The Project Gutenberg eBook of Rimes familières
Title: Rimes familières
Author: Camille Saint-Saëns
Release date: December 2, 2006 [eBook #19992]
Language: French
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http://gallica.bnf.fr)
RIMES FAMILIÈRES
PAR
CAMILLE SAINT-SAËNS
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, RUE AUBER, 3
1890
Droits de reproduction et de traduction réservés.
TABLE
PRÉLUDE
À. M. L. J. C.
Où nous déjeunâmes si bien?
De l'étincelante prunelle
De la servante, et de son chien?
De notre langage indiscret?
De la route au soleil poudreuse
Et des chênes de la forêt?
Fut le thème de nos discours,
Et le goût de cette ambroisie
À ma lèvre est resté toujours.
Mais c'est un fait; pour mon malheur,
Je souffre à présent le martyre
Qui s'attache au flanc du rimeur.
Apollon s'est fait mon geôlier.
Si rien ne calme ce délire
Je deviendrai fou à lier!
Qui m'as fait ce cadeau fatal!
Ah! que n'es-tu sur une roche
Resté dans ton pays natal
L'ayoli prompt à revenir,
La brandade et la bouillabaisse
Auraient bien dû te retenir!
Pardonne à mon esprit pervers.
Entre nous, c'est la solitude
Qui m'a mis la tête à l'envers.
Si mes vers me sont reprochés;
C'est moi seul qui suis le coupable
Et je t'absous de mes péchés.
Tu m'as ouvert un coin des cieux.
Sache-le bien: la Poésie
Est ce qui console le mieux.
STROPHES
LA LIBELLULE
Vole, agaçant le désir,
La Libellule au corps frêle
Qu'on voudrait en vain saisir.
Que traverse un rayon d'or?
Tout à coup elle fait trêve
À son lumineux essor.
Apparaît dans un éclair
Et fuit, dédaignant la rose
Pour le lotus froid et clair.
Sœur du vent, fille du ciel,
Son aile frissonne et vibre
Comme le luth d'Ariel.
Faite d'azur et de nuit,
Elle semble une âme errante
Sur l'eau qui dans l'ombre luit.
Sur les lotus entr'ouverts,
Comme un baiser sur la joue
De la Naïade aux yeux verts.
Sa devise est: cruauté.
Le carnage met en joie
Son implacable beauté.
MEA CULPA
De n'être point décadent.
Dans les fruits trop verts, ma Muse
N'ose pas mettre la dent.
Ne sont pas de mon ressort:
Ces gaîtés sont dangereuses
Pour qui n'est pas assez fort.
Chez les jeunes imprudents;
Mais tranquillement je chante,
Laissant passer les ardents.
Franchissant tous les fossés,
Truffant d'étranges vocables
Les hémistiches cassés,
De couleurs avec des sons,
À faire tomber malades
Les strophes et les chansons.
Tout ça n'est pas pour mon nez;
On m'enverrait à la hotte
Avec les journaux mort-nés.
Si j'allais en étourdi
M'égosiller comme un Faune
Fêtant son après-midi.
À l'érudit, au savant.
Ce qui siérait à l'Altesse
Ne vaut rien pour le manant.
À M. JACQUES D***
Garde bien ton bonheur!
Tu n'as jamais connu la haine ni l'envie;
La paix est dans ton cœur.
Et ta femme est un ciel;
La coupe qui souvent n'a qu'une lie amère
Pour toi n'a que du miel.
Des conquérants de l'Art,
Et qu'un jour t'acclamant, pour toi la Renommée
Déployât l'étendard.
Elle mène à l'enfer.
Si la déesse au front nous met une couronne,
La couronne est de fer.
Dans ce chemin glissant,
L'ornière qui se creuse, et le froid sur ta joue
De l'Aquilon puissant!
Des serrements de mains,
Le masque d'amitié cachant la jalousie;
Les pâles lendemains
Qui pèse au même poids
L'histrion ridicule et le génie austère
Vous met sur le pavois!
Plus âpre que la mort.
Quand on a le bonheur, à quoi bon cette ivresse?
Crains de tenter le Sort!
La soif de l'inconnu.
Si le soir est trompeur, souviens-toi qu'à l'aurore
Je t'avais prévenu.
À MADAME PAULINE VIARDOT
Muse qu'un laurier d'or couronna tant de fois,
Oserai-je parler de vous, lorsque ma voix
Au langage des vers follement s'étudie?
Ont seuls assez de fleurs pour en faire une gerbe
Digne de ce génie éclatant et superbe
Qui pour l'éternité vous a faite leur sœur.
Ne laissez pas crouler son autel précieux,
Vous qui l'avez reçu comme un dépôt des cieux,
Vous qui du souvenir êtes la préférée!
De l'amour maternel endurant le supplice,
Orphée en pleurs qui pour revoir son Eurydice
Enhardi par Éros pénètre dans l'Hadès!
Vous avez eu dans l'Art un éclat nonpareil
Vision trop rapide, hélas! que nul soleil
Dans l'avenir jamais ne nous rendra plus belle!
CAVE CANEM
Mais l'homme, par qui tout change,
De l'animal fait un ange,
De la bête un idéal;
De jais brillant au soleil.
Rien sous les cieux n'est pareil
Aux pattes du chien qu'on aime,
Avec grâce, ou redressées,
Selon que vont les pensées
De cet être captivant.
Le grand poète l'a dit.
Si quelque intrus en médit,
On l'évite d'une lieue.
Chacun pousse le courage
Jusqu'à braver de la rage
Le péril terrifiant.
Le genre humain disparaît.
Pour plus d'une, que serait
Un amant, près de Zémire!
Grâce aux erreurs que je blâme
(Peut-être en les partageant)
Prend le meilleur de notre âme.
À M. GABRIEL FAURÉ
Tu crois les éviter.
Ils sont comme la pluie: il n'est ni Dieu ni Diable
Qui les puisse arrêter.
Et les départements,
Ainsi que l'hirondelle avec ses ailes minces
Bravant les éléments.
Ils te viendront encor,
Étincelants, cruels, comme de la Pharètre
Sortent des flèches d'or;
Pénétrant jusqu'au cœur;
Et tu pousseras des clameurs désespérées
Sans calmer leur fureur.
Tu brandiras en vain
Du dieu Pan qui t'a fait l'existence si belle
La flûte dans ta main.
Un son voluptueux
Qui nous donne parfois l'inquiétante ivresse
D'un parfum vénéneux;
Semant un vague effroi,
Apportant un écho des surhumaines sphères,
Inconnus avant toi.
Sur elle s'abattra,
Obstruant les tuyaux; le sens deviendra louche
Des sons qu'elle émettra;
La flûte se taira.
O vengeance terrible et dont l'ingrat poète
Le premier gémira!
Après l'hiver méchant,
Après un jour brûlant la fraîcheur revenue
Ne valent pas ton chant!
LE CHÊNE
À M. Edmond Cottinet.
Ami des anciens jours?
Et ce que tu disais de lui dans sa jeunesse,
Le penses-tu toujours?
Il n'a pas l'agrément;
Son écorce est rugueuse et sombre: en pleine terre
Il a crû lentement.
Le contact détesté;
Mais elle la contourne et sur elle s'accroche
Avec ténacité.
Qui durera verra!
L'herbe sera fauchée, et la cime superbe
Longtemps s'élèvera.
À bientôt recouvert
Le jeune arbre sans grâce et sans fleurs, qu'un même âge
Fait moins fort et moins vert.
Et la tige et la fleur
De l'arbuste, saura du vieux chêne sauvage
Consacrer la valeur;
Croîtront dans l'avenir,
Quand on aura perdu des plantes inutiles
Même le souvenir.
Pour avoir deviné
Que le frêle arbrisseau, battu des vents contraires,
Était prédestiné!
MODESTIE
À M. René de Récy.
N'étant pas très érudit;
À qui connaît mieux l'Histoire
Tout orgueil est interdit.
Atteindre au comble de l'art!
Poète, regarde Homère!
Ou, musicien, Mozart!
Que nous montre le passé
Compare tes maigres formes,
O lutteur bientôt lassé!
Ils ont la fécondité;
Ils ont la haute stature,
La surhumaine beauté
Qui sans effort à nos yeux
Montrent des fleurs, des abîmes,
Et la neige dans les cieux.
L'Univers tout étonné
Est averti par des signes
Qu'un chef-d'œuvre nous est né.
L'Univers est en arrêt.
Le temps souffle sur la page:
Le chef-d'œuvre disparaît.
Avec les genoux pliés;
Ceux dont on boit les paroles
Demain seront oubliés.
En prenant des airs narquois,
T'aventurer dans des joûtes
Avec les grands d'autrefois!
Aussi faible qu'un enfant
Qui prendrait une arbalète
Pour combattre un éléphant.
À AUGUSTA HOLMÈS
Qu'un double rayon brille à ton front: Astarté,
Aussi belle que toi, ne savait qu'être belle;
Sapho qui t'égalait n'avait pas ta beauté.
Qu'agite la fureur des grands vents déchaînés;
Comme aux feux de midi la cigale dans l'herbe;
Comme sur un récif les flots désordonnés.
Et d'une défaillance il n'a pas à rougir;
Si tu peux gazouiller comme en son allégresse
L'oiseau des champs, tu sais comme un fauve rugir.
Mêlé leurs voix, guidés par ta puissante main,
Cette main qui jamais n'hésite ni ne tremble,
Que la lyre soit d'or ou qu'elle soit d'airain.
Vignerons, matelots, artisans, laboureurs,
Artistes et savants, parure de la France,
Les guerriers, les enfants qui leur jettent des fleurs.
La flamme des trépieds sur tous les fronts a lui,
Et nous avons trouvé dans l'Ode Triomphale
Pour le grand Centenaire un chant digne de lui.
Te presse avec amour sur son cœur glorieux.
Sois par nous acclamée et par elle bénie,
Et puisse ton étoile illuminer les cieux!
À LA MÊME
Mais c'est un grand danger:
Le vulgaire déteste une gloire importune
Qu'il ne peut partager.
Dans un niveau moyen,
On vous encourageait, souriant en arrière
Et vous disant: c'est bien!
L'éclat inusité,
Cet encouragement banal et vain bien vite
De vous s'est écarté;
Qui, seule dans le ciel,
N'a que l'azur immense autour d'elle, l'abîme
Et l'hiver éternel.
Est toujours détesté.
La haine est le plus grand hommage: soyez fière
De l'avoir mérité.
ΓΝΩΤΙ ΣΕΑΥΤΟΝ
Ses caresses de femme et ses goëmons verts.
O mer trois fois perfide! alors que tu me hantes
Sur mon indignité j'ai les yeux grands ouverts.
Dire ton glauque azur aux vastes horizons;
Je pourrais par des mots semés sur tes abîmes
Faire comme les flots s'entrechoquer des sons.
Tu m'as découragé par ton immensité.
L'effort est surhumain et je me sens trop lâche
Pour peindre dans mes vers ta terrible beauté.
Comparent ton murmure à celui du sapin;
Je n'ose pas. Et puis ce serait chose folle
De te chanter encor après Jean Richepin.
À M. PIERRE B***
J'aimerais à fêter les lauriers radieux.
D'où vient donc ton silence et quelle est l'humeur noire
Qui fait plier ton aile et te ferme les cieux?
A toujours assombri ton âme. La Vertu
Que tu voulais chanter dans ton désir austère
A mis son doigt glacé sur ton luth: il s'est tu.
Il n'est rien de si beau, de si grand à mes yeux.
Mais—(mieux que moi ton père est là pour t'en instruire)
On la célèbre mal dans la langue des dieux.
Quand Horace effeuillait des roses sur le vin,
Sur la reine Didon lorsque pleurait Virgile
Inventant pour la plaindre un langage divin,
Poètes, ils faisaient des vers, comme en été
L'abeille cherche dans la corolle profonde
Son miel dont la saveur est une volupté.
De corriger les mœurs ne va pas te flatter.
Le feu de la Jeunesse est la lave qui passe,
Et des sermons rimés ne peuvent l'arrêter.
Les splendeurs de la Femme et les malheurs des Rois,
Le tout-puissant Amour, la Vengeance cruelle,
Et non le pot-au-feu d'un ménage bourgeois!
Ils ont eu les leçons d'une savante main.
Oh! comme il me sera délicieux de lire
Le volume de vers que tu feras demain!
À GRENADE.
À M. Georges Clairin.
Contre la vétusté vaillamment se défend.
Il est toujours paré comme pour une fête;
On dirait qu'il espère: on dirait qu'il attend.
Si les fils de Mahom, enchantement des yeux,
Quand le Christ ne sera plus là pour les maudire,
N'y replanteront pas l'étendard des ayeux?
N'est plus l'inspirateur des conquérants jaloux;
Les peuples d'Occident se livrent des batailles,
Mais ce n'est plus la Foi qui dirige leurs coups.
Ils veulent agrandir la terre sous leurs pas;
Et, faisant bon marché des souffrances humaines,
Devant les pleurs, le sang, ils ne désarment pas.
L'ange exterminateur qui vient pour les punir!
Le néant est au bout des luttes fratricides:
Ils disparaîtront tous, s'ils ne savent s'unir;
Ils seront endormis dans l'éternel sommeil,
De l'Orient divin, d'où sont venus les Mages,
De l'Orient vainqueur renaîtra le Soleil!
NE SOYONS PAS TROP DÉBONNAIRES
Aimer quand même est lâcheté.
Pour les méchants restons sévères,
Gardons aux bons notre bonté.
Et doux même aux cœurs bien placés.
L'âpre vengeance est inutile;
Le mépris venge bien assez.
Le trésor de son amitié!
Jeter son or par les fenêtres
À des assassins sans pitié!
Presser sur un sein désarmé
Ceux dont on peut suivre la trace
À tout le mal qu'ils ont semé!
C'est une mauvaise action.
De quoi paira-t-on la tendresse,
La fidèle dévotion
Dont le sourire est plein de fiel
Comme celui qui la mérite
Reçoit l'amitié, don du ciel!
Il est précipité des cieux.
Le dragon périt sous la lance
De l'Archange victorieux.
Mais pas d'attendrissement vain!
Aux méchants le sage n'accorde
Qu'un entier et parfait dédain.
LES HEURES
Nous tue, ayant enfin pitié
Quand elle achève sans colère
L'œuvre faite plus d'à moitié.
Hélas! nous usent lentement,
Et chacune d'elle nous pousse
Vers le funèbre monument.
Vaut le sommeil sans lendemain?
Vienne l'heure, pâle maîtresse
Qu'on espère jamais en vain!
Tarir la source des remords:
Nulle passion tentatrice
Ne trouble le repos des morts.
De terreur ou de volupté,
Ne sont pourtant qu'une apparence,
Un rêve sans réalité.
Mots creux auxquels rien ne répond;
Bruit de la vague sur la plage,
Du caillou dans le puits profond!
L'homme prétend jauger les mers
Dont l'infini creuse l'abîme,
Qui pour flots ont des univers!
Mensonge par l'homme inventé!
Résonnez! vos sons inutiles
Se perdent dans l'éternité.
SÆVA MATER AMORUM
À Madame***
Tu n'as pas pardonné,
O Vénus! qu'au grand art, à l'étude sévère
Mon cœur se fût donné;
De l'Idéal rêvé:
L'amour pur comme l'eau des lacs, profond comme elle,
Que je n'ai pas trouvé.
Et protégé par toi,
Fille des flots amers! peut-être au fond de l'âme
Faut-il avoir la foi,
Toujours à l'unisson,
Se contenter de la poupée, et quand on gratte
Rire en voyant le son:
Vient nous crever les yeux,
Prendre pour vérité ce qui n'est qu'un vain songe
Et l'enfer pour les cieux;
Se coucher sur le seuil
Et sous un pied vainqueur jusqu'en la boue immonde
Abattre son orgueil.
Trouver le vrai bonheur,
S'il doit sacrifier sur ton autel avide
Ce qui fait sa grandeur?
Et la science et l'art,
Qui bannit la pensée et du cœur qui l'adore
Veut le sang pour sa part!
Pour le déshériter?
Mère de la beauté, tu dois être féconde
Ou ne pas exister.
ADAM ET ÈVE
Eritis sicut Dii.
I
Ils ont goûté le fruit de l'arbre défendu.
Jamais l'Ange pour eux ne rouvrira la porte
Du paradis perdu.
Soumis au châtiment, résignés à souffrir,
Ils ne regrettent rien, ni l'exil, ni le crime,
Ni l'horreur de mourir.
Ni le soleil de feu, ni le désert géant;
Qu'importe! ils ont l'Amour: de tout il les console
Et le reste est néant.
N'était pas dans l'Eden aux vertus condamné:
Il fallait pour qu'il fût connu des créatures
Que le crime fût né.
Pour que le Rut devînt l'Amour prodigieux
Il fallait aux humains le remords, la souffrance
Et les pleurs dans les yeux.
Était-ce donc vrai: le Mal nous a divinisés.
L'Homme innocent jamais n'eût connu par lui-même
Tout le prix des baisers!
Par où coule à longs traits le sang des cœurs maudits,
Nous rendant chaque jour, mortelle nourriture,
Le fruit du paradis.