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Quinze Jours en Égypte

Chapter 5: LES SPECTACLES DU CAIRE
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About This Book

The narrative records a brief travelogue of a European journalist's fifteen-day visit to Egypt, recounting the sea voyage on a modern steamer, arrival and short excursions around the capital region, visits to famed ancient monuments illustrated by on-site photographs, impressions of a new suburban development rising from the desert, and scenes of social life among fellow travelers and expatriate communities. Interwoven are reflections on modern transport, archaeological spectacle, landscape contrasts between desert and cultivated land, and the author's immediate sensory and emotional responses to sites and people encountered.

LES BELGES EN ÉGYPTE

On vient de fonder, au Caire, une «Union belge». Elle est née le jour de notre arrivée, c'est-à-dire le 11 décembre. Nous avons assisté au baptême. On a entendu la détonation de plusieurs bouchons. Ce n'était pas pour de la petite bière, je vous assure. Président d'honneur, M. de Gaiffier, ministre de Belgique; président, M. Florent Lambert; secrétaire, M. Émile Emsheimer. Citons parmi les membres: M. Albert Eeman, ancien député de Gand, magistrat éminent et universellement respecté; le baron Forgeur, les ingénieurs De Bruycker, Pécher et De Rycker, les avocats Squilbin et Schaar, l'architecte Jaspar, l'entrepreneur Rolin, etc. La petite fête a duré jusqu'à minuit. La plus franche cordialité n'a cessé de régner, naturellement.

Nos compatriotes établis en Égypte y font respecter et aimer notre pays. La qualité de Belge, là-bas, est maintenant un titre d'estime. Les Belges ont la réputation de gens actifs, laborieux et sérieux. Surtout sérieux; avec cela, sans morgue, et très ronds en affaires. La plupart réussissent fort bien, mais le succès ne leur fait pas tourner la tête. Ni arrogants, ni hautains[5].

J'ai fait la connaissance, dans un jardin ombragé de beaux arbres, d'un religieux belge qui vit en Orient depuis un quart de siècle. Si j'écrivais ce que je pense de l'élévation de son intelligence et de l'étendue de son savoir, on pourrait le reconnaître, et il m'en voudrait. Pendant que nous nous promenions dans une allée bordée de cyprès, il me disait: «J'ai vu naître et grandir, en Orient, le renom de notre pays; il y a vingt-cinq ans, le nom de la Belgique y était presque inconnu; mon premier passeport me donnait la qualité de Français, que j'avais sollicité de pouvoir prendre afin de forcer ainsi certaines portes qui, sans cela, je le savais, me seraient restées fermées; aujourd'hui, cette ruse innocente n'est plus nécessaire, loin de là; l'estime et la sympathie, en Égypte, accueillent les Belges partout.

» Le premier artisan de cette victoire, c'est notre Roi. Son oeuvre congolaise commença, je m'en souviens, de mettre la Belgique en vedette, de faire connaître en Orient notre nom et notre valeur. Je ne suis pas grand clerc, vous le savez, en matière commerciale; la littérature arabe m'est plus familière que la cote de la Bourse. Je sais néanmoins, comme tout le monde, qu'on voit tous les jours des affaires excellentes, et bien servies par des hommes de premier ordre, péricliter, faute de publicité, faute de réclame, et puis périr. Eh bien! la conquête et la colonisation du Congo ont été en Orient, pour les Belges, pour les entreprises belges, une indispensable, une merveilleuse réclame. Ah! nos ingénieurs, nos commerçants, nos hommes d'affaires en ont admirablement profité. Dans la route ainsi ouverte, ils se sont précipités avec cette ardeur tempérée qui est la caractéristique de notre race. Ils ont conquis une place honorable dans cette course enfiévrée, où ils s'étaient engagés les avant-derniers, un peu avant les Allemands, et où ils furent contrariés par la jalousie, l'inimitié même de certains puissants rivaux. Mais il fallait leur ouvrir et leur frayer le chemin. Non, vous ne direz jamais assez à quel point la politique de Léopold II et notre gloire congolaise ont servi, en Orient et particulièrement en Égypte, nos industriels et nos négociants.»

Plusieurs des sociétés belges constituées en Égypte s'occupent exclusivement d'entreprises agricoles. Elles sont presque toutes florissantes. Elles achètent, à bas prix, des terres de qualité inférieure, améliorées ensuite par l'irrigation et les engrais, puis louées ou revendues aux indigènes. Le fellah est rivé au vieux sol que sa race cultive depuis plus de soixante siècles. Les produits de son agriculture, particulièrement le coton et la canne à sucre, se vendent de mieux en mieux. La demande dépasse toujours l'offre. Les terres cultivables n'attendent jamais longtemps le locataire ou l'acheteur. Le prix de la terre augmente chaque année: plus de cent livres le feddan, dans certains districts, en 1906 (le feddan contient 42 ares; la livre vaut fr. 25.92). Rien d'étonnant dès lors que les «affaires agricoles» aient résisté à la crise qui a paralysé, au Caire et à Alexandrie, plusieurs sociétés financières ou industrielles en pleine croissance.

Cette crise a éclaté à la fin du mois d'avril 1907. Elle est née de l'excès de la spéculation sur les terrains à bâtir et sur les valeurs boursières. Puis elle a été aggravée par le «resserrement» monétaire qui, après la débâcle de New-York, s'est manifesté sur toutes les «places» du monde. Au Caire, elle a été effroyable. Le plus fort est passé. Les ruines se relèvent. On assure que, dans un an, ce ne sera plus qu'un souvenir.[6] Mais bien des plaies sont encore saignantes. On cite des gens de finance appauvris, en moins d'un an, de deux ou trois millions; et des ci-devant millionnaires réduits à trois mille francs de rente. On a nommé devant moi un officier supérieur, un Anglais, obligé, à la veille de prendre sa retraite, de solliciter un commandement sur une frontière lointaine, afin d'apaiser, en leur abandonnant l'augmentation de solde acquise au prix de ce très dur exil, ses créanciers. Les Grecs, si avisés pourtant et si fins en affaires, mais joueurs et spéculateurs effrénés, ont payé plus que personne leur tribut à la fièvre. L'important marché du coton d'Alexandrie leur a été ravi, et il semble bien que ce soit pour toujours. Ils en étaient les régulateurs et les rois. De successives et retentissantes faillites leur ont fait perdre ce sceptre, tout de suite ramassé par les Allemands, qui font, depuis une dizaine d'années, leur trouée en Égypte, à la stupéfaction et à l'indignation des Anglais. À quelque chose malheur est bon: depuis qu'ils ont peur des Allemands, les Anglais font patte de velours aux Belges, en butte, de leur part, à mille petites tracasseries au lendemain des «histoires» de l'enclave de Lado.

L'avenir de l'Égypte est, non pas sur l'eau, mais dans l'eau, dans l'eau limoneuse du Nil, fidèle, généreux et fécond, qui transforme en un jardin verdoyant, chaque année, par la vertu d'une inondation aussi régulière que le cours des saisons, cette longue et étroite vallée où l'eau du ciel ne tombe jamais. Le barrage d'Assouan, en retenant les eaux et en régularisant les crues, a reculé, à droite et à gauche, les anciennes limites du débordement annuel, et augmenté de vingt-cinq millions par an les revenus de l'Égypte agricole. Il est décidé qu'on exhaussera le niveau du barrage. Le domaine du Nil s'en accroîtra encore. Ah! les Belges qui ont fondé ou développé les sociétés agricoles en Égypte seront bien payés de leurs peines! Dans un pays si lointain, si peu connu et où l'argent se risquait alors d'un pas timide, deviner, dix ou quinze ans d'avance, la bonne veine, la veine qu'il suffit de creuser avec persévérance pour trouver le succès et la fortune: c'était aussi difficile, et plus hasardeux, que de déchiffrer une énigme du Sphinx. Bon nombre de Belges ont eu cette audace et ce bonheur.

J'ai demandé à plusieurs de nos compatriotes, au moment des adieux: «Qu'est-ce qu'il faut vous souhaiter pour 1908?» Quelques-uns ont répondu: «Un consul belge» sans vouloir autrement expliquer cette énigme—encore une! Il a fallu, pour la débrouiller, aller aux informations. Voici l'explication: nous n'avons pas de consul de carrière au Caire; notre consul est un Syrien naturalisé Belge, homme considérable d'ailleurs et très riche. Malheureusement, il ne sait pas un traître mot de flamand. Le vice-consul non plus, ni le chancelier, ni l'avocat du consulat, également Syriens. Or, les ouvriers flamands commencent à émigrer en Égypte. Il y a quelques mois, un Flamand fut inculpé de vol. L'Égypte étant soumise, comme la Turquie, au régime des «capitulations», les consuls ont qualité de juge d'instruction vis-à-vis de leurs nationaux. Notre consul instruisit contre cet accusé. Celui-ci se défendit comme il put, en mauvais français, donc très mal. Il y avait au dossier des pièces en langue flamande. Personne au consulat ne put en traduire un mot. L'inculpé paya cher cette ignorance. Sa détention préventive dura deux fois plus longtemps que de raison.

Si notre gouvernement ne prend des mesures, cette injustice se répétera. Or les prisons du Caire, obscures et sales, nauséabondes, agréables pourtant à la paresse de la plèbe locale, offrent peu d'attraits pour nos braves Flamands. Donnez un consul belge, s'il vous plaît, M. le ministre des Affaires étrangères, aux Belges du Caire, un consul qui comprenne et qui parle nos deux langues nationales.

D'autres m'ont dit: «Souhaitez-nous des cochers qui connaissent la ville.» J'ai compris tout de suite. Un soir, M. Georges Eeman m'invite à une tasse de thé. Il me donne son adresse: rue Zakhi Pacha, 3. Le portier de l'hôtel choisit entre vingt cochers un gaillard qui se fait fort de me conduire les yeux fermés. En route. Course d'un quart d'heure; arrêt devant un hôtel précédé d'un jardin; c'est là, me dit, du geste, le Collignon. Notez que pas un cocher du Caire ne sait un mot de français ni d'anglais. Moi, je sais trois mots d'arabe: «arbaghi» qui signifie cocher, «karakol»: police, et «malesh» c'est-à-dire—traduction un peu libre —fichez-moi la paix.—Eh non, ce n'est pas là; le numéro 31 est imprimé au-dessus de la grille. Suis-je seulement dans la rue?—L'indigène discourt et gesticule. Moi aussi. Des flots d'éloquence coulent ainsi en pure perte. Ah! voici un jeune élégant, souliers vernis et gants glacés, qui se hâte vers une réunion mondaine, apparemment. Un gentleman aussi bien habillé doit savoir au moins une langue de chrétien.—Monsieur!—Monsieur?—Venez à mon secours.—Volontiers.—Suis-je dans la rue Zakhi Pacha?—Du tout; c'est à un quart d'heure d'ici, il faut tourner à gauche; vous êtes devant l'hôtel de Zakhi pacha; ce n'est pas la même chose …» Je m'en doutais un peu. L'aimable jeune homme parlait aussi l'arabe. Il mit mon cocher sur le bon chemin. Sans lui, je n'avais qu'à rentrer à l'hôtel.

La nuit de Noël, un autre, au lieu de me conduire à l'église des Jésuites, me mène hors de la ville. Tout d'un coup, il arrête ses chevaux. Où est l'église? Il n'en sait rien, le monstre; je n'y arriverai pas; le plus sûr est d'aller me coucher. Tous les cochers du Caire connaissent l'hôtel Shephard's. Je lui crie donc: «Shephard's» et il fait demi-tour. Attends une minute. Voilà, sur le trottoir, un monsieur et une dame qui ont l'air bien honnêtes. —Monsieur, parlez-vous français?—No.—Speak english?—Yes. —Ce couple, anglais et catholique, se rendait à la messe de minuit, dans mon église même. J'ai tout de même donné un pourboire à l'animal …

Seigneur, Seigneur, faites que notre consul apprenne le flamand et que les cochers du Caire apprennent un peu de français, fût-ce du français belge …

FOOTNOTES:

[Note 5: Voici les chiffres du commerce spécial de la Belgique avec l'Égypte: nous vendons à l'Égypte (chiffres de 1906) pour 46,444,000 francs; nous lui achetons pour 3,073,000 francs.]

[Note 6: De récentes nouvelles semblent démentir ces espérances. Il paraît que la crue du Nil a été insuffisante cette année et que le coton de la dernière récolte a été attaqué par les vers. La vache maigre de 1907 n'aurait donc pas été seule de son espèce. Pourvu que le troupeau n'ait pas plus de deux têtes!…]

LES SPECTACLES DU CAIRE

Tâchons de noter brièvement les spectacles du Caire, leur couleur et leur vie. Ils courent la rue, c'est le cas de le dire. Nous sommes sur la terrasse du Shephard's. Donnez-vous la peine de vous asseoir. Puis regardez; c'est gratis, et la scène change à tout moment.

L'hôtel est situé en plein quartier moderne. C'est un des centres du Caire européen. Dans la rue, la mêlée des fiacres qui se suivent et se croisent, tous attelés de deux chevaux ardents, dure du matin au soir. Des flâneurs en turban et en robe musent sur les trottoirs. Toutes les races de l'Orient: Égyptiens, Bédouins, nègres, maigres Hindous, Circassiens somptueux, défilent comme dans une féerie.

Un étranger descend l'escalier de l'hôtel et entre bravement dans la cohue bourdonnante. Dix grands gaillards enjuponnés l'assaillent et l'assourdissent. «Moi drogman, moi bon drogman, Mousié le comte; achetez cartes postales; achetez chapelet, prenez chasse-mouches, Mousié le pacha.» S'il écarte tout de suite cette racaille, il est sauvé. S'il s'arrête seulement une minute, s'il parlemente, s'il se laisse tenter par l'éclat d'une breloque ou la couleur d'une antiquité fabriquée l'avant-veille, c'est un homme à la mer. Il mettra dix minutes à se tirer de leurs mains, à moins que le chawich qui fait faction devant l'hôtel ne vienne à son secours et ne mette en fuite, à coups de bâton, ces pittoresques mais redoutables gagne-petit.

Dig, ding, dong! un, deux, trois dromadaires à la file, chacun portant un carillon sur la bosse. Les sonnettes tintent en cadence, selon le rythme de leur pas allongé. C'est un mariage indigène. Une troupe de musiciens joue des airs de fête sur des modes mineurs. Tons élevés, sons aigus: vraie musique à porter le diable en terre. Six, huit, dix enfants, empilés dans un ou deux fiacres, rient aux éclats en se donnant des bourrades: c'est la progéniture des premières épouses.

Enterrement grec: un corbillard, blanc et or, vraie voiture de charlatan de chez nous, la caisse surmontée d'un ange aux ailes éployées, file comme une flèche; sur le siège, à côté du cocher, qui fume une cigarette, un prêtre orthodoxe, barbe d'ébène et barrette d'avocat; le cortège des parents et des amis, derrière, suit au grand galop.

Enterrement arabe: pas de cercueil; le mort, recouvert d'un drap, gagne le cimetière tel quel, étendu sur une civière soutenue par quatre porteurs; derrière lui, et rangés sur deux files, parents et amis crient qu'Allah est Dieu et Mahomet son prophète.

Dans une «quarante chevaux», deux dames d'un riche harem, costume tailleur et voile de mousseline blanche, font leur promenade quotidienne, sous la garde d'un eunuque noir, trapu, rébarbatif, assis à côté du chauffeur. Devant une élégante berline, deux coureurs, habillés de soie voyante, veste et larges culottes, une longue et flexible baguette à la main, fendent la foule, qui se range à leurs cris. Des femmes du peuple se faufilent dans la cohue, un enfant à califourchon sur l'épaule. Un bataillon de soldats indigènes, musique en tête, se hâte vers la plaine d'exercice. Voici un charmeur de serpents, débraillé et loqueteux. Les badauds font cercle autour de lui. De la musette qu'il porte en bandoulière, il extrait deux vipères, une salamandre, un scorpion; il les pose doucement sur le trottoir, et la représentation commence. Les vipères se dressent en sifflant, la salamandre sautille, le scorpion s'étire sous la caresse du soleil; le montreur, de la voix et du geste, excite sa ménagerie. La scène dure trois minutes. Sur un mot du chawich, l'homme a rengainé ses bêtes, et les pièces de nickel tombent, de la terrasse, dans son bonnet crasseux. Nous goûtons un vrai plaisir d'enfant devant la lanterne magique.

Pour voir les indigènes chez eux, pour saisir sur le vif la vieille ville et sa plèbe, immuable comme elle, il faut tourner le dos aux grandes et banales bâtisses du quartier européen et gagner la «Mouski», artère principale du quartier indigène, canal autour duquel s'embrouille un réseau de mille ruelles étroites. Les voitures y fendent, au grand trot, du matin au soir, le flot pressé et plein de remous d'une foule colorée et bruyante. Elles n'écrasent personne cependant. Il est vrai que les cochers n'épargnent pas les discours. «Passant, prends garde à ton flanc, tu vas rouler sous les roues de ma voiture … Jeune fille, fais attention; tu es peut-être fiancée; si mes chevaux t'écrasaient, quel malheur, quelle désolation»!… Tout cela en arabe, naturellement. Les interjections des cochers bruxellois sont moins douces à l'oreille …

Aux carrefours, la cohue défie toute description. Chevaux galopants; haquets chargés de briques; longues et plates charrettes où se tiennent accroupies dix ou douze femmes voilées, silencieuses, des enfants dans les bras; ânes chargés de fardeaux; mendiants, camelots, chiens errants et marmaille: tout cela court, se mêle, bourdonne, hurle, glapit. Je me souviens d'avoir attendu cinq minutes, à un tournant de mon chemin, avant de pouvoir traverser cette mer.

Les ruelles, à droite et à gauche, sont à peine plus larges que notre rue d'Une-Personne. Vous ne feriez pas cinquante pas, sans guide, dans ce labyrinthe obscur, avant d'être perdu. Si l'on avait le temps, on s'arrêterait des heures près de chaque corps de métier. Chacun a son quartier spécial, comme dans nos villes au moyen âge. Les ouvriers travaillent sur le seuil des boutiques. En voici qui cousent, coupent, ajustent des bandes de grosse toile. Ils fabriquent des tentes. Manifestement, ils ne sont pas pressés. L'aiguille, entre leurs doigts, va doucement son petit bonhomme de chemin.

C'est dans le quartier des batteurs de cuivre qu'on aurait du plaisir à flâner. Mais il faudrait pouvoir donner deux ou trois jours à la ville indigène. Marchons droit aux bazars, entre des maisons lépreuses dont les façades, toutes de guingois, se cogneraient à la hauteur de l'étage si on les poussait un peu. Une toile tendue brise, au-dessus de nos têtes, les ardeurs du soleil. On a l'illusion de marcher dans une ville souterraine. Point de pavés; le sol est dur et lisse comme l'asphalte de nos boulevards. On distingue de temps en temps, dans le clair-obscur, au-dessus d'une porte cintrée, le lacis dégradé de gracieuses arabesques.

Rien que des turbans et des robes de toutes couleurs. Pas de femmes, ou si peu: de rares fantômes noirs, pieds nus dans des sandales, glissent dans la pénombre, un bel enfant à califourchon sur l'épaule. À l'étal des bouchers, de grosses mouches, par milliers, leurs pattes plantées dans les quartiers de viande, font bombance; personne ne les chasse. À quoi bon? Rien n'arrive qui ne doive arriver. D'ailleurs, elles sont trop. Tous ces moutards en haillons, ravissants et sales, qui se roulent dans les ruelles, un tuyau de canne à sucre entre leurs petites dents blanches, sont la proie des mouches, qui leur dévorent le visage et les yeux. Nous ne nous étonnerons plus de rencontrer tant d'aveugles.

Du fond d'une cour qui se laisse entrevoir par l'entre-bâillement d'une porte vermoulue, se répand un choeur de traînantes lamentations. Les voix de femmes dominent; il y a deux groupes de chanteuses, et qui se répondent. Qu'est-ce que c'est? Une veillée funéraire? Abd-el-Rahim va aux informations. Ce sont des femmes juives qui chantent les prières de la veille du sabbat. L'écho de leur mélopée nous poursuit jusque dans les bazars.

Gare à nos poches! Voici des ennemis plus dangereux que les tire-laine qui guettent l'étranger à tous les carrefours de la ville indigène. Les marchands nous haranguent, dans toutes les langues connues, sur le seuil de boutiques pleines de tentations. Fiez-vous à votre guide, même si vous le soupçonnez de toucher le denier à Dieu sur chacune de vos empiètes. Vous ne serez volé qu'une seule fois, et en bloc. Abd-el-Rahim nous détourne, en clignant de l'oeil, des boutiquiers qui n'ont pas sa confiance.

Les bazars du Caire regorgent de merveilles; de camelote aussi. Maints fabricants autrichiens ou allemands y écoulent leurs cuivres dits arabes et leurs bijoux orientaux, qui se vendent deux fois plus cher, naturellement, que dans les boutiques de Berlin ou de Vienne. Mais il n'en faut pas davantage pour garantir, aux yeux des snobs, leur authenticité. À côté de ces attrape-nigauds, d'admirables spécimens des vieilles industries de l'Orient: images byzantines, ciselures de Damas, émaux persans, tapis de laine et de soie, à quatre mille francs pièce—et qui les valent,—nous retiennent et nous charment, des heures durant, par l'éclat et l'harmonie des couleurs ou l'originalité du dessin.

La chaleur du jour commence à s'apaiser; la flamme des lanternes tremblote aux carrefours; les ombres des passants dansent sur les murailles; notre promenade s'achève dans un décor fantastique et lugubre. «Maudite soit votre religion», marmotte, entre ses dents, un loqueteux qui nous croise. C'est la suprême injure. Partons avant la nuit; allons revoir les lumières et l'animation de l'Ezbékieh.

La Mouski mène aux tombeaux des Khalifes, où j'ai été deux fois, de jour d'abord, pour jouir pleinement de la beauté de Quaït baï, charmante mosquée du XVIe siècle, vrai bijou de pierre dentelée, chef-d'oeuvre de hardiesse et de grâce. Le minaret monte comme une flèche dans l'air pur. La coupole semble un miracle d'équilibre. Le plafond, en bois sculpté et peint, flatte et caresse les yeux. Une douce lumière tombe des petites fenêtres. Impossible de rêver, pour les fleurs des vitraux, des couleurs plus franches, plus discrètes et plus pures. Sous le porche, pendant que le gardien nous aide à chausser les babouches, un vieil indigène offre sa tête au rasoir d'un barbier. Des vautours, au-dessus de la colline proche, tournoient dans l'azur. La nappe rose du désert fuit à cent pas de nous.

Nous y sommes retournés le soir, bien que l'endroit passe pour être peu sûr. Julius en était. J'entends encore l'explosion de sa joie. Au sortir de la Mouski illuminée et bruyante, la voiture venait d'entrer dans le silence et l'ombre de la nécropole abandonnée. «Nom d'un … chien, dit Julius en flamand; comme c'est beau!» Quelle nuit, quel clair de lune! Un globe d'or pâli brûlait dans une mer de vieil argent. Caressés de doux rayons, les minarets et les coupoles projetaient des ombres démesurées sur la blancheur du sable. Les ombres sont moins noires et la clarté moins blanche dans nos plus belles nuits. Pas un bruit. Nous frissonnions d'émotion et de plaisir.

Un autre jour, nous avons vu, du haut de la citadelle, le soleil se coucher derrière les Pyramides. La nuit tombait. À nos pieds, la ville immense, enveloppée d'ombre, trouait les ténèbres naissantes. Devant nous, aux confins de l'horizon, la masse dorée de la Grande Pyramide semblait flotter dans une buée violette; le Nil charriait un paquet d'or en fusion.

Tels sont les spectacles du Caire. Je les aurais donnés tous, à la fin, vers le quatorzième jour, pour voir, rien qu'un moment, un seul des spectacles familiers de chez nous: les nuages de notre ciel, les jeux du soleil d'été dans nos hêtres et nos chênes, le cuivre et les opales de notre automne. Aujourd'hui, je les évoque et je les regrette. Un savant professeur a beau crier que le choléra accourt vers l'Europe et qu'il atteindra le Caire l'année prochaine. L'année prochaine, si je peux aller revoir l'azur laiteux de ce ciel, les vagues roses du désert, la grâce des mosquées et les voiles blanches qui courent sur le Nil, bombées par le vent du soir, comme autant de grands oiseaux, ce n'est pas sa prédiction qui m'arrêtera.

THÈBES

Du Caire à Louqsor, bourgade de sept mille habitants, dont les maisons carrées s'élèvent sur la rive droite du Nil, près des ruines de Thèbes, on compte, à vol d'oiseau, environ six cent cinquante kilomètres: à peu près la distance de Paris à Marseille. Les touristes qui ont le temps remontent le Nil en bateau. C'est très amusant. Mais il faut sept ou huit jours. Nous avons pris le train. On va plus vite et c'est moins cher. Quatorze heures d'express. Juste le temps de dîner et de bavarder en fumant un cigare, puis de dormir une bonne nuit. Les couchettes des wagons-lits sont tout à fait confortables. On se lève au petit jour, quand l'aurore tire doucement les rideaux devant le soleil. On voit s'éveiller, le long de la voie ferrée, les villages indigènes. Les champs s'animent, le soleil monte; les collines qui courent, à droite et à gauche, au seuil des deux déserts, se teintent d'une jolie couleur rose, et les scènes bibliques du Delta reparaissent devant nos yeux. Huit heures et demie: on arrive à Louqsor.

Nous y avons passé cinq jours, et c'est trop peu. Les ruines de Thèbes, de la Thèbes aux cent portes, sont éparpillées sur une surface immense. Le monde antique ne connut guère de plus grande ville, ni de plus somptueuse. Quand les rois de Thèbes régnaient sur toute l'Égypte, l'Égypte régnait sur cent peuples, sujets ou tributaires. Quand elle commença de décliner, la splendeur de Thèbes durait depuis vingt et un siècles. C'est entre le XXXIIe et le XIe siècle avant Jésus-Christ que la ville fut au sommet de sa gloire. Il est certain qu'elle existait dès le XLIe. À Karnac, sous les ruines du grand temple d'Amon, dieu de la ville et de l'empire, on a trouvé des vestiges: silex et poteries—je les ai vus—d'une Thèbes préhistorique, antérieure donc au XLVe siècle. Additionnez, faites le compte, descendez au fond du gouffre. Il y a plus de 6,500 ans que des hommes vivent, aiment, se querellent et meurent, sous la voûte ardente de ce ciel sans nuages, dans ce cadre immuable et charmant. Mesurée à cette échelle, l'histoire de notre Occident fait vraiment piètre figure. Moïse tira Israël de la servitude égyptienne dans la moitié du XIVe siècle avant notre ère. Entre les premiers temps de Thèbes et l'instant où nous sommes, l'Exode occuperait donc le milieu de la chaîne. Trente-trois siècles de chaque côté. Plus de six mille cinq cents ans! Ces pauvres petites minutes, finies aussitôt que commencées et qui meurent si vite sur le cadran de la montre, ce sont elles qui ont comblé, en tombant une à une, cet abîme, infime portion du Temps, abîme sans fin …

Memphis est de beaucoup plus ancienne. La vieille capitale des premières dynasties était peuplée, florissante et célèbre dès le XLIIe siècle avant Jésus-Christ: le fait est sûr. Thèbes n'était alors qu'une bourgade naissante. Mais, sauf la nécropole, qui se développe, le long du désert de Lybie, sur un ruban de plus de trente kilomètres, et deux colosses mutilés étendus sur le sable, il ne reste rien de Memphis. Rien: ni un obélisque, ni une colonne; à peine, çà et là, un informe amoncellement de pierres dégradées qui marquent l'emplacement d'un palais ou d'un temple. Pendant des siècles, les ruines de Memphis furent exploitées, comme une carrière, pour bâtir et rebâtir le Caire, dont les Arabes vainqueurs avaient fait, à trois ou quatre lieues de la ville morte, la capitale de leur empire égyptien. Victimes des invasions, des assauts, des tremblements de terre et du temps, qui finit par achever, dans toutes les villes déchues, les ravages des hommes, les monuments de Thèbes, heureusement éloignés de toutes les grandes villes de l'Égypte moderne, ont échappé à un pillage aussi systématique et aussi continu. Leurs ruines dressent encore dans la pure et éclatante lumière le squelette colossal d'une architecture de géants.

Il y a moins de trente ans, elles étaient ensevelies sous le sable et les constructions parasitaires. À force de patience et de travail, les savants, presque tous Français, du service des antiquités égyptiennes, les ont ressuscitées. Elles sont vivantes aujourd'hui. Leurs pylônes, leurs portiques, leurs statues énormes et souriantes donnent la mesure de Thèbes à son zénith. Roses dans la douce lumière du matin; dorées et flamboyantes dans la gloire des midis; enveloppées, au crépuscule, comme d'une poussière violette; peuplées d'ombres immenses sous la clarté de la lune: il faut leur donner plusieurs jours si l'on veut avoir une idée de leur changeante figure et des aspects divers de leur beauté. Plaignons le voyageur qui les traverse en courant!…

Le fleuve séparait la ville des vivants, bâtie sur la rive droite, de la cité des morts. Des édifices de la première, il ne reste que les temples de Louqsor et de Karnak, les plus imposantes reliques de toute l'Égypte ancienne. Sur la rive gauche, à trois quarts de lieue du Nil, au milieu des champs cultivés, sur une ligne parallèle au fleuve et longue de cinq kilomètres, s'espacent les débris d'une multitude d'édifices. L'enceinte du plus grand de ceux qui subsistent encore formait un rectangle de deux kilomètres et demi sur neuf cent vingt-sept mètres. Dans un autre, monument funéraire de Ramsès II, la statue en granit du souverain, dont les débris remplissent toute une cour, mesurait, en hauteur, un peu plus de dix-sept mètres; et l'on a calculé qu'elle devait peser plus d'un million de kilogrammes. Sur cette terre où passe aujourd'hui la charrue, on ne peut faire un pas sans que le pied heurte une ruine. Près des colosses dits de Memnon, qui commandaient l'entrée d'un édifice dont il ne reste plus d'autre trace—statues royales, hautes de dix-huit mètres environ, dégradées et formidables encore—un buffle, quand nous mettons pied à terre, traîne un soc identique aux charrues d'il y a six mille ans, un enfant nu à califourchon sur le dos.

La vallée des Rois et la vallée des Reines s'ouvrent un peu plus loin, dans les gorges d'une montagne qui est le type parfait de l'aridité et de la désolation. On part à huit heures du matin. Girgis Morgan, notre drogman, attend sur le seuil de l'hôtel. Baedeker recommande ce brave homme. Je me permets de joindre ma modeste voix à ce trombone illustre. Girgis Morgan nous a protégés, tout le temps de notre séjour, contre la rascaille enturbannée qui assaille le voyageur à chaque pas. Sans lui, Julius payait dix francs un oiseau momifié, puant et laid, qu'il a fini par avoir pour cinq piastres: 1 fr. 25. Il parle couramment, outre l'arabe, le français, l'anglais et l'italien. Ce sont les Pères Franciscains de Louqsor qui l'ont muni de ce bagage, dont il retire, en hiver, un bon profit. Il a une tête d'Égyptien de l'Ancien Empire. Sérieux, discret, point bavard, il connaît parfaitement son métier. Avec cela, quoique hérétique, fervent chrétien. Après une chevauchée de quatre heures dans la vallée des Rois, par vingt-cinq degrés de chaleur, il fit maigre, par respect pour l'abstinence de l'Avent, dans la cantine installée par l'agence Cook au milieu du désert. Le roastbeef et le jambon étaient pourtant de première qualité. Et le vin du Rhin aussi …

On part donc à huit heures. Les ânes nous attendent de l'autre côté du fleuve. Des nuées de vautours tourbillonnent dans l'air pur. Les collines, en face de nous, baignent dans une vapeur rose. Notre barque approche de la rive. Les robes des âniers et les housses, noires, jaunes et rouges des baudets, composent un ravissant tableau. «C'est joli, joli! fait à côté de nous un touriste écossais; quel délicieux Fromentin! Comme c'est heureux que ce peuple ait gardé ses coutumes séculaires.» Je pense en dedans de moi: «Heureux pour nous, sir; mais pour eux, cela n'est pas si sûr.»

Houp! en selle. Le premier moment est un peu dur. Les baudets prennent le trot. Leurs sabots, sur le chemin de terre battue, font un bruit de castagnettes. Les âniers courent derrière, un pan de leur tunique entre les dents.—Doucement, vilaine bête, la selle tourne, et nous allons longer un ravin, va doucement.—Mais les ânes de Louqsor n'entendent pas le français. Heureusement, l'ânier a vu le péril. Il crie à pleins poumons: «Ouch! Ramsès II, Ouch!» Ramsès II, c'est le nom du bourricot, Ouch veut dire doucement. Ramsès II a régné sur Thèbes, sur l'Égypte, sur cent peuples divers; il a bâti des temples, fondé des villes, peuplé de son effigie tous les monuments d'un des plus puissants empires que le monde ait connus; il est mort à cent ans. Et un âne, aujourd'hui, se reconnaît à son nom, qui fit trembler l'Orient … Soyez donc députés!…

C'est dans cet équipage que nous avons visité, en deux jours, les ruines de la rive gauche, ainsi que les tombeaux de la vallée des Rois et de la vallée des Reines.

La route monte dans une gorge étroite, entre deux murailles de rochers nus. Pas une plante, pas un brin d'herbe, pas un oiseau: le désert est plus animé, moins morne et moins tragique. Il fait chaud, chaud … Le guide déclare vingt-cinq degrés. Ramsès II commence à renâcler. Allons, un peu de courage. Nous ne sommes pas au bout. Tout à l'heure, sur le coup de midi, il faudra gravir, à pied, les baudets menés en laisse derrière nous, la pente raide de cet éperon, déjà embrasé par la lumière ardente, et dont le sommet semble grandir à chaque pas que nous faisons. Si nous voulons voir Deir-el-Bahari aujourd'hui, il n'y a pas d'autre chemin, à moins de faire un détour et de perdre ainsi deux heures. Un peu de courage. L'entrée de la première tombe royale bâille à quelques pas de nous.

Nous avons visité douze tombeaux, les plus grands, les plus beaux, les plus célèbres. Des millions de morts dorment dans les flancs de la montagne, qui servait de cimetière aux Thébains. On fourrait les gens du commun, momifiés au plus bas prix, dans les fentes des rochers. Les gens de qualité se faisaient construire des caveaux. Pour les rois, les reines et les princes du sang, ce n'était pas trop de palais souterrains. Nous voici chez Aménophis II, roi de la XVIIIe dynastie, mort en 1600, ou à peu près, avant Jésus-Christ. La dernière demeure de Sa Majesté est maintenant éclairée à la lumière électrique. On entre par un couloir large de trois ou quatre mètres, en pente rapide, sur lequel s'embranchent, à droite et à gauche, des salles funéraires supportées par des piliers. Toutes les parois sont couvertes de fresques. Dieux à tête de chacal, de vautour ou de chouette; le roi, la reine, leurs ancêtres, leurs enfants, leurs serviteurs; personnages agenouillés devant les dieux; cortèges religieux escortant la barque sacrée; serpents déroulés et sifflants, vautours aux ailes éployées: des centaines d'images, souriantes, grotesques ou terribles se mêlent dans des processions fantastiques. M. Jean Capart dit que c'est le «Baedeker» de l'enfer égyptien.

Les couleurs, simples et franches, ont gardé leur éclat. On dirait que les décorateurs viennent de finir leur tâche. Le dessin, ferme, vigoureux, mais conventionnel et monotone, ne manque pas de noblesse. Dans les figures, dessinées de profil, l'oeil regarde en face. Il est rare que l'artiste ait travaillé la muraille même. Presque toujours, c'est dans un enduit de plâtre appliqué sur le mur qu'il a gravé, en relief, ses personnages, livrés ensuite au peintre. Le plafond: étoiles d'or sur fond bleu, figure la voûte du ciel. Tout cela fait un ensemble animé et impressionnant. Le tableau a grande allure. Quelle somme de labeur il représente, on peut facilement l'imaginer en songeant à ceci: le sarcophage repose à trois cents mètres de profondeur; couloir, salles et caveau sont creusés dans le roc.

Un dernier escalier, et, dans une espèce de basse fosse encadrée d'un treillis, apparaît le seigneur de céans. Le sarcophage, magnifiquement décoré, est ouvert: une plaque de verre remplace le couvercle, volé par les pillards du désert. Le voilà, entouré de bandelettes, et tel qu'il fut enseveli il y a trois mille cinq cents ans, après que les embaumeurs eurent assuré son corps contre la corruption. La figure, longue et osseuse, offre un contour précis. De longues mèches descendent sur les tempes; la bouche entr'ouverte laisse voir de fortes dents; une chauve-souris volète, éperdue, au-dessus du cercueil. Du bout de la canne, en allongeant le bras, nous pourrions la toucher. Il y a pourtant trente-cinq siècles entre nous. Trente-cinq siècles! Et ce n'est qu'une goutte d'eau dans l'océan infini …

L'histoire de la ville et de l'empire est extraite, lambeau par lambeau, de la nécropole thébaine. Les deux vallées n'ont pas livré, loin de là, tous leurs secrets. Bien que la plupart des tombes, découvertes dès le moyen âge, par l'avidité des Arabes, aient été pillées, depuis lors, plusieurs fois, on a enrichi de leurs dépouilles tous les grands musées du monde, à commencer par cet admirable Musée du Caire, bondé de momies royales, de sarcophages aux effigies colorées ou revêtues d'or fin, de statues, de bijoux, des plus précieux objets du mobilier entassé dans les demeures des morts.

On y voit, hauts comme de grands joujoux, des esclaves, hommes et femmes, qui pétrissent le pain, cisèlent des métaux, font leur office de domestiques ou d'ouvriers; et des bataillons de soldats, infanterie légère ou hoplites, qui défilaient comme à la parade pour l'orgueil et la joie du souverain défunt. Les heures passent comme l'éclair au milieu de ces merveilles. Ne vous étonnez pas qu'on ait vidé de leurs richesses, pour ranger et étiqueter celles-ci comme des cadavres dans une morgue, les palais souterrains des rois de l'ancienne Égypte. Certainement, elles perdent à être vues hors de leurs cadres. Mais il faut bien compter avec les pirates du désert, organisés en bandes, aventureux, hardis, et soudoyés par des industriels qui s'enrichissent en revendant à prix d'or, aux musées et aux collectionneurs, les rois, les reines et les dieux égyptiens, toutes les curiosités des tombes et des temples. Tous les tombeaux ont des gardiens armés. Aménophis II fut néanmoins volé, une nuit, à la barbe de sa garnison, surprise et garrottée; volé de sa barque sacrée et du couvercle de son sarcophage. Des chevaux et des chameaux attendaient sur le seuil. Avant le lever du jour, les voleurs avaient mis plusieurs lieues de désert entre eux et les «chawichs». Quelle joie, pour l'amateur qui inspira ce raid et en paya les frais, de se rappeler cette aventure en contemplant son butin! Il paraît qu'un grand nombre de gentlemen anglais et américains donneraient, pour l'éprouver, plusieurs années de leur vie. Entre nous, je donnerais la barque et le sarcophage d'Aménophis—mais ne le dites jamais à Capart—pour avoir écrit, sur l'Égypte souterraine, ce morceau-ci, qui est de Paul de Saint-Victor:

«L'Égypte n'est que la façade d'un sépulcre immense; ses pyramides sont des mausolées, ses montagnes des ruches de tombeaux; le terrain sonne creux dans ses plaines, épiderme de vie drapé sur un charnier gigantesque. Pour loger ses cadavres, elle s'est convertie elle-même en cimetière; elle s'est dédiée, en quelque sorte, à la Mort.

»J'ai vu, dans le cimetière de Nuremberg, une tombe plus grande à mon sens que tous les hypogées de l'Égypte, avec les colosses qui les gardent et les panégyriques en lettres de dix coudées gravés sur leurs parois. C'est une simple dalle sur laquelle est écrit ce seul mot: Resurgam! «Je me relèverai!» Cri sublime poussé par une pierre nue, par un cercueil en lambeaux, par des ossements en poussière, mais qui affirme plus haut l'immortalité que les pyramides, les sarcophages et les momies indélébiles de l'antique Égypte.»

LOUQSOR ET KARNAK

Le mot «colossal» revient toujours à l'esprit quand on pense aux temples de l'ancienne Égypte. Les monuments de la Grèce et de Rome sont des pygmées en comparaison de ces géants. On mettrait le Colisée dans un petit coin de Karnak. «Bâtissons une tour qui s'élève jusqu'aux cieux», se disaient les constructeurs de Babel, soucieux uniquement d'étonner, par un monument démesuré, la postérité et le ciel même. Il semble que les constructeurs égyptiens n'aient pas eu d'autre idéal.

Voilà quarante siècles que leurs temples souffrent des injures du temps et de la fureur des hommes. Ceux de Thèbes furent ravagés et pillés, au VIIe siècle avant notre ère, par les Assyriens, au VIe par les Perses. Ptolémée Latyre, vers 114, détruisit la ville de fond en comble. On montre encore, à Karnak, dans le temple d'Amon, quelques-uns des boulets de pierre lancés par ses machines. Le tremblement de terre de l'an 27 avant Jésus-Christ, qui fit tant de ruines en Orient, cribla les édifices thébains de blessures mortelles. Quand le christianisme vainqueur eut transformé en chapelles les sanctuaires d'Amon, les effigies des dieux disparurent sous un épais badigeon. Après les édits de Théodose, des milliers de statues périrent sous le marteau, l'empereur voulant donner le coup de grâce, en détruisant les idoles, aux cultes monstrueux et impurs du paganisme agonisant. Dès lors, c'en est fait, et pour toujours, de la splendeur, de la vie même de Thèbes. Les chacals rôdèrent sans crainte dans la ville, dépeuplée et croulante. Dans la solitude et le silence, ses pierres vont tomber une à une, comme, dans nos forêts occidentales, les branches desséchées des arbres morts. Les arbustes et les fleurs continueront de dégrader les ruines en achevant, d'une verdoyante parure, leur touchante et mélancolique beauté.

Louqsor est une des «curiosités» de l'univers. Il suffit de s'abandonner un moment à l'imagination pour animer et faire vivre ce magnifique squelette. En 1883, il était encombré de petites maisons arabes. Une mosquée, construite dans l'enceinte, sur le sol exhaussé par les apports séculaires, domine encore le grand pylône. Il y a vingt-cinq ans, les colonnes plongeaient dans un lit de terre épais de six mètres au moins, quand M. Maspero entreprit de rendre à l'édifice, dans la mesure du possible, sa forme et son aspect. Elles défilent aujourd'hui, face au Nil, toutes droites, et hautes de dix-huit mètres, comme un bataillon de géants rangés pour une revue. L'édifice développait, du nord au sud, un rectangle long de cinq cents mètres environ. Un seul obélisque, sur le seuil du pylône qui commandait l'entrée, dresse encore son aiguille de granit rose; l'autre, donné à la France par Méhémet Ali, s'ennuie depuis trois quarts de siècle sous le ciel parisien, au milieu de la place de la Concorde. Des statues échappées aux massacres: rois, princes, princesses et reines, en granit blanc ou noir, colosses de quinze, vingt, vingt-cinq mètres, font sentinelle à l'entrée des vastes cours encore jonchées de débris. Tout cela pourtant nous paraîtra modeste, tout à l'heure, quand M. Georges Legrain nous fera les honneurs de Karnak: à peu près comme une grande église de province auprès de Saint-Pierre de Rome.

Le grand temple de Karnak, consacré à Amon, était le centre d'une véritable ville forte dont l'enceinte, encore visible, enfermait, dans un quadrilatère d'au moins quatre kilomètres, plusieurs autres sanctuaires, une demeure royale, des maisons pour les prêtres, les fonctionnaires, et tous les petits métiers qui vivaient de l'immense ruche. Entre Karnak et Louqsor courait une avenue bordée, à droite et à gauche, de cinq cents sphinx accroupis. La route existe encore. C'est un chemin bien entretenu et très propre, qui enjambe, sur des ponceaux, des rigoles où croupit l'eau du Nil. Les sphinx n'ont pas tous disparu. Sur le seuil de Karnak, il en reste plusieurs, têtes pacifiques de béliers, corps musclés de lions au repos.

Quatre kilomètres: les deux tiers de l'enceinte de Bruxelles! Une longue file de débris gigantesques se déroule tout à coup devant nos yeux. On dirait une ville saccagée par le canon ou un tremblement de terre. Deux obélisques roses, des colonnes plus hautes que nos plus beaux peupliers, la masse trapue de pylônes crénelés émergent d'un océan de décombres. Une robe de broussailles vertes s'étend, çà et là, sur les pierres amoncelées. Des bouquets de palmiers se balancent paresseusement dans l'air pur. On ne trouve pas de mots pour rendre comme il faudrait la noble tristesse de ce tableau.

M. Legrain, qui dirige depuis douze ans les fouilles et les travaux de Karnak, va nous faire les honneurs de son domaine. Je dirai tout à l'heure un mot de ses découvertes. Il ne trouva, en arrivant, qu'une espèce de carrière abandonnée et chaotique: huit mètres de terre sur toute la surface; plus de trace des avenues. Il a fini par déterrer le gigantesque squelette. Grâce à ses heureux efforts, on peut se faire une idée de la colossale majesté de Karnak.

Six pylônes, épaisses masses de pierres en forme de pyramide quadrangulaire tronquée, s'espaçaient, séparés par des cours, depuis le seuil jusqu'au sanctuaire du Grand Temple, coeur de toute la ville, et qui formait un rectangle de mille mètres environ sur cent vingt, largeur du pylône principal. Au delà de la première cour s'alignaient, en rangs serrés, sur trois nefs, pour composer une formidable et ténébreuse forêt, les cent trente-quatre colonnes de la salle hypostyle. Quinze mètres les moins hautes, celles des bas-côtés; vingt-trois mètres les autres, qui supportaient la nef centrale. Sur les chapiteaux de celles-ci, qui ont quinze mètres de tour, cinquante personnes pourraient s'asseoir à l'aise. Nulle part mieux qu'ici l'Égypte ancienne ne donne sa mesure.

Toute dévastée qu'elle est, la forêt fait encore grande figure. Après les ouragans, les assauts et les sacs, deux mille ans d'abandon n'ont pu venir à bout de ses géants. La moitié environ restent debout, dorés par l'ardente lumière, griffés d'hiéroglyphes et revêtus, du haut en bas de leurs énormes troncs, de reliefs jadis enluminés. Au sommet, sous l'abri des chapiteaux, des bribes de couleurs vives achèvent de s'effacer. M. Legrain travaille passionnément à replanter les colonnes déracinées. Il faut chercher patiemment les morceaux, un à un, dans le fouillis des décombres, puis les classer et les réunir d'après les inscriptions. Quand l'oeuvre du savant est finie, quand tous les débris d'une même colonne se trouvent rassemblés, la besogne des maçons commence. M. Legrain commande à trois cents ouvriers, hommes et enfants, recrutés parmi les fellahs du voisinage. Voilà une colonne qui s'élève sous l'effort d'une équipe. Un terrassement, qui monte en même temps qu'elle, fait fonction de plan incliné; deux rails sont posés dessus; les blocs, rangés sur un chariot, avancent péniblement, au gré d'une trentaine de moricauds attelés par une longue corde. Quand la colonne sera achevée, on détruira le terrassement. Et de même pour chacune. Ainsi besognaient déjà, il y a quatre mille ans, sous le bâton de leurs chefs d'escouade, les ancêtres de cette plèbe en guenilles, les innombrables esclaves qui bâtirent, par le seul effort de leurs muscles serviles, pour réaliser le rêve fantastique des Pharaons, les temples et les palais de Karnak. Mêmes pierres tendres et dorées, mêmes outils rudimentaires, mêmes procédés simplistes. La même tâche, après quatre mille ans, recommence sous le même ciel. Une seule différence: les manoeuvres de M. Legrain touchent dix sous par jour. Même pour ces pauvres diables, il y a un «fait nouveau» dans le monde.

Derrière la forêt de l'hypostyle règne encore le chaos. Où se déployait jadis, entre deux rangées de statues colossales, la majesté de la Grande Avenue, un chemin étroit se faufile à présent, entre des blocs postés pour arrêter, à droite et à gauche, l'incessante invasion des décombres. Du peuple de granit qui remplissait les cours, quelques rares survivants mutilés, corps sans tête, bustes sans bras, continuent dans le silence et l'effrayante désolation des ruines leur faction séculaire. Par des blessures béantes, les moellons des pylônes éventrés s'écroulent dans les cours. Nous heurtons du pied, dans le pêle-mêle des débris, de charmants visages de souriantes princesses ou des torses de dieux taillés à la mesure de leurs temples.

M. Legrain se prodigue pour nous. Pendant qu'il parle, en nous guidant à travers les éboulis, tout le plan de la ville sacrée se débrouille à nos yeux. L'aimable homme nous raconte, avec une verve pétillante, ses bonnes fortunes et ses déboires. Il a retrouvé la redoutable déesse Hathor. Il va nous montrer une fresque éclatante de fraîcheur découverte par hasard dans l'épaisseur d'un mur. Un Pharaon y trône environné de dieux. Le successeur, probablement, voulut détourner vers sa personne les hommages que cet honneur attirait au souverain destitué ou défunt. On mura, sur son ordre, le tableau séditieux. Bénits soient cet in pace et ce roi lunatique! Les figures, toutes intactes, semblent être peintes de la veille. On peut enfin se représenter la décoration intérieure et la couleur de Karnak …

M. Legrain s'arrête soudain de parler. Il voit bien que nous ne l'écoutons plus. «Le charme agit» nous dit-il en souriant. Charme étrange, amalgame bizarre de sensations inconnues et de sentiments contradictoires. C'est d'abord l'ahurissement de Gulliver tombé dans sa peuplade de géants. Nos yeux d'Occidentaux se trouvent dépaysés. Jamais nous ne nous habituerons à cette «colossalité» monotone. On se sent l'âme écrasée par une grandeur qui échappe à ses prises. Puis on goûte malgré tout le plaisir un peu «snob» d'errer, sous un ciel éclatant, parmi les reliques d'un des plus prestigieux monuments du vieux monde. Puis la majesté de l'ensemble force l'admiration. En aucun lieu de la terre, les masses de pierres assemblées par l'orgueil ou le génie de l'homme ne parlèrent un aussi formidable langage. L'effort de ces bâtisseurs ne fut jamais dépassé. Et voilà ce qu'il en reste! Ad quid? À quoi bon? Ces palais et ces temples titanesques, les voilà saccagés comme, au moment de la marée, les constructions des enfants sur le sable. Puissance des rois, audace des architectes, fier ou gracieux génie des artistes, labeur accablant des esclaves: jeux puérils que tout cela. Tout cela n'a paru sur la terre, un moment, que pour intéresser M. Legrain et amuser quelques touristes …

Retournons flâner, avant la nuit, dans les allées profondes de la salle hypostyle. Tout à l'heure, dans le premier émoi, saisis et stupéfaits en présence de ces géants de pierre, nous n'avions d'yeux que pour leur masse énorme et l'effet grandiose de leur alignement. M. Legrain va faire revivre pour nous le cortège, maintenant effacé et confus, des dieux et des rois gravés sur leurs fûts millénaires. Des dieux à tête de chacal, d'ibis ou de chouette entourent le grand dieu de Thèbes à figure d'homme; le Priape égyptien étale impudemment sa sereine impudeur. Un peu plus loin, sur la face d'un pylône, des processions de barques sacrées déroulent leurs théories; un roi vainqueur fait massacrer des prisonniers de guerre, troupeau tremblant agenouillé sous le glaive.

Le soir tombe; une chape d'ombre violette descend du ciel, où le soleil décline. Dépêchons-nous de monter sur le grand pylône. Voici l'heure de la plus belle scène. À l'ouest, le soleil gagne la chaîne lybique; le Nil charrie du feu; de grands nuages carmin incendient les confins de l'horizon. De l'autre côté, les ruines entrent dans la nuit. Les obélisques semblent tomber, comme d'immenses stalactites, de la voûte, maintenant sombre, où s'allument les étoiles; çà et là, au-dessus d'un pylône ou du bonnet de pierre d'une effigie souriante, flotte, embrasée par des rayons de pourpre sanglante, la chevelure d'un palmier; la lune monte; les ombres des colonnes s'allongent sur la blancheur du sable … Ce spectacle nous hantera toute la vie.

Nous sommes revenus à Karnak dans la soirée, mais tard, après dix heures, sûrs d'éviter alors l'exubérante gaîté des touristes qu'on rencontre hélas! en bandes, par les beaux clairs de lune, dans la magnifique solitude des ruines endormies. Quel magicien a pu, en si peu de temps et dans le même cadre, faire un autre tableau? Élargie, sans limites, infinie, la ville baigne dans une lumière très douce, et toute bleue. Dans l'hypostyle, parmi les ombres immenses, les gardiens de nuit glissent comme des fantômes-nains. Entre les colonnes blanches, dans les avenues maintenant pleines de ténèbres, les rayons de la lune sèment des feux follets. Un moment, l'envie nous prend de nous perdre dans les ruines, puis de nous laisser enfermer jusqu'au matin. Mais nos âniers, sous l'acacia dont l'ombre, devant la maison du directeur des fouilles, étend un cercle noir, nous appellent à grands cris. On entend souffler les chevaux d'une ronde de police. Déjà minuit?… Le trot de nos baudets éveille le village arabe. Sur les plates-formes des maisons, des chiens hurlent en choeur. Le vent du soir gémit dans les palmiers; des chansons de rameurs se répondent sur le Nil. Nous rentrons à l'hôtel par des ruelles qui serpentent entre des jardins, dans le doux parfum des mimosas.

Je ne sais comment m'acquitter envers M. Georges Legrain. Si je parle encore de lui, il m'en voudra. Je ne peux pourtant pas dire, pour lui être agréable, que c'est le Grand Turc qui a déterré et reconstitué plus de dix mille statues à Karnak! Non, ce n'est pas le Grand Turc, ni le Khédive. C'est un ancien élève de l'école des Beaux-Arts de Paris, exubérant, spirituel, et qu'on prendrait, sur sa mine, pour un artiste ou un officier en bourgeois: cela dépend des moments. Il aime les ruines de Karnak comme la prunelle de ses yeux. Il ne les quitte pas de toute l'année. Il a planté sa tente, qui est une petite maison blanche, sur le seuil du Grand Temple. Sa famille, c'est-à-dire Mme Legrain et deux enfants, y passe l'hiver avec lui. Mais l'été, la place n'est plus tenable. Quarante-cinq degrés, jamais de pluie, et plus un souffle de vent, sauf les souffles brûlants qui accourent du désert. Mme Legrain et les enfants émigrent alors au Caire, parfois en France. Et M. Legrain ne bouge plus de sa maison. Karnak est changé en fournaise. Tous les touristes ont déserté Louqsor. On ne voit plus une âme dans les ruines. C'est le moment pour M. Legrain d'écrire ses livres. Il en a déjà écrit pas mal, et qui comptent. On peut dire qu'il a sué dessus!… Les plus belles des statues découvertes: mille en pierre et cent septante en bronze, trouveraient acheteurs à mille francs celles-ci—mille francs pièce, bien entendu—et dix mille francs celles-là. Faites le compte. Toutes les trouvailles étant la propriété du gouvernement égyptien, qui alloue un crédit annuel de dix mille francs aux fouilles de Karnak, l'affaire n'est vraiment pas mauvaise. On connaît des mines d'or qui rapportent moins d'argent … Une seule cachette, creusée, probablement, pendant le siège de Ptolémée Latyre, qui voulait exproprier Amon-Ra, suzerain et propriétaire de la moitié du royaume, pour partager ses dépouilles entre les dieux et les prêtres de toute l'Égypte—le vol à … la tire, dirait M. Legrain—a donné des milliers d'objets très précieux. Il faut que le directeur des fouilles sache défendre ces trésors par la force. Une nuit, on lui vola douze statues, dans sa maison même. Il reconnut les voleurs aux écorchures qu'ils s'étaient faites en se faufilant dans la brèche. C'étaient des gens de son personnel, qui opéraient pour le compte des industriels dont j'ai raconté les exploits. Les malheureux ont attrapé cinq ans de travaux forcés. Pour ce prix-là, en Europe, on pourra bientôt tuer père et mère.

TIMIDES RÉFLEXIONS D'UN PROFANE SUR L'ART ÉGYPTIEN

Je ne sais plus comment cela s'est fait: à un moment donné, en flânant dans ces ruines, les plus grandioses du monde, le souvenir du Parthénon et du Forum s'est levé dans ma mémoire. Mais j'ai tout de suite chassé ce rôdeur, qui m'invitait à des comparaisons dangereuses pour mon plaisir. Il ne faut pas penser, en face de cette architecture de géants, aux temples grecs ou aux églises gothiques. Un temple grec et une église gothique sont, dans des langues différentes, de clairs et harmonieux poèmes. Leurs lignes se développent et se mêlent au commandement d'une idée tout de suite intelligible, pour produire l'harmonie et la grâce. Tout y est à sa place, et subordonné au but. Les moindres détails font leur partie dans le concert. Un artiste disait un jour devant moi: «une église gothique, c'est un syllogisme de pierre.» «Symphonie» ne serait peut-être pas moins juste: une symphonie plus chaude et plus vibrante que la symphonie grecque, mais aussi pure. Tandis que ces colosses serrés les uns contre les autres font penser à la troupe de musiciens américains qui se produisit, il y a cinq ou six ans, à l'Alhambra! Je me souviens qu'un confrère écrivit sur leurs exploits un bien joli article. Pour le nombre des exécutants, la grosseur, la variété et la sonorité des instruments, on ne verra jamais mieux. Il paraît que leur vacarme, aux États-Unis, est appelé musique par bon nombre de gens. Mais en Europe, non; pas encore. Les temples de l'ancienne Égypte m'ont rappelé cette énormité musicale. Quant au frisson sacré qui vous saisit, à Rome, près du tombeau d'une antiquité si maternelle, si proche de nous, et dont les plus indifférents ont encore la saveur sur les lèvres, ne demandez rien de pareil à l'Égypte. Du moins n'ai-je rien éprouvé de semblable, là-bas, à cette émotion. Des amis m'ont querellé à ce propos. L'un d'eux m'a gourmandé: «Vous ne comprenez pas, vous ne connaissez pas l'architecture égyptienne; vous n'étiez pas préparé à la comprendre, tandis que votre éducation, à la fois humaniste et catholique, vous dispose à admirer le gothique et le grec.» Il y aurait à répondre. Mais ce n'est pas le moment de disputer sur l'absolu et le relatif dans l'Art. Quoi qu'il en soit, les ruines de l'ancienne Égypte intéressent; elles n'émeuvent pas, du moins par la beauté et l'harmonie des lignes. Elles constituent un incomparable musée, mais nous n'y retrouvons pas, comme dans les ruines romaines, un berceau de famille. Elles nous dépassent, elles nous excèdent, elles sont trop lointaines et trop peu à notre mesure. Voilà mon impression, que je donne en toute sincérité.

Faites attention que ce n'est pas un jugement, pas même une opinion. Juger l'architecture égyptienne sur le squelette d'une demi-douzaine de temples, remaniés, transformés, défigurés sans doute, et plus d'une fois, au cours de vingt ou trente siècles, par la fantaisie des architectes, les exigences de l'opinion ou le caprice des rois: quelle folie! Imaginez qu'on veuille juger l'architecture gothique, dans mille ou deux mille ans, sur les ruines confondues de notre Palais de la Nation, de Sainte-Gudule, et du Palais de Justice!

Il y a une vingtaine d'années, on soupçonnait à peine la sculpture égyptienne, la vraie, celle de la belle époque, celle des premières dynasties, dont les oeuvres, au point de vue de l'expression, du sens du pittoresque et de la vie, peuvent soutenir la comparaison avec les oeuvres les plus vivantes de nos XIIIe, XIVe et XVe siècles. Mais depuis lors, grâce surtout aux fouilles de Karnak, quelle révélation!

Au Musée du Caire, où l'on compte plus de cinquante mille «documents» concernant l'art égyptien, il faut commencer la promenade par la grande salle du rez-de-chaussée. On trouve tout de suite Kephren, Ranofir, et le Maire de village, qui datent, je crois, de la Ve dynastie. On leur donne tout le temps qu'on peut, et on revient les contempler, un instant encore, au moment de partir. À ces masques vigoureux et vivants, comme d'ailleurs à cent autres statues de la même époque, il ne manque vraiment que la parole, selon le mot des bonnes gens. Par la vérité, la grâce et la noblesse, ces chefs-d'oeuvre sont aussi éloignés des magots impassibles et stéréotypés des époques décadentes que le beau Dieu d'Amiens des «machines» de Saint-Sulpice par exemple.

Et les bijoux, les merveilleux bijoux enfermés, comme de vrais trésors qu'ils sont, dans des espèces de coffres-forts vitrés que surveillent des hommes de police: colliers, pectoraux, bracelets et diadèmes, en pierreries chatoyantes et or fin, ciselés il y a six mille ans pour la joie des reines et des princesses du Moyen Empire et ensevelis avec elles, au seuil du désert, dans la Cité des morts! Quels sujets d'inspiration, au point de vue de l'harmonieuse simplicité de l'ensemble et de l'exécution des détails, pour nos artistes d'aujourd'hui!

Est-il déraisonnable de supposer que les grands architectes ne firent pas défaut à une époque si féconde en sculpteurs et en orfèvres de premier ordre? Qui sait ce que nous réservent les fouilles de l'avenir? Qui sait si l'on ne découvrira pas un jour des débris ou des plans d'édifices qui nous révéleront une architecture égyptienne encore inconnue, aussi rationnelle, aussi simple, aussi véritablement belle que la statuaire des premières dynasties? Nous connaissons, par les fresques des tombeaux, des plans de maisons particulières. Un jardin règne autour de l'édifice, environné d'arbres et de verdure comme un cottage anglais. Deux étages: un balcon au premier, une terrasse au deuxième. Rien de plus simple, de plus riant, de plus heureux. Non, il n'est pas déraisonnable d'espérer que l'architecture égyptienne, au point de vue de la mesure et du goût, sera réhabilitée un jour.

Quant à la civilisation et à la religion de l'Égypte ancienne, ce qu'on en sait est mince. J'ai admiré, un dimanche matin, dans la section égyptienne du Musée du Cinquantenaire, un monsieur barbu, guindé et solennel, qui expliquait l'histoire et la résurrection d'Osiris à une demi-douzaine de bourgeois endimanchés, messieurs et dames. «La science nous apprend ceci, les plus récentes découvertes nous ont éclairé sur cela …» Impossible de rendre avec des mots l'assurance du bonhomme, qui sentait le magister à vingt pas, le magister d'extension universitaire. Il termina sa leçon par un parallèle entre la légende d'Osiris et la légende de Christ «de ce philosophe Christ, disait-il, proclamé dieu par les évêques trois siècles après sa mort»!…

Heureux homme! Heureuse extension universitaire! Les spécialistes en égyptologie sont un peu moins tranchants. «Nous ne savons rien ou si peu que rien, me confessait M. Capart; je vous avoue que mes idées se modifient tous les jours.»

L'Égypte ancienne s'étend sur plus de quarante siècles. La Grèce et Rome elle-même font figure de collines en comparaison de cet Himalaya. Combien de races se sont succédé, depuis les premières dynasties jusqu'à l'époque romaine, dans la vallée du Nil! Combien de religions et de civilisations mêlées et confondues! Que d'éléments disparates dans leurs résidus!

Voilà un siècle à peine que les débris des monuments égyptiens commencent à sortir de terre. Les mêmes travaux, exécutés au même endroit, ont mis plus d'une fois au jour, dans le même instant, des «documents» appartenant aux époques les plus différentes: statues des premières dynasties, bijoux du Moyen Empire, bas-reliefs des derniers empires thébains. Qu'un géologue essaie donc de reconnaître et de déterminer les couches d'un terrain bouleversé de fond en comble par un cataclysme souterrain qui les aurait mélangées toutes! Imaginez que les savants de l'an 4000 retrouvent pêle-mêle, en Belgique et en France, sans connaître un traître mot de l'histoire de notre civilisation occidentale, des restes de dolmens druidiques, de basiliques romaines, d'églises gothiques, d'hôtels de ville Renaissance, de façades Louis XV! Que de tâtonnements, dans un tel labyrinthe, avant de trouver le fil conducteur!

Telle est exactement la position des égyptologues d'aujourd'hui. Quand ils croient tenir enfin le fil, celui-ci les mène dans une impasse. Il faut qu'ils reviennent sur leurs pas et qu'ils recommencent à chercher dans le noir. Tous les systèmes généraux se sont successivement évanouis. Les vrais savants se contentent d'exhumer des matériaux, de les étudier, puis de les classer s'il y a lieu. Cet inventaire de greffiers durera encore un siècle, peut-être deux. Après quoi, de la multitude des hypothèses qui auront été imaginées, surgira peut-être une faible lueur, prélude et aurore du plein jour. Un petit contingent de spécialistes explore lentement ce champ immense. Imaginez une tribu de taupes acharnée à soulever le Sahara!

Le cadre de la vie égyptienne, depuis des milliers d'années, n'a pas changé: même ciel d'incorruptible azur; même flot limoneux du même fleuve; même rosé tendre des montagnes. Il ne faut qu'un léger effort à l'imagination la plus pauvre pour évoquer les spectacles de la vie thébaine par exemple. Du haut du pylône de Karnak, M. Kaekebroeck lui-même verrait surgir des processions de prêtres, des parades militaires, des chars courir entre les sphinx de la voie triomphale, et le Pharaon trôner parmi ses gardes, ses eunuques et ses chasse-mouches. Mais l'âme de la vieille Égypte est encore, pour nous, un livre fermé. Sur sa sensibilité, sa façon de concevoir l'énigme du monde, sur sa vie intérieure, nous n'avons que des lueurs tremblotantes. Un homme un peu averti suit assez facilement, dans l'histoire grecque ou romaine, la courbe des idées morales et la sensibilité artistique. De l'âme farouche de la petite nation juive, qui ne bâtit qu'un seul temple, duquel il n'est pas resté pierre sur pierre, les frémissements sont venus jusqu'à nous. Rien de pareil pour l'âme de l'ancienne Égypte. Il faut se contenter d'y épeler péniblement quelques mots.

Il est certain que la civilisation égyptienne est une des plus imposantes, des plus grandioses que le monde ait connues. Art, religion, droit, législation, force guerrière et conquérante: rien ne lui manqua de ce qui assure aux peuples la force, l'éclat et la durée. Cela, nous le savons. Nous ne savons rien de plus. Quant à son origine, le problème n'est pas près d'être résolu. La civilisation égyptienne est-elle fille ou mère de la civilisation chaldéenne? M. Legrain et M. de Morgan, à Karnak, nous disaient qu'il se pose aujourd'hui dans ces termes. D'autres se demandent si elles ne seraient pas toutes les deux des rameaux d'un tronc plus ancien et encore inconnu.