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Rimes familières

Chapter 2: PAR
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About This Book

A series of short lyrical poems that mix light, anecdotal humor with reflective, musical meditations. Images of nature — dragonflies, oaks, ponds — alternate with intimate addresses to friends and musicians, short parables about pride, modesty, fame, and the poet's craft. Many pieces foreground musical rhythm and formal play, using epistolary dedications and cultural allusion to probe vanity, artistic devotion, and mortality. Tone shifts between playful irony and sober consolation, often celebrating everyday scenes, animals, and artistic friendship while weighing the costs and consolations of creative life.

The Project Gutenberg eBook of Rimes familières

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Title: Rimes familières

Author: Camille Saint-Saëns

Release date: December 2, 2006 [eBook #19992]

Language: French

Credits: Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
produced from images generously made available by the
Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK RIMES FAMILIÈRES ***

RIMES FAMILIÈRES

PAR

CAMILLE SAINT-SAËNS

PARIS

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES

3, RUE AUBER, 3

1890

Droits de reproduction et de traduction réservés.

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TABLE

 
PRÉLUDE

STROPHES

   LA LIBELLULE
   MEA CULPA
   À M. JACQUES D***
   À MADAME PAULINE VIARDOT
   CAVE CANEM
   À M. GABRIEL FAURÉ
   LE CHÊNE
   MODESTIE
   À AUGUSTA HOLMÈS
   À LA MÊME
   ΓΝΩΤΙ  ΣΕΑΥΤΟΝ
   À M. PIERRE B***
   À GRENADE.
   NE SOYONS PAS TROP DÉBONNAIRES
   LES HEURES
   SÆVA MATER AMORUM
   ADAM ET ÈVE

SONNETS

   CHARLES GOUNOD
   À M. HENRI SECOND
   À M. GEORGES AUDIGIER
   À M. R. DE LA B***
   CADIX
   LE FOUJI-YAMA

POÉSIES DIVERSES

   ADIEU
   EN ESPAGNE
   LE JAPON
   L'ARBRE
   LA STATUE
   MORS
   LE PAYS MERVEILLEUX

BOTRIOCÉPHALE
 
 
 
————————————

PRÉLUDE

————————————
 

À. M. L. J. C.

Te souviens-tu de la tonnelle
Où nous déjeunâmes si bien?
De l'étincelante prunelle
De la servante, et de son chien?
De l'omelette savoureuse?
De notre langage indiscret?
De la route au soleil poudreuse
Et des chênes de la forêt?
En déjeunant, la Poésie
Fut le thème de nos discours,
Et le goût de cette ambroisie
À ma lèvre est resté toujours.
Pourquoi? je ne saurais le dire,
Mais c'est un fait; pour mon malheur,
Je souffre à présent le martyre
Qui s'attache au flanc du rimeur.
Je suis prisonnier de la Lyre;
Apollon s'est fait mon geôlier.
Si rien ne calme ce délire
Je deviendrai fou à lier!
C'est toi, méchant petit gavroche,
Qui m'as fait ce cadeau fatal!
Ah! que n'es-tu sur une roche
Resté dans ton pays natal
Où l'huile vierge mais épaisse,
L'ayoli prompt à revenir,
La brandade et la bouillabaisse
Auraient bien dû te retenir!
Mais non! c'est trop d'ingratitude!
Pardonne à mon esprit pervers.
Entre nous, c'est la solitude
Qui m'a mis la tête à l'envers.
Tu ne seras pas responsable
Si mes vers me sont reprochés;
C'est moi seul qui suis le coupable
Et je t'absous de mes péchés.
Ou plutôt je te remercie:
Tu m'as ouvert un coin des cieux.
Sache-le bien: la Poésie
Est ce qui console le mieux.
————————————

STROPHES

————————————
 

LA LIBELLULE

Près de l'étang, sur la prêle
Vole, agaçant le désir,
La Libellule au corps frêle
Qu'on voudrait en vain saisir.
Est-ce une chimère, un rêve
Que traverse un rayon d'or?
Tout à coup elle fait trêve
À son lumineux essor.
Elle part, elle se pose,
Apparaît dans un éclair
Et fuit, dédaignant la rose
Pour le lotus froid et clair.
À la fois puissante et libre,
Sœur du vent, fille du ciel,
Son aile frissonne et vibre
Comme le luth d'Ariel.
Fugitive, transparente,
Faite d'azur et de nuit,
Elle semble une âme errante
Sur l'eau qui dans l'ombre luit.
Radieuse elle se joue
Sur les lotus entr'ouverts,
Comme un baiser sur la joue
De la Naïade aux yeux verts.
Que cherche-t-elle? une proie.
Sa devise est: cruauté.
Le carnage met en joie
Son implacable beauté.
————————————

MEA CULPA

Meâ culpâ! je m'accuse
De n'être point décadent.
Dans les fruits trop verts, ma Muse
N'ose pas mettre la dent.
Les gambades périlleuses
Ne sont pas de mon ressort:
Ces gaîtés sont dangereuses
Pour qui n'est pas assez fort.
La témérité m'enchante
Chez les jeunes imprudents;
Mais tranquillement je chante,
Laissant passer les ardents.
Ils vont, rompant tous les câbles,
Franchissant tous les fossés,
Truffant d'étranges vocables
Les hémistiches cassés,
Et composent des salades
De couleurs avec des sons,
À faire tomber malades
Les strophes et les chansons.
Du diable si je m'y frotte!
Tout ça n'est pas pour mon nez;
On m'enverrait à la hotte
Avec les journaux mort-nés.
Je deviendrais vite aphone,
Si j'allais en étourdi
M'égosiller comme un Faune
Fêtant son après-midi.
Laissons tous ces jeux d'adresse
À l'érudit, au savant.
Ce qui siérait à l'Altesse
Ne vaut rien pour le manant.
————————————

À M. JACQUES D***

Jeune homme heureux à qui tout sourit dans la vie,
Garde bien ton bonheur!
Tu n'as jamais connu la haine ni l'envie;
La paix est dans ton cœur.
Ta mère n'est plus là: mais ton père est un frère
Et ta femme est un ciel;
La coupe qui souvent n'a qu'une lie amère
Pour toi n'a que du miel.
Peut-être voudrais-tu guerroyer dans l'armée
Des conquérants de l'Art,
Et qu'un jour t'acclamant, pour toi la Renommée
Déployât l'étendard.
Imprudent! fuis la route où son clairon résonne!
Elle mène à l'enfer.
Si la déesse au front nous met une couronne,
La couronne est de fer.
Tu connaîtras, hélas! si ton char met sa roue
Dans ce chemin glissant,
L'ornière qui se creuse, et le froid sur ta joue
De l'Aquilon puissant!
Tu connaîtras les yeux menteurs, l'hypocrisie
Des serrements de mains,
Le masque d'amitié cachant la jalousie;
Les pâles lendemains
De ces jours de triomphe où le troupeau vulgaire
Qui pèse au même poids
L'histrion ridicule et le génie austère
Vous met sur le pavois!
La Gloire est infidèle et c'est une maîtresse
Plus âpre que la mort.
Quand on a le bonheur, à quoi bon cette ivresse?
Crains de tenter le Sort!
Je sais qu'on avertit en vain ceux que dévore
La soif de l'inconnu.
Si le soir est trompeur, souviens-toi qu'à l'aurore
Je t'avais prévenu.
————————————

À MADAME PAULINE VIARDOT

Gloire de la Musique et de la Tragédie,
Muse qu'un laurier d'or couronna tant de fois,
Oserai-je parler de vous, lorsque ma voix
Au langage des vers follement s'étudie?
Les poètes guidés par Apollon vainqueur
Ont seuls assez de fleurs pour en faire une gerbe
Digne de ce génie éclatant et superbe
Qui pour l'éternité vous a faite leur sœur.
Du culte du beau chant prêtresse vénérée,
Ne laissez pas crouler son autel précieux,
Vous qui l'avez reçu comme un dépôt des cieux,
Vous qui du souvenir êtes la préférée!
Ah! comment oublier l'implacable Fidès
De l'amour maternel endurant le supplice,
Orphée en pleurs qui pour revoir son Eurydice
Enhardi par Éros pénètre dans l'Hadès!
Grande comme la Lyre et vibrante comme elle,
Vous avez eu dans l'Art un éclat nonpareil
Vision trop rapide, hélas! que nul soleil
Dans l'avenir jamais ne nous rendra plus belle!
————————————

CAVE CANEM

Le chien n'est qu'un animal;
Mais l'homme, par qui tout change,
De l'animal fait un ange,
De la bête un idéal;
D'un museau noir, un poème
De jais brillant au soleil.
Rien sous les cieux n'est pareil
Aux pattes du chien qu'on aime,
À ses oreilles, tombant
Avec grâce, ou redressées,
Selon que vont les pensées
De cet être captivant.
Un sourire est dans sa queue:
Le grand poète l'a dit.
Si quelque intrus en médit,
On l'évite d'une lieue.
À son chien se confiant
Chacun pousse le courage
Jusqu'à braver de la rage
Le péril terrifiant.
Devant Azor qu'on admire
Le genre humain disparaît.
Pour plus d'une, que serait
Un amant, près de Zémire!
Ce fantoche intelligent
Grâce aux erreurs que je blâme
(Peut-être en les partageant)
Prend le meilleur de notre âme.
————————————

À M. GABRIEL FAURÉ

Ah! tu veux échapper à mes vers, misérable!
Tu crois les éviter.
Ils sont comme la pluie: il n'est ni Dieu ni Diable
Qui les puisse arrêter.
Ils iront te trouver, franchissant les provinces
Et les départements,
Ainsi que l'hirondelle avec ses ailes minces
Bravant les éléments.
Si tu fermes ta porte, alors par la fenêtre
Ils te viendront encor,
Étincelants, cruels, comme de la Pharètre
Sortent des flèches d'or;
Et tu seras criblé de rimes acérées
Pénétrant jusqu'au cœur;
Et tu pousseras des clameurs désespérées
Sans calmer leur fureur.
Pour te défendre, Aulète à l'oreille rebelle,
Tu brandiras en vain
Du dieu Pan qui t'a fait l'existence si belle
La flûte dans ta main.
Elle rend sous ta lèvre experte et charmeresse
Un son voluptueux
Qui nous donne parfois l'inquiétante ivresse
D'un parfum vénéneux;
Des accords savoureux, inouïs, téméraires,
Semant un vague effroi,
Apportant un écho des surhumaines sphères,
Inconnus avant toi.
Mais l'essaim de mes vers, tourbillonnant, farouche,
Sur elle s'abattra,
Obstruant les tuyaux; le sens deviendra louche
Des sons qu'elle émettra;
Puis, jouet inutile entre tes mains d'athlète,
La flûte se taira.
O vengeance terrible et dont l'ingrat poète
Le premier gémira!
Car, pour lui, le retour de la rose ingénue
Après l'hiver méchant,
Après un jour brûlant la fraîcheur revenue
Ne valent pas ton chant!
————————————

LE CHÊNE

À M. Edmond Cottinet.

Le chêne a-t-il grandi? tient-il bien sa promesse,
Ami des anciens jours?
Et ce que tu disais de lui dans sa jeunesse,
Le penses-tu toujours?
Oui, c'était bien un chêne, et d'une fleur de serre
Il n'a pas l'agrément;
Son écorce est rugueuse et sombre: en pleine terre
Il a crû lentement.
Sa racine a senti bien souvent de la roche
Le contact détesté;
Mais elle la contourne et sur elle s'accroche
Avec ténacité.
Sa tête sans orgueil dépasse à peine l'herbe.
Qui durera verra!
L'herbe sera fauchée, et la cime superbe
Longtemps s'élèvera.
L'arbuste pousse vite et son riche feuillage
À bientôt recouvert
Le jeune arbre sans grâce et sans fleurs, qu'un même âge
Fait moins fort et moins vert.
Sois patient! le Temps qui sans pitié ravage
Et la tige et la fleur
De l'arbuste, saura du vieux chêne sauvage
Consacrer la valeur;
Ses branches se tordant ainsi que des reptiles
Croîtront dans l'avenir,
Quand on aura perdu des plantes inutiles
Même le souvenir.
À toi merci, prophète aux strophes téméraires,
Pour avoir deviné
Que le frêle arbrisseau, battu des vents contraires,
Était prédestiné!
————————————

MODESTIE

À M. René de Récy.

Plus d'un croit à sa victoire,
N'étant pas très érudit;
À qui connaît mieux l'Histoire
Tout orgueil est interdit.
Tu pensais, triste éphémère,
Atteindre au comble de l'art!
Poète, regarde Homère!
Ou, musicien, Mozart!
À tous ces géants énormes
Que nous montre le passé
Compare tes maigres formes,
O lutteur bientôt lassé!
Des forces de la Nature
Ils ont la fécondité;
Ils ont la haute stature,
La surhumaine beauté
De ces montagnes sublimes
Qui sans effort à nos yeux
Montrent des fleurs, des abîmes,
Et la neige dans les cieux.
—————
Si nous écrivons trois lignes,
L'Univers tout étonné
Est averti par des signes
Qu'un chef-d'œuvre nous est né.
Étourdi par le tapage,
L'Univers est en arrêt.
Le temps souffle sur la page:
Le chef-d'œuvre disparaît.
On encense des idoles
Avec les genoux pliés;
Ceux dont on boit les paroles
Demain seront oubliés.
Ne va pas, toi qui m'écoutes
En prenant des airs narquois,
T'aventurer dans des joûtes
Avec les grands d'autrefois!
Tu te verrais, pauvre athlète,
Aussi faible qu'un enfant
Qui prendrait une arbalète
Pour combattre un éléphant.
————————————

À AUGUSTA HOLMÈS

L'Irlande t'a donnée à nous. Ta gloire est telle
Qu'un double rayon brille à ton front: Astarté,
Aussi belle que toi, ne savait qu'être belle;
Sapho qui t'égalait n'avait pas ta beauté.
Tu chantes, comme vibre une forêt superbe
Qu'agite la fureur des grands vents déchaînés;
Comme aux feux de midi la cigale dans l'herbe;
Comme sur un récif les flots désordonnés.
Ton talent réunit la force et la souplesse,
Et d'une défaillance il n'a pas à rougir;
Si tu peux gazouiller comme en son allégresse
L'oiseau des champs, tu sais comme un fauve rugir.
La République, l'Art et l'Amour ont ensemble
Mêlé leurs voix, guidés par ta puissante main,
Cette main qui jamais n'hésite ni ne tremble,
Que la lyre soit d'or ou qu'elle soit d'airain.
Tout un peuple a chanté l'Hymne de délivrance,
Vignerons, matelots, artisans, laboureurs,
Artistes et savants, parure de la France,
Les guerriers, les enfants qui leur jettent des fleurs.
À ta flamme allumée en brillante spirale
La flamme des trépieds sur tous les fronts a lui,
Et nous avons trouvé dans l'Ode Triomphale
Pour le grand Centenaire un chant digne de lui.
La Patrie adorée au tout-puissant génie
Te presse avec amour sur son cœur glorieux.
Sois par nous acclamée et par elle bénie,
Et puisse ton étoile illuminer les cieux!
————————————

À LA MÊME

Il est beau de passer la stature commune;
Mais c'est un grand danger:
Le vulgaire déteste une gloire importune
Qu'il ne peut partager.
Tant qu'on a cru pouvoir vous tenir en lisière
Dans un niveau moyen,
On vous encourageait, souriant en arrière
Et vous disant: c'est bien!
Mais quand vous avez eu le triomphe insolite,
L'éclat inusité,
Cet encouragement banal et vain bien vite
De vous s'est écarté;
Et vous avez senti le frisson de la cime
Qui, seule dans le ciel,
N'a que l'azur immense autour d'elle, l'abîme
Et l'hiver éternel.
On craint les forts; celui qui dompte la chimère
Est toujours détesté.
La haine est le plus grand hommage: soyez fière
De l'avoir mérité.
————————————

ΓΝΩΤΙ  ΣΕΑΥΤΟΝ

La mer tente ma lyre avec ses épouvantes,
Ses caresses de femme et ses goëmons verts.
O mer trois fois perfide! alors que tu me hantes
Sur mon indignité j'ai les yeux grands ouverts.
Je pourrais comme un autre en alignant des rimes
Dire ton glauque azur aux vastes horizons;
Je pourrais par des mots semés sur tes abîmes
Faire comme les flots s'entrechoquer des sons.
Mais non, je suis trop peu pour cette rude tâche;
Tu m'as découragé par ton immensité.
L'effort est surhumain et je me sens trop lâche
Pour peindre dans mes vers ta terrible beauté.
Que d'autres plus hardis t'adressent la parole,
Comparent ton murmure à celui du sapin;
Je n'ose pas. Et puis ce serait chose folle
De te chanter encor après Jean Richepin.
————————————

À M. PIERRE B***

Pierre, je t'ai vu naître et de ta jeune gloire
J'aimerais à fêter les lauriers radieux.
D'où vient donc ton silence et quelle est l'humeur noire
Qui fait plier ton aile et te ferme les cieux?
Je la connais; je sais qu'une triste chimère
A toujours assombri ton âme. La Vertu
Que tu voulais chanter dans ton désir austère
A mis son doigt glacé sur ton luth: il s'est tu.
La Vertu! que le ciel me garde d'en médire!
Il n'est rien de si beau, de si grand à mes yeux.
Mais—(mieux que moi ton père est là pour t'en instruire)
On la célèbre mal dans la langue des dieux.
Quand Homère chantait la colère d'Achille,
Quand Horace effeuillait des roses sur le vin,
Sur la reine Didon lorsque pleurait Virgile
Inventant pour la plaindre un langage divin,
Nul d'entre eux ne songeait à réformer le monde;
Poètes, ils faisaient des vers, comme en été
L'abeille cherche dans la corolle profonde
Son miel dont la saveur est une volupté.
Rouvre ton aile, ami! sois digne de ta race!
De corriger les mœurs ne va pas te flatter.
Le feu de la Jeunesse est la lave qui passe,
Et des sermons rimés ne peuvent l'arrêter.
Chante l'astre, la fleur, les bois, la mer si belle,
Les splendeurs de la Femme et les malheurs des Rois,
Le tout-puissant Amour, la Vengeance cruelle,
Et non le pot-au-feu d'un ménage bourgeois!
Sois poète: tes doigts savent toucher la Lyre;
Ils ont eu les leçons d'une savante main.
Oh! comme il me sera délicieux de lire
Le volume de vers que tu feras demain!
————————————

À GRENADE.

À M. Georges Clairin.

L'Alhambra, qu'ont bâti les enfants du prophète,
Contre la vétusté vaillamment se défend.
Il est toujours paré comme pour une fête;
On dirait qu'il espère: on dirait qu'il attend.
Qui sait—(toujours l'Islam agrandit son empire!)
Si les fils de Mahom, enchantement des yeux,
Quand le Christ ne sera plus là pour les maudire,
N'y replanteront pas l'étendard des ayeux?
Car le Christ dont la croix pâlit sur les murailles
N'est plus l'inspirateur des conquérants jaloux;
Les peuples d'Occident se livrent des batailles,
Mais ce n'est plus la Foi qui dirige leurs coups.
Ils ergotent sans fin sur des questions vaines;
Ils veulent agrandir la terre sous leurs pas;
Et, faisant bon marché des souffrances humaines,
Devant les pleurs, le sang, ils ne désarment pas.
Ils ne veulent pas voir, aveugles et stupides,
L'ange exterminateur qui vient pour les punir!
Le néant est au bout des luttes fratricides:
Ils disparaîtront tous, s'ils ne savent s'unir;
Et quand, repus de gloire et soûlés de carnages,
Ils seront endormis dans l'éternel sommeil,
De l'Orient divin, d'où sont venus les Mages,
De l'Orient vainqueur renaîtra le Soleil!
————————————

NE SOYONS PAS TROP DÉBONNAIRES

Ne soyons pas trop débonnaires;
Aimer quand même est lâcheté.
Pour les méchants restons sévères,
Gardons aux bons notre bonté.
Pardonnez! dit-on.—C'est facile,
Et doux même aux cœurs bien placés.
L'âpre vengeance est inutile;
Le mépris venge bien assez.
Mais prodiguer à tous les traîtres
Le trésor de son amitié!
Jeter son or par les fenêtres
À des assassins sans pitié!
Devant eux ôter sa cuirasse!
Presser sur un sein désarmé
Ceux dont on peut suivre la trace
À tout le mal qu'ils ont semé!
Ce n'est pas seulement faiblesse,
C'est une mauvaise action.
De quoi paira-t-on la tendresse,
La fidèle dévotion
De l'ami vrai, si l'hypocrite
Dont le sourire est plein de fiel
Comme celui qui la mérite
Reçoit l'amitié, don du ciel!
Pour le Titan point de clémence!
Il est précipité des cieux.
Le dragon périt sous la lance
De l'Archange victorieux.
Ayons plus de miséricorde;
Mais pas d'attendrissement vain!
Aux méchants le sage n'accorde
Qu'un entier et parfait dédain.
————————————

LES HEURES

Toutes nous blessent, la dernière
Nous tue, ayant enfin pitié
Quand elle achève sans colère
L'œuvre faite plus d'à moitié.
Les autres, même la plus douce,
Hélas! nous usent lentement,
Et chacune d'elle nous pousse
Vers le funèbre monument.
Funèbre? non. Quelle caresse
Vaut le sommeil sans lendemain?
Vienne l'heure, pâle maîtresse
Qu'on espère jamais en vain!
Elle viendra, consolatrice,
Tarir la source des remords:
Nulle passion tentatrice
Ne trouble le repos des morts.

Ces heures, pleines d'espérance,
De terreur ou de volupté,
Ne sont pourtant qu'une apparence,
Un rêve sans réalité.
Le temps, l'espace: vain mirage,
Mots creux auxquels rien ne répond;
Bruit de la vague sur la plage,
Du caillou dans le puits profond!
Avec le mètre et l'heure, infime,
L'homme prétend jauger les mers
Dont l'infini creuse l'abîme,
Qui pour flots ont des univers!
Sonnez, sonnez, Heures futiles,
Mensonge par l'homme inventé!
Résonnez! vos sons inutiles
Se perdent dans l'éternité.
————————————

SÆVA MATER AMORUM

À Madame***

Tu m'as persécuté toujours dans ta colère;
Tu n'as pas pardonné,
O Vénus! qu'au grand art, à l'étude sévère
Mon cœur se fût donné;
Et tu m'as mis au flanc la chimère éternelle
De l'Idéal rêvé:
L'amour pur comme l'eau des lacs, profond comme elle,
Que je n'ai pas trouvé.
Qui sait? pour vivre heureux dans les bras de la femme
Et protégé par toi,
Fille des flots amers! peut-être au fond de l'âme
Faut-il avoir la foi,
Ne pas chercher un cœur pareil au sien, qui batte
Toujours à l'unisson,
Se contenter de la poupée, et quand on gratte
Rire en voyant le son:
Croire quand même, alors que l'effronté mensonge
Vient nous crever les yeux,
Prendre pour vérité ce qui n'est qu'un vain songe
Et l'enfer pour les cieux;
Oublier tout, ne voir que la femme en ce monde,
Se coucher sur le seuil
Et sous un pied vainqueur jusqu'en la boue immonde
Abattre son orgueil.
L'homme, ô Vénus! peut-il dans ton culte perfide
Trouver le vrai bonheur,
S'il doit sacrifier sur ton autel avide
Ce qui fait sa grandeur?
Qu'il soit maudit, l'autel dont la flamme dévore
Et la science et l'art,
Qui bannit la pensée et du cœur qui l'adore
Veut le sang pour sa part!
Déesse sans pitié, charmerais-tu le monde
Pour le déshériter?
Mère de la beauté, tu dois être féconde
Ou ne pas exister.
————————————

ADAM ET ÈVE

Eritis sicut Dii.

I

L'ivresse est envolée et l'espérance est morte:
Ils ont goûté le fruit de l'arbre défendu.
Jamais l'Ange pour eux ne rouvrira la porte
Du paradis perdu.
Depuis que du bonheur ils ont touché la cime,
Soumis au châtiment, résignés à souffrir,
Ils ne regrettent rien, ni l'exil, ni le crime,
Ni l'horreur de mourir.
La faim, la soif, n'ont rien dont le cœur se désole,
Ni le soleil de feu, ni le désert géant;
Qu'importe! ils ont l'Amour: de tout il les console
Et le reste est néant.
Car l'Amour, engendrant voluptés et tortures,
N'était pas dans l'Eden aux vertus condamné:
Il fallait pour qu'il fût connu des créatures
Que le crime fût né.
C'est sur le Désespoir que fleurit l'Espérance;
Pour que le Rut devînt l'Amour prodigieux
Il fallait aux humains le remords, la souffrance
Et les pleurs dans les yeux.
Sicut Dii! Ce mot du tentateur suprême
Était-ce donc vrai: le Mal nous a divinisés.
L'Homme innocent jamais n'eût connu par lui-même
Tout le prix des baisers!
Ils changent notre bouche en exquise blessure
Par où coule à longs traits le sang des cœurs maudits,
Nous rendant chaque jour, mortelle nourriture,
Le fruit du paradis.

II