V
Ce sommeil de plomb qui m'avait surpris sur l'herbe aux approches de la citadelle, m'attendait dans le même campement. Une lassitude extrême m'accablait, une lassitude nerveuse qui venait du cerveau plus que des membres. J'étais littéralement brisé. Au réveil, je devais entrer dans un cauchemar plus terrible. Les régiments reçurent l'ordre de livrer leurs armes. Non, jamais je n'oublierai le spectacle à la fois superbe et lugubre qui frappa mes yeux. Un frémissement parcourut la ville. La mesure était comble; c'était comme le déshonneur infligé à ceux qui restaient des héroïques journées de Spickeren et de Reischoffen, de Wissembourg et de Beaumont. Ce fut bientôt un tumulte effroyable. Les vieux soldats d'Afrique faisaient pitié. Ils se demandaient entre eux si c'était bien possible. On en voyait qui pleuraient. Moi-même,—et je n'étais qu'un conscrit,—j'avais des larmes dans les yeux. Ce chassepot que je n'avais guère que depuis trois jours et avec lequel j'avais fait mes premières armes, ce chassepot auquel j'avais adapté, en guise de bretelle, un lambeau de ma ceinture de zouave, et qui sentait encore la poudre, il fallait donc le livrer! Je le pris par le canon, et, le faisant tournoyer au-dessus de ma tête, je le rompis en deux morceaux contre le tronc d'un arbre. Je ne faisais d'ailleurs que ce que faisaient la plupart de mes camarades. C'était partout un grand bruit de coups de crosses contre les murs et les pavés. On n'apercevait que soldats armés de tournevis qui démontaient la culasse mobile de leurs fusils, et en jetaient les débris. Les artilleurs, attelés aux mitrailleuses, en arrachaient à la hâte un boulon, une vis, en brisaient un ressort pour les mettre hors de service. D'autres, fous de rage, silencieusement, enclouaient leurs pièces. C'était dans tout Sedan comme un grand atelier de destruction; les officiers laissaient faire. Les cavaliers jetaient dans la Meuse les sabres et les cuirasses, les casques et les pistolets: on marchait sur des monceaux de débris. Chaque pas arrachait au sol un bruit de métal; c'était la folie du désespoir.
Il fallut enfin que la sinistre promenade commençât. Je revis la porte de Paris et le pont-levis où j'avais fait le coup de feu. La longue cohue des prisonniers arriva devant le petit bourg, au delà des palissades d'où nous avions essayé de déloger les Bavarois. Les maisons en étaient criblées de balles, quelques-unes étaient effondrées; mais déjà les corvées prussiennes en avaient retiré les cadavres. Des familles tremblaient autour de leurs demeures. Un officier d'état-major à cheval attendait la colonne des pantalons rouges. A mesure que nous passions:
—Par ici, messieurs de l'infanterie! Par là, messieurs de la cavalerie! criait-il d'une voix forte. Fantassins et cavaliers s'ébranlaient et se rangeaient à droite et à gauche. Pendant une heure, ces grands troupeaux d'hommes attendirent dans la boue. Cet abattement qui suit les grands désastres les avait saisis. Les plus las se couchaient sur les tas de pierres. La faim l'emporta sur mon marasme, et, tirant de ma poche un biscuit et un morceau de lard cru, j'y mordis à belles dents. Personne autour de moi ne savait où nous allions. Au bout d'une heure, la colonne se remit en marche. La route était détrempée de flaques d'eau dans lesquelles nous entrions jusqu'à mi-jambe. Échelonnés le long de cette route, des pelotons composés d'une vingtaine de soldats prussiens montaient la garde de 50 mètres en 50 mètres. Immobiles, ces soldats nous regardaient passer. Ils portaient devant eux une cartouchière ouverte où nous pouvions voir des cartouches admirablement rangées. Pendant que l'infanterie veillait sur la masse mouvante des prisonniers, des cavaliers, le pistolet au poing, couraient à travers champs, et ramenaient ceux qui s'égaraient. Les coups de plat de sabre pleuvaient. Nous marchions sans ordre, officiers et soldats pêle-mêle. Le respect avait disparu avec la discipline. Les capotes grises ne se gênaient pas pour heurter au passage les manches galonnées d'or. Les cavaliers bousculaient leurs capitaines. C'était l'anarchie sous l'uniforme, la pire de toutes; des rixes s'ensuivaient quelquefois.
A l'extrémité de la route que nous suivions s'ouvrait un pont qui enjambait un canal, et donnait accès dans une sorte d'île formée par une grande courbe de la Meuse, qui dessine un oméga. Les deux pointes de l'oméga sont reliées par ce canal, qui ferme hermétiquement l'île vers laquelle on nous poussait par troupes. Nous étions dans l'île d'Iges, ou presqu'île de Glaires, comme dans une prison. Une rivière lui sert de murailles. Une ceinture d'eau n'est pas un obstacle moins infranchissable souvent qu'une ceinture de briques et de moellons. Il m'a été facile d'en faire l'expérience pendant les quelques jours que j'ai passés dans l'île, tournant autour de mon domaine avec la monotone et patiente régularité des animaux en cage, qui fatiguent le regard par la constance de leur marche inutile.
Les vieux zouaves jetaient un coup d'oeil autour d'eux froidement. Les plus jeunes pressaient le pas pour mesurer l'étendue du champ qu'on leur livrait. Une tristesse sombre se peignait sur quelques visages; d'autres, en plus grand nombre, exprimaient l'abattement. La colère était tombée.
—C'est à présent que les taquineries vont commencer, me dit mon voisin.
Le vieux qui m'avait fait un discours la veille vint à moi, et, me frappant sur l'épaule:
—Tu dois être content, me dit-il, on arrange tes débuts à toutes les sauces. Puis se reprenant: As-tu du tabac?
J'en avais encore une mince provision au fond de mes poches; je lui en offris une pincée. Je compris alors à l'épanouissement de son visage quelle place le tabac tient dans la vie du soldat; une pipe bourrée, c'est l'oubli de toutes les misères.
—Tu es un bon garçon, me dit-il en me serrant la main d'une façon à me briser les os.
Je venais de conquérir un ami qui se serait fait tuer pour moi pendant cinq minutes.
La presqu'île de Glaires se compose d'une légère éminence dont les deux versants s'abaissent vers la Meuse; on y découvre un petit village, une assez grande maison d'habitation et un moulin. Au point de jonction de la rivière et du canal, un barrage alimente les écluses de ce moulin; de l'autre côté de la Meuse, de grandes prairies s'étendent jusqu'au pied de collines boisées qui couronnent l'horizon, et que l'armée prussienne occupait encore.
Des officiers prussiens allaient et venaient dans l'île d'un pas méthodique et roide, indiquant à chacun des corps dont se composait cette armée de prisonniers quel emplacement il devait occuper. Point d'hésitation, point d'embarras. Un jeune lieutenant, mince et fluet, pâle et blond, nous servait de guide. Nous nous avancions et nous nous arrêtions sur un signe de sa main; par moments, à ce signe muet il ajoutait un mot. Il tenait un carnet à la main, où je suppose que les vaincus dont il répondait étaient classés par numéros d'ordre. Une dernière fois nous fîmes halte sur l'un des versants de l'éminence. D'une voix claire et nous montrant le sol du bout du doigt:
—C'est ici, messieurs, nous dit l'officier.
Il était huit heures du soir. Sous nos pieds des touffes d'herbes humides s'étendaient sur un lit de boue.
—As-tu choisi ta place? me dit un camarade. Et d'un air de philosophie gouailleuse:—Si tu veux la moitié de mon lit, prends, ajouta-t-il.
Il venait de se coucher tout de son long par terre; je l'imitai.
Quand j'ouvris les yeux, la rosée et la pluie m'avaient percé jusqu'aux os; je pouvais croire que le tartan qui me servait de couverture était tombé dans la rivière. Je grelottais. Il faisait encore nuit; mais des lueurs ternes qui dessinaient la crête des collines me faisaient comprendre que le jour n'allait pas tarder à paraître. Je me levai, et pour me réchauffer autant que pour assouvir ma faim, j'allai dans les champs arracher des pommes de terre. J'avais eu beau fouiller dans mes poches, je n'y avais pas trouvé une miette de biscuit ni une parcelle de lard: je n'avais plus d'autre fournisseur que le hasard. Je n'avais pas fait cinquante pas dans la campagne, que j'aperçus des ombres errant çà et là à l'aventure. Elles se baissaient vers la terre, et se relevaient par mouvements alternatifs et irréguliers. Je compris que cette même pensée dont j'étais fier avait germé dans l'esprit d'un nombre respectable de soldats. Tous les pieds de pommes de terre avaient été proprement secoués.
—Un peu plus loin, il y en aura encore pour tout le monde si tu te presses, me dit un grenadier.
Je m'écartai. La pluie tombait toujours. A la première clarté du matin, mes yeux ravis reconnurent un troupeau de moutons broutant l'herbe à l'extrémité d'un champ voisin.
—Des côtelettes! me cria un camarade qui m'avait suivi.
J'avais déjà pris ma course du côté du berger. C'était un petit vieux grisonnant qui rêvait sous sa limousine, les deux mains sur son bâton.
—Combien le mouton? lui dis-je.
—C'est que je ne suis pas le maître, et je ne sais pas si le propriétaire,… me répondit-il en se grattant l'oreille.
—Dis toujours.
—Dame! répliqua-t-il en clignant de l'oeil, on pourra croire tout de même que des maraudeurs en ont volé un,… ça s'est vu.
—Certainement.
—Alors c'est quatre francs.
Je lui donnai cent sous, et j'emportai le mouton sur mes épaules. On me vit passer en courant avec ma proie vivante. Le bruit se répandit, comme une traînée de poudre dans les campements, qu'un troupeau de moutons paissait aux environs. Zouaves et chasseurs d'Afrique se mirent en campagne comme des gens pour qui aucune razzia n'a de mystères. La clientèle du berger augmenta à vue d'oeil. Il prit goût à sa spéculation, et, ses prétentions augmentant avec ses scrupules, la bête que j'avais eue pour quatre francs en valait quarante une heure après: le troupeau s'évanouit comme un brouillard.
J'avais bien l'animal, et il n'était pas maigre, l'île me fournissait assez de broussailles pour avoir du feu; mais où trouver du sel ou du poivre? Où découvrir du pain surtout? Recherches, offres brillantes, supplications, rien ne me réussit. Mon compagnon n'avait pas été plus heureux. Il fallut se résigner à s'asseoir autour d'un quartier de mouton accommodé à la diable dans sa graisse. On l'avalait, on ne le mangeait pas. Quelques pommes de terre cuites sous la cendre me consolaient un peu. Nous eûmes du mouton, à dîner et à déjeuner, pendant trois jours. La faim seule pouvait combattre l'aversion qu'il m'inspirait. Une heure vint où il n'en resta plus un débris. J'eus l'ingratitude de m'en réjouir. Les tristesses et la sobriété farouche des jours suivants l'ont bien vengé. Pendant le règne du mouton, j'avais eu des instants de volupté; ils m'étaient offerts par des camarades sous la forme d'un quart de biscuit ou d'un peu de café. Ces magnificences m'éblouissaient. Elles ne durèrent qu'un temps; mais ce qui mettait le comble à mon extase, c'était une cigarette. J'avais usé de ma petite provision de tabac avec la prodigalité d'un fils de famille qui croit que les cantines suivent le soldat dans toutes ses aventures; j'avais compté sans la captivité.
Un matin, errant sur la lisière de mon campement, j'aperçus un groupe de soldats qui gesticulaient avec une animation singulière. Des exclamations sortaient de ce groupe. Je m'approchai, et vis un zouave qui, debout au milieu d'un cercle avide, mettait aux enchères une cigarette dont l'enveloppe de papier contenait un mélange bizarre de poussière de tabac et de mie de pain ramassées avec les ongles au fond des cavités que recelait son large pantalon. On offrait ce qu'on avait, quatre sous, cinq sous, dix sous, quinze sous, non pas pour l'acquérir et en faire sa propriété exclusive, mais pour obtenir le droit précieux d'aspirer un certain nombre de bouffées. On poussait comme dans une salle de vente. Un caporal offrit un franc. Je doublai son enchère, un frémissement parcourut l'auditoire, et, au prix de quarante sous payés comptant, le droit de fumer un tiers de la cigarette, avec le privilège de commencer, me fut adjugé. Les autres adjudicataires se rangèrent autour de moi, et la cigarette mesurée et marquée d'un cercle noir au tiers de sa longueur, dix paires d'yeux suivaient les progrès du feu tandis que je la tenais entre mes lèvres.
Pendant les deux ou trois premiers jours, il y avait eu des heures de pluie et des heures de soleil. On employait celles-ci à sécher l'insupportable humidité occasionnée par celles-là; mais un matin le ciel parut tout noir, et la pluie se mit à tomber avec une persistance et une régularité qui pouvaient aisément faire croire qu'elle tomberait toujours. Vers le soir, mouillé comme une éponge qui aurait fait une chute dans une rivière, on me recueillit dans une tente. Sept ou huit soldats se pressaient dans un espace où trois ou quatre auraient peut-être pu s'étendre. J'étais en outre arrivé le dernier, et je dus m'allonger au bas bout de la tente. Après une heure de sommeil, de larges gouttes d'eau froide qui s'aplatissaient sur mon visage me réveillèrent. Un sergent que mes mouvements tracassaient ouvrit les paupières nonchalamment.
—Ça, me dit-il, c'est la pluie.
—Merci, répliquai-je, et, prenant une autre posture, je me fis un rempart de mon capuchon. Au bout d'une autre heure, j'éprouvai vaguement la sensation d'un homme qu'on plongerait brusquement dans un bain froid. Il me semblait qu'un robinet invisible versait avec obstination un torrent d'eau glacée autour de mon corps. Un frisson acheva de me réveiller. Le rêve ne m'avait pas trompé: j'étais dans une mare. L'eau clapotait le long de mes épaules et de mes jambes. Je sautai sur mes genoux. Le sergent qui déjà m'avait parlé risqua un coup d'oeil de mon côté, et m'aperçut dans ma baignoire.
—Ça, reprit-il, c'est les rigoles.
Je n'en pouvais douter. La pluie avait rempli les rigoles creusées autour de la tente et au bord desquelles je me trouvais. Elles débordaient sur moi.
Il était dix heures, je ruisselais. Autour de moi, on ronflait. J'abandonnai la tente et achevai ma nuit en promenades. C'est dans ces moments-là que l'on devine la douceur des occupations qui vous paraissaient fatigantes autrefois. Je revoyais en esprit la petite chambre voisine de la rue de Turenne, la cheminée flambante, la tasse de thé, la table auprès desquelles j'avais passé des heures à la clarté d'une lampe placée entre des livres.—Et j'avais pu me plaindre du travail nocturne!
Le jour arriva. La pluie continuait à tomber avec la même abondance et la même tranquillité. Les rives de la Meuse s'enveloppaient d'un rideau de brume. Les Prussiens avaient commencé une sorte de distribution sommaire; elle se composait d'un demi-biscuit par homme et pour deux jours. On y courait cependant. C'était une distraction encore plus qu'un soulagement. Malheur à qui laissait traîner un morceau de cette maigre pitance! On avait pour boisson l'eau de la rivière, à laquelle on allait par troupes remplir ses bidons. Ce régime et cette température faisaient des vides parmi les prisonniers; qui tombait malade était perdu. Un cas de fièvre était un cas de mort. Point de médecins et point de médicaments. On avait la terre pour dormir et un quart de biscuit pour ne pas mourir de faim.
J'avais fait la connaissance d'un chasseur d'Afrique, engagé volontaire comme moi. C'était un garçon qui avait le visage d'une jeune fille, et avec cela vif comme un oiseau et brave comme un chien de berger. Rien n'avait de prise sur ce caractère robuste, ni la fatigue, ni les mésaventures. A chaque nouvelle épreuve, il secouait ses épaules comme un terre-neuve qui sort de l'eau. Didier ne tarissait pas en histoires incroyables. J'ai toujours pensé que ma nouvelle connaissance était de cette famille de Parisiens qui, leur patrimoine croqué, s'arrangent d'un sabre pour avoir un cheval. Il était porté pour la croix. Un jour il m'offrit son quart de biscuit.
—Et toi? lui dis-je.
—Je n'ai pas faim.
Et comme j'hésitais:
—Un de ces jours tu me rendras un gigot, si tu trouves encore un mouton, reprit-il en riant.
Il me tendit la main, et s'éloigna. Je remarquai qu'il avait les yeux tristes. Le souvenir de ces yeux me poursuivit tout le soir. Le lendemain, errant sur un chemin, j'avisai quatre soldats qui portaient un mort sur une civière.
—Sais-tu qui passe là? me dit un sergent de ma compagnie.
—Non.
—C'est ton chasseur.
Je courus vers la civière: c'était Didier, en effet.
—On savait chez nous qu'il était perdu, me dit l'un des cavaliers qui le portaient.
Je me mis à marcher derrière lui, les yeux gros de larmes.
On ne pouvait sortir sans rencontrer un de ces cortèges sinistres. Ordinairement le cadavre était couché sur un brancard fait de deux morceaux de bois reliés par deux traverses. Quelquefois encore quatre soldats le prenaient par les jambes et les bras, et le jetaient dans une fosse creusée à la hâte et recouverte bien vite de quelques pelletées de terre. Deux ou trois camarades suivaient le corps. Le lendemain, on n'y pensait plus… C'était comme une grande loterie.
VI
Les heures dans cette pluie et cette inaction étaient longues et lourdes. On en perdait le plus qu'on pouvait en promenades çà et là. Les bords de la Meuse nous attiraient. On ne pouvait faire une centaine de pas sur la rive sans voir, descendant au fil de l'eau, des cadavres d'hommes et de chevaux. On en rencontrait d'autres échoués dans des touffes d'herbe, là un chasseur de Vincennes, là un uhlan. Tous les corps des deux armées y avaient laissé quelques-uns de leurs représentants. On y faisait un cours d'uniformes in anima vili. Il y avait des heures, quand il ne pleuvait pas, où je ne pouvais m'arracher à ce lugubre spectacle. Je regardais les cadavres que le cours du flot emportait lentement, ou qui restaient pris entre les joncs dans des attitudes terribles. Il en était parmi eux qui, vivants au mois de juillet, avaient peut-être chanté le Rhin allemand sur les boulevards de Paris. Leur agonie s'était terminée dans la vase.
La première fois que je m'étais avancé du côté du moulin, j'avais vu sur le barrage, accrochés parmi les pierres, les corps de deux soldats, un Français et un Prussien, que le remous des eaux balançait. Ce mouvement vague, qui faisait par intervalles rouler leurs têtes et leurs bras, leur prêtait un semblant de vie qui avait quelque chose d'effrayant. Ils y étaient encore quatre jours après. Des oiseaux voletaient au-dessus du barrage. Le soir, aux lueurs incertaines qui tombaient d'un ciel gris, ces formes vagues qu'on voyait flotter sur la rivière prenaient des aspects étranges. L'imagination y avait sa part; mais le spectacle dans sa réalité crue avait par lui-même un caractère épouvantable.
Je me rappelle qu'un matin, en allant remplir mon bidon dans un pli du rivage où jusqu'alors le hasard ne m'avait pas conduit, un de mes camarades me poussa le coude:
—Regarde, me dit-il.
Je levai les yeux et aperçus sur un îlot de sable, à quelques mètres du rivage, le corps d'un cuirassier dont la tête disparaissait à demi sous un lit de longues herbes. Ses jambes, chaussées de lourdes bottes, et son corps, sur lequel étincelait la cuirasse, saillaient hors de l'eau. Sa main gantée reposait sur la vase et s'était nouée autour d'une touffe de glaïeuls. Deux ou trois corbeaux battaient de l'aile autour de l'îlot; on pouvait croire à l'attitude du pauvre cuirassier que la mort l'avait surpris là. Il avait le visage déchiqueté. L'image de ce cuirassier me poursuivit longtemps. Quand je portai à mes lèvres le bidon rempli de l'eau puisée dans l'anse qui l'abritait, ma main le laissa retomber sans pouvoir en avaler une gorgée.
Il n'était pas rare de rencontrer dans nos promenades des groupes de soldats accroupis autour du cadavre d'un cheval qu'ils avaient tiré de la rivière, et sur lequel ils taillaient des lanières de chair avec leurs couteaux. Quelquefois ils grondaient comme des dogues qu'on dérange dans leur immonde repas. Je n'avais jamais voulu de cette chair nauséabonde; mais la faim me tourmentait. On a vite fini de broyer entre ses dents le quart d'un biscuit, si dur qu'il soit; on ne découvrait presque plus de pommes de terre, tant des mains par milliers en avaient retourné les champs. Un jour que je serrais ma ceinture après avoir vainement fouillé vingt sillons:
—Écoute, me dit un camarade avec lequel j'avais partagé quelques lambeaux de mon mouton, il y a le moulin.
—Je le connais; j'ai même rôdé par là hier encore. Ni poules, ni canard, rien.
—Pas sûr; moi, j'ai l'oeil.
Et mon Marseillais porta le doigt à l'organe dont il parlait, avec ce geste expressif que connaissent tous ceux qui ont traversé la Canebière. C'était un garçon avisé, qui avait le flair d'un chien de chasse pour la nourriture.
—Explique-toi, repris-je.
—Eh bien! s'il n'y a plus de volailles au moulin, le meunier a encore quelque chose.
—De la farine! m'écriai-je avec joie, du pain peut-être!
—Non, mais du son; viens voir.
Mon enthousiasme s'était refroidi, cependant je suivis le camarade.
—Et il y en aura pour moi, n'est-ce pas? car ça se paye, me dit-il en courant.
Je lui répondis par un signe de tête affirmatif, et nous arrivâmes au moulin. Il y avait déjà queue.
—Voilà ce que je craignais! s'écria mon Marseillais avec un accent désespéré rendu plus vif par le dépit.
Le meunier vendait à tout venant muni de pièces blanches le son de son moulin, qu'il débitait parcimonieusement par petites portions. La livre de son coûtait quarante-quatre sous, et, pour en avoir, il fallait attendre deux ou trois heures. Ma livre de son payée, je l'emportai et la délayai dans une gamelle pleine d'eau… J'avais ainsi deux services à mon menu, un quart de biscuit sec et une écuelle de son mouillé.
Cette existence, irritée par la misère, commençait à me peser lourdement. Rien ne me faisait prévoir qu'elle dût bientôt prendre fin. Des officiers auxquels on avait d'abord remis la garde des prisonniers, la surveillance était passée aux sous-officiers: ils avaient la charge des distributions, qui n'arrivaient plus intactes aux soldats. Le grand découragement amenait un grand désordre. Chacun tirait à soi. Qui pouvait voler la part d'un camarade la gardait. Il y avait des querelles pour un biscuit perdu. Quelques généraux faisaient ce qu'ils pouvaient pour améliorer le sort de leurs soldats, le général Ducrot entre autres, qui jusqu'au bout mit tout en oeuvre pour leur venir en aide; mais l'autorité allemande faisait la sourde oreille à leurs réclamations. On périssait dans la fange. A ces privations, qui avaient le caractère d'une torture, s'ajoutaient des spectacles qui me faisaient monter le rouge au front. Des officiers prussiens visitaient l'île à toute heure, et, sans façon, avec des airs d'arrogance, pour les besoins de leur remonte personnelle, faisaient descendre les officiers français de leurs montures et s'en emparaient avec la selle et les harnais. Je voyais mes malheureux compatriotes mordre leurs lèvres et mâcher leurs moustaches. Quelques-uns devenaient tout blancs. L'un d'eux mit la main à sa ceinture, et demanda à celui qui le dépouillait s'il ne voulait pas aussi sa montre.
—Ich vorstche nicht (je ne comprends pas), répondit le Prussien, qui savait parfaitement le français.
Il y a des choses qu'il faut avoir vues pour y croire. On a le coeur serré quand on y songe. Un de ces Prussiens armés d'éperons qui parcouraient l'île, rencontra un jour un officier français qui passait à cheval, et l'invita à descendre. Un prisonnier n'a presque plus le caractère d'un homme. L'officier obéit. Le Prussien se mit en selle, et, après avoir fait marcher, trotter, galoper le cheval, inclinant la tête d'un air froid:
—C'est bien, monsieur, je le garde.
Aucune résistance n'était possible. Il fallait se soumettre à tout; mais on avait la mort dans l'âme. Je commençai sérieusement à penser à une évasion. Malheureusement il était plus facile d'y songer que de l'exécuter. Un seul pont jeté sur le canal donnait accès dans l'île. Ce pont était gardé par deux pièces de canon mises en batterie, la gueule tournée vers nos campements. On savait qu'ils étaient chargés. Un poste nombreux veillait tout autour, les armes prêtes. De ce côté-là, rien à espérer; de l'autre côté de la Meuse, courbée en arc de cercle, des pelotons de soldats bivouaquaient de distance en distance, et dans l'intervalle de ces bivouacs, séparés les uns des autres par un espace de cinq cents mètres à peu près, se promenaient, le fusil sur l'épaule, deux ou trois sentinelles qui ne perdaient pas notre île de vue. Quand la nuit venait, on doublait le nombre de ces sentinelles. Des détonations qui me réveillaient pendant mon sommeil ou troublaient mes promenades sous la pluie nocturne, et dont je comprenais la sinistre signification, m'indiquaient suffisamment que ces sentinelles faisaient bonne garde.
Une nuit cependant, n'y tenant plus et redoutant de trouver en Allemagne des îles plus tristes encore, je me décidai à tenter l'aventure. Je me dirigeai donc vers la Meuse. Le ciel était sombre, la rive déserte. De l'autre côté de l'eau, on voyait les feux de bivouac allumés. Malgré l'obscurité qui étendait un voile gris sur le fleuve, on distinguait à la surface claire des eaux des formes incertaines qui flottaient mollement. Elles s'effaçaient et reparaissaient. J'hésitai un instant, puis enfin, me déshabillant de la tête aux pieds et ne gardant qu'un caleçon, j'entrai dans la Meuse; j'avais déjà de l'eau jusqu'à mi-corps, et la pente du sol où je marchais m'indiquait que j'allais bientôt perdre pied, lorsqu'une masse noire passa lentement devant moi et m'effleura la poitrine, contre laquelle je la sentis fléchir et s'enfoncer. Un horrible frisson me parcourut le corps: cette perspective de nager au milieu d'un fleuve noir qui m'offrait des cadavres pour compagnons de route me fit trembler. Je venais d'être saisi d'une peur nerveuse, d'une peur irrésistible, et, reculant malgré moi, les yeux sur cette masse indécise qui s'en allait à la dérive, à demi paralysé, je regagnai le bord, où je m'assis.
Le lendemain, au plein jour, je retournai à l'endroit même où j'avais tenté le passage de la Meuse. A quelques pas de la rive, où l'on distinguait encore l'empreinte de mes pieds nus, en aval, sur un banc de vase tapissé de quelques joncs, le corps d'un jeune turco, que je n'y avais pas vu la veille en inspectant les lieux, était échoué, le visage dans l'eau qui le découvrait et le recouvrait à demi dans son balancement doux. Ses deux mains, étendues en avant, plongeaient dans la vase. On me raconta qu'il avait essayé de s'évader dans la soirée, et que les sentinelles prussiennes l'avaient fusillé. Atteint de deux ou trois balles, il n'avait pas eu la force de regagner le bord. Peut-être était-ce là ce corps qui m'avait effleuré au moment où j'allais me jeter en plein fleuve; peut-être encore ai-je dû la vie à ce pauvre mort. Je renonçai à ma première idée de demander à la Meuse des moyens d'évasion, sans renoncer toutefois à mon projet: il ne s'agissait que de trouver une occasion meilleure.
Si la Meuse charriait des cadavres huit jours encore après la bataille, notre île vomissait des morts: on en comptait par centaines. C'était comme une épidémie. L'autorité prussienne finit par s'inquiéter de cet état de choses. La contagion pouvait gagner l'armée victorieuse comme elle décimait l'armée vaincue.
—Tu sais, me dit un jour l'un de mes compagnons de tente, les trains de plaisir pour la Prusse vont commencer bientôt!
Le lendemain, en effet, on faisait évacuer les malades. J'en vis partir qui se traînaient à peine. Le tour des officiers devait venir après celui des malades. Chacun d'eux avait le droit d'emmener une ordonnance. Ce fut pour moi comme un trait de lumière, et je courus auprès du commandant H… pour obtenir la faveur insigne d'être promu aux fonctions de brosseur. Il accueillit favorablement ma demande, et me présenta à un capitaine. J'arrivai à propos; ce poste de confiance était sollicité par un grand nombre de candidats, et quelques-uns avaient des titres peut-être plus sérieux à faire valoir que les miens. Je l'emportai cependant, grâce à l'appui du commandant. J'en donnai la nouvelle à mes camarades de lit sous cette tente dans laquelle il pleuvait tant.
—Brosseur déjà! s'écria le plus vieux de la bande.
Dans la soirée, on m'avertit de me tenir prêt à la première heure du jour. Je comptai sur la pluie pour m'empêcher de dormir; elle ne trompa point mon espérance, et le 10 septembre, au matin, je pris le chemin du pont, après une dernière visite au moulin. Les deux pièces de canon étaient à leur place, les Prussiens sous les armes. La troupe de ceux qui devaient former un nouveau convoi s'y rassemblait. Il avait été décidé que les officiers, à partir du grade de capitaine inclusivement, monteraient dans des espèces de chariots garnis de planches. Les lieutenants et les sous-lieutenants, avec les ordonnances, devaient marcher à pied.
Un colonel prussien qui était en surveillance à l'entrée du pont donna un ordre, un aide de camp cria: En route! et la colonne se mit en mouvement. Le pont franchi, nous suivîmes, pour rentrer à Sedan, le même chemin que nous avions pris pour en sortir. La colonne s'y arrêta un instant. Une pièce de monnaie à la main, et profitant de cette halte, je me présentai devant la boutique d'un boulanger, à la porte duquel s'allongeait une queue de prisonniers. Des soldats prussiens se mêlaient à cette foule. L'un d'eux ne se gênait pas pour bousculer ses voisins. On se récria. Il était brutal, il devint insolent. La discussion entre gens que la faim talonne dégénère bien vite en querelle. Au moment où la querelle prenait les proportions d'une rixe, un officier intervint. Il s'enquit de ce que se passait. Les prisonniers déclarèrent d'une commune voix, et c'était vrai, que le Prussien avait voulu se faire servir avant son tour, et qu'il s'était jeté à travers les rangs comme un furieux, frappant et cognant.
L'officier donna l'ordre au soldat de se retirer. Celui-ci avait bu quelques verres d'eau-de-vie, un de trop peut-être. Il s'écria qu'il ne céderait pas, et qu'il aurait son pain parce qu'il le voulait. Sans répondre, l'officier prit à sa ceinture un revolver, l'arma, et froidement cassa la tête au soldat. Il tomba comme une masse. Aucun des camarades du mort ne remua; je commençai à comprendre ce que c'était que la discipline prussienne.
Rentrés à Sedan par la porte de Paris, nous en sortîmes par la porte de Balan. Cette ville, que j'avais vue encombrée de troupes françaises, était alors occupée par une garnison de soldats de la landwehr. Des malades et des blessés se traînaient ici et là. Les habitants nous regardaient passer d'un air morne. Quand ils pensaient n'être pas vus par nos gardiens, quelques-uns d'entre eux s'approchaient de nous pour nous donner du pain ou des morceaux de viande, aumône de la ruine à la misère. Notre colonne, composée de huit cents hommes à peu près, comptait des officiers de toutes armes. La cavalerie et l'artillerie y avaient un grand nombre de représentants. Leurs uniformes ne les eussent-ils pas désignés, on les aurait reconnus à la pesanteur de leur marche, alourdie par leurs grosses bottes et la basane de leurs pantalons. C'était au tour des fantassins de payer en sourires les railleries des cavaliers; mais qui pensait à sourire en ce moment-là? Il ne restait plus trace de la vieille gaieté gauloise. Ce sentiment qu'on était prisonnier écrasait tout. Des officiers qui portaient la médaille de Crimée et d'Italie essuyaient des larmes furtivement. Il semblait que cette troupe dont la file s'allongeait sur la route portât le deuil de cent années de victoires effacées en un jour par un désastre. Nous avions pour escorte deux forts pelotons d'infanterie prussienne portant le casque à pointe, et qui marchaient l'un en tête de la colonne, l'autre en queue. Et sur les bas côtés de la route, la flanquant de deux mètres en deux mètres, des sentinelles nous accompagnaient, le fusil chargé sur l'épaule. On nous avait prévenus qu'à la moindre alerte, elles avaient ordre de faire feu. Des uhlans, le pistolet au poing, faisaient la navette, et passaient au grand trot de l'avant-garde à l'arrière-garde de la colonne, bousculant tout.
La route était défoncée, les chariots cahotaient dans les ornières. Nous marchions dans la boue. On ne voyait partout que chaumières brûlées, arbres abattus, champs ravagés. C'est ainsi que nous arrivâmes à Bazeilles. Qui a vu ce spectacle ne l'oubliera jamais. Il semblait qu'une trombe se fût jetée sur le village. Tout y était par terre. Un amoncellement de toitures effondrées, et de murailles tombées au ras du sol, des débris de meubles calcinés, des poutrelles rompues, des charrettes en morceaux, des charrues et des herses brisées par le milieu, des lambeaux de volets et de portes pendant sur leurs gonds, des carcasses d'animaux atteints par les balles et surpris par le feu, les jardins en ruine avec leurs treilles et leurs pommiers noircis, partout les traces de l'incendie. On marchait sur des éclats d'obus. Il y avait çà et là sur des pans de mur de larges taches d'un brun noirâtre. Une main sanglante avait appliqué l'empreinte de ses cinq doigts sur un enduit de plâtre; des lambeaux de vêtement restaient accrochés entre les haies; sur un buisson, on apercevait deux petits bas d'enfant qu'on y avait mis sécher. Sur la façade d'une maison labourée par un paquet de mitraille, l'appui d'une fenêtre à laquelle il ne restait pas une vitre supportait deux jolis pots de fleurs en faïence bleue. Quelques malheureux se promenaient parmi ces décombres. Il s'en dégageait une odeur affreuse de cadavres en putréfaction. Des fragments d'armes jonchaient le sol. C'était navrant, horrible, hideux. Le village était comme éventré. Une famille vêtue de loques s'était blottie sous un appentis: elle nous regardait passer avec des frémissements effarés. Peut-être cherchait-elle son foyer; son malheur dépassait le nôtre: des soldats lui jetèrent des morceaux de biscuit.
VII
Bazeilles traversé, notre marche continua. On ne pouvait ni s'arrêter, ni se reposer. Chaque étape était marquée d'avance avec un temps déterminé pour la parcourir. Nous étions partis de Sedan à onze heures un quart, et nous arrivions à Stenay à huit heures du soir, après une halte d'une demi-heure. Une surprise heureuse m'attendait à Stenay. L'officier à qui je servais d'ordonnance, et qui poussait la bonté jusqu'à me traiter en ami plus qu'en soldat, voulut bien me présenter à un ancien capitaine de zouaves qui avait obtenu du préfet prussien l'autorisation de loger les camarades du 3e régiment, auquel il avait appartenu. Une place me fut offerte à la table hospitalière autour de laquelle M. D… les reçut. Je m'empressai d'accepter. Quelle faim! Jamais soupe fumante, jamais boeuf bouilli ne dégagèrent arômes plus savoureux; mes narines les aspiraient non moins que mes lèvres. Il y avait huit ou dix jours à peu près qu'une bouchée de nourriture honnête ne les avait traversées. On parlait beaucoup à mes côtés, et les récits s'entre-croisaient avec les questions; je n'entendais rien, je mangeais. On ne sait pas quel vide peuvent creuser dans l'estomac d'un volontaire, majeur depuis un an à peine, l'abus du son délayé dans l'eau pure, et trente-deux kilomètres avalés d'une traite! Rien ne le comble; M. D… riait de mon appétit. La nappe enlevée et le café pris, il me permit de m'étendre sur le tapis d'une chambre à coucher. Les lits, les canapés, les matelas, appartenaient naturellement aux officiers. A peine étendu, je dormis les poings fermés. Une inquiétude me restait; pourrais-je me lever le lendemain matin? Il y avait là un problème que l'expérience seule pouvait résoudre.
A sept heures, le bruit qu'on faisait dans la maison me réveilla. J'essayai de me dresser. Ce ne fut pas sans une certaine difficulté que j'y parvins. Mon officier m'encourageait du geste et de la voix.
—La courbature, ce n'est rien, quoiqu'il me semble avoir fait une ample provision de rhumatismes du côté de Glaires; mais c'est le pied qui ne va plus! lui dis-je.
C'était vrai. Il faut avoir été chasseur ou soldat pour savoir ce que c'est qu'une plaie au talon, à la cheville, au cou-de-pied. Mieux vaudrait avoir un bras cassé ou une balle dans l'épaule. Comme disent les marins, on est atteint dans ses oeuvres vives. L'aspect d'une table servie me rendit un peu de force; lorsqu'on se réunit pour le départ, je demandai la permission d'emporter les morceaux de pain qu'on oubliait. Laisser du pain sur une table quand la veille encore j'aurais été chercher un quart de biscuit en rampant sur le ventre! On me l'accorda, et j'en remplis mes poches. Bien m'en prit. A neuf heures précises, on se remit en route. Toujours les mêmes ornières, toujours les mêmes cailloux, toujours la même boue! Pendant le premier kilomètre, ce fut terrible. Je me traînais; mais enfin le pied s'échauffa, et je retrouvai en partie l'élasticité de mon pas.
Les misères de cette épouvantable route devaient presque me faire oublier les misères de mon séjour dans l'île que j'avais maudite. Vers midi, la colonne, qui marchait avec des ondulations de serpent, présentait un spectacle lamentable. On trébuchait, on tombait. Les traînards se laissaient aller sur les tas de pierres. Quelques-uns peut-être manquaient d'énergie, beaucoup manquaient de force. Tous les prisonniers n'avaient pas rencontré à Stenay des capitaines comme les zouaves du 3e régiment. Le besoin faisait dans la colonne autant de ravages que la fatigue. Les retardataires s'en détachaient comme les feuilles mortes d'un arbre que le vent secoue. Ces malheureux étendus par terre, les gardiens accouraient et les frappaient à coups de crosse. Un coup, deux coups, trois coups, jusqu'à ce qu'ils fussent remis sur pied. Autant de coups qu'il en fallait, et, si les coups de crosse ne suffisaient pas, les coups de baïonnette venaient après. La peau fendue, la chair déchirée, on se relevait; mais l'épuisement était quelquefois plus fort que la douleur. Quelques-uns de ceux qui s'étaient relevés retombaient bientôt. Les coups et les menaces ne pouvant plus rien sur ces corps inertes, la colonne avec son escorte de sentinelles continuait sa marche. On laissait au peloton prussien qui la suivait le soin de balayer la route.
—Elle a ordre de ne rien laisser traîner, me disait un chasseur d'Afrique qui enfonçait ses éperons dans la boue auprès de moi.
On m'a raconté que ces malheureux, étendus dans les fossés ou sur les talus du chemin, étaient impitoyablement fusillés par ce dernier peloton, à qui incombait la terrible et suprême police de la colonne. Je n'ose pas affirmer le fait dans sa sanglante brutalité. Traitait-on en déserteurs les prisonniers qui restaient en arrière, et la discipline impitoyable que l'armée prussienne applique aux vaincus après l'avoir subie elle-même l'engageait-elle à ne voir dans l'épuisement qu'un prétexte? Je l'ignore; mais ce que je sais bien, c'est que jamais aux étapes prochaines je n'ai revu aucun de ceux qui tombaient, et que des chariots pouvaient recueillir. Nous étions partis à neuf heures. Après la halte d'une demi-heure qu'on nous accorda vers midi, j'eus quelque peine à me mettre debout. L'un de mes pieds, le pied gauche, avait la pesanteur du plomb. Il me devenait impossible de conserver ma bottine, qui me blessait et m'occasionnait à chaque pas d'intolérables souffrances. Je jetais des regards d'envie sur les talus gazonnés du chemin. Les animaux avaient le droit de s'y reposer. Je voyais au milieu des champs des boeufs étendus dans l'herbe, et il me fallait marcher toujours; n'en pouvant plus, je tombai sur un tas de pierres et retirai ma chaussure. Les soldats prussiens, chaussés de bottes excellentes, me regardaient faire, tout prêts à mettre le doigt sur la gâchette de leur fusil, si j'avais fait un pas dans les prés voisins. L'heure n'en était pas venue, car je n'avais pas renoncé à mon projet d'évasion. Je ne faisais qu'y songer, au contraire, et cette pensée me donnait du coeur. Un sentiment d'amour-propre aussi me soutenait. D'autres, qui ne souffraient pas moins que moi, ne marchaient-ils pas? Et pourquoi un engagé volontaire, qui avait passé trois années sur les bancs de l'école de la rue de Turenne, ne ferait-il pas ce que faisaient tant de braves gens ramassés dans les greniers d'un faubourg ou les granges d'une ferme? Et puis n'avais-je pas l'honneur d'appartenir au 3e zouaves, les zouaves au tambour jaune?
—Tu clampines donc! me dit en passant un camarade qui me vit assis sur mes cailloux.
Je tirai là-dessus ma bottine et me relevai. Je ne souffrais plus. C'était magnifique; malheureusement au bout d'un quart d'heure il ne restait rien de mes chaussettes de laine; je marchais à nu sur la plante des pieds. Quand on n'en a pas l'habitude, c'est odieux.
Vers la tombée du jour, nous arrivions à Damvilliers. Ces chaumières qui nous indiquaient que le moment de la halte était venu me parurent superbes; je faisais mon choix en esprit, caressant de l'oeil les plus confortables, lorsqu'on nous dirigea vers l'église, tous en masse. La porte s'ouvrit toute grande, on nous y poussa et la porte se referma: nous venions de trouver le gîte que nous destinait la discipline prussienne. Il y avait là dans la nef et le choeur huit cents hommes à peu près. Il pleuvait depuis quarante-huit heures avec des intermittences de rafales et d'averses; il eût fallu un feu de forge pour sécher nos vêtements. Les poches de mon vaste pantalon étaient pleines d'eau; quand j'y plongeais les mains, il me semblait qu'elles entraient dans le bassin d'une fontaine. Je ruisselais, et nous étions huit cents comme cela, moins des hommes que des gouttières.
—Tant pis! dit un zouave, je lâche mon robinet.
Il défit sa veste, son gilet, son pantalon, et les tordit comme on fait d'une serviette. Le mot avait fait rire; l'action parut sage, on l'imita. En un instant, le sol de l'église fut comme une mare; c'était là dedans que nous devions nous coucher. Chacun chercha la place où il devait être â peu près le moins mal. Toutes se valaient pour l'incommodité: des dalles de pierre froides pour matelas, des bancs de bois pour oreillers. Le pauvre curé de cette malheureuse église nous prit en pitié. Grâce à lui, nous eûmes un peu de pain et quelques boisseaux de pommes de terre. Il allait et venait parmi nous, les lèvres pleines de bonnes paroles et nous consolant de son mieux. Une vive clarté pénétra tout à coup dans l'église; c'était le bois du bon curé qui brûlait. Français et Prussiens, pêle-mêle, fraternisaient autour de ce feu, alimenté par de nombreuses bourrées: nous trouvions pour une heure des camarades parmi nos ennemis; mais au moment même où les soldats prussiens traitaient de leur mieux les pauvres hères qu'ils surveillaient, si un officier survenait, le camarade redevenait soudain le geôlier, et pour un mot il passait des amitiés aux coups de plat de sabre.
Je m'étais accroupi devant le feu, auquel je présentais tour à tour mes jambes et mon dos. Des buées sortaient de mes vêtements de laine alourdis par l'eau du ciel; mais la pluie mouillait de nouveau ce que le feu avait séché. Cet exercice pouvait durer toute la nuit. Un instant, il me sembla que le calorique l'emportait sur l'humidité; j'en profitai pour rentrer dans l'église et y choisir un gîte. Deux bancs en firent les frais, et, la fatigue aidant, je m'endormis. Un frisson me réveilla. Le jour filtrait par les ouvertures ogivales où quelque débris de vitrail restait encore. Un engourdissement général paralysait mes membres. Les deux jambes surtout avaient la roideur du bois. J'abaissai lentement un regard mélancolique sur mon pied. Était-ce bien celui que je possédais la veille? Il eût suffi aux ambitions d'un géant. Il était énorme, enflé, tuméfié. Il fallait cependant le poser par terre. On devait partir à huit heures un quart. Et comment ferais-je, si un apprentissage n'habituait pas mon malheureux pied aux tortures de la marche? Je touchai les dalles timidement par le talon, et par de lentes progressions j'arrivai à le poser à plat. Le pied posé, il fallait se lever; levé, il fallait se mouvoir. Au premier effort que je tentai, j'eus comme un éblouissement. Tout mon corps plia. Pour me donner du coeur, je pensai aux coups de crosse et aux coups de baïonnette que l'escorte prussienne tenait en réserve pour les traînards. J'avais encore dans les oreilles le sinistre retentissement de certaines détonations dont la signification pouvait m'être facilement donnée. Debout au premier signal, je me mis à marcher. Une sueur froide mouilla subitement la paume de mes mains. Il fallait continuer cependant: j'avançai avec la conviction qu'une balle me jetterait bientôt dans un fossé.
Mais le mouvement, la terreur peut-être, et aussi cette sève de jeunesse qui fait des miracles, rendirent un peu de jeu à mes muscles; les kilomètres succédaient aux kilomètres, et je ne tombais pas. La fièvre me soutenait. Le mouvement machinal qui me poussait en avant ne laissait à ma pensée aucune liberté. Les paysages que nous traversions m'apparaissaient au travers d'un voile gris. Je me rappelle que des paysans, émus de compassion sur le passage de cette colonne qui se traînait avec des cassures intermittentes et des mouvements d'animal blessé, venaient quelquefois sur les bords de la route placer à notre portée des vases pleins d'eau et des écuelles de lait. Si l'un des prisonniers, harcelé par la fatigue et la soif, s'approchait, les soldats prussiens renversaient les écuelles et les vases d'un coup de pied, ou bien les officiers, du bout de leurs bottes, se chargeaient de cette besogne féroce, et si le vase de terre se brisait en morceaux, si l'écuelle de fer-blanc rebondissait de place en place, un rire éclatant ouvrait leurs moustaches.
Vers trois heures,—je m'en souviendrai toujours,—en traversant un pauvre village, j'avisai un paysan qui, debout sur le seuil de sa porte, découpait en petits morceaux une robuste miche de pain. Il en offrait aux misérables qui passaient, j'espérais profiter de cette aumône; mais au moment où je m'écartai de la route, la main tendue, le soldat prussien qui me suivait leva la crosse de son fusil et la laissa retomber sur mes reins avec une telle violence, que du coup je me trouvai par terre, étendu sur la face. Cette secousse et cette chute me donnèrent la mesure de mon accablement. Je me relevai les mains remplies de boue, sans penser à me rebiffer; je crois même que je ne tournai pas la tête pour voir qui m'avait frappé. Il y a des heures d'écrasement où de l'homme il ne reste plus que l'animal: cet aplatissement de tout mon être me valut de n'être pas fusillé au coin d'un mur.
Il était sept heures à peu près quand j'aperçus le clocher d'Étain, où nous devions passer la nuit. Je n'allais plus. Deux ou trois fois, pris d'une lassitude sans nom, j'avais failli me laisser choir sur un tas de pierres; mais j'entendais derrière moi le pas lourd de mon gardien, et une âpre volonté de vivre me poussait en avant. La colonne entière arrêtée dans la grande rue, le chef du détachement fit ranger les officiers devant lui, et d'une voix glapissante:
—Messieurs les officiers donnent leur parole de se trouver demain à neuf heures et demie sur la place du marché?
Personne ne répondit.
—A demain donc, messieurs, reprit-il, et il s'éloigna.
Les officiers se séparèrent, cherchant un asile au hasard. Il n'avait pas été question des simples ordonnances. Le soin de trouver un gîte nous regardait. Dans l'état où m'avait mis cette dernière étape, la question de la distance l'emportait sur toutes les autres. Mes yeux interrogeaient les maisons pour y découvrir la branche de pin symbolique ou l'enseigne d'une auberge, lorsqu'une main douce me tira par la manche de ma veste. Un jeune garçon qui rougissait était devant moi.
—N'êtes-vous pas du 3e zouaves? me dit-il. Et sur ma réponse affirmative:
—Ma mère a un frère au régiment, reprit-il; elle serait bien heureuse, si les officiers qui sont ici voulaient bien accepter l'hospitalité chez elle. C'est de bon coeur qu'elle la leur offre.
Je me mis à héler un camarade, et, mon capitaine étant prévenu, sept officiers de zouaves et cinq officiers d'artillerie se réunirent chez madame L… Les ordonnances suivaient les officiers, si bien qu'il y avait vingt-quatre personnes dans la maison. C'était beaucoup, et déjà quelques-uns d'entre nous battaient en retraite; mais madame L… avait un coeur de mère. Elle se mit devant la porte, et déclara nettement qu'aucun de nous ne sortirait. L'excellente femme! Aucun de nous ne se fit prier, et je donnai l'exemple en me dirigeant vers le grenier, cahin-caha. C'était non pas une botte de paille qui m'y attendait, mais un matelas, le premier que j'apercevais depuis mon départ de Paris. Aucun produit de l'industrie ne pouvait me paraître plus beau en un tel moment. Je m'étendis sur la toile rebondissante avec délices et tirai de ma poche cette pipe qui déjà si souvent avait été ma suprême consolation. La fumée s'envolait et le sommeil venait, je crois, quand la porte du grenier tourna sur ses vieux gonds rouillés.
—Vous n'avez besoin de rien, messieurs?
Ainsi parlait une jeune fille, qui venait de la part de la maîtresse de la maison. Elle avait seize ou dix-sept ans, le sourire aimable, le regard doux, un air de candeur qui inspirait le respect. Chacun se leva un peu lentement. Ses yeux nous interrogeaient.
—Mademoiselle, dis-je alors, si vous pouviez me procurer des bandes de toile, vous me rendriez un grand service.
Je venais de poser mon pied malade sur le bord du matelas. Elle joignit les mains et d'un air de pitié:
—Je vais appeler ma mère, reprit-elle, elle vous fera un pansement.
Elle disparut avec la légèreté d'un oiseau, et, deux minutes après, madame L… était auprès de moi, portant à la main un paquet de linge.
—C'est donc vous qui êtes blessé? me dit-elle en s'agenouillant sur le matelas.
J'avais allongé ma jambe que je venais de baigner dans un baquet d'eau. Elle retint une exclamation. Puis d'un air de pitié, en préparant son linge:
—Ah! le pauvre pied! dit-elle.
Elle essuya une larme du bout de ses doigts, et se mit à me questionner avec une bonté qui me touchait. Tout en parlant, elle roulait des bandes autour de mon pied. Je l'aurais embrassée de bon coeur.
—Vous n'avez pas dîné? reprit-elle doucement.
Je secouai la tête.
—Eh bien! descendez avec moi, la table est assez grande pour vous recevoir tous.
—Laissez-moi vous remercier et permettez-moi de refuser.
—Pourquoi?
—Et la discipline? et la hiérarchie militaire? Il n'y a pas un pauvre galon de laine sur la manche de ma veste et vous voulez que je m'asseoie à côté des galons d'or. Jamais! Les officiers de zouaves qui me connaissent y consentiraient certainement,—il y a entre les hommes du régiment et dans le malheur commun qui nous frappe une sorte de camaraderie qui a fait presque le niveau,—mais vous avez chez vous des officiers d'artillerie et ceux-là trouveraient déplacée la présence d'un soldat à leur table.
—Je n'insiste pas. Je veux cependant que vous ne manquiez de rien.
—Laissez faire le fantassin; il se débrouillera.
Le pansement était achevé. J'en éprouvai un soulagement subit. Que bénies soient les mains qui m'ont touché! La souffrance éteinte, les choses m'apparurent sous un aspect moins triste. Il y avait encore du bon dans la vie. L'appétit se réveilla, et avec cet appétit la volonté de m'évader.—Dînons d'abord, me dis-je, après quoi je songerai à mon projet.
Déjà ragaillardi, je descendis à la cuisine où j'aperçus une fille maigre qui se démenait devant un grand feu. La broche tournait, les casseroles pleines jusqu'au bord mijotaient sur les fourneaux; il se dégageait de tout cela une odeur qui me montait aux narines.
—Il y aura bien ici un coin pour moi? lui dis-je.
—Je crois bien! cria la fille.
Et de ses mains agiles elle eut bientôt fait de dresser mon couvert sur le coin d'une nappe de toile bise fort propre; plongeant alors la louche d'étain dans la marmite où fumait le pot-au-feu, elle remplit mon assiette jusqu'au bord.
—Avalez-moi ça d'abord… après vous me direz des nouvelles du reste.
Jamais je n'ai mieux dîné; mon appétit attendrissait la bonne fille.—Faut-il qu'il ait jeûné, bon Dieu! répétait-elle entre ses dents.
—Écoutez donc! deux poignées de son délayé dans de l'eau… et de l'eau où croupissaient des morts!
—C'est une pitié!… et ce sont des chrétiens qui permettent ça!
—Des chrétiens à leur manière.
Elle se mit à rire, puis à pleurer, et s'essuyant les yeux avec le coin de son tablier d'un air de tristesse:—A quoi ça sert-il la guerre? me dit-elle.
Je dormis tout d'un trait jusqu'au matin. Les yeux ouverts, entouré de mes camarades qui ronflaient ou s'étiraient, je m'assis sur mon séant, et me mis à réfléchir. Je me sentais dispos et en belle humeur. Où et quand trouverais-je une occasion meilleure pour m'évader? La surveillance semblait s'être détendue; j'avais dans ma ceinture assez d'or pour être assuré que le concours de quelque habitant du pays ne me manquerait pas.—Ce sera pour aujourd'hui, me dis-je.
VIII
La chose bien résolue, je descendis de mon grenier. Les officiers s'étaient réunis dans la salle à manger pour faire leurs adieux à la maîtresse du logis; je me coulai de ce côté. Madame L… avait les yeux rouges. Sa fille et son fils se tenaient à ses côtés. On était fort ému de part et d'autre. Savait-on si on se reverrait jamais? Un officier qui frottait sa moustache grisonnante donna le premier le signal du départ.
—Merci, madame, et adieu! cria-t-il.
Chacun fila vers la porte. Au moment de les suivre, je sentis une petite main qui pressait la mienne. C'était la jeune fille qui, de la part de sa mère, m'offrait un petit paquet de bandes. Je les serrai dans ma poche, et me trouvai dans la rue sans oser regarder derrière moi. Il était neuf heures, et l'on devait partir à neuf heures et demie. Il fallait se hâter. Je pris au hasard à travers le bourg. Au bout d'un quart d'heure, tandis que de tous côtés on allait et venait, j'avisai un paysan qui comptait des sous devant une porte. Il avait l'air bonhomme et paraissait solide; j'allai droit à lui, et la bouche à son oreille:
—Si vous voulez me conduire en Belgique, il y a deux cents francs pour vous.
Tout en parlant, j'avais mis sous ses yeux une main où brillaient dix pièces d'or. Le paysan se gratta le menton, fit tomber ses sous dans une bourse de cuir, me regarda du coin de l'oeil, puis, voyant que personne ne l'observait:
—Venez, me dit-il brusquement.
Je le suivis. Il marchait d'un air tranquille, et sifflait entre ses dents. Chemin faisant, à travers des ruelles qui me semblaient interminables, nous rencontrions des soldats prussiens qui me regardaient; mais il n'était pas neuf heures et demie encore, et aucun d'eux ne songea à m'arrêter. Le coeur me battait à m'étouffer. Une femme vint qui se mit à causer avec mon guide; je l'aurais étranglée; il ralentit son pas, puis la congédia, et reprit sa course le long des ruelles. Où me menait-il donc? Il entra enfin dans une maison petite et pauvre, et me pria de monter dans le grenier.
—Et vous n'en bougerez que quand vous me verrez.
En un clin d'oeil, j'atteignis le sommet de l'escalier, et me jetai dans le trou noir qu'il appelait un grenier. J'attendis là quinze minutes qui me parurent longues comme des nuits sans sommeil. J'écoutai, l'oreille collée aux fentes des murailles. Un bruit sourd remplissait Étain; il me semblait qu'un corps de troupe était en marche. Ne s'apercevrait-on pas de mon absence? La porte s'ouvrit, et mon paysan parut.
—Il est temps, me dit-il en jetant par terre un paquet qu'il avait sous le bras.
Je me dépouillai de mon uniforme, veste, large pantalon, ceinture, calotte. Je dus même me séparer de mon fidèle tartan. En un tour de main, j'endossai un costume d'ouvrier besoigneux; rien n'y manquait, ni le pantalon de toile bleue, ni le gilet, ni la blouse usée aux coudes et blanchie aux coutures, ni même la casquette de peau de loutre râpée où l'on cherchait vainement vestige de poils. Mes pieds disparaissaient dans de gros sabots. Mon guide avait vidé deux ou trois bouteilles pour augmenter son courage: il en restait quelque chose, dont sa marche se ressentait; mais la finesse de l'esprit campagnard surnageait.
—Et les moustaches? et la barbiche? me dit-il.
Une paire de mauvais ciseaux m'aida à faire tomber de mon visage cet ornement qui pouvait réveiller l'attention, et je quittai le grenier.
—La pipe et le bâton à présent, reprit mon homme.
J'achetai une pipe de terre que je bourrai de caporal, et me munis d'un fort bâton qu'un cordonnet de cuir attachait à mon poignet.
—Maintenant, en route sans avoir l'air de rien! ajouta-t-il.
Une chose cependant m'inquiétait. Dans la ferveur de mon zèle et pour me donner l'apparence enviée d'un vieux zouave, au moment de mon départ de Paris, je m'étais fait raser cette partie du crâne qui touche au front. Les cheveux recommençaient à pousser un peu, mais pas assez pour cacher la différence de niveau. J'enfonçai donc ma casquette, dont je rabattis la visière éraillée sur mes sourcils, me jurant bien de ne saluer personne, le général de Moltke vînt-il à passer devant moi à la tête de son état-major. Les plus étranges idées me traversaient l'esprit. Il me semblait que tout le monde me reconnaissait, ceux même qui ne m'avaient jamais vu. Quiconque me regardait n'allait-il pas s'écrier: C'est un zouave, un fugitif? J'évitai de rencontrer les yeux des passants. La vue des Prussiens que je croisais dans les ruelles d'Étain me donnait le frisson. L'un deux n'allait-il pas me mettre la main au collet? Par exemple, j'étais décidé à me faire tuer sur place. Je m'efforçais d'imiter de mon mieux la tournure et la marche pesante de mon guide.
—Ça, me disais-je, Étain est donc grand comme une ville?
Nous marchions à peine depuis cinq minutes, et il me semblait que j'avais parcouru déjà deux ou trois kilomètres de maisons.
La dernière m'apparut enfin; un soupir de satisfaction saluait déjà ma sortie d'Étain, lorsque sur la route se dessina la silhouette d'une sentinelle allemande qui se promenait de long en large. Mon compagnon me jeta un coup d'oeil expressif; fusillé ou libre, la question se posait nettement. Encore trente pas, et nous étions devant la sentinelle, dont la promenade barrait le chemin. Je ne songeai même plus à fumer. Toutes les facultés de mon esprit étaient tendues vers un but unique: avoir la démarche, le visage, le geste d'un paysan. Le Prussien n'allait-il pas deviner le zouave sous la blouse et croiser baïonnette, et, si je faisais un mouvement, se gênerait-il pour me casser la tête d'un coup de fusil? Les battements de mon coeur me faisaient mal. Mon compagnon sifflait toujours; je l'admirais. Comment faisait-il? Enfin nous approchons, lui sifflant, moi traînant mes lourds sabots dans la boue et balançant mes épaules: nous voilà juste en face du soldat; il nous regarde et continue sa marche; nous passons lentement, d'un pas égal et pesant. Il ne m'arrête pas, il se tait. Il m'a donc pris pour un vrai paysan? Quel triomphe! Le reste ne me paraît plus rien. La respiration me revient; le paysan cligne de l'oeil, et, comme il me voit rire:
—Ah! ce n'est pas fini! me dit-il.
Au premier coude de la route nous prenons une allure plus rapide.
Bientôt après une voiture arrive au grand trot.
—Regardez, me dit mon guide, qui me pousse du coude.
Un officier prussien était assis dans la voiture, les deux mains sur la poignée de son sabre. Un propriétaire du voisinage, désireux de lui plaire, pressait le cheval à coups de fouet. Quoi! des officiers encore après des sentinelles! La voiture nous atteint et nous dépasse. L'officier ne tourne même pas la tête. Le propriétaire qui lui sert de cocher sourit d'un air agréable. Je suis sauvé!
Les sabots que portent mes pieds sont incommodes et pesants; ils me gênent un peu, et je les perds dans les ornières quelquefois, mais qu'est-ce que cela auprès des tortures de la veille. Nous marchons d'un pas vif; j'ai rallumé ma pipe éteinte, je la fume avec délices. Le pays que je traverse me paraît charmant, jamais je n'ai vu nature si belle; les arbres ont une verdure qui réjouit les yeux, les eaux qui courent çà et là invitent à boire par leur fraîche limpidité, le vent est doux, la pluie tiède. A mesure que nous laissons derrière nous les fermes et les hameaux, nous rencontrons sur la route, quelquefois longeant les sentiers à travers champs, des contrebandiers belges et français chargés de hottes d'osier que leurs épaules portent allègrement. Tous profitent du désarroi général pour introduire en grande hâte leurs chargements de tabac. Aucun d'eux ne semblait songer aux douaniers. C'était un métier tout trouvé et qui allait à merveille à notre costume. Depuis ce moment-là, si, d'aventure, nous étions accostés par quelque voyageur qui s'avisait de nous questionner, la réponse était toute prête, nous étions contrebandiers et nous allions en Belgique faire provision de tabac.
Cette voiture rapide où j'avais vu l'officier prussien nous rattrapa. Le propriétaire qui la conduisait, malgré son empressement à servir de cocher à notre ennemi, avait l'air d'un brave homme. Je me hasardai sur la mine à lui demander s'il ne voudrait pas nous prendre avec lui.
—Volontiers, répliqua-t-il.
Le propriétaire aimait à causer; il ne se gêna pas pour nous demander ce que nous faisions et où nous allions. Le tabac répondait à tout. J'aurais voyagé ainsi jusqu'au bout du monde; malheureusement le propriétaire et le cheval demeuraient à Spincourt où force nous fut de leur dire adieu.
Je rattrapai donc mes sabots que j'avais laissés au fond de la carriole et me remis à marcher, cherchant des yeux si quelque autre voiture ne se montrerait pas aux environs. Mon compagnon, qui était à sa manière une espèce de philosophe, bourra sa pipe et hochant la tête:
—Nous en avons trouvé une, nous en trouverons bien une autre, allons toujours, me dit-il.
J'allongeai le pas de façon à lui prouver que mes jambes n'avaient rien perdu de leur activité. Mais tout m'arrivait à souhait depuis mon entrée à Étain. Un véhicule qui tenait de la tapissière et du char-à-bancs se présenta, traîné par un fort cheval qui faisait tinter un collier de grelots. Je demandai au conducteur s'il y avait place auprès de lui pour deux voyageurs un peu fatigués.
—Cela dépend, répliqua-t-il d'un air narquois.
Je tirai une pièce blanche du fond de ma poche; l'homme sourit et la voiture s'arrêta.
—Je vois ce que c'est, continua-t-il en se tenant dans son coin, vous êtes pressés d'arriver en Belgique?
—Un peu, lui dis-je.
—Malheureusement je ne vais qu'à Longuyon.
C'était autant de gagné; à Longuyon mon guide me fit prendre un sentier derrière le village et me conduisit chez un paysan qui connaissait la contrée comme s'il en avait dressé le cadastre. Je m'expliquai cette science géométrique en voyant entre ses jambes un fusil dont il astiquait la platine. Un chien de chasse dormait, le museau dans les pattes, sur le carreau de l'âtre.
—Je comprends, mes bons amis, ne parlez point, dit le braconnier… vous voulez gagner la frontière?… je vais vous mettre dans le bon chemin.
Il prit à travers champs, accompagné de son chien qui quêtait la queue au vent, et, tout en marchant, il donnait à mon guide d'utiles renseignements sur l'itinéraire qu'il nous fallait suivre.
—As-tu compris? dit-il enfin. Et sur un signe de l'homme d'Étain:
—Quand vous serez à un village qu'on appelle la Malmaison, demandez
M. le maire; c'est un brave homme qui vous donnera un coup d'épaule.
J'échangeai une rude poignée de main avec le braconnier de Longuyon et m'engageai dans un pays magnifique. Encore une promenade de quelques lieues et j'étais en Belgique.
Le maire de Malmaison était bien l'homme que m'avait indiqué mon ami de la dernière heure. Le regard amical et compatissant qu'il me jeta m'encouragea à ce point que, pour la première fois depuis mon départ d'Étain, j'enlevai la vieille casquette de loutre qui me couvrait. Il sourit en voyant la trace noire de mes cheveux rasés.
—Ah! un zouave! murmura-t-il.
—Et du 3e, répondis-je.
—Et qu'est-ce qui reste du régiment?
—De quoi faire une compagnie, je crois.
Il soupira.
—Voyons, reprit-il, c'est de vous qu'il s'agit… Plût à Dieu qu'on pût sauver la France comme je vous sauverai!…
Le guide que j'avais pris à Étain, assis sur une chaise, s'essuyait le front et me regardait d'un air qui semblait dire: J'ai fait mon devoir, faites le vôtre. Je tirai de ma ceinture, cachée sous ma blouse, dix pièces d'or et les mis dans sa main. Il les compta une à une, et les faisant passer dans sa bourse de cuir:—C'est bien, me dit-il. Quatre verres étaient sur la table, chacun de nous prit le sien et l'avala d'un trait après l'avoir choqué contre ceux de ses voisins.
—En route à présent, dit le maire.