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Rapport sur une mission botanique exécutée en 1884 dans la région saharienne, au nord des grands chotts et dans les îles de la côte orientale de la Tunisie cover

Rapport sur une mission botanique exécutée en 1884 dans la région saharienne, au nord des grands chotts et dans les îles de la côte orientale de la Tunisie

Chapter 8: VII
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About This Book

The report records a botanical and zoological survey of southern Tunisia and adjacent eastern coastal islands, describing routes, field methods, and logistical arrangements. It combines inventories of plant and insect species and habitat notes with observations on meteorology, geology, hydrology, and archaeological sites. The narrative details sampling locations, collection and identification procedures, cooperation with local officials and military authorities, and contains annotated species lists and locality records. Practical remarks on climate, terrain, and transport accompany taxonomic determinations and recommendations for further study.

VII

Du Bir Marabot à Gabès : Bir Zellouza, Oglet Mehamla, Gueraat El-Fedjedj, Oudref. — Séjour à Gabès.

Le 30 mai, à une heure du soir, nous reprenons définitivement la direction de Gabès, distant de trois étapes. La route que nous suivons, non sans faire plusieurs pointes à droite ou à gauche, traverse longitudinalement la vaste et fertile plaine de Cegui, limitée au nord par le massif des Aïeïcha, au sud par les chaînes de basses montagnes qui bordent le Chott El-Fedjedj dont elles nous interceptent la vue. La principale reconnaissance que nous faisons, sur la gauche, dans la direction des montagnes des Aïeïcha, est motivée par le désir d’examiner de près un arbre isolé que nous supposions avec raison être un Gommier (Acacia tortilis), arbre que nous n’avons plus rencontré depuis que nous avons quitté le Bled Tahla. L’existence dans la plaine de quelques individus épars de cette espèce nous fait supposer que la majeure partie des arbres que nous apercevons au pied des montagnes situées à notre gauche sont aussi des Gommiers. L’Acacia tortilis occupe donc une étendue de pays beaucoup plus considérable que je ne l’avais supposé en 1874, car nous avons maintenant la certitude qu’il croît non seulement dans la plaine du Tahla, mais encore tout autour du puissant massif de montagnes qui comprend les Djebels Madjoura, Bou-Hedma, Arbet, El-Aïeïcha et Beni-Amrham. S’il est beaucoup moins abondant au pourtour de ce massif que dans le Bled Tahla même, cela tient sans doute à ce que les terres y sont depuis longtemps beaucoup plus cultivées et que le pays étant plus habité à l’extérieur qu’à l’intérieur de ce massif, l’œuvre de déboisement s’est accomplie plus activement.

Durant le trajet de quelques kilomètres que nous faisons pour reconnaître les Gommiers, nous remarquons, épars dans les champs et les terres vagues, un assez grand nombre d’instruments en silex de plus grandes dimensions que ceux que nous avons rencontrés jusqu’ici, et nous capturons abondamment le magnifique Bupreste (Julodis cicatricosa) qui couvre en certains endroits les buissons de Retam (Retama Rætam) et de Jujubier (Zizyphus Lotus).

Plus nous avançons, plus le pays devient fertile et cultivé ; de nombreux troupeaux paissent dans la plaine et les douars se multiplient. Nous apercevons sur notre droite un monument analogue à l’espèce de columbarium que nous avons rencontré dans cette même plaine entre le Djebel Oum-Ali et le Bir Marabot.

Nous n’arrivons au Bir Zellouza (le puits de l’Amandier) qu’à sept heures du soir, après avoir longtemps cherché ce point où nous devons passer la nuit. Les puits, surmontés d’une sorte d’armature carrée en bois, y sont nombreux, mais l’eau en est mauvaise, tandis qu’elle nous avait été signalée comme bonne. Ce motif nous décide à camper de préférence à deux ou trois cents mètres en arrière, auprès d’un redir où l’eau, grossie par les pluies des jours précédents, est aussi savoureuse qu’abondante. Le pays est couvert de belles cultures et peuplé d’une multitude d’oiseaux (Gangas, Pigeons, Alouettes, Tourterelles, Traquets, Moineaux et autres passereaux) qu’attire l’eau des puits et du redir. La halte au Redir Zellouza ne nous offre rien d’intéressant comme plantes. En revanche nous y retrouvons en grande abondance, dans les eaux du redir, les curieux Apus cancriformis et Numidicus déjà recueillis au Redir Zitoun dans le Djebel Oum-el-Asker, et nous y prenons, courant dans la vase, deux individus d’un superbe Carabique jaune tacheté de noir, nouveau pour la Tunisie, que M. Valéry Mayet rapporte au Brachinus nobilis. Peu avant d’arriver au redir, nous avions retrouvé en grand nombre, sur les Retam et les Acacia tortilis, le splendide Julodis cicatricosa.

Le lendemain matin, dernier jour du mois de mai, une abondante rosée couvre toutes les herbes. Nous quittons, vers huit heures, le Bir Zellouza, cédant la place à une compagnie d’artillerie qui vient d’arriver et de dresser ses tentes à quelques pas des nôtres. Les officiers ne nous faisant pas l’honneur de venir nous visiter, nous agissons de même et poursuivons notre route vers Oglet Mehamla. A notre gauche, entre la montagne des Beni-Amrham et celles des Aïeïcha, on distingue fort bien le col d’El-Affaï où passe la route de Gafsa par El-Aïeïcha. A droite, nous voyons le Djebel Ghedifa, qui termine la chaîne comprenant le Djebel Oum-Ali. Les Gommiers se montrent toujours de distance en distance par pieds isolés, dans la plaine sur la gauche, c’est-à-dire vers les montagnes des Aïeïcha. Après avoir traversé en partie une sebkha desséchée, dans le but d’examiner deux lambeaux de terrasses de quatre mètres de haut, restes de l’ancien niveau du terrain, qui nous apparaissaient de loin sous la forme de deux monuments en ruine, nous rencontrons la route d’El-Affaï par laquelle nous arrivons, à midi, à Oglet Mehamla, point de séparation des deux routes de Gafsa à Gabès. Le sol de la sebkha, limoneux et glissant, est couvert de Salsolacées, d’Atriplex, de Limoniastrum et d’Æluropus littoralis.

Les seules plantes intéressantes que nous ont offertes les environs de l’Oglet Mehamla sont : Acacia tortilis (un ou deux pieds rabougris, les derniers que nous trouvons), Marrubium deserti et Haplophyllum tuberculatum.

Oglet Mehamla, où réside actuellement et en permanence un poste de correspondance, est une réunion de puits d’origine romaine, mais dont les margelles en pierre ont été refaites par les Français à l’aide de matériaux empruntés aux édifices de l’antique cité dont les ruines occupent un vaste espace à côté même du poste et du retranchement. On dirait un assemblage de dunes de sable devant lesquelles on pourrait passer indifférent, n’étaient les restes, encore debout, d’un temple, d’un théâtre et de plusieurs édifices à colonnes assez importants. Quelques fouilles qui ont été pratiquées sur ce point ont mis à découvert divers débris curieux, entre autres une pierre carrée portant un relief assez grossier représentant des slouguis (lévriers) chassant un lièvre ; une seconde pierre semblable représente une urne gardée par deux slouguis.

La visite des ruines et l’exploration des environs d’Oglet Mehamla occupent le peu d’heures que nous laisse le soin de nos collections.

On doit noter à Oglet Mehamla l’extrême abondance des gros Scarabées sacrés (Ateucus sacer) qui viennent le soir se heurter par centaines sur la toile de nos tentes. Les dunes de sable fournissent les mêmes espèces que celles de Gafsa et de la plaine de la Madjoura, en y ajoutant toutefois une toute petite Cigale, Cicada annulata, que nous devons retrouver jusqu’à Gabès, et un joli Buprestide (Acmæodera vicina) que l’on prend sur les fleurs du Convolvulus althæoides. Ces deux captures sont faites à l’Oued Rhoda.

Nous voyons sur divers points le Catharte alimoche tournoyer dans les airs, et nous capturons en fait de reptiles : Agama inermis, Plestiodon Aldrovandi, ainsi que quelques autres des espèces déjà citées.

Le vent et la pluie viennent bientôt interrompre notre exploration et, dans le milieu de la nuit, nous sommes réveillés par des coups de tonnerre accompagnant une forte averse qui, heureusement, dure peu et se borne à rafraîchir sensiblement la température et à amener sous la tente quantité de Bufo viridis.

Nous quittons Oglet Mehamla le 1er juin, à sept heures et demie du matin. Le pays désertique que nous traversons durant les premières heures est d’une navrante monotonie ; point ou presque pas de végétation arborescente ; cependant, un pied de Gommier est signalé avant de passer un col qui nous conduit au Djebel Rhoda, au delà duquel nous ne rencontrerons plus cette curieuse espèce.

Nous faisons halte à l’Oued Rhoda, oued à sec, à l’abri de quelques fortes touffes de Damouk (Rhus oxyacanthoides) qui nous font payer cher leur ombrage en nous déchirant les vêtements et les mains.

Sur une petite éminence voisine, que sa disposition en forme de plateau nous fait présumer avoir servi de castrum, nous trouvons quelques silex taillés. De la direction est que nous suivions jusqu’alors, la route a brusquement dévié au sud et elle continue à être très frayée et bordée de ruines romaines situées à peu de distance les unes des autres. Sur notre gauche, un plateau très étendu est couvert de sépultures très anciennes et, à un kilomètre et demi plus loin, nous rencontrons, sur le bord de la route même, un édifice en forme de columbarium assez bien conservé. Presque en face se trouvent d’importantes ruines dont l’une montre encore les restes d’une sorte d’abreuvoir. Nous atteignons peu après la Gueraat El-Fedjedj où nous devons camper. C’est une sorte de bassin marécageux qui reçoit toutes les eaux provenant des hauteurs voisines ; la dépression est assez sensible et suffisamment circonscrite de toutes parts pour que, quelques mois avant notre passage, par suite de pluies abondantes, une colonne française campée sur ce point ait couru de sérieux dangers. Vers le milieu de cette dépression, couverte en ce moment d’une herbe très rase, broutée qu’elle est par de nombreux troupeaux, se trouvent plusieurs puits aux trois quarts éboulés, où viennent s’alimenter d’eau les populations très nombreuses qui habitent les environs. Quelques-uns de ces puits sont même abandonnés et remplis d’une eau boueuse qui exhale une odeur fétide. Tandis que le camp se dresse et que nous herborisons dans le marais, dont la flore offre quelque intérêt, quatre de nos mulets, instinctivement attirés par l’eau, tombent dans une de ces excavations où ils manquent de se noyer ; on les en retire à grand’peine, mais sans accident. Redoutant l’influence fiévreuse du marécage, nous avons fait dresser les tentes à quelque distance, au grand désespoir de nos chameliers qui manifestent une vive crainte des serpents ; nous ajoutons à cette précaution quelques pilules de quinine, moyennant quoi, sauf l’ennui que nous causent de trop nombreux moustiques, nous passons sans inconvénient la nuit sur ce point malsain.

La dépression marécageuse de Gueraat El-Fedjedj nous fournit entre autres espèces : Senebiera lepidioides (nouveau pour la Tunisie), Astragalus Kralikianus, Lythrum thymifolium, Tamarix Gallica, Bellis annua, Chamomilla aurea, Francœuria laciniata, Caroxylum articulatum, Andrachne telephioides, etc.

Elle paraît devoir être très riche en insectes au printemps, mais la saison étant déjà avancée, elle ne nous offre rien de bien intéressant et rien qui n’ait été déjà pris à Tunis ou à Sfax ; seulement les spécimens s’y montrent très abondants. Nous citerons entre autres : Sciagona Europæa, Scarites planus, Brachynus nobilis et immaculicornis, Cicindela Ægyptiaca, Eunectes sticticus, etc. Les puits donnent quelques Crustacés branchiopodes (Brachypus) déjà trouvés au Redir Zitoun dans le Djebel Oum-Ali et un Estheria nouveau, remarquable par sa coquille anguleuse, et décrit par M. Simon sous le nom d’E. angulata.

Le 2 juin, tandis que, dès le matin, une grande animation règne autour des puits où les femmes des douars viennent par groupes faire leur provision d’eau, mes compagnons explorent le terrain de la gueraat, couvert en grande partie de buissons de Tamarix. Quant à moi, je retourne à cheval, accompagné d’un spahi, à quelques kilomètres en arrière, dans le désir d’examiner plus attentivement que je n’ai pu le faire la veille les sépultures et le plateau que j’ai déjà mentionnés. J’y reconnais une vaste nécropole où, sur beaucoup de points, toutes les tombes se touchent ; elles sont formées de pierres plates enfoncées de champ en terre ; les encaissements ainsi construits sont recouverts de dalles naturelles brutes et généralement arrondies à leurs deux extrémités. Sept à huit monticules, qui paraissent être des amas de matériaux de construction plutôt que des dolmens, sont espacés assez régulièrement de trois à quatre cents mètres, formant autour de cette nécropole comme les vedettes d’une ligne d’enceinte du côté du nord et de l’est. Quelques silex taillés se rencontrent dans les environs, mais rien ne révèle positivement l’origine ou la date probable de cette vaste nécropole qui mériterait d’être sérieusement fouillée. Peut-être ce vaste champ de repos a-t-il eu pour origine une grande bataille livrée sur ce point qui commande la route de Gabès (Tacape) à Gafsa (Capsa), ancienne capitale et dernier refuge de Jugurtha. Après avoir parcouru en divers sens, pendant plus d’une heure, la nécropole en question, avec le regret de ne pouvoir m’y livrer à des fouilles sérieuses, je reviens à travers champs dans l’espoir de rencontrer quelques ruines intéressantes, mais rien ne s’offre plus à mon attention, si ce n’est les colonnes de poussière lancées par les femmes des douars que notre approche remplit d’effroi.

Le chargement étant effectué, vers deux heures du soir, nous quittons la Gueraat El-Fedjedj pour tâcher d’arriver à Oudref avant la nuit. Le passage d’un col (Fedj El-Fedjedj) nous amène bientôt dans le bassin même du Chott El-Fedjedj, dont l’immense nappe blanche se déroule à nos pieds ; au loin nous apercevons les hauteurs qui bordent le Nefzaoua et séparent la Tunisie de la Tripolitaine. Les montagnes peu élevées que nous venons de franchir et que nous laissons ensuite à notre gauche présentent un chaos des plus curieux dans lequel diverses couches géologiques, de nature très tranchée, s’enchevêtrent de la façon la plus bizarre ; certaines d’entre elles plongent même verticalement. Les dolomies se montrent une dernière fois, mais à une hauteur bien moins grande que celle où nous les avions vues jusqu’ici. La position, l’inclinaison et l’enchevêtrement des couches variées qui forment ce dernier chaînon de montagnes révèlent d’une façon très nette l’effrondrement auquel est due la vaste et profonde faille occupée actuellement par le chott.

Descendant bientôt dans une plaine parsemée de douars nombreux, nous ne tardons pas à rencontrer une série de petites excavations également espacées entre elles et suivant une ligne à peu près droite. Intrigués d’abord par ces trous dont le creusement est récent, nous ne tardons pas à y reconnaître les derniers puits de sondages exécutés par la Mission Roudaire. Une plaine de sable, où la marche est des plus pénibles, nous offre un certain nombre de plantes ayant de l’intérêt, ce qui ralentit notre course. Peu après, nous abordons les petits monticules, formés de gypse érodé par les eaux pluviales, qui entourent le marais d’où sortent les sources abondantes de l’oasis d’Oudref. Ces sources, qui sont dirigées par des canaux dans les cultures de l’oasis, donnent une eau limpide, légèrement salée, et à la température de 25 degrés. Tournant l’oasis, nous entrons dans le village et nous nous rendons chez le caïd qui s’empresse de nous désigner un point de campement sur la place principale, mais, malgré son vif désir de nous y voir installer, nous préférons retourner sur nos pas à travers des jardins complantés de magnifiques Dattiers et camper sur un terrain découvert, en dehors de l’oasis et à proximité du ruisseau d’écoulement des sources. Ce ruisseau et le marais d’où il sort nous fournissent le lendemain matin de bonnes plantes aquatiques.

L’oasis d’Oudref avec ses eaux dormantes ou courantes, sortant d’un terrain d’argile entouré de sables et de massifs gypseux, nous a offert une assez grande quantité de plantes dont beaucoup appartiennent aux flores désertique et littorale ; citons entre autres :

  • Delphinium pubescens DC. var. dissitiflorum.
  • Erucaria Ægiceras J. Gay.
  • Zygophyllum album Desf.
  • Medicago sativa L., probablement naturalisé.
  • Argyrolobium uniflorum Jaub. et Spach.
  • Reaumuria vermiculata L.
  • Deverra chlorantha Coss. et DR.
  • —— tortuosa DC.
  • Scabiosa arenaria Forsk.
  • Filago Mareotica Delile, que nous n’avions pas revu depuis Sfax.
  • Rhanterium suaveolens Desf.
  • Carduncellus eriocephalus Boiss.
  • Carduus Arabicus DC.
  • Zollikoferia resedifolia Coss.
  • Spitzelia radicata Coss. et Kral.
  • Anarrhinum brevifolium Coss. et Kral.
  • Marrubium deserti Noë.
  • Statice globulariæfolia Desf.
  • —— pruinosa L.
  • Echinopsilon muricatus Moq.-Tand.
  • Thymelæa microphylla Coss. et DR.
  • Zannichelia macrostemon J. Gay.
  • Potamogeton pectinatus L.
  • Æluropus littoralis Parlat. var. repens.
  • Festuca Memphitica Coss.
  • Chara gymnophylla A. Br.

Les eaux du ruisseau et des sources qui l’alimentent sont peuplées d’un intéressant petit poisson, le Cyprinodon Calaritanus Bonelli, difficile à pêcher. Nous prenons aussi une tortue d’eau (Emys leprosa), un Caméléon et l’Agama inermis.

Un énorme hérisson est rendu par nous à la liberté faute de place.

En insectes, signalons : Brachytrupes megacephalus, le gros Grillon déjà trouvé à l’Oued Bateha et la vulgaire Taupe-Grillon (Gryllotalpus vulgaris). Rien de saillant comme Coléoptères : Cicindela Maura, C. Ægyptiaca, Cybister Africanus, etc. Comme à Tozzer, l’oued est peuplé d’une petite crevette (Palæmon varians).

La veille, avant d’arriver à l’oasis, nous avions fait aussi la capture du Blaps divergens, Coléoptère que nous n’avions pas encore rencontré.

Quittant Oudref, à deux heures du soir, pour faire la dernière étape avant Gabès, nous laissons à notre gauche un village et une seconde petite oasis. Nous passons près d’un petit lac dont les eaux limpides réjouissent la vue, et arrivons bientôt par une route des plus commodes au passage de l’Oued Rhan, celui-là même dont le cours serait utilisé par l’un des derniers tracés du canal Roudaire. Cet oued, auquel on peut difficilement donner le nom de cours d’eau, n’est, à proprement parler, qu’un ravin étroit et assez profond, occupé en différents endroits par des flaques d’une eau boueuse et fétide. Les berges, presque à pic des deux côtés, sont constituées par un terrain argileux fortement imprégné de sel. Du point assez élevé où nous nous trouvons, nous pouvons apercevoir, avec une certaine satisfaction, la mer que nous avons quittée depuis le 17 avril.

Les habitations se multiplient à mesure que nous approchons de Gabès ; le dernier village que nous rencontrons n’en est plus qu’à deux kilomètres environ, et bientôt nous pénétrons dans l’oasis, dont nous avons grand plaisir à trouver les beaux ombrages. Les Dattiers y sont généralement moins beaux et moins serrés que dans l’oasis de Gafsa et surtout dans celle de Tozzer ; mais nous remarquons qu’ils y sont l’objet d’une culture encore beaucoup plus soignée et qu’ils sont plantés en lignes régulières dans la plupart des jardins. On reconnaît à première vue que la culture des arbres fruitiers, des légumes et des céréales prime celle du Dattier dont les produits sont loin d’atteindre la valeur de ceux de Tozzer et des oasis d’El-Oudian. La Vigne y est aussi plus abondante et y donne de beaux raisins ; mais rien n’égale en développement les Abricotiers, dont les fruits savoureux et innombrables sont largement appréciés par nous, altérés que nous sommes par la chaleur et les eaux saumâtres que nous buvons depuis quelque temps. La route que nous suivons nous fait traverser dans toute sa largeur l’oasis de Djara, qui n’est, à vrai dire, qu’une succession de jardins séparés les uns des autres par des palissades en frondes de Palmiers entremêlées de plantes grimpantes et d’arbustes, et par de larges rigoles d’irrigation. Avant d’arriver à l’oued, nous côtoyons un ravin sauvage, de l’effet le plus pittoresque, aboutissant à un vieux pont de construction romaine. Là, nous jouissons du spectacle animé et ravissant d’une multitude de femmes vêtues d’étoffes aux couleurs voyantes et variées, dans l’eau jusqu’au-dessus du genou et caquetant bruyamment en lavant leur linge. Une nuée d’enfants des deux sexes, à peu près nus, se livrent à leurs ébats, les pieds dans l’eau limpide et tiède de ce rapide et important cours d’eau. La scène qui s’offre à nos regards, avec son encadrement de ruines et de beaux Palmiers, inspirerait une belle toile à un peintre coloriste ; aussi, malgré notre vif désir de nous installer dans un logis plus confortable que la tente sous laquelle nous vivons depuis deux mois, nous ne pouvons nous empêcher de jouir, pendant quelques instants, de ce spectacle plein d’originalité et d’attrait. L’oued une fois franchi, nous avons encore à traverser un vaste espace, presque entièrement occupé par des cimetières indigènes et coupé, en divers endroits, de profondes excavations ; puis une large voie nouvellement construite nous mène au faubourg de Coquinville, quartier européen en voie de construction, près duquel se trouvent les établissements militaires. C’est là que, par ordre supérieur, nous sommes installés dans un large baraquement inoccupé, où, si nous ne trouvons pas un confortable des plus complets, nous avons du moins un toit qui nous abrite et un vaste espace pour étaler, préparer et mettre en ordre les récoltes faites depuis Sfax pendant notre long voyage. Quant à notre escorte, dont nous allons bientôt avoir le regret de nous séparer, elle est logée sous nos deux tentes dans le campement dit des Isolés, c’est-à-dire réservé aux troupes de passage.

Nous voici arrivés au terme de notre excursion sur le continent. Partis de Sfax le 16 avril, nous sommes à Gabès le 3 juin, c’est-à-dire après quarante-huit jours d’existence sous la tente et au moins quarante de marche et d’explorations, ce qui représente une somme d’environ douze cents kilomètres parcourus. Quelques jours de repos nous sont indispensables après les fatigues incessantes que nous avons eu à subir dans les quinze derniers jours, depuis notre départ de Gafsa. Il nous faut, en outre, préparer notre voyage à Djerba et à Zarzis, et mettre en ordre nos récoltes pour les expédier à Sfax, dont nous avons fait notre centre d’opérations. Malgré ces occupations, Gabès et ses environs, quoique fort bien explorés par M. Kralik, au point de vue botanique, pendant le séjour qu’il y a fait en 1854, nous fourniront quelques bonnes trouvailles zoologiques et même botaniques. L’accueil si cordial qui nous est fait par le colonel de la Roque, commandant supérieur, qui s’intéresse vivement à notre mission et nous donne de précieux renseignements sur ce pays qu’il connaît à fond, la réception non moins aimable du général Allegro, gouverneur de la province de l’Arad, nous feront trouver trop courte notre halte à Gabès.

Durant ce séjour, nous faisons une excursion à Ras-el-Oued et nous sommes assez heureux pour récolter, abondamment et en parfait état de floraison, le Prosopis Stephaniana, intéressante Mimosée connue en Tunisie seulement sur ce point où M. Kralik n’avait pu en recueillir que des échantillons sans fleurs. Cet arbuste est confiné dans un ravin étroit, où il est malheureusement brouté par les chèvres et les moutons. Il y forme de petits buissons qui, sans la dent meurtrière des bestiaux, s’élèveraient sans doute à un mètre environ. Quelques rameaux portent encore des fruits de l’année précédente. Rentrés à Gabès, nous avons une preuve désobligeante du goût des animaux pour cette plante, car, durant la visite que nous faisons au colonel de la Roque, le cheval d’un spahi de notre escorte dévore à belles dents la botte d’échantillons que nous en avions suspendue à l’une de nos selles, ne nous en laissant que quelques-uns encore en état d’être préparés.

A Gabès, nous avons retrouvé la flore littorale de Sfax, plus quelques plantes désertiques des environs de Gafsa. La saison était déjà trop avancée pour que nous pussions faire de bonnes récoltes dans cette localité admirablement explorée par M. Kralik et visitée avant nous par notre collègue M. A. Letourneux ; nous ne citerons donc que peu de plantes, parmi lesquelles : Pistacia vera (cultivé), Hedysarum coronarium, Pulicaria Arabica var. longifolia, Atriplex parvifolia, Potamogeton pectinatus ; mais la plante la plus intéressante, sans contredit, de notre récolte à Gabès, a été le Prosopis (Lagonychium) Stephaniana, espèce orientale, d’Égypte, des provinces transcaucasiennes, de Syrie, de l’Asie Mineure, de Chypre, du Turkestan et de l’Afghanistan.

Nous retrouvons également à Gabès la faune de Gafsa, moins les espèces monticoles du Djebel Hattig.

Le Naja Haje y existe, ainsi que le Cerastes Ægyptius, dont un beau spécimen a été pris à dix heures du soir, à quelques mètres de la tente de nos hommes, c’est-à-dire en plein campement. Outre ces reptiles, nous avons capturé le Cœlopeltis insignitus et l’Acanthodactylus Boskianus.

Les eaux limpides et chaudes de l’oued nous ont fourni, comme celles d’Oudref, le Cyprinodon Calaritanus.

Parmi les mollusques, nous avons à noter, indépendamment des Melania, Melanopsis, Bythinia et Physa, que nous avons déjà trouvés dans d’autres localités, une espèce du genre Neritina, que nous voyions pour la première fois et qui avait déjà été récoltée avant nous par M. A. Letourneux.

Les alluvions anciennes de l’oued recèlent aussi bon nombre d’espèces subfossiles, parmi lesquelles des Planorbis et des Auricula étudiés depuis par M. Bourguignat.

Comme crustacés, nous avons retrouvé une Crevette d’eau douce, la même sans doute que celle d’Oudref et de Tozzer.

Nous citerons parmi les insectes : un Pimelia nouveau, déjà pris à Tozzer (P. confusa), les Scarites striatus, Cicindela Maura, Probosca viridana, etc. ; et, sur les Tamarix de la rive droite de l’oued, les Cryptocephalus acupunctatus et fulgurans.

Les matériaux servant aux constructions nouvelles et provenant des montagnes voisines m’ont fourni quelques intéressants fossiles, parmi lesquels le genre Roudairia, de création récente, de grands spécimens d’Inoceramus et des Chactetes, appartenant à l’étage sénonien. Enfin, durant notre court séjour, nous visitons, sous la conduite du colonel de la Roque, les ruines de l’ancienne cité de Tacape, dont l’emplacement est situé sur une petite éminence, en face de l’oasis de Menzel, près de la rive gauche de l’oued. L’enceinte fortifiée de la ville antique se distingue encore très bien, et les fouilles qui y ont été exécutées dernièrement ont mis à découvert des restes de constructions et d’édifices importants, des fours, etc. Le sol de cet emplacement est jonché de débris de poteries communes et de vases samiens, de morceaux de marbre appartenant aux variétés les plus estimées, de fragments de mosaïques, etc. Il y aurait, sans doute, sur ce point, beaucoup de choses intéressantes à exhumer.

Le 8 juin, nos préparatifs de départ sont terminés, et une partie de nos caisses expédiées directement en France par les transatlantiques. Nous rendons notre matériel militaire, et nous faisons nos adieux aux hommes qui nous escortaient depuis Sfax. Durant ce long et fatigant trajet, nous n’avons eu qu’à nous louer d’eux ; le brigadier Crabos a toujours montré de l’énergie, de la présence d’esprit et un tact remarquable dans la direction du détachement. La plupart de ces braves gens ont montré un grand empressement à nous seconder dans nos recherches et nos chasses ; quelques-uns d’entre eux sont même passés maîtres dans la capture des reptiles qui les effrayaient beaucoup au commencement du voyage. Ils y sont maintenant si bien accoutumés, que la veille, à dix heures du soir, l’un d’eux nous avait apporté une Vipère-à-cornes toute vivante qu’il venait de prendre à quelques pas de leur tente. Ces hommes nous quittent à regret, et, de notre côté, nous ne demanderions pas mieux que de les garder plus longtemps ; mais les ordres de service ne le permettent pas, bien qu’ils eussent pu rendre encore bien des services à la Mission.

OBSERVATIONS MÉTÉOROLOGIQUES FAITES DE GAFSA À GABÈS.


El-Guettar, 21 mai, 9h 30 matin.
Baromètre holostérique no 2 740mm,0
Baromètre Fortin 740mm,0
Thermomètre du baromètre + 21°,8
Thermomètre frondé + 22°,0
Vent. — Sud-est violent (6).
État du ciel. — Couvert (8), brumeux.
 
Violente bourrasque vers 3h 30 du matin ; elle reprend vers 7 heures du matin.
Fedj El-Kheïl, 22 mai, 9h 30 matin.
Baromètre holostérique no 2 727mm,1
Thermomètre minima de la nuit + 14°,0
Vent. — Nord fort (5).
État du ciel. — Nuageux (5).
Redir Zitoun, 22 mai, 5 heures soir.
Baromètre holostérique no 2 728mm,5
Bled Cherb, 23 mai, 6 heures matin.
Thermomètre frondé + 22°,0
Vent. — Est très fort (5).
État du ciel. — Voilé, nuageux (5).
Bir Beni-Zid, 24 mai, 6h 30 matin.
Baromètre holostérique no 2 760mm,0
Baromètre Fortin 760mm,0
Thermomètre du baromètre + 23°,0
Thermomètre frondé + 22°,0
Minima de la nuit + 18°,5
Vent. — Est modéré (3).
État du ciel. — Brumeux (3).
Redir Timiat, 25 mai, 8h 30 matin.
Baromètre holostérique no 2 746mm,5
Thermomètre frondé + 19°,5
Minima de la nuit + 14°,0
Vent. — Ouest modéré (3).
État du ciel. — Couvert (8), quelques gouttes de pluie.
Le Fortin renversé par le vent se brise contre une pierre.
Bir Oum-Ali, 26 mai.
Violent orage et pluie abondante de 7 heures du matin à midi.
Bir Oum-Ali, 27 mai, midi.
Baromètre holostérique no 2 746mm,0
Thermomètre frondé + 22°,0
Minima de la nuit + 12°,3
Vent. — Est fort (4).
État du ciel. — Nuageux (5).
Bir Marabot, 28 mai.
Température minima de la nuit + 11°,5
Orage violent vers 2 heures du soir.
Campement au pied du Djebel Berd, 29 mai, 5h 30 matin.
Baromètre holostérique no 2 730mm,0
Température minima de la nuit + 13°,0
Vent. — Nul.
Sommet du Djebel Berd, 29 mai, 9 heures matin.
Baromètre holostérique no 2 698mm,0
Thermomètre frondé + 19°,5
État du ciel. — Beau (3).
 
Orage assez fort vers 3 heures du soir.
Gueraat El-Fedjedj, 2 juin, 7 heures matin.
Baromètre holostérique no 2 758mm,0
Thermomètre frondé + 19°,9
Minima de la nuit + 16°,5
Vent. — Est modéré (3).
État du ciel. — Couvert (8), brouillard sur les hauteurs. — Rosée.

VIII

Départ de Gabès pour l’île de Djerba. — Escale à Tripoli. — Excursions à Djerba et à Zarzis. — Retour à Gabès.

Le 8 juin, à midi, nous prenons passage sur l’Abd-el-Kader qui doit nous transporter à Djerba. A cinq heures du soir, nous sommes en face d’Houmt-Souk, ville principale de l’île. Le bateau mouille à quatre kilomètres au large, le fond ne lui permettant pas d’approcher la terre de plus près ; il doit repartir à six heures pour Tripoli et revenir à Houmt-Souk le surlendemain matin. Être si près de Tripoli et manquer volontairement l’occasion de voir cette ville, nous paraît si peu raisonnable que nous n’hésitons pas à faire cette pointe en dehors de notre itinéraire officiel.

Le lendemain, 9 juin, à six heures du matin, le paquebot est mouillé à l’entrée du port de Tripoli, rade naturelle sûre et commode, abritée par des rochers qui forment ceinture. Avec quelques travaux exécutés pour relier les rochers et des dragages, on ferait de ce port, à peu de frais, un des meilleurs refuges de la côte barbaresque. Est-ce une anecdote vraie ou une histoire faite à plaisir, nous ne le savons, mais il paraîtrait que le pacha gouverneur aurait répondu que ces roches étaient trop vieilles et trop usées pour supporter des constructions nouvelles !

Nous descendons à terre immédiatement et notre premier soin est de rendre visite à M. Féraud, consul de France, qui nous accueille avec une grande affabilité et nous donne d’intéressants détails sur le pays et sur l’influence prépondérante qu’y exerce le représentant de la France. M. Féraud est amateur d’archéologie ; aussi l’hôtel du consulat est-il devenu l’asile d’un grand nombre d’antiquités que nous avons plaisir à examiner. Ensuite nous parcourons la ville, qui ne ressemble en rien aux cités de la côte tunisienne. Parmi les nombreux restes romains qu’elle renferme, le plus remarquable est, sans contredit, l’arc de Trajan qui a été décrit et dessiné il y a un siècle par l’un de mes aïeux, J.-B. Adanson (frère du naturaliste), lequel, après avoir été attaché à diverses légations du Levant, mourut à Tunis, victime de la peste.

Tripoli est une ville encore entièrement turque, quoique les chrétiens et les israélites y soient en très grand nombre. Plus encore qu’à Tunis, chaque corps d’état est cantonné dans des rues spéciales que nous visitons rapidement, car, sur le temps très limité que nous avons à passer à terre, nous voulons consacrer une couple d’heures à voir les environs immédiats de la ville ; nous les trouvons bien inférieurs comme fertilité, comme culture et comme pittoresque, aux belles oasis de Gabès. Ici le terrain sableux ou argilo-sableux semble manquer d’eau ; aussi les Dattiers et les arbres et arbustes qu’ils abritent ont-ils une apparence terne et flétrie, accentuée encore par l’abondante poussière qui couvre les routes. Dans les jardins, cependant, grâce à l’arrosage que l’on pratique au moyen de puits et de guerbas analogues à celles de Tunisie, les légumes croissent assez vigoureusement. Dès les premiers pas que nous faisons vers la campagne, nous sommes intrigués par une espèce de gros arbre vert, au tronc tourmenté, que de loin nous prenons d’abord pour un Casuarina, mais que nous reconnaissons être un Tamarix articulata. Cet arbre, que nous n’avons pas vu en Tunisie, paraît commun à Tripoli où il acquiert d’assez fortes proportions. Après un coup d’œil rapidement jeté sur l’oasis, nous rentrons en ville en passant près d’un camp de troupes turques établi sous les ombrages d’un bois de vieux Oliviers. Sur la plage du port, de nombreux groupes de chameaux prennent leur repas ou font la sieste, à l’exemple des soldats qui gardent la porte fortifiée par laquelle nous rentrons en ville. Nous n’avons plus guère que le temps de prendre congé du Consul français et de nous rendre à bord, le paquebot partant à six heures du soir. Nous jetons un dernier regard sur les murs crénelés de la citadelle pendant que le steamer, doublant les roches de l’entrée du port, prend la direction de Djerba, où nous arrivons le lendemain 10 juin, à sept heures du matin.

Le canot de la Compagnie transatlantique nous transporte à terre, où nous sommes accueillis avec empressement par l’agent français et par les autorités indigènes d’Houmt-Souk, notamment par le caïd, vieux serviteur dévoué depuis longtemps à la France que sa famille sert de père en fils dans les fonctions d’agent consulaire. La ville est distante du port de près de deux kilomètres que nous faisons à pied, tandis que nos bagages sont transportés au fort où nous devons trouver un logis pendant notre séjour.

Houmt-Souk n’est pas une ville à proprement parler ; à peine pourrait-on donner le nom de gros village à cet assemblage de quelques rues tortueuses et étroites, entouré de cimetières et de villas construites par les Européens. Ce qui en fait la capitale de l’île, c’est le marché qui s’y tient, marché où se vendent surtout les étoffes de laine et de soie fabriquées dans l’île de Djerba dont elles sont la principale industrie. Plus encore peut-être que dans le reste de la Tunisie, le commerce est ici entre les mains des juifs, dont la colonie, assez considérable, habite un faubourg spécial. Une longue avenue de plus d’un kilomètre et demi, établie depuis l’occupation française, conduit à la forteresse située sur le bord de la mer, non loin du port. C’est là, nous l’avons déjà dit, que l’autorité militaire nous donne un asile que nous aurions difficilement trouvé dans la ville.

Nous consacrons l’après-midi à faire une première exploration sur la côte nord-ouest. Bien que la végétation soit déjà très avancée, nous recueillons la majeure partie des plantes que nous avons déjà récoltées aux îles Kerkenna. La flore y est donc à la fois désertique et maritime. Le tapis végétal est, du reste, profondément modifié par la culture, l’île presque entière n’étant qu’un grand réseau de champs et de jardins entourant des fermes ou des habitations peu distantes les unes des autres. La plupart de ces maisons, simulant de longues galeries voûtées, très basses, quelquefois en contre-bas du sol, sont occupées par des ateliers de tissage dont les métiers, très primitifs, sont mus à l’aide des mains et des pieds par les ouvriers indigènes. Dans cette partie de l’île, les Oliviers forment l’essence dominante, et leur grosseur, autant que leur décrépitude, permet de leur attribuer plusieurs siècles d’existence.

Le lendemain, 11 juin, nous montons à cheval de bonne heure pour faire une reconnaissance dans la direction du sud-est. Traversant d’abord le faubourg juif qui se distingue par une écœurante malpropreté, nous suivons ensuite un chemin bordé de champs cultivés complantés d’Oliviers, de Figuiers, de Mûriers et de quelques Dattiers. De même que dans la partie visitée par nous la veille, nous rencontrons de nombreuses habitations disséminées au milieu des champs, et surtout beaucoup de maisons en ruine. La Vigne est cultivée partout, mais beaucoup de ceps sont à l’état de décrépitude et redevenus presque sauvages par suite de l’abandon du vignoble. Vers onze heures, une pluie fine et froide nous surprend au milieu de dunes de sable en partie fixées par d’anciennes cultures ; les Oliviers deviennent plus rares, mais les Mûriers, les Figuiers et les Dattiers sont abondants. L’Aloe vulgaris borde partout les champs et les carrés de vignes. La flore est peu variée et presque exclusivement maritime.

Après avoir déjeuné à l’abri d’un Mûrier dont les fruits sucrés et juteux remplacent pour nous le dessert, nous laissons sur notre droite Houmt-Cedrien, et poussons une pointe jusqu’au bord de la mer où nous recueillons, entre autres plantes, le Diotis maritima ; mais le temps devenant de plus en plus mauvais, nous sommes bientôt contraints de battre en retraite et de rentrer à Houmt-Souk par une large route bordée d’Oliviers séculaires. Beaucoup de ces vieux arbres, groupés en cercle, paraissent être des rejetons ayant remplacé le tronc primitif, ce qui laisse supposer que les plantations de Djerba remontent à une époque très ancienne, peut-être à celle de la domination romaine. Du reste, de nombreuses constructions en ruine et une multitude de champs abandonnés semblent prouver que l’île a été jadis beaucoup plus peuplée et surtout beaucoup plus cultivée encore qu’elle ne l’est actuellement.

La pluie, qui a continué pendant la nuit, ne cesse le lendemain 12 juin que vers midi, ce qui nous force à nous borner à l’exploration du bord de la mer à proximité d’Houmt-Souk. Nous retrouvons sur le rivage la même formation remaniée que nous avons déjà vue aux îles Kerkenna. Comme dans cette dernière localité, le Strombus Mediterraneus et plusieurs autres types disparus sont associés, à l’état fossile, aux restes subfossiles des espèces vivant actuellement sur la côte. Cette formation quaternaire, que l’on voit sur le littoral nord plus particulièrement, et qui offre un grand nombre d’espèces parmi lesquelles figurent des Mactra, Arca, Cardita, etc. qui ne vivent plus dans la Méditerranée, associées à d’autres qui y vivent encore, ne manque pas d’intérêt. Comme à Kerkenna, la côte semble être en travail d’affaissement, après avoir subi un relèvement à la fin de l’époque quaternaire.

Le mauvais temps nous ayant empêchés de traverser l’île pour nous embarquer à l’autre extrémité comme nous en avions le projet, nous nous sommes assurés, dès le matin, d’un moyen de transport par mer pour nous rendre à Zarzis. C’est vers minuit que nous montons à bord d’une grande felouque frétée à cet effet, comptant bien lever l’ancre avant deux heures du matin et être rendus à Zarzis vers huit heures ; malheureusement, le vent faisant complètement défaut, nous sommes encore à louvoyer en face d’Houmt-Souk vers une heure de l’après-midi, lorsque le vent se lève et nous permet enfin de marcher, bien que la mer soit mauvaise. A quatre heures du soir, nous débarquons à Zarzis. Nous sommes recommandés par M. Matteï à son gendre M. Carleton, fixé depuis longtemps à Zarzis, et au khalifa par le général Allegro, qui y est propriétaire de vastes terrains et d’une maison où nous sommes logés ; nous prendrons notre repas du soir dans la forteresse avec les sous-officiers attachés au poste télégraphique installé depuis l’occupation française. Les quelques heures qui nous restent avant la nuit sont employées à visiter les plantations de Vignes entreprises sur les terres appartenant au général Allegro, et nous constatons que les ceps ont été trop espacés les uns des autres ; nous pensons que pour réussir, ce vignoble, situé à une faible distance du rivage, aurait besoin d’être garanti de l’influence du vent marin par une haie de Tamarix, arbustes qui croissent bien au bord de la mer et constituent d’excellents abris ; à cette condition, la Vigne, qui pousse du reste vigoureusement dans ce terrain sablonneux, pourrait peut-être donner des produits lucratifs.

Zarzis n’est qu’une bourgade composée de quelques maisons habitées par un très petit nombre d’Européens et par une population indigène d’origine berbère. L’idiome parlé par cette dernière est difficilement compris par les autres Arabes, et il est très difficile de se faire entendre, même avec les mots les plus usuels, car les gens de Zarzis les prononcent d’une façon particulière. Les habitants, quoique cultivateurs, se livrent aussi à l’industrie de la pêche des éponges qui abondent sur ce point de la côte, plus encore que dans les parages des Kerkenna.

En parcourant les terrains avoisinant le village, nous remarquons l’abondance particulière des débris d’un purpurifère, le Murex Trunculus (variété à bouche rose fortement colorée), qui forme, paraît-il, non loin de cette localité, des bancs assez étendus pour que la pêche de ce mollusque devienne, à un moment de l’année, la principale occupation de la population qui s’en nourrit. Cette espèce étant l’une de celles que l’on croit avoir fourni la pourpre des anciens, on pourrait supposer qu’à l’époque romaine, la pêche en devait être faite dans un but commercial et industriel.

La faune entomologique ne diffère pas de celle des Kerkenna et de Sfax. Le Morica octocostata ainsi que le Blaps nitens habitent sous toutes les pierres.

Cette localité ayant été visitée avant nous par MM. Letourneux et Lataste, nous n’y avons séjourné que quelques heures, et nous n’aurons pas de liste de plantes à donner. Nous nous bornons à constater que la flore y a, dans son ensemble, un caractère beaucoup plus septentrional que ne le ferait supposer la latitude de cette partie de la côte ; ce fait pourrait tenir à l’orientation de la pente du terrain. L’Onopordon Espinæ, que nous y avons retrouvé, est l’espèce la plus intéressante que nous ayons à noter.

La forteresse de Zarzis, construite sur un rocher taillé à pic, est d’origine romaine, ainsi que le démontre l’appareil employé dans les assises inférieures de cet édifice rectangulaire, isolé de tous côtés par d’anciens fossés assez profonds. Elle sert actuellement de résidence à deux sous-officiers français chargés du service télégraphique, en compagnie desquels, après avoir pris notre repas, nous passons le reste de la soirée.

Nous devions reprendre la felouque pour retourner le lendemain à Djerba et débarquer à El-Kantara, mais le docteur Bonnet ayant été très fatigué par la mer, et redoutant pour lui un nouveau trajet en barque, je juge plus prudent de modifier cet itinéraire, car nous pouvons facilement atteindre par voie de terre un point assez rapproché de la côte sud de Djerba pour n’avoir plus à faire qu’une heure environ de navigation. Nous prescrivons en conséquence au patron de la felouque d’avoir à nous attendre en face d’El-Kantara, le lendemain à onze heures du matin.

D’après ce nouveau programme, le 14 juin nous quittons Zarzis à sept heures du matin, escortés et guidés par quatre cavaliers indigènes, et montés nous-mêmes sur des chevaux mis à notre disposition par le khalifa, dont nous prenons congé ainsi que de M. Carleton et des télégraphistes.

Nous n’avons pas à regretter ce trajet par terre qui nous permet de constater de nouveau, dans l’ensemble de la flore, un caractère beaucoup moins méridional que ne semblerait le comporter la position géographique de Zarzis. Tandis qu’à Gabès et à Sfax, situés plus au nord, la végétation saharienne domine, à peine voit-on ici quelques Dattiers dans les jardins, et la majorité des plantes spontanées appartiennent à la flore des environs de Sousa et à celle de la presqu’île du Cap Bon.

A deux kilomètres à peu près de la ville, nous abandonnons la large route que nous suivions entre de fertiles jardins, pour prendre une direction nord, à travers un plateau pierreux couvert de broussailles basses et rabougries. Nous sommes bientôt attirés sur la gauche par des ruines importantes, qui témoignent de l’ancienne prospérité de ce pays actuellement très peu peuplé. Si nous disposions de plus de temps, nous pourrions en quelques heures visiter les ruines de Tina, réputées des plus remarquables et dans lesquelles gisent encore, dit-on, de nombreuses statues de marbre. Vers dix heures, nous traversons un village entouré de jardins irrigués avec soin à l’aide de puits. Les femmes, qui ne s’enfuient pas à notre approche, y sont vêtues d’étoffes voyantes, et les enfants y sont presque tous nus ou à peu près. De ce point la vue embrasse tout le bras de mer qui sépare Djerba de la terre ferme, et nous apercevons distinctement, à l’extrémité de la pointe orientale de l’île, le Bordj Castel, tandis que se montrent, à l’ouest de la baie, les fortins isolés de Bordj El-Bab et de Bordj Trik-el-Djemel, sur lesquels nous nous dirigeons à travers des terrains bas et couverts de broussailles maritimes. Nous avons bientôt atteint le rivage et, peu après, nous nous arrêtons près de la grande chaussée romaine qui reliait jadis Djerba à la terre ferme ; c’est là que nous avions donné rendez-vous à notre felouque ; mais, bien qu’il soit déjà onze heures, et que nous ayons pendant longtemps cru distinguer une voile se dirigeant vers El-Kantara, nous ne trouvons personne à l’endroit désigné : un de ces effets de mirage dont on ne peut se rendre compte que lorqu’on en a été la dupe avait fait revêtir aux moindres objets des proportions considérables et des formes trompeuses auxquelles nous nous étions laissé prendre. Durant cinq longues heures, l’estomac creux, sans rien avoir à mettre sous la dent, croyant à chaque instant voir s’approcher une barque dont l’image s’évanouissait l’instant d’après, tirant en vain des coups de fusil pour attirer l’attention des hommes de notre felouque, nous restons sur la plage sous l’ardeur d’un soleil brûlant. Cette situation est rendue encore plus désagréable par l’impossibilité de nous faire comprendre des hommes qui nous ont escortés et qui, en bons musulmans, attendent avec un calme désespérant qu’Allah veuille bien intervenir. Las de nous morfondre, nous prenons le sage parti d’utiliser notre temps, en cherchant des mollusques à mer basse, en faisant la chasse aux insectes et aux orthoptères et en récoltant des plantes, parfois aussi en nous livrant à un sommeil qui trompe notre faim.

Tenter le passage en suivant l’ancienne chaussée romaine est chose impossible, cette chaussée étant en partie submergée, même à marée basse, et interrompue par une large et profonde coupure qui donne passage aux bateaux, à environ trois cents mètres de la rive opposée. Nous croyons pourtant voir distinctement une grande barque, à l’ancre de l’autre côté de la chaussée, et cette barque, pensons-nous, doit être la nôtre. Cependant, tandis que le soleil baisse et que la marée commence à remonter, l’un des hommes de l’escorte, sans doute un peu inspiré par Allah et beaucoup, certainement, par son désir de retourner à Zarzis, se met résolument à suivre la chaussée, entrant parfois dans l’eau jusqu’à la ceinture ; il revient enfin au bout d’une heure, annonçant qu’une nacelle montée par deux de nos matelots rame énergiquement vers nous. Le mirage s’atténuant à mesure que le soleil baisse, nous ne tardons pas en effet à voir s’avancer un frêle esquif, et, à six heures du soir, nous opérons, à cheval, notre embarquement, mais non sans nous mouiller quelque peu, le défaut de fond ne permettant pas à la nacelle d’approcher de la rive à plus de deux cents mètres. Nous rémunérons les services de nos hommes d’escorte, heureux de recouvrer leur liberté, et voguons enfin à force de rames sur une eau unie comme une glace et dont la limpidité de cristal et le peu de profondeur nous permettent de voir distinctement tous les êtres, plantes, zoophytes, mollusques ou crustacés, qui tapissent le fond de ce bras de mer ; parmi ces êtres figurent de nombreux spongiaires, appartenant tous à des espèces sans valeur commerciale et analogues aux sujets que nous avons trouvés en grande quantité sur le rivage.

La satisfaction que nous éprouvons de débarquer sur l’île de Djerba ne doit pas être de longue durée, car nous n’y trouvons ni felouque, ni ville d’El-Kantara ; la felouque est mouillée à un kilomètre de l’autre côté de la chaussée, et El-Kantara n’est constitué que par une cahute de pêcheurs et par une maisonnette dont la porte est close et qui sert de bureau au commandant du port, lequel n’y vient qu’accidentellement et habite Houmt-Cedouich, à douze kilomètres dans l’intérieur. C’est donc là qu’il faut nous rendre pour profiter de l’hospitalité qui doit nous être offerte par ce haut fonctionnaire. La cahute étant des plus malpropres et le pain manquant totalement, les vivres étant restés à bord de la felouque, nous jugeons qu’il vaut encore mieux faire les douze kilomètres à pied que de passer en cet endroit la nuit qui nous enveloppe déjà. Nous partons donc, guidés par un indigène qui veut bien charger sur son âne notre petit bagage indispensable. A dix heures du soir et harassés de fatigue, nous voyons poindre la lumière, non d’un village, mais de la villa isolée du commandant du port, auquel nous sommes chaudement recommandés, mais qui, surpris d’une visite aussi tardive, nous fait attendre près de trois quarts d’heure, dans une obscurité profonde, au milieu de ses jardins ; après quoi, nous sommes installés par le maître de céans dans un logis séparé de sa maison et destiné aux étrangers. Ce brave homme ne comprend qu’avec beaucoup de peine que nous soyons restés complètement à jeun depuis notre départ de Zarzis, c’est-à-dire depuis sept heures du matin. Cependant un composé de mots arabes et sabirs bien combinés l’ayant mis au fait de notre situation critique, quelques œufs durs, des dattes et autres comestibles viennent, au bout d’une autre demi-heure d’attente, calmer les exigences de nos estomacs. Après une aussi rude journée, les nattes et le mince matelas mis à notre disposition, avec une parfaite courtoisie du reste, nous paraissent si moelleux que nous nous abandonnons sans peine à un sommeil réparateur.

Malgré les fatigues de la veille, le 15 juin, nous sommes sur pied de bonne heure. Une abondante rosée couvre les jardins qui entourent notre logis et que nous trouvons relativement soignés. Ils sont complantés de nombreux arbres fruitiers et d’Oliviers archiséculaires. Nous constatons une fois de plus que l’île entière de Djerba n’est qu’un vaste réseau de jardins et de cultures au milieu desquels sont disséminées des habitations. Aussi ce pays fournit-il des fruits et des légumes en abondance à Gabès, à Sfax, et même beaucoup plus loin sur la côte de Tunisie. Le sol sableux ou argilo-sableux est rendu fertile par des engrais et arrosé par de nombreuses guerbas semblables à toutes celles que l’on trouve dans la Régence et sans l’aide desquelles on ne pourrait obtenir aucun produit en dehors des olives. Bien que notre hôte ait son logis particulier peu éloigné de celui où nous avons passé la nuit, nous n’y pénétrons pas ; il paraît même nous en tenir soigneusement à distance, sans doute pour dérober ses nombreuses femmes aux regards dangereux des « roumis ». Sa vigilance ne parvient pourtant pas à empêcher celles-ci de faire de fréquentes allées et venues de la maison à la guerba, d’où, sous prétexte de puiser de l’eau, elles ne se font pas faute d’examiner avec curiosité les hôtes insolites de leur seigneur et maître.

Le peu d’intérêt que nous offrent les terres cultivées et d’autre part le désir que nous avons de consacrer quelques heures à la visite des importantes ruines que nous avons entrevues la veille à la faveur du crépuscule nous poussent à regagner El-Kantara le plus promptement possible. Ce désir est du reste favorisé par notre hôte, qui nous procure un assortiment de bourriquots que nous nous empressons d’enfourcher, après toutefois avoir fait emplette, sur le souk, de vivres en quantité suffisante pour subvenir aux besoins de la journée.

Chemin faisant, nous récoltons quelques bonnes plantes, parmi lesquelles le bel Onopordon Espinæ en fleur, et le Convolvulus supinus, intéressante espèce découverte par M. Espina en 1854.

A deux kilomètres avant d’arriver à la mer, nous trouvons les restes d’un mur antique, dirigé en ligne droite pendant près d’un kilomètre, déviant ensuite, et paraissant être la fondation d’une vaste enceinte. Il traverse actuellement des terrains marécageux, près des ruines d’une cité qui a dû être des plus florissantes. Nous passons plus de deux heures à visiter en détail les restes de divers monuments et de gigantesques édifices qu’il y aurait le plus grand intérêt à déblayer. Partout existent des pavages entiers en mosaïque du travail le plus soigné, partout des débris de revêtement et de colonnes en marbres précieux. Le plus considérable de ces monuments est situé vers le milieu des ruines, sur le bord de la mer à laquelle il paraît avoir fait face. D’énormes fûts et chapiteaux de colonnes en marbre cipolin et des entablements en marbre blanc de la plus belle qualité, ornés de sculptures d’un admirable travail, ne laissent aucun doute sur l’importance de cet édifice, qui occupait un espace considérable et dans lequel se révèle l’architecture grecque. Au milieu des débris gisent encore des fragments de statues en marbre. L’état de ces immenses ruines, la position des colonnes renversées, laisseraient à supposer que la destruction de cette ville, qui a dû être un centre commercial riche et populeux, peut être attribuée à un cataclysme, à un tremblement de terre probablement. Nous signalerons spécialement, parmi les débris que nous avons rencontrés, un splendide morceau d’entablement en marbre blanc, digne de figurer avec honneur dans les collections du musée du Louvre. A peu de distance, des fouilles ont mis à découvert les restes de plusieurs maisons dans l’une desquelles nous avons trouvé une multitude d’objets en os, stylets, etc., qui semblent indiquer un atelier de tabletterie. Ce n’est qu’à regret que nous quittons ces lieux si dignes d’être explorés et où nous voudrions avoir le temps et les moyens d’exécuter des fouilles réservées aux membres de la Mission archéologique. — Ayant regagné le lieu d’embarquement, où nous attendait un repas de poisson préparé par nos matelots, nous ne tardons pas à remonter dans le canot qui nous avait amenés la veille et qui doit nous conduire à bord de notre felouque obstinément restée à son mouillage.

Il est déjà près d’une heure quand la chaloupe quitte la terre. Nous franchissons le goulet qui coupe en deux la chaussée romaine et passons tout auprès du fortin isolé appelé Bordj Trik-el-Djemel (le fort du chemin du chameau) ; nous faisons approcher notre barque autant que possible de cette construction et nous remarquons que, non seulement la portion servant de base construite en gros blocs, mais encore une partie de celle bâtie en petits matériaux, se trouvent au-dessous du niveau de la mer ; de plus, le haut-fond formant chaussée, qui devait jadis relier le fortin à la côte, est à plusieurs mètres sous l’eau. Le rapprochement de ce fait avec ceux déjà constatés aux îles Kerkenna, et le nom significatif de Trik-el-Djemel, viennent à l’appui de l’hypothèse que la côte tout entière, depuis le cap Bon jusqu’au sud de Djerba, est soumise à un mouvement d’abaissement lent, mais continu. Il est cependant à noter que si l’ossature de la côte s’abaisse, le fond du bras de mer qui sépare l’île du continent tend au contraire à diminuer de profondeur, ou tout au moins ne s’approfondit pas, en raison de l’apport considérable de sables dû aux vents venant de terre et aux courants côtiers. Il y a là deux phénomènes inverses qui, principalement au fond du golfe de Gabès, modifient lentement le régime de la côte : affaissement lent de l’ossature d’une part et exhaussement du fond par les dépôts de sables et de vases d’autre part ; d’où il résulte que, tandis que les géologues soutiendront que la côte s’abaisse, les hydrographes au contraire donneront la preuve que les fonds s’amoindrissent.

Une fois rembarqués sur la felouque, nous sommes rapidement poussés vers le port d’Adjim par une brise modérée à laquelle vient s’ajouter le courant produit par le retrait de la marée. Une escale de quatre heures est nécessaire pour que la mer remonte et nous permette de sortir du détroit par lequel nous rentrerons dans le golfe de Gabès. Pour utiliser notre temps, nous descendons à terre et tombons en plein marché, ce qui donne une grande animation au village d’Adjim. Une population bigarrée s’agite et crie beaucoup. Les constructions sont d’une architecture différente de toutes celles que nous avons rencontrées jusque-là ; beaucoup d’entre elles sont flanquées de pavillons carrés élevés d’un ou deux étages ; quelques-unes en présentent à leurs quatre angles. Les femmes portent aussi un costume et surtout une coiffure particuliers : le premier caractérisé par des étoffes rayées de deux couleurs, la seconde consistant en un chapeau de paille pointu, rappelant complètement l’ancienne coiffure grecque appelée Πέτασος. Par contre, rien de bien intéressant comme productions naturelles : la flore, pauvre par suite de la culture, et les insectes, peu abondants et peu variés, ne nous fournissent qu’une maigre récolte.

Après le repas pseudo-civilisé qui nous est offert, dans une maison relativement très confortable, par le fils du commandant du port, avec force excuses sur l’absence de son père, nous regagnons notre felouque un peu avant la nuit, et franchissons lestement la passe qui sépare la rade d’Adjim de la pleine mer. Il est à remarquer que la côte, qui partout ailleurs est basse et sablonneuse, s’élève brusquement sur ce point où elle devient abrupte et rocheuse. Un îlot allongé, qui se montre à notre droite, abrite des vents de nord-ouest et de la lame le port d’Adjim, qui est garanti également des vents de terre par l’élévation du rivage continental. En raison de la profondeur de l’eau, il semble que ce point est spécialement désigné pour constituer le principal port de l’île que nous allons quitter.

On retrouve dans l’île de Djerba une végétation très analogue à celle des îles Kerkenna, qui sont situées sensiblement plus au nord. Quelques plantes d’un caractère plus désertique viennent pourtant s’y mêler. On doit en outre tenir compte des modifications que la culture, fort ancienne dans cette île, et jadis beaucoup plus étendue qu’à l’époque présente, a dû faire subir à la végétation spontanée. Malgré la saison déjà un peu trop avancée, nous y avons fait d’abondantes récoltes. La liste suivante, bien que très abrégée, fera ressortir le caractère maritimo-désertique de la flore :

  • Delphinium peregrinum L. var. halteratum.
  • Nigella arvensis L.
  • Glaucium flavum Crantz.
  • Matthiola oxyceras DC. var. basiceras.
  • Koniga Lybica R. Br.
  • Brassica Tournefortii Gouan.
  • Cakile maritima Scop.
  • Enarthrocarpus clavatus Delile.
  • Rapistrum Orientale DC.
  • Cleome Arabica L.
  • Helianthemum sessiliflorum Desf.
  • —— —— var. ellipticum.
  • Reseda propinqua R. Br.
  • Silene succulenta Forsk.
  • —— Nicæensis All.
  • Hypericum crispum L.
  • Erodium glaucophyllum Ait.
  • —— laciniatum Cav. var. pulverulentum.
  • Zygophyllum album Desf.
  • Tribulus terrestris L.
  • Peganum Harmala L.
  • Ononis longifolia Willd.
  • —— serrata Forsk.
  • —— reclinata L.
  • Trigonella maritima L.
  • Astragalus Gombo Coss. et DR.
  • Lotus Creticus L.
  • Neurada procumbens L.
  • Lœflingia Hispanica L.
  • Reaumuria vermiculata L.
  • Aizoon Canariense L.
  • Daucus parviflorus Desf.
  • Deverra tortuosa DC.
  • Fœniculum vulgare Gærtn.
  • Smyrnium Olusatrum L.
  • Crucianella angustifolia L.
  • Nolletia chrysocomoides Cass.
  • Helichrysum decumbens Camb. ?
  • Phagnalon rupestre DC.
  • Filago Mareotica Delile.
  • Rhanterium suaveolens Desf.
  • Atractylis flava Desf.
  • —— prolifera Boiss.
  • Centaurea contracta Viv.
  • —— dimorpha Viv.
  • Onopordon ambiguum Fres.
  • Echinops spinosus L.
  • Zollikoferia resedifolia Coss.
  • Coris Monspeliensis L.
  • Heliotropium undulatum Vahl.
  • Echiochilon fruticosum Desf.
  • Linaria fruticosa Desf.
  • Marrubium Alysson L.
  • Salvia lanigera Poir.
  • Atriplex Halimus L.
  • Suæda fruticosa Forsk.
  • Polygonum equisetiforme Sibth. et Sm.
  • Thymelæa microphylla Coss. et DR.
  • Euphorbia Terracina L.
  • —— serrata L.
  • —— Paralias L.
  • Morus nigra L., cultivé.
  • Ficus Carica L., subspontané et cultivé.
  • Cyperus schœnoides Griseb.
  • Scirpus Holoschœnus L.
  • Phalaris paradoxa L.
  • Arthratherum ciliatum Nees.
  • Kœleria pubescens P. B.

Dans la partie sud, entre El-Kantara et Houmt-Cedouich, nous citerons en outre :

  • Frankenia pulverulenta L.
  • Ononis Sicula Guss.
  • Calycotome intermedia DC.
  • Asteriscus aquaticus Mœnch.
  • Chrysanthemum coronarium L.
  • Onopordon Espinæ Coss.
  • Spitzelia sp.
  • Convolvulus supinus Coss. et Kral.
  • Limoniastrum monopetalum Boiss.
  • Statice echioides L.
  • Euphorbia cornuta Pers.
  • Crozophora verbascifolia Adr. Juss.
  • Æluropus littoralis Parl. var. repens.

La zoologie du nord de l’île fournit peu d’espèces intéressantes. Les seuls reptiles sont : Gongylus ocellatus, Platydactylus muralis et Hemidactylus verruculatus. En insectes, un hanneton nouveau : Pachydema Doumeti, décrit par M. Valéry Mayet ; c’est la faune de Sfax et aucune des espèces désertiques de Gabès ne s’y rencontre. Dans le sud, à El-Kantara et à Houmt-Cedouich, nous avons trouvé : Lampyris attenuata, Cryptocephalus curvilinea, vivant sur les Limoniastrum. Le Cicindela Latreillei, décrit par Dejean vers 1820 et qui depuis n’avait pas été retrouvé, croyons-nous, est la capture la plus intéressante ; c’est une espèce des plages maritimes déjà vue à Zarzis et abondante à El-Kantara ; malheureusement, par suite de son agilité et de l’absence des filets restés à bord de la felouque, nous n’avons pu en prendre que quelques individus. Signalons aussi d’énormes scorpions (Buthus australis), les plus gros que nous ayons encore capturés ; ils atteignent 9 à 10 centimètres de long.

Vers onze heures du soir, la marée basse nous force à jeter l’ancre, nos marins ayant pour habitude de ne pas s’écarter beaucoup de la côte. Du reste un orage se forme dans le nord-ouest, et, vers minuit, la foudre éclate tout autour de nous ; la pluie, qui s’en mêle à son tour, nous oblige à nous réfugier dans l’entrepont où nous passons une partie de la nuit en compagnie des rats et au milieu de toutes sortes d’ustensiles que l’obscurité profonde où nous nous trouvons ne nous permet pas de distinguer.

Avant le jour, on largue la voile, mais la brise, déjà si faible que nous marchons à peine, ne tarde pas à faire place à un calme plat ; nous n’avançons plus du tout et sommes réduits à nous morfondre en contemplant la limpidité merveilleuse des eaux du golfe de Gabès, dont aucun souffle léger ne vient rider la surface. Dans ces conditions, à bord d’un bateau à voiles, on est bien forcé de s’armer de patience. Six heures se passent ainsi ; enfin, vers une heure du soir, le calme est remplacé par une assez bonne brise, à la faveur de laquelle nous pouvons courir des bordées qui nous font arriver à Gabès à trois heures, heureux encore de n’avoir pas subi un plus long retard.

Nous voici déjà au 16 juin et la végétation est trop avancée dans cette région chaude, malgré la prolongation exceptionnelle de la période pluvieuse, pour nous permettre d’espérer dorénavant de fructueuses excursions. Nous avons cependant encore, pour remplir notre programme, à revoir les îles Kerkenna et à nous rendre, avant notre retour en France, à l’îlot de Djezeïret Djamour (Zembra). Comme le bateau de Sfax part de Gabès le lendemain à cinq heures du soir, nous nous hâtons de nous rendre aux baraquements où nous avons laissé en partant la plus grande partie de notre bagage et de nos récoltes, mais nous avons la désagréable surprise de voir que tout a été déménagé en notre absence et que l’on nous a assigné, comme faveur toute spéciale, le local exigu réservé aux sous-officiers en punition. Pendant notre excursion à Djerba, le bataillon ayant été remplacé par un autre, le nouveau commandant avait trouvé bon de disposer du local que nous occupions pour le transformer en salle de spectacle ; il nous en a donc mis à la porte sans plus de façon et oppose un refus aussi formel qu’autoritaire à nos observations polies. C’est la seule fois que nous avons à nous plaindre de l’autorité militaire, de laquelle nous avons au contraire toujours reçu le meilleur accueil, l’aide la plus empressée et le plus ferme appui durant l’accomplissement de notre mission.

Froissé à juste titre de la façon cavalière avec laquelle le commandant du camp traite une mission scientifique officielle, j’ai recours au commandant supérieur, le colonel de la Roque, au général Allegro, gouverneur de l’Arad, et à l’intendant militaire de la Judie, dont nous avions, par discrétion, décliné les offres hospitalières à notre premier passage à Gabès ; nous les retrouvons encore plus obligeants que la première fois et nous prions nos hôtes d’accepter ici le témoignage de notre gratitude pour leur réception courtoise que nous ne saurions oublier.