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Récits héroïques cover

Récits héroïques

Chapter 4: L’INVALIDE
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About This Book

A collection of short heroic tales evokes battlefield memories, the emotional weight of a national standard, and the enduring bonds between old comrades. Episodes depict men reflecting on past campaigns, confronting exile and changed political orders, and facing poverty and social displacement after wartime service. Themes include honor, sacrifice, loyalty, and the personal costs of glory, framed through vivid recollections, moral reflection, and sharply observed domestic scenes that contrast former heroism with the quiet hardships of later life.

L’INVALIDE

— 1869 —

Paris a, pour ainsi dire, ses banlieues et ses villes de province intérieures. Le quartier des Invalides est de ces banlieues-là. C’est un coin spécial de la grande cité, c’est une ville dans une ville. La proximité de l’École Militaire et l’éloignement du centre bruyant lui donnent à la fois l’aspect d’une sous-préfecture et d’une ville de garnison. Les bourgeois du quartier y saluent en passant les officiers du voisinage. On y vit retiré, oublié, recevant les gazettes du jour trois ou quatre heures après que le contenu en a été lu, relu, commenté et réfuté sur le boulevard ou dans le quartier Montmartre ; on y respire paisiblement, on y boit, comme à petites gorgées, un air moins épais que dans les rues centrales. On y est à la fois à la campagne et à Paris.

Les rues, les boulevards, de ce côté, rappellent tous des souvenirs de guerre et portent des noms de généraux, Cambronne, Chevert, Éblé, Oudinot ou La Tour-Maubourg. Des cafés, des restaurants, des guinguettes, des marchands de vins à la porte desquels des lauriers-roses fleurissent dans leurs caisses de bois peint en vert, des gargottes où l’on entend crépiter les fritures, tout un petit commerce de nourriture vit là, côte à côte, se faisant concurrence sans se ruiner. Les boulevards, larges et à demi déserts, sont occupés par des terrains encore vagues, mais qui, de mois en mois, se couvrent de maisons. On croirait retrouver les boulevards voisins de la Bastille, il y a vingt-cinq ans. Des chantiers, des briqueteries, des fabriques, des plâtreries. Çà et là quelques marchands de bric-à-brac, vendant les détritus entassés de tout ce qui fut le luxe d’un Paris éteint ou la gloire d’une époque évanouie : habits de généraux ou d’académiciens, sabres de mamelucks, pendules aux ornements de sphinx, datant de la campagne d’Égypte, baromètres dédorés et brisés à demi, vieux livres dépareillés, vieilles gravures trouées et déchirées, études académiques de rapins morts de misère, shakos de voltigeurs du premier empire, capotes de soldats de Waterloo ou de figurants du Cirque. Tout se coudoie dans un pêle-mêle poudreux et affligeant. Mais la vie est auprès de ces choses mortes. Des enfants passent, jouant au cheval, se tirant la blouse ou causant, leur panier de classe pendu au bras gauche. Les longues rues qui partent de la place Cambronne — la rue Croix-Nivert, la rue Cambronne — avec leur physionomie populaire et laborieuse, leurs débits de liqueurs, leurs magasins d’habillements, leurs épiceries, leurs blanchisseries, ne sont point sans garder un je ne sais quoi de vigoureux et de hardi.

Le soir, en effet, tout ce quartier, paisible et silencieux durant le jour, s’allume et se met en joie. Les rues sont animées, pleines de bruit et de chansons. Derrière les rideaux rouges des marchands de vin, on aperçoit des faces rubicondes, on entend s’épanouir de gros rires bruyants, dignes des buveurs de Brauwer ou d’Ostade. Les gamins jouent en pleine rue, et se traînent et se roulent dans le ruisseau, à deux pas des voitures qui les éclaboussent. Les femmes, en camisole blanche, accroupies devant les portes, causent dans le crépuscule des soirs d’été. Les larges lanternes et les enseignes transparentes des hôtels garnis forment, le long de la rue, comme des éclairages d’illuminations. Ici on loge à la nuit. Par les fenêtres ouvertes des bals, la musique des quadrilles, le bruit des talons battant le parquet, les rires des danseurs et les cris de commandement du chef d’orchestre, arrivent au passant et forment de tous côtés un bruit bizarre, où tout se mêle, le couac de la clarinette et le titillement grinçant du crin-crin, l’appel du cavalier seul et la note aiguë de la valseuse dont la tête tourne, sorte de confusion plus musicale qu’harmonieuse, et qui grise pourtant, et donne des envies de se joindre à la ronde, à cette joie brutale, tapageuse, assourdissante mais gaie.

C’est le quartier de Grenelle et c’est la promenade et le lieu de plaisir des invalides. L’Hôtel où les vieux soldats ont trouvé asile n’est pas loin et on aperçoit d’à peu près partout, de ces côtés, sa coupole.

De loin, le dôme doré scintille, avec ses ornements brillants, bruni sur les nervures, comme si toutes les misères que contient l’Hôtel des Invalides s’épanouissaient, se sublimaient dans un nimbe de gloire. Le soleil accroche ses rayons à cette coupole élégante, à ces toits d’ardoises d’un noir bleu qui couvrent l’Hôtel, puis redescendant, comme pour se jouer, vers le jardin de l’Hôtel, il fait reluire les ciselures des canons de bronze qui semblent défendre le palais et s’allongent devant le large fossé rempli d’herbe. Canons, jadis grondants, aujourd’hui pacifiques. Les uns sont encore dressés sur des affûts, les autres gisent à terre, supportés par des soutiens de pierre. Quelques-uns ont gardé les éraflures des combats d’autrefois. Presque tous ciselés et sculptés comme des pièces d’orfèvrerie, semblent plutôt des œuvres d’art que des agents de mort. Les inscriptions, les ciselures, les blasons de rois ou de margraves, les aigles couronnés se creusent élégamment ou se relèvent en bosse sur ces dos de canons apaisés. L’un d’eux, par une ironie funèbre, montre l’enlacement de deux corps amoureux près de la lumière d’où jaillissait le meurtre. Ailleurs un long serpent de bronze s’enroule, se coule le long de la pièce de bronze et glisse sa tête plate et sa gueule ouverte à côté de la gueule du canon. Il y a des canons allemands et des canons anversois, des canons d’Algérie et des canons de Chine. Deux obusiers pris à Sébastopol semblent les garder, à droite et à gauche.

Les Invalides, qui vont et viennent, ne donnent pas un regard à ces canons qui ont coûté tant de sang à ceux qui les ont fondus et à ceux qui les ont pris. Des gamins grimpent parfois gaiement sur ces colosses de bronze et s’amusent à enlever les bouchons dans les gueules des canons. Dans le jardin, les visiteurs circulent, suivant les allées et s’arrêtant devant les parterres entourés, sertis de verveine rouge et riante, jetant en passant un regard curieux aux tonnelles latérales où quelque vieux se tient assis. Des invalides passent, se traînant sur leur canne, d’autres se brouettent eux-mêmes dans quelque chaise mécanique de malade et toussent à chaque effort fait pour tourner la roue. Placés en sentinelle, à l’entrée de la grille qui donne sur l’esplanade ou à la porte de l’Hôtel qui s’ouvre sur la cour d’honneur, quelques-uns tiennent un sabre à poignée de cuivre, un de ces sabres qui ne semblent plus couper, un humble briquet qui se dandine au bout d’une buffleterie jaunie, tapant de temps à autre la capote usée ou le mollet défunt. Des cheveux blancs s’échappent en mèches rebelles des casquettes de cuir à petite cocarde. D’autres têtes sont chauves. Tout cela, tout ce monde toussant et ridé, se traîne et va quelque part. On en voit assis sur des bancs et qui prennent le frais, d’autres qui, dans un coin, lisent quelque journal à travers leurs lunettes rondes. Ils semblent tous dispersés et pareils à des fourmis hors de la fourmilière, fourmis lentes et vieilles.

De tous côtés, quelque scène, quelque croquis à la Charlet vous attire par la simplicité mélancolique. Là un pauvre vieux, de sa main qui tremble, verse du coco dans un verre. La cruche est lourde à son poignet sans force. C’est un débitant de rafraîchissements. « A la fraîche ! qui veut boire ? » Un autre vend des sucres d’orge, des balles en cuir, des soldats en papier. Ainsi ces pauvres gens font, comme ils peuvent, un peu de commerce. Mercure après Bellone, eût dit un poète de leur temps. Et voilà ce que devient le héros. C’est la gloire tombée en enfance, c’est le troupier devenu ganache, c’est le grenadier tonsuré et rasé ; peu de vieillards, beaucoup de vieux. Pour une tête énergique de grognard, cent têtes abêties de malade ou de bonnetier retiré. L’âge a chargé à son tour. Et le cuirassier de Milhaud ou le voltigeur de Lannes, le soldat de Saragosse ou de Smolensk est devenu, après avoir été terrible, ce paterne personnage dont les petits enfants ne rient point parce qu’ils en ont pitié.

La grande cour de l’Hôtel, qu’on rencontre en entrant, la cour d’honneur au fond de laquelle se dresse la statue de Napoléon Ier, cette cour est d’un couvent. Les longues galeries, avec leurs murs peints à la chaux, leurs plafonds traversés par des poutres, leurs enfoncements un peu sombres, les portes qui s’ouvrent, çà et là, comme des portes de cellules, donnent à l’immense Hôtel l’aspect monacal d’une communauté. Il y a du corridor de Chartreuse dans cet asile de soldats. Sur des bancs, contre les piliers, les invalides causent, rêvent et se reposent.

A gauche, sur la muraille d’un de ces couloirs, — celui qui mène aux réfectoires — un artiste moderne a peint, d’une teinte un peu trop vineuse et comme à l’encre de Chine, les fastes de l’histoire de France. Depuis les druides jusqu’aux communes, à travers les massacres mérovingiens, les assassinats et le sang des premiers temps de l’histoire, on retrouve, groupés dans sa fresque sombre, les épisodes tragiques des époques quasi fabuleuses qui ont précédé les temps nouveaux. Un Charlemagne au regard pâle et bleu comme l’œil de Napoléon III (mesquine flatterie du peintre) trône au milieu de ces scènes de barbarie atroce, de ces égorgements de Francs et de Northmans. Les invalides regardent ces scènes d’autrefois, ces tueries oubliées, et ils hochent la tête d’un air qui veut dire : Bah ! nous en avons vu bien d’autres !

En longeant cette fresque qui aura son pendant, on rencontre trois portes surmontées d’une fresque nouvelle, représentant la Guerre et la Paix. La porte de face mène aux cuisines, celle de gauche au réfectoire des invalides, celle de droite au réfectoire de « MM. les officiers ». Ces longues salles de réfectoire ont (la comparaison nous poursuit) l’aspect claustral des réfectoires de moines. Les rideaux blancs tombent le long des fenêtres et s’agitent avec de grands plis de suaires. Des batailles de Louis XIV couvrent les murs. Ici, la fresque de Van der Meulen montre des états-majors en habits rouges assiégeant des villes représentées sous la forme de plans, c’est Luxembourg, c’est Oudenarde. Les officiers caracolent et indiquent du geste aux mousquetaires les bastions qu’il faut prendre. C’est là que les invalides mangent autour de leurs tables rondes. Les officiers ont des nappes, un service d’argent donné par Marie-Louise, et qu’on montre au public, en le faisant soupeser. Et la foule des visiteurs, fascinée par cette argenterie, chante mentalement la louange de cette impératrice qui donnait ainsi des huiliers de trois cents francs et des plateaux de cinq cents. Près de là, dans d’immenses casseroles polies, aux couvercles d’un brun rouge, bout le potage gigantesque des pauvres vieux. Une vapeur saine et appétissante se dégage du matin au soir de cette étuve. C’est la cuisine de Gargantua, l’antre charmant de la mangeaille. On en sort les papilles frémissantes.

Plus loin, sous l’horloge, à côté des petites portes qui mènent, par des escaliers à rampes de bois, aux étages supérieurs, à gauche, s’ouvre un débit de tabac, — tabac et épicerie, dit une inscription, — et à droite une cantine. Une indication apprend au public que les étrangers sont admis à consommer. Le débit de tabac et le café sont également minuscules. La marchande de tabac, lunettes sur le nez, roule ses cornets et pèse sa poudre brune d’un air majestueux. Au café, devant de petites tables, les invalides sirotent doucement leur gloria ou leur cognac. Un peu de verdure apparaît au fond de l’étroite pièce où l’atmosphère est doucement chargée d’une odeur rance.

On passerait des journées dans l’Hôtel, allant des dortoirs aux chambres, de galerie en galerie, des couloirs aux dortoirs, et de l’église où dévident leur chapelet quelques vieux invalides pieux, à la bibliothèque où de plus mondains lisent les Victoires et Conquêtes, ou les tragédies de Voltaire. On montre au premier étage la salle du conseil avec ses portraits de maréchaux, et de gouverneurs de l’Hôtel, et les curiosités historiques conservées ici : des feuilles recroquevillées et jaunies, des rondelles de branches mortes, des plâtras informes. Saluez : ce sont les reliques de Longwood. Sous un autre globe de verre est le petit boulet qui a tué Turenne.

Le tombeau de Napoléon Ier est placé sous le dôme. Pour le voir, il faut longer l’Hôtel et entrer par la cour Vauban.

La foule, aux jours fériés, se presse de ce côté et défile autour de la chapelle. La grille a deux entrées : à gauche ceux qui veulent voir, à droite ceux qui ont vu. Il faut bien qu’en France tout soit réglé et ordonnancé par l’autorité. De la grille à la chapelle, le double défilé dure, ou plutôt durait pendant des heures. La légende de Sedan a tué la légende de Waterloo. Lorsqu’on approche de la chapelle par la vaste porte ouverte, on aperçoit vaguement le rayonnement doré d’un autel et des colonnes qui étincellent. Des éclats de lumière font jaillir de ce fond d’église des reflets jaunes, et pierre, marbre et dorures, tout est enveloppé comme d’une buée lumineuse, d’un chaud rayon ensoleillé, d’une vapeur d’or liquide. La foule va et vient sous ces coupoles hautes, se heurtant à des mausolées superbes, épelant un nom çà et là, un nom historique, avec cette curiosité béate et cette admiration quasi religieuse qu’elle a pour les gens de guerre. Elle bourdonne, elle murmure, elle descend les marches qui conduisent à la crypte devant la porte de bronze, derrière laquelle est le tombeau de l’Empereur. Deux grandes figures colossales et mâles veillent à l’entrée du tombeau : l’une tient l’épée, l’autre le sceptre. Ces géants de bronze regardent devant eux de leurs yeux fixes. Ils semblent muets pour l’éternité, l’agrandissement et la personnification gigantesque de l’obéissance passive.

Mais c’est du haut de la chapelle, en se penchant comme sur un gouffre, qu’on aperçoit le tombeau de l’Empereur. Masse énorme de quartzite rouge de Finlande, reposant sur un piédestal de granit vert des Vosges. C’est bien la tombe d’un tel homme. La toute-puissance repose dans un colossal mausolée. Le sarcophage a la couleur rouge du sang pâli, le piédestal la teinte terrible du fer. Des drapeaux, accrochés au-dessus des victoires, s’inclinent encore, poudreux, avec leurs aigles à deux têtes criblés de balles ou leurs étoffes déchirées, devant ce fantôme de vainqueur.

Le nombre des invalides décroît. En 1818, la Restauration supprime la succursale d’Arras ; en 1850, la République présidentielle rend un décret contre la succursale d’Avignon. Il n’y avait plus à Arras, en 1818, que 998 pensionnaires ; à Avignon, 500 seulement. Au 1er janvier 1851, l’Hôtel des Invalides qui, après les grandes guerres du premier empire, avait compté jusqu’à 20.000 militaires invalides, n’en avait plus que 3.200. Et depuis, le nombre a considérablement diminué. Presque tous les militaires mutilés, au lieu de chercher refuge aux Invalides, préfèrent jouir de leur pension de retraite chez eux, en famille, et bientôt, disait naguère M. de Goulhot de Saint-Germain au Sénat, l’institution des Invalides ne sera plus qu’une infirmerie militaire.

« Dès lors, ajoutait l’orateur, rapporteur d’une pétition relative aux Invalides (mai 1870), dès lors, on est porté à se demander s’il ne serait pas préférable que les hommes placés dans ces conditions fussent admis, aux frais de l’État, dans les maisons hospitalières de leurs départements. Ce classement aurait peut-être un double avantage : en premier lieu, il ferait revivre, chez les militaires ainsi rapatriés, les souvenirs et les sentiments de famille, que leur imposerait le respect humain qu’ils sont parfois enclins à oublier, inconnus qu’ils sont dans le milieu où ils vivent ; en second lieu, ils auraient plus de chance de se soustraire au désœuvrement qui est à la fois pour eux, dans l’intérieur de l’Hôtel, une souffrance et un danger. »

Quant à l’Hôtel lui-même, en pareil cas, on y placerait, soit l’administration de la guerre, soit toute autre administration de ce genre. Naguère, depuis la République, un membre de l’Assemblée nationale faisait à Versailles une proposition analogue à celle que formulait sous l’empire M. de Goulhot de Saint-Germain. Tout ce qui pourra ramener à la vie de famille, au foyer, au repos, le soldat mutilé, vaudra mieux, en effet, que cette vie oisive, débilitante des Invalides, existence hors le monde, en quelque sorte, et dont le présent récit voudrait fournir un épisode.

On sort d’une telle visite le cœur plein d’une mélancolie profonde, et en se demandant si l’humanité élèvera éternellement des temples à ceux qui la violent et la torturent, et si décidément elle n’a pas de préférence folle et malsaine pour les carnassiers et les bourreaux.

Ce qui frappe surtout, et ce qui comble d’étonnement, c’est le peu de mélancolie qu’a laissé tout ce passé ou le peu de réflexion que suscitent ces spectacles quotidiens dans l’esprit des invalides qui vivent avec de tels souvenirs et à côté de telles grandeurs. Ces braves gens, vivant d’une vie végétative, n’essayent point de mesurer le néant de ces choses ou de tirer la moralité de ce qu’ils ont vu. Ils vivent, cela leur suffit. C’est leur occupation de tous les jours. Épaves de tant de naufrages, après avoir tant duré, ils ne songent qu’à durer encore. Ils voient, chaque soir, se coucher une journée comme ils doubleraient, chaque jour, un cap. Sans redouter la mort, qu’ils ont tant de fois bravée, ils essayent de lui faire faux bond le plus longtemps possible. Ils ont été exacts à tant de rendez-vous ou d’amour ou de guerre, qu’ils sont bien excusables de chercher à manquer à celui-là !

Presque tous, d’ailleurs, ont un but dans la vie. Les uns ont leur jardin, leurs fleurs, leurs fruits, la poire qui verdit au bout de la branche luisante, la feuille flétrie qu’il faut arracher du pied de capucines ; ou bien ils ont en ville un état. Ils font des courses, s’ils sont ingambes encore. Il en est qui portent des journaux illustrés. D’autres, jadis, passaient la nuit auprès des maisons en construction ou en démolition et veillaient, leur briquet à la main, sur les décombres ou les instruments de travail. On les voyait parfois, assis auprès d’un brasero, réchauffant leurs mains ridées ou dormant les pieds étendus. Ils savaient et pouvaient encore être utiles.

Le métier n’était pas doux, pendant les nuits d’hiver, mais on le faisait. Après tout, qu’était cela auprès de la Bérésina ? Les glaçons de Paris, comparés aux glaçons russes, ressemblaient à des caresses.


Le froid était cependant atrocement vif, la nuit de décembre 1853, où le père Jacques Cœurdeloy, en faction devant une maison de la rue Neuve-Saint-Jean, surveillait les démolitions d’une maison bâtie près de ce chantier Saint-Jean, à côté duquel, paraît-il, habitait alors Monsieur de Paris, ou, pour parler comme la Dubarry, M. le bourreau.

La rue Neuve-Saint-Jean est devenue, depuis quelques années, la rue du Château, et toute cette portion des quartiers Saint-Denis et Saint-Martin s’est complètement modifiée par le percement de tant de boulevards. La rue de la Fidélité, par exemple, ne ressemble plus à ce qu’elle était, le marché Saint-Laurent a disparu comme la rue Neuve-de-la-Fidélité ; la rue Neuve-Saint-Nicolas et la rue Neuve-Saint-Jean ne forment plus qu’une seule rue, la rue du Château-d’Eau. A cette époque, ce coin de Paris, si voisin du faubourg Saint-Denis, gardait encore un caractère populaire et quasi désert, et ressemblait un peu à ce qu’est aujourd’hui le quartier Popincourt : des marchands de vins, des terrains vagues, un bal-concert où, certain soir, Rachel se risqua à chanter la Marseillaise, bal devenu café-concert sous l’empire et changé en club pendant le siège de Paris. Les rôdeurs de nuit, vers 1853, prenaient volontiers ces rues et ruelles pour points de ralliement, et le père Cœurdeloy devait faire bonne garde s’il ne voulait pas être surpris ou par le sommeil ou par les filous. Il allait donc et venait, s’agitant autour de son feu et fredonnant, pour se tenir éveillé, un air du pays limousin, son pays, qu’il avait bien des fois murmuré tout bas, pendant ses campagnes. Tout en se remuant pour chasser l’onglée, Cœurdeloy songeait que Noël approchait et qu’on allait faire réveillon à l’Hôtel des Invalides, et un réveillon de bonnes vieilles gens qui ne vaudrait pas les réveillons du bon vieux temps, à Limoges, dans le faubourg Montmailler, ces réveillons de jeunesse, où l’on mangeait des gireaux et des gogues arrosés de vin blanc et suivis de châtaignes blanchies. Mais quoi ! on prend ce qu’on trouve et c’est déjà beaucoup, songeait le philosophe Cœurdeloy, de trouver quelque chose.

Cœurdeloy n’était pas un mécontent. La vie ne lui avait pas été particulièrement douce ni clémente, mais il l’avait prise comme elle était venue. C’était un petit homme souriant, un peu joufflu, gras comme un moinillon et l’air peu farouche. Il y a de ces visages ridés qui gardent encore des apparences de visages enfantins. Il semble que la nature se plaise à de ces paradoxes, et donne à ceux qui vont finir la vie le sourire naïf de ceux qui la commencent. La naïveté et la douceur de Cœurdeloy étaient d’ailleurs proverbiales. Il était de ces soldats dont on dit, au régiment : c’est une demoiselle ! et qui sont des hommes sous le feu.

Cœurdeloy avait d’ailleurs, à cette époque, un tic, une habitude, une affection qu’il gardait encore. Il se plaisait, aux jours de bataille, à jouer sur son flageolet des airs du pays. Il prétendait que cela donnait du cœur aux voisins. Au lieu de charger son fusil il jouait, et, lorsque les balles sifflaient, on entendait parfois, dominant la fusillade ou plutôt filtrant à travers, l’éclat de rire de son flageolet répondant : Va-t’en voir s’ils viennent ! Il raillait le danger et s’amusait à dialoguer avec les tirailleurs. Un jour, son bataillon était lancé sur une batterie prussienne. Après avoir enlevé les canons, il reculait devant un retour offensif de l’ennemi. La voix des officiers, leurs ordres, leurs menaces ne pouvaient ramener au feu les voltigeurs mis en désordre, lorsque, à travers le bruit, un écho vient encore frapper leurs oreilles, un refrain, un refrain français joué sur un flageolet, ce refrain que chantait Napoléon Ier montant à cheval pour se rendre en Russie : « Marlborough s’en va-t’en guerre ! » Ils relèvent la tête, ils regardent. Une poignée de Français disputaient encore un dernier canon à l’ennemi et, debout sur la pièce de bronze, Cœurdeloy, impassible et doux, jouait allégrement son air de flageolet. Miron ton, ton, ton, mirontaine ! Cela suffit pour redonner du cœur à tous. Le bataillon s’élança et la batterie fut prise. Et qui l’avait enlevée, en réalité ? Cœurdeloy, Mademoiselle Cœurdeloy.

Le bonhomme avait fait ainsi, jouant du flageolet, les dernières guerres de l’empire. En 1808, à vingt-deux ans, en Espagne, il faisait danser les jolies filles en leur jouant un air du pays. Ce son aigre et vieillot du flageolet faisait rire les Castillanes, habituées à la mélopée mâle des danseurs. Cœurdeloy faisait partie de la division Dupont, qui capitula honteusement à Baylen, capitulation dont rougissait la France avant que ce mot sinistre prît, avec le second empire, une signification autrement colossale et lugubre. Dupont ne livra que 6.000 hommes. Cœurdeloy fut de ces pauvres gens. Il fut emmené par le vainqueur et, durant la route, sous le dur soleil andalou, pour faire prendre patience aux compagnons et leur rendre du cœur, il joua du flageolet, et il faut avoir été captif pour comprendre quelle intime poésie prend soudain l’air le plus vulgaire, ainsi joué sous un ciel étranger. Au clair de la lune a, de la sorte, fait pleurer bien des gens. Cœurdeloy jouait Marlborough, jouait Il pleut bergère, jouait même la Marseillaise, et les colonnes marchaient, avançaient sur cette terre d’Espagne qui brûlait les pieds. Les Espagnols laissaient jouer le joueur de flageolet et marquaient aussi le pas sur ses airs français. On interna les captifs à Caprera. Ils souffrirent là tout ce que des hommes peuvent souffrir. La famine, l’isolement sinistre, la maladie, l’ennui rongeant, la vermine, tous les genres de mort à la fois. Cœurdeloy souffrait comme les autres, mais il tirait parfois ce petit morceau de bois jaune et, de son souffle épuisé, de ses lèvres sèches, il jouait. Il jouait toujours. Ses fredons ranimaient, réveillaient, sauvaient, mouillaient les yeux et ranimaient les cœurs.

Il resta longtemps prisonnier. On le transféra sur des pontons anglais. Il souriait, puisqu’on lui laissait ce pauvre misérable flageolet, sa vie, sa consolation, sa poésie, à lui, et sa gaieté. Lorsque tomba l’empire, il n’avait point d’état. Il demeura soldat. Ce fut encore le flageolet qui lui fit paraître moins longs, moins lents, moins lourds, les jours pénibles de la caserne. Bref, il vieillit, il se rida et s’affaiblit, il se maria, il devint veuf, il demanda d’entrer aux Invalides, et toujours, comme un fidèle compagnon des bons et mauvais jours, son flageolet le suivit, le consola et adoucit le déclin de sa vie après en avoir charmé le printemps. Aussi Cœurdeloy, ne demandant rien, regrettant dans le passé, non pas ses ambitions ou ses plaisirs perdus, mais ses affections disparues, vivait reposé, tranquille, et quand on lui parlait de sa vie d’autrefois :

« Moi, disait-il, j’ai été quarante ans soldat, et je suis bien certain que je n’ai jamais tué personne. Je n’ai pas tiré un coup de fusil.

— Et qu’avez-vous fait pendant quarante ans ? »

Alors Cœurdeloy découvrait ses dents nacrées, et, avec un bon petit rire narquois et naïf à la fois :

« Moi ? disait-il, j’ai joué du flageolet ! »

Il pensait peut-être à ces jours évanouis, tout en montant sa garde.

Rue Neuve-Saint-Jean, le froid était mordant, et Cœurdeloy, nouant son foulard par-dessus ses oreilles, et donnant, autour de son cou, un double tour à son cache-nez de laine bleue, glissait dans ses poches ses mains garnies de mitaines et battait la semelle autour de son feu de charbon. Certes, encore une fois, cette gelée n’était rien, comparée aux froids noirs de la Russie, mais Cœurdeloy se disait pourtant qu’on était mieux entre deux draps qu’en plein air. Vers deux heures du matin, le froid se calma un peu, et, s’asseyant sur une chaise, l’invalide, tout en tendant au foyer ses semelles de souliers, se mit à regarder dans le brasier les charbons qui brûlaient. Peu à peu il se sentit alors la tête alourdie, les paupières hésitantes, et doucement, comme on glisserait sur une pente, il se laissa aller au sommeil. On dit des enfants que leur sommeil est celui de l’innocence. Le sommeil de ce vieillard ressemblait terriblement à celui des enfants. Petit, poupin, souriant vaguement à quelque rêve, le père Cœurdeloy laissait pendre sa tête ronde sur son épaule et ronflait doucement, mathématiquement, le repos tranquille comme la conscience, par cette nuit d’hiver où les étoiles scintillaient comme des éclairs au fond du ciel glacé.

Tout à coup, — peut-être avait-il entendu du bruit ? — Cœurdeloy s’éveilla d’un saut, tourna la tête vers un point invisible, dans l’ombre, et demanda :

« Qui va là ? » en portant la main à son sabre.

Personne ne répondit.

« C’est, pensa Cœurdeloy, qu’il n’y a personne ! »

Le feu du brasier était toujours ardent, et le vieux, qui frissonnait un peu, s’y réchauffa en chantonnant encore, machinalement, un air de son flageolet :

Baïsso te, mountagno,
Levo te, valloun,
M’empéchas dé véïré
Lo mio Jeannetoun.

Il fut brusquement interrompu par un cri, une sorte de vagissement d’enfant, parti du point obscur où tout à l’heure il avait entendu du bruit, et, dressant l’oreille, il écouta. A n’en pas douter, il y avait un enfant là. Le père Cœurdeloy prit sa lanterne, l’alluma au brasier, et, pas à pas, comme à tâtons, se dirigea du côté d’où venait le bruit.

« Voyons, disait-il, qui est là ? Répondez donc, on ne vous mangera pas !

« Imbécile que je suis, dit-il tout haut, avec ça que ça peut répondre ! »

Il venait, à travers ses lunettes, d’apercevoir, éclairé par la projection de la lumière de la lanterne, un enfant, enveloppé dans un châle tartan, et doucement posé sur un tas de linges, à côté de sacs de plâtre que les maçons avaient laissés là. L’enfant, tout petit, les yeux clos, dormait profondément, avec de légers froncements de lèvres.

« Ah ! bien, fit Cœurdeloy, s’il n’y a que ce citoyen-là pour voler les démolitions, il n’en emportera pas lourd dans sa poche ! »

Il se pencha sur l’enfant, et la première chose qu’il aperçut fut un petit papier piqué au tartan avec une épingle à tête noire. Le père Cœurdeloy approcha le papier de sa lanterne, et, lentement, lettre par lettre, épela ce petit billet :

Ce n’est pas moi qui me sépare de mon enfant, c’est la misère qui me l’arrache des bras. Je suis trop pauvre pour nourrir ce petit être ; trop pauvre ou trop lâche. Ma petite fille s’appelle Marguerite. Elle a treize mois. Elle est sevrée. Je la recommande au bon Dieu et je la confie au bon cœur qui la recueillera et qui la fera vivre, puisque son père a laissé là sa mère et que sa mère a peur de la voir mourir de faim.

La mère.

« Allons, bon, pensa Cœurdeloy, en voici bien d’une autre ! Une petite fille ! Une enfant trouvée ! (Il hocha la tête et se mit à rire.) Me voilà nourrice ! »

Et comme il ramenait un pan du châle sur la petite pour qu’elle n’eût pas froid, il crut apercevoir, dans l’obscurité, quelque chose comme une ombre qui se détacha de la muraille et qui s’enfuit en poussant, eût-on dit, un sanglot. Cœurdeloy s’élança. Il eut la conviction que la mère était là, attendait et guettait ; mais il eut beau courir, de ses petites jambes, il ne put rattraper personne. Il revint à son feu et à sa masure. La petite fille, qu’il tenait serrée contre sa capote, ne s’était pas réveillée.

« Comme ça dort, les enfants ! dit Cœurdeloy. Comme des anges ou comme des souches ! »

Puis il s’assit, mit la petite sur ses genoux et l’approcha du feu. Il la regardait, la trouvant jolie. Ces petites mains potelées, ces grosses joues duvetées, ce front sans ride, cette fleur de santé et de vie le charmaient. Il se disait que ceux qui ont des enfants comme cela et qui en font des hommes et des femmes sont bien heureux. Si sa femme lui eût laissé un petit être comme cela, qu’il l’eût choyé, élevé, adoré ! La petite dormait si bien ! Quelquefois, Cœurdeloy se penchait et l’embrassait en s’appelant tout bas : Vieille bête. D’autres fois il songeait à ces pantomimes des Funambules qui l’amusaient et où il aimait à voir Debureau faisant fonction de bonne d’enfants. Alors il riait et il se disait : C’est moi qui suis Pierrot maintenant. Mais, peu à peu, tout ce que cet homme gardait en lui de bonté, tout ce que la dure vie du soldat avait, non pas desséché, mais empêché de s’épanouir en lui, tout ce qui le sollicitait vers le foyer, le bonheur domestique, le repos, l’affection paternelle, calme, saine et sainte, tout s’éveilla en lui et se prit à lui murmurer, durant cette nuit, bien des choses. « La mère est partie… Je la confie au bon cœur qui la recueillera… Avoir une fille… ta fille, Cœurdeloy, ta fille à toi ! » Et tant et si bien que le jour, l’aurore glacée de décembre trouva l’invalide sur le chemin du commissaire de police, décidé à déclarer qu’il se chargeait de l’enfant abandonné !

Et il s’en chargea, et à partir de ce jour, ou plutôt de cette nuit, Cœurdeloy se sentit vivre. Il n’avait jamais été si heureux. Le hasard avait fait que, né bon, aimant, né père, en un mot, il avait été jeté à tant de récifs, ballotté comme un morceau de liège au bout d’un flot par tous les vents. La petite Marguerite devint sa fille. Il ne rechercha point où pouvait se trouver la mère et quelle était cette ombre qu’il avait vue se glisser contre la muraille au moment où il avait ramassé l’enfant. Il eût craint de rencontrer cette mère et d’être forcé de lui rendre la petite fille qu’il adorait déjà. Il la mit en garde chez des amis, des blanchisseurs qui habitaient Vaugirard. Il allait la voir grandir, il lui apportait des bonbons, des bonnets, des jouets. Il avait acheté une tirelire, et il y glissait, de temps à autre, quelque pièce blanche. Ce serait, plus tard, pour Marguerite. Bref, le petit vieillard avait une famille maintenant, une enfant, et il lui restait, comme il disait, un prétexte pour vivre.

Il ne semblait d’ailleurs aucunement près de mourir. Le père Cœurdeloy, ainsi qu’on l’appelait (et il disait gaiement : « Mais oui, mais oui, je suis père, vous ne croyez pas si bien parler »), le père Cœurdeloy avait bien près de soixante-quinze ans, mais, à coup sûr, personne ne lui en eût donné plus de cinquante. Il était, non pas momifié, comme certains vieux, mais conservé dans une sorte d’ardeur et de jeunesse comparative. « Je suis leste, disait-il, comme un homme de soixante ans. » Il lui restait toutes ses dents, de jolies dents blanches qui éclataient dans son visage un peu rouge et toujours rasé de frais, propre et sentant bon. Il lui restait aussi tous ses cheveux, blancs, d’un blanc soyeux et fin, et frisant légèrement au-dessus des tempes. Ses yeux, d’un bleu déjà déteint et comme passé, gardaient pourtant encore une vivacité singulière, et, derrière ses lunettes d’or, ils avaient parfois des éclairs. Éclairs fugitifs, car tout dans cette physionomie saine et fixe de petit vieux tel qu’en peignit Holbein, respirait le calme, une bonté à la fois souriante et narquoise.

L’ancien soldat, l’invalide ridé, mais pimpant, n’avait rien, en effet, du sabreur et du traîneur de guêtres. On eût dit un vieux maître à danser ou un professeur d’écriture. Il était coquet, propret, tiré à quatre épingles, et, très souvent, sous sa capote, cravaté de blanc ou encore de petites cravates bleu de ciel à pois ; c’était quand il s’habillait pour aller voir Marguerite. On disait alors en souriant aux Invalides : Cœurdeloy fait le joli cœur !

Et lui, sautillant, souriait en montrant ses dents blanches.

Ses visites à Vaugirard étaient, en effet, ses grandes joies.

Le reste du temps, il demeurait des heures entières assis sur un banc, devant les tonnelles de l’Hôtel, regardant devant lui l’esplanade où de jeunes soldats en pantalons rouges faisaient l’exercice, les arbres des avenues qui frissonnaient de sève au printemps et dont le premier vent d’automne emportait, en les faisant tournoyer, les feuilles jaunies. Il regardait au loin, là-bas, la profondeur, les quais à la couleur blanche et le palais de l’Industrie dont les vitraux, criblés de soleil, renvoyaient en l’air par une projection brusque, les rayons vigoureux comme ceux d’un foyer incandescent.

Jadis ces contemplations et ces calmes bains d’air lui eussent suffi, mais peu à peu des démangeaisons de sortir, des velléités d’escapades le prenaient ; il s’acheminait vers Vaugirard, il montait voir la petite, il la descendait et la faisait marcher dans la rue. On disait, dans le quartier, que c’était un vieux brave qui élevait à ses frais l’enfant que sa fille avait eu d’un séducteur. Délaissée par le séducteur, elle s’était tuée, et le grand-père avait gardé la petite. Le peuple est le plus rapide des romanciers ; il bâtit des scénarios compliqués autour des choses les plus simples. Lorsqu’on faisait allusion à cela, Cœurdeloy se mettait à rire, puis il ajoutait :

« Après ça, un mirliflor, une pauvre fille, un enfant qui naît et un papa gâteau qui se trouve là, la vérité n’est pas si loin des cancans. C’est peut-être vrai, ce que les voisins disent. »

Cependant les années passaient, s’abattant comme un poids accablant sur le front du vieillard et faisant au contraire, de l’enfant, une femme. Cœurdeloy disait, en la voyant grandir : « Ça nous repousse ! » Mais il semblait qu’il ne se sentît point vieillir. Le bonheur est encore pour l’homme la meilleure eau de Jouvence. Le sourire va bien à toutes les lèvres et rajeunit les plus âgés. C’est pourquoi le destin, qui semble haïr ce qui est jeune comme il déteste ce qui est heureux, ne permet pas longtemps le sourire à deux humains et leur demande bientôt des larmes. Un être heureux serait éternel et l’universelle vie ne se nourrit que de la mort individuelle.


Marguerite allait avoir dix-sept ans bientôt. C’était une femme déjà et, comme on dit, bonne à marier. Le père Cœurdeloy, qui n’était pas riche, avait voulu lui faire apprendre un état. Il l’avait placée chez une modiste, payant d’avance une petite somme pour qu’on lui fît faire son apprentissage en l’exemptant des courses imposées d’ordinaire aux apprenties qui, leur carton sous le bras, sont exposées aux mauvaises rencontres. Cœurdeloy n’étant pas satisfait de la maison en retira bientôt Marguerite, se demandant ce qu’il en ferait.

« Bah ! ajoutait-il alors, elle grandit et s’épanouit comme une rose, je n’aurai pas longtemps à attendre pour la caser ! »

Et dans ses projets de mariage, il faisait des rêves pour elle.

Elle pouvait prétendre, jolie fille comme elle l’était, à épouser un bon parti !

Elle était grande, le teint pâle, légèrement ambré, avec de grands yeux bruns et bons, des cheveux partagés en bandeaux qu’elle enroulait derrière sa tête, enfonçant le peigne dans ces nattes profondes. Toute sa physionomie était faite de douceur un peu triste et de bonté souriante. Elle avait des regards d’une tendresse profonde, un peu alanguis et charmants.

« Savez-vous, dit un jour à Cœurdeloy un invalide facétieux, savez-vous que c’est un beau brin de fille, votre petite ?

— Je le sais, fit Cœurdeloy en se rengorgeant.

— Un morceau de roi !

— Oui, mais heureusement qu’il n’y a plus de rois, dit Cœurdeloy qui se mit à rire.

— On l’épouserait bien tout de même.

— On ne serait pas dégoûté !

— Est-ce que vous me donneriez sa main, Cœurdeloy ?

— Sa main ? à qui ? à vous ? mon vieux Ragache ! Vous avez donc bu un coup de trop pour me faire des questions pareilles ? »

Et de bon cœur, il accentua son rire qui devint éclatant. L’autre ne répondit pas, mordit ses lèvres et s’éloigna en sifflant. Cet incident procura au père Cœurdeloy une journée de bonne humeur, et il s’en alla raconter l’affaire à ses amis Jupille et Bimborel.

Ragache ne semblait pas fait, il eût dû le reconnaître, pour prétendre à la main de la jolie fille. Mais il mesurait son but à ses prétentions. Il avait bien près de soixante ans, mais sa vigueur, qui avait été jadis prodigieuse, était grande encore, et il avait, comme il s’en vantait, le poignet solide. Autrefois il cassait facilement entre ses doigts un écu, absolument comme le maréchal de Saxe. Maintenant muscles et nerfs s’étaient terriblement affaiblis chez lui, mais lorsqu’il entrait dans ses colères et qu’il avait un verre de cognac de trop, Urbain Ragache était encore redoutable. Il était redouté d’ailleurs, comme tous les méchants. Les hommes n’aiment la bonté que d’une affection platonique ; ils gardent pour la force seule, et surtout pour la force mise au service de la brutalité et de la violence, leur estime et leur respect. On savait qu’avec Ragache il ne fallait pas badiner.

Grand, maigre, comme taillé à coups de serpe en plein tronc d’un de ces bois qui semblent durcir en vieillissant, Ragache marchait toujours droit, en se dandinant d’un air de conquérant. Il portait sa casquette sur l’oreille, et ramenait en forme de volute au-dessus de ses oreilles une mèche de cheveux d’un blanc sale. De gros sourcils épais et drus se hérissaient au-dessus de ses paupières ridées. Des yeux gros, à la conjonctive sanguinolente, roulaient leurs paupières grises dans des orbites cerclées de brun. Un gros nez empourpré, strié de fibrilles violettes, sortait de son visage maigre aux méplats durement sculptés, et laissait échapper de ses narines largement ouvertes des bouquets de poils qui rejoignaient une moustache blanche, rude comme une brosse de chiendent et légèrement teintée de jaune par les abondantes prises de tabac. Des lèvres minces et un menton carré, assez souvent rasé de frais, complétaient cette physionomie rude, mâle et antipathique qu’un clignement d’yeux, une affectation de galanterie, un sourire vainqueur et l’habituelle démarche du personnage rendait encore plus repoussante. Il y avait, dans ce sec et dur vieillard, du soudard encore vert et du Don Juan sexagénaire, deux types distincts fondus en une personnalité douteuse et déplaisante.

Ragache avait, en effet, deux coquetteries à la fois et deux vanités colossales : sa force à toutes les armes, depuis l’épingle jusqu’au canon, comme il disait en riant pour montrer ses dents dont l’émail était pourtant usé, et ses succès auprès des femmes. Ce bretteur de régiment avait été aussi, paraît-il, un séducteur. Il avait fait les délices des Espagnoles, lors de l’expédition de 1823, et, après la prise d’Alger, il se vantait d’avoir apprivoisé les premières Algériennes. Quant à ses duels, il ne les comptait plus. Le plus terrible était son duel au sabre de cavalerie avec le canonnier qu’il avait presque fendu en deux, près du monument de Desaix, dans l’île des Épis, devant Strasbourg. Lorsque Ragache contait ce bel exploit, ses yeux gris pétillaient d’une flamme méchante.

« Il fallait voir, disait-il, la tête du canonnier. Une pêche coupée en deux. »

Comme après tout Ragache était brave, qu’il avait servi longtemps, qu’il était couvert de blessures, il avait pu, malgré sa réputation de mauvais coucheur, obtenir d’entrer aux Invalides. Dans les premiers temps, il avait apporté à l’Hôtel ses allures cassantes et rageuses, et il parlait à tout moment de décrocher le bancal. Le gouverneur songeait à le congédier. On lui fit des observations assez vives, et comme il n’était pas d’âge ni d’humeur à gagner sa vie facilement, et qu’il trouvait bonne la soupe de l’Hôtel, il baissa le ton, et au lieu de mordre, le dogue se contenta de grogner. Tous, sans en avoir peur, car le danger est un vieil ami pour ces vieilles gens, tous les invalides eussent préféré voir Ragache au diable, et subir le voisinage de cet homme était dur ; mais on se fait à tout, et c’est l’inconvénient, la quotidienne douleur de cette vie en commun que des coudoiements pareils, des rencontres inévitables.

On vit là comme à bord d’un navire sans pouvoir guère s’éviter, se rencontrant sous les tilleuls des jardins, sur les bancs de l’esplanade, près du poêle de faïence, ou autour de la table ronde du réfectoire. La haine s’aigrit dans ces cœurs que la vie a desséchés peu à peu et que l’âge a rendus presque tous secs comme des éponges poudreuses.

Cœurdeloy, depuis longtemps, ressentait contre Ragache une certaine répulsion instinctive qui n’était point de la haine, mais qui pouvait y conduire. Peu s’en était fallu aussi bien qu’au lieu de prendre en manière de plaisanterie la demande du vieil Urbain, Cœurdeloy ne se fâchât un peu : il n’entendait pas rire au sujet de Marguerite. L’espèce de petite rivalité, de pique, comme on dit vulgairement, qui existait entre les deux vieux, était née du hasard. C’est un jardin qui en fut cause, un de ces jardins qu’on tire au sort entre les invalides lorsqu’un des possesseurs viagers vient à mourir. Le sort avait favorisé Cœurdeloy aux dépens de Ragache, et celui-ci lui en avait longtemps tenu rancune. Ces jardinets, qui longent parallèlement les deux petites avenues de tilleuls plantées devant l’aile droite et l’aile gauche du palais, ces petits jardins séparés par des palissades peintes en vert, par des treillages ou des grilles ont perdu de leur physionomie bizarre d’autrefois. Ils ne sont plus fantaisistes ainsi que jadis, ils sont devenus graves comme l’époque actuelle. On y voyait autrefois des curiosités et des étrangetés, et les goûts de chaque propriétaire s’y révélaient par l’arrangement plus ou moins original de ses deux mètres carrés de jardin. Il y avait le jardinier napoléonien, dressant au fond de quelque grotte tapissée de coquillages une sorte d’autel à Bonaparte. Il y avait le céladon élevant sous une charmille un temple secret à l’Amour et plus souvent encore à Bacchus. Un Cupidon en plâtre y voltigeait bouffi, ou, ventripotent, s’y étalait quelque Silène aux chairs plissées, au-dessus de quelques pieds de réséda ou de pensées. Des devises de mirliton inscrites sur quelque guirlande de fer-blanc y faisaient songer à Cythère transportée à Sainte-Périne. Et c’étaient des jets d’eau, des petits moulins, des acrobates tournant avec le vent, quelque chose comme ces jardins où les Hollandais, dans une sorte de fantaisie asiatique évidemment rapportée du Japon, ou de Java, multiplient les figurines, les animaux en faïence peinte ou en terre cuite.

Aujourd’hui, les jardinets ne sont plus que des jardins et quelques-uns même de fort jolis jardins minuscules, où les plantes grasses étiquetées dans leurs pots, les fleurs aristocratiques fraternisent avec les volubilis ou les capucines démocratiques. Jardins pleins d’ombre, de paix, de fraîcheur ; jardins qui font déjà songer à ceux qui ombragent les tombes, et où les pauvres vieux viennent se reposer ou lire, reçoivent leurs visites, causent et font sauter sur leurs genoux les enfants de leurs petits-enfants.

Les fleurs y grimpent le long des charmilles ; les rhododendrons, les dahlias éclatent dans les petits parterres. Il y a, çà et là, des fruits, des abricots, du raisin, des prunes.

Mais le père Cœurdeloy, en fait de jardins, tenait pour le vieux système. Il aimait les bassins où rit le jet d’eau, la girouette qui tourne au bout de sa tringle, les statuettes et les poissons. Il était classique sur le chapitre jardinet. Que de fois Ragache, en passant devant les treillages verts, regardant Cœurdeloy en manches de chemise et arrosant ses fleurs, avait-il laissé échapper un grognement ou un quolibet !

« Un propre jardin ! disait-il. J’en aurais fait autre chose si le sort m’avait favorisé.

— Oui, mais voilà, répondait Cœurdeloy, le jardin m’est échu et je le garde ! »

A côté du jardin de Cœurdeloy, l’ami Jupille, possesseur d’un carré de fleurs, avait élevé un autel au dieu du vin. Jupille qui, avec Bimborel, était l’intime de Cœurdeloy, professait, dans son jardinet, ses sentiments bachiques. Au-dessus de la statue de Bacchus, il avait appendu une pancarte écrite et enluminée de sa main, contenant les principaux articles du Code pénal des buveurs. C’était une de ces plaisanteries comme en font les habitués de cafés de province. Mais telle qu’elle était, elle avait fait rire, et Jupille en était content.

La pancarte, collée sur un morceau de carton soutenu par deux bouts de bois, autour desquels s’enroulaient des pois de senteur, s’étalait, peinte aux couleurs françaises, et attirait le regard des passants :

CODE PÉNAL DES BUVEURS

Manquer à la réunion, quand on boit, prison, 1 an.

Abandonner son poste au cabaret, boulet, 6 ans.

Achat de vinaigre pour mettre dans l’eau, détention.

Boire son verre en deux fois, prison, 6 mois.

Changer de vin s’il n’est meilleur, prison, 2 ans.

Avoir voulu détruire un ivrogne, mort.

Dormir à table ayant du vin, boulet, 2 ans.

Endurer la soif ayant de l’argent, perpétuité.

Etre invité à boire et refuser, travaux forcés, 10 ans.

Vider son verre sous la table, prison, de 2 à 5 ans.

Boire sans rendre hommage à Bacchus, prison, 13 mois.

Ne pas sourire à l’approche d’une bouteille, exposition.

Réception d’une bouteille d’eau à table, boulet, 6 ans.

Rougir au nom d’ivrogne, fers, 20 ans.

Tambour qui quitte cantine pour battre aux consignés, mort.

Vider le verre de son camarade sous la table, dégradation.

Rendre le vin bu, guillotiné.

Fait en notre Palais des Plaisirs, l’an 8.000 de notre bien-aimé règne.

Le roi : BACCHUS.

Ses ministres,
Chasselas, Boit-Sec, et Rubis-sur-l’Ongle.
Pour copie conforme, R…

En sa qualité d’ivrogne de méchante humeur, Ragache avait trouvé la plaisanterie stupide.

« C’est qu’il n’aime pas le vin, mais l’absinthe, et voilà tout, » avait fait Jupille.

Et on n’en avait plus parlé.

Jupille, Bimborel et Cœurdeloy formaient un trio qui n’aimait pas précisément Urbain Ragache. Ils le rencontraient cependant assez souvent au cabaret de la mère Madras, où les invalides se réunissaient d’habitude. Parfois, Cœurdeloy amenait avec lui Marguerite, que les vieux fêtaient en redoublant de rasades et de santés.

Le cabaret de la mère Madras, que quelques-uns appelaient aussi la mère Major, était d’ailleurs un des plus fréquentés et des plus bruyants de la rue Croix-Nivert. L’enseigne, peinte en vert sur fond rouge, était celle-ci : A la Belle Obus. Le peuple dit une obus (en sous-entendant le mot bombe) comme il dit une omnibus (en sous-entendant le mot voiture). Un peintre avait représenté sur un panneau assez grand et qui se dressait, tenu par deux crampons de fer au-dessus de la boutique, un obus colossal qui, en éclatant, laissait apercevoir un grenadier de la vieille garde donnant la main gauche à un zouave et la main droite à un chasseur à pied. Des flammes et des roses entremêlées formaient une agréable guirlande autour des trois guerriers. Dans un horizon couleur de soupe au potiron, on apercevait le légendaire petit chapeau surmonté d’une rayonnante étoile. Ce rébus attendrissant amenait des larmes aux yeux des grognards qui fréquentaient assidûment le cabaret de la Belle Obus.

La patronne de l’établissement, la mère Madras, comme on disait, la veuve Madras, comme elle tenait à être nommée, était une grosse, rude et forte femme, le ventre en avant, les poings sur la hanche, la tête haute, le regard droit et la voix arrosée de rhum. Elle avait été cantinière. Elle avait, comme la vivandière de Béranger, versé le rogomme en riant. Elle passait alors pour porter, comme on dit, les culottes dans le ménage. Madras, son mari, espèce de personnage silencieux et timide, rinçait les verres et servait la pratique, tandis que sa femme trônait au comptoir et regardait les beaux fils de la caserne avec des yeux doux. Devenue veuve, elle avait quitté le régiment et s’était établie rue Croix-Nivert, où d’anciens amis lui conservaient leur pratique. Elle trônait là, à son comptoir, entourée de bouteilles de kirsch, de cognac, d’anisette ou de raspail qui, par leurs couleurs, faisaient comme un nimbe autour du front de Mme Madras. Elle passait pour témoigner quelques bontés à ce grand diable de Ragache, qui avait chez elle sa pipe accrochée à un râtelier spécial et ne réglait sa note tracée sur une ardoise que de temps à autre. Mais nous devons peut-être négliger ces méchants propos.

Toujours est-il que, dans le cabinet du fond, cabinet tendu de papier peint représentant, deux cents fois répété, le groupe des deux grenadiers de Waterloo répondant à un major anglais par le mot de Cambronne, dans ce cabinet discret, Cœurdeloy, Poujade et Bimborel venaient souvent et, attablés en face d’une bouteille, buvaient, prisaient, toussaient et causaient d’autrefois.

Le plus vieux des trois était Poujade. C’était un vieux sceptique, gouailleur, farceur, se faisant des journées à promener les étrangers dans l’Hôtel, leur expliquant tous les détails avec une émotion qu’il n’avait pas, leur racontant des batailles auxquelles il n’avait pas toujours assisté, et s’attendrissant devant le tombeau de l’Empereur dont il disait, dans l’intimité : « S’il me reste encore la peau et des os, et encore une jambe, par hasard, ce n’est pas la faute de ce parisien-là ! » Bavard, amusant, tapageur, tel était ce petit vieux qui s’amusait, lui aussi, à faire poser le bourgeois et à blaguer le pékin visitant l’Hôtel.

D’ailleurs, probe et bon, sans méchanceté, sinon sans malice. Un rapin dans la capote d’un invalide.

C’est lui qu’on entendit longtemps montrer ainsi le tombeau de Napoléon :

« Espacez-vous. Très bien ! Vous voyez à droite, le dogme de la force, à gauche, le dogme de la force. Otez votre chapeau. Vous voyez Bertrand, premier grand maréchal du palais ; Duroc, second grand maréchal du palais… Remettez votre chapeau ! »

Poujade, dans l’intimité, chantait le couplet comme un vrai goguettier, mais il le chantait en faisant la charge du refrain, et il était revenu de son amour pour la gloire : « On sait ce que c’est, la gloire ! disait-il. Une femelle qui vous fait des signes et qui vous renvoie avec une patte de moins ou une estafilade de plus, quand on a la bêtise de l’écouter. » Et il montrait sa jambe de bois dont il se servait depuis Montmirail. Aussi, rien n’était comique comme Poujade lançant au dessert les chansons que d’autres entonnaient de bonne foi et dont il faisait, lui, des bouffonneries amusantes. Tantôt c’était sur l’air : C’est un luron, le discours du maréchal Gérard au général Chassé, ou la prise de la citadelle d’Anvers :