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Rabevel, ou le mal des ardents, Volume 2 (of 3) cover

Rabevel, ou le mal des ardents, Volume 2 (of 3)

Chapter 4: CHAPITRE TROISIÈME
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About This Book

The narrative traces a powerful financier whose ambitions reshape shipping and commerce through rigorous organization and tactical maneuvering. Detailed sequences portray fleet logistics, scheduling and profit-driven decisions, while intimate episodes reveal tangled personal loyalties: a woman torn between a distant husband and a passionate companion, and an enterprising subordinate whose professional zeal becomes entangled with desire and envy. By juxtaposing boardroom strategy with private tensions, the work explores ambition, the exercise of power, and the moral and emotional consequences when economic calculation collides with human passion.

CHAPITRE TROISIÈME

Et, en effet, ce jeune homme de vingt-deux ans mit sur pied la plus surprenante combinaison qu’on ait jamais vu mûrir dans le monde financier. Il ne négligea rien ; il tint compte de toutes les circonstances connues ou prévisibles et les éléments psychologiques ne lui parurent pas devoir être les moindres ; un secret rigoureux sur ses intentions, une discrétion totale vis-à-vis de ses intimes collaborateurs qui n’étaient que des agents d’exécution, lui permirent d’agir par la surprise et de dérouter un adversaire qui ne put se rendre jamais exactement compte de la tournure qu’allaient prendre les événements ; son art extraordinaire, son sentiment exact du réel, réussirent à donner à tous les faits dont il provoquait le déclanchement, l’allure normale et naturelle qui seule pouvait créer l’atmosphère de confiance dont il avait besoin. Il sut conduire cette lutte avec un sang-froid incomparable mais il avoua plus tard qu’il avait senti à cette époque pour la première fois de sa vie passer dans sa chair le tourment de la grande aventure dont son enfance avait envié le frisson aux pirates de jadis.

Le 3 Mars de cette année 1887, c’est-à-dire quelques jours après l’entretien qu’on vient de rapporter, les banquiers, les directeurs des établissements de crédit, les remisiers, les agents de change, et, d’une façon générale, toutes les personnes qui, de près ou de loin touchent à la Bourse, trouvèrent dans leur courrier le premier numéro d’une revue qui s’intitulait le Conseiller de l’Épargnant. Ils crurent d’abord avoir affaire à une nouvelle feuille de chantage financier comme il en naît et il en meurt des dizaines chaque année. A leur grande surprise, ils se trouvèrent en présence d’une revue du marché documentée, pondérée, sérieuse, et qui paraissait honnête ; quelques études très consciencieusement menées de diverses valeurs faisaient ressortir sans parti-pris apparent, par la simple comparaison des chiffres, la position de chaque affaire, ses chances d’avenir, les risques qu’elle pouvait présenter. Une large place était réservée à la Société Bordes et Cie qui était jugée avec faveur et dont il était dit que le passé semblait garantir l’avenir. Une tribune libre était ouverte à tous les correspondants bénévoles pourvu qu’ils fussent abonnés ; les abonnés avaient également droit à des renseignements gratuits qu’on leur garantissait impartiaux sur tous les postes de la Cote. La revue était bi-hebdomadaire et aspirait à devenir quotidienne.

Cette formule nette, courtoise, cet appel à la collaboration de tous plurent au public ; de nombreuses personnes qui avaient ou croyaient avoir quelque chose à dire, s’abonnèrent et bientôt, l’engouement aidant, elles furent assez nombreuses pour que le Conseiller devînt quotidien. La Tribune libre en fut la partie la plus vivante et la plus lue ; très surveillée, elle ne publiait que des communications d’une forme modérée mais en général intéressantes et quelquefois fort piquantes. Dès le deuxième numéro on avait pu lire ceci :

« La Direction de notre revue publie aujourd’hui dans sa Tribune libre sous la signature mystérieuse L’Œil une communication qui lui paraît extrêmement intéressante. Elle connaît l’auteur, personnalité considérable du monde financier, qui lui a demandé de respecter son incognito devant le public et elle se porte garante de son honorabilité auprès de ses lecteurs. »

Suivait la lettre de L’Œil :

« J’ai lu votre journal avec un vif intérêt. Il y a, semble-t-il, un réel effort d’indépendance et d’impartialité, c’est-à-dire d’honnêteté dans votre premier numéro. Mais ce n’est pas assez : les bons journaux financiers ne manquent pas, les bons spécialistes non plus. Ce qui nous manque en France ce sont les censeurs des mœurs financières. Et entendez-moi : non pas les soi-disant vengeurs de l’épargne, pour la plupart maîtres-chanteurs, mais des gens qui verraient les choses de haut, iraient du particulier au général en vue de réformer les institutions pour le bien public. Je m’explique sur un exemple pris au hasard parmi les valeurs que vous étudiez dans le numéro que j’ai sous les yeux.

« Voici donc la Société Bordes. Votre technicien prend et compare les bilans : il les tient pour exacts ; il tient également les dividendes distribués pour normaux et donnant une bonne représentation de l’affaire. Il conclut de son étude que les chiffres peuvent inspirer confiance. Tout cela est fort bien, mais purement théorique et non réel.

« Que voyons-nous, en effet, dans une telle affaire ? Rien du dehors. Mais faites examiner le compte « Pertes & Profits ». Cherchez d’où viennent les pertes qui réduisent si considérablement les bénéfices et vous y trouverez surestaries, chômage, radoub, casuel etc… dans des proportions que vous ne trouvez pas ailleurs. Consultez le tableau des frets, vous constaterez que cette société est obligée de consentir des frets plus bas que ses concurrents en raison de la durée plus grands de ses transports car elle n’a que des voiliers ! Elle est donc mal organisée ? Incontestablement. Elle est donc mal dirigée ? Oui et non. Lisez les compte-rendus de ses assemblées générales, voyez le tableau de son personnel et enfin compulsez le registre des actionnaires et vous comprendrez. Cette malheureuse société est grugée par des non-techniciens qui font une majorité, paralysent la direction technique et mènent une belle affaire à la ruine. Car il ne faut pas se faire d’illusion. L’action qui se traite à quatre mille ne justifie pas la moitié de ce cours et, aux vaches maigres qui s’annoncent pour les sociétés de navigation, vous la verrez descendre à 1.000, à 500, peut-être au-dessous. Cela se comprend ; une telle affaire n’est point de spéculation. Sa trésorerie doit être au large, son argent doit servir à autre chose qu’à des opérations financières. Une société d’affrètement ne doit pas être dans la main de banquiers. Voilà une vérité d’ordre général, voilà ce que devrait dire votre collaborateur. Si beau que soit le fruit, dès que le ver s’y montre, il est gâté. Le ver ici est visible.

« Naturellement, ce que je dis pour cette société pourrait être dit pour d’autres. Depuis des années, je me fais une sorte de philosophie des affaires. Les entreprises périclitent toujours pour les mêmes causes qui se ramènent toutes à une dizaine de types généraux. Ce sont ces types que vous devriez rechercher et indiquer. »

Ces quelques lignes furent l’origine d’une controverse qui eut un grand retentissement. Nombreux les banquiers, nombreuses les sociétés qui, ayant appliqué à leur propre cas les paroles du collaborateur inconnu, y contredirent véhémentement. Les journaux furent remplis d’une polémique où financiers, économistes et politiciens s’expliquèrent. Les grands quotidiens publièrent eux-mêmes sous le titre : « La discorde au camp d’Agramant » ou « A quelle sauce l’Actionnaire désire-t-il être mangé ? » ou sous d’autres titres plus ironiques encore, un résumé de la discussion avec la reproduction de l’article qui avait déchaîné le tapage. Déplorable publicité pour Bordes et Cie. Le titre de cette société se mit aussitôt à baisser.

Impartial, le Conseiller inséra, quelques jours après, une longue et assez discourtoise réponse écrite par Blinkine et Mulot, et qu’avait signée, avec assez de répugnance, Bordes lui-même. L’Œil ne s’en formalisa pas :

« Je me suis placé, écrivait-il au Conseiller, au point de vue général. Si Bordes est tellement sensible, comme je ne tiens pas à le peiner je prendrai ailleurs mes exemples. Nous en trouverons aisément. Je me contenterai de triompher modestement quand la société Bordes sera dissoute, liquidée ou reconstituée sur de nouvelles bases, ce qui est fatal. Qu’on se rappelle les Rangaja, les Tabacs de Corinthe, les Forges du Maine, etc… Il eût été amusant et instructif de suivre sur la Bordes et Cie les méfaits de son vice congénital. Mais ces messieurs sont d’épiderme trop délicat. Je le ferai silencieusement et pour mon seul plaisir, en philosophe ; je construis ma courbe et je m’amuse. On m’excusera d’avoir involontairement provoqué tant de bruit. »

Ce ton de sérénité et de certitude, ce détachement si tranquillement affiché, cette intervention du hasard qui avait fait prendre pour exemple la société Bordes d’une manière si évidemment fortuite tout comme elle aurait pu indiquer telle ou telle autre société, ne firent qu’impressionner davantage les lecteurs. De nombreuses lettres parvinrent au journal qui demandèrent à L’Œil de ne pas s’émouvoir et de poursuivre ses démonstrations.

Il se fit un peu prier puis, se fondant sur des documents que tout actionnaire pouvait réclamer et qui, disait-il, avaient été mis à sa disposition par un actionnaire, il entreprit une critique détaillée de la société, sans jamais parler des personnes, en remontant chaque fois aux institutions et en concluant certain jour : « Il est fatal qu’on aboutisse au gâchis. »

Une autre fois, il écrivit :

« On m’assure que si l’action Bordes est descendue à 1,600 frs c’est moi qui en suis cause. On se trompe ; le baromètre annonce la tempête, il ne la provoque pas. Que cette société ait donc le courage de se reconstituer sagement et elle connaîtra la prospérité. Mais n’avons-nous pas assez parlé d’elle ? »

Et deux jours après :

« Je ne voudrais pas qu’on me crût prophète de malheur ; je ne dirai plus rien de Bordes. Je prendrai mes exemples sur les sociétés décédées ; ainsi je n’encourrai aucun des reproches que me vaut le guêpier où je me suis inconsidérément engagé. »

Puis, ce fut le silence sur l’affaire Bordes. A toutes les lettres de lecteurs qui posaient à L’Œil des problèmes dans les colonnes du journal, il répondait avec un bon sens, une sérénité et une expérience des choses et des hommes qui étonnaient chacun. A la fin d’un de ses « papiers » il se contenta d’ajouter, un jour, le 25 Mars, en manière de post-scriptum :

« A de nombreux lecteurs pressés de vendre ou d’acheter des titres Bordes et qui s’inquiètent de savoir si le cours actuel de 980 est le plus bas qu’on ait à envisager, je réponds une fois pour toutes qu’ils se méprennent sur mon rôle et ma capacité. Je suis guidé par quelques principes généraux d’expérience et de bon sens ; je les ai appliqués dans ce journal, par exemple, à la société Bordes et j’ai annoncé ma conviction certaine de la chute de ce titre ; le même hasard eût pu me les faire appliquer au titre du Crédit Foncier qui, pour des raisons à mon avis irréfutables, doit doubler en dix ans. Mais je n’ai nullement l’intention de donner des conseils sur tel ou tel placement. La seule chose qui m’intéresse est la philosophie des affaires ; je ne nommerai plus aucune entreprise parmi les vivantes, je le répète. »

Blinkine qu’inquiétait, comme bien on pense, cette désolante aventure, se rendit un jour aux bureaux du journal et se fit conduire au gérant qui répondait au nom de Duchamp. Il fut introduit dans une pièce vide de livres et de papiers mais dont les murs étaient garnis de fleurets, de gants de boxe, de masques d’escrime et d’accessoires de gymnastique, de pistolets, de brevets de championnats. L’homme, une sorte de géant, faisait, le torse nu, un assaut à l’épée boutonnée avec son maître d’armes. Il se détourna pour dire : « Je suis à vous dans un instant. »

Mais Blinkine avait compris ; il fut sur le point de s’en aller : « C’est le truc habituel, tout le monde se défile et on ne trouve qu’un mastodonte prêt à vous abîmer le portrait à la moindre réclamation. » Puis il se dit : « Mais avec de l’argent ? » Et il se résolut à rester.

Quand le maître d’armes fut sorti, il expliqua le but de sa visite :

— Les articles de votre collaborateur anonyme affolent le marché ; bien que le volume des titres en circulation ne dépasse pas cent cinquante, cela suffit pour provoquer par une telle baisse une impression susceptible de nous causer beaucoup de tort. Avez-vous songé que vous pouvez nous créer de gros ennuis ? Nos clients et nos fournisseurs habituels se tiennent sur la réserve… » (Il se disait qu’il pouvait sans imprudence avouer de telles choses, les gens du Conseiller les devinant sans peine.)

— Je n’ai pourtant pas affaire avec vous à des gens malhonnêtes, poursuivit-il ; votre journal semble fort impartial pour tout ce qui ne nous concerne pas. J’en déduis que vous vous laissez égarer par votre correspondant et je demande à votre droiture de cesser une campagne qui nous est si préjudiciable.

— C’est une campagne de salubrité publique, vous n’êtes pris qu’à titre d’exemple, répondit l’athlète qui bouchonnait avec vigueur son thorax poilu. D’ailleurs, elle intéresse nos lecteurs.

— Nous y voici », pensa Blinkine, qui reprit tout haut : « Je comprends fort bien que vous envisagiez ce côté de la question et je me rends compte que vous avez dû à cette originale Tribune Libre et à cet Œil providentiel l’essentiel de votre succès ; je comprends aussi que vous n’y vouliez pas renoncer aisément en ce qui nous concerne, votre publicité s’étant faite ainsi sur notre dos ; mais je suis prêt à vous dédommager de ce sacrifice…

— Rien à faire, répondit dignement le costaud ; la maison est honnête. D’ailleurs, l’Œil a écrit lui-même, il y a deux ou trois jours, qu’il ne parlerait plus de vous ; que voulez-vous de plus ?

— Il l’a écrit, il l’a écrit, maugréa Blinkine, mais s’il lui plaît de recommencer, insérerez-vous ?

— Certainement, répondit Monsieur Duchamp avec simplicité, notre journal a trop le respect de la Vérité pour la bâillonner. Excusez-moi, ajouta-t-il en consultant sa montre, c’est l’heure de mon assaut de boxe, je vous salue.

Blinkine, en se retirant, le vit aux prises avec un mannequin à ressorts qui recevait et rendait de formidables coups. Il s’en alla tout pensif.

Il n’arrivait pas à comprendre d’où venait l’attaque ; il se sentait désorienté totalement et même se demandait si vraiment l’Œil était une invention, s’il n’existait pas quelque part un financier retiré de la bagarre, suivant les affaires en dilettante, et qui avait décortiqué la société Bordes parce que le destin la lui avait présentée ; puis, il portait ses soupçons sur des concurrents jaloux sans rien qui les pût fixer ; nul indice qui le mît sur une piste. Il songea bien à Bernard, mais le jeune homme devait à l’heure actuelle se sentir dans une situation assez difficile et ne penser qu’à ses asphaltières. « Cela me rappelle qu’il me faut 300.000 frs pour le 28 Avril, se dit-il. Un autre sujet de tracas. » Cette somme qu’il fallait verser au Département du Puy-de-Dôme, la trouverait-il ? Il ne voyait aucune grosse rentrée ; il avait compté sur les dépôts mais les clients de sa banque qu’il connaissait presque tous en effectuaient le retrait sous des prétextes divers depuis la campagne du Conseiller. Pourtant, cette somme versée, c’était le Syndicat des Propriétaires de carrières embouteillé, obligé de faire amende honorable, la situation renversée dans le Puy-de-Dôme, une superbe affaire en mains ; sans compter l’agrément d’une belle vengeance sur Bernard à prendre et à savourer. Mais on était au 27 Mars, il n’y avait plus de temps à perdre. Et d’autre part, qu’allait-il raconter à ses actionnaires à l’Assemblée Générale Ordinaire du 30 Mars ? Dans quel état d’esprit allait-il les trouver avec ces saletés d’articles du Conseiller ? Il rentra chez lui perplexe.

Il y trouva une lettre de Bordes qu’il dut relire tant il craignit d’avoir mal compris d’abord :

« Messieurs, disait cette lettre, nous recevons de la Compagnie de navigation Transoceanica, dont le siège est à Caracas et qui a un bureau à Paris, 28, chaussée d’Antin, une lettre dont vous trouverez inclus copie. Vous y verrez qu’il s’agit de l’achat par cette société de dix de nos voiliers à un prix à débattre. Nous sommes fortement d’avis que, si la chose est possible, il y a lieu de réaliser cette vente pour acheter immédiatement un ou deux vapeurs dont nous ne pouvons véritablement plus nous passer. Nous vous signalons à ce sujet que les Chantiers de l’Atlantique ont actuellement à flot au point d’achèvement, deux vapeurs qui leur ont été laissés pour compte par l’Union Pétrolifère de l’Oural présentement en déconfiture. Nous pensons qu’il serait bon de lier ces deux affaires et de les négocier aussitôt ; en dehors de l’excellente raison que constitue la nécessité d’améliorer notre formule d’exploitation, vous n’ignorez pas qu’il en est une autre : celle de mettre un terme aux bruits fâcheux qui courent sur notre société, bruits qui ont fait tomber le titre à 800 en moins d’un mois. Un contrat tout prêt soumis à l’Assemblée Générale de fin mars serait d’un excellent effet.

Si vous croyez que ma présence puisse vous être utile, je serai à Paris sur un simple télégramme de vous.

Signé : Bordes.

P. S. — Bien entendu, vérifiez la solidité financière des acquéreurs éventuels. »

La lettre de la Compagnie de Navigation disait :

« Messieurs, nous avons été avisés par notre Ingénieur Conseil que vous disposiez d’une flotte de voiliers dont vous pourriez distraire une dizaine pour les remplacer par des vapeurs. Nous-même serions acquéreurs de voiliers pour transporter des guanos entre Caracas et Glasgow. Si la question vous intéresse veuillez nous le faire connaître aussitôt.

Signé :

L’Administrateur-Délégué :
Illisible.
Le Directeur :
Illisible.

P. S. — Nos références financières : Colombian Bank Cie Ltd, 8 rue Royale, Paris ;

Notre bureau de Paris : 28, chaussée d’Antin.

Notre bureau de Caracas : 32, Calle Nacional.

Adresser la réponse à notre bureau de Paris. »

Blinkine eut un éblouissement. Était-ce possible ? Un acheteur pour ces dix voiliers, mais c’était deux à trois millions de trouvés, la Cie Bordes enrichie de deux vapeurs, la trésorerie assurée, l’affaire du Puy-de-Dôme dans le sac et les ailes coupées au Conseiller.

Il attendit avec impatience Mulot. Celui-ci, après le sursaut de joie immédiat, déclara :

— Très joli, tout cela. Mais Bordes a raison. Il faut voir ce que c’est que ces Vénézuéliens. J’ai une idée. Je connais un gros commissionnaire en marchandises, un nommé Tagnès, qui a fait longtemps toutes les côtes de l’Amérique du Sud et qui n’ignore aucune des particularités ni des personnalités importantes de ces pays-là. Il faudrait l’emmener avec nous. Il confesserait les paroissiens ; on verrait tout de suite à qui on a affaire. Vous-même, avez-vous un œil à la Colombian Bank ?

— Notre comptable y a peut-être des camarades.

— Envoyez-le aux nouvelles. Si ces gens-là donnent cette banque en référence, c’est que celle-ci fournira de bons renseignements pour une raison que nous ignorons. Ce qui vaut mieux c’est la connaissance du solde créditeur au compte courant.

Ils dépêchèrent le comptable ; ils envoyèrent un billet Chaussée d’Antin informant leurs acquéreurs éventuels qu’ils se rendraient à leur bureau le lendemain matin à 10 heures ; ils joignirent le sieur Tagnès qui accepta de les accompagner. Quand ils revinrent à leur bureau de la rue de Rivoli, le comptable était de retour : « La société en question, leur dit-il, a un dépôt de quinze cent mille francs. » Ils échangèrent un regard satisfait : tout s’annonçait bien.

Le lendemain ils se retrouvèrent dans l’antichambre de la Cie vénézuélienne. « Du luxe et du goût, ma foi, déclara Mulot ; et tout cela a très grand air. »

On les introduisit dans une vaste pièce ornée de gravures très belles, reproductions d’œuvres célèbres ; un tapis gris perle, des tentures bleu pâle ; le mobilier Empire ; la bibliothèque était entr’ouverte. Mulot distingua quelques titres : Les Œuvres de Michelet, le Siècle de Louis XIV de Voltaire, Le Discours sur l’Histoire Universelle de Bossuet… puis des titres espagnols qu’il ne déchiffra pas ; ce qu’il avait lu lui suffisait :

— Le type qui est là, dit-il à voix basse, n’est pas le premier venu, il a la bosse de l’histoire. » Il ajouta pour lui-même :

— C’est un confrère.

Et une bonne part de sa méfiance disparut.

Elle s’évanouit tout à fait quand le Señor Ramon Sernola entra. L’élégance, la distinction, la jeunesse du nouveau venu frappèrent les visiteurs.

— Excusez-moi de vous avoir fait attendre, dit-il, avec une pointe d’accent. A qui ai-je l’honneur de parler ?

Ils se nommèrent, présentèrent Monsieur Tagnès ; ils avaient craint, dirent-ils, d’avoir besoin d’un interprète.

— Ah ! dit Ramon avec une joie parfaitement jouée, habla usted castillan ?

Ils entreprirent une conversation en espagnol où se croisaient les exclamations de surprise.

— Mais votre ami est extraordinaire ! s’écria Ramon. Il connaît le Tout-Caracas ; et quelle mémoire ! Et mon père, et ceux de mes amis, sont ses clients. Enfin nous voilà en pays de connaissance. Comme c’est curieux ! Si je n’avais pas fait mes études en France je vous aurais certainement vu dans mon pays ! Il est même étonnant que je ne vous y aie pas rencontré pendant mes vacances ! Mais nous bavardons, nous bavardons… Venons aux choses sérieuses. Voici où nous en sommes. Notre société est jeune ; elle n’a que de l’argent et pas de matériel ; elle est la filiale d’une grosse société d’engrais que les armateurs anglais tondent jusqu’au sang et qui veut se délivrer de leur tutelle ; elle a donc décidé de faire elle-même ses transports sur la ligne Caracas-Glasgow ; fret d’aller : les guanos, fret de retour : le charbon. Ces marchandises ne sont pas pressées ; donc, il faut aller au voyage économique c’est-à-dire au voilier. Êtes-vous vendeurs, comme on nous l’a dit ?

— Cela dépend du prix, fit Blinkine.

— Dites.

— S’agit-il des douze bateaux du type Triton ?

— Oui ; mais dix me suffisent.

— Neuf, chacun vaut quatre cent mille francs.

— J’en donne cent cinquante.

Le marchandage commença. Enfin on se mit d’accord pour la somme totale de deux millions.

— Et le paiement ? demanda Mulot.

— Huit cent mille comptant, le surplus en trois traites acceptées de quatre cent mille payables semestriellement ; privilège du vendeur sur les bateaux.

— Aval d’une banque ?

— Si vous voulez, mais dans ce cas je ne vous offre que quinze cent mille au lieu de deux millions.

— Eh ! là, vous êtes gourmand !

— Pas moi, la Banque. La sécurité se paye.

— Bon ; disons donc deux millions, conclut Blinkine ; si vous voulez bien, je vais présenter votre proposition à mon assemblée générale et je vous donnerai une réponse ferme le 30 ou le 31 de ce mois.

— Entendu ! fit Ramon.

Un homme très brun, cheveux et barbe très longs, et portant des lorgnons jaunes venait d’entrer.

— Mon directeur, Monsieur Ranquillos, mon autre moi-même ; c’est lui qui ramènera vos bateaux en caravane à Caracas si l’affaire se fait.

Le directeur salua et dit en français quelques mots aimables avec un terrible accent.

Puis ils se séparèrent.

— Quelle impression ? demanda Mr. Tagnès sur le seuil.

— Et la vôtre ?

— Ce Monsieur Sernola est à n’en pas douter le fils de notre client Sernola, président de la Chambre de Commerce de Caracas ; de l’argent, de la considération. Ses camarades du Conseil sont aussi des meilleures familles de commerçants de ce pays. Si vous voulez d’ailleurs, je puis câbler au notaire qui a dressé l’acte, dit-il, en consultant une carte que lui avait remise Ramon et où figuraient la composition du Conseil d’administration et l’étude où étaient déposés les statuts de la Société.

— Cela vaut la peine, fit Blinkine.

Ils entrèrent dans un bureau de poste et télégraphièrent :

« Señor Mandrinos, 40, Calle Alcala, Caracas.

Puis-je traiter affaire importante avec Société Navigation administrateur Ramon Sernola. Amitiés.

Tagnès, Importateur, 45 rue Dunkerque. »

Le lendemain matin arrivait la réponse :

Conseil administration société en question hommes jeunes mais toute honorabilité. Constitution parfaitement régulière fonds capital social déposé Colombian Bank. Pensons pouvez traiter. Salutations.

Mandrinos.

— Que demander de plus ? dirent-ils. On nous verse 800.000 francs comptant, nous avons des traites, le privilège du vendeur sur les bateaux. En somme aucun risque ? »

Ils écrivirent à Bordes pour le mettre au courant. Ils comptaient d’ailleurs le voir à l’Assemblée Générale qui devait avoir lieu le lendemain et qu’ils attendirent désormais avec impatience.

Bernard ne l’attendait pas avec moins d’impatience. Il avait agi avec la prudence du serpent. Dès le 10 Mars, grâce au concours de Monsieur Orsat, le crédit de seize cent mille francs lui était ouvert à la Banque Générale, 14, Chaussée d’Antin. Il avait aussitôt commencé une série d’opérations réelles ou fictives qui avaient donné à ses nouveaux banquiers l’impression d’une affaire active, fertile en occasions d’escompte, d’agio, d’intérêts ; la solution de cas particuliers avait à différentes reprises nécessité sa présence et il avait eu tôt fait de se familiariser avec M. Mourre, le fondé de pouvoirs, à qui d’ailleurs son vieil ami et client, Monsieur Orsat, n’avait pas caché que le jeune homme allait devenir son gendre.

Quand arriva le 22 Mars, il avait achevé de toucher, par retraits quotidiens de diverse importance, ses seize cent mille francs.

— Ne me demandez plus rien, lui dit Mr. Mourre en le menaçant amicalement du doigt, vous m’avez pris tous mes agneaux.

— Ils reviendront avec des petits, répondit Bernard sur le même ton.

Dans le même temps quinze cent mille francs avaient peu à peu au nom de divers actionnaires été déposés à la Colombian.

Le 28 Mars, dès que Bernard fut informé de la visite de Blinkine à Ramon, il retirait sept cent mille francs de la Colombian. En deux jours il reconstituait un crédit de huit cent mille francs à son compte de la Banque Générale.

Le 30 Mars au matin, il vint voir Mr. Mourre :

— Eh bien ! lui dit-il, voilà ma fin de mois rentrée. Mais il faut me la convertir en rente française car je vais avoir besoin de papier pour faire mes cautionnements. Voulez-vous me faire acheter pour 800.000 francs de fonds d’État ? Justement avec ces histoires de Prussiens, le 3% est bas ; c’est le moment d’acheter. Procédez assez doucement, hein ! que les cours n’en sautent pas.

Là-dessus il se rendit à l’Assemblée Générale de Bordes et Cie qui se tenait dans un manège lointain du côté de Passy. En marchant, il réfléchissait aux événements des jours précédents. Il avait commencé par donner tous ses soins à ce journal ; combien de maquettes avait-il imaginées et rejetées ! Fougnasse assez inventif, bon esprit d’assimilation mais nullement délié n’avait su lui proposer que des à-côtés, des perfectionnements de détail ; il avait dû faire lui-même tout ce qui était essentiel. Les rédacteurs avaient été assez facilement recrutés ; mais le plus ardu c’était de trouver et de maintenir ce ton de correction général, ce timbre d’honnêteté, d’indépendance sans tapage, cette allure de doctrine assurée et tranquille qui ne s’inquiétait point de prosélytisme ni de persécution, assurée de détenir la vérité dans l’ordre économique et financier. Par un mimétisme qui était bien dans sa nature, Fougnasse s’y était mis assez rapidement, et, depuis quelques jours, Bernard lui avait laissé la charge de l’éditorial, n’avait plus rien à corriger à ses brouillons ; le ton digne, mesuré, attentif était bien ce qui devait plaire ; le rédacteur inconnu (car l’éditorial n’était point signé) prenait les événements du jour, les analysait, y discriminait les motifs d’influence bonne et mauvaise sur le marché ; jamais de prédictions tranchées absolument ; des conclusions intelligentes, mais formulées avec une réserve telle que, quel que fût l’événement ultérieur, le Conseiller pût écrire, sans forfanterie et comme en passant : « Nous l’avions bien dit », ajoutant selon le cas : « Comme nous l’avions, en effet, donné à espérer… » ou « les conséquences malheureuses et généralement imprévues dans la presse, mais contre lesquelles nous avions mis en garde nos lecteurs, seuls au milieu de l’optimisme universel… » Ce style prudent, cette démarche opportuniste si bien accordés au caractère de la bourgeoisie moyenne française, Bernard avait eu bien du mal à lui donner sa forme ; il se rendait bien compte qu’il lui devait en grosse partie son succès. Mais ce succès n’aurait pas été si rapide sans son invention de L’Œil et de la Tribune Libre. Il rendait grâce maintenant à l’insomnie qui lui avait offert en cadeau cette idée magnifique au milieu de cette irritation nerveuse, de cette exaspération que les soucis, les craintes, (et aussi les chagrins) entretenaient en lui depuis un mois.

Qu’il avait eu du mal à écrire cette première lettre de L’Œil ! Dès la première ligne son intelligence lui avait bien dicté ce qu’il devait faire ; mais à chaque instant la colère contre ses adversaires reprenait le dessus ; il écrivait, il assouvissait son irritation, puis rayait rageusement le papier ou le déchirait ; sa terrible promptitude aux gestes extrêmes, sa rancune exacerbée, lui faisaient accomplir dans le silence de son bureau les seules vengeances qu’il pût satisfaire avec de l’encre et des plumes ; obligé de revivre par la pensée ses relations avec Blinkine et Mulot, il amassait avec un tremblement frénétique tout ce que son amour-propre et sa cupidité avaient pu ressentir d’atteintes et, avec une bordée de mots injurieux, essayait de se délivrer, de répandre sa bile, d’éteindre sa soif de massacre. Au centième de ses brouillons, il n’avait pas encore acquis cette sérénité nécessaire pour l’impression qu’il voulait produire sur le lecteur. Il fallut qu’il appelât Fougnasse. Celui-ci comprit tout de suite, et plus calme, plus désintéressé, l’aida à se surmonter, à sacrifier toute vaine perfidie, à achever enfin cette première lettre de l’Œil qui avait été pour le Conseiller le commencement du succès et pour les titres de Bordes le commencement de la débâcle. Cette expérience du caractère de son nouveau patron avait suffi à l’avocat pour qu’il se mît tout à fait dans la peau du rôle que lui avait dévolu Bernard. C’est lui qui, au bout de quelques jours, assumait la rubrique de l’Œil avec une prudence que le jeune homme approuvait et dont il craignait lui-même, tant son âme était bouillonnante de haine, de se montrer incapable. Après la réussite des premiers numéros, Fougnasse avait pu, d’autre part, conclure quelques contrats de publicité qui assuraient la vie du journal. Désormais l’entreprise ne coûtait rien à Bernard et peut-être deviendrait-elle un jour rémunératrice. En tous cas, de quel prix était cet instrument pour son avenir financier !

Tous ses soins avaient été consacrés à conserver le plus strict secret sur ses accointances avec le Conseiller. Fougnasse était devenu Jean Lefranc ; il ne recevait pas les rédacteurs, tout se faisant par correspondance ; il établissait la légende qu’il ne voulait pas être influencé et la maison n’en prenait que meilleure réputation ; les comptes en banque du Conseiller étaient parfaitement isolés de l’extérieur ; ils ne recevaient ni chèques, ni virements, mais seulement les versements qu’y faisait Monsieur Lefranc lui-même ; la comptabilité d’ailleurs facile du journal était tenue par Bernard ; il ne voyait Mr. Lefranc qu’à des endroits et à des heures bien choisis. Cette vie extraordinaire le comblait d’aise ; il agissait de même avec Ramon et Bartuel qu’il contrôlait d’ailleurs l’un par l’autre et qui, prenant pour argent comptant ses mensonges longuement élaborés, ne savaient rien de ses intentions ni même de la vérité. Pour Ramon, le Señor Ranquillos était Espagnol et devait se dire Vénézuélien ; il avait rendu quelques services à Bernard qui le gardait par pitié. Pour Bartuel, le Señor Sernola était une créature à lui imposée par des gros souscripteurs. Les deux hommes se méfiaient l’un de l’autre ; ainsi rien ne transpirait.

Il avait si bien organisé ce silence qu’à plusieurs reprises Mr. Orsat s’étant entretenu avec lui du Conseiller n’avait pas une minute songé qu’il pût avoir à côté de soi le propriétaire du journal et cet Œil mystérieux dont toute la presse avait parlé. Comment l’eût-il soupçonné ? Bernard ne lui faisait-il pas ses confidences ? Et, en effet, Monsieur Orsat ayant pris l’habitude de venir le voir à son bureau, le jeune homme l’y recevait avec empressement, l’entretenait de ses asphaltières, l’inclinait à la confiance. En réalité, il ne lui disait rien qu’il ne voulût lui dire et, peu à peu, parachevait sa conquête, entrait dans ses soucis, faisait le tour de ses affaires et de son portefeuille. Il lui donna quelques avis, effectua pour son compte quelques opérations qui l’ennuyaient. Préoccupé de manifestations artistiques et sportives, Monsieur Orsat en vint à se décharger complaisamment sur son futur gendre de bien des démarches et à envisager avec plaisir le moment où il pourrait confier à Bernard devenu son fils la gérance, sous sa surveillance, d’une fortune assez éparpillée pour demander une constante attention. Cette tendance politique de Bernard, si puissante et si fine quand elle n’était pas annihilée par quelque haine ou quelque désir invincible, lui avait également permis de faire de Mme Orsat et de Reine des esclaves extasiées ; il s’était borné à les étudier, à établir peu à peu le type de leur idéal et à se donner la physionomie de ce type avec une habileté innée qui lui permettait de jouer la comédie sans fatigue ; c’était le mot et il se le répétait : je joue la comédie. Il n’était mené que par quelques sentiments tenaces, quelques aspirations irrésistibles, l’amour du lucre, l’ambition, la soif de s’établir à une place qui lui permît définitivement de dominer et de jouir. Pour y parvenir, le loup devenait agneau sans difficulté ; le camouflage, le mensonge lui étaient naturels.

Ainsi ce 30 Mars, parvenu à un des paliers de sa tâche, tandis qu’il se rendait à cette assemblée générale de la maison Bordes, il déroulait complaisamment pour lui-même le panorama des faits récents qu’il avait clandestinement provoqués ; il se dépouillait à ses propres yeux sans aucune honte et même avec un sentiment de confiance et d’orgueil. Une chose pourtant l’inquiétait encore et il lui semblait bien qu’elle dût l’inquiéter toujours. C’était son aventure avec Angèle. Plus il y voulait penser avec froideur, plus il sentait monter et gronder il ne savait quelle révolte, quelle désolation immense et désespérée ; le temps arrangerait-il tout cela ? Hélas ! de savoir que tressaillait dans la chair vive de sa maîtresse une autre chair fille de lui, déjà il éprouvait une foule de sentiments puissants et contradictoires : la joie d’avoir un enfant, la reconnaissance, la tendresse infinie pour cette Angèle de délice et d’amour, la crainte de ne pouvoir les avoir tous deux désormais près de lui, pour lui, à lui seul. Il savait bien qu’il les avait sacrifiés à son ambition de fortune. Pourquoi fallait-il donc que la fortune et l’amour eussent pris pour lui ces deux visages opposés, ne lui eussent offert que ces deux routes inconciliables ?

Tout en remontant les Champs-Élysées, il revivait leurs dernières rencontres. Il se rappelait maintenant ce soir si proche encore où il avait vu sa maîtresse pour l’ultime fois. Depuis quelque temps une heure venait chaque jour où il ne savait plus comment il pouvait vivre encore, l’heure à laquelle il avait pris l’habitude de rendre visite à Angèle. Chez la jeune femme, une immense résignation, une piété nouvelle, toute langueur, avaient pris la place du désespoir des premiers jours. Le Père Régard était arrivé par une miraculeuse médication de l’âme à verser peu à peu cette nouvelle douceur sur la vive blessure. Il avait su refréner le néophyte Abraham dont le zèle menaçait de compromettre l’œuvre de salut. « Point d’excès, disait-il ; il faut laisser encore son opium à cette intoxiquée… » Abraham n’avait pas compris d’abord. L’idéalisme farouche et foncier de sa race l’inclinait d’emblée aux solutions extrêmes ; son catholicisme voulait tout de suite être gallicanisme, jansénisme, ultramontanisme, n’importe ! mais il tentait de se dépasser d’une manière définitive, de joindre au-dessus de l’homme il ne savait quel absolu. Le Père Régard souriait avec mansuétude. Qu’il en avait vu de ces ardeurs mystiques ; qu’il les redoutait les éclatants et brefs feux de paille ! Un seul traitement qui convînt : la patience ; une seule attitude : l’observation ; ne pas compromettre l’œuvre de la grâce si vraiment c’était bien elle qui se manifestait ; laisser s’éteindre la flamme, si vraiment elle n’était qu’une apparence. Il étudiait cependant son pénitent. Abraham lui racontait sa vie brûlante, toujours incomplète, inassouvie et partagée. Il sut par le menu le détail de toutes ses tentatives intellectuelles. Il rendait grâce au Tout-Puissant d’avoir montré avec tant d’éclat qu’une seule chose est nécessaire : le salut.

— « Pourtant, disait-il au jeune homme, allez-vous vous arrêter ici ? Allez-vous sentir, après tant de pas et de foulées dans le désert, que vous êtes arrivé à la fontaine la plus fraîche, à la source désaltérante de la vie ? Dieu le veuille ! Mais la chair est faible et je crains que vous ne cédiez aux caprices de cette Inconstance qui est dans votre âme la forme que prend la malice de l’Ennemi. » Abraham protestait. Le Père hochait la tête : « Veillez-y, veillez-y. » Le jeune homme redoublait d’attention, fortifiait ses résolutions. Son confesseur avait touché juste ; il suffisait que l’écueil fût signalé pour qu’il devînt objet d’opprobre et de dérision au regard d’une intelligence qui avait tout essayé, que tout avait trahi, et qui ne demandait rien tant que de se sentir affermie. Parfois, étonné de ses élans, il s’en ouvrait au Père : « Je désire, lui disait-il, je désire je ne sais quoi… » Mais le Jésuite ne voulait point qu’il lût encore les grands mystiques : « C’est une boisson trop forte pour vous. L’alcool ne désaltère pas les gorges brûlantes ; il ne les satisfait pas mais les exaspère. Du calme, mon enfant, du calme. » Il poursuivait une sage thérapeutique, indulgente, modeste, à ras de terre. Un jour, Abraham s’écroula à ses genoux ; il avait cédé à une sorte de frénésie du péché ; une femme fort belle et amoureuse qu’il avait retrouvée, qui l’avait repris par la tendresse, vaincu… Il fallut le consoler ; Dieu ne veut pas la mort du pécheur ; le Père n’admettait pas l’air confit, les yeux baissés, il voulait lire dans l’âme des pénitents : seul moyen pour que la harangue s’improvisât toute seule, adéquate à l’oreille préparée à l’entendre, pour que le remède dosât ses constituants (huile, acide) suivant l’état et la blessure du malade. Jamais ce tact du confesseur toujours en éveil ne se trouvait pris en défaut. « La vérité, dit-il un jour à Abraham, c’est que vous, Bernard, Angèle et ce François dont tous les trois m’avez si souvent parlé, vous souffrez du mal de notre époque. Les romantiques ont lu Werther sous toutes ses formes ; qu’il s’appelât René ou Olympio, c’était toujours le même avec un tempérament différent. Nous voyons naître maintenant, dans la génération qui est la vôtre, des Bernard Rabevel. Votre camarade représente le mal qui vous est commun, sous sa forme la plus exaltée et dans un tempérament terrible. Ce n’est plus le désir de mourir des romantiques, c’est l’exaspération du désir de vivre, de sentir et d’assimiler le maximum, c’est ce que j’appellerai le Mal des Ardents. Il a pris chez vous la figure de l’intelligence pure, chez François la figure de l’action, chez Angèle la seule figure qu’il pût prendre chez une femme, la figure de l’amour ; et chez Bernard, il est multiple ; la tête, le cœur, les sens, tout y est bouillant et orienté constamment par l’ambition de se tendre à l’extrême de ses limites… »

Bernard était entré sur ces entrefaites ; la vue du Père l’avait bouleversé ; la terrible empreinte subsistante encore, la surprise, l’émoi… il s’était jeté à ses pieds en murmurant comme autrefois et sans savoir ce qu’il disait : « Mon Père, pardonnez-moi parce que j’ai péché. » Le Père l’avait relevé aussitôt en secouant la tête : « Nous n’en sommes pas là, mon fils ; plus tard, plus tard… » Et tous deux simultanément avaient songé à la première visite du petit Rabevel dans la chambre du Jésuite quand, agenouillé sur le prie-Dieu, il s’était entendu dire de même : « Plus tard… Plus tard… » Inutilité, vanité du joug sur de telles âmes… Pathétique retour d’un naturel sauvage… Mais le Père s’était repris tout de suite. Il avait entrepris une conversation enjouée pour donner à Bernard le temps de se remettre. Puis, quand il l’avait vu en possession de lui-même, il l’avait attaqué aimablement et en riant : « Je parlais de vous à Abraham, lui avait-il dit, au moment où vous êtes entré. Savez-vous, lui disais-je, que Bernard est un être extraordinaire, le plus magnifique et le plus complet représentant d’une maladie fort commune et mal connue encore ? » — « Laquelle ? » fit Bernard. — « Le Mal des Ardents, répondit le Père, nom poétique d’une bien terrible diathèse comme dirait Monsieur Charcot. » — « Eh ! eh ! dit Bernard, nom fort explicite et qui me révèlerait à moi-même si je m’ignorais. Mais ce n’est pas une maladie, mon Père, puisque, loin de contredire à l’action et à la volonté de mon tempérament, elle l’exalte et l’épanouit. » — « Elle l’use, Bernard, et elle vous dégrade. Mais ce n’est pas le moment encore de vous entreprendre ; il faut que cette machine infatigable jette ses flammes. Que de péchés à commettre, que de mauvaises actions avant le repentir ! Dieu veuille que vous viviez assez pour ne point mourir dans l’impénitence finale. » Bernard constata sans surprise mais tout de même avec un peu de regret, que ce langage ne l’émouvait point. Mais il vit aussi que le Père ne cherchait pas à l’émouvoir. « Songez, reprit le Jésuite, à ce que vous êtes devenu. Comme une éponge pressée se vide d’eau, vous vous êtes vidé de Dieu. Il n’est plus possible que vous croyiez encore à tout ce qui nous dépasse. Sans doute avez-vous eu encore des réflexes, mais ces gestes sans chaleur étaient la preuve même de la mort de vos sentiments religieux. Vous voilà libre, délivré de toute transcendance ; ces terribles mains sont prêtes pour livrer vous et les autres à tous les crimes qu’interdisent Dieu et l’Église ; et même à ceux que punit la Société si vous y trouvez plaisir ou profit ; quelle extraordinaire existence vous allez mener ! Vous avez déjà trompé tout le monde : vos éducateurs, vos parents, vos amis et, sans doute, vos ennemis si vous en avez. (Si vous n’en avez point cela ne tardera guère.) Sûrement vous réussirez dans vos entreprises. Mais cette réussite même vous sera contraire, car votre exaltation pour se contenter, ne pouvant plus se satisfaire dans le normal, succombera à toutes les tentations. J’ai peur pour vous des vices, des passions… » Bernard savourait d’avance sa répartie : « Et si je me mariais ?… » Le Père répondit sans réfléchir et comme dans un cri : « Ah ! la malheureuse ! » Aussitôt il voulut se reprendre. Mais il comprit que c’était inutile, il n’insista pas. Bernard demanda : « Que faire ? » — « Ah ! mon Dieu, oui, que faire ? Écoutez, Bernard, conservez et révérez dans votre cœur le plus longtemps que vous pourrez cet amour même coupable que vous avez pour Angèle, en le purifiant. Dieu n’interdit point d’aimer idéalement mais il interdit de convoiter la femme du prochain. Que le souvenir de cet amour s’estompe et pâlisse peu à peu en vous, mais vous garde de toute aventure comme une grande personne morale, une belle chose vivante qui conserve la place du dieu momentanément voilé, et, par le repentir, prépare ses voies et son retour. Et n’oubliez point de prier. Priez sans croire, Bernard, mais priez… » — « Et mon fils ? » — « Sa mère et son père l’élèveront. Son père, Bernard, qui n’est pas vous, ne l’oubliez point. Qui sort de la justice n’y rentre pas aisément. Rien ne vous interdit de l’aimer et il n’est pour vous qu’une seule manière de le faire, c’est que votre vie puisse lui être un bel exemple… » Il se leva. Les jeunes gens le raccompagnèrent à la porte. Sur le palier il se retourna vers Bernard : « Même sans croire, priez, priez… Craignez l’impénitence finale. »

Quand il fut parti : « Brrr ! dit Bernard, il n’est pas ravigotant, le paroissien ! » Il demanda : « Angèle n’est donc pas là ? »

— Elle va revenir bientôt. Je trouve même que, pour le troisième jour qu’elle se lève, elle se montre un peu imprudente en restant si longtemps dehors.

Mais Angèle rentra presque aussitôt. Elle embrassa Bernard comme d’habitude sans gêne ni confusion. Les femmes entrent très facilement dans certains personnages que leur imposent les événements. Cette attitude de transition que tolérait le Père et qui lui permettait les ultimes caresses à l’homme qu’elle chérissait lui était douce. Elle savait qu’elle allait le quitter irrévocablement, elle pressentait qu’il ne l’entreprendrait pas aux dernières minutes, elle se sentait heureuse des bribes du dernier bonheur d’amour qu’elle dût jamais savourer, elle en comptait les instants. Après avoir embrassé Bernard, elle ôta son chapeau et son manteau et le regarda, muette, les yeux clairs, presque rieuse. Elle se souvint tout à coup qu’elle avait à lui dire quelque chose, le prit aux épaules, attira ses lèvres, les baisa longuement et lui souffla tout doucement en rougissant un peu : « Il a remué la nuit dernière, tu sais. » Elle le regarda de nouveau sans embarras, mit sa tête sur le sein de Bernard et elle songeait : « Je me sens pure comme jamais je ne l’ai été. Je ne fais pas le mal. J’aime bien ce bon François. Je vais bien souffrir, mais j’oublierai peu à peu avec ce petit qui va venir. » Pensées élémentaires, simples, échappant à tous les méandres d’où naissent et foisonnent les plus incurables regrets.

Abraham contemplait et s’expliquait : « Comme le Père, se disait-il, a bien compris tout cela ! Comme il a su éviter à cette enfant le désespoir, le plus grand péché contre la divinité. Et moi qui ai failli tout briser ! Peut-être aurais-je engendré le péché, le scandale et le suicide. Voilà une âme qui sans doute souffrira plus qu’elle ne pense de l’amour perdu, du déshonneur et du remords. Mais elle est sauvée.

— Comment appelleras-tu cet enfant ? demanda Bernard.

— J’y ai bien pensé, répondit-elle, je voudrais lui donner un nom qui pût symboliser la paix intérieure que je n’ai pas connue et que tu ignores ; et qui viendra par lui, j’espère… Olivier est un beau nom.

— Oui, Olivier, dit Bernard songeur. Et si c’était une fille ?

Il était déjà père, c’est-à-dire enfant ; il était tout prêt à se charger des courses dans les magasins, de l’achat du berceau, de la recherche des nourrices. L’orgueil spécial du chef de la race l’illuminait. Les yeux levés vers lui, avec cette expression d’adoration émouvante qu’il aimait, l’épouse, hélas ! non, mais pourtant la femme qui était sienne, suivait ses pensées sur ses traits. Ils soupirèrent ensemble et puis, ensemble sourirent avec désolation de ce triste accord.

— Tu n’oublies pas que c’est demain le 20 Mars ? demanda-t-elle.

— Hélas ! ce départ est-il donc irrévocable ?… Je viendrai t’accompagner à la gare…

— Plus loin, Bernard, si tu veux. » Elle était un peu confuse. « Le Père Régard m’autorise à te garder jusqu’à la Commanderie. N’est-ce pas, Abraham ?

— Oui, le Père a pensé qu’il ne serait pas mauvais pour toi de connaître le cadre où Angèle va vivre désormais.

— Ah ! je veux bien, s’écria Bernard avec chaleur. Tu as ton billet ?

— « Mais non, mon amour. » Elle rougit et se reprit : « Veux-tu t’occuper de tout ?

— Si je veux !…

Il l’embrassa de nouveau, tout plein de joie à l’idée de ce voyage avec elle. Le soir, au dîner, il annonça aux Orsat qu’il allait être absent deux ou trois jours ; un voyage d’études pour une affaire qui pouvait être intéressante. Il fallut quelque diplomatie pour empêcher Reine de venir l’accompagner à la gare et Mr. Orsat de se distraire en faisant avec lui ce déplacement. La jeune fille tout attristée par ce départ eut quelques larmes qui touchèrent Bernard ; il la considéra avec tendresse ; elle était parfaite : douce, intelligente, soumise, et jolie avec cela ! Comment ne l’aimait-il donc pas ? Vainement il cherchait en lui cet accès, cet élan qui le jetaient tout brûlant vers Angèle. Mais il ressentait en revanche une affection lentement et chaque jour accrue. Il embrassa longuement sa fiancée avec une gratitude et une sincérité telles qu’elle parut en sentir le goût ; elle se dégagea un peu et livra à ses lèvres des yeux encore humides dont il but les larmes qui contentaient son orgueil. Elle serait restée ainsi contre lui sans que le temps lui parût s’écouler ; il fallut que les parents les appelassent au salon pour le café.

Il passa la journée du lendemain en courses avec Angèle ; elle avait besoin de menues lingeries et il voulut l’accompagner dans les magasins. Mais il ne savait plus se contenter pour elle du nécessaire ; il désirait qu’elle fût la plus belle possible, commit des folies, acheta tout ce qui la tentait. Ils entrèrent chez un bijoutier et il fallut qu’elle acceptât, mi-rieuse, mi-fâchée, un collier, un bracelet, des boucles d’oreilles, une magnifique bague ; elle dut les mettre séance tenante et sortir à son bras parée comme une idole. Ils ressentaient tous deux à la fin de la journée une fatigue et une sorte de griserie ; elle s’arrêta un instant au milieu de la foule : que de bruits, d’agitations et de lumières ! et elle allait partir, laissant pour toujours Bernard parmi les tentations de cette énorme ville avec les débris de son propre cœur. Elle se sentit poignardée par un regret, mais se surmonta, eut la force de sourire : « Je comprends pourquoi le Père désire que tu viennes jusqu’à la Commanderie », dit-elle.

— Mais pourquoi donc ? demanda-t-il.

— Tu verras, tu verras…

Quand ils entrèrent chez Abraham, celui-ci était aussi en tenue de voyage ; il répondit en quelques mots à leur interrogation muette :

— Il me semble que je ne pourrais plus rester tout seul ici ; je compte aller faire une longue retraite à la Trappe de Cerdans ; le Prieur m’a écrit que, sur la recommandation du Père, il me recevrait volontiers quand je voudrais ; je partirai ce soir par la gare de Lyon.

Après le dîner, la femme de chambre s’en fut quérir deux fiacres ; tous trois se firent leurs adieux devant la porte. Ils étaient très émus. Il leur semblait bien se trouver à ce relais où, suivant le mot de Byron, les Destins changent de chevaux.

Bernard avait réservé un compartiment dans le train qui les emmenait vers le Rouergue ; quand elle y fut montée, droite sous la lumière des plafonniers, il la contempla avant de monter à son tour, il s’oubliait sur le quai de la gare ; elle était plus belle que jamais elle ne l’avait été, encore pâle de sa longue souffrance et les yeux un peu fiévreux : sa grossesse commençante demeurait inapparente, recélée dans la profondeur des flancs robustes faits pour la maternité ; les longues lignes sveltes qu’il aimait, le fuseau splendide des jambes et des cuisses, la divine amphore du buste, la ligne d’aile des coudes élevés tandis qu’elle ôtait son chapeau, le firent trembler d’amour ; elle le pressentit, elle lui sourit de ses dents pointues, de sa prunelle lumineuse sous l’oblique sourcil de faunesse. Il monta enfin ; le train s’ébranla.

Il se voulait un souvenir parfait de ces dernières heures. Il voulut lui ôter lui-même ses longues bottines, la chausser de ses mules après lui avoir baisé les pieds avec ferveur. Mais il tenait à ce que sa pudeur religieuse ne fût point offusquée et il se détourna, plongé sans affectation dans la lecture des journaux, tandis qu’elle se délaçait. Elle savait à quel point il aimait être son serviteur pour ces offices intimes, elle comprit combien il lui en coûtait de s’en priver et elle lui en sut gré. Mais quand elle fut allongée sur sa couchette, il disposa sous sa tête les oreillers, étendit sur elle les couvertures puis, ayant jeté à terre quelques coussins, il s’assit, la tête à son chevet, le visage tout près du sien.

Tous deux, un instant, songèrent à leur premier voyage, au départ de cette même gare, à la ruse qui avait décidé de leur aventure ; mais ils n’en parlèrent point. La lassitude de la journée s’appesantissait sur eux ; ils causèrent un instant avec une douceur fraternelle, puis s’endormirent ensemble sans presque s’en apercevoir. Le lendemain matin, vers les six heures, ils arrivaient en gare de Capdenac quand Angèle, debout et prête depuis un moment, éveilla Bernard. Ils devaient changer de train, prendre une ligne transversale, qui les mènerait au milieu du Causse de Ségala, en plein Rouergue. Il consulta son indicateur :

— Nous ne sommes pas très loin de Saint-Circq-la-Popie, ne put-il s’empêcher de dire.

Elle répondit tristement :

— Oui. Mais nous allons du côté opposé.

Leur vie présente n’était séparée, dans l’espace et le temps, de la vie qu’ils regrettaient que par quelques mois et quelques kilomètres qui suffisaient à définir une éternité. Comme autrefois, tous deux à la portière contemplaient le paysage ; le Quercy cédait au Rouergue ; la figure de la terre n’était plus la même mais les dispositions de leur cœur surtout avaient changé ; de leur cœur désormais contracté, désireux d’amour peut-être, mais résigné à l’apaisement. Les champs et les landes glissaient sous leurs yeux leur offrant des lignes nobles sans secousse comme sans mollesse ; à l’horizon les collines formaient un beau trait continu, frangé d’argent, une arabesque divine qui enlaçait leur esprit. Le passage entre les monts se faisait avec des inflexions si pures qu’ils y découvraient une sorte de tendresse comme celle d’un aveu. Bernard remarqua au flanc d’un mamelon un chemin blanc bordé de trembles suspendu en volutes parfaites au creux de ces ravins. Il le montra à Angèle.

— Quel modeste agent voyer, lui dit-il, a défini cette courbe idéale ? Le Nôtre l’eût aimé.

Il s’étonnait qu’on distinguât si peu de cultures.

— La terre est assez rebelle par ici, répondit Angèle, alors les hommes la respectent.

— C’est vrai, l’homme ne violente que pour son profit. Mais vois comme ce pays a de la majesté, à vivre ainsi à son gré sans souci de nous.

Les herbages, le feuillage verni des pinèdes tissaient une tunique à peine mouvante sous les souffles du matin. Quelques roches abruptes se coupaient de paliers tout glissants d’une herbe qui en adoucissait les contours. Les premiers rayons du soleil donnaient à leur mousse une tendre couleur de rose qui émouvait le cœur. Cette paix, cette mystérieuse discipline des solitudes les pénétrait.

— Peut-être, se disait Bernard, tout cela nous eût-il paru exaltant il y a quelques mois ?

Le train s’arrêta, ils descendirent dans une solitude de craie ; la voiture commandée la veille par télégramme les attendait. Un cocher en blouse bleue, à grand chapeau de feutre velu, chargea leurs bagages.

— Eh ! leur dit-il, en tirant sur son brûle-gueule, vous menez le printemps. Regardez ce coquin de soleil qui se lève dans des draps blancs ce matin ; journée de mariés ; le temps sera joli avec un peu de vent quercynois avant midi et d’autan ce soir ; jolie chance pour tous, les bêtes vont bien trotter.

Il rassembla les guides :

— Dans trois heures, on sera à la Commanderie.

Il claqua de la langue : Youp ! Les trois chevaux fringants, couverts de sonnailles, s’ébrouèrent.

— Youp, qué disi, millo dious !

Les chevaux secouèrent leur crinière, humèrent l’air frais, partirent d’un jarret nerveux. Ils hennissaient dans le matin. Ils semblaient jouir d’être si vifs, si alertes, la joie physique était leur passion. La route sèche, dure et blanche résonnait sous leur trot. Le cocher chantait à pleine gorge dans son patois.

Tout contre Bernard pelotonnée, Angèle ouvrait des yeux pâles sur ces Causses désolés. Le sol y était couvert d’une herbe maigre. Parfois apparaissaient de grands troupeaux. La silhouette des bergers variait sur la lividité de la terre. Les arêtes des croupes décharnées dessinaient l’ossature du pays avec vigueur.

— On dirait qu’il va nous montrer son squelette, tout à l’heure, remarqua Bernard.

Il n’en dit pas davantage. Ces troupeaux anonymes semblables à tous les troupeaux qui, dans le cours des âges trouvèrent une maigre et odorante nourriture dans ces pâturages, ces bergers à cagoule, ce sol chauve et ridé, ce silence infini où les grelots de l’attelage créaient une onde sonore aussitôt étouffée, tout donnait à ces lieux l’accent de l’impérissable, tout suscitait en lui l’idée de l’éternité. Que pesaient-ils ? Qu’était leur petite aventure ?

— Une seule chose est nécessaire, prononça Angèle avec accablement.

— Je commence à comprendre l’idée du Père Régard, répondit-il.

— Tu n’as pas fini de comprendre, mon pauvre Bernard !

Ils ne dirent plus rien jusqu’au moment où ils virent à l’horizon les murailles de la Commanderie surgir des solitudes. Elles dressaient sur un plateau balayé des vents leurs tours carrées d’architecture militaire. La neige et le soleil, toutes les ardeurs torrides ou glacées des cieux rouergats avaient mordu les charpentes, tourmenté les capuchons d’ardoise. Disloqués et dans une posture gémissante, ils semblaient vouloir tourner, accompagner le soleil dans sa course.

— Qu’est-ce que c’est donc ? demanda Bernard.

— C’est la cité des Templiers », répondit Angèle. Elle lui expliqua. Des moines impérieux étaient venus là, dont l’ambition était de durer et qui avaient ouvert rudement le flanc des collines pour ériger ces bastions. Leur masse taciturne dominait l’horizon pour la durée des siècles, de toute la hauteur de ce dessein qui les hante et qui ne sera jamais réalisé.

En approchant du plateau, posé sur le désert comme un dolmen, ils distinguèrent, tout accroupie et comme apeurée, l’église transie qui abrite dans ces pays les rêves du paysan. Elle était aussi bâtie des lourdes pierres de la montagne, petite et sans doute sombre, avec l’air d’une crypte. Bernard comprenait vaguement que cette crypte était un refuge et que peut-être les espoirs de tant de générations l’emplissaient de sérénité. La voiture monta par les rues. Les maisons étaient séparées par des enclos ; le courtil, la grange, l’aire, le cellier et les étables formaient à chacune son petit royaume.

— Mon père habite tout en haut, dit Angèle, dans la Commanderie elle-même.

La voiture montait toujours, elle passa devant de vieilles demeures, traversa des placettes plénières qui faisaient un palier et où devaient se tenir les marchés. Ils contournèrent la colline. Du versant opposé à celui par où ils étaient arrivés, le site était tout autre. Une faille profonde de schistes et de gneiss s’ouvrait dans la plaine ; du côté de la bourgade, elle offrait en molles pentes au soleil des vignes étagées, des blés naissants, des châtaigneraies. La rivière du Viaur coulait avec rapidité deux cents mètres plus bas et ronflait sur la digue d’un moulin ; en face, un chaos de roches déchiquetées, une ruine féodale sur un éperon, l’ouverture béante de quelques cavernes créaient un monde sauvage où l’on apercevait, minuscules fourmis, des gamins qui se poursuivaient et jouaient sans doute aux pirates et aux brigands.

La voiture passa sous un porche à mâchicoulis, traversa une aire herbue où picoraient des poules et s’arrêta enfin dans une cour. Ils descendirent. Le cocher claqua du fouet. Le père d’Angèle parut en compagnie de la servante et des valets. Ils enlevèrent les bagages tandis que Bernard payait son conducteur. Ils rentrèrent dans la maison.

Quand Bernard y pénétra à son tour, il reconnut la femme qui accueillait Angèle par des questions et des tendresses ; c’était la tante Rose, celle qui la conduisait autrefois aux bains de mer ; elle fut ravie qu’il le lui dît : « Et moi, s’écria-t-elle, qui croyais avoir tellement vieilli avec mes douleurs !

— Vous avez des douleurs !

— Hélas ! doux Jésus, sans quoi vous pensez bien que je serais venue à Paris soigner cette petite quand elle est tombée malade. Tu ne te ressens au moins de rien, petite ? Bon. Heureusement. Mais tu avais bien besoin de revenir à Paris pour prendre tes malles après le départ de François ! Est-ce qu’on ne te les aurait pas envoyées ? C’est une enfant, toujours une enfant ! Encore heureux qu’on l’ait soignée comme il faut et si bon marché à cette clinique où elle était ! et que vous êtes bon de l’avoir accompagnée, Monsieur, elle aurait pu être malade de nouveau dans le train. Elle est bien pâlotte…

Bernard songeait : « que de mensonges il a fallu pour tranquilliser cette pauvre femme ! »

— Mandine, conduis donc ce Monsieur dans sa chambre » dit la tante Rose. Il monta, par un vieil escalier sculpté, jusqu’au premier étage, suivant la servante ; le plancher, la rampe, étaient en chêne noir ; sur le palier, de grandes armoires en noyer ciré luisaient dans l’ombre. Plusieurs portes s’ouvraient sur ces pas-perdus. Mandine poussa l’une d’elles et Bernard se trouva dans une pièce ronde, haute, voûtée, éclairée par une immense baie à meneaux croisés par où on ne voyait que le ciel. Il s’approcha de la fenêtre ; l’air du printemps pénétrait avec la lumière du soleil. Il se pencha et vit au-dessous de lui, très bas, les pentes qui dévalaient vers le Viaur, plantées de vigne et de coudriers.

La servante lui expliqua :

— Ça fait toujours drôle aux invités qui viennent dans cette chambre pour la première fois ; parce que, vous comprenez, la maison est adossée aux vieux remparts ; alors il y a deux tours censément qui sont dans la maison ; au-dessous de cette chambre, au rez-de-chaussée, il y a la chambre de Madame Rose, dans la tour aussi, puis le couloir, et dans l’autre tour la chambre du maître.

Bernard aspirait l’air pur avec délices : On respire, ici, dit-il. A quelques mètres de lui il voyait une tour semblable à celle qu’occupait sa chambre.

— Alors, demanda-t-il, c’est au rez-de-chaussée de cette tour qu’est la chambre de Monsieur Mauléon ?

— Oui. C’est plus commode pour lui, n’est-ce pas ? Et puis, s’il est au rez-de-chaussée vers le bourg, il ne l’est pas de l’autre côté, pas vrai ? répondit la servante.

— Certes. Et, à cette fenêtre de l’autre tour, là, au même étage que moi, il y a une chambre aussi ?

— Au dessus du maître ? Dame, bien sûr, c’est celle de Madame Angèle.

Madame Angèle se mettait justement à la fenêtre, nue des épaules et du cou ; elle se retira aussitôt, revint couverte d’un peignoir.

— Que dites-vous de ce spectacle, Monsieur le Parisien ? lui demanda-t-elle.

— C’est prodigieux. Mais je ne me rends pas bien compte de ce qui se passe, ce paysage me paraît ensorcelé ; on se croirait suspendu dans le vide ; je ne vois pas de route ; pourtant nous avons contourné la colline, n’est-ce pas ? d’ailleurs je reconnais bien le moulin tout en bas et puis, là, cette ruine sur son piton.

Elle se mit à rire.

— Belle devinette, hein ? pour un citadin qui n’a jamais couru dans les montagnes ; à cet endroit, le rempart est bâti sur une roche qui surplombe et redescend ensuite verticalement sur une cinquantaine de mètres ; puis la pente douce commence ; c’est au flanc de cette pente que passe la route que nous avons prise et que nous ne pouvons pas voir puisque notre rocher la dépasse horizontalement, se trouvant en balcon de plusieurs mètres. Tenez, s’écria-t-elle, regardez.

Un oiseau fauve partit à leurs pieds, tombant comme une flèche rapide, les ailes serrées, puis il se déploya, commença de grands cercles, une spirale lentement descendante et fondit tout à coup sur la vallée.

— On niche avec les faucons, vous voyez !

— C’est égal, dit Bernard, mesurant la profondeur, quelle belle cabriole à faire !…

— Cela vous tente, fit-elle en riant.

— Ma foi non.

— Je comprends cela ; je vous quitte, voisin. A tout à l’heure.

Quand il redescendit, une cloche aigre sonnait midi. Angèle simplement vêtue, en tablier, tout accorte allait et venait, mettait le couvert sur une table rectangulaire et massive, couverte d’une nappe bise. On entendait à côté, dans la cuisine qui était la pièce essentielle du rez-de-chaussée, Mauléon parler à ses valets tandis qu’ils mangeaient la soupe.

— Rigaillou, vous ferez déferrer les juments par le maréchal ; c’est à craindre qu’elles blessent les poulains ; et, au retour, vous les lâcherez au pré de la Pièce, qu’elles puissent trotter et faire quelques pets ; le temps est de bonne humeur, ça les ressuscitera ces bestiaux. En rentrant, posez quelques fourchées de paille blanche, de celle de l’année dernière qui est la plus longue, sur leur litière, rebouchez les trous d’air avec des torchons de foin, il ne faut pas que les bêtes risquent des coliques avec le serein. Quand vous aurez fini, vous prendrez la bêche et vous irez me retourner la terre du Reg, aux quatre coins, là où la herse et l’araire n’ont pas pu passer ; vous sèmerez l’avoine et vous recouvrirez. Autant de retrouvé en profit et l’ouvrage est plus belle.

Bernard se leva tout doucement et gagna un coin de la cuisine d’où il pouvait voir en même temps qu’entendre. Le maître parlait debout, sobre de gestes, avec une autorité simple mais assurée. Il sembla à Bernard qu’il le voyait pour la première fois. La figure était toute rasée, vieillie prématurément, basanée, ridée ; l’œil vif mais souvent rêveur sous des sourcils obliques (les sourcils d’Angèle), le nez droit, les oreilles rouges avec de minuscules anneaux d’or, et sur la tête le chapeau à grandes ailes qu’on ne quitte jamais au Rouergue même à table. Les trois valets mangeaient leur soupe avec grand bruit, servis par Mandine. Ils approuvaient de la tête les paroles du maître.

— Vous, Roumégous, vous jugulerez Caillor et Fauvet.

— Fauvet est bien fatigué, notre maître, il ne se réconforte pas vite du coup de galoche que lui a baillé la jument de Rébel dans le chemin de Ségrassiés.

— Ah ! bougre, c’est vrai, il faudra que j’aille voir ce coup de nouveau. Il n’a pas plus mauvaise mine, au moins ?

— Non, notre maître, ça irait plutôt mieux, mais la bête est mignarde à cette heure.

— Eh bien ! vous prendrez Laouret.

— Faites excuse, notre maître, mais il tire de traviol avec Caillor. Il vaudrait mieux Roussel.

— Allons, vous avez peur de Laouret, vous aussi ; prenez Roussel avec Caillor. Vous les attellerez à la houe et vous irez refendre les billons au Prunet. Dès qu’ils seront ouverts et que le vent quercynois les aura essuyés vous les herserez et vous les roulerez.

— Et toi, Totumard, tu iras greffer les sauvageons. C’est le bon moment. Quant à vous, Mandine, il faudra venir avec moi dans le jardin : il me semble que le laurier se flétrit. Je ne sais pas ce qu’il peut avoir. Et puis ce soir on cuira le pain. Vous direz à la Tayague de venir vous donner la main.

Bernard s’approcha.

— Le rapport est terminé, mon colonel ?

— Oui, répondit Mauléon en riant. Repos.

— Voulez-vous annoncer alors une distribution de vin vieux pour ce soir ?

— Vous avez entendu, Fantons. Voilà un monsieur de la ville qui aime le monde des emblavures. Allons déjeuner, Monsieur Rabevel.

Le repas fut long. Bernard appréciait en gourmet ces mets étonnants, pâtés de foie, chapons truffés, truites, qui sont le luxe à Paris et que le moindre pagès du Rouergue peut offrir sans dépense à ses convives. Comme il s’essayait à découper un pâté, Angèle s’écria, devant ses tentatives vaines et maladroites, et d’un ton badin :