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Rapport sur une mission botanique exécutée en 1884 dans la région saharienne, au nord des grands chotts et dans les îles de la côte orientale de la Tunisie cover

Rapport sur une mission botanique exécutée en 1884 dans la région saharienne, au nord des grands chotts et dans les îles de la côte orientale de la Tunisie

Chapter 7: VI
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About This Book

The report records a botanical and zoological survey of southern Tunisia and adjacent eastern coastal islands, describing routes, field methods, and logistical arrangements. It combines inventories of plant and insect species and habitat notes with observations on meteorology, geology, hydrology, and archaeological sites. The narrative details sampling locations, collection and identification procedures, cooperation with local officials and military authorities, and contains annotated species lists and locality records. Practical remarks on climate, terrain, and transport accompany taxonomic determinations and recommendations for further study.

V

Séjour à Gafsa. — Ascension du Djebel Hattig.

Quelques jours de repos nous étant indispensables avant de reprendre notre route vers Gabès, nous utilisons de notre mieux le temps que nous laissent notre ravitaillement et les soins nécessaires à nos collections, en explorant l’oasis et les environs de Gafsa.

Gafsa, qui, en 1874, avait été le point extrême de mon voyage au Sud, m’avait fourni à cette époque une ample récolte de plantes parmi lesquelles plusieurs types de Desfontaines qui n’y avaient pas été revus. Mais j’avais dû renoncer à aborder les montagnes voisines, notamment le Djebel Hattig, une des plus élevées. Pour combler cette lacune dans mes recherches antérieures, le 17 mai, accompagnés de M. Gessard, pharmacien militaire, M. Valéry Mayet et moi, nous entreprenons l’ascension de cette montagne, qui se dresse au sud-ouest de Gafsa, pour se relier à la longue chaîne allant rejoindre, au sud de l’Algérie, le massif des monts Aurès. Partis dès six heures du matin, et évitant, sur la recommandation pressante d’un officier, les balles de la compagnie franche en train de tirer à la cible, nous abordons peu après les terrains dolomitiques riches en plantes qui constituent les premières pentes abruptes de la montagne. Tournant ensuite un second mamelon, nous suivons, à mi-flanc, des assises de roches, formant gradins du côté de la plaine, et par lesquelles nous espérons atteindre facilement le sommet. Nous n’avons malheureusement pas compté sur une succession dissimulée de coupures semblables aux feuillets d’un paravent à demi fermé, qui allonge considérablement notre parcours, en offrant partout de sérieuses difficultés de passage. Après plusieurs heures de cette monotone et fatigante gymnastique, nous nous arrêtons pour reprendre quelques forces, puis, las de voir surgir indéfiniment ces malencontreuses coupures, nous nous décidons à gagner la crête en gravissant des rochers presque à pic. Nous évitons ainsi la chaleur intense que vient modérer une agréable brise et pouvons nous diriger vers le point culminant, plus sûrement et avec moins de fatigue ; cependant, à une heure, nous sommes encore loin du but, et ce n’est qu’après avoir franchi une dernière et plus profonde coupure que nous finissons par escalader péniblement le véritable sommet où nous ne parvenons qu’à trois heures du soir, c’est-à-dire après neuf heures d’une marche très pénible. De ce point, la vue embrasse un immense espace de pays, au nord, à l’est et au sud, l’horizon étant borné à l’ouest par les montagnes qui se succèdent dans la direction de Feriana.

Le baromètre holostérique marque 689 millimètres, et le thermomètre frondé 23°,4, ce qui donne une altitude d’environ 950 mètres. La température, modérée, est rendue encore plus agréable par la brise soufflant de l’est. Les broussailles abritent quelques plantes intéressantes, beaucoup d’insectes et de nombreux sauriens. Des Gundis s’enfuient rapidement à notre approche ; quelques empreintes de fossiles se montrent dans la roche dolomitique, mais les mollusques vivants sont très rares. Nous nous applaudissons d’avoir poursuivi jusqu’au bout notre ascension, malgré la lassitude à laquelle succombe notre spahi Abd-er-Rahman ; les Arabes sont peu aptes à gravir les hauteurs ; de même, en 1874, lors de l’ascension que j’ai faite du Djebel Arbet, à mi-chemin du sommet, les guides du pays renoncèrent à me suivre.

Après quelques instants de halte, nous effectuons notre retour, en gagnant par des pentes de roches inclinées, glissantes et dangereuses, le fond d’une vallée creusée entre le Djebel Hattig et les montagnes situées à l’ouest. Là nous trouvons un sentier frayé, mais qui nous oblige à contourner entièrement la montagne, et ce n’est qu’après une marche forcée de près de trois heures que nous rentrons au camp, harassés et accablés par la chaleur et la soif, mais en revanche très satisfaits de notre excursion.

Nos récoltes botaniques au Djebel Hattig nous ont fourni un grand nombre d’espèces parmi lesquelles nous citerons :

  • Notoceras Canariense R. Br.
  • Farsetia Ægyptiaca Turr.
  • Moricandia suffruticosa Coss. et DR.
  • Matthiola oxyceras DC. var. basiceras Coss. et Kral.
  • Cleome Arabica L.
  • Reseda Duriæana J. Gay.
  • —— propinqua R. Br.
  • Silene tridentata Desf.
  • Lavatera maritima L
  • Erodium arborescens Willd.
  • Fagonia Sinaica Boiss.
  • Rhamnus lycioides L.
  • Rhus oxyacanthoides Dum.-Cours.
  • Argyrolobium uniflorum Jaub. et Spach.
  • Anagyris fœtida L.
  • Pteranthus echinatus Desf.
  • Ferula Vesceritensis Coss. et DR.
  • Malabaila Numidica Coss., nouveau pour la Tunisie.
  • Deverra scoparia Coss. et DR.
  • Eryngium ilicifolium Desf.
  • Galium petræum Coss. et DR.
  • Pyrethrum fuscatum Willd.
  • Cladanthus Arabicus Cass.
  • Senecio Decaisnei DC.
  • Leyssera capillifolia DC.
  • Asteriscus pygmæus Coss. et DR.
  • Amberboa crupinoides DC.
  • Atractylis prolifera Boiss. var. ou espèce nouvelle.
  • —— citrina Coss. et Kral.
  • Catananche arenaria Coss. et DR.
  • Andryala Ragusina L. var. ramosissima.
  • Apteranthes Gussoneana Mik.
  • Celsia laciniata Poir.
  • Teucrium ramosissimum Desf.
  • Caroxylon articulatum Moq.-Tand.
  • Traganum nudatum Delile.
  • Atriplex mollis Desf.
  • Euphorbia Bivonæ Steud.
  • —— glebulosa Coss. et DR.
  • Forskahlea tenacissima L.
  • Ephedra fragilis Desf.
  • Andropogon laniger Desf.
  • Pennisetum dichotomum Delile.
  • —— Orientale Rich.
  • Arthratherum obtusum Nees.
  • —— ciliatum Nees.
  • Festuca tuberculosa Coss. et DR. (Catapodium tuberculosum Moris), nouveau pour la Tunisie.
  • Cheilanthes odora Sw.
  • Notochlæna Vellea Desv.

Gafsa, au point de vue zoologique, est l’une des localités les plus intéressantes que nous ayons visitées. On peut citer, parmi les mammifères, de nombreuses Gerboises et une Gerbille (Meriones albipes), dont il a été pris une femelle avec trois petits. Au Djebel Hattig, les Mouflons et les Gundis sont abondants.

Parmi les oiseaux, nous noterons, comme à Tozzer, le gentil et familier Bou-Habibi et d’abondantes Huppes qui peuplent l’oasis.

Les reptiles sont particulièrement nombreux. Notons, parmi les Chéloniens, l’Emys leprosa, qui habite les sources et les canaux d’irrigation (saguïa). Parmi les Sauriens :

  • Chamæleo vulgaris.
  • Hemydactylus verruculatus.
  • Tropidocalotes Tripolitanus.
  • Agama inermis.
  • Uromastix Acanthinurus.
  • Ophiops elegans.
  • Acanthodactylus Boskianus.
  • —— Savignyi.
  • Eremias guttulata.
  • Eremias pardalis (Scincoïde nouveau pour la Tunisie).
  • Sphenops capistratus.
  • Gongylus ocellatus.
  • Euprepes Savignyi (Scincoïde qui vit dans les Joncs et les Cypéracées du bord des saguïas et des fossés).
  • Plestiodon Aldrovandi.

Parmi les Ophidiens :

  • Psammophis sibilans.
  • Tropidonotus viperinus.
  • Periops Algirus.
  • Cœlopeltis insignitus.
  • Echis carinata.
  • Echidna Mauritanica (Vipera Euphratica).
  • Cerastes Ægyptiacus.

Et parmi les Batraciens :

  • Discoglossus pictus.
  • Rana viridis.
  • Bufo pantherinus.
  • —— viridis.

Dans l’oued et les sources chaudes, particulièrement dans la piscine romaine du Dar-el-Bey, vit abondamment un élégant Chromis, poisson particulier aux eaux sahariennes, avec de nombreux mollusques des genres Melania et Melanopsis, communs dans presque toute cette région.

Parmi les insectes nous devons signaler : Anthia venator, le plus grand carabique de la faune saharienne : Calosoma Olivieri, C. Maderæ, Brachinus Africanus, Micipsa Mulsanti, Julodis cicatricosa, et un gros Criquet aux ailes jaunes, Eremobia insignis, volant partout comme un oiseau. Les Arachnides ne nous ont fourni que de grands Galéodes : Galeodes Olivieri, Rhax melanus, R. ochropus, et d’énormes Scorpions, appartenant à quatre espèces : Buthus Europæus et australis, déjà vus sur la côte, et B. Maurus et Æneas, espèces plus désertiques.

L’Helix Doumeti habite aussi le Djebel Hattig.

Au point de vue géologique, nous n’aurons à signaler, après le gisement de calcaires gris surmonté de dolomies et de grès du Djebel Hattig, que le massif de poudingue grossier à cailloux siliceux qui émerge, à Gafsa même, au milieu des terrains argilo-sableux de la plaine située au pied de cette montagne.

VI

De Gafsa au Bir Marabot : El-Guettar, Oum-el-Asker, bords du Chott El-Fedjedj, Oum-Ali, Djebel Berd, Bir Marabot.

Le 18 et le 19 mai sont employés à compléter nos approvisionnements et à reformer notre convoi.

Le 20, nous quittons définitivement Gafsa, en prenant la direction d’El-Guettar. Notre caravane est constituée comme à notre départ de Sfax, car nos chameliers ont tenu à nous attendre pour continuer le voyage avec nous ; notre personnel s’est seulement accru d’un spahi appartenant à la garnison de Gafsa, qui nous a été donné comme conducteur par le colonel d’Orcet, et du frère de ce spahi qui, connaissant beaucoup mieux le pays, lui sert à son tour de guide.

De plus, nous sommes accompagnés par un habitant de Gafsa, dont la femme malade de la fièvre et le petit garçon atteint d’une ophtalmie ont reçu la veille une consultation du docteur Bonnet ; la confiance de ce brave homme dans le savoir du « thebib francis » est si complète qu’il a sollicité la grâce de nous suivre, avec son fils aîné et son jeune enfant, en dépit des fatigues et des privations que nous lui prédisons.

Au delà du large lit de l’Oued Baïech que nous avons franchi au-dessus du barrage du général Philebert, nous cheminons longtemps entre de fertiles jardins, où les arbres fruitiers se mêlent à de splendides groupes de Dattiers et d’Oliviers. Nous laissons à gauche l’oasis de Lella, située au pied des montagnes, et, prenant la grande route de Gabès, nous débouchons bientôt dans une vaste plaine pierreuse dénuée de toute végétation arborescente. Cette plaine, que j’avais déjà traversée en 1874 et dont j’avais conservé un souvenir désagréable, offre une assez grande similitude avec celle de la Crau dans les Bouches-du-Rhône ; et, comme pour accentuer cette ressemblance, un vent des plus violents se met à souffler, soulevant des tourbillons de poussière qui nous enveloppent à chaque instant, arrêtant parfois même notre marche et surtout celle du convoi. La récolte de quelques bonnes plantes nous dédommage un peu de l’ennui de la route ; quant aux insectes, il ne peut en être question ; ils se sont tous mis à l’abri du vent.

A mesure que nous avançons vers El-Guettar, nous nous rapprochons du pied du Djebel Arbet, dont j’avais fait l’ascension en 1874 en y endurant une chaleur torride et une soif ardente. A plus de 1100 mètres d’élévation, c’est-à-dire au sommet, se trouve actuellement un poste de télégraphie optique qui correspond avec Gafsa. Vers une heure, nous atteignons le poste de la compagnie de discipline qui réside à El-Guettar, et, dès que notre convoi nous a rejoints, nous nous empressons de dresser nos tentes à l’abri des premiers groupes d’Oliviers qui se sont montrés à nous. Le lieu est des mieux choisis, bien que le vent, une véritable tempête de l’est, rende l’établissement de notre campement des plus difficiles. Puis, après le repas et notre visite à l’officier commandant le poste, je me dirige, en dépit du mauvais temps, vers le pied du Djebel Arbet où je fais une fructueuse herborisation, pendant que M. Valéry Mayet se livre, de son côté, à la chasse des insectes et des reptiles.

Les environs d’El-Guettar et surtout la base du Djebel Arbet ou Orbata sont riches en plantes. Aussi, malgré le mauvais temps et la brièveté de notre séjour, nous avons pu y récolter un grand nombre d’espèces, parmi lesquelles nous citerons :

  • Matthiola oxyceras DC. var. basiceras Coss. et Kral.
  • Conringia Orientais Andrz.
  • Ammosperma teretifolium Boiss. (Brassica teretifolia Desf.).
  • Farsetia Ægyptiaca Turr.
  • Neslia paniculata Desv.
  • Reseda propinqua R. Br.
  • Erodium arborescens Willd.
  • —— guttatum Willd.
  • Retama sphærocarpa Boiss.
  • Astragalus corrugatus Bert. var. tenuirugis.
  • Eryngium (espèce peut-être nouvelle).
  • Callipeltis Cucullaria Stev.
  • Scabiosa Monspeliensis Jacq.
  • Leyssera capillifolia DC.
  • Senecio Decaisnei DC.
  • Senecio coronopifolius Desf.
  • Chamomilla aurea J. Gay.
  • Asteriscus aquaticus Mœnch.
  • Cyrtolepis Alexandrina DC. var.
  • Centaurea furfuracea Coss. et DR.
  • Zollikoferia angustifolia Coss. et DR.
  • —— resedifolia Coss. var.
  • Echinospermum Vahlianum Lehm.
  • Linaria fallax Coss.
  • —— laxiflora Desf.
  • Celsia laciniata Poir. var.
  • Scrophularia arguta Ait.
  • Andrachne telephioides L.
  • Euphorbia glebulosa Coss. et DR.
  • Forskahlea tenacissima L.
  • Andropogon laniger Desf.
  • Chloris villosa Pers.

La faune entomologique des environs d’El-Guettar est la même que celle de Gafsa, mais on y rencontre aussi quelques espèces monticoles telles que : Gonocleonus Heros et Pimelia Tunetana. Le Calosoma Olivieri y est mêlé, comme à Gafsa, au C. Maderæ du Nord de la Régence. On y retrouve aussi une espèce prise à Tozzer : Ocnera grisescens.

D’après les renseignements fournis par le lieutenant commandant le détachement de disciplinaires, l’Hyène serait commune dans le massif du Djebel Arbet. C’est aussi d’après la description que m’en avaient faite les indigènes à El-Guettar en 1874, que je crus pouvoir indiquer l’existence du Naja en Tunisie, fait dont nous avons eu la confirmation au Redir d’El-Aïa.

Comme renseignement géologique, nous signalerons, au pied même du Djebel Arbet, un calcaire dur renfermant de gros nodules de silex, parfois géodiques, qui se détachent de la roche par désagrégation.

L’heure avancée nous a ramenés, M. Valéry Mayet et moi, au camp où nous attend une nuit des moins agréables et des plus anxieuses, la fureur du vent nous faisant craindre, à tout instant, de voir les amarres de nos tentes se casser et celles-ci se renverser sur nous.

El-Guettar ayant déjà été visité par moi dans ma mission de 1874, il y a moins d’intérêt à y séjourner, et le 21, à neuf heures du matin, nous faisons route pour les montagnes d’Oum-el-Asker. En traversant la sebkha d’El-Guettar, dont les grandes pluies des jours précédents ont accru la quantité d’eau au point d’en rendre le passage difficile en certains endroits, nous recueillons : Delphinium pubescens var. dissitiflorum, Statice pruinosa, S. globulariæfolia, S. echioides, S. Thouini var.

Des collines de nature désertique, qui succèdent à la sebkha, nous offrent une flore assez riche. Laissant sur notre gauche une tombe de marabout, isolée dans une plaine herbeuse au-dessus de laquelle tournoient de nombreux rapaces (Busards), nous arrivons à l’entrée des gorges d’Oum-Ghafa. Là nous sommes en plein terrain calcaire, et le lit desséché du torrent est creusé à travers de puissants bancs d’énormes huîtres (Ostrea proboscidea) enchâssées dans une sorte de molasse jaunâtre sableuse qui paraît appartenir à l’étage sénonien (Rolland). Nous faisons halte à l’entrée d’une gorge sauvage, près d’un redir creusé dans le rocher et rempli d’une eau dont l’aspect n’a rien d’engageant et qui est peuplée de tortues (Emys leprosa). La gorge étant impraticable pour les animaux, nous tournons la montagne par la droite, afin de gagner les défilés pittoresques du Djebel Cheguieïga, dans lesquels nous engage un chemin parsemé de tables d’un calcaire poli et glissant contenant quelques fossiles. Sortant enfin de cet affreux chaos de rochers, nous nous trouvons dans une coupure large d’environ 300 mètres, entre deux énormes falaises à pic, des plus étranges par leur forme et leur coloration. Ce passage, sorte de disjonction de la montagne, porte le nom de Fedj El-Kheïl et est des plus curieux à étudier. Nous y établissons notre campement pour la nuit, et nous y trouvons de nombreux fossiles, notamment des Nummulites et un Nautile d’assez grande taille, le premier que nous ayons encore rencontré.

Le massif du Djebel Cheguieïga, que nous n’avons fait que traverser, nous a fourni une intéressante récolte de plantes, parmi lesquelles nous noterons :

  • Lonchophora Capiomontiana DR.
  • Ammosperma teretifolium Boiss.
  • Diplotaxis pendula DC.
  • Capparis spinosa L. var. Fontanesii.
  • Reseda Duriæana J. Gay.
  • Erodium arborescens Willd.
  • —— hirtum Willd.
  • —— glaucophyllum Ait.
  • Lathyrus Clymenum L.
  • Hippocrepis bicontorta Lois.
  • Hedysarum carnosum Desf.
  • Reaumuria vermiculata L.
  • Pteranthus echinatus Desf.
  • Gymnocarpon decandrum Forsk.
  • Gymnarrhena micrantha Desf.
  • Pyrethrum fuscatum Willd.
  • Calendula stellata Cav. var. hymenocarpa.
  • Microlonchus Duriæi Spach.
  • Amberboa Lippii DC.
  • —— crupinoides DC.
  • Zollikoferia quercifolia Coss. et Kral.
  • —— angustifolia Coss. et DR.
  • Echinospermum Vahlianum Lehm.
  • Arnebia decumbens Coss. et Kral. var. macrocalyx.
  • Plantago ovata Forsk.
  • Caroxylum articulatum Moq.-Tand.
  • Traganum nudatum Delile.

A peine sommes-nous installés sur ce point, d’où la vue embrasse une vaste étendue vers le sud, que nous recevons la visite du cheïkh d’un douar voisin, lequel, réparant la maladresse de son frère, chef lui-même d’un autre douar où l’on avait refusé de vendre un mouton à nos spahis, vient nous en offrir plusieurs et insiste pour nous faire accepter chez lui la diffa le lendemain à notre passage.

Le 22, dès l’aube, nous achevons d’explorer les alentours accidentés de notre campement, et nous éprouvons une désagréable surprise à la vue d’une Vipère-à-cornes qui est venue pendant la nuit s’abriter sous une caisse, à l’entrée même de l’une de nos tentes ; le redoutable serpent est immédiatement puni de cette audace par son immersion dans l’alcool. Ce reptile est abondant dans ces lieux pierreux, et la présence du Naja dans la plaine du Bled Cegui, qui précède l’Oum-el-Asker, nous est affirmée par le cheïkh du douar voisin.

La coupure du Fedj El-Kheïl est des plus curieuses, car elle montre à nu les diverses couches superposées qui forment le Djebel Cheguieïga. A la base, des calcaires noirs très durs, puis des marnes rouges ferrugineuses, et enfin des dolomies surmontant le tout et formant la crête. Au pied de ces escarpements on trouve de nombreux fossiles ; c’est là que j’ai recueilli le Nautile dont il est question plus haut. Les Dolomies du sommet se délitent à certains endroits et forment des dentelures capricieuses, qui, vues d’une certaine distance, prennent l’aspect de murailles en ruine.

La flore du Fedj El-Kheïl est presque identique à celle du Djebel Cheguieïga, dont il n’est du reste qu’une coupure ; nous ne citerons donc que les quelques espèces suivantes : Capparis spinosa var., Deverra chlorantha, Galium petræum, Rhanterium suaveolens, Celsia laciniata, Plantago ovata, Panicum Teneriffæ.

Nous récoltons en outre une curieuse monstruosité du Caroxylum articulatum, qui donne à cette espèce l’apparence d’une plante en fleur ou en fruit.

A neuf heures et demie le signal du départ est donné. Une vaste plaine d’aspect désertique, ondulée par de basses collines, s’ouvre devant nous. Elle est parsemée de douars et bornée au sud par les montagnes d’Oum-El-Asker que nous devrons franchir pour atteindre les bords du Chott El-Fedjedj. Nous ne tardons pas à arriver au douar des Sidi-Djeimia, fraction de la tribu des Hammema ; c’est là que nous sommes invités à prendre une diffa qui nous est offerte avec beaucoup de cordialité, mais que nous payons largement par de nombreuses consultations données aux malades ; les enfants étant en majorité, le chocolat est substitué dans bien des cas aux médicaments spéciaux qui nous manquent ; à défaut de guérison radicale, ce remède produit un excellent effet moral et ne manque pas de grossir le nombre des clients qui se succèdent indéfiniment ; mais le temps presse et, prenant congé de notre hôte, nous continuons notre marche vers l’Oum-el-Asker.

Au sommet d’un monticule que nous gravissons pour mieux jouir de la vue des dentelures étranges formées par les crêtes dolomitiques des montagnes de Cheguieïga que nous avons quittées le matin, nous recueillons quelques silex taillés, épars à la surface d’un terrain sablonneux. Plus loin, sur un assez long parcours et près des bords d’un oued à sec qui se dirige vers la plaine de Bled-Cegui, nous traversons les ruines d’une cité antique qui a dû avoir une assez grande importance.

Nous arrivons enfin aux montagnes d’Oum-el-Asker, dans lesquelles nous pénétrons par un étroit couloir que nos montures ont peine à franchir ; on s’aperçoit à ce moment que les chameliers, ayant pris les devants pendant notre halte chez les Djeimia, se sont trompés de route, ce qui nous oblige à nous arrêter environ une heure pour envoyer à leur recherche. Au mauvais passage de l’entrée des gorges succède un chemin frayé qui semble devenir meilleur à mesure que nous avançons, mais bientôt nous sommes engagés dans un second défilé réellement dangereux, et forcés de suivre le lit desséché d’un oued dans lequel des eaux torrentueuses, actuellement absentes, ont mis à nu les couches tabulaires d’un calcaire dur et glissant sur lequel les chevaux, les mulets et les chameaux ont grand’peine à assurer leurs pieds. Ces roches blanches ou grises, qui paraissent inférieures aux bancs d’huîtres que nous avons trouvés la veille, renferment de nombreuses Turritelles fossiles dont il est difficile de se procurer des échantillons, en raison de la dureté de la roche.

Après deux heures d’efforts et de fatigues, pendant lesquelles nos bêtes de charge font de dangereuses chutes, nous rencontrons le Redir Zitoun, petite flaque d’eau bourbeuse dans un trou de rocher. Malgré la mauvaise qualité de cette eau, on est bien forcé de se résoudre à s’en désaltérer, car il n’y a pas de choix ; de plus, en dépit de la défense qui leur en a été faite, nos chameliers, comme toujours, s’empressent de laisser souiller le redir par leurs animaux. D’après l’observation barométrique qui donne 728mm,5, le Redir Zitoun est à environ 360 mètres d’altitude ; il est situé dans un repli de la chaîne d’Oum-el-Asker, à peu près vers le milieu de son épaisseur. Son nom lui vient sans doute des deux ou trois Oliviers rabougris qui y existent encore.

Prolonger la halte serait téméraire, car il est déjà cinq heures du soir et on nous dit que nous n’avons pas encore franchi les passages les plus dangereux, ce dont nous ne tardons pas du reste à nous convaincre, car à partir de ce point, non seulement on rencontre partout les mêmes roches glissantes, mais il faut le plus souvent suivre un sentier à peine tracé qui monte et descend alternativement le long du lit encaissé de l’oued. En plusieurs endroits le sentier domine ce dernier de plus de 30 mètres à pic ; à diverses reprises on se voit même dans la dure nécessité de décharger en partie les bêtes de somme, pour éviter des accidents, et malgré ces prudentes manœuvres, qui ne laissent pas que de retarder considérablement la marche de notre convoi, les conducteurs ne peuvent, aux plus mauvais passages, éviter les chutes de plusieurs animaux. La capture faite à la main, par M. Valéry Mayet, d’une Vipère-à-cornes blottie dans un creux de rocher, nous cause un moment d’émotion qui fait diversion aux ennuis de notre difficile trajet. Enfin, après trois heures d’efforts pénibles, nous atteignons l’extrémité de ce dangereux défilé, véritable passage des Thermopyles dans lequel il suffirait, non pas de trois cents Spartiates, mais d’une poignée de fantassins embusqués pour arrêter toute une armée. Un chemin relativement bon nous fait rapidement descendre dans la plaine du Bled Cherb qui borde le Chott El-Fedjedj, mais la nuit nous force à interrompre la marche et à dresser nos tentes, en pleine obscurité, avec un vent des plus violents et dans un terrain pierreux où nous ne pouvons fixer les piquets qu’à grand’peine. Cette journée a été la plus hérissée de difficultés de tout notre voyage.

Les quelques plantes à noter parmi celles que nous avons récoltées durant le trajet périlleux du défilé d’Oum-el-Asker sont les suivantes : Helianthemum Tunetanum, H. sessiliflorum, Frankenia thymifolia, Deverra chlorantha, Amberboa Lippii, Anarrhinum brevifolium, Scrophularia canina, Statice pruinosa.

Outre plusieurs Vipères-à-cornes prises dans les endroits rocheux, nous avons noté le Bufo viridis qui se montre au Redir Zitoun, dans l’eau livide duquel nous avons pêché aussi quatre Crustacés intéressants : d’abord un Estheria nouveau pour la science, décrit récemment par M. Simon sous le nom de E. Mayeti ; ensuite trois branchiopodes, les Apus cancriformis, A. Numidicus et Branchipus stagnalis.

Parmi les Hémiptères, nous rencontrons pour la première fois une Cigale (Cicada Querula) de moyenne taille, qui se retrouvera partout dans notre trajet jusqu’au Bir Marabot. Un Coléoptère algérien (Bolboceras Bocchus) est également trouvé pour la première fois dans notre voyage, ainsi qu’un Blaps probablement nouveau.

Dans la première portion du défilé, un calcaire gris noir, très dur, affleure dans le fond du ravin, alternant avec un calcaire blanc ou jaunâtre d’une dureté excessive et prenant sous l’action de l’eau un poli des plus dangereux pour la marche de l’homme et des animaux. Nous y avons recueilli quelques Inoceramus et des Cératites appartenant à l’étage sénonien que nous avons déjà signalé à Kriz et au Djebel Toumiet.

Comme toutes les nuits, le vent d’est a fait rage, ébranlant sans répit nos tentes que nous nous estimons heureux de n’avoir pas vu enlever par la tourmente, et le 23 mai, à six heures du matin, nous nous empressons d’abandonner ce campement inhospitalier, non toutefois sans en avoir attentivement exploré les environs où nous trouvons en abondance plusieurs espèces d’Helianthemum épanouissant leurs fleurs charmantes aux premiers rayons du soleil.

Laissant derrière nous les montagnes d’Oum-el-Asker, dont les couches, sur ce versant, plongent dans la direction sud, tandis que jusque-là, depuis et y compris les massifs du Bou-Hedma et de l’Arbet, elles sont inclinées dans le sens opposé, nous cheminons dans le Bled Cherb vers le campement de Bir Beni-Zid où nous avions espéré pouvoir arriver dès la veille. L’immense plaine qui s’étend devant nous se confond avec le chott où se produisent de curieux effets de mirage. Les moindres objets y prennent parfois des proportions fantastiques, simulant des ruines, des collines, ou des lignes de grands arbres, aux yeux du voyageur qui s’aventure imprudemment sur ce sol mouvant et dangereux. D’après des récits légendaires, des caravanes entières, trompées par ces images, ont disparu dans des fondrières insondables. Au bout d’une heure de marche environ, nous rencontrons une ruine romaine aussi importante que curieuse. C’est un grand édifice rectangulaire, plus long que large, dont l’intérieur présente quatre voûtes accolées. Les murs extérieurs sont formés de cinq assises de gros blocs taillés, surmontés de l’appareil réticulaire. La troisième assise, entièrement couverte de sculptures représentant des losanges, est la portion la plus remarquable de cet étrange édifice, auquel nos guides indigènes, qui, soit dit en passant, connaissent fort peu le pays, ne donnent aucun nom particulier. Cette ruine et la rencontre de quelques plantes que nous n’avions pas encore vues (le Reseda Alphonsi entre autres) atténuent un peu la monotonie d’une marche en ligne droite sur un terrain uniformément plat, occupé par des Tamarix rabougris, des Anabasis et autres Salsolacées.

A midi et demie, nous atteignons le Bir Beni-Zid, réunion de trois puits non maçonnés, dont l’eau, quoique légèrement saumâtre, est encore l’une des meilleures que nous ayons trouvées depuis notre départ de Gafsa ; dans l’un d’eux vit un Chara qui nous paraît intéressant.

L’existence d’eau potable en cet endroit, plus encore que la crainte de ne pouvoir atteindre dans la même journée un autre lieu de campement, nous détermine à y séjourner jusqu’au lendemain. Du reste, après les fatigues endurées la veille au passage de l’Oum-el-Asker, il est prudent de ne fournir qu’une courte étape, pour laisser prendre un peu de repos aux hommes et aux animaux.

Le reste de la journée est employé à la préparation des récoltes des jours précédents et à l’exploration du pays. Depuis le matin, nous apercevions dans la plaine un objet paraissant dépasser de cinq à six mètres tout ce qui l’environne et affectant la forme de deux piliers ; accompagné d’un spahi, je me dirige, aussi directement que me le permet la mobilité du terrain, sur ce point qui m’intrigue et me paraît à peine distant d’un demi-kilomètre ; mais j’ai déjà fait plus de trois kilomètres sur un sol uni et glissant, quand soudain nos deux chevaux s’enfoncent jusqu’au poitrail dans la vase argileuse ; mettant immédiatement pied à terre, nous dégageons nos montures par un vigoureux effort, car le danger est sérieux, et remettant les chevaux sur un terrain plus solide à la garde de mon spahi, je profite de toutes les touffes d’Atriplex et d’autres Salsolacées qui m’offrent un point d’appui pour continuer, en décrivant de nombreux détours, à me rapprocher de l’objet qui pique ma curiosité depuis si longtemps. Parvenu enfin au but, ma déception est grande en me trouvant en face de deux buissons de Tamarix pauciovulata, hauts d’un mètre et demi environ et isolés au milieu d’une partie du terrain que les eaux semblent n’avoir laissé à découvert que depuis peu de jours. J’avais fait à peu près cinq kilomètres depuis le campement, dans le sol fangeux, sans rien découvrir d’intéressant et j’estimai non moins inutile qu’imprudent de pousser plus avant dans le chott, dont je connais maintenant les dangers. Mon retour s’effectue cependant sans nouvel accident, grâce à de grandes précautions et à de nombreux zigzags rendus nécessaires par le peu de consistance de ce sol glissant, couvert d’innombrables empreintes de pieds de Gazelles.

Au Bir Beni-Zid et sur les bords du Chott El-Fedjedj, nous avons recueilli entre autres espèces :

  • Reseda Alphonsi Müll. Arg.
  • Dianthus serrulatus Desf. var. grandiflorus.
  • Zygophyllum cornutum Coss.
  • Tamarix pauciovulata J. Gay.
  • Aizoon Hispanicum L.
  • Nitraria tridentata Desf.
  • Gymnarrhena micrantha Desf.
  • Amberboa Lippii DC.
  • Anchusa hispida Forsk.
  • Arnebia decumbens Coss. et Kral. var. macrocalyx.
  • Echinospermum Vahlianum Lehm.
  • Limoniastrum Guyonianum DR.
  • Arthrocnemum macrostachyum Moq.-Tand.
  • Caroxylum tetragonum Moq.-Tand.
  • Anabasis articulata Moq.-Tand. ?
  • Halocnemum strobilaceum M.-Bieb.
  • Suæda vermiculata Forsk.
  • Atriplex mollis Desf.
  • Panicum Teneriffæ R. Br.
  • Sphenopus divaricatus Rchb.
  • Chara fœtida A. Br. ?

Les Gazelles, nous venons de le dire, hantent les bords du chott, et les Gerboises abondent dans les terrains argilo-sableux du Bled Cherb.

Parmi les oiseaux, citons de nombreuses Tourterelles, des Gangas, toujours les mêmes Traquets, diverses Alouettes, et le Bruant Proyer, qui fait constamment entendre son cri strident.

Les reptiles sont peu abondants ; nous ne prenons que le Cœlopeltis insignitus, ophidien qui se trouve partout.

Dans la classe des insectes, nous constatons l’abondance, sur les Jujubiers (Zizyphus Lotus), du Julodis cicatricosa. Citons encore le Calosoma Olivieri, qui, à la lumière, vient jusque sous nos tentes, et de nombreuses Cigales semblables à celle déjà signalée à l’Oum-el-Asker.

Par exception, la nuit est calme, ce qui nous permet de laisser très tard la tente ouverte, sans que nos bougies s’éteignent ; nous en profitons pour faire d’abondantes captures d’insectes nocturnes que la clarté attire en foule, mais, lorsque les feux sont éteints, nous payons chèrement cette bonne aubaine par les attaques de trop nombreux moustiques qui troublent notre sommeil pendant toute la nuit.

Le lendemain, 24 mai, à huit heures du matin, nous reprenons notre voyage à travers une plaine sablonneuse, très herbeuse sur certains points, et parsemée de touffes de Jujubier sauvage (Zizyphus Lotus) qui forment les seuls buissons un peu élevés. Au ciel légèrement voilé du matin succède un soleil ardent qui, avec l’absence de brise, rend la marche très pénible. La plaine devient de plus en plus nue à mesure que nous avançons et depuis longtemps nous cherchons en vain un point favorable à la grande halte ; ni une flaque d’eau, ni un seul arbre ne se montrent sur notre passage ; de guerre lasse, vers midi, nous devons nous contenter du peu d’ombre que projettent sur le sable brûlant quelques touffes de Jujubiers un peu plus élevées que les autres. Plus nous avançons, plus la plaine et la solitude semblent grandir. Pour faire diversion à la monotonie du trajet, je fais un temps de galop jusqu’au pied d’un mamelon dont la teinte jaune rougeâtre a attiré mon attention depuis longtemps ; j’y reconnais un calcaire tertiaire renfermant des coquilles fossiles. Je trouve à mon retour le convoi divisé en deux parties, la seconde si éloignée que durant une heure nous la croyons égarée. Après un temps d’arrêt, l’ordre s’étant rétabli, nous cheminons dans une plaine très cultivée, circonscrite par des montagnes peu élevées, plaine dans laquelle nous rencontrons des Arabes du Nefzaoua en train de dépiquer leur blé à l’aide de quatre chameaux attachés ensemble en ailes de moulin. D’après les renseignements que nous recueillons de la bouche de ces cultivateurs, l’eau manque absolument dans la plaine, mais nous devons trouver à peu de distance, disent-ils, un redir où elle est abondante et bonne. Prenant alors à gauche, suivant leurs indications, nous nous engageons dans un pays montueux, en nous dirigeant vers le nord ; mais ce n’est guère qu’après avoir fait un trajet d’environ douze kilomètres, par de mauvais chemins, que nous atteignons, à la tombée de la nuit, le Redir Timiat, où nous installons nos tentes dans un sol pierreux, à proximité d’un creux de rocher rempli d’une eau relativement bonne. L’exploration de ce point, très curieux surtout sous le rapport géologique, prend toute la matinée du 25 mai. Situé au milieu d’un cirque de montagnes dolomitiques dont les crêtes sont curieusement découpées et dentelées, le lit du ravin dans lequel se trouve le Redir Timiat met à nu des calcaires très riches en fossiles. Certaines roches abondent en Nummulites, tandis que d’autres renferment des bivalves et des Turrilites de grande dimension, mais fort difficiles à détacher. Ces couches paraissent être inférieures au terrain de dolomie et aux bancs d’Huîtres signalés à l’Oum-Guehafa.

Le Redir Timiat est l’un des points les plus intéressants que nous ayons visités, en raison de l’abondance des fossiles qui s’y trouvent dans un calcaire à Orbitolines de l’étage urgo-aptien (Rolland) ; ils sont mis à nu par les eaux dans le lit même du torrent, à sec au moment de notre passage, excepté dans le redir. Parmi les fossiles recueillis, nous citerons : Trigonia f. aliformis, Nerinea Pauli, Pholadomya Darassi.

La flore et la faune vivantes du Redir Timiat ne sont pas moins riches que la faune fossile ; nous voudrions y rester plus longtemps, mais, bien que la distance qui nous sépare du Redir Oum-Ali ne soit pas très grande, nous levons le camp à midi, dans la crainte de rencontrer des passages aussi dangereux que celui du Khanget Oum-el-Asker, dont nous conserverons longtemps le souvenir.

Nous avons retrouvé au Redir Timiat les mêmes Cigales qu’à l’Oum-el-Asker, des Branchipus dans le redir, et au bord même, le Pentodon pygidialis, lamellicorne saharien, courant sur le sol après la pluie.

Parmi les plantes de cette station, qui forment une longue liste, nous citerons seulement :

  • Reseda Alphonsi Müll. Arg.
  • —— propinqua R. Br.
  • Silene apetala Willd.
  • Haplophyllum tuberculatum Adr. Juss.
  • Hedysarum carnosum Desf.
  • Pteranthus echinatus Desf.
  • Nitraria tridentata Desf.
  • Eryngium, espèce nouvelle ?
  • Deverra scoparia Coss. et DR.
  • Callipeltis Cucullaria Stev.
  • Asteriscus pygmæus Coss. et DR.
  • Pyrethrum fuscatum Willd.
  • Amberboa Lippii DC.
  • Heliotropium undulatum Vahl.
  • Statice Thouini Viv. var.
  • Euphorbia glebulosa Coss. et DR.
  • Ephedra fragilis Desf.
  • Asphodelus viscidulus Boiss.
  • Panicum Teneriffæ R. Br.
  • Pennisetum asperifolium Kunth.
  • Chloris villosa Pers., du Sahara algérien, signalé à Gafsa par Desfontaines et trouvé en 1883 à l’Oued Cherichira.
  • Pappophorum scabrum Kunth., plante de Biskra et du Cap, nouvelle pour la Tunisie.

Tandis que l’on roule les tentes, un vent d’est, qui souffle avec rage et avec accompagnement de gouttes de pluie, amène la perte du baromètre Fortin qu’il renverse sur un rocher pendant que je procède à l’observation quotidienne. Dorénavant, nous ne pourrons donc plus contrôler les indications données par les anéroïdes et les holostériques ; heureusement que l’un de nos holostériques n’a jamais donné que des écarts insignifiants avec le Fortin.

Pendant que nous gravissons la montagne, la pluie prend de l’intensité et nous fait craindre des avaries dans notre bagage ; mais le beau temps a déjà reparu lorsque nous franchissons la grande muraille qui traverse le col de Fedj Oum-Ali ; par un chemin très dangereux quoique très frayé, nous sommes conduits rapidement au Redir Oum-Ali, où nous trouvons de l’eau en abondance et un bel emplacement pour dresser nos tentes. Ce point est des plus remarquables par la puissance des dépôts alluvionnaires qui occupent tout le fond de la vallée et qui sont profondément ravinés dans tous les sens par les eaux pluviales. Avant d’arriver au redir, nous avions déjà rencontré un assez grand nombre de silex taillés ; en parcourant les alentours du campement, nous ne tardons pas à constater que nous sommes au centre d’une station préhistorique des plus importantes. Des lames ou grattoirs gisent par centaines sur le sol sableux, tandis que des haches, des nucleus, des percuteurs, appartenant tous à l’âge de la pierre taillée, sont semés sur les pentes et principalement autour de gros blocs qui ont dû constituer des enceintes.

Durant toute la nuit, un vent furieux ne cesse de nous assaillir, précédant un orage assez violent accompagné d’une forte pluie qui dure même le lendemain, 26 mai, de sept heures à midi. En dépit de la contrariété que nous cause le mauvais temps, nous poursuivons nos recherches de silex taillés, que favorisent le lavage et la dénudation du sol par l’écoulement des eaux de pluie. Poussant mes investigations à quelque distance du camp, je suis assez heureux pour rencontrer de véritables ateliers de fabrication, tandis que, d’un autre côté, M. Bonnet découvre un foyer culinaire où les instruments sont mêlés aux débris de cendre et de charbon et à des amas d’escargots calcinés (Helix candidissima var.) identiques à ceux qui vivent actuellement dans le pays.

A la faveur d’un ciel redevenu beau, nous consacrons l’après-midi de ce même jour à l’exploration du pays jusqu’à la grande muraille que nous avons rencontrée sur notre passage et qui nous avait du reste été indiquée avant notre départ de Gafsa. Cette singulière construction, dont l’origine romaine ne laisse aucun doute, mesure en moyenne 4 mètres de hauteur sur 1m,50 d’épaisseur à la base. Partant des rochers à pic qui s’élèvent au-dessus du col qu’elle coupe, et suivant une arête rocheuse, elle se prolonge jusqu’au fond de la vallée où elle est terminée par les restes d’un barrage construit avec d’énormes blocs taillés ; sa longueur totale est d’environ 300 mètres. A la rencontre de la route, dont elle commande le passage, existait un petit bastion carré, dont on peut encore apprécier facilement la forme et les proportions. On voit aussi sur une partie de sa longueur une sorte de retrait à mi-hauteur ayant servi sans doute de chemin de ronde. Une légende arabe donne à ce mur une origine fantaisiste ; elle aurait été construite par une veuve qui avait deux fils, dont l’un, plein de vertus et de respect pour les volontés maternelles, ne cessa de vivre auprès d’elle dans les montagnes auxquelles il a laissé son nom d’Oum-Ali, tandis que l’autre, devenu un aventurier redouté, aurait fait sa résidence habituelle dans les défilés d’Oum-el-Asker, qui ont également hérité de son nom. La muraille aurait été destinée à interdir à ce dernier les domaines de son frère Ali dans la plaine de Cegui, au pied même du Djebel Oum-Ali. Telle est la légende arabe, mais il est beaucoup plus probable que ce mur a été construit par les Romains sur le seul passage praticable conduisant au Nefzaoua, soit comme limite de province, soit comme moyen de défense contre les incursions des peuplades indigènes, soit enfin dans le but de faire payer un droit d’entrée aux marchandises provenant des pays non occupés.

Aux alentours de la muraille un chaos de rochers dolomitiques et d’amas de poudingues et d’alluvions rouges donne au site l’aspect le plus sauvage. Il eût été intéressant d’y séjourner et d’y chasser, car les oiseaux y sont nombreux ainsi que les mammifères, entre autres les Mouflons, dont on rencontre partout les traces surtout aux abords du redir où ils viennent boire en troupes pendant la nuit.

M. Valéry Mayet et moi, nous rencontrons sur le sol, auprès de la muraille, une grande pierre de grès, ovale, longue de 45 centimètres et large de 25 centimètres, bombée d’un côté, plate et unie sur l’autre face. Cette pierre, d’une forme régulière due évidemment au travail de l’homme, nous intrigue au point de vue de sa destination, mais elle est trop volumineuse pour que nous puissions la transporter au campement, dont nous sommes malheureusement assez éloignés. A dix mètres plus loin, une seconde pierre en tout semblable à la première, mais de dimensions beaucoup moindres (8 centimètres sur 15 centimètres), s’offre à nos regards et je m’empresse de m’en emparer. Nous ne pouvons regarder ces deux objets que comme étant destinés à broyer le grain.

Outre les énormes dépôts d’alluvion argilo-sableux, profondément ravinés par les eaux et renfermant d’innombrables silex taillés, nous signalerons à l’Oum-Ali quelques filons de gypse, des grès et des dolomies sur les crêtes comme aux alentours du Redir Timiat, qui n’en est du reste que peu éloigné.

La halte de deux jours que nous avons faite en cet endroit nous a permis de récolter un grand nombre de plantes, mais comme la liste complète contiendrait de nombreuses espèces vulgaires communes à tout le pays, nous n’en extrairons que les espèces suivantes :

  • Delphinium peregrinum L. var. halteratum.
  • Matthiola livida DC.
  • Farsetia Ægyptiaca Turr.
  • Helianthemum Kahiricum Delile.
  • Reseda Alphonsi Müll. Arg.
  • —— Duriæana J. Gay.
  • —— propinqua R. Br.
  • Erodium arborescens Willd.
  • —— hirtum Willd.
  • Rhus oxyacanthoides Dum.-Cours.
  • Astragalus tenuifolius Desf.
  • Anthyllis tragacanthoides Desf.
  • Hedysarum carnosum Desf.
  • Gymnocarpon decandrum Forsk.
  • Ferula Vesceritensis Coss. et DR.
  • Eryngium ilicifolium Desf.
  • —— espèce nouvelle ?
  • Callipeltis Cucullaria Stev.
  • Asteriscus pygmæus Coss. et DR.
  • Anacyclus Alexandrinus DC. var.
  • Calendula gracilis DC.
  • Carduncellus eriocephalus Boiss.
  • Atractylis prolifera Boiss. var.
  • —— citrina Coss. et Kral.
  • Centaurea contracta Viv.
  • Zollikoferia quercifolia Coss. et Kral.
  • Convolvulus Siculus L.
  • Anchusa hispida Forsk.
  • Celsia laciniata Poir.
  • Linaria simplex DC.
  • Anarrhinum brevifolium Coss. et Kral.
  • Scrophularia arguta Ait.
  • Euphorbia glebulosa Coss. et DR.
  • —— falcata L.
  • Forskahlea tenacissima L.
  • Asphodelus tenuifolius Cav.
  • Pancratium sp. sans fleurs et sans fruits.
  • Notochlæna Vellea Desv.

Le Redir d’Oum-Ali est une station fort intéressante. De nombreuses traces y indiquent la présence en grand nombre de l’Hyène, du Chacal, du Mouflon et du Gundi.

Les reptiles paraissent y être peu abondants ; nous y signalerons cependant le Cœlopeltis insignitus et le Gongylus ocellatus. Parmi les insectes : Calosoma Olivieri et C. indagator, Cicindela Ægyptiaca, Pimelia Tunetana, Purpuricenus Desfontainei (joli Longicorne trouvé sur le Rhus oxyacanthoides), un Cebrio inconnu pris sur une Graminée. On y trouve aussi d’énormes Scorpions et un Galéode noir à pieds rouges, Rhax ochropus. Les Helix des groupes candidissima et melanostoma ainsi que l’H. Doumeti y sont en abondance.

Ce n’est pas sans regret que nous sommes contraints, le 27 mai, à une heure du soir, de quitter notre campement d’Oum-Ali. Un séjour plus prolongé dans cette localité eût été fécond en résultats, mais le temps presse, car il nous faut atteindre ce jour même le Bir Marabot, d’où nous devons nous diriger sur le Djebel Berd que nous tenons à visiter avant de reprendre la route de Gabès.

Ayant franchi un dernier col, moins élevé que celui où se trouve la grande muraille, nous entrons dans le Bled Cegui, plaine fertile, cultivée partiellement par les Arabes. Quelques champs que nous traversons se font remarquer par une curieuse variété de blé, offrant des épis très longs, très serrés de grain, et absolument dépourvus de barbes. Nous nous détournons un peu sur la gauche pour examiner un petit bâtiment romain, sorte de campanile carré, rehaussé à sa partie supérieure de colonnettes plates et cannelées ; plusieurs autres monuments analogues se succèdent de distance en distance dans cette vaste plaine ; on peut supposer qu’ils jalonnaient en quelque sorte une route allant sans doute de la cité dont les ruines se voient à Oglet Mehamla à celle dont nous avons rencontré les vestiges avant d’arriver au Khanget El-Asker. La traversée du Bled Cegui, vaste plaine où la fertilité du sol est révélée par des prairies naturelles très herbeuses, des cultures et l’abondance du Cynara Cardunculus, ne nous a fourni cependant que peu d’espèces de plantes intéressantes :

  • Ferula Vesceritensis Coss.
  • Callipeltis Cucullaria Stev.
  • Senecio Decaisnei DC.
  • Carduus Arabicus DC.
  • Amberboa crupinoides DC.
  • —— Lippii DC.
  • Heliotropium supinum L.
  • Anarrhinum brevifolium Coss. et Kral.
  • Euphorbia calyptrata Coss. et DR., espèce existant en Algérie, nouvelle pour la Tunisie.

Nous constaterons aussi, plus tard, dans la portion de la plaine avoisinant le massif des montagnes des Aïeïcha, la présence du Gommier (Acacia tortilis), par pieds isolés, restes d’une ancienne forêt se reliant sans doute à celle du Tahla en contournant les montagnes. Plus loin, tandis que nous recueillons, sur une petite éminence, quelques silex taillés, une troupe de plus de trente Gazelles fuit rapidement à notre approche. La grosse Alouette huppée, la Caille bédouine (Turnix tachydromus), le Bruant Proyer et diverses espèces de Traquets foisonnent dans les champs d’orge et les plantureux herbages où domine l’Hedysarum carnosum, plante fourragère qui y atteint des proportions exceptionnelles et qu’il serait sans doute avantageux de multiplier par la culture. Après trois heures de marche, nous arrivons à la grande route de Gafsa à Gabès, puis, tournant à l’ouest, nous atteignons bientôt, en côtoyant le lit d’un oued sans eau, la station du Bir Marabot, située entre plusieurs monticules couronnés par des restes d’antiques constructions ; là, près de ce puits profond dont l’eau est potable, nous établissons notre camp à côté d’un petit bordj abandonné. Pendant que l’on dresse les tentes, je me dirige vers un plateau allongé à l’extrémité duquel j’aperçois une ruine romaine. Mon attention ne tarde pas à être éveillée par un grand nombre de silex taillés dont quelques-uns fort remarquables. Je suis, à n’en pas douter, sur l’emplacement d’un atelier, et plus j’approche de l’édifice en ruines, plus les instruments deviennent nombreux ; enfin, au pied même de cette construction sous laquelle existe une cave voûtée qui a pu être une citerne, je recueille plusieurs grattoirs et poinçons encore au milieu des éclats de la pierre d’où ils ont été extraits ; je rencontre aussi, à différentes places, des fragments de quartz cristallisé, débris de géodes qui ont dû être brisées dans le but de fabriquer des instruments avec les fragments du silex qui en formait l’enveloppe. Ces géodes proviennent sans doute des montagnes du massif des Aïeïcha, situées à une faible distance, et ont été transportées par l’homme, à moins toutefois, ce qui est moins probable, qu’elles n’aient été entraînées par les crues des oueds qui descendent des flancs de ces montagnes. A mon retour, nous tenons conseil et décidons que le lendemain, tandis que nous irons camper au pied du Djebel Berd, éloigné du Bir Marabot de huit kilomètres seulement, le brigadier et deux hommes de l’escorte se rendront à Gafsa pour chercher les vivres dont nous aurons besoin jusqu’à Gabès. L’Arabe qui nous a suivis jusqu’ici avec son enfant malade se décide enfin à se séparer du « thebib francis » auquel il témoigne toute sa gratitude pour les soins donnés à l’enfant pendant le trajet pénible que nous venons de faire. Je dois reconnaître que la présence de ce compagnon volontaire a été plus d’une fois gênante pour nous, mais, en revanche, il y a tout lieu de croire que l’occupation française y aura gagné un chaud partisan.

A six heures du matin, le 28 mai, nous sommes en route pour le Djebel Berd, côtoyant des collines couvertes de vestiges de constructions qui sont terminées sur le bord d’un petit oued, sans eau comme les autres, par une sorte de retranchement dont on peut suivre encore aisément la ligne d’enceinte en maçonnerie. A mesure que nous montons, le chemin devient difficile et la chaleur gênante. Un certain nombre de reptiles et beaucoup d’insectes sont capturés, mais la flore est pauvre et monotone. Nous franchissons des couches effondrées de dolomie, puis, côtoyant un ravin dépourvu d’eau, nous arrivons vers dix heures, par une série de plates-formes que circonscrivent des restes d’enceintes en pierre sèche, sur un petit plateau voisin d’un redir suffisamment pourvu d’eau et nous y installons notre tente.

Les sommets du Djebel Berd se dressant en face de nous, il nous est facile, du point où nous sommes, de nous fixer sur la meilleure route à suivre pour les atteindre, ce que nous comptons faire dans l’après-midi. Mais tandis que, le repas fini, nous explorons les alentours du campement, le ciel se charge de gros nuages venant du nord et, vers une heure et demie, un violent orage éclate avec un fracas épouvantable, déversant sur nous une pluie diluvienne qui envahit notre tente malgré la rigole qui l’entoure. En quelques instants, le ravin redevenu torrent roule d’énormes quartiers de rochers, et nous voyons arriver, avec la rapidité d’un cheval lancé au galop, une vraie nappe d’eau qui débouche par tous les replis du terrain. Nous pouvons alors nous rendre exactement compte de l’action dévastatrice des eaux sur ces pentes escarpées, à peu près dénudées ou tout au moins dépourvues de végétation arborescente, et lorsque, au bout d’une heure environ, la pluie ayant cessé, notre vue peut embrasser de nouveau la plaine, nous la voyons en grande partie transformée en nappe d’eau. Le ciel étant redevenu serein, M. Valéry Mayet et moi nous nous mettons en devoir d’opérer une reconnaissance dans la montagne à la recherche des passages les plus commodes pour en atteindre le lendemain le point culminant. Séduits bientôt par la fraîcheur de la température qui rend la marche moins pénible, récoltant sur les plantes ou sur le sol les insectes qui commencent à reparaître, et recueillant de nombreux fossiles dans les marnes friables, nous gravissons successivement de monticule en monticule, de crête en crête, et arrivons finalement, après avoir franchi plusieurs passages dangereux, à une coupure à pic large de quelques mètres, qui seule nous sépare de la pente terminale. Ce dernier obstacle est rendu plus dangereux par la nature friable de la roche de gypse cristallisé qui s’éboule sous nos pieds et se détache dans nos mains. Être arrivés si près du but et renoncer à l’atteindre, par la seule crainte de franchir un obstacle de quelques mètres au delà duquel toute difficulté va cesser, nous paraît indigne de nous ; aussi, profitant d’aspérités moins friables, nous n’hésitons pas longtemps à braver le danger, espérant pouvoir accomplir le jour même ce que nous avions projeté pour le lendemain. Mais, le mauvais pas franchi, un contretemps plus sérieux vient s’opposer à la réalisation de ce projet ; un brouillard épais, qui monte de la vallée, enveloppe soudain la montagne ; le jour tire sur son déclin et nous ignorons complètement la topographie du Djebel Berd ; quelque dur qu’il puisse être de renoncer à un but presque atteint, mes souvenirs, ma vieille expérience des montagnes, et les dangers que j’ai trop souvent courus en pareille circonstance, me font un devoir de m’opposer énergiquement à une nouvelle tentative. Ne voulant pas reprendre le chemin dangereux par lequel nous sommes montés, nous opérons la retraite vers le fond de la vallée par un éboulis de calcaire mélangé de gypse que nous ne pouvons traverser sans prendre de sérieuses précautions pour ne pas être entraînés avec les débris de pierre qui roulent sous nos pas. Nous nous trouvons alors au centre d’un grand cirque formé par les rochers à pic des crêtes du sommet et des contre-forts de la montagne. N’oubliant pas le but de nos recherches, malgré les difficultés de la marche, nous avons le regret de constater sur ce point la pauvreté et la monotonie de la flore et de la faune, mais nous sommes frappés de la quantité extraordinaire de traces de Mouflons imprimées sur le terrain. Le nombre de ces ruminants est si grand qu’ils ont tracé sur les pentes de la montagne des sentiers aussi battus que ceux que font les moutons aux alentours des bergeries. A plusieurs reprises même, il nous arrive de maudire ces sentiers, si frayés qu’ils nous conduisent à des impasses et retardent par des contremarches notre rentrée au campement que nous avons grand’peine à atteindre avant la nuit.

Le lendemain matin, dès cinq heures, escortés d’un de nos spahis, nous sommes déjà, M. Valéry Mayet et moi, en train de gravir la montagne, l’abordant cette fois par le côté opposé à celui que nous avions suivi la veille. La portion que nous visitons est beaucoup plus couverte de broussailles, mais la flore n’en est pas pour cela plus variée. Nous abandonnons au bout de peu de temps un large chemin très frayé qui paraît se diriger vers la plaine du Bled Cegui et nous montons directement vers la crête que nous ne tardons pas à atteindre et que nous suivons jusqu’au sommet.

Sur le versant sud, quelques pieds isolés de Pistacia Atlantica se font remarquer par leur verdure plus tendre que celle des buissons qui les entourent ; ce sont les seuls arbres que l’on aperçoive. De véritables champs d’Erodium arborescens en pleine floraison sont d’un effet merveilleux. Nous n’avions encore jamais rencontré cette plante en aussi grande abondance.

Autour des fleurs de ce bel Erodium, voltigent de nombreux Lépidoptères intéressants ; ce sont, principalement, un Papilio du groupe Machaon, des Pieris et des Anthocharis ; nous regrettons de n’avoir ni le temps ni les engins nécessaires pour en faire la chasse. Le grand Martinet noir se livre à de rapides évolutions, rasant parfois le sol, et quelques rapaces planent au-dessus de nous en ayant soin de se tenir hors de la portée du fusil. A huit heures, nous avons atteint le point culminant, indiqué par une pyramide topographique de trois mètres de haut, bâtie à pierres sèches. De là, nous jouissons d’un coup d’œil imposant ; la vue embrasse toutes les plaines environnantes limitées, au sud, par les Djebels Oum-Ali et Oum-el-Asker, au nord par le massif du Djebel Arbet et des Aïeïcha ; on voit au loin Gafsa et El-Guettar, et, près de ce dernier village, la sebkha dont il y a quelques jours nous avons traversé une partie. A la satisfaction que nous éprouvons à contempler sous un ciel splendide ce magnifique panorama, vient se mêler un regret ; c’est celui de constater que le sommet sur lequel nous nous trouvons n’est pas le plus élevé du massif du Djebel Berd, qui est divisé en deux par une large coupure ; le véritable sommet, qui nous paraît d’une centaine de mètres plus haut que celui où nous sommes, appartient à la portion ouest du massif. Pour explorer ce côté de la montagne, peut-être le plus intéressant, il ne faudrait pas moins de trois jours que nous ne pouvons pas y consacrer.

Continuant à suivre la crête afin de descendre par un escarpement situé plus à l’ouest, nous dépassons la croupe par laquelle nous étions montés la veille. Ce n’est pas sans quelque danger que, nous aidant des mains, nous sautons les degrés formés par des roches gypseuses friables. Un faux pas de notre spahi manque de causer un déplorable accident, car, dans sa chute, les chiens du fusil qu’il porte en bandoulière se rabattent en frappant sur le roc et la charge passe à quelques décimètres de la tête de M. Valéry Mayet qui se trouve en arrière.

Après une heure d’efforts pour atteindre le ravin, notre trajet est encore considérablement allongé par une série d’érosions profondes qu’il nous faut successivement franchir et parfois contourner avant d’arriver au fond de la vallée. La chaleur est très forte dans ces gorges abritées, mais heureusement la pluie tombée la veille a laissé dans les ruisseaux assez d’eau pour que nous puissions nous désaltérer, et nous avons enfin la chance de trouver sur notre route un énorme pied de Juniperus Phœnicea à l’ombre duquel nous pouvons faire une halte de quelques instants.

La flore du Djebel Berd ou Berda est moins riche, au moins dans la portion que nous en avons explorée, que ne pourraient le faire supposer sa situation méridionale et son altitude (environ 1100 mètres). Le temps nous a manqué pour en visiter tous les versants et pour en aborder la partie occidentale, séparée du reste du massif par une coupure profonde. Nous noterons cependant les espèces suivantes :

  • Lonchophora Capiomontiana DR.
  • Moricandia suffruticosa Coss. et DR.
  • Diplotaxis pendula DC.
  • Rapistrum bipinnatum Coss. et Kral.
  • Helianthemum Kahiricum Delile.
  • —— virgatum Pers. var. asperum.
  • Reseda Alphonsi Müll. Arg.
  • —— stricta Pers.
  • Dianthus serrulatus Desf.
  • Erodium hirtum Willd.
  • —— arborescens Willd., formant de véritables champs sur la crête.
  • —— —— var. incisum.
  • —— glaucophyllum Ait.
  • Haplophyllum linifolium Adr. Juss.
  • Pistacia Atlantica Desf.
  • Hedysarum carnosum Desf.
  • Tamarix pauciovulata J. Gay.
  • Pteranthus echinatus Desf.
  • Reaumuria vermiculata L.
  • Deverra chlorantha Coss. et DR.
  • Carum Mauritanicum Boiss. et Reut.
  • Callipeltis Cucullaria Stev.
  • Pyrethrum fuscatum Willd.
  • Asteriscus pygmæus Coss. et DR.
  • Senecio coronopifolius Desf.
  • Atractylis prolifera Boiss. var.
  • Zollikoferia quercifolia Coss. et Kral.
  • Apteranthes Gussoneana Mik.
  • Caroxylum articulatum Moq.-Tand.
  • Euphorbia Bivonæ Steud.
  • Scilla villosa Desf., spécial à la Tunisie.

De retour au campement à midi, nous fixons la levée du camp à trois heures du soir ; mais au moment où nous nous apprêtons à replier la tente, un nouvel orage, aussi violent que celui de la veille, fond sur la montagne et nous oblige à retarder le départ de plus d’une heure. Dès que la pluie cesse et pendant que l’on procède au chargement, je fouille les alentours du campement et j’ai la chance de rencontrer et de tuer d’un coup de fusil un bel Echidna Mauritanica, grande Vipère des plus dangereuses, que la pluie avait sans doute mise en mouvement. C’est ce même reptile que l’on trouve assez abondamment au pied de la montagne de Zaghouan où il nous avait été donné en 1883. La classe des reptiles nous a encore fourni une Couleuvre extrêmement effilée, de couleur grise (Periops Algira). Notons aussi le Bufo pantherinus.

Le sommet donne les mêmes insectes que le Djebel Hattig, mais la base de la montagne est plus riche : de nombreuses Cigales, l’Ephippiger Oudrianus, beaucoup d’Ascalaphus, le Julodis cicatricosa, le Purpuricenus Desfontainei, un Drilus et un Sitaris non déterminés. Les Lépidoptères sont nombreux et intéressants ; beaucoup d’Anthocharis et de genres voisins, et un fort beau Papilio dont la chenille vit sur les Deverra.

On retrouve au Djebel Berd la plupart des étages géologiques des Aïeïcha et du Djebel Sened. L’Ostrea Mermeti y abonde dans les marnes feuilletées grises. Des gisements importants de gypse cristallisé alternent avec ces marnes sur les contreforts escarpés de la montagne, dont les couches supérieures, qui paraissent être tertiaires, sont inclinées vers le sud, c’est-à-dire dans le sens inverse de celles des autres massifs montagneux.

Après avoir essuyé plusieurs averses durant le trajet, nous sommes de retour au Bir Marabot à cinq heures et demie du soir. En dépit de la pluie, j’utilise les quelques heures de jour qui restent encore à explorer un mamelon surmonté d’un petit bordj, situé de l’autre côté du lit de l’oued. De nombreux silex taillés et des masses de débris entassés autour des rochers ne me permettent pas de douter qu’il n’ait existé sur ce point un autre établissement et un atelier préhistoriques des plus importants. La pluie et l’approche de la nuit me forcent à interrompre ma fructueuse récolte de silex taillés, mais je me promets bien d’y revenir, ce que je ne manque pas de faire le lendemain matin 30 mai. Mes recherches sont de nouveau couronnées de succès et je rentre avant midi, chargé d’instruments en silex, dont quelques-uns fort remarquables par la finesse des retouches.