CHAPITRE DEUXIÈME
Rabevel repartit le lendemain. Il avait passé une nuit de colère et d’orgueil dans cette chambre voisine de celle où mêlaient leurs souffles les deux êtres qu’il comptait désunir à jamais. Abraham l’avait longuement sermonné avant son départ.
— Quoi, lui disait-il, te voilà riche et puissant. Ne peux-tu pas détourner ton activité vers des choses bonnes et grandes ? Si tes affaires marchent toutes seules comme tu le dis, pourquoi ne cherches-tu pas à faire du bien ? Il ne manque pas d’institutions philanthropiques qui attendent des mécènes et des administrateurs.
— Cela ne m’intéresse pas. Réellement, je donne avec plaisir pour elles ; mon budget prévoit tous les ans une subvention aux œuvres de bienfaisance : jamais les Petites Sœurs des Pauvres ne viennent en vain chez moi. Mais c’est tout ce que je peux faire.
— Visite les pauvres…
— Non. Très peu pour moi. Ça alors, c’est du temps tout-à-fait perdu. Je peux mieux faire.
— Tu manques d’humilité, Bernard. C’est pourtant la première qualité à acquérir pour gagner le ciel… Mais vraiment ne te sens-tu pas, si peu que ce soit, attiré par la misère à secourir ?
— Pas le moins du monde. Je te le dis, la grâce me manque. Ces choses-là ne se font, comme tu le dis, que pour gagner le bonheur éternel. Ne me vois-tu pas brancardier à Lourdes ?
— Au moins si tu ne peux faire du bien, reste neutre, ne fais pas le mal. Tu as assez de moyens de te distraire : les voyages, les sports, le monde, sans chercher autour de toi une proie à dévorer. Mille fois je t’en ai supplié. Il y a d’autres femmes qu’Angèle.
— Nous verrons, nous verrons…
Bernard songeait à cet entretien avec un sourire, tandis que le train roulait sur les plaines du Lot. Quel mal commettrait-il donc en reprenant Angèle ? Quoi ? Il élevait son fils, faisait à la jeune femme une vie agréable, donnait à François, ignorant de tout et par conséquent ne souffrant de rien, les meilleurs postes ? Voyons ! Seule une colère divine déraisonnable pouvait être soulevée, au dire des curés encore. Il fit une moue de pitié. En quoi son existence n’était-elle pas régulière et bonne ? A qui causait-il du tort ? Il s’était défendu contre Mulot et Blinkine ? Cela c’était la conséquence normale d’un état de guerre endémique ; ce n’était pas lui qui avait créé batailleuse la race des hommes. Il trompait sa femme ? D’abord elle l’ignorait. Et puis, pourquoi était-il fait ainsi ? Se refréner, se mortifier ?… Et pour quoi faire s’il vous plaît ?
Le train s’arrêtait en gare de Figeac. Il se pencha à la portière et crut reconnaître une vieille dame, accompagnée d’un homme et d’une petite fille.
— Eh ! mais c’est vous, Madame Boynet ? s’écria-t-il.
— Oui, Monsieur.
La vieille le regardait, hésitait. Il se nomma.
— Ah ! Monsieur, que de changements depuis que je ne vous ai vu ! Que de misères : Tenez, ajouta-t-elle à voix basse, en voilà une grande misère : cette fillette est ma nièce, fille d’un frère de feu Boynet qui était un petit entrepreneur de maçonnerie, installé tout près de Figeac. Les affaires n’allaient pas fort. Mais il avait un garçon, Paulin, à l’école, qui était bien intelligent. Je les aidais, c’est moi qui lui ai payé le Lycée. Puis il a eu des bourses. Une année il y a six ans de cela, il a manqué son concours de bourse ; il était malade, ce jour-là. C’est le moment où je ne pouvais plus aider mon beau-frère à cause du krach de Bordes, que vous savez. Pas d’argent. Le pauvre homme glorieux de son fils demandait crédit au Lycée. Ah ! ouiche ! On lui fait des difficultés, des enquêtes, toutes sortes de choses qui l’humilient. Il veut oublier et, naturellement, il se met à boire. Un jour, il reçoit une lettre pressante, recommandée je crois bien : « Si vous ne payez pas les deux trimestres en retard, on met votre fils dehors ». Il va au café ; il était tout seul avec le patron qui sort un moment après pour rattraper son cheval, une bête assez pétulante qui venait d’échapper par la cour. Le tiroir de l’argent était resté ouvert. Le pauvre homme affolé y va, prend son argent et l’envoie tout de suite au Lycée. Le lendemain les gendarmes sont venus. Ils avaient eu vite fait leur enquête, vous pensez bien. Ils lui ont dit :
— Écoutez, Boynet, nous ne voulons pas vous porter du tort. Nous comprenons bien les choses, allez. Un brave homme ne devient pas voleur comme ça, sans motif, et on devine assez. Seulement, nous autres, il faut faire ce qu’il faut faire. Alors, rendez-vous ce soir, à nuit tombée, à votre pré de Lardillon sur la route de Figeac. On vous mènera à la prison de Figeac sans menottes en ayant l’air de faire chemin ensemble. Votre femme dira que vous êtes parti en voyage.
— Vous êtes bien bons, a répondu le pauvre homme. Il s’est habillé du dimanche, a embrassé sa femme et est parti pour le pré de Lardillon. Quand les gendarmes y sont arrivés, ils l’ont trouvé pendu dans un pommier et tout froid. Ils ne le voyaient pas. C’est un garçon de ferme qui passait : « Si c’est Boynet que vous cherchez, leur a-t-il dit, regardez-le qui rigole dans son arbre en vous tirant la langue ! » On m’a prévenu tout de suite. J’ai trouvé ma pauvre belle-sœur à l’agonie et cette pauvre petite fille toute pleurante qui va sur ses onze ans. Voilà comment les malheurs arrivent, mon pauvre monsieur ».
Rabevel eut quelque peine à cacher son trouble.
— Et qui est ce monsieur ?
— C’est mon jeune frère ; Clavenon, qu’il s’appelle ; de mon nom de jeune fille comme de juste. Il a trente-cinq ans et il est instituteur, veuf sans enfant. Alors il a pris la petite Isabelle et il l’élève.
— Et qu’est devenu Paulin ?
— Mort, Monsieur, d’épuisement et de honte. Voilà ce qu’a fait votre sale Blinkine en me ruinant. C’est irréparable.
Le train s’ébranlait. Rabevel tira sa carte, la tendit à la veuve :
— Dites à votre frère de m’écrire ; j’ai besoin d’un homme de confiance pour la caisse chez moi ; je lui ferai une bonne situation.
Il était tout bouleversé. Comme les évènements s’enchaînaient terriblement ! La morale naturelle n’était donc pas si conventionnelle ni si vaine qu’il pût suffire dans ce monde tellement coordonné d’une infraction vénielle à cette morale pour que se produisissent au loin, par des répercussions mystérieuses, des conséquences mortelles ? L’idée de sa responsabilité le tracassa longuement ; peu à peu cependant elle s’atténua et elle avait disparu tout à fait quand il arriva à Paris.
Il occupa ses loisirs de septembre à préparer le nid qu’il avait rêvé pour Angèle. Reine l’y aidait innocemment, heureuse de retrouver une femme qui lui avait paru charmante et un enfant dont on pouvait espérer qu’il tirerait de sa torpeur l’intelligence du petit Jean. François tenait à passer son mois de congé dans le repos total que lui réservait la solitude de la Commanderie. Aussi n’arriva-t-il avec Angèle et Olivier que le troisième jour d’Octobre, avant-veille de son embarquement. A la descente du train où les attendait Madame Rabevel, il remarqua une grande affiche et poussa un cri d’étonnement : « Tiens ! Vassal donne un concert ? » — « Tu le connais donc ? » demanda Angèle. — « Mais oui, c’est tout une histoire. » — « Eh bien ! j’en suis friande, moi, des histoires, déclara Reine ; vous nous direz la vôtre tout à l’heure en déjeunant. »
Rabevel les rejoignit au repas auquel assistait la famille Noë : « Figure-toi, lui dit sa femme, que François connaît Vassal ; tu sais, le violoniste ? »
— Oui, dit François, je l’ai connu de l’autre côté de la terre et je le reverrais avec plaisir.
Et comme on lui réclamait des détails, son regard lointain rayonnant aux chers souvenirs soudain rappelés, il raconta :
— J’ai rencontré Vassal, lors d’un de mes premiers voyages à Tahiti. Il venait de donner une série de concerts en Australie. Nous prîmes passage ensemble à Auckland sur le Malgave, un beau bateau qui faisait les services de San Francisco et devait me déposer à Rarotonga, dans l’archipel de Cook.
La présence de Vassal à bord fut vite connue. Les belles Américaines qui étaient allées voir pour se distraire les geysers de la Nouvelle-Zélande, ne se lassaient point de faire des grâces devant cet admirable artiste qui est, vous le savez, un homme très simple, pas du tout cabotin, mais si lointain ! Plus d’une de ces beautés dites étincelantes se piqua au jeu mais Vassal ne voyait rien. Quoiqu’il eût vingt-deux ans il avait l’air d’un adolescent, tant il était charmant avec de beaux yeux pleins de candeur. Ces voyageuses s’en toquaient.
Un soir, elles avaient organisé, au profit de je ne sais plus quelle œuvre de charité, un concert auquel il prit part. J’ai appris ce jour-là ce qu’est la musique. Les perruches se taisaient ; elles sentaient confusément passer le génie dans ce petit salon, tandis que la mer assaillait le bateau. Certainement elles furent touchées par ce mélange non prémédité de la voix inconsciente de l’Océan et de la mélodie ailée qui prétendait décrire toute la douleur humaine.
On avait acclamé le musicien et l’interprète. On avait enlevé Vassal. Souriant, toujours un peu absent, l’air mal éveillé d’un songe, il se laissait fêter, emporter vers le fumoir où l’on avait soupé et dansé jusqu’au matin.
Pour moi, rêvant dans mon fauteuil à l’écart, je ne m’étais pas levé, tant je craignais de rompre le sortilège et je m’étais assoupi.
Ce fut le violon de Vassal qui m’éveilla. Après que chacun avait eu regagné sa cabine, il était venu rechercher son instrument. Se croyant seul, il l’avait repris, et, de toute son âme, pour lui-même, jouait le plus beau chant… Ah ! sur cet admirable visage frémissant de Narcisse léonin, ces yeux lumineux, ces narines palpitantes, la divine transfiguration de la musique donnait un sens idéalisé à la passion, au désir, à la colère et aux regrets qu’elle évoquait… Quand il eut terminé, je ne pus m’empêcher de gémir, il m’aperçut :
— Je vous en prie, lui dis-je en m’excusant, n’attribuez pas à l’indiscrétion ce qui est le fait d’un hasard. Votre violon m’a tiré du sommeil et je n’ai pas osé vous interrompre. L’aurais-je voulu que ce n’était plus en mon pouvoir…
Il faut avoir vu le sourire de cet homme pour en pressentir la bonté et qu’il vit dans un autre monde que nous-mêmes.
— Il fallait pourtant m’arrêter, me dit-il doucement.
Il me regarda.
— … car enfin, ajouta-t-il, c’est un monologue à voix haute que vous avez surpris.
— Il était si beau que je ne pouvais l’interrompre. Et il disait tant de choses que je ne sais exprimer mais que mon cœur reconnaît…
— Si votre cœur, reprit-il, a reconnu des paroles…
Je ne le laissai pas achever :
— … des paroles fraternelles… lui dis-je.
Il me tenait la main. Nous montâmes ensemble sur le pont. Une heure après nous étions amis.
Nous avons ensemble vu s’éveiller l’aurore sur le Pacifique Austral. Cela ne vous dit rien, mais parlez de ce moment aux hommes qui l’ont connu. C’est une chose inoubliable dont le souvenir poursuit celui qui ne la possède plus, d’un regret amer. En y songeant, je retrouve sur mes dents la saveur saline et parfumée de l’alizé venu des îles à la rencontre des vaisseaux.
Vassal n’a certainement pas oublié cette navigation dans les courants incessants du vent frais et les soirs pleins d’une tendresse inconnue de nos climats. Les cieux s’illuminaient par flambées écarlates avant que mourût la lumière du soleil. Des nuages prodigieusement colorés se traînaient avec langueur. Puis la Croix du Sud apparaissait, et les Centaures, et toutes les constellations inconnues de nos climats. Je les nommais à Vassal. Tous deux nous demeurions extasiés, créant pour le futur la nostalgie dont souffrent ceux qui ont une fois succombé au charme du Pacifique.
Une nuit, sur le pont, il joua de nouveau pour nous seuls, la poignante mélodie qui nous avait unis.
Longtemps nous étions restés sans parler, saisis par la secrète puissance qui du bois sonore s’insinue dans notre cœur. Et puis Vassal, s’approchant de moi, tira une photographie qu’il me montra à la clarté du fanal.
— Voici, me dit-il, l’inspiratrice de cette musique. C’est ma femme. Que fait-elle en ce moment, aux Antipodes ? Quelle folie de parcourir le monde alors qu’on a le bonheur chez soi ! Mais hélas ! il faut vivre. Ce voyage triomphal aux Indes et en Australie m’assure la renommée en France et, désormais, je l’espère, une sécurité sédentaire : seulement, il fallait d’abord aller chercher la consécration de l’étranger. Vous ne saurez jamais quel supplice est pour moi cet éloignement de ma femme !
— La voix de votre violon me le fait assez comprendre.
— Comment exprimer la passion dont je suis possédé ? Cette femme est mon cœur, mon cerveau, mes entrailles. Ma pensée ne la quitte pas. Elle est jeune, peut-être un peu volage, très adulée, et je tremble et je m’exalte et je vibre tout entier comme mon violon. Par elle seule, je pense et je vis. Sans elle je ne comprends pas la possibilité d’une existence. Je tremble d’amour, d’angoisse, de désir. Je l’adore ; il me semble que son sourire vaut tous les sacrifices, même celui de ma vie. En sa présence, réellement, je comprends les contes des poëtes et ce qu’est la folie.
— Pourquoi être parti seul ?
— Ah ! les circonstances, l’éducation de notre fille…
Longtemps et souvent Vassal me parla de sa femme. Il était manifestement ravi de pouvoir évoquer cette image qui lui était chère. Il était rongé de passion, de jalousie, d’inquiétude, et d’une sorte de perpétuelle douleur physique et morale. Ses confidences me révélaient le caractère de sa femme en même temps que le sien propre. Je devinais en elle un petit félin prodigieusement intelligent, sensuel, intéressé et sournois ; excitatrice unique de toutes les activités matérielles et mentales d’un homme qu’elle exaltait par le sentiment de la plénitude réalisée à son contact ; assouvissant, par les raffinements les plus incroyables, les désirs de l’intelligence ou des sens que son intuition saisissait au fond de l’âme de cet admirable artiste avant qu’ils ne fussent formulés. Et avec cela, probablement, dans ce coin intérieur que les femmes ne livrent jamais, calculant, supputant, cherchant sa voie, réglant ses plans et sa conduite aux mieux de ses intérêts ; trompant sans doute son mari ; par lui, elle jouissait de la gloire, des succès artistiques, des voyages ; par d’autres, des toilettes, des bijoux, de la fortune.
Mais c’étaient là des hypothèses…
— Sans doute, dit Rabevel. En tout cas, l’évocation de ce touchant amour promené par un solitaire sur les mers les plus désertes de la planète est bien faite pour provoquer la rêverie.
— Il faut voir cet homme prodigieux, dit Reine, il faut le voir.
On consulta les journaux. Vassal donnait justement son dernier concert en matinée ce jour-là. Rabevel promit de venir mais il ne pourrait rester jusqu’à la fin ayant son courrier à signer.
François n’avait pas exagéré. Le violoniste était doué d’un admirable talent. Bernard regretta de ne pouvoir assister à tout le concert et s’en alla avec peine. Quand Vassal eut achevé, François le rejoignit dans le petit salon où il s’était retiré. Le musicien l’embrassa, salua Angèle, Reine, Eugénie et Noë, caressa les enfants ; puis il leur présenta sa femme.
Balbine Vassal était une femme assez petite, sensiblement du même âge que son mari mais à laquelle les teintures et les artifices conféraient une extraordinaire apparence de jeunesse. Elle avait de beaux yeux dont le regard suspect dévêtait les hommes ; le visage était assez brut, portait un grand nez qui en faisait le caractère et lui donnait une sorte de laideur sensuelle. Une croupe massive faisait deviner sous les jupes le muscle infatigable des impudiques.
On devinait que derrière son front étroit devaient rouler des combinaisons de stupre et d’argent en volutes fumeuses où s’enivrait sa pensée. L’impureté flambait autour d’elle en silence.
— Elle a de l’allure, cette petite femme, dit Noë, quand ils l’eurent quittée.
— Elle me répugne, dit Angèle.
— Bah ! reprit la douce madame Rabevel, elle ne paraît pas très vertueuse, bien que nous ne puissions rien assurer. Mais sa conduite ne nous regarde pas ; il est certain qu’elle a un genre étonnant.
— Je ne la voudrais pas en contact avec mon mari, dit Eugénie en regardant amoureusement Noë qui fit semblant de se rengorger.
— Pourquoi ? N’êtes-vous pas sûre de son amour et de sa fidélité ? Eh bien ! alors ? Moi, je vous avoue que je la recevrais chez moi sans rien craindre… Qu’en pensez-vous, Angèle ?
— Je ne sais pas, répondit la jeune femme qui tremblait.
Elle commençait déjà de redouter les attaques de Rabevel. Comment allait-il la provoquer ? Mais Bernard ne parut pas s’occuper d’elle. Il se borna à venir visiter avec Reine l’appartement préparé pour la jeune femme. Angèle fut confuse du désir évident de somptuosité et de largesse qui avait présidé à l’aménagement : meubles, tentures, vaisselle, linge de maison, tout avait été choisi avec un goût parfait et sans nul souci de la dépense. Elle voulut remercier Rabevel :
— C’est Reine que vous devez remercier, je ne me suis occupé de rien.
— C’est vrai, fit la jeune femme : il s’est borné à me donner carte blanche et à me dire d’agir comme pour moi.
— Comme je vais me plaire là-dedans avec mon petit Olivier !
— Tu vas m’y oublier, dit François, taquin.
Elle rougit. Bernard paraissait n’avoir pas entendu. Elle se souvint de la tactique qu’il avait employée lors de son précédent voyage à Paris ; mais elle ne craignait plus ce système de feinte indifférence ; elle avait prémuni son cœur contre toute surprise : il n’est rien de tel que de connaître exactement le péril pour le surmonter ; la seule chose qu’elle redoutât était la part d’inconnu, le secret projet de Rabevel. Elle se promit de prier beaucoup et de se consacrer tout à son fils.
Quand François fut reparti, elle accompagna elle-même Olivier au Lycée Janson de Sailly où Marc et Jean allaient commencer leurs études secondaires. Elle avait pris la résolution de vivre à l’écart, autant que possible. Mais Eugénie et Reine lui furent vite d’indispensables et parfaites amies. Il ne se passait pas un jour qu’elles ne se réunissent toutes trois, heureuses d’un contact désintéressé, certaines d’une affection partagée. Les enfants faisaient leurs devoirs tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre, ravis de cette diversité de domiciles, de la rentrée le soir sur le coup de dix heures dans leur maison chaude après le bol d’air froid dans la rue. Bientôt les jeunes femmes devinrent inséparables ; ce fut la meilleure protection que pouvait souhaiter Angèle. D’autre part, très attentive à ses devoirs religieux, très pieuse, elle en revint bientôt, par une pratique sévère, à une vie réglée, non pas bigote, mais extrêmement scrupuleuse et d’où la vigilance de la conscience chaque jour se visitant elle-même extirpait le moindre désir.
Bernard n’était pas homme à tenter vainement ses aventures. Mais il n’était pas homme à renoncer à ses desseins. Il avait très vite discerné que la défense était fortement établie. L’attitude de la froideur nonchalante ni celle d’un amour incendiaire vis-à-vis de Reine n’avait apporté aucun trouble à l’indifférence d’Angèle. Il comprit que l’élément de surprise qui avait joué si violemment auparavant n’aurait plus aucun succès ; il ne fallait plus songer à exciter la jalousie de la jeune femme. Il fallait trouver autre chose. Mais quoi ? Il était perplexe. L’arrivée de Clavenon (le frère de Mme Boynet) et de sa petite nièce Isabelle avait eu aussi une influence singulière sur le cours de ses pensées. Libéré de toute croyance, il avait remplacé la religion par une sorte de réseau vague, et d’ailleurs à peu près inconscient, de causes et d’effets dont la science et la raison ne parvenaient pas à formuler les lois compliquées. Telles celles du retentissement inouï d’un seul acte, condamné par la morale, bien que naturel, dans le système tout entier de la société. « Au fond, se disait-il, il n’y a rien de surprenant, en principe, à de tels phénomènes de retentissement et d’imbrication ; la société est un organisme, un ensemble de relations compliqué fondé sur cet instinct moral et construit d’après ses principes ; il n’est pas étonnant que la moindre lésion du système se répercute sur l’ensemble. » Le terrible ensemble de la mort de ce Boynet suivi dans la tombe par une femme sensible et un fils souffreteux à qui la mère avait manqué, lui paraissait illustrer sévèrement sa thèse ; il n’était pas loin d’en ressentir une crainte superstitieuse qu’il ne s’avouait pas exactement mais qui le retenait dans ses terribles penchants.
Mais il se connaissait. Il avait pris Clavenon comme caissier pour réparer dans la mesure du possible la catastrophe qu’il avait causée dans cette famille, pour se rendre propice le Destin. Il comptait aussi à force de voir cet homme, s’habituer au visage de son idée, émousser sa crainte, reconquérir la liberté de son esprit. Alors on verrait avec cette Angèle qui croyait le narguer.
Cependant le temps s’écoulait. Les mois suivaient les mois. Rien ne se passait qui pût accrocher une raison de changer. Bernard finissait par trouver de la douceur aux réunions de ces trois femmes qui lui étaient chères à un titre différent. Il réclamait que ces réunions se fissent chez lui, bavardait avec Noë, surveillait les enfants et guidait leurs travaux. Ses affaires continuaient à prospérer ; il devenait un peu nonchalant, l’excès considérable de ses revenus ne lui laissant pas d’aiguillon. Il effectua des voyages d’inspection qui lui donnèrent de la distraction, changèrent ses idées, le ramenèrent plus sain et plus vif au foyer. Les succès de Marc et d’Olivier compensaient l’amertume que lui causait l’impavide et incompréhensive paresse de Jean. Quand, à leur seizième année, il les ramena chargés de prix et de couronnes, il lui sembla que le triomphe de ces enfants était plus beau que ses propres réussites et il en conçut plus d’orgueil.
C’est à cette époque que lui arriva une aventure singulière. Le vieux Bordes s’était installé à Paris et y menait la vie qui avait toujours été la sienne parmi les tempêtes d’adoration et de courroux de sa femme. Un jour qu’il avait prié Rabevel au restaurant, il arriva accompagné d’une personne que Bernard trouva fort belle et qu’il lui présenta sous le nom de Pauline. Pauline dit peu de choses mais son sourire les rendait spirituelles et sut flatter Bernard. A la fin du repas, tandis qu’elle était au vestiaire, Bordes confiait à son collègue que cette fille était étonnante, attentive, gentille, prévenante, mais d’un caractère altier et d’un tempérament de feu : « Ce qu’il me faudrait ! » dit en riant Bernard.
— « Écoutez, répondit de même Bordes, soyez gentil, attendez que je sois mort, je n’en ai pas pour longtemps… »
Il n’y a que le premier pas qui coûte. Bordes ayant cédé une première fois à sa maîtresse qui voulait être traitée par lui comme une femme honnête (ne lui consacrait-elle pas sa jeunesse !) continua à la présenter à ses amis ; Bernard eut de nouveau l’occasion de la revoir et s’émerveilla de sa correction et de ses attentions affectueuses pour le vieil homme. « Je compte bien lui laisser toutes mes actions des tramways de Limoges, dit-il un jour à Rabevel, elle mérite bien ça. » — « Bigre, répondit celui-ci, si elle devient jamais détentrice d’un paquet pareil, il faudra que les co-actionnaires comptent avec elle. » Bordes cligna de l’œil. — « Vous avez peur, hein ! » ; il lui poussa le coude : « Allons, elle est gentille ; vous vous entendrez toujours… » Mais Bernard n’eut pas envie de sourire ; décidément il vieillissait, cet imbécile ; il aurait pu inventer autre chose.
A quelque temps de là, au sortir d’un banquet où il avait eu pour voisin un secrétaire avantageux et élégant, d’il ne savait plus quel conseil d’administration, il fut entraîné par ce jeune homme, qui disait se nommer Roger de Poulétous, au milieu d’une bande joyeuse et échoua sur les minuit dans un hôtel particulier du quartier de l’Étoile : « Nous sommes ici chez Linda, dit Poulétous, c’est la première appareilleuse de Paris. » — « Très peu pour moi, répondit Bernard, je n’use pas de cette denrée. » — « Bah ! on va toujours boire une coupe de Clicquot en regardant les photographies. »
Bernard feuilleta l’album distraitement. Tout à coup il demeura muet de surprise. Poulétous se pencha : « C’est Viviane, une petite femme des Folies-Bergères, elle est extraordinaire, passionnée, belle et bonne fille ; mais difficile.
— Vous êtes sûr que c’est la personne que vous dites ?
— J’ai mes raisons pour cela, répondit le jeune fat. Du reste, appelons-en à Linda ». Linda accourue acquiesçait. Elle ajouta :
— On la confond souvent avec sa sœur jumelle qui est la maîtresse d’un industriel et qui a gardé son prénom : Pauline. Cette Pauline est plus belle et, au dire de Viviane, tout à fait étonnante. Mais elle est sage ; elle a été mariée, détournée du foyer conjugal par son amant et maintenant elle reste fidèle à celui-ci ; souvent on me l’a demandée : rien à faire, même par l’intermédiaire de Viviane. Mais voulez-vous voir celle-ci ?
Rabevel hésitait ; vraiment il n’en avait nul désir. La curiosité l’emporta enfin.
— Demain à cinq heures, dit-il.
Le lendemain il revint chez Linda. La jeune Viviane lui parut un peu plus petite et moins brune que sa sœur dont elle lui fit d’ailleurs l’éloge en termes dithyrambiques. Comme il se réhabillait, un peu surpris et reconnaissant d’avoir rencontré chez une professionnelle un don total, une mélancolie, une frénésie amoureuse rares, elle lui dit : « On se donne une fois ainsi, à un homme qui vous plaît ». Il promit de revenir.
Il revint. Il trouvait là un dérivatif, un exutoire. Son corps se calmait et se lassait. Mais bientôt l’esprit aussi se mit de la partie. La fille qui paraissait s’attacher à lui de jour en jour, devint jalouse, lui fit des scènes ; elle avait une roublardise insidieuse, une attention toujours en éveil qui lui permettaient de n’agir point à faux, de ne pas s’aiguiller sur une mauvaise voie. Ils en vinrent peu à peu aux luxures compliquées, aux visites de bouges où elle le guidait, aux voluptés amères, aux orages, aux coups. Parfois Bernard regrettait qu’elle ne fût pas à lui seul ; il voulut lui acheter un hôtel, l’installer dans ses meubles : « Pas un sou de toi, lui disait-elle ; moi je suis comme Pauline, celui que j’aime, je l’aime pour lui. C’est parce que tu ne me paies pas que je peux te parler comme à un mari ».
Un jour, elle ne vint pas à leur rendez-vous. Il s’inquiéta, ayant été absent une quinzaine, s’aperçut alors qu’il ne savait même pas son adresse. Il téléphona à Linda :
— Comment ? Vous ne savez pas ? Mais, mon pauvre monsieur, Viviane a eu une phtisie galopante, elle a été enlevée dans l’affaire de huit jours. C’est bien triste, allez ! Venez me voir, nous parlerons d’elle…
Le lendemain il déjeunait avec Bordes : « La petite est en deuil, dit le vieil homme, elle a perdu sa sœur, qui paraît-il, était charmante mais qu’elle ne voyait pas depuis longtemps ; je crois que cette enfant faisait la noce ; et, dame, Pauline est très à cheval sur les principes de la morale bourgeoise… »
Fin d’aventure mélancolique. Bernard regretta la petite courtisane. Quand il revit Pauline, vêtue de noir, le souvenir ravivé lui fit presque mal. Quelle délicieuse maîtresse avait été cette Viviane ; et quelle devait être Pauline ! Il n’y fallait plus penser… Et Angèle restait toujours inaccessible. Il se reprit à s’occuper des enfants.
Ceux-ci étaient devenus des jeunes gens. Rabevel suivit leur croissance avec une véritable passion. Lorsqu’ils atteignirent leur dix-septième année, Jean fut envoyé en Angleterre où il devait attendre son service militaire tout en apprenant la langue du pays. Marc entra en classe préparatoire à l’École Centrale, tandis qu’Olivier suivait les cours spéciaux dont Rabevel avait réglé le programme. L’armateur avait constaté que Marc entraînait toujours Olivier dans ses études ; le jeune Régis, plus intuitif, moins livresque, goûtait, choisissait et laissait ce qu’il voulait. Souvent Bernard parlait de lui avec Marc. Nul ne pouvait mieux lui faire connaître son fils. Les deux jeunes gens étaient en effet de grands amis. Leur dissemblance profonde, leur don commun de sympathie s’alliait dans l’étude réciproque dont ils étaient l’un pour l’autre l’objet passionné. Jamais Marc n’avait encore pressenti, malgré l’expérience intellectuelle dont il était redevable à sa rare culture, qu’il pût exister un être aussi particulier, aussi distinct de tous les types que son habituelle rigueur avait depuis longtemps catalogués.
Il l’initiait à la littérature. Mais, là même, les goûts de son ami laissaient Marc perplexe. Olivier découvrait dans les classiques une flamme que lui-même ne discernait que par les commentaires de son nouvel ami. Pascal lui était une terrible révélation. Les modernes aiguisaient sa sensibilité d’un métal tellement pur, mais les inquiétudes de l’âme contemporaine lui demeuraient encore mystérieuses. Apte à percevoir et à organiser avec raffinement toutes les émotions, il savourait les amertumes, il ouvrait un large cœur à toutes les voix imaginaires, mais ne se prêtait point à la tendance romantique qui, de trop de jeunes gens, fait des Werther et des René.
— Je sais bien, disait-il, en parlant du romantisme avec Marc, je sais bien que la nature est une grande amie vivante, je la connais bien, puisque je la crée. Elle se plaint, elle se réjouit, elle palpite et souffre. Et je m’agrandis à compatir. Mais je sais bien aussi que tout cela se passe en moi : c’est un jeu délicieux. Mais c’est un jeu ; et je n’en demeure la dupe volontaire que pour le temps offert à mon plaisir.
Olivier avait ainsi pris l’habitude de dévoiler à son ami l’étonnant mystère de cette joie intime qui l’éclairait. Celui-ci ne pouvait saisir qu’à de rares intervalles le fil ténu qui, parti de ses perceptions, l’amenait à la magnifique éclosion d’émotions et de figures, dont son existence spirituelle s’alimentait avec passion. La sécheresse des analyses auxquelles il était rompu depuis si longtemps, l’accoutumance aux traductions que nos auteurs ont données des phénomènes de la vie psychique, s’émerveillaient en Marc d’une telle abondance et d’une telle fraîcheur. Son ironie était submergée par la pureté du flot. Mais ce charme même soulevait une répugnance de son esprit : car, disait-il à Rabevel, Olivier se livre totalement. Il multiplie son existence en l’incorporant aux mille existences réelles ou imaginaires de la nature, des héros et de ses camarades préférés ; il accroît son expansion vitale prodigieusement ; peu importe quand il ne s’agit que de la nature solitaire, du vent, de l’espace, des pierres solliciteuses de son désir qui les anime ; mais dans une foule humaine ?
Olivier, en effet, avait à l’extrême ce don divinatoire de sympathie qui permet à quelques hommes de susciter en chacun, parmi tant d’aspects multiples qu’elle revêt, l’âme secrètement préférée. Il savait toucher ses camarades. Marc lui-même n’osait s’avouer l’ivresse où le plongeaient ses récits. Le moindre de ses souvenirs prenait une vie qui s’insinuait dans les moelles. « Aux récréations d’hiver, disait-il à Rabevel, quand on demeure autour du poële, tous nos camarades attentifs le prient de parler au gré de sa fantaisie. Et quand il s’arrête, ils restent saisis, comme tout à coup réveillés ».
Bernard aussi cherchait à le faire parler ; il y réussissait sans peine et il s’émerveillait de l’entendre. Le jeune homme avait le don de tout rendre concret ; pas un mot de lui qui ne suscitât dans ses auditeurs une confirmation soudaine et comme l’acquiescement de toute leur chair. Il ne semblait pas qu’il pût se tromper jamais ; il jugeait bien, il devinait même. Toutes les délices de l’aventure, les voyages aux îles perdues, les femmes étranges couronnées de fleurs, les immenses villes des Antipodes, la chasse au requin, la vie salubre en liberté dans la nature exotique et première s’évoquaient par éclairs avec le souvenir de tant de récits. Déjà aux lendemains de ces curieuses conférences, des « grands » silencieux et préoccupés se penchaient sur les atlas.
Ainsi commençaient à se vérifier les craintes de Marc. Olivier, polarisateur exceptionnel et pratiquement indifférent, non par égoïsme mais par inconscience, risquait de créer des sympathies, des entraînements qu’il accueillerait avec faveur pour les éléments ainsi ajoutés à sa jouissance, mais qu’il rejetterait dès qu’il en aurait exprimé le suc. Sa méconnaissance des devoirs habituellement reconnus par la loi morale, son indifférence à toute conséquence de ses paroles ou de ses actes du moment qu’il savait son intention irréprochable, ne pouvaient-elles engendrer autour de lui des catastrophes, des chagrins ou des ressentiments ?
Marc le redoutait. D’ailleurs cette aspiration pneumatique de tous les souffles environnants ne risquait-elle pas d’être viciée un jour par quelque apport morbide capable de corroder et de détruire la magnifique organisation d’Olivier ? Ne se complaisait-il pas déjà aux troubles souvenirs de cette Balbine Vassal ? Les deux amis débattaient ce problème en rentrant chez eux un soir de printemps.
— Tu es sceptique en toutes choses, dit enfin Olivier. Tu regardes généralement la vie et les hommes d’un air de froideur à peine amusée tandis que je me donne à eux avec passion. Le cours ordinaire des événements te montre ironique et glacé et, tout d’un coup, tu crains pour nos camarades ! Et subitement tu t’inquiètes à mon sujet ! Tranquillise-toi, ni mes voisins, ni moi, ne courons de danger…
Mais Marc ne se sentait pas tranquille, car il l’aimait.
Il n’en dit rien pourtant à Rabevel, ni à Angèle. Et le mois de mai de cette année 1907 se passa sans que rien de particulier vînt troubler la vie accoutumée. Le prestige d’Olivier et son influence s’accroissaient sans cesse parmi ses grands camarades. Une mélancolie qui lui était devenue habituelle depuis ses quinze ans et dont le motif demeurait une énigme l’auréolait d’un mystère nouveau. La période des examens approchait. Déjà les vieux internes débraillés et farouches commençaient à se procurer des bougies pour le travail nocturne et clandestin dans les salles désertes. La fièvre des concours créait ses habituelles alternatives d’énervement et de dépression. Seul, Olivier, que son impeccable mémoire mettait à l’abri de toute surprise, ne changeait pas ses habitudes et continuait à la fois son travail scolaire régulier et les études complémentaires par lesquelles Marc l’aidait à étendre chaque jour les possessions de son esprit. Pendant les récréations interminables où les pistons, les taupins, les flottards, pâlissaient sur leurs cours, sauvagement retirés dans les repaires les moins accessibles à la vigilance du pion, il leur rendait visite et amenait toujours sur ces pauvres visages surmenés ce sourire heureux qui témoignait de leur reconnaissance.
Un soir, Marc parut soucieux ; Olivier, d’ailleurs morose, respecta son silence qu’il attribuait à l’approche fatale du concours d’entrée à l’École Centrale. Mais, le lendemain, après le déjeuner, Marc lui déclara :
— J’ai quelque chose d’assez grave à t’apprendre, Olivier.
— Je t’écoute.
— J’ai surpris une conversation entre deux de nos camarades, Resseguier qui prépare Normale et Jobert qui prépare Saint-Cyr. Ce sont, tu le sais, non pas des gars transcendants mais d’honnêtes élèves qui peuvent être reçus dans la moyenne ou tangents. Depuis quelques jours ils étaient, à la suite d’une série malencontreuse de colles, dans cet état de découragement qui n’épargne pas les meilleurs. Hier matin, j’entends Resseguier qui est interne, demander à son camarade qui est externe, s’il y avait quelque chose d’intéressant dans le journal.
— Non, répondit Jobert. J’ai seulement vu un entrefilet annonçant l’arrivée de ce Vassal, dont nous a parlé souvent Olivier, à New-York d’où il partira pour donner des concerts dans les principales villes des États-Unis et de l’Amérique du Sud.
— En a-t-il de la veine, celui-là, au lieu de s’abrutir comme nous le faisons !
— Et hélas ! sans grand espoir de succès, je crois.
— C’est tant pis pour nous, reprit Resseguier avec violence, pourquoi rester ici au lieu de tenter la chance ? Crois-tu qu’un Olivier par exemple pourrait mener la vie qui nous est destinée ?
— C’est bien vrai. Mais il est mieux préparé que nous à l’aventure. Il sera marin ; il n’a pas de parents qui l’arrêtent : son père est marin ; rien qui le lie ; il ne se soucie ni d’argent, ni de situation. Tandis que nous…
— Et qu’en ferons-nous de cette situation, même si nous y parvenons, puisque nos goûts ne seront pas satisfaits ! Ah ! si je trouvais seulement un copain qui eût assez de cran pour tenter la chance !
— Tu parles sérieusement ? demanda Jobert en tremblant un peu.
— Écoute, reprit Resseguier plus bas, écoute… Mais cherchons d’abord un endroit plus sûr ».
Ayant terminé son récit, Marc se tourna vers Olivier :
— Qu’en penses-tu ? dit-il.
Olivier montra ce jeune sourire et ces yeux brillants qui témoignaient de son plaisir.
— C’est merveilleusement excitant, répondit-il. Enfin ! voilà deux petits gars qui n’ont pas peur. C’est bien, cela ; c’est digne de Français. Comme ils ont raison !
— Il faut que tu sois réellement inconscient pour parler de la sorte, s’écria Marc. Ne te rends-tu pas compte de ta responsabilité si une telle équipée a lieu ?
— En quoi suis-je responsable ? Mes camarades sont libres ; je ne les ai même pas conseillés ! et puis, que risquent-ils ? D’éprouver leur vocation ? De manger un peu de vache enragée ? De trimer pour gagner leur vie pendant un temps. Ce n’est rien, tout cela, auprès des compensations qui leur sont réservées !
— Mais quelles compensations, malheureux ?
— Comptes-tu pour rien la jouissance de la liberté ? Le plaisir des voyages, de la contemplation des spectacles toujours divers de la nature, de…
— De tout ce qui fait ton bonheur à toi, n’est-ce pas ? Mais ne te rends-tu pas compte que tu es un être unique, tellement riche de moyens que tu ne t’assouvis jamais. Douze heures de jour t’offrent douze heures d’excitation intellectuelle ou sentimentale variées. Et tu trouverais ton bonheur n’importe où car il est en toi. Tandis que pour nous !
— Ils apprendront, va, ne t’inquiète pas…
— Et les parents ?
— Laissons les parents, Marc. Et puis nos camarades ne sont pas encore partis ; pas vrai ? attendons…
Ils n’attendirent pas longtemps. On se rappelle cette surprenante série d’évasions dont le Lycée Janson de Sailly fut le siège en Juin 1907. En trois semaines une vingtaine d’élèves disparurent. Ils déjouaient toutes les précautions et la plupart demeurèrent introuvables. Certains cependant furent surpris dans les ports au moment où ils allaient s’embarquer. Un autre, arrêté à la frontière espagnole, trompant la vigilance des gardiens, s’échappa et se blessa grièvement en tombant dans la montagne. L’opinion s’était émue, on fit des enquêtes qui naturellement ne pouvaient aboutir à rien. Olivier et Marc venaient de passer brillamment leurs examens. Ils se préparaient à goûter de tranquilles vacances. Ce fut à ce moment qu’on interpella le gouvernement sur ce qui fut appelé l’épidémie d’évasions.
Le ministre lut à la tribune un rapport du Proviseur qui attribuait une part de responsabilité au nommé Olivier Régis, élève d’une tenue disciplinaire parfaite et d’une valeur intellectuelle tout à fait supérieure mais dont « l’esprit étrange, les récits de souvenirs exotiques et le prestige personnel avaient certainement contribué à fourvoyer ses camarades ».
Marc sortait avec son père de l’École Centrale où il avait rempli quelques formalités réglementaires, lorsqu’il eut l’idée d’assister à la séance du Parlement. Ils arrivèrent comme un orateur s’étonnait de l’action possible « d’un jeune sauvageon sur des éléments organisés de la société civilisée ».
En quittant le Palais-Bourbon, ils s’acheminèrent vers les Champs-Elysées où devait les attendre Olivier. Ils le trouvèrent assis sous les ombrages en compagnie de Rabevel.
— Ainsi, demanda celui-ci, mon petit Olivier a fait parler de lui à la Chambre ?
— Croyez-vous, demanda Marc, que nos représentants ne feraient pas mieux de laisser le Gouvernement se préoccuper d’affaires plus graves, de ces constantes provocations allemandes qui viennent encore de se renouveler ?
— Bah ! dit Rabevel, ces provocations n’ont aucune importance. La guerre est une affaire qui ne rapporte pas. Nous vivons à une époque pratique. Il n’y aura pas de guerre. On s’arrangera toujours. N’est-ce pas, Noë ?
— Je crois qu’on s’arrangera toujours parce que notre pays est trop inférieur en puissance à l’Allemagne et que nous serions écrasés dans une guerre. C’est la seule raison…
Marc eut un rire amer.
— Type de la première génération, dit-il, Noë : la crainte de l’Allemagne qui conduit aux pires faiblesses et, nous abaissant toujours, renforce de nos concessions l’ennemi ; politique qui rend celui-ci gourmand et mène fatalement à la guerre. Type de la deuxième génération, Rabevel : des affaires il n’y a que cela de vrai. Des affaires ! la guerre, la Défense Nationale, la Patrie, des blagues ! Mais si la génération des Bernard Rabevel se trompe, nous sommes fichus !
— Vous schématisez ! s’exclama Rabevel. Et un schéma n’exprime pas la vérité. Une génération, je vous le demande, qu’est-ce que cela ? Vous avez défini celle de Noë et la mienne. Qu’est la vôtre ?
— Oh ! la nôtre, dit simplement Marc, c’est la génération sacrifiée. Quelque différents que nous soyons, Olivier et moi, par exemple, nous nous ressemblons par ce point que nous sommes destinés à payer la couardise de nos grands-parents et le goût de la jouissance et de l’argent de nos parents. Quant à nous, si nous vivons, nous abandonnerons la mystique de la justice de Noë Rabevel et celle des affaires de Bernard Rabevel et nous tâcherons d’être des hommes.
— Très beau ce système représentatif, répondit Bernard. Mais, vous l’avez dit vous-même, Olivier, par exemple, ne vous ressemble pas.
— Olivier est une exception, un être prodigieusement ardent qui se trouverait à sa place dans votre génération où l’on vit sa vie, un être indiscipliné, ennemi des contraintes volontaires. Ce surgeon demande un tuteur, mais s’il veut des amis dignes de lui, une femme digne de lui, il ne la trouvera dans sa génération qu’en s’adaptant à celle-ci. La vôtre paraît détraquée aux jeunes gens d’aujourd’hui : apporter aux affaires et à la vie cette fièvre malsaine nous dégoûte. La pourriture générale des mœurs, la corruption des consciences, la vénalité des gens, l’issue dramatique de tous les conflits sentimentaux aigus tout cela nous fait crier : Assez ! de l’air pur !
— Vous êtes dur pour nous, dit Bernard piqué. Quel moraliste !
— Ce qu’il y a de plus fort, répondit Marc, c’est que nous ne sommes pas des moralistes. Nous avons simplement réfléchi. Vous êtes hommes d’affaires : eh bien ! c’est le bilan de votre génération qui nous fait peur. Vous êtes condamnés par nos grands-parents au nom des principes hérités de 1848 ; ces principes grandiloquents nous font horreur. Nous vous condamnons au nom des tristes résultats de l’expérience que vous constituez : intellectuellement, le chaos ; socialement, l’iniquité ; moralement, la corruption ; financièrement : la faillite ; internationalement, la guerre, car la guerre viendra. Je dis : nous vous condamnons, je me trompe. Nous avons hâte simplement de vous voir changer ou vous démettre.
Pour la première fois, Noë entendait dans la voix tranquille de Marc le son de la passion. Il était néanmoins aussi outré que Bernard de ce procès rapide et qui lui parut si partialement conduit. Il chercha une diversion :
— Sais-tu, dit-il en se tournant vers l’armateur, que certains députés se sont étonnés qu’il ait suffi d’un élément tel qu’Olivier pour faire craquer le petit cadre social où l’on vit ?
— En es-tu surpris ? demanda Bernard.
— J’avoue, dit Noë qui hésitait entre le Jean-Jacques Rousseau de l’Émile et le baron Portalis du Code Civil, que cette désagrégation subite me laisse d’autant plus rêveur qu’elle a été absolument innocente et semble naturelle.
— Rien de plus naturel, crois-moi, mon cher Noë, répartit vivement Bernard.
Il réfléchit un moment, puis :
— Mais attendez-vous à la réciproque. Quelque jour, Olivier, s’il n’a déjà fui vers la solitude des Tropiques sur le beau bateau que je lui réserve, sera lui aussi happé et dévoré par cette société civilisée…
Marc sentit subitement combien ces mots confirmaient ses propres craintes.
— Oui, dit-il, qu’Olivier avec sa curiosité passionnée et ce don constant de soi, tombe sur des éléments malsains et que deviendra-t-il ?
Olivier qui rêvait et n’avait jusque-là pris aucune part à la conversation, sursauta :
— Hé là, hé là ! dit-il en essayant de sourire, me croyez-vous capable de fréquenter la pègre et de me donner à elle ?
— Évidemment non, évidemment non…
— Mais alors, que craignez-vous pour moi ?
— Je ne sais pas, moi, avoua Marc assez perplexe. Mais enfin, je conçois très bien que, ainsi que je le soutenais tout à l’heure, il puisse exister des raffinements sociaux qui te soient pernicieux…
— Peut-être même funestes ? dit Noë.
— Nous exagérons tous, concéda Bernard. Il y a certainement des milieux sociaux capables de raffiner, de transformer, d’absorber même Olivier en lui révélant des émotions dont il ne se doute point, pas plus que la presque totalité des civilisés. Mais de là…
Il n’acheva pas et tira sa montre :
— Six heures. Veux-tu m’accompagner, Olivier, puisque tu dînes ce soir à la maison. Je voudrais passer chez mon caissier Clavenon, qui est malade, pour savoir s’il pourrait tout de même faire chez lui un petit travail comptable assez pressé.
— Allons, dit Olivier, après qu’ils eurent serré les mains de Noë et de Marc.
Clavenon habitait du côté du Palais-Royal un petit appartement simple et propre tout égayé par les seize ans et la belle humeur constante de sa nièce Isabelle. Ce fut elle qui ouvrit la porte et renseigna tout de suite les visiteurs. L’oncle Clavenon allait mieux, une grippe maligne tout à fait finie ; seulement il restait faible : pas de sorties ni d’imprudences.
— Croyez-vous, Mademoiselle, qu’il puisse faire un petit travail urgent de comptabilité ?
— Mais oui, Monsieur Rabevel, cria une voix enrouée à travers la cloison. Entrez donc si vous ne craignez pas les microbes.
Et quand Bernard fut dans la chambre :
— De quoi s’agit-il ?
— Il me faudrait un état complet des pièces de caisse suivant les bordereaux du mois dernier.
— Eh bien ! Monsieur, faites-moi envoyer ces bordereaux et je vous ferai ça tout de suite. Pour quand vous le faudrait-il ? Pour après-demain ? Ah ! diable ! Alors envoyez-moi les bordereaux ce soir… Mais il n’y a plus personne au bureau pour faire les courses à cette heure-ci. Eh bien ! Isabelle viendra les chercher. Veux-tu, petite ?
— Mais oui, fit la jeune fille. Je vais mettre mon chapeau.
Rabevel la considéra ; elle était blonde, d’un visage tout enchanté d’une intelligence riante et de la pureté de son cœur. Il observa qu’Olivier la regardait aussi. Hé ! hé ! se dit-il, c’est de son âge.
Ils revinrent à pied le long des quais que le couchant parait de roses et de violettes. Ils marchèrent d’abord en silence les yeux fixés sur cette eau rapide qui allongeait auprès de la rive les herbes flottantes. Puis la jeune fille leva les yeux vers Olivier. Il s’était découvert, offrant à ses regards une magnifique chevelure solaire et le front rayonnant d’un jeune dieu. Il dit quelques mots à Bernard. Le ton du discours, le timbre de la voix, le regard souverain, l’allure directe de ce personnage nouveau, présentaient une originalité si forte et si attractive qu’Isabelle en fut frappée.
— Il est tout de même beau, mon fils, pensait Bernard orgueilleusement tandis que les jeunes gens entamaient la conversation.
Il les écouta sans rien dire. Il eut vite discerné dans la jeune fille un petit être positif, un peu moqueur, réfractaire à l’indéfini. « Trop de pondération, jugeait-il, trop d’équilibre ; trop de sensibilité à la relativité de la condition humaine. Elle a en trop ce qui manque à Olivier et réciproquement. Il lui faudrait un homme à sauver. » Il sourit : Pourquoi pas ?
Les jeunes gens parlaient de leurs études. Elle lui parut singulièrement cultivée : « Pas bête, l’enfant, ma foi ; de la tête, de la volonté, de la culture. Peut-être faudra-t-il l’appeler à la rescousse quand le sire Olivier décidera de filer sur les Océans ». Depuis que, penché sur son fils, son amour paternel s’était peu à peu accru jusqu’à le posséder entièrement, l’amour d’aventures du jeune homme l’effrayait quand il songeait qu’un jour venu, Olivier voudrait peut-être le quitter au lieu de rester tranquillement dans ses bureaux. L’idée d’une attache qui pourrait efficacement maintenir le jeune homme lui sourit. « Laissons-les faire connaissance », pensa-t-il et, quand il eut remis les bordereaux à la jeune fille, il chargea Olivier de la raccompagner.
Les jeunes gens retournèrent en suivant les quais vers la demeure d’Isabelle. Un soleil sanglant disparaissait derrière la Tour Eiffel. Ils s’accoudèrent au parapet. L’éternité de ce mystère où tant d’artistes se sont consumés les faisait participer d’elle une minute. Une minute, hélas ! seulement ! Mais de quelle saveur !… Quelques couples glissaient aux bords mêmes de la Seine. Le plus beau des fleuves se faisait mauve le long des îles et des jardins. Notre-Dame offrait à la lumière mourante la flèche d’un triste clocher tandis que déjà l’ombre noyait les fresques du portail. Les rues étaient violettes.
— Quelle douceur, dit Isabelle.
La paix descendait du ciel et montait des eaux. L’esprit des jeunes gens flottait ; leur cœur s’ouvrait à tous les souffles.
— Mon Dieu que cette heure est belle, dit encore Isabelle.
— Ah ! oui, répondit Olivier, ah ! oui, et sans que nous sachions dire pourquoi.
— Holà ! s’écria Isabelle en riant, quelle mysticité ! Il y a tout de même longtemps que nous savons analyser des émotions si simples. Il suffit d’avoir lu Taine ; l’avez-vous oublié ?
— Je ne l’ai pas lu, dit Olivier.
Il ajouta humblement :
— Je le lirai.
Puis, après quelques secondes de réflexion :
— Ma jouissance en sera-t-elle accrue ?
— Comment le saurais-je ? répondit la jeune fille, riant de plus belle ; il faudrait que je connusse exactement ce qu’est votre plaisir.
— Il est bien difficile à définir…
Il essayait cependant d’exprimer ce qu’il ressentait. Tandis qu’il parlait avec une emphase discrète, son discours le révélait à Isabelle qui l’écoutait soudain remplie d’une sorte de respect et de saisissement ; car le tremblement qui y régnait lui était inaccessible et lui parut participer du divin.
— Que vous êtes heureux ! ne put-elle s’empêcher de dire.
— Ah ! oui, et presque constamment, car lorsque je n’ai pas le bonheur que je souhaite, je suis dans une attente passionnée, une mélancolie qui est déjà du bonheur. Je ne sens vraiment la plénitude de ma joie que dans la méditation ou l’action. C’est la possession complète de moi-même qui fait la lumière et la chaleur de mon existence et aussi son unité. Au contact de l’homme et de la matière je m’enrichis journellement. Et cet enrichissement est la source de mes émotions.
— N’est-ce pas artificiel, tout cela ?
— Je ne sais pas, je ne cherche rien, voici le fleuve, les îles, le ciel qui s’offrent à moi comme des fleurs que distille une flamme qui m’est intérieure. Il faut cent mille roses pour un peu d’essence précieuse. Mais celui qui se penchera sur le flacon en sera enivré ! Or, tandis que brûle cette flamme qui m’éclaire et me dévore, je vois croître en moi l’impérissable désir…
— Mais votre bonheur ?
— Ce désir qui se développe en s’assouvissant…
Olivier attendait, comme hésitant, une réponse.
A la clarté dernière de ce jour, le visage d’Isabelle apparaissait grave et charmant. Ses yeux tranquilles qui l’avaient longuement regardé se moquaient un peu encore ; mais elle semblait rêveuse…
— C’est curieux, dit-elle doucement. J’ai tout feuilleté. Il n’est pas de philosophe ni de savant qui n’ait accueilli peu ou prou mon besoin de savoir et, pourtant, cette émotion dont vous me parlez, ce bonheur frissonnant je ne l’ai jamais rencontré. Je n’ai eu que des satisfactions modestes et mon cœur n’a changé son rythme à aucun moment.
Elle réfléchit un instant, puis :
— Et, réellement, je ne désire pas davantage.
La nuit tombait ; ils firent encore quelques pas, puis ils s’arrêtèrent de nouveau tant l’instant leur était délicieux.
— Cette eau courante et si mauve, demanda Isabelle qui ne pouvait détacher ses yeux du fleuve, n’éveille-t-elle pas en vous le désir du voyage ?
— Non, car elle est belle mais sa beauté me conservera à elle tant que je n’en serai pas las. Je n’ai le goût de l’aventure que pour jouir de la beauté.
— Et comme vous semblez l’avoir développé, ce goût de l’aventure !
— Pouvait-il en être autrement ? Des idoles maories et des sagaies canaques peuplent les souvenirs de ma première enfance. J’ai vécu dans leur familiarité. Ma petite chambre tendue de pagnes m’offrait en vieilles images les portraits des corsaires et des navigateurs. Et même une frégate évoquait, sous son globe de verre les périples de Magellan.
« Tous les simulacres adorés des primitifs polynésiens qui menèrent entre l’île de Pâques et Honolulu l’existence aventureuse des pirates m’entouraient, taillés dans le santalier. Comme je les aimais ! Vous dirai-je qu’à certains soirs, quand la veilleuse noyait mon lit d’une pénombre, ces mythes prenaient une existence réelle et s’éveillaient avec les épices, les aromates et tous les parfums du Pacifique : la cannelle, le gingembre, le poivrier, et la vanille ; et le coprah ? »
Isabelle écoutait cette langue nouvelle avec une espèce de stupeur.
— Vous pouviez vivre, demanda-t-elle d’une voix presque indignée, au milieu de ces objets si uniquement créateurs d’illusion ?
— J’y vivais avec une joie complice accrue de la crainte manifestée par mes petits camarades. Je connaissais tous ces dieux des mers du Sud, l’existence des planteurs et celle des plongeurs qui cherchent la perle à mille lieues de toute terre dans les lagons des atolls ; je m’émerveillais de la vie mystérieuse du corail, ce petit dieu favorable, créateur de barrières indestructibles derrière quoi l’homme des îles peut rêver à sa guise à l’abri des requins et des civilisés.
« Avec quelle ferveur j’attendais le moment où mon père me prendrait comme mousse à bord du bateau qu’il commandait !
— Que cet enthousiasme m’est étranger, dit Isabelle, à voix presque basse et comme pour elle-même.
— C’est que vous ne savez pas combien c’était beau quand le « Bougainville » arrivait majestueusement dans le port de Bordeaux, puis s’arrêtait et s’amarrait sur ses ancres. Nous le rejoignions, ma mère et moi, dans un canot. Nous tremblions en montant l’échelle et mon père nous accueillait d’un sourire sur le pont. Les hommes du bord ôtaient leur béret ; je les connaissais tous et nous nous aimions. Ils disaient : « L’a cor grandi et forci, l’p’tit gas. Qué beau marin qui va faire. Un rude gaillard comme le père, quoi ! » J’étais rouge d’orgueil.
— Vous aimiez déjà le bateau ?
— Ah ! oui ; un vieux gabier m’y conduisait partout. Je connaissais bien le grand voilier mais, à chaque fois, j’apprenais des choses nouvelles ou je retrouvais des choses oubliées. Je grimpais aux mâts, je restais dans la hune en essayant de me figurer les solitudes des mers australes sur la houle sans fond. Je m’oubliais des heures jusqu’à ce qu’on m’appelât. Et je ne quittais jamais le navire qu’imprégné de sa forte salure.
— Votre père revenait-il souvent ?
— Tous les deux ans à peu près, je le revoyais, chargé de choses étranges prometteuses de songes. Il restait quelques jours parmi nous, me contant les légendes de la mer, entouré de notre respect. Il témoignait à ma mère une tendresse incessante et douce qui m’émouvait et gonflait mon cœur…
— Quelle peine devait vous faire son départ !
— Il me semblait qu’il emportait avec lui toute la vie véritable ; ses récits m’avaient fait croire que, seule, la mer ardente des tropiques recélait la raison valable de notre destin… Je restais accablé…
L’intonation d’Olivier fut telle qu’apparut soudain à Isabelle combien il se sentait seul. Elle lui prit le bras d’un mouvement si affectueusement spontané que le jeune homme sentit sourdre des larmes.
Ils rentrèrent sans prononcer d’autres paroles.
Une si belle soirée ne pouvait rester unique. Un hasard apparent favorisa les rencontres jusqu’au moment où l’intimité fut assez grande pour qu’elles devinssent organisées. Bernard s’en était avisé aussi bien que Marc. Ils ne craignaient en rien l’issue de l’aventure ; une désillusion peut-être de l’un des amoureux ou de tous deux ; mais certainement Olivier était trop honnête pour qu’il y eût à redouter autre chose. Ce qui intéressait avant tout Rabevel c’était de savoir s’il pouvait espérer fixer tôt ou tard son fils par cet artifice. Autrement dit : qu’étaient les véritables sentiments d’Olivier ? Mais cela, il eût été difficile de le dire ; lui-même, tout au plaisir qu’il éprouvait auprès d’Isabelle, ne se souciait guère sans doute de les analyser. Il ne semble pas pourtant qu’à ce moment-là il fût capable d’éprouver, auprès d’une créature aussi immatérielle que l’était Isabelle, un sentiment d’amour chaste que rien dans son passé d’adolescent librement abandonné à ses instincts ne l’avait préparé à connaître. Dans le secret de son cœur, il n’était pas douteux que le sang bouillant ne s’émût davantage à l’évocation de Balbine. Ah ! celle-là… A la peau l’afflux pourpre trahissait pour Marc l’instinct profond de son ami dès qu’était prononcé le nom de Madame Vassal. Mais Olivier songeait-il avec quelque précision à cette créature pratiquement inaccessible ?
Il n’en disait rien, demeurant impénétrable sur ce point.
Il s’adonnait de toute son âme au bonheur que lui offrait la compagnie d’Isabelle ; comme tous les êtres très subtils il savait qu’il se préparait des souvenirs délicieux.
Et en effet, il lui sembla souvent dans la suite que le visage de sa jeunesse avait réalisé sa plus heureuse image tel soir d’un dimanche de janvier auprès d’Isabelle en un coin solitaire du Bois de Boulogne. La douceur poignante du déclin, l’abandon maternel d’une nature mourante, attendrissent les jeunes cœurs adolescents. Car ils se sentent tellement vivants que la mort ne les effraie point. Ils s’affligent seulement du sort qu’elle réserve à ceux qui lui sont soumis. Pourtant, pour Olivier et Isabelle serrés l’un contre l’autre, sur ce banc où la clémence exceptionnelle du climat leur permettait en cette saison une méditation immobile et silencieuse, la nature était une Belle au bois dormant qui se parait sur sa couche. Les teintes les plus rares formaient dans les futaies une symphonie qui chantait avec passion le plaisir d’être triste.
Olivier s’y fût abandonné si, dès l’apparition d’Isabelle, le sourire direct de la jeune fille, son regard chargé d’amour et de confiance ne l’avaient délivré comme à chaque fois. Elle était auprès de lui, et la joie se faisait. Les complications sentimentales ne se concevaient pas en présence de cette âme si droite dont la flamme éclairait la plus belle santé morale qu’on ait jamais contemplée.
Mais le bonheur des raffinés est chose si complexe et si ténue, qu’il apparaît moins dans la durée que dans l’espace. Il est comme ces fils de la vierge qui, attachés par un bout et soudainement brisés, flottent horizontalement sous des souffles mystérieux. Il est constitué de lambeaux de réseaux parfaitement ouvrés comme les toiles des faucheux, mais brusquement interrompus sur un caprice inexpliqué. Et, somme toute, il n’est pas le bonheur, puisqu’il est, par essence, fugitif et que la conception des hommes ne s’assouvit que dans la conception du définitif.
La compagnie d’Isabelle créait, sans effort, le bonheur d’Olivier. Elle apportait une sorte d’insouciance consciente et ravie qu’elle faisait partager comme par miracle. Tout était simple et facile. Elle ne le disait point mais elle en suscitait autour d’elle la conviction. Elle passait dans la vie avec une telle aisance, une telle grâce, une telle sécurité, que le destin paraissait désormais fixé. Ses sentiments étaient assurés. Celui qu’elle touchait de son aile semblait à l’abri du chagrin. Essayant de voir clair en lui, Olivier se sentit plus d’une fois découragé de ne pouvoir s’exprimer l’allure unique de cette âme, la puissance flexible de cette intelligence qui parvenait à demeurer sans effort souriante tout en faisant pressentir qu’elle saurait maintenir intégralement la possession de son objet.
Il ne tarda pas à reconnaître dans l’attitude d’Isabelle les signes les plus évidents de l’amour : Bernard les avait discernés avant lui.
Un jour, tandis que sur les quais, ils attendaient la jeune fille, il lui demanda ce qu’il comptait faire.
— Je ne sais pas, répondit Olivier. Je ne ressens pas ce trouble, ce tremblement qui accompagne, dit-on, la naissance de l’amour… J’éprouve tout le bonheur désirable, mais pas cela…
— Alors ?
— Eh bien, mais, dit-il, c’est bien ainsi.
Bernard dut faire envisager à Olivier la situation morale telle qu’elle lui paraissait se présenter : son égoïsme inconscient, la peine qu’il réservait à une enfant sans expérience, son inéluctable départ pour cette vie d’aventures à laquelle sa vocation le destinait.
Olivier eut un soupir de regret et promit de ne plus revoir Isabelle. Comme tous deux retournaient sur leurs pas, elle apparut. Leur accueil embarrassé lui révéla tout.
— Je devine, s’écria-t-elle, je devine ! Mais vous ne croyez pas que je vais ainsi me soumettre à des décisions prises en dehors de moi ? Olivier ne m’aime pas, je le sens, il ne m’aime pas encore, mais moi je sais qu’il m’aimera un jour. Et même si cela n’était pas, qu’importe ! moi je l’aime ; et je n’ai pas l’intention de sacrifier mon bonheur. Peut-être n’avez-vous plus que quelques mois à rester, Olivier ? Donnez-les-moi ?
C’est ainsi que Bernard réussit à faire connaître à son fils le sentiment de la dépendance ; cette emprise d’une femme sur lui attendrissait Olivier et l’irritait. Quoi ! être aimé sans aimer soi-même ; n’éprouver qu’un sentiment d’une sympathie très vive, mais se savoir incapable de ressentir à l’égard d’une femme autre chose qu’un désir purement charnel !
Olivier tenait de son passé proche cette habitude de ne voir en la femme que le moyen d’assouvir un désir passager. Il avait, au fond, hérité sous ce rapport, les instincts de son père : à peine s’il les avait affinés quelque peu, s’asservissant (et avec quel ennui intime) aux coutumes des civilisés auxquelles il était indispensable de se plier pour obtenir de la femme la seule chose qu’il en désirât.
La fréquentation de l’être extrêmement subtil qu’était Isabelle agissait néanmoins sur lui à son insu ; évidemment, Isabelle ne pouvait songer à faire d’Olivier le platonique amoureux qu’elle rêvait sans doute. Il se montrait un excellent camarade fort développé et très raffiné pour tout ce qui ne touche pas à l’amour, mais, à ce dernier point de vue, il lui restait à parcourir une étape ; Olivier n’était pas et ne paraissait pas capable d’être jamais attiré par une femme, autrement que par les sens ; et l’hypocrisie qu’entraîne inéluctablement la satisfaction de tels instincts dans la société contemporaine, lui était un sujet de dégoût.
Bernard s’en rendit vite compte ; Olivier s’en irait malgré Isabelle. De toute évidence les contraintes de la civilisation l’exaspéraient. « Que fais-je en France ? » se demandait le jeune homme. C’était vrai, il s’était grandi, il avait accru sa capacité de sentir et de vivre ; mais il n’avait pas l’aliment digne de ce désir. Partout où il passait, il savait bien qu’on buvait ses paroles, qu’il éveillait la nostalgie des libres espaces et des instincts sans frein, mais il n’avait pas encore assisté à un essor. Qu’avaient donc ces civilisés dans les veines ? Quoi ! de ses camarades enflammés par sa parole et son exemple, quelques-uns à peine que le vent brûlant des mers sans bornes ait pu hérisser ! et dans cette vie quotidienne, rien qui exaltât les autres ? Les étudiants de son âge qui avaient une maîtresse étaient déjà semblables à des vieux ménages sans désirs et sans regrets. Ah ! qu’il était donc difficile de susciter dans ce vieux monde le levain grondant d’une passion, d’un sentiment unique, de quelque chose enfin par quoi on se sentît vivre, vivre ! vivre…
Il songeait tout à coup aux Vassal revus au hasard des retours du violoniste ; il les sentait de la même race ceux-là : lui plus noble, elle démoniaque. Confusément il désirait les retrouver sans les chercher. Son esprit se complaisait à des imaginations surprenantes comme des rêves où ce couple devenait soudain compagnon et complice des entreprises les plus étranges.
Et le singulier c’était que justement ses deux amis, Isabelle et Marc, les humains les plus proches de son cœur et qui lui témoignaient l’affection la plus sûre, la mieux éclairée, fussent ceux-là mêmes qui différaient le plus de lui. Ce Marc si terriblement organisé, si prêt à tout, si admirablement réglé et déterminé, pour qui l’imprévu n’existait pas et dont la jouissance, à l’opposé d’Olivier, était précisément l’élimination de l’inconnaissable, de l’imprécis, de l’apparence, de l’aventure telle qu’Olivier la concevait ! Et cette Isabelle… Il ne pouvait y songer sans étonnement : il la trouvait infiniment belle et il oubliait qu’elle l’était en s’asseyant auprès d’elle ; elle lui ôtait à la fois le goût de l’aventure et tout désir ; elle le rendait parfaitement heureux mais d’un bonheur qui, après le départ de la jeune fille, lui paraissait trop simple et indigne de lui.
Il s’en expliquait un soir de Février avec Marc dans le salon de Madame Rabevel qui recevait.
— C’est très vrai, disait Olivier, la femme m’attire uniquement par le trouble physique qu’elle suscite en moi. Chez Isabelle, je ne vois qu’intelligence, douceur, toutes qualités abstraites qui ne m’inspirent aucun désir mais une sorte de sentiment de sécurité et de plénitude. Or, j’ai besoin de désirer ! Comprends-tu ?… de désirer !… Tiens ! regarde cette nouvelle arrivée, cette Madame Villarais qui est devant nous. Voilà une femme réellement désirable ; ce visage rose, ces boucles folles, ces yeux profonds et le blond satin de son cou, qui ne s’y complairait ?