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Quelques dames du XVIe siècle et leurs peintres

Chapter 7: FOOTNOTES:
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About This Book

A study of how noblewomen’s likenesses were created, collected, and valued, combining descriptive readings of drawings and pastels with commentary on materials, techniques, and fashions. It follows the emergence of personal albums and quick sketches as social tokens, explains how workshop practices and stylistic influences shaped representation, and considers the fragility and reproducibility of pastel and crayon media. Illustrated facsimiles accompany essays on individual sitters and their portraitists, while broader chapters examine patronage, the circulation of images, and the gradual refinement of portrait technique in response to changing taste and costume.

On en était là quand la cour partit pour Lyon, en juin 1564. Isabeau dut abandonner le prince pour suivre la reine. Le roi s’était arrêté quelques jours à Dijon, des fêtes furent données pendant lesquelles Isabeau dansa la pavane, balla et sauta à journée faite, jusqu’à étonner ses compagnes. Hélas! le corset sanglé, les robes très amples cachaient une «maladresse» pour tout dire, et cette maladresse se révéla certain jour en plein bal, sous la forme d’un petit enfant né avant terme qui mit en un instant toute la troupe royale sens dessus dessous. On pense la colère de Catherine! Sans prendre l’heure d’admonester la malheureuse fille ni de lui donner les premiers soins, on fit un paquet de la mère et de l’enfant et on les conduisit dans un couvent d’Auxonne. Alors les jalousies de se faire jour, les langues de courir, les méchancetés de naître. Tel prétendait que le père vrai était ce Florimond Robertet dont la belle n’avait point abandonné l’accointance. Tel autre assurait, pour se venger d’un coup de dent ou d’un refus, que la pécore voulait empoisonner la reine. On écouta tous les bruits d’où qu’ils vinssent, on les grossit et, pour colorer l’aventure, Catherine fit appréhender la pauvre fille et la fit conduire à Tournon sous bonne escorte, en vue d’un procès criminel à lui intenter. C’est dans cette misérable occurrence que la malheureuse Isabeau écrivit à Condé une lettre charmante, où elle l’appelait son cœur, et où elle réclamait son appui. Il la fit enlever.

Alors ce furent les huguenots qui se récrièrent; l’histoire s’était ébruitée; on savait aujourd’hui que la reine Catherine avait employé Isabeau à servir sa cause. Des vers latins coururent en manière de pamphlet qui disaient: «La reine s’est courroucée, comme si elle eût ignoré le cas. Elle donne des gardes à la fille, l’enferme dans un couvent pour lui rafraîchir les pensers. Cela ne valait pas tant de rudesse; il fallait excuser le temps, la personne et le lieu: tant d’autres font pis qu’on laisse en paix!

«Un message est venu dire que l’enfant était mort, c’est un grand malheur! Aujourd’hui la petite créature est au ciel priant Dieu pour ses deux pères, et le suppliant d’être plus indulgent pour le prince de Condé.» Mis en demeure d’abandonner sa maîtresse ou d’être abandonné par les protestants, Louis de Condé prit le premier parti. Ceci lui fut d’autant plus facile qu’il s’embarquait dans une nouvelle intrigue avec une riche veuve, Marguerite de Lustrac, maréchale de Saint-André, laquelle le couvrait d’or et de présents. Isabeau de Limeuil, désabusée, aigrie, fit sa soumission à la reine; elle n’eut point de peine à démontrer le mal fondé des accusations portées contre elle; on lui pardonna surtout parce que le prince l’avait oubliée, et qu’elle n’était ni utile ni à craindre. Elle rentra en grâce, mais les prétendants sérieux avaient fui. Elle eut même à subir une dernière honte. Sur le point d’épouser Françoise d’Orléans, le prince de Condé lui envoya, comme autrefois François Ier à Mme de Chateaubriand, un messager chargé de lui réclamer les bijoux naguère donnés et un miroir où était enchâssé son portrait. Le rouge lui monta à la figure; elle se rappela qu’autrefois elle traitait assez mal les princes, elle revint à cette ancienne manière. D’abord elle ajouta au portrait à renvoyer une gigantesque paire de cornes, et s’emportant contre Françoise d’Orléans qui avait exigé la restitution: «Dittes à cette belle princesse, cria-t-elle au messager, qui l’a tant sollicité à me demander ce qu’il m’a donné, que si un seigneur de par le monde,—le nommant par son nom,—en eust faist de mesme à sa mère et luy eust répété et osté ce qu’il luy avoit donné... qu’elle serait aussy pauvre d’affiquets et pierreries que damoiselle de la cour. Or qu’elle en fasse des chevilles ou des pastés je les luy quitte!» (Brantôme.)

Et tout de suite, de dépit et de fureur, elle accepta l’alliance de Scipion Sardini, banquier lucquois, factotum de Catherine, un de ces Italiens minables, enrichis en France, sur lequel on avait fait ce distique féroce:

Qui modo Sardini, jam nunc sunt grandia cete
Sic alit italicos Gallia pisciculos!

«Hier sardines, aujourd’hui baleines énormes; c’est ainsi que la France engraisse les poissonnets italiens!» Sardini lui apportait la richesse, plusieurs châteaux, un hôtel magnifique au quartier Saint-Marcel, et l’oubli complet des vieilles histoires. Isabeau devint une grande dame, très entourée, très recherchée pour ses biens. Parfois les deux conjoints se jetaient de cruelles vérités au visage; Mme de Sardini reprochait à son mari son extraction douteuse; il ripostait durement: «J’ay plus faict pour vous que vous pour moy, car je me suis deshonoré pour vous remettre vostre honneur.»

Elle ne revit qu’une fois le prince de Condé, en 1566. Elle suivait la route de Paris à son château de Chaumont-sur-Loire, où elle allait rejoindre son mari; son escorte se heurta aux combattants de Montcontour. Un corps défiguré était étendu sur une civière et personne ne le pouvait reconnaître. Quand Henri III, alors duc d’Anjou, sut que Mme de Sardini se trouvait là, il la pria de visiter le mort, ce qu’elle fit aussitôt. Elle se pencha sur la civière et se releva toute blême; elle ne dit que ce mot: «Enfin!» Le mort était le prince de Condé son ancien amant.

Je ne connais que deux portraits de cette femme célèbre. L’un d’eux assez ordinaire, nous la donne dans son costume de deuil au moment de ses malheurs; c’est celui que voici, il est dans la collection Clairambault à la Bibliothèque nationale[32]. L’autre, au contraire, dessiné par Foulon en 1592, lors du passage de ce peintre à Tours[33], représente Mme de Sardini à soixante-cinq ans environ; il est au Louvre. Ni l’un ni l’autre ne décèlent une grande beauté. Elle était maigre, si maigre même que dans une des scènes dont elle avait le privilège, et tandis qu’elle reprochait au prince de Condé de courtiser une femme brune, elle s’attira une réponse pointue. «Vous venez de voler la corneille», disait-elle; à quoi l’autre piqué répondit: «Et quand je suis avec vous, pour qui volé-je?—Pour un phénix.—Dittes plus tost pour l’oiseau de paradis, là où il y a plus de plumes que de chair![34]» (Brantôme.)

Ce fut aussi la femme d’un Italien que la duchesse de Retz, cette cousine de Brantôme, point jolie mais bien pire, aussi docte qu’un sorbonniste, aussi éloquente qu’un évêque, mariée â deux maréchaux, mêlée à toutes les intrigues des Valois, réputée pour sa sagesse à la fois et ses mœurs faciles, vraie grande dame du XVIe siècle sans préjugés, chantée par les poètes et crayonnée par le plus grand artiste de son temps. Fille de Claude de Clermont Dampierre et de Jeanne de Vivonne, elle avait épousé de bonne heure Jean d’Annebaut, baron de Retz, maréchal de France, tué à Dreux en 1562. Marguerite de Valois rapporte dans ses Mémoires, qu’elle reçut à Amboise, où elle était venue après le colloque de Poissy, la nouvelle «de la grâce que la fortune lui avait faite de la délivrer d’un fascheux, son premier mary, M. d’Annebaut, qui était indigne de posséder un sujet si divin et si parfait». Le fait est qu’elle prit assez allégrement la chose, d’autant que le défunt la laissait héritière de cette immense baronnie de Retz, patrie de Barbe-Bleue, qui valait tous les duchés-pairies du royaume. La reine Catherine la maria à Albert de Gondi, autre transalpin de marque, le 4 septembre 1565, l’année même où Isabeau de Limeuil convolait avec Sardini; elle n’interrogea point trop scrupuleusement les généalogies étranges invoquées par son nouveau seigneur; ce qu’elle lui demandait, en retour de la fortune, c’était la liberté d’agir à sa guise. Moyennant cela, elle obtint, en 1581, l’érection de sa baronnie en duché, et continua sa vie indépendante au nombre des femmes de la reine Catherine.

François Clouet l’a surprise à la trentième année, dans son riche costume; il a minutieusement fouillé cette physionomie si française, si spirituelle, un peu vulgaire pourtant, où la malice se loge au coin des lèvres, dans les yeux clairs. C’est bien là la personne intelligente et habile qui a été chargée de répondre en latin aux ambassadeurs polonais[35], qui emplit le chambre de la reine de ses saillies. Elle vaut cette autre Clermont, depuis duchesse d’Uzès, qui passait pour la langue la plus affinée de la troupe, et qui s’était moquée même du roi François, même du pape à Avignon. Ronsard disait d’elle en jouant sur les mots:

D’un barbier la femme tu es
Tu ne tonds seulement, tu rés.

Elle surpasse toutes les autres, même Mme de Villeroy, une brune délicieuse, même Mme de Sauves, même cette rouée de Vitry qui eût fait battre les murailles, même Mlle de Lavernay. Ses scrupules sont minces; si nous la voyons attifée à merveille dans la portraiture, épinglée comme une madone, elle n’hésite pas, le cas échéant, à se dévêtir pour plaire à la reine. La chronique scandaleuse rapporte qu’elle fit à Chenonceaux le service de la table royale dans un accoutrement de nymphe surprise au bain[36] avec ses cheveux épars comme une épousée de roture.

Et cependant elle n’est plus jeune; née en 1543 elle a ses trente-quatre ans bien sonnés, une grosse figure rougeaude si l’on en croit les portraits d’elle portant le millésime de 1577[37]. Ses enfants sont nombreux, son petit-fils sera ce Paul de Gondi, cardinal de Retz, élève de Vincent-de-Paul, qui devait bouleverser Paris à l’époque de la Fronde. La chronique médisante lui prête au moins «un serviteur», un mignon de couchette, le bel Antraguet[38] de la maison de Balzac, à qui elle avait donné un cœur de diamants, lequel passa, Dieu sait comment, entre les mains de Marguerite de Valois. Ce fut l’origine d’une querelle entre la reine et la duchesse, et d’Aubigné, qui tenait pour la seconde, lança sur ce fait une de ces phrases à double entente dont nous ne comprenons plus le sens alambiqué et venimeux. Nous ne saisissons guère plus l’allusion du pamphlet intitulé Inventaire des livres de M. Guillaume où le nom de la duchesse de Retz se trouve associé à celui de Fouquet de la Varenne. «Les sept livres de chasteté faictz par la Varenne dédiés à Mme de Retz.» Qu’avait-elle eu à démêler avec le proxénète célèbre? Son cousin Brantôme ne nous le dit pas.

Quand elle mourut, en 1603, elle fut enterrée aux religieuses de l’Ave-Maria sous un magnifique mausolée; ses épitaphes célébraient ses vertus, ses talents, dans une forme païenne et chrétienne à la fois. On y lisait entre autres choses sa réception faite aux délégués polonais, des vers latins la proclamaient «une héroïne qui avait attiré à elle les cœurs des plus grands princes». Après mille péripéties ces épitaphes ont été transportées à Versailles avec la statue du tombeau[39].

Une autre contemporaine de Brantôme dont le nom est aujourd’hui populaire à Paris, une grande dame que l’histoire n’a point non plus épargnée, mais que les peintres paraissent avoir oubliée un peu, c’est Françoise de la Baume-Montrevel, dame de Kernevenoy, ou de Carnavalet, une des femmes de la reine Catherine, amie de Marguerite de Valois, mariée en 1566 au gouverneur de Henri III, François de Kernevenoy, Breton d’origine. Carnavalet est donc une déformation, un diminutif, dans le genre de ceux donnés aux gens de la cour, Merlurillon pour Mervilliers, Antraguet pour Entragues, Fosseuse pour Fosseux, et cent autres du même goût. Françoise de la Baume était fille de cette Hélène de Tournon dont les crayonneurs ont gardé l’exquise physionomie; elle épousa en premières noces un de ses parents, le sieur de la Baume Saint-Sorlin, qui la fit veuve de bonne heure. François de Kernevenoy n’eut point non plus longue vie auprès d’elle, cinq ans après il mourait avec la réputation surfaite d’un galant homme et, chose rare en ces temps,—c’est le mot de son épitaphe,—en odeur de probité malgré les déplorables exemples de ses amis. «Quique (quod rarius inter pessima ævi sui exempla!) probitatem coluit... opes neglexit[40].»

Il faut dire toutefois que son mépris des richesses n’alla pas jusqu’à la misère. Sa femme ne l’avait pas accepté pour sa bonne mine seulement, car il était vieux et laid. Au jour de son décès, ce contempteur sévère des biens terrestres laissait à la jeune veuve de solides rentes sur l’Hôtel de Ville de Paris, des biens fonds, et qui mieux est de l’argent liquide avec lequel elle acheta, en 1578, l’hôtel de Ligneris, situé rue de la Couture-Sainte-Catherine. C’est cette demeure charmante bâtie par Ducerceau qui porte aujourd’hui le nom de la bonne dame, et qui servit de logis à Mme de Sévigné; et c’est avec un crayon habile tout ce qui nous reste de l’amie de Brantôme.

Car il la connaissait, et suivant son habitude de vieux garçon, amoureux platonique de toutes les femmes, il s’était faufilé dans ses bonnes grâces, et lui donnait volontiers de ces tendres conseils dont sont coutumiers les galantins célibataires. Après ses deux aventures conjugales, elle se trouvait «pourchassée» pour la troisième fois par un jeune écervelé, M. de la Valette, depuis duc d’Épernon; il l’adorait, il la voulait à tout prix. Brantôme s’entremit pour lui avec une insistance particulière de désœuvré, mais il se heurta à la volonté bien arrêtée de la dame. Elle aimait sa liberté; elle l’avait aliénée deux fois, c’était assez. «Tout son contentement ne gissoit pas en tous ces poinctz, mais en sa résolution et pleine liberté et satisfaction de soy-mesme et en la memoyre de ses marys dont le nombre l’avoit saoullée.»

Elle fut portraite en ce temps environ, mais le crayon ne nous en fait pas une beauté. Elle a la figure allongée, les yeux intelligents, quelque chose de volontaire et d’absolu, un masque énergique en un mot. Nous ne saurions mettre un nom d’artiste sur cette œuvre enlevée de brio à l’estompe, puissamment comprise et légère cependant. C’est la besogne d’un crayonneur adroit, amoureux de son métier, une fine et définitive esquisse[41]. Mme de Carnavalet réservait-elle cette page à son amoureux reconnu, son cousin, Guillaume de Hautemer, sieur de Fervaques, depuis maréchal de France? En tout cas c’est dans cette liaison envahissante, dans cet amour qu’il faut chercher une explication aux refus de la dame sur le fait d’hyménée. D’Aubigné, qui haïssait Fervaques, et qui reportait sur Mme de Carnavalet un peu de ce ressentiment empreint de huguenoterie, qualifiait ces rapports d’incestueux. C’était aller un peu loin; Fervaques fut de cet avis, car il en demanda raison à l’autre.

Dans cette histoire lamentable pour un maréchal de France, il ne faut pas oublier que d’Aubigné est le seul narrateur et colore les faits à sa guise. Il a trop d’esprit pour se donner tous les gants dans les petites choses, mais pour les grandes il se traite bien. Quand il demanda au duc de Guise l’autorisation de vider sa querelle avec Fervaques dans le jeu de paume, le duc se serait écrié: «D’Aubigné mon amy, ce n’est pas assez du poignard et de l’épée pour te démesler de cette querelle, tu aurais encore à combattre la reine, car il s’intrigue d’un métier que tu ne sais pas!»

Un soir, Fervaques rencontra son adversaire dans la Couture-Sainte-Catherine, non loin de l’hôtel de sa maîtresse. Il feignit de pleurer son amour défunt, de pardonner à son remontreur de torts. En ce temps les ruisseaux couraient à la Seine à travers les rues; de petits ponts servaient à les franchir. Fervaques entraînait d’Aubigné vers l’un d’eux; il voulait se noyer pour échapper à sa douleur. «Mon amy, lui dit-il, ayant résolu de quitter le monde je n’y regrette que toy: je suy venu icy pour me tuer, donne-moy une embrassade et puis je mourray content.» D’Aubigné se rejeta en arrière:

«—Monsieur, dit-il, vous m’avez dit autrefois que le plus grand soulas que vous pourriez avoir seroit d’emmener avec vous dans l’autre monde d’un coup de poignard le meilleur de vos amis; je vous conseille à cette heure de ne point mourir sur un sujet dont l’étoffe et la façon ne valent rien, mais pour le coup, trêve d’embrassades!—Je renie Dieu! s’écria Fervaques, puisque tu te défies de moy, nous mourrons ensemble!—Ce sera vous seul!» dit d’Aubigné en se mettant en garde.

Le coup est manqué, Fervaques joue le fol et le dément; il se jette à genoux, supplie d’Aubigné de le tuer. Celui-ci refuse, hausse les épaules et s’en va. Quelques temps après l’autre lui fait administrer une purge qui lui procure quatre-vingts selles par jour, lui pèle la peau et le met à deux doigts de la tombe.

Cette querelle dura des années, envenimée par Mme de Carnavalet. Henri IV lui-même s’en mêla, parce que d’Aubigné s’était refusé à parler pour lui à Mlle de Tignonville. Le roi, furieux, avait écouté Fervaques, et sur ses rapports faisait grise mine à l’empoisonné. Pour comble, celui-ci fut chargé certain jour dans les rues de Lectoure par un Bourguignon solide, qui lui poussa des bottes désespérées. Ce fut un nouvel échec de Fervaques. Cette fois il tenta une réconciliation pour tuer d’Aubigné à coup sûr. Sa mèche fut encore éventée[42]. Quel maréchal de France que Fervaques, quelle «honneste dame» que sa cousine Françoise de la Baume! mais aussi quelle langue que d’Aubigné!

Remarquez que ce sont les portraits qui nous guident dans notre travail, et que nous n’avons point choisi les dames; elles se sont offertes d’elles-mêmes à nous, ce sont les plus beaux crayons que nous avons cherchés, et non les plus galantes de ces femmes. Voici, pour la meilleure preuve, une ébauche incomparable représentant une matrone aux lèvres pincées, aux yeux faux et investigateurs. La lettre ancienne la nomme Mme d’Estrées, et par le costume, la date de l’œuvre, j’ai pu reconnaître en elle Françoise Babou de la Bourdaisière, mariée à Antoine d’Estrées, marquis de Cœuvres, grand maître de l’artillerie[43]. Sur le simple signalement de l’artiste nous l’eussions prise pour une mère tranquille, point douce ni agréable, mais sérieuse et contenue. C’est se tromper que de le croire! A la manière dont elle élevait ses filles, dont elle vivait elle-même, son mari s’écriait dans un moment d’humeur qu’elle ferait un clapier de p... de sa maison. Elle n’y faillit pas. Mais son histoire est peu connue; n’était le croquis merveilleux de Clouet nous l’eussions passée sous silence.

Françoise Babou sortait d’une de ces familles de finance grandies subitement à la faveur des guerres du XVe siècle, comme celle des Beaune-Semblançay, des Berthelot ou des Briçonnet. Ces élévations extraordinaires apportaient à leur suite le cortège obligé des ambitions extrêmes, du relâchement dans les mœurs, de l’amour effréné des jouissances. A peine mariée, Françoise Babou s’était lancée dans le tourbillon de la cour et, quoique toute jeune encore, avait fait deux ou trois passions parmi les compagnons immédiats de Brantôme. Et puis un jour, bien que flanquée de trois filles grandelettes, produites chez la reine mère,—entre autre Gabrielle d’Estrées offerte à Henri III, qui l’avait trouvée trop maigre,—elle s’était attelée à la fortune d’Yves d’Alègre, baron de Milhau, colonel d’infanterie légère. Celui-ci comptait parmi les aventuriers célèbres d’alors. On l’avait laissé comme otage aux reîtres, qui le conservèrent prisonnier au château d’Heidelberg jusqu’en 1581. En 1583, il avait tué en duel le baron de Vitteaux dont nous parlions plus haut, l’assassin de du Guast et du père d’Yves d’Alègre. Henri IV, pour récompenser cette rude nature de bretteur et de condottiere, lui confia, en 1592, le gouvernement d’Issoire, en Auvergne, où Yves emmena sa maîtresse, alors âgée de cinquante ans.

Une belle fille eût dédaigné ce laid personnage à nez gros, aux yeux énormes, à l’air cruel[44]. Mais Mme d’Estrées était arrivée à un âge où l’on ne calcule plus guère. Elle jouait avec lui la dernière partie, et tenait à la faire sérieuse. Issoire servait à payer les frais de l’escapade; contributions de guerre, levées extraordinaires de deniers, d’Alègre ne ménagea rien pour satisfaire aux exigences terribles de la dame.

Les habitants soulevés par les sieurs de Liron et d’Auteroche se réunirent dans une cave pour aviser. On résolut d’employer la force contre ces énergumènes dont les fantaisies croissaient d’heure en heure. Yves d’Alègre était logé dans la maison Cherrier. Au moindre éveil donné, c’en eût été fait des conjurés et de leur ville. Ils convinrent d’agir sur-le-champ. Munis de mèches allumées et de pétards destinés à faire sauter les portes, ils gagnèrent la maison du gouverneur, escaladèrent sans bruit la galerie, et placèrent leurs engins. En cet instant même, ils entendirent Mme d’Estrées, réveillée subitement, dire à d’Alègre: «Je sens la mèche et entends du bruit!» Celui-ci sauta à bas du lit, accumula les meubles contre la porte pour l’empêcher de céder, mais une des grenades fit explosion et un éclat le blessa au bras. Il n’était pas lâche toutefois, il se souvint de Bussy d’Amboise luttant seul contre vingt ennemis armés, et s’empara d’une pertuisane qui ne le quittait pas. Malheureusement, les conjurés forcèrent la porte et tout aussitôt se précipitèrent en masse dans la chambre. L’un d’eux, un hercule nommé Blezin, se jeta sur d’Alègre et l’étendit roide mort d’un coup de poignard. Françoise Babou, en chemise, s’était réfugiée dans la ruelle où couchaient ses suivantes, elle poussait les hauts cris. C’est là qu’un boucher nommé Bessant vint la quérir. Elle cria: «Voulez-vous donc tuer aussi les femmes?» Bessant répondit: «Le chien et la chienne!» et il lui porta un coup de couteau au sein gauche[45].

Alors, dans la scène de pillage qui suivit, les assassins firent des constatations étranges sur le corps de Mme d’Estrées. On vit jusqu’où ces dames raffinées poussaient la coquetterie et le luxe dans leur débauche[46]. Brantôme avait bien raison de dire que les Françaises tenaient le premier rang sur ce fait, mais personne n’alla plus loin dans l’amour du ruban et des colifichets que la mère de Gabrielle d’Estrées.

Avant d’en arriver à la célèbre maîtresse du Vert-Galant, qui tenait pour une bonne part de sa mère, je voudrais esquisser la physionomie effrontée et rieuse de cette Fosseuse, dont on parle à peine, et qui joua un si grand rôle à la cour de Navarre. Elle succédait dans les faveurs du roi Henri à Mlle Dayelle, déjà oubliée, et à Mlle Rebours, une ennuyeuse personne dont la chaîne pesait trop lourd. On était en 1579, Marguerite de Valois cherchait dans ses alentours quelque petite fille douce et modeste, dont son mari se fût accommodé, et qui ne l’eût point accaparé outre mesure. Elle avisa Françoise de Montmorency-Fosseux, une enfant de quinze ans, jolie comme une fée. Henri ne se fit pas prier. Tout aussitôt «il commença à s’embarquer» dans ce nouveau roman, suivant l’expression de Marguerite elle-même. Et quand la cour de Navarre eut quitté Pau pour Montauban, et que Henri fut tombé malade, il continua à servir sa jeune maîtresse avec mille marques de tendresse, sans autrement effaroucher la reine complaisante et désabusée. Marguerite trouvait d’ailleurs que son choix était excellent; Fosseuse «se maintenoit avec tant d’honneur et de vertu que si elle eût toujours continué de cette façon elle ne fust tombée au malheur».

C’est vers le temps que Henri III vint à Nérac; il vit la belle Fosseuse, dont le nom courait dans toutes les bouches, et il ne lui déplut pas de faire à son beau-frère le tour de la lui enlever. Henri de Navarre prit assez mal la plaisanterie; il s’imagina que cette intrigue s’était nouée sous le couvert de sa femme, par jalousie et dépit; et ce n’est pas le côté le moins curieux de cette histoire bizarre, que de voir Marguerite de Valois employer toute son éloquence à détourner son frère de son dessein, pour conserver à son mari une amie agréable.

Alors la mijaurée jeta le masque; le roi lui permit de parler haut, elle en abusa. Marguerite nous rapporte dans ses mémoires ses mécomptes et ses misères. Pour comble, Mlle de Fosseux devint grosse. «Lors, se sentant en cest estat, elle change de toute sorte de procédé avec moi, et au lieu qu’elle avoit accoustumé d’y estre libre, et de me rendre auprès du roy, mon mary, tous les bons offices qu’elle pouvoit, elle commença à se cacher de moy et à me rendre autant de mauvais offices qu’elle m’en avoit fait de bons. Elle possédoit de sorte le roy, mon mary, qu’en peu de temps, je le connus tout changé. Il s’estrangeoit de moy, il se cachoit, et n’avoit plus ma présence si agréable qu’il avoit eu les 4 ou 5 années que j’avois passées avec luy en Gascogne, pendant que Fosseuse s’y gouvernoit avec honneur.»

L’enfant qui naquit de l’aventure mourut en venant au monde; la jeune fille perdait le meilleur point de son jeu.

Quand un peintre s’avise de la crayonner elle a dit adieu aux amours princiers; Dieu sait qu’ils étaient éphémères, à la cour de Navarre! C’est une belle fille de vingt-cinq ans, agaçante comme une soubrette, et qui ne paraît pas se soucier autrement de l’abandon du roi. Elle a une gorge splendide, un col admirablement modelé, bien qu’un peu court. Sa bouche croquerait toutes les pommes du paradis terrestre, ses yeux damneraient un saint[47]. «Ces trésors parangons à nuls autres», comme eût dit Brantôme, passèrent en la possession d’un seigneur peu farouche, nommé François de Broc, sieur de la Pile de Saint-Mars, fils d’une Beaumanoir Lavardin. Mlle de Fosseux arrivait à la trentaine, et avait laissé couler l’eau du Lethé sur ses fredaines passées; elle vint grossir le nombre des maîtresses oubliées, des pseudo-reines de France, qui, dans ces époques, ne se comptaient vraiment plus guère.

Gabrielle d’Estrées qui prit sa place à un certain intervalle et après plusieurs intermèdes variés, entra en fonction un an juste avant la mort terrible de sa mère à Issoire. Si l’on en croyait Bassompierre, elle eût été présentée très jeune et mal formée à Henri III qui la trouva trop sèche, car il avait lu les Droits nouveaux de Coquillart:

Grant femme seiche, noire et mesgre,
Qui veult d’amour suivre le trac,
On dit que c’est un fort vinaigre
Pour gaster un bon estomac.

Il avait le même mécompte chez lui dans la personne de sa femme Louise de Lorraine, et le change eût été illusoire. Gabrielle d’Estrées qui cherchait aventure s’accointa avec Saint-Lary Bellegarde, un drôle qu’elle se prit à aimer et, ce qui est pis, à vouloir épouser. Lui n’entendait point de cette oreille, mais il joua au plus fin. Henri IV, le bon prince, toujours en quête d’histoires nouvelles, trouva certain jour la jeune fille sur son chemin, au débotté de je ne sais quelle bataille; il se crut un grand séducteur d’avoir trompé son sujet, son meilleur ami, en pareille occurrence, car Mlle d’Estrées ne se défendit point très longtemps, et par une chance bien incroyable, Bellegarde ne s’aperçut de rien. Les rois ont de ces bonheurs!

Quand la brave fille eut fait main-mise suffisante sur le cœur du monarque, elle développa tantôt son programme. Il lui fallait une maison, une éducation princière et un mari en guise de pavillon protecteur. On lui dénicha cet oiseau, d’ailleurs peu rare à l’époque, Nicolas d’Amerval sieur de Liancourt, veuf d’Anne Gouffier qui lui avait donné quatorze enfants!

Il se montra peu difficile, il accepta d’avance ce qu’on lui imposa. Quatorze enfants à nourrir, à pourvoir, à lancer dans le monde! Il eût pu dire comme le sergent de Molière: Frappez! Il consentit à n’avoir qu’un titre purement nominal, et s’engagea à ne point faire valoir ses droits. Mais quand on voulut faire prononcer une séparation basée sur une prétendue impuissance, il se récria. Un père de quatorze enfants! Ses voisins de campagne riaient à se tordre, les railleries pleuvaient dru comme grêle. L’officialité d’Amiens qui s’était emparée de la cause, bravait l’honnêteté dans un latin bizarre, et démontrait qu’il faisait nuit en plein jour. On avait bien trouvé un moyen de séparation, basé sur la consanguinité; Gabrielle était parente d’Anne Gouffier, la première femme. Malheureusement César de Vendôme vint au monde dans l’intervalle, il ne fallait pas qu’il pût et dût porter le nom d’Amerval, et la seule ressource, c’était une bonne et vigoureuse taxation d’impuissance contre le père putatif. Un habile homme, François Roze, doyen d’Amiens et official de l’évêché, se chargea de faire la lumière dans ce chaos. Après les constatations d’usage, il réputa Amerval froid et nul, imbecillem et frigidum, et pour l’empêcher de crier, on lui jeta un os à ronger: on lui fit remettre 8,000 livres soi-disant prêtées par lui au roi Henri IV, en lui abandonnant la terre de Falvy-sur-Somme qui valait au moins le double[48].

Cette situation de maîtresse avouée, que le roi conduisait aux camps, montrait à la cour, faisait de Gabrielle une véritable reine. Les peintres amoureux de l’astre qui se lève cherchaient à lui plaire par mille moyens. C’est Benjamin Foulon, employé par Henri IV aux armées, qui dessine César de Vendôme et signe même son travail afin que nul n’en ignore[49]. C’est François Quesnel, l’artiste en titre d’office dont les portraits du roi ont été gravés par Thomas de Leu, qui prend divers croquis de la jeune femme[50]. On s’accorde à la trouver ravissante, bien que le profil fût plus agaçant que fin. Guillaume du Sable chante en vers ses cheveux noirs

Qui ornent chaque temple,
Son beau et large front, ses sourcils ébenins,
Son beau né décorant et l’une et l’autre joue
Sur lesquelles amour à toute heure se joue,
Et ses doux brillants yeux deux beaux astres bénins.

Ces cheveux noirs sont blonds, dans les portraitures, le front est large, mais le nez descend un peu bas. Et si nous jugions la belle Gabrielle d’après les portraits gravés nous serions sévères. Foulon et Quesnel ne l’ont point épargnée non plus dans leurs crayons de la Bibliothèque nationale; ils lui donnent je ne sais quelle apparence de pulcinella qui pouvait être la beauté au temps de Henri IV, mais qui nous laisse plus froids à cette heure. Tous les copistes, les graveurs, les éditeurs ont redit à l’envi cette frimousse pointue et peu agréable. Mais au milieu de ce fatras un grand crayonneur inconnu nous a conservé la Gabrielle d’Estrées de la fin, celle qui avait cessé de plaire et qui se lamentait dans son particulier sur la frivolité des choses. Les traits sont beaux, mais l’œil s’est fatigué dans les pleurs. C’est celle que nous montrons ici, c’est la plus vraie, et assurément la plus belle en dépit des chagrins rongeurs; or c’est la seule portraiture que personne ne connaisse. Le nom si populaire de cette belle dame lui a d’ailleurs été funeste sur ce fait. Il n’y a pas de musée qui se respecte où l’on ne trouve couramment une femme décolletée, affublée de coiffures étranges, baptisée la belle Gabrielle. C’est aussi le cas de Diane de Poitiers et de Marguerite de Valois. Au fond il n’y a pas en France plus de dix portraits sérieux de la maîtresse de Henri IV, et la Bibliothèque nationale en conserve au moins sept pour sa part. Reste la médaille charmante ciselée par Guillaume Dupré, quand elle fut créée duchesse de Beaufort, qui nous découvre un profil allongé et fin comme celui d’une dame du XVIIIe siècle[51].

Quand Zamet l’eut empoisonnée, dans un repas donné en son honneur, elle fut transportée dans la maison du doyen de Saint-Germain l’Auxerrois, où elle recevait le roi d’ordinaire. Sauval, qui écrivait au milieu du XVIIe siècle, avait connu des vieillards qui la virent exposée sur un lit de parade dans la grande salle, revêtue d’un manteau de satin blanc. Son pauvre visage, bouleversé par les philtres subtils de l’Italien, était resté noir après la crise horrible qui l’avait terrassée. On la porta à l’abbaye de Montreuil-sous-Laon, où on lui éleva un mausolée. Elle est représentée, sur le bas-relief de marbre, dans la pose nonchalante et reposée des dames romaines; sa main gauche soutient sa tête, sa droite laisse échapper un livre de prières. A la voir ainsi tranquille et presque souriante dans son merveilleux costume, on la prendrait pour une princesse un instant assoupie et qui va se lever tout à l’heure[52].

Telles furent ces «grandes» que Brantôme a toutes adorées et qu’il a si maltraitées dans sa langue impudente. Est-ce à dire qu’il n’y ait jamais eu d’exception, même dans ces temps, et que les plus honnêtes dames ou princesses se puissent toujours mesurer à cette aune spéciale? Il y en a au moins une,—une seule peut-être,—qui a bravé les langues acérées, les inventions, les calomnies, une qui a su résister au plus galant des princes, à Henri IV lui-même, qui a quitté son nom pour ne pas être confondue avec Gabrielle d’Estrées, et qui a mérité d’être nommée dame d’honneur sans mensonge ni duperie. Elle se nommait Antoinette de Pons dame de Guercheville; elle était fille d’un demi-huguenot, Antoine de Pons, comte de Marennes, et de la belle Montchenu, «une des plus diffamées demoiselles de France», au dire de Théodore de Bèze. Elle avait épousé très jeune Henri de Silly, comte de la Rocheguyon, dont elle resta veuve de bonne heure, et même à la cour de Henri III, au milieu des séductions et des offres de tous genres, parmi les corruptions infinies, elle garda sa sérénité hautaine, non point prude assurément, car elle savait rire à l’occasion, mais enjouée à la fois et retenue, au grand étonnement des autres.

Un jour, en 1578, elle fut reine de la fève. Henri III la conduisit à la messe à la chapelle de Bourbon, «désespérément brave, frisé et gauderonné», suivi de ses mignons vêtus de soie et de perles. C’est même à cette occasion que Bussy d’Amboise fit une sortie insolente contre tous ces freluquets; il arriva en costume très simple suivi de valets habillés d’or. «La saison est venue, dit-il, que les bélistres seront les plus braves[53]

On dit que Henri IV, au retour de la bataille d’Ivry, passa par la Rocheguyon et fut reçu par la jeune comtesse. C’était une blonde aux yeux éveillés et moqueurs, aux grands sourcils arqués et francs, aux lèvres pincées. «Plus de calcul que de passion», eût dit un deviseur. Un peintre l’a crayonnée dans son costume de cour avec ses affiquets, ses collerettes, ses colliers, son attirail de femme à la mode[54]. De prime-saut, le roi fut frappé de cette grâce réservée, et tandis que Loménie, son secrétaire, se laissait brûler aux yeux d’une suivante de la dame, Henri s’emporta dans sa passion naissante jusqu’à signer de son sang une promesse de mariage. C’était sa manière à lui de faire sa cour, et elle trouvait peu d’insensibles. Mme de Guercheville lui rit au nez très gentiment, et l’assura que jamais elle ne consentirait à une pareille folie; que pour l’accointance passagère il y fallait moins compter encore. Henri n’en revenait pas, pas plus qu’il ne comprit plus tard sa cousine Catherine de Rohan, refusant son alliance dans des conditions semblables avec une crudité de langage extraordinaire.

Voyant que la belle comtesse serait inflexible, il se prit à l’honorer avec tout le respect imaginable. Il lui chercha un parti digne d’elle et lui trouva Charles du Plessis, sieur de Liancourt. Une seule chose arrêta la dame; c’était ce nom de Liancourt qui appartenait à Nicolas d’Amerval, mari de Gabrielle d’Estrées. Elle voulut bien le mariage, mais exigea de ne jamais porter ce nom. Il fallut en passer par là.

En 1601, Henri IV la présenta à Marie de Médicis comme dame d’honneur, «sans fraude», et elle en reçut l’office à 1,200 livres de gages. Elle apparaît toute seule dans les comptes sous cette rubrique spéciale, comme si on n’eût osé lui donner des compagnes moins dignes de ce titre; elle y resta trente et un ans[55].

Elle mourut le 5 janvier 1632. Elle fut une des rares dont les méchantes langues n’aient point glosé, une des plus belles cependant et des plus aimables. Gardons-nous toutefois de chercher trop loin et laissons à Mme de Guercheville cette auréole extraordinaire de femme de la cour de France demeurée chaste au temps où Brantôme écrivait ses menteries de haute graisse, et ses tranquilles horreurs sur les grandes généralement quelconques.

FIN.

Sceaux.—Imprimerie Charaire et fils.


FOOTNOTES:

[1] Rouard, François Ier chez Mme de Boisy. Paris, Aubry, 1863, in-4o. La légende vient du P. Saint-Romuald.

[2] «Pierre Foulon, painctre de M. de Boisy, natif d’Envers.» De Laborde, Comptes des bâtiments du roi, t. II, p. 366-67. Ce fut vraisemblablement cet artiste qui peignit les portraits du grand maître Arthur de Gouffier, conservés autrefois à Oiron, et que Gaignières avait fait copier au XVIIe siècle.

[3] Archives de l’art français, t. III, p. 41.

[4] H. Bouchot, les Portraits aux crayons des XVIe et XVIIe siècles à la Bibliothèque nationale. Paris, Oudin, gr. in-8o, 1884.