpoints noirs et râpés comme des frocs. Ses cheveux bruns ne lui plaisaient pas; après les avoir portés à la mode de sa sœur Élisabeth d’Espagne, elle les teignit en roux, en blond doré. Elle eut des pages que l’on frisait et dont on coupait la toison pour ajouter à la sienne. A son retour à la cour de France, vers le milieu de 1573, elle exagéra encore ses modes voyantes; elle porta des toques extraordinaires, des corsages étrangement décolletés, des fraises énormes. Les ambassadeurs polonais venus pour saluer Henri III, nommé roi de leur pays, la contemplèrent dans ses grandes toilettes et en gardèrent une impression irrésistible: «Elle s’estoit vestue, raconte Brantôme, d’une robe de velours incarnat d’Espagne, fort chargée de clinquant, et d’un bonnet de mesme velours tant bien dressé de plumes et pierreries que rien plus. Elle parut si belle ainsi, comme lui fut dit aussy que depuis elle le reporta souvent et s’y fit peindre[28], de sorte qu’entre toutes ses diverses peintures, celle-là l’emporte sur toutes les autres, ainsi que l’on peut voir encore la peinture, car il s’en trouve assez de belles, et sur icelles en juger.»

Dans l’embrasure d’une fenêtre, Brantôme prit à part Ronsard, le poète son ami, qui assistait aussi à la réception. Ils comparèrent la reine à l’aurore aux doigts de rose, et c’est sur ce thème que Ronsard broda un sonnet qui fit florès à la cour.

Les apparences sont trompeuses; cette femme si belle, cette déesse majestueuse et si désirable, cette femme dont on a tant médit, cette amoureuse qui recueillait la tête sanglante de La Mole son serviteur, qui brodait des écharpes à Martigues, qui aima Bussy et tant d’autres, demeura stérile comme une païenne qu’elle était. Son ami Brantôme, à qui elle dédia ses mémoires, qu’elle traite en confident véritable, laisse faire à ce sujet mille suppositions. Elle se vantait d’avoir aimé le roi de Navarre, mais comment concilier avec l’amour l’indifférence au moins singulière qu’elle manifesta quand il se pourvut de maîtresses avouées à la cour même, les entretint sous son toit et la força pour ainsi dire à en prendre soin? Il y avait, d’ailleurs, entre eux un élément de discussion, c’était Louis de Bérenger du Guast, mignon du duc d’Anjou depuis Henri III, qui la poursuivait d’une haine atroce et ne perdait aucune occasion de lui nuire. Courtisan rompu aux intrigues, amoureux évincé, rival de Bussy d’Amboise, ami de Brantôme[29] et de Ronsard qu’il recevait à sa table, perdu de réputation, vendu au diable, croyait-on, du Guast restera le type parfait du condottiere arrivé par les cabales, les perfidies de tout genre aux plus hautes situations. Le poison et l’assassinat étaient ses armes ordinaires; il avait résolu de se défaire de Bussy en le chargeant certain jour qu’il le savait blessé et peu capable de se défendre, et avait piteusement échoué. Marguerite lui en gardait un ressentiment effroyable; tant et si bien qu’un jour un autre méchant drôle du nom de du Prat baron de Vitteaux planta à du Guast un poignard dans le cœur pour se venger et venger les autres du même coup. Peut-être s’en fût-il tiré, mais, assure Marguerite, «c’estoit un corps gasté de toutes sortes de vilainies, qui fut rendu à la pourriture qui dès longtemps le possédoit et son âme aux démons à qui il en avoit fait hommage». Par une fortune curieuse, le même peintre qui avait autrefois dessiné la jeune reine sa victime, nous a gardé de lui la plus exquise portraiture qui se puisse voir, et c’est ce pur chef-d’œuvre que nous joignons aux autres, comme la plus haute expression de l’art du crayonneur au XVIe siècle.

Quand Marguerite fut reléguée dans le château d’Usson en Auvergne elle sentit la misère, les tristesses des recluses, les horreurs de l’abandon. Ce fut Élisabeth d’Autriche, sa belle-sœur, qui lui vint en aide en partageant son douaire avec elle. Ses admirateurs ne l’eussent pas reconnue. C’est, à la quarantaine, une dame vieillie, fardée, qui cherche à se tromper elle-même. Plus rien ne lui est demeuré de ce qui avait fait sa gloire. Elle a perdu ses frères, son mari est sur le trône de France, une femme plus jeune la remplace près de lui. Elle meurt à soixante-trois ans, au milieu de ses remords et de ses regrets, ayant gardé un cœur trop jeune, une âme encore tendre qui s’épand en plaintes rythmées; elle comprend à peine qu’elle n’est plus la belle Marguerite, mais une triste divorcée, sans enfants pour la venger ou la tirer de peine[30].


LES DAMES.

Marie Touchet.—Isabeau de Limeuil.—La duchesse de Retz.—Madame de Carnavalet.—La belle Fosseuse.—Madame d’Estrées et sa fille Gabrielle, maîtresse de Henri IV.—Madame de Guercheville.

Marie Touchet de Belleville, sans avoir acquis la grande célébrité d’Agnès Sorel, de Diane de Poitiers ou de Gabrielle d’Estrées, est connue de tout le monde; on lui a fait une réputation de bonne fille, on l’a montrée comme une petite bourgeoise étonnée de sa fortune, attachée au prince qui l’avait choisie entre tant d’autres; on l’a dite excellente et fidèle. Brantôme, assez mal renseigné suivant son habitude, prétend qu’elle était de très petit monde, fille d’un apothicaire d’Orléans, mais supérieurement jolie et gracieuse. La vérité c’est qu’elle descendait d’une famille de marchands établis à Patay au XVe siècle, les Touchet, dont un des petits-fils, père de Marie, acheta la charge de lieutenant particulier au bailliage d’Orléans, et se maria à Marie Mathis, originaire des Flandres.

Les hasards, voulus ou non, placèrent la jeune fille sur la route de Charles IX allant de Blois à Paris, et il fut frappé de ce frais minois qui le changeait des personnes très mûres et très émaillées de son entourage. Catherine de Médicis avait une pratique supérieure dans le maniement des filles jolies et peu scrupuleuses; elle laissa courir l’histoire, préférant celle-là aux duchesses plus ou moins ambitieuses capables de jouer les Diane de Poitiers. Dûment stylée et prévenue, Mlle de Belleville accepta la situation qu’on lui voulut bien faire; elle s’enferma, disparut du monde, vivant pour son jeune seigneur et pour lui seul. Mais elle n’abdiquait point ses prétentions d’autant, et quand elle apprit le mariage du prince avec Élisabeth d’Autriche, elle voulut que lui-même lui en montrât un portrait pour en juger. Après l’avoir vu, elle le rendit avec une moue joyeuse: l’Allemande ne lui faisait pas peur!

Elle eut peur cependant parce que le roi l’abandonna un long temps pour les fêtes de ses noces; il lui paraissait plus épris que de raison de son Autrichienne. Mais fine et madrée comme elle l’était, tenue au courant des choses par des complaisants officiels qui n’eussent point aimé un roi amoureux de la reine, Marie attendit patiemment. Charles IX lui revint pour changer d’air, pour oublier sa majesté; elle l’amusait de ses saillies bourgeoises et par son entrain dédaigneux de l’étiquette. Peut-être même l’aimait-elle un peu, parce qu’il était le roi de France, qu’il était sombre et malheureux.

Elle eut un fils en 1563, dont elle accoucha au château de Fayet en Dauphiné, et qui devait être Charles duc d’Angoulême. Ses espérances grandirent de ce fait que la reine n’eut qu’une fille. Mais quand Charles IX tomba malade à Vitry et s’alita au château de Saint-Germain, Marie Touchet perdit la tête. Tandis que la reine Élisabeth devenait une bourgeoise dans son discret amour, qu’elle agissait en femme simple et aimante, la maîtresse jouait l’insouciance. Elle sentait la partie perdue et ne voulait pas engager l’avenir. On a dit que Charles IX l’avait mariée, de son vivant, à François de Balzac d’Entragues, gouverneur d’Orléans; c’est une erreur: quand elle épousa ce grand seigneur peu scrupuleux, le roi était mort depuis plus de six ans, et elle l’avait assez oublié pour ne lui point sacrifier son existence. On était en 1580, Marie Touchet approchait de la trentaine, mais elle gardait cette fleur de jeunesse que nous retrouvons dans le seul portrait conservé d’elle à cette époque de sa vie.[31] Elle eut une fille qui devait être Henriette d’Entragues, marquise de Verneuil, maîtresse de Henri IV. Il y a des familles ainsi prédestinées. Son autre fille s’attacha à Bassompierre, en eut un fils depuis évêque de Saintes, mais ne sut se faire épouser. Si bien que la bonne dame, fort avisée pourtant et prudente, reçut le suprême affront de garder pour elle deux personnes décriées et méprisées incapables de faire une fin honorable. Ces grands soucis ne paraissent point l’avoir autrement torturée; elle mourut en 1638, âgée de quatre-vingt-neuf ans, hautaine et sévère comme une reine douairière, et fut enterrée par les soins de son fils, bâtard d’Angoulême, dans le caveau des Valois aux Minimes. Une inscription portait cette mention:

CY GIST
LE CORPS DE HAUTE ET PUISSANTE DAME
MADAME MARIE TOUCHET
DE BELLEVILLE, AU JOUR DE SON DÉCÈS
VEUVE DE FEU HAUT ET PUISSANT SEIGNEUR
MESSIRE FRANÇOIS DE BALZAC
SIEUR D’ENTRAGUES
CHEVALIER DES ORDRES DU ROI
ET GOUVERNEUR D’ORLÉANS
LAQUELLE DÉCÉDA LE 28 MARS 1628
AGÉE DE 89 ANS.

Celle-là fut donc une habile et le tempérament ne joua pas un grand rôle dans sa vie; mais dans le bataillon volant des filles que la reine Catherine, «cette bonne vesse», lançait à propos sur un huguenot récalcitrant ou frondeur, ou sur un guisard tapageur, toutes n’eurent pas cette finesse de touche, ce doigté délicat et supérieur dont Marie Touchet fit preuve. Il y eut dans le tas cette malheureuse Limeuil, «une grande toquée» portant le nom prédestiné d’Isabeau, nièce de Catherine par son père, Gilles de Latour-Turenne, sieur de Limeuil, apparentée aux grandes familles, qui se piquait d’être la seule à rabrouer le connétable Anne de Montmorency, à maltraiter les princes du sang, à dire leur fait aux plus grands et aux plus grandes, et qui tomba misérablement de degré en degré jusqu’à l’alliance roturière d’un financier italien, le pire drôle qui se pût voir de par le monde. C’était environ le temps où Catherine avait décoché à Antoine de Bourbon, roi de Navarre, Louise de la Béraudière du Rouet, capable de mater un régiment entier de rois et de princes. Louis de Bourbon, prince de Condé, qui s’agitait extraordinairement au fond des provinces et menaçait la cour, rencontra comme par hasard la belle Isabeau, cette brocardeuse endiablée, sèche et dure comme une selle d’Espagne, mais emportée par un entraînement irrésistible vers les aventures. Le rôle qu’on la priait de jouer ne lui déplut pas. Elle se piqua de réduire à la raison ce Bourbon bossu et chétif redouté de tout un chacun; elle mit une certaine rondeur dans ses attaques, glosa beaucoup, ne marchanda point sa peine, et sans oublier tout à fait Florimond Robertet, sieur de Fresne, une ancienne passion, elle s’accointa officiellement avec le prince. Catherine demandait deux choses: la première de tenir tranquille son ennemi par ce moyen, la seconde que nul scandale ne se produisît, à peine de désaveu. Malheureusement l’amour se mit de la partie; Isabeau, pour bonne langue qu’elle fût, se laissa prendre aux beaux discours de son nouveau maître. La première femme de celui-ci, Éléonore de Roye, était condamnée par les médecins. Quels horizons pour la demoiselle!