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Rabevel, ou le mal des ardents, Volume 3 (of 3) cover

Rabevel, ou le mal des ardents, Volume 3 (of 3)

Chapter 4: CHAPITRE TROISIÈME
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About This Book

The narrative follows Bernard, whose compulsive need for order and completion governs his decisions and daily affairs, shaping a disciplined, almost tactical approach to life. His inner restlessness produces domestic strain: a gentle, unassertive wife leaves him emotionally unsatisfied, a lingering attachment to a former lover complicates fidelity, and jealousy of a poet's devoted attentions inflames tensions. Family ties, hopes for children, and professional ambitions intersect to show how obsession, desire, and duty erode intimacy and define personal identity through close psychological observation.

CHAPITRE TROISIÈME

Rabevel avait eu, avant de tomber, le temps de penser : « C’est tout de même un homme ce violoniste », puis il avait perdu connaissance et n’était revenu à lui que quelques heures après dans la clinique d’un chirurgien bordelais où on l’avait transporté aussitôt. Il se sentait très faible, poissé de sang, environné d’une horrible odeur et secoué de nausées : « le chloroforme », se dit-il. Balbine penchée à son chevet mit le doigt sur ses lèvres pour lui signifier le silence. Il fit un geste d’impatience et d’interrogation. Alors sa maîtresse consentit à lui raconter ce qui s’était passé ; le meurtrier, Vassal, arrêté aussitôt ; lui, emmené, vomissant le sang sur la table d’opération ; on avait dû lui ouvrir le flanc, lui scier trois côtes pour retirer les deux balles toutes deux parvenues au cœur. Le chirurgien répondait de lui s’il savait rester prudent ; mais pas d’émotions, ni de secousses…

Le lendemain arrivait Madame Mulot. La vieille hétaïre avait appris par un télégramme de Noë ce qu’elle appelait le désastre au moment où elle goûtait chez elle la conversation d’un petit jeune homme à qui elle n’avait plus rien à abandonner. Le vent de la défaite l’avait effleurée. Elle avait imaginé son fils mort, ses rentes supprimées, la fin de cette bonne vie, large, libre et gourmande, l’ère revenue de la gêne. Un affaissement subit de ses traits, un tassement de son corps, l’avaient en quelques minutes fait capituler. Ce fut une très vieille femme qui entra dans cette salle de clinique, poussa un énorme soupir de satisfaction lorsqu’elle sut son fils en voie de guérison et s’assit en bénissant la Providence si longtemps oubliée. Mais comme chez tous les êtres de sa trempe, la peur, la contention, l’angoisse accumulaient en elle des réserves de colère qu’elle avait hâte de débonder. L’imprudente Balbine lui ayant recommandé le silence en reçut le flux. Mais elle n’était pas femme à reculer. Et pendant une demi-heure, devant le malade épuisé, écœuré et goguenard, les deux harengères se couvrirent d’ordures et d’immondices. Il fallut qu’un médecin accouru les mît à la porte.

Quand Rabevel regagna Paris, un mois après, il lui sembla qu’il ressentait les atteintes de l’âge. Quoi ! faudrait-il désormais, à cause de ce viscère fragile, vivre comme un vieillard ! Régime moral, régime de nutrition, régime d’existence, que de règles imposées à lui qui n’en pouvait souffrir aucune. Supporter des règles, lui, allons donc ! Il voulut revoir Angèle mais il la trouva si parfaitement close, si lointaine qu’il rentra enragé de ses visites. Elle se savait maintenant à l’abri, elle avait sacrifié son bonheur pour se garder honnête ; elle n’attendait plus que le retour de son mari et de son fils pour vivre. Bernard le comprenait et s’en voulait de son impuissance. Qu’y faire ? Il sentait que la jeune femme lui échappait tout-à-fait. Il commençait à soupçonner que l’essentiel de la vie lui était refusé : son amour pour une femme, son amour pour son fils se trouvaient livrés au désespoir. Il ne lui restait qu’une goule qui le saoûlait de chair mais faisait de lui l’animal triste des proverbes. Balbine l’avait conduit partout, l’entraînait à toutes les turpitudes, trouvait chaque jour une nouvelle épice pour le ragoût des parties basses. Pourtant il finit par épuiser le cycle des scènes érotiques, des masseuses et de l’opprobre qu’offrent les rabatteurs ; toutes les formes de la bestialité et de l’impudicité lui devinrent familières, l’emplirent de nausées mais le revirent périodiquement reparaître. Il composa à prix d’or une bibliothèque d’obscénités en quelque sorte classiques ; la lecture de l’Arétin, de Sade et de Mirabeau devint l’occupation familière de ses loisirs. Il fréquenta des cercles étranges où circulaient le dessin graveleux et le poème érotique ; il eut une chambre d’amour qu’il ravagea, démeubla, transforma tous les mois et qui fut une cabine de pirate, une loge de l’enfer, une cellule monastique, un décor mouvant et renouvelé de son stupre. Il ne lui manquait plus que le sang qui avait fait le bonheur du divin marquis. Des disputes quotidiennes avec Balbine lui donnaient pourtant un avant-goût de cette saveur suprême. Ils se battaient quelquefois nus, à coup de poings et de pieds, se mordaient, s’égratignaient, ne s’épargnaient jamais. Souvent il se rendait à son bureau le visage couvert d’ecchymoses et ressentait une volupté amère, mélangée de honte et d’orgueil, à surprendre le regard de ses employés.

Ceux-ci s’étaient naturellement faits dignes de lui. Il entrait en colère à tout propos et témoignait à l’égard de ses subordonnés une grossièreté et une rapacité dont on n’eût pas rencontré facilement les pareilles dans le monde industriel. Ses dépenses croissaient vertigineusement. Son fils faisait en Angleterre une noce crapuleuse et lui coûtait cher ; la vieille Mulot menait un train d’enfer avec les greluchons qui la saignaient ; Balbine dévorait le reste à belles dents : il fallut quelquefois faire attendre sa pension à Reine et tirer des chèques sans provision ou se faire signer des traites de complaisance. Avec cela, de plus en plus glorieux de son nom et de sa réussite, Bernard voulait être le premier partout ; et, pingre avec ses employés, il tenait dans les restaurants les plus chers table ouverte aux flatteurs. Quelques-uns de ses représentants d’Asie et d’Amérique qui l’avaient eu vite deviné arrivaient régulièrement à Paris sous mille prétextes, le flagornaient, le comparaient à Dieu le Père, couchaient avec Balbine, et laissaient en partant une note fabuleuse en souffrance au Ritz ou au Majestic. La bassesse de ces ruffians était inconcevable ; l’un d’eux sut le persuader d’installer un cabinet de toilette auprès de son bureau. Quelquefois, dans l’après-midi il y passait, s’habillait, aidé par son courtisan qui portait un titre de directeur de service et lui tenait le pot de chambre après lui avoir fait sa cravate, puis il rejoignait l’actrice, l’inverti ou l’hétaïre cotée dont son familier lui avait assuré l’accès moyennant double et clandestine commission. Il passait, en hâte, au bureau de Clavenon avant de sortir : « Si on me demande, vous direz que je suis à la Transatlantique ». Tous les employés le savaient : il ne donnait un motif de ses sorties que lorsque ces sorties étaient inavouables. On en faisait des gorges chaudes. Clavenon en souffrait, lui portant une sympathie qu’il ne s’expliquait pas, dégoûté de ce milieu, repris par la nostalgie du métier d’instituteur. Mais le ramassis d’employés qui avait peu à peu remplacé les bons serviteurs soucieux de leur dignité, poussait des cris de joie. Le fondé de pouvoirs, le gros Rothier dit Bibendum, sorte de porc rouge et sourd, s’esclaffait bruyamment. Il allait au téléphone, demandait Balbine : « Monsieur Rabevel est à la Transatlantique. Mes respects, Madame. » Puis il ajoutait en posant l’écouteur : « Voilà la putain avertie ». Le chef comptable Maldious, avorton bossu et roublard, répandait les comptes du patron : « Voilà ses frais de bidet ». Des dactylos assez louches forniquaient avec les mâles. Une vague de saloperie, d’envie, de vanité et de lucre déferlait dans ce monde étroit, tant l’inconduite d’un patron peut avoir d’influence sur Les mœurs de ses employés. Seuls, Clavenon et une jeune employée se tenaient proprement ; et naturellement à cause même de leur attitude réservée qui marquait fatalement un incelable mépris, ils faisaient l’objet de multiples rapports, de calomnies, d’accusations que Bernard finissait par accueillir. Il fut même sur le point de renvoyer Clavenon. Mais l’attitude froide, clairvoyante, évidemment nette de celui-ci, lui en imposa. Il comprit que cet homme valait mieux que lui et même que cet homme le plaignait. Il en conçut de l’amertume, du dépit, une sorte de découragement.

Comment sa barque n’allait-elle pas à la dérive ? C’est que malgré tout, sa main violente et sûre n’en lâchait pas la barre. Il était plus imprudent qu’auparavant. Ses besoins d’argent, son avidité accrue, le poussaient à des affaires qu’il eût auparavant négligées. « Il est comme le moine de Mirbeau, disait cette vieille fripouille de Rothier, dès qu’il voit un louis d’or il saute dessus avec les dents même si ce louis est coincé dans la fente d’un cul ». Quelques escrocs surent exploiter cet aveuglement et mener à des faillites retentissantes des affaires qu’il avait fait siennes. Mais il se tirait toujours des pires traquenards par des manœuvres parfois coupables mais d’une telle dextérité que, souvent soupçonné par La justice, il ne fut jamais arrêté. A mesure pourtant que le volume de ses affaires s’accroissait, qu’il fréquentait plus de banquiers, et d’hommes d’affaires, il en arrivait à pénétrer dans le monde de la finance le plus fermé. Son orgueil l’étouffait, il faisait à certains moments figure de parvenu. Il en arrivait à vivre dans une espèce de rêve où ne subsistaient que le goût de ses passions et le sens de ses intérêts. Les hommes étaient des adversaires et il ne les jugeait plus que comme tels. Leur culture, leurs idées dont autrefois il se fût préoccupé ne l’intéressaient pas. Il se trouva en présence d’un homme comme Lacaze, le grand financier italien, administrateur de premier ordre, philosophe et économiste d’une grande allure qui savait tout traiter à un point de vue général et émettait parfois dans les conseils des aphorismes d’apparence paradoxale. On se récriait : « Jugeons l’arbre aux fruits », répondait-il. En un style elliptique et précis, sans une phrase inachevée, il déduisait de sa proposition des conséquences pratiques dont la fertilité émerveillait ses auditeurs. Comme on le félicitait, il répondait doucement : « La proposition est dans Saint Thomas… » Ce fut le seul homme dont la fréquentation parvint à éveiller en lui des regrets. Ni Abirounère, brouillon, passionné et chançard qui commandait pour trois millions de marchandises sans signer un papier ni une spécification, flanquait ses employés à la porte quand la marchandise ne lui plaisait pas, avait une comptabilité renouvelée des images d’Épinal et savait tirer des grandes Administrations des subventions qui étourdissaient les concurrents ; ni Pascalon qui, grisé par la fortune, exploitait des mines, des chutes d’eau, des casinos, des fabriques de nouilles, perdait partout de l’argent et, à chaque perte, se refaisait en créant de ces sortes d’hôtels fréquentés une heure par les couples de passage ; ni Ventrouspet qu’une femme habile, insinuante et douée du génie des affaires guidait comme un mentor ; ni Sarclant, l’entrepreneur des travaux publics, qui arrachait des Ingénieurs de la Ville des indemnités supplémentaires en organisant des éboulements dans les chantiers, proclamant sa ruine et feignant le suicide ; ni Trouilhet qui, à chacun de ses retours de prison plus riche, tentait de nouvelles corruptions de fonctionnaire et déchirait en deux les billets de banque donnant les deux moitiés l’une avant la forfaiture l’autre après ; ni Giaour, ni Cannebel, ni tant d’autres représentants de cette faune extraordinaire n’arrêtaient son attention autrement que par l’affaire qu’ils avaient ensemble à débattre. De chacun il triompha et il vint un moment où réellement il se sentit au-dessus de tout ce qui pour lui formait l’humanité.

Ce fut à ce moment fatalement que l’orgueil, plus fort encore que la luxure, le conseilla de nouveau avec une violence renouvelée. Tout cédait devant lui, tout ; Angèle seule n’avait pas cédé. Ses assauts d’un rythme périodique reprirent tant et si bien qu’un certain jour il trouva la porte close et sut qu’Angèle s’en était allée.

Il entra dans une colère sans nom. Il raconta tout à Balbine. Celle-ci qui eût été jalouse s’il avait réussi seul, se passa la langue sur les lèvres. Voilà donc une femme qui se disait honnête et qui faisait la mijaurée. Il n’était pas malin. Elle se représenta la brebis livrée au loup, la biche aux abois ; on l’aurait la petite salope ! « Tu ne trouves donc pas de truc, Bernard ? Il y en a pourtant un bien simple il me semble… » Elle lui exposa son dessein. N’existait-il donc pas au fond du Pacifique quelque île abandonnée, à l’écart de tout, quelque rocher perdu comme Clipperton parmi les cannibales et les fièvres où il pouvait fonder un comptoir et laisser ce brave François ? N’existait-il pas le moyen de combiner un bon petit itinéraire qui ferait toucher le bateau d’Olivier à de tels patelins et à de telles dates que la belle Madame Angèle n’en pût avoir de nouvelles avant un an ? Rabevel s’enthousiasma, si parfaitement oblitéré il se trouvait à ce moment, de l’astuce de Balbine. Il eut chez lui, six mois après, une Angèle tremblante, suppliante et désespérée, mais une Angèle obstinée qui ne lui céda point et rentra à la Commanderie malade d’exaspération contenue. Il l’attendit. Il savait qu’elle reviendrait.

Elle ne revint pas tout de suite. Elle alla voir Blinkine, lui demanda conseil et trouva à sa surprise terrifiée, un homme hésitant, suant de trouble. « Quoi, disait-il, encore ! Le démon aurait donc le dessus ! » Il finit par lâcher sa pensée, reparut sous son jour orgueilleux et discuteur de manichéen. Il y avait deux principes, celui du bien, celui du mal. Il semblait bien que la puissance souveraine ne fût pas dévolue à l’un ou à l’autre, témoin cette incertitude balançante qui leur donnait alternativement la victoire dans la destinée d’Angèle… Il parla longuement, hésitant tout haut devant elle, n’aperçut que trop tard le regard éperdu de la femme, voulut se reprendre ; mais elle était déjà partie. Rabevel l’accueillit avec un rire impitoyable. Il prolongea son supplice, la voulut nue, inerte, la tête tombante comme une égorgée. Il lui sembla qu’il allait la pourrir de sa chaude haleine, qu’il allait faire fermenter dans cette aridité orageuse le goût de luxure dont il était lui-même obsédé. Il la reprit, lui souffla peu à peu le désir, la mena, abandonnée des Dieux au devant de sa damnation. Elle se débattit, visita les confesseurs, fit connaître l’effroyable chantage dont elle était l’objet. Ses directeurs hésitèrent : ils devinaient le désespoir proche et cette âme devait-elle donc être perdue ?

C’est au milieu de ces traverses que lui arriva un jour ce qu’elle appela tout de suite le grand malheur. Elle était enceinte. C’était au débout de 1914. Olivier et François avaient reçu leur ordre de retour. Rabevel fut saisi d’une terrible frayeur. Il la fit examiner ; aucun médecin ne la voulut délivrer ; elle était robuste, bien portante, faite pour la maternité. D’ailleurs, Angèle ne consentait pas à entendre parler d’avortement. Après quelques semaines d’abattement, elle s’était reprise à vivre. « J’ai péché, se disait-elle, je suis punie, mais lui sera puni aussi et les miens seront sauvés ». François venait de lui écrire qu’il avait acquis une plantation à Raïatea et qu’il s’y fixerait dès qu’il serait guéri des fièvres contractées dans son îlot. Olivier allait venir. Quelle serait l’explication avec Rabevel ? Terrible sans doute pour celui-ci qui d’ailleurs craignait le retour de François plus encore, ignorant de la décision de son camarade. Mais Olivier la pardonnerait ; elle prendrait l’enfant, dirait l’avoir recueilli orphelin de quelque fille-mère et elle irait vivre au désert puisque le monde civilisé ne pouvait la garder. Elle attendit sans hâte sa délivrance. Un jour du mois de Mai elle tomba, eut une syncope. Quand elle reprit ses sens Balbine était dans sa chambre, et Rabevel, avec sa figure cendrée des mauvais jours, puis une femme à qui elle trouva mauvaise mine. On lui défendit de parler. Un médecin arriva, l’examina, secoua la tête, causa avec Rabevel et sortit. Bernard pencha sur elle un visage décomposé tout à fait : « Veux-tu un prêtre ? » demanda-t-il. Elle comprit tout de suite, sentit remonter au cœur son sang le plus lointain. Un vieux curé arriva de la paroisse voisine ; elle put tout au long lui raconter son tourment ; il l’écouta en silence et lui dit ensuite doucement : « C’est la solution de Dieu ; elle fait de vous une sainte. Soyez tranquille désormais. Vous vivrez en paix ». Elle tourna vers lui des yeux révulsés d’espoir et, encore un peu, de doute. Il le sentit et reprit : « Vous avez fait votre devoir et votre pénitence. Vous êtes bénie de Dieu ». Il se tourna vers des assistants imaginaires, dit à mi-voix pour qu’elle l’entendît et mourût consolée : « Une sainte… » Elle baissa les paupières, pacifiée et radieuse. Elle revit son Olivier lui disant encore : « Maman, Petite-Sainte, chère Petite-Sainte ». Elle revit ce pauvre François envers qui elle avait été si coupable mais pour qui elle avait donné sa vie ; elle poussa un faible soupir ; et ce fut la fin de sa destinée terrestre.

Quelques semaines après, en revenant de visiter sa tombe dans ce petit cimetière perché de La Commanderie où il lui avait fait dresser une dalle verticale de marbre blanc que l’on apercevait de tous les alentours, Rabevel apprenait la mort de François. Il n’eut pas le loisir de songer à son crime double. La guerre éclatait. L’action passait aux jeunes. Pendant de longs mois, il dut se refréner puis s’organiser autrement ; il connut de nouveaux travaux et de nouveaux soucis ; ce fut seulement vers la fin de la guerre que son cœur durci se préoccupa de nouveau des absents tant la vue de Marc lui paraissait devoir être une gêne et celle d’Olivier un remords. Une chance devait les lui faire retrouver tous deux.

La terrible égalité de la guerre qui fit un sort commun à tant d’êtres si différents n’avait pas épargné Marc. Il avait vraiment connu pour la première fois le sentiment de l’horreur morale et physique. Il avait su garder, par une bravoure qui lui était parfois bien cruelle, sa bonne humeur dans le pire danger ; mais la bêtise des hommes l’exaspérait ; les bolchevistes et les chauvins de l’arrière l’écœuraient. Il sentait son devoir mais demandait qu’on le laissât mourir en paix. Il eut la chance d’échapper longtemps au danger. Cependant, au cours d’une des meurtrières batailles de Juillet 1918 qui marquèrent le début de la victoire définitive, il fut atteint d’un éclat d’obus dans le flanc et dut être évacué aussitôt sur une ambulance de Saint-Germain-en-Laye.

C’est là qu’il eut un jour la surprise de recevoir la visite de Rabevel. L’armateur lui apparut dans tout l’éclat de sa fortune. Porté au rang d’un ministre occulte par la prétendue nécessité des compétences, il y faisait ses affaires et peut-être même celles de la France ; mais il parut à Marc que les excès avaient ruiné le bel équilibre ; les réflexions amères, le défaitisme surprenant chez un membre du Gouvernement, l’aveu à peine voilé de dépravations monstrueuses, l’inquiétèrent singulièrement. Il n’osait demander des nouvelles de Balbine quand Rabevel lui annonça la prochaine visite de celle-ci.

— Nous sommes presque voisins, ajouta-t-il.

Marc se rappela alors que l’armateur avait acheté à la Grenouillère le fameux château de la Champmeslé, « avec l’argent du peuple » disaient les journaux de toute nuance.

— D’ailleurs, ajoutait Rabevel, il faudra venir nous voir et passer chez nous quelques jours dès que tu seras rétabli.

Il le promit et renouvela sa promesse à Balbine le lendemain. Celle-ci n’avait pas changé. A peine si le temps l’effleurait de son aile ; elle demeurait l’immuable simulacre de la Vénus impudique, à peine affinée par les embusqués distingués dont Rabevel lui imposait la compagnie afin de l’éduquer et de la surveiller.

Marc put bientôt se lever ; il errait dans les couloirs de l’ambulance tâchant de vaincre la lourde monotonie des jours et de se distraire en se rendant utile.

Comme il allait, un soir, rendre visite à un jeune soldat dont l’état grave avait nécessité l’isolement, il croisa un infirmier qui lui dit :

— Si vous allez voir le 29, Sergent, vous ne le trouverez pas ; il est mort ce matin et on l’a déjà enlevé.

— Le pauvre gosse ! fit Marc qui sentit les larmes lui monter aux yeux.

— Oui, répondit l’infirmier, c’était un bon petit gars. On l’a déjà remplacé par un autre qui n’est guère en meilleur état.

— Je vais le voir, dit Marc.

Au moment où il approchait de la petite chambre il entendit la voix de la sœur infirmière :

— Oh ! disait-elle, c’est bien, cela ! vous portez des médailles à votre cou !

— Ma sœur, répondit une voix faible, ce ne sont pas des médailles religieuses. Ce sont des portraits. Dans ma famille, chacun des hommes fait graver son portrait à l’âge de vingt ans et nous conservons ces effigies.

La Sœur s’émerveillait — il y avait là des médailles anciennes…

La voix reprit :

— Voyez, celui-ci est mon trisaïeul Jacques (1760-1788) ; il fut matelot sous Suffren ; il périt en Océanie avec La Pérouse aux Iles Vanikoro. Celui-ci est Colas, son fils, mon bisaïeul (1785-1824), il appartint aux équipages de Surcouf et fut dévoré par un requin au cours du voyage de Dumont d’Urville, en Océanie. Voici Baptiste, son fils, mon grand-père (1820-1876). Il fit la campagne de Chine avec Courbet, puis entra dans la marine marchande où il devint capitaine au long cours. Il fonda le comptoir de la maison Bordes à Rarotonga au fond du Pacifique. Il y mourut subitement.

« Enfin, voici mon père, François (1860-1914) mort à Raïatea.

« Et puis, moi, Olivier, 1889 ; heureusement il manque la seconde date… »

Marc se précipita dans la chambre pour embrasser Olivier.

Il était blessé à la tête mais hors de danger. Il raconta comment il était arrivé en France au moment même de la déclaration de guerre ; ils bavardèrent :

— Voyez, dit-il à la religieuse, je suis destiné à mourir en Océanie, je suis donc tranquille.

La robuste constitution d’Olivier eut en effet vite raison de ses blessures ; il apparut au bout de quelques semaines que le mal était vaincu et que l’entrée en convalescence approchait. On était au mois d’Octobre ; la victoire d’Orient annonçait la fin de la guerre ; l’heureuse conclusion de la tragique aventure influait de manière favorable sur le moral de tous. Marc, de jour en jour mieux portant, prévoyait sa libération. Il passait presque tout son temps avec son ami.

— Il faudra pourtant, lui dit-il un jour, te décider à revoir les Rabevel. Je ne puis éternellement leur cacher que tu es ici. On a souvent parlé de toi et j’ai dû affecter l’ignorance. Mais si notre ministre se mêle de te rechercher, vois la fausse situation où nous nous mettons tous les deux.

— Voilà bien les inconvénients de la civilisation qui reparaissent, répondit Olivier. Eh ! mon Dieu ! qu’importe le mécontentement de ces gens. Je devine bien que Balbine voudrait me revoir pour savoir si elle peut encore m’impressionner ; mais je n’y tiens nullement, ne désirant qu’une chose : retourner à Raïatea le plus tôt possible. Et quant à Rabevel, tu penses qu’il ne m’aura pas en odeur de sainteté, car il est assez fin pour pénétrer un jour ou l’autre les intentions de sa maîtresse !

— Enfin que décidons-nous ?

— De leur faire une surprise. Il est entendu que tu sais où je suis et que je les préviendrai de mon arrivée c’est-à-dire du jour où je pourrai venir les voir ; mais je ne veux pas, disons par coquetterie, leur apparaître sous mes pansements.

— Bien. Autre chose ; j’attends une visite intéressante : celle de Vassal.

— De Vassal ? dit Olivier surpris. Mais je le croyais aux travaux forcés depuis son attentat commis contre Rabevel le jour de mon départ de Bordeaux, voici déjà quelques années, ma foi !

— Oui, il avait été condamné bien sévèrement. Mais il a fait l’objet de mesures de clémence et, il faut bien le dire, sur les instances de sa victime elle-même.

— La victime lui devait bien cela.

— Alors cet homme de cinquante ans a contracté un engagement et s’est, paraît-il, comporté avec une bravoure et, ce qui est plus beau et plus rare, un stoïcisme étonnants. J’ai reçu il y a quelques jours une lettre de lui me demandant un rendez-vous. Il sera là tout à l’heure, je pense.

— Et que devient sa fille ?

— Je l’ai rencontrée deux ou trois fois chez des amis que je lui connais et que je fréquentais assidûment lors de mes permissions. C’est elle, la vraie victime ; ceux-là mêmes qui devraient lui être les plus chers ne peuvent lui inspirer que du dégoût ; car le père est un homme à la mer ; quant à Balbine, tu sais ce qu’elle vaut…

— Il faudrait la sauver, lui chercher un mari. Cela ne peut-il pas se trouver ?

— Je ne sais pas, répondit Marc.

— Certainement si, reprit Olivier en regardant fixement son ami. Ne la crois-tu pas digne d’être aimée ?

— Oui, dit franchement Marc. Mon père s’est enquis d’elle. Elle a tout pour rendre un homme heureux et c’est une nature exquise mais absolument refermée. Elle couve la honte dont elle se croit héritière. Que ses parents sont coupables ! et quel malheur pour les enfants de souffrir par leurs parents ! Ne pouvaient-ils vivre seuls dans un désert ?

— Comme moi ?

Marc rougit, mais, devant le sourire d’Olivier :

— Eh bien ! oui, là !

— Tu as bien raison ; je sais bien que c’est le seul endroit où je puisse vivre normalement. Des gens comme nous dans la société, et c’est le meurtre, le désordre, le malheur des innocents. Regarde, hélas ! nos victimes : Isabelle, Nicole… jusqu’au jour où nous nous entre-dévorerons. Car Vassal sans doute n’a pas renoncé à punir Rabevel et Balbine…

— Non, je pense… Ni Balbine à te posséder… Ni, sans doute, Isabelle à te conquérir.

— Tu vois que je dois partir et partir bientôt ? n’est-ce pas ?

— Écoute, dit Marc, voici la guerre proche de son terme. Il est probable que dès la fin je repartirai pour les Indes ou l’Égypte afin de terminer mes sondages commencés avant la guerre pour la Société Industrielle des Pétroles. Veux-tu venir avec moi ? c’est ton chemin vers l’Australie.

— Ces sondages, est-ce intéressant ?

— Si c’est intéressant ! Dès que tu pourras te lever, viens chez moi, tu verras. Nous en parlerons.

Un infirmier entra et, s’adressant à Marc :

— Sergent, dit-il, il y a là quelqu’un qui vous demande.

— Faites-le entrer, répondit le jeune homme. Et, à voix basse, à Olivier :

— Ça doit être Vassal.

C’était bien lui. Il apparut en uniforme de légionnaire, les bras chevronnés, toujours droit et ferme ; mais la tête était devenue toute blanche ; les traits obéissaient à des tics fréquents, le beau visage d’autrefois était ravagé, ridé, méconnaissable pour qui n’avait pas aimé le grand artiste. Il embrassa Olivier.

— Vous voilà blessé aussi ? demanda-t-il. Est-ce grave ?

— C’est en bonne voie de guérison.

— Ah ! reprit-il, les chirurgiens et les médecins ont fait du progrès. J’ai eu dix blessures dangereuses et je suis encore debout. Et, pourtant, Dieu sait comme je préférerais être mort !

— Oh ! pourquoi ? dit Olivier.

— Et penser, continua Vassal sans répondre, que je n’ai pu me faire tuer ; ni me tuer. Ah ! je vous jure que ce n’est pas le courage qui me manque ; plus d’une fois je me suis senti si tenté, si près de me faire sauter la cervelle : la haine, une haine folle, la crainte de laisser impunie la forfaiture de ces deux salauds m’en empêchait ! Elle m’en empêche encore ! Être tué dans une attaque ou dans un trou, tout d’un coup, et fini, bon ! Mais disparaître de sa propre volonté, laisser de bon cœur après soi deux crapules qui pousseront un ouf de soulagement ; ah ! non, je ne peux pas !

— Voyons, Vassal, dit Marc, oubliez cette aventure ; votre femme était indigne de vous comprendre, n’y songez plus. Votre art, votre fille, que désirer de mieux comme but à votre existence ?

— Mon pauvre Marc ! mais vous ne savez donc pas ce que c’est que ce sang que j’ai là dedans ! Le souvenir de cette femme me brûle ; je l’avais, comme on dit, dans la peau ; et c’est elle et non une autre, c’est elle et non autre chose, le but de ma vie. C’est elle qu’il faudra bien tuer quelque jour si elle ne doit pas me revenir.

— Oh ! s’écria Marc, Vassal !…

Le musicien passa la main sur son front ; il soupira en secouant la tête :

— Ah ! dit-il, ne pensons plus à ces misères terribles ; vous avez raison : abandonnons de tels projets et pardonnez-moi cette explosion de fureur ; je ne puis songer à ces misérables sans voir rouge. Par eux j’ai connu la prison, la honte, les ravages moraux et physiques de la douleur. J’ai su qu’il existait encore dans la société des gens capables de tuer sans avoir faim ; et que je suis de ceux-là. Mais voyez : on m’a tout pris ; la musique me dégoûte pour toujours ; d’ailleurs, après les scandales que vous connaissez, il m’est impossible de me produire en public. Et quant à ma fille, elle a le sentiment que je n’aimais que sa mère et ne peut m’aimer que par commisération.

Il se tut.

— Ah ! la société est bien faite ! dit Olivier.

Mais Vassal radouci :

— C’est nous qui ne sommes pas faits pour elle. Je le comprends. Voilà ce que je voulais vous dire, Marc : Je suis désigné pour l’Orient. Où va-t-on m’envoyer ? Syrie, Salonique ? Je n’en sais rien. Je m’en irai, je resterai, toute ma vie gâchée, légionnaire ; ce serait bien la malechance, si, dans la période que nous vivons, je ne rencontrais pas la fièvre ou la balle secourables. Et, avant de partir, je viens vous demander de veiller sur Nicole. Mes parents ne sont pas éternels ; que fera-t-elle seule, plus tard ? Je ne sais pas. Je lui laisse tout ce que je possède, elle ne sera pas en peine de l’avenir. Mais je désire que vous l’aidiez de vos conseils ; je vous donne charge d’âme ; faites-moi la grâce de l’accepter.

Marc, violemment ému, répondit :

— Je suis prêt à vous aider ; mais je ne puis imposer…

— C’est Nicole qui la première a pensé à s’adresser à vous, quand je lui eus annoncé ma décision irrévocable de partir.

Il ajouta, après un silence :

— Il m’a semblé…

Il s’arrêta soudain et, dans un sanglot difficilement réprimé :

— C’est ce nom, ce nom si difficile à porter.

Puis, reprenant les mains de Marc :

— Dire qu’ils sont là, à quelques kilomètres de nous, que je n’aurais qu’à sortir ça (il frappait sur son étui revolver) pour purger la France de cette vermine et me venger ! et je m’arrête de peur de couvrir encore de honte le nom que porte ma fille… Je m’en vais ; là où je vais, je ne serai pas tenté… Puis-je compter sur vous ?

— Oui, dit Marc avec fermeté, Mademoiselle Nicole peut compter sur moi et, en mon absence (car je partirai prochainement et pour quelques mois en mission) sur mon père que vous connaissez un peu.

— Je m’en vais tranquille, fit alors Vassal. Adieu.

Il leur serra la main avec émotion et les quitta.

Ils ne devaient plus avoir de ses nouvelles qu’à la veille de l’armistice. Le soldat Vassal s’était fait tuer en défendant un puits de pétrole galicien qui appartenait à Rabevel. Marc se rappela la phrase d’Olivier :

— La Société est bien faite, dit-il rêveusement en continuant de montrer à son ami un exemplaire de Thaïs qu’il avait fait illustrer par un jeune dessinateur. La société est bien faite ; les bons meurent pour que les mauvais puissent satisfaire leurs vices. Beaux vices ! tiens, regarde-les…

Il fit voir à Olivier les sept chacals qui guettent Paphnuce.

— Quel est celui-ci qui tire la langue ? demanda le jeune homme.

— C’est la Luxure, dit Marc.

Cette figuration symbolique ne quitta plus la mémoire d’Olivier dès qu’il eut repris la funeste habitude de revoir Balbine. Il s’observait avec malaise et s’inquiétait de se voir changer ; il s’étonnait de constater la rapidité avec laquelle s’oublie la douleur physique. Cette longue misère des hommes endurée dans les tranchées, ces souffrances subies sur un lit d’hôpital, laissent un souvenir enregistré sous une expression verbale, mais ne permettent pas une reconstitution comparable à la subite évocation des douleurs morales que la vie de l’esprit fait surgir avec leur exacte intensité.

La vraie mémoire que nous gardons de la douleur physique est inconsciente : la douleur en inquiétant, en irritant notre attention, lui a créé une habitude ; il en reste une nouvelle manière de voir les choses, différente de la précédente par des nuances mais réellement autre. Les soldats sont revenus aigris, abattus, résignés, exaspérés, purifiés : cela dépend ; en tous cas, transformés ; Olivier n’avait pas échappé à cette loi ; bien que son caractère eût fait de lui un admirable soldat, son âme ouverte à tous les vents s’était surtout enrichie de tristesses ; et, quoiqu’il gardât sa merveilleuse puissance d’assimilation sentimentale, le poids énorme des désolations entassées inclinait sa pensée vers la mélancolie, la pire conseillère. Il le savait. Il savait que l’abandon d’Isabelle n’avait pas dénoué cette crise sentimentale dont il n’avait évité la solution que par la fuite. Il savait qu’il restait des acteurs redoutables et décidés à « vivre leur vie ». Il savait, par exemple, que Rabevel, exalté de ses puissances, était prédisposé à tous les excès ; il avait remarqué le détraquement nerveux de cet homme, usé par une vie de travail, de noce, de polémique furieuse, épuisé des fatigues sensuelles dont on devinait, à connaître un peu Balbine, les artifices amers et compliqués.

Ces lassitudes et ces hontes dont la maîtresse de l’armateur jouissait comme une goule, prenaient un caractère frénétique qui se traduisait par une inquiétude incessante à laquelle Olivier participait de plus en plus.

Il se rendait ainsi compte, qu’influencé par les théories morbides de Rabevel, il finissait par ne plus envisager les choses que sous l’aspect que confère la nostalgie ou la pensée constante de la mort. Alternativement, il se promettait de ne plus rendre visite à Balbine ou s’exaltait à l’idée de la voir.

Un jour de Décembre, il allait ainsi, en pèlerin navré, sous la pluie qui tirait l’aiguille, jusqu’au château de la Champmeslé. Le ciel croulant s’unissait à la terre fumante. La buée des eaux et le brouillard des airs ouataient les formes. Il retrouvait avec une sorte de perversité, sur ces chemins jadis parcourus avec Isabelle, les souvenirs les plus cruels. Souvenirs qui enchaînaient d’un lien pénétrant le passé et le présent, qui amorçaient l’avenir, qui maintenaient la triste unité de son existence.

— Ah ! quelle jouissance, dangereuse et féconde ! Les moments abolis renaissaient. Les images défuntes reparaissaient. Comme la résurrection de ce qu’on croit mort a quelque chose de sardonique ! Notre besoin d’absolu supporte si mal les revenants. « O sentiments, ô idéals d’autrefois, disait Olivier, êtes-vous morts, êtes-vous vivants ; je vous croyais enterrés et vous voici ; vous m’étreignez ; tout comme autrefois mon cœur est saisi ».

Hélas ! de ces souvenirs de jadis la chair était aussi belle, le visage aussi séduisant ; meurtriers et créateurs, il lui semblait qu’ils faisaient refleurir les espoirs dévastés pour mieux immoler l’illusion présente ; qu’ils lui soufflaient un scepticisme empoisonneur ; qu’eux seuls l’empêchaient de savoir ce qui meurt et ce qui dure. L’incertitude et l’angoisse des hommes en font une loi.

« Bah ! se dit pourtant le triste Olivier ; laissons mes pauvres morts, laissons Isabelle ; laissons Raïatea. Ne nous plaignons pas des souvenirs qui nous assaillent ; c’est grâce à eux que nous tentons toutes les expériences, puisque c’est grâce à eux que nous ne mourrons pas tout entiers ».

L’espoir de revivre par ces souvenirs fécondait ses pensées ; ainsi, aimés et détestés, leurs évocations lui étaient d’une amertume délicieuse. Il passa la grille de la propriété de Rabevel.

Après tout, les quelques jours qu’il lui restait à vivre en France s’écouleraient vite ; il partirait sans voir Isabelle, évitant ainsi d’éveiller un sentiment dont la pureté faisait la force ; il fuirait Balbine ; il retournerait à Raïatea et, après son départ, que les autres se débrouillent entre eux…

Mais qui est maître de ses pensées ?

Il traversa distraitement la pelouse et se pencha vers l’étang. La pluie avait cessé ; un pâle crépuscule mettait une vague tendresse sur l’eau calme. Et il ne sut pas pourquoi il voulait comme autrefois, quand il se promenait au bord de l’eau avec Isabelle, chercher sur le miroir liquide, la charmante image de sa compagne.

Comme il scrutait l’eau silencieuse, un rire, soudain, lui fit relever la tête. Il aperçut, sur la rive opposée, la silhouette de Balbine. En vain regardait-il maintenant dans le lac tranquille ; le souvenir n’y paraissait point.

— Dépêchons-nous, mon bel Olivier, dit Madame Rabevel en s’approchant de lui. Mes invités n’attendent que nous.

Elle lui jeta un regard luisant plus passionné qu’un baiser. Au moment où elle le joignait :

— Voilà la cloche du dîner qui sonne, ajouta-t-elle. Il faut se hâter de les rejoindre, nous n’aurons pas un moment de bonne solitude à nous deux, cher flirt.

Le ton démentait le badinage ; quelle ardeur y couvait !

Comme il s’inclinait devant elle, elle profita de l’obscurité prochaine, elle saisit sa tête à deux mains et la pressa avec frénésie sur son sein brûlant. Il avait légèrement détourné son visage vers l’étang. Tandis qu’elle s’emparait de son bras, il sentit à ce moment, opprimant son cœur, le poids des lourds nénuphars qui sommeillaient sur ces eaux mortes.

Rabevel les attendait dans la villa. Olivier le trouva plus exalté que jamais. Bernard se grisait d’images, s’enfiévrait de plus en plus. « Il faut, lui dit-il, dès qu’ils furent à table, que tu nous racontes Raïatea, qu’on vibre un peu avec toi de tes propres souvenirs… » Olivier se laissait toujours tenter. Il parlait avec son éloquence contenue et convaincante. Il disait, parmi l’azur des eaux et des fumées champêtres, et comme en délices fondue, l’aurore du vieil Homère retirant aux nuées sa grâce mourante. Il conta ses journées… Le soleil se levait sur Raïatea ; et tout aussitôt l’alizé agitant les orangers faisait frémir les toisons de la montagne et versait dans les vallées heureuses un torrent de parfums. Ainsi tous les matins renaissaient à la vie les hommes des îles ; ainsi s’éveillait-il lui-même.

En culotte et pieds nus comme un corsaire, les poumons emplis des odeurs de la terre et des souffles du large, il descendait à travers les plantations jusqu’au récif de corail où le cocotier berce ses palmes. Une suavité alanguie, une gaieté virginale s’accordaient dans les caprices de la jeune nature. Il les goûtait dans leur plénitude. L’air avait une telle saveur fraîche et fluide qu’il le respirait par gorgées. L’espoir des créations futures créait un tremblement dans les herbes, les chansons, la lumière. Tout était don ; tout était caresse physique ; un bonheur s’offrait à lui palpable, qui l’effleurait avec une timidité d’enfant dans une atmosphère irrespirée, sur ce rocher paradisiaque du Pacifique à mille lieues des continents.

Quand un bateau passait à l’horizon, il l’examinait en vieux marin : « Il doit être de la Zealand-Frisco Mail, disait-il à voix haute. Ils avaient quelques bonnes barques sur cette ligne. » Et sifflotant une mélopée canaque, il se rappelait ses traversées ; les années où il avait couru le Pacifique pour la firme Rabevel sur le triangle Hong-Kong, Sydney, San-Francisco : Il vivait heureux ; il était son maître ; point de soucis matériels : l’argent, la société, peuh ! qu’était cela ? — Et adieu les raffinements cruels de la civilisation. Quelques bons livres suffisaient à son esprit. Qu’est-il besoin de savoir ? Il y a, tous les cent ans, trois hommes dignes d’être lus. Il les avait lus. Parmi eux, il avait choisi ceux qu’il voulait relire : il les relisait. Le soleil lui donnait chaque soir un spectacle miraculeux. Il dînait des venaisons, des poissons les plus délicats, des laitages les plus parfumés et des fruits les plus rares ; les femmes, conscientes de leur véritable destinée, étaient dans ces lieux des compagnes attentives, aimantes et soumises. La surveillance des plantations stimulait son activité sans lui créer de soucis. Il s’endormait chaque nuit les sens apaisés, le corps lassé, l’âme sereine. Un sommeil sans rêve bercé par le plus bel Océan lui donnait le repos. Les reins souples, les muscles dispos, il s’éveillait chaque matin avec les mêmes désirs, avec le même élan vers la conquête toujours renouvelée de la vie ardente et saine qui lui était dévolue.

— Quelle vie ! dit Bernard qui reconnaissait mêlés son sang et celui de la seule femme qu’il eût aimée.

Olivier eut un sourire d’orgueilleux bonheur. Il parla de son serviteur Tahoré qui le rejoignait auprès de la mer, jetait les fusils dans la pirogue ; ils la poussaient dans l’eau gémissante parmi les franges éphémères de l’écume et des varechs. Ainsi se passaient leurs journées. Ils tendaient les filets, ils tiraient à balle sur les requins. Puis ils abordaient dans des criques où se baignaient les vahinés. Tandis qu’elles essuyaient leurs beaux seins de cuivre, Olivier leur donnait des poissons étincelants ; elles le remerciaient d’un baiser humide et lui souhaitaient au revoir : « Ja ora na Olivier Farani ». — Ja ora na, ia ora na !…

Quand il se retournait encore, une des femmes était quelquefois demeurée à le contempler ; la belle statue, et combien fougueuse dans l’amour ! Il haussa les épaules. — Eh ! oui, l’amour. « Tenez, votre civilisation baroque me donne la nausée. » Que dissimulent-ils donc sous le nom d’amour les Rabevel, les Balbine, les Vassal… et l’Olivier d’autrefois, ajouta-t-il mentalement, se gaussant de l’homme qu’il avait été. Il sourit de sa faiblesse. Pendant qu’autour de lui la conversation était devenue générale, il se rappela les craintes vagues qu’il nourrissait à son départ de France ; l’excitation de Balbine, le désespoir d’Isabelle, et, sans doute, la colère de Rabevel. Comme tout cela était loin ! Longtemps des lettres lui étaient parvenues lui disant la passion de Balbine et les tendres regrets d’Isabelle. Dans cet Océan où l’avait exilé, croyait-il, la jalousie de l’armateur, il s’était peu à peu détaché du monde civilisé dont il ne fréquentait plus qu’aux escales les représentants les plus incolores, les fonctionnaires des ports. Il avait cessé toutes correspondances tant elles l’ennuyaient. A peine si, aux jours troubles, lui étaient revenus les souvenirs des attraits empoisonnés de Balbine. Il n’y songeait pas sans terreur. Ce sang bouillant qui bleuissait sous la peau, à quelles extrémités l’eût-il entraîné s’il était demeuré en France ? Il savait la jalousie de Rabevel ; il connaissait sa propre violence.

— Ah ! non, conclut-il en terminant sa pensée à voix haute, on ne m’y reverra pas de sitôt en France !

— Je comprends ça, dit Rabevel, très excité et qui se fût souhaité les mêmes libertés…

On se levait de table.

— Voyez-vous, poursuivait Bernard, moi, j’en suis venu à une véritable métaphysique du plaisir, de tous les plaisirs…

— Même ceux de la table ? demanda Eugénie.

— Même ceux-là. Tenez, ce dîner approchait de la perfection : rien n’est comparable à la vieille cuisine de nos provinces lorsque la tradition en est conservée, n’est-ce pas ? Eh bien ! est-ce inutile ? Non, car la nourriture fait l’homme : nos savants chargés d’hypothèses nous diront que les qualités de la race dépendent de ce qu’elle absorbe. Ne contredisons pas ces braves gens qui sont par ailleurs, à mon sentiment, des ânes rouges. Mais constatons que des repas comme celui que nous venons de faire, en excitant l’imagination, rendent les souvenirs plus vivants et par là resserrent les liens qui unissent les vieux amis que nous sommes, toi, Olivier, toi, Marc, toi, mon oncle Noë, moi. Peut-être, Madame de Villarais, me permettrez-vous de constater qu’ils font progresser l’intimité ?

A Madame de Villarais, qui acquiesçait avec un joli sourire, Rabevel offrait son bras. Ils passèrent dans un petit salon.

— Oui, poursuivait Rabevel, l’idéalisme et le réalisme se partagent ma vie et je ne sais lequel triomphera. Cependant, si je m’évade un jour de la matière pour nager dans l’éther, qu’on n’envoie pas Vatel pour me tenter car…

— Car ?…

— Car je succomberais. Je m’avoue gourmet ; vous dites sensuel : j’en bats ma coulpe. Croyez cependant qu’il se mêle au plaisir du palais une jouissance intellectuelle… si ! si ! intellectuelle…

« L’excitation physique des riches venaisons et des vins généreux a une résultante dans le monde moral. L’ivresse en est la preuve excessive. Indépendamment de cela, convenez que le Français ne serait point gai, spirituel et brave au même degré, s’il ne vivait des produits de la terre de France.

« Acceptez, Madame, deux doigts de ce vieil armagnac et faites hardiment claquer votre langue. C’est ainsi que l’apprécient les tonneliers de la Gascogne ! c’est ainsi que le dégustaient Cyrano de Bergerac, Murat et Bernadotte, capdedious !

— Quel beau destin que le leur, dit Madame de Villarais. Ils ont réussi une vie d’action et de rêve à la fois. Ils ont passé dans la gloire, l’amour et la bataille. La bataille d’autrefois. Rien de sombre dans ces existences : le soleil.

— Ce beau destin vous fait-il envie ? demanda Noë.

— Oh ! non, Monsieur ; mon imagination le mesure et ses lignes me paraissent sublimes, tout simplement. En somme, les héros ne sont pas heureux et je crois plus raisonnable de chercher le bonheur que la gloire car je me sens médiocre et le bonheur plus que la gloire accueille les gens de ma condition morale.

— Il y a autre chose que la gloire et l’honneur, s’écria Rabevel. Il y a le faisceau de terribles sentiments agissants qui sont la haine, l’amour, la crainte, le goût de dominer et de détruire, l’ambition… Nous ne vivons que par eux. Nous recherchons ce qui peut le mieux nous le procurer. C’est par exemple, pour moi, les affaires ou ce qui revient au même, la politique…

Marc eut un haut le corps.

— Ce qui revient au même ? demanda-t-il. La guerre ne vous a donc rien enseigné ?

— La guerre n’a rien appris à personne, répondit Rabevel. Chacun y a exalté son goût de réaliser ses désirs les plus secrets. Croyez-vous que vous ayez changé ? Croyez-vous qu’Olivier ne soit pas redevenu ce qu’il était avant son départ pour Raïatea ? La fameuse génération sacrifiée dont vous parliez un jour et pour laquelle je fabrique des cercueils à gros bénéfice, croyez-vous que ses survivants aient moins de naïveté si nous n’avons pas moins de cynisme ?

Il eut un rire rapide.

— Je fais abstraction des modifications spirituelles causées par le déchet physiologique : blessures, fatigue, etc… Ah ! allez, vous êtes heureux que nous soyons encore là pour nous occuper des affaires publiques, nous, les forcenés, les affairistes, les jouisseurs, les ardents…

— Je vous plains, dit Marc.

Rabevel se méprit.

— Oh ! Mais nous ne sommes pas à plaindre. Les sentiments qui effraient vos têtes raisonnables sont notre raison de vivre ! Certains êtres possédés par ces sentiments ont mené la vie la plus âpre, la plus cruellement effective qu’on puisse imaginer. Si nous tendons à l’action par la vertu de notre tempérament, voilà les mobiles qui doivent armer notre bras.

— Vraiment, dit Marc, vous êtes impétueux. Avez-vous senti souvent passer dans vos cheveux le souffle de ces Furies ?

— Tout récemment encore, mon ami. Connaissez-vous le château de Blois ? Je l’ai visité il y a quelques semaines. L’opprobre vous y frôle. L’ombre du meurtre glisse sur les dalles. Les Italiens de Catherine y promènent leur sourire au vitriol. Le sang poisse les plinthes. Des armoires secrètes s’ouvrent dans les lambris, visqueuses de poisons. Quel aveu vais-je vous faire ! Je me suis complu dans ces salles et dans les évocations qu’elles m’imposaient. Des yeux partout postés, des pistolets braqués, des dagues nues derrière les tentures, quelle fureur de crime ! Mais quand la mort compte si peu, c’est donc que nos sentiments sont plus forts qu’elle ! L’ampleur de cette fugue me dépasse ; je la jalouse ; elle est sensible à ma jalousie et elle m’enlève et m’anime : Comprenez-vous que j’aie peur ?

Nul ne répondit.

Marc, immobile, offrait à la flamme du foyer la sérénité de son beau visage. Madame de Villarais et Eugénie s’absorbaient dans un menu travail de crochet. Noë dissimulait avec peine son mécontentement, tandis que Balbine jouissait en silence de cette gêne unanime.

Il semblait à Olivier que Rabevel eût créé une œuvre demeurée parmi eux et qui cherchait insidieusement leur âme. Quel cœur ne battait pas dans ce recueillement ! La société policée, pensait Olivier, est ennemie des effusions. Le silence pèse sur elle et les minutes vivantes en sont mortellement blessées. Le fantôme pourtant s’insinuait en vapeur subtile ; le vampire des anciens n’est-il pas un symbole troublant ? La parole ou le songe donne aux mythes une existence éphémère. Ces mythes, impalpables, ne cherchent-ils pas, dans notre sang, une vie réelle qui leur permette encore les affres ?

Tragédie, dans ce salon muet. Noë s’agita, puis courut à la fenêtre : « On étouffe, ici », dit-il. Il scrutait le parc.

— Voulez-vous sortir avec moi, Olivier ?

— Volontiers.

Le ciel et la terre semblaient déserts.

— Ce pauvre Bernard devient un démon, dit Noë en prenant le bras d’Olivier. La haine, l’amour, la crainte poussés au paroxysme dans cette seule âme, je ne sais quel désir de sang, quelle abjecte velléité de crime, cet ensemble de force et de sentiment ne peuvent appartenir qu’à un fou. Ne sentez-vous pas cela ? A quel moment la secousse d’une telle créature va-t-elle déchaîner ses sentiments effrénés ?

« Car n’en doutez pas, Rabevel se complaît dans ces imaginations farouches. La seule chose qu’il regrette de ces cauchemars c’est qu’ils n’aient pas de réalité. »

Des pas les firent retourner ; tout le monde avait quitté le salon. Marc les rejoignit ; et comme Noë lui demandait ce qu’il pensait de Rabevel :

— Qu’en dire ? répondit-il. Est-il autre chose que le vague reflet de sa terrible maîtresse ?

Ils retrouvèrent le groupe.

— Ce sera, dit Marc à son hôte, une de nos dernières soirées, car je compte partir prochainement pour l’Égypte et vous savez que j’emmène notre Océanien ?

Balbine eut dans l’ombre un sursaut qu’on ne vit point.

Elle s’était jusqu’à ce jour contentée de faire à Olivier cette cour à peu près muette qui lui avait si bien réussi avec Rabevel ; elle le sentait nerveux et troublé : allait-il la quitter au moment où les chances lui apparaissaient excellentes ? Cette occasion que les hasards de la guerre lui offraient et que l’ardeur d’Olivier mal servie par son indécision sentimentale n’avait su ou voulu mettre à profit, allait-elle la laisser échapper ? Avec sa rapidité de décision habituelle, elle dit :

— Mais, nous aussi, nous venons. Comment ? Monsieur Rabevel ne vous a pas entretenus de notre projet ? Voilà un mois que nous nous préparons et que nous avons décidé de vous offrir notre compagnie !

Rabevel la contempla avec surprise. Mais elle, se pressant contre lui d’un air câlin :

— N’est-ce pas ? dit-elle.

— Certainement, répondit Rabevel, cela me donnera le mois de repos et de distraction dont j’ai grandement besoin.

Cette lubie dont il était le seul avec Madame de Villarais à ne pas comprendre le mobile, malgré sa jalousie habituelle, démontrait chez Balbine une telle volonté de mener à bout la séduction qu’elle avait entreprise, que Marc et Noë en frissonnèrent. Mais comment refuser d’obéir au tout-puissant ministre ?

— Je te plains, dit Noë à l’oreille de Marc ; cette fois le drame est inévitable ; car, entre de tels êtres, le dépit, la vengeance, la jalousie et l’amour n’interviendront pas sans faire couler le sang.

Ils rentrèrent dans le vestibule pour y prendre leurs manteaux. Dans l’ombre propice, Balbine, tentatrice, son corps chaud collé à celui d’Olivier, son regard et ses lèvres tendus vers lui, lui souffla :

— Que ce voyage me promet de bonheur, Olivier !

Mais lui contemplait sur la muraille une frise qui disait l’histoire de Bacchus, son voyage sur l’Hellespont et l’accueil que lui firent les doux Égyptiens, et les belles furies qui domptaient des panthères.

Ses yeux s’arrêtèrent à un paysage où une femme accroupie, belle et tendre, semblait l’appeler.

— Vous admirez, dit Rabevel, qui s’était approché, ce tableau de Gauguin ; n’est-ce pas que ce paysage irréel et cette femme étrange lui viennent certainement des Iles Marquises ?

Autour d’Olivier s’évanouissaient les personnes vivantes avec les idées, la civilisation, les siècles qu’elles représentent.

Il ne voyait plus, au bord du Pacifique odorant, que les vahinés couronnées de fleurs qui chantent et dansent dans les soirs sans pareils et la gerbe bleue des lames sur le récif.


Ces quelques dernières journées qui lui restaient à vivre en Europe, Olivier les passa dans les musées et les jardins. Il s’emplissait l’esprit des radieux témoignages de la grandeur de sa race. La veille de son départ, ses valises bouclées, l’esprit libre et heureux, il se rendait aux Invalides depuis les Champs-Elysées ; il ne put s’empêcher de s’arrêter avant de traverser la Seine et d’entrer au Petit Palais.

Le péristyle d’un goût si pur, la mosaïque éteinte, l’harmonie mesurée des massifs, le jet d’eau nostalgique font de la cour intérieure un ensemble achevé de l’art français. Olivier ne connaissait pas d’architecture qui lui plût davantage. Un sens très moderne s’y révèle, mais sans l’inquiétude des névroses. La grandeur ne s’y altère point de fausse pompe. La majesté n’y est pas glaciale. Tout y est précis, on en a la certitude, et pourtant on n’y sent pas la mathématique. Et, privilège inestimable qui en décèle la valeur, cette œuvre récente invite au rêve comme les très vieilles architectures chargées d’histoire, comme la nature elle-même. C’est pourquoi ce lieu avait été le but favori de ses promenades avec Isabelle. Ils aimaient y passer leurs loisirs, et, ce dernier après-midi, il y pénétra avec un peu d’émotion. Depuis combien d’années n’avait-il pas foulé ce seuil ? Il reconnut pourtant les choses ; elles n’avaient pas changé ; on y avait ajouté sans doute, mais le monument demeure et les premiers chefs-d’œuvre qu’il aimait l’accueillirent encore avec ce doux sourire qu’on prête à des amours. Voici les grandes toiles de Carrière, voici… mais il passa, vite, il alla savourer le soleil sur le petit banc vert qu’il connaissait, au pied de Manon.

Manon était toujours là sous la voûte contemplant le jet d’eau. Et il reconnut le gardien qui l’examinait avec attention.

— Eh bien ! père Budel, comment va la santé ?

— Ah ! Monsieur, je me disais aussi ; c’est un ami d’avant la guerre, celui-là. Je vous reconnais bien, à présent, cré nom ! Mais il y a des années qu’on ne vous voit plus !

— J’ai quitté Paris bien avant la guerre, père Budel.

— Cela fait dix ans ! Dame tout change. Moi je suis plus vieux.

— Mais non, toujours le même. C’est moi qui ai changé.

— Tout de même. Tenez, il n’y a que la demoiselle, votre amie qui a toujours l’air d’avoir seize ans comme dans le temps.

Isabelle ! elle venait donc toujours…

Le bonhomme, finaud, le regardait, tout en continuant son discours :

— Dame, pendant la guerre, on a fermé, il y avait des gardiens jeunes mobilisés, puis les gothas, et toutes les histoires de cette sacrée période de malheur. Mais quand on a rouvert, le premier jour, la demoiselle est venue faire un tour. Elle était en infirmière, toujours la même, vous savez. « Alors, que je lui dis : Ça va ? » — « Toujours à peu près, père Budel. » — « Et, que je lui dis, vous pariez que je devine quels sont les bouquins que vous avez là ? » — « Je ne parie pas, qu’elle me répond, père Budel, vous les connaissez bien tous les deux. » — « Pas tant que vous, que je lui dis, depuis que vous les lisez. » — « Ah ! père Budel, qu’elle me fait, ils m’aident à rêver. » — C’est une gentille jeunesse, y a pas !

— Et quels sont ces bouquins, père Budel ?

— Ah ! dame, monsieur, elle vous le dira si elle veut, mais moi je ne peux pas, n’est-ce pas ? Tout ce que j’en dis c’est pour la chose qu’elle est la même toujours. C’était ces vers que vous lisiez ensemble. Mais vous le savez mieux que moi, pas vrai ?

Le vieux gardien cligna de l’œil avec bonhomie.

— Mais, mon vieux papa, je vous dis que je n’ai pas vu cette jeune fille depuis dix ans.

— Vous dites… Et puis, vous savez écrire, pas vrai ?

Cependant, si Isabelle venait, ainsi que le croyait le brave homme ! Olivier se leva mais le vieux était bavard :

— Vous comprenez, le père Budel est vieux, mais ce n’est pas une bête. Une femme abandonnée, ça se plaint. Or, Mademoiselle Isabelle me parle toujours de vous avec plaisir.

— Ah !

— Bien sûr, voyez que vous n’avez pas besoin de faire des mines de secret comme ça. Quand j’y demande : « Ben et M’sieu Olivier ? » — « Ça va, ça va. » — « Ben, tant mieux et qu’est-ce qu’il fait ? » — « Ben, vous savez, père Budel, toujours à l’étranger, en voyage pour se faire une situation. » Seulement depuis la guerre, dame, elle m’avait fait secret que vous étiez revenu.

Quel trouble l’oppressait ! Sa jeunesse ressuscitait en cheveux blonds et l’abandon coupable. Il avait envie de demeurer et il n’osait. Si Isabelle venait ! Quelle attitude adopter ?

Le père Budel vit son hésitation et se méprit.

— Elle vous a donné rendez-vous sans doute et elle est en retard ? Oh ! vous savez, vous inquiétez pas, puisqu’elle vient tous les jours, même quand vous êtes pas là. Seulement les autres jours c’est pour tailler une bavette avec le père Budel et lézarder un peu sur le banc.

Il en prit son parti. Le gardien le quittait pour un instant et il resta là, stupide sur son banc. L’image de sa mère lui revenait avec celle d’Isabelle et son cœur se serrait. Sa mère était bien la seule femme qui l’eût aimé puisque encore à son souvenir il souffrait cruellement ! Ah ! pourquoi était-elle morte ! Pourtant n’abandonnait-il pas ainsi lui-même Isabelle ? Comme elle avait dû le maudire, elle qui ne lui avait rien fait ! Libre, aisé maintenant, il laissait cette jeune fille dont il avait été adoré, et cela pour aller en toute sécurité vers il ne savait quelle aventure.

Il méditait avec un sourire amer.

Oui, décidément, il avait méconnu l’amour. Marc avait raison : un homme ne sait pas aimer à cet âge et maintenant il le comprenait par ses larmes, hélas ! car pouvait-il aimer désormais ?

Un pas traînant lui annonça le père Budel.

— Elle vient de traverser la grande galerie. J’ai fait semblant de ne pas la voir pour venir tout de suite vous prévenir de pas perdre patience. Tenez, la v’là…

Isabelle apparut en effet à l’instant et contre la porte, les mains au cœur, la tête un peu penchée, toute pâle, s’arrêta en l’apercevant.

Il accourut à elle.

— Ah ! Olivier, Olivier… Embrassez-moi, serrez-moi dans vos bras, mon cher amour, je savais bien que vous reviendriez !

En foule les sensations de jadis…

Les mêmes, son parfum, sa taille, ce sourire blessé et ce tendre visage…

Le père Budel ému était parti en sifflotant.

— Là, sur le banc d’autrefois, vous vous rappelez Olivier, asseyons-nous. Depuis si longtemps j’attendais ce moment ; mon Dieu, un peu de bonheur vient enfin à moi.

— Je dois vous dire, Isabelle…

— Taisez-vous, mon cher amour, ne me dites rien. Laissez-moi savourer ce peu de bonheur. Je le sens fugitif, je sais qu’il ne durera point. Votre cœur était léger, et vous n’avez changé sans doute que pour le donner à un autre. Mais mon cœur à moi, qui toujours vous accompagna implore comme une récompense ce silence et le don de quelques minutes et l’illusion du passé. »

Les larmes noyaient les yeux d’Olivier.

— Isabelle, vous êtes la meilleure…

— Non, Olivier, mais comme vous me rendez heureuse de vous voir ainsi. J’aurais voulu savoir ce que vous deveniez : impossible. Alors je voyais Marc parfois. Il ne voulait rien me dire sinon de renoncer à vous puisque votre intention était si claire. Mais je vivais par nos souvenirs. Il ne voulait pas me parler de vous. Il avait consenti à me faire connaître ce qui vous arriverait d’important : mais il est toujours resté muet. Seul le père Budel me parlait de vous.

Elle appuya sa tête sur son épaule avec un geste qu’il aimait et qui le bouleversa.

— Puis la guerre est arrivée. Marc n’a plus donné signe de vie. Qu’étiez-vous devenu ? Je lisais l’Illustration toutes les semaines avec fièvre, certaine que je vous y trouverais un jour. Tenez, regardez…

De son réticule, elle tira une phototypie dans un petit cadre.

— Oui, lui dit-il, mon médecin avait en effet envoyé une photographie à l’Illustration.

— Ah ! mon Olivier, quand j’ai vu cette photographie, votre front bandé, puis dessous ces citations… Ah ! le cœur me battait, le cœur me battait. Rien que d’y songer : mettez votre main.

Ce geste adorable encore reconnu.

Elle lui disait :

— Tendez la main à mon cœur ; il saute après, voyez-vous ?

Ils se rappelaient avec un sourire.

— Mais je parle, dit-elle.

— Continuez.

— J’ai vainement demandé votre adresse à l’Illustration. On m’a donné celle de l’expéditeur, le major Darnet. Je lui ai écrit, mais la lettre est restée sans réponse.

— Le major a été tué.

— J’ai écrit à votre régiment. On m’a renvoyé ma lettre avec un mot en bas : Évacué.

Et je craignais que vous fussiez mort de vos blessures. Ah ! la peur horrible… ne pas vous revoir une dernière fois, vous embrasser et puis, vous prendre dans mes bras et, si vous deviez mourir…

— Quoi ? Isabelle.

— Pardonnez-moi… mourir aussi à…

Il la bâillonna de la main. Il se sentait radieux et désespéré. Hélas ! ainsi l’amour véritable était auprès de lui et son cœur si proche d’une autre, répugnante, hideuse.

Isabelle délivrée le regardait tendrement. Chère, chère enfant. Une affection profonde lui restait pour elle qui lui permettait de ne pas décevoir tout-à-fait son amour.

— Je vous retrouve toujours pareille, Isabelle.

— Oh ! je ne change pas, dit-elle.

Parce qu’il l’avait regardée un peu tristement, elle rougit de confusion.

— Ne croyez pas à une allusion, Olivier. Je sais que vous m’avez bien aimée, bien grandement, sinon d’amour, puisque je vis aujourd’hui de ce souvenir. Peut-être ne vous reverrai-je plus, mais je suis heureuse de vous avoir vu. Je venais ici chaque jour. Je me remémorais nos entretiens, je parlais de vous avec le père Budel. Et puis je savais que si vous passiez un jour à Paris vous reviendriez par ici.

« Maintenant, voyez-vous, votre présence va ranimer encore…

« Je vous reverrai le même, un peu triste cependant…

— Oui, Isabelle, pas heureux…

Elle secoua la tête.

— N’en parlons pas. Je ne suis pas votre amie, mon grand. Je serai un jour votre femme, voilà tout.

Elle le prit dans ses bras et l’embrassa. Puis, à l’oreille :

— Quand vous aurez le spleen, Olivier, quand vous voudrez revoir l’Olivier d’autrefois, venez le chercher, il est dans mon cœur. Nous le ressusciterons !

Il la regarda :

— J’ai confiance, dit-elle, avec sa voix ferme, oui, en vous et en moi. Un jour vous me reviendrez définitivement car votre cœur m’appartient comme je suis vôtre. D’ici là je patienterai, je souffrirai, mais le bonheur s’achète bien douloureusement. Sachez seulement aux mauvais jours qu’un asile vous reste.

Le père Budel les avait rejoints.

— Il est l’heure, mes enfants. Au revoir, et revenez tous les deux, hein ? de temps à autre.

Sur la voie triomphale les canons dressaient leurs gueules ; Isabelle frissonnait en regardant ces captifs. Contre lui serrée comme une fiancée, muette, quelles pensées hantaient son esprit ? Il renonçait à les poursuivre et s’abandonnait à l’apaisement qui venait d’elle. Auprès de nulle personne au monde ce sentiment de calme, de repos, de confiance, ne lui était revenu depuis la mort de sa mère. Peut-être avait-il la même cause : cette certitude invincible d’une protection, d’une sécurité inviolable n’était-elle pas irrésistiblement émanée de l’affection supérieure qui l’enveloppait ? Un flux de gratitude jaillit en lui comme une source chaude. Mais il ne disait rien : Les paroles d’affection et de reconnaissance sont un tribut dont Isabelle ne voulait point. Il savait qu’elle attendait le jour où il lui apporterait en don son amour soudain épanoui.

Comme elle était proche de lui ! et pourtant il savait qu’il lui restait encore, pour être digne d’elle, à chasser de ses sens cette image impure de Balbine qui le hantait… Il n’osa pas lui révéler son départ si proche. Il lui dit qu’il s’absentait pour un mois, allant visiter quelques membres de sa famille dans le Rouergue ; il la retrouverait ; d’ailleurs Noë lui donnerait de ses nouvelles…

Isabelle écoutait, silencieuse. Elle devinait un mensonge dont le motif lui échappait à demi. Mais elle pressentait qu’elle ne serait pas remplacée, qu’elle avait la meilleure part dans ce cœur indécis et passionné ; elle se sentait soudain résolue à tout plutôt qu’à ne pas le conquérir tout-à-fait quand elle discernerait l’instant favorable.

L’impression que l’entrevue avec cette Isabelle (dont il jugeait le souvenir comme une image poétique assez pâlie dans sa mémoire et dans son cœur) laissa à Olivier fut une révélation pour lui. Du coup, il ne s’était jamais cru aussi désemparé qu’au moment où il fut près de s’embarquer avec Marc et le couple Rabevel. Ne laissait-il pas le véritable bonheur derrière lui sous les traits de cette délicieuse Isabelle ? Il se méprisa un peu. « Que suis-je ? pensait-il. L’autre soir, dès que Balbine apparut prête à être ma chose, mon désir s’est reporté tout de suite à mes compagnes de Raïatea. Auprès d’Isabelle, je ne pensais plus, dans la cour du Petit Palais, qu’à Balbine. Et maintenant que celle-ci va n’être séparée de moi que par les planches de quelques cabines, c’est à Isabelle que revient ma pensée. Que de faiblesse ! Ce séjour en Europe m’aura-t-il été inutile ou même néfaste ? »

Il s’étonnait que la guerre n’eût pas accru l’expérience des hommes ; il se sentait plus misérable, plus près de la terre qu’auparavant, par un affaiblissement du corps que n’avait pas accompagné l’enrichissement moral de la méditation ou de l’oraison ; son désarroi l’effrayait. Il redoutait le périlleux désir qui l’attirait vers Balbine ; il redoutait l’insensible ascension d’Isabelle dans son cœur. Il s’effrayait des lames de fond qui faisaient vaciller son sens moral et sa raison quand la trouble ardeur d’autrefois lui revenait sous le souffle de Rabevel. Ah ! que l’homme était peu de chose !