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Robinson Crusoe (II/II) cover

Robinson Crusoe (II/II)

Chapter 19: CAPTIFS OFFERTS EN PRÉSENT
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About This Book

The narrative follows the protagonist's seafaring life after his island ordeal, describing his return to Europe, attempts to reclaim overseas property, and numerous further voyages. He meets former crewmates and new acquaintances, navigates legal and financial disputes, aids and converts fellow travelers, and confronts brigands, mutineers, and hostile island communities. Episodes portray rescues, captures and punishments of wrongdoers, domestic settlements including marriages and baptisms among converts, and journeys through varied regions. Practical details of survival, commerce, and settlement are combined with reflections on providence, repentance, and social order.

CAPTIFS OFFERTS EN PRÉSENT

Ce canot était grand, et aurait pu aisément transporter quinze ou vingt hommes: aussi ne pouvaient-ils le manœuvrer que difficilement; toutefois, à la faveur d'une bonne brise et du flot de la marée, ils s'en tirèrent assez bien. Ils s'étaient fait un mât d'une longue perche, et une voile de quatre grandes peaux de bouc séchées qu'ils avaient cousues ou lacées ensemble; et ils étaient partis assez joyeusement. Les Espagnols leur crièrent—«buen viage». Personne ne pensait les revoir.

Les Espagnols se disaient souvent les uns aux autres, ainsi que les deux honnêtes Anglais qui étaient restés:—«Quelle vie tranquille et confortable nous menons maintenant que ces trois turbulents compagnons sont partis!—Quant à leur retour, c'était la chose la plus éloignée de leur pensée. Mais voici qu'après vingt-deux jours d'absence, un des Anglais, qui travaillait dehors à sa plantation, apperçoit au loin trois étrangers qui venaient à lui: deux d'entre eux portaient un fusil sur l'épaule.

L'Anglais s'enfuit comme s'il eût été ensorcelé. Il accourut bouleversé et effrayé vers le gouverneur espagnol, et lui dit qu'ils étaient touts perdus; car des étrangers avaient débarqué dans l'île: il ne put dire qui ils étaient. L'Espagnol, après avoir réfléchi un moment, lui répondit:—«Que voulez-vous dire? Vous ne savez pas qui ils sont? mais ce sont des Sauvages sûrement.»—«Non, non, répartit l'Anglais, ce sont des hommes vêtus et armés.—«Alors donc, dit l'Espagnol, pourquoi vous mettez-vous en peine? Si ce ne sont pas des Sauvages, ce ne peut être que des amis, car il n'est pas de nation chrétienne sur la terre qui ne soit disposée à nous faire plutôt du bien que du mal.»

Pendant qu'ils discutaient ainsi arrivèrent les trois Anglais, qui, s'arrêtant en dehors du bois nouvellement planté, se mirent à les appeler. On reconnut aussitôt leur voix, et tout le merveilleux de l'aventure s'évanouit. Mais alors l'étonnement se porta sur un autre objet, c'est-à-dire qu'on se demanda quels étaient leur dessein et le motif de leur retour.

Bientôt on fit entrer nos trois coureurs, et on les questionna sur le lieu où ils étaient allés et sur ce qu'ils avaient fait. En peu de mots ils racontèrent tout leur voyage. Ils avaient, dirent-ils, atteint la terre en deux jours ou un peu moins; mais, voyant les habitants alarmés à leur approche et s'armant de leurs arcs et de leurs flèches pour les combattre, ils n'avaient pas osé débarquer, et avaient fait voile au Nord pendant six au sept heures; alors ils étaient arrivés à un grand chenal, qui leur fit reconnaître que la terre qu'on découvrait de notre domaine n'était pas le continent, mais une île. Après être entrés dans ce bras de mer, ils avaient apperçu une autre île à droite, vers le Nord, et plusieurs autres à l'Ouest. Décidés à aborder n'importe où, ils s'étaient dirigés vers l'une des îles situées à l'Ouest, et étaient hardiment descendus au rivage. Là ils avaient trouvé des habitants affables et bienveillants, qui leur avaient donné quantité de racines et quelques poissons secs, et s'étaient montrés très-sociables. Les femmes aussi bien que les hommes s'étaient empressés de les pourvoir de touts les aliments qu'ils avaient pu se procurer, et qu'ils avaient apportés de fort loin sur leur tête.

Ils demeurèrent quatre jours parmi ces naturels. Leur ayant demandé par signes, du mieux qu'il leur était possible, quelles étaient les nations environnantes, ceux-ci répondirent que presque de touts côtés habitaient des peuples farouches et terribles qui, à ce qu'ils leur donnèrent à entendre, avaient coutume de manger des hommes. Quant à eux, ils dirent qu'ils ne mangeaient jamais ni hommes ni femmes excepté ceux qu'ils prenaient à la guerre; puis, ils avouèrent qu'ils faisaient de grands festins avec la chair de leurs prisonniers.

Les Anglais leur demandèrent à quelle époque ils avaient fait un banquet de cette nature; les Sauvages leur répondirent qu'il y avait de cela deux lunes, montrant la lune, puis deux de leurs doigts; et que leur grand Roi avait deux cents prisonniers de guerre qu'on engraissait pour le prochain festin. Nos hommes parurent excessivement désireux de voir ces prisonniers; mais les autres, se méprenant, s'imaginèrent qu'ils désiraient qu'on leur en donnât pour les emmener et les manger, et leur firent entendre, en indiquant d'abord le soleil couchant, puis le levant, que le lendemain matin au lever du soleil ils leur en amèneraient quelques-uns. En conséquence, le matin suivant ils amenèrent cinq femmes et onze hommes,—et les leur donnèrent pour les transporter avec eux,—comme on conduirait des vaches et des bœufs à un port de mer pour ravitailler un vaisseau.

Tout brutaux et barbares que ces vauriens se fussent montrés chez eux, leur cœur se souleva à cette vue, et ils ne surent que résoudre: refuser les prisonniers c'eût été un affront sanglant pour la nation sauvage qui les leur offrait; mais qu'en faire, ils ne le savaient. Cependant après quelques débats ils se déterminèrent à les accepter, et ils donnèrent en retour aux Sauvages qui les leur avaient amenés une de leurs hachettes, une vieille clef, un couteau et six ou sept de leurs balles: bien qu'ils en ignorassent l'usage, ils en semblèrent extrêmement satisfaits; puis, les Sauvages ayant lié sur le dos les mains des pauvres créatures, ils les traînèrent dans le canot.

Les Anglais furent obligés de partir aussitôt après les avoir reçus, car ceux qui leur avaient fait ce noble présent se seraient, sans aucun doute, attendus à ce que le lendemain matin, ils se missent à l'œuvre sur ces captifs, à ce qu'ils en tuassent deux ou trois et peut-être à ce qu'ils les invitassent à partager leur repas.

Mais, ayant pris congé des Sauvages avec tout le respect et la politesse possibles entre gens qui de part et d'autre n'entendent pas un mot de ce qu'ils se disent, ils mirent à la voile et revinrent à la première île, où en arrivant ils donnèrent la liberté à huit de leurs captifs, dont ils avaient un trop grand nombre.

Pendant le voyage, ils tâchèrent d'entrer en communication avec leurs prisonniers; mais il était impossible de leur faire entendre quoi que ce fût. À chaque chose qu'on leur disait, qu'on leur donnait ou faisait, ils croyaient qu'on allait les tuer. Quand ils se mirent à les délier, ces pauvres misérables jetèrent de grands cris, surtout les femmes; comme si déjà elles se fussent senti le couteau sur la gorge, s'imaginant qu'on ne les détachait que pour les assassiner.

Il en était de même si on leur donnait à manger; ils en concluaient que c'était de peur qu'ils ne dépérissent et qu'ils ne fussent pas assez gras pour être tués. Si l'un d'eux était regardé d'une manière plus particulière, il s'imaginait que c'était pour voir s'il était le plus gras et le plus propre à être tué le premier. Après même que les Anglais les eurent amenés dans l'île et qu'ils eurent commencé à en user avec bonté à leur égard et à les bien traiter, ils ne s'en attendirent pas moins chaque jour à servir de dîner ou de souper à leurs nouveaux maîtres.

Quand les trois aventuriers eurent terminé cet étrange récit ou journal de leur voyage, les Espagnols leur demandèrent où était leur nouvelle famille. Ils leur répondirent qu'ils l'avaient débarquée et placée dans l'une de leurs huttes et qu'ils étaient venus demander quelques vivres pour elle. Sur quoi les Espagnols et les deux autres Anglais, c'est-à-dire la colonie tout entière, résolurent d'aller la voir, et c'est ce qu'ils firent: le père de VENDREDI les accompagna.

Quand ils entrèrent dans la hutte ils les virent assis et garrottés: car lorsque les Anglais avaient débarqué ces pauvres gens, ils leur avaient lié les mains, afin qu'ils ne pussent s'emparer du canot et s'échapper; ils étaient donc là assis, entièrement nus. D'abord il y avait trois hommes vigoureux, beaux garçons, bien découplés, droits et bien proportionnés, pouvant avoir de trente à trente-cinq ans; puis cinq femmes, dont deux paraissaient avoir de trente à quarante ans; deux autres n'ayant pas plus de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, et une cinquième, grande et belle fille de seize à dix-sept ans. Les femmes étaient d'agréables personnes aussi belles de corps que de visage, seulement elles étaient basanées; deux d'entre elles, si elles eussent été parfaitement blanches, auraient passé pour de jolies femmes, même à Londres, car elles avaient un air fort avenant et une contenance fort modeste, surtout lorsque par la suite elles furent vêtues et parées, comme ils disaient, bien qu'il faut l'avouer, ce fût peu de chose que cette parure. Nous y reviendrons.

Cette vue, on n'en saurait douter, avait quelque chose de pénible pour nos Espagnols, qui, c'est justice à leur rendre, étaient des hommes de la conduite la plus noble, du calme le plus grand, du caractère le plus grave, et de l'humeur la plus parfaite que j'aie jamais rencontrée, et en particulier d'une très-grande modestie, comme on va le voir tout-à-l'heure. Je disais donc qu'il était fort pénible pour eux de voir trois hommes et cinq femmes nus, touts garrottés ensemble et dans la position la plus misérable où la nature humaine puisse être supposée, s'attendant à chaque instant à être arrachés de ce lieu, à avoir le crâne fracassé et à être dévorés comme un veau tué pour un gala.

La première chose qu'ils firent fut d'envoyer le vieil Indien, le père de VENDREDI, auprès d'eux, afin de voir s'il en reconnaîtrait quelqu'un, et s'il comprendrait leur langue. Dès que ce vieillard fut entré il les regarda avec attention l'un après l'autre, mais n'en reconnut aucun; et aucun d'eux ne put comprendre une seule des paroles ou un seul des signes qu'il leur adressait, à l'exception d'une des femmes.

Néanmoins ce fut assez pour le but qu'on se proposait, c'est-à-dire pour les assurer que les gens entre les mains desquels ils étaient tombés étaient des Chrétiens, auxquels l'action de manger des hommes et des femmes faisait horreur, et qu'ils pouvaient être certains qu'on ne les tuerait pas. Aussitôt qu'ils eurent l'assurance de cela, ils firent éclater une telle joie, et par des manifestations si grotesques et si diverses, qu'il serait difficile de la décrire: il paraît qu'ils appartenaient à des nations différentes.

On chargea ensuite la femme qui servait d'interprète de leur demander s'ils consentaient à être les serviteurs des hommes qui les avaient emmenés dans le but de leur sauver la vie, et à travailler pour eux. À cette question ils se mirent touts à danser; et aussitôt l'un prit une chose, l'autre une autre, enfin tout ce qui se trouvait sous leurs mains, et le plaçaient sur leurs épaules, pour faire connaître par là qu'ils étaient très-disposés à travailler.

Le gouverneur, qui prévit que la présence de ces femmes parmi eux ne tarderait pas à avoir des inconvénients, et pourrait occasionner quelques querelles et peut-être des querelles de sang, demanda aux trois Anglais comment ils entendaient traiter leurs prisonnières, et s'ils se proposaient d'en faire leurs servantes ou leurs femmes? L'un d'eux répondit brusquement et hardiment, qu'ils en feraient l'un et l'autre. À quoi le gouverneur répliqua:—«Mon intention n'est pas de vous en empêcher; vous êtes maîtres à cet égard. Mais je pense qu'il est juste, afin d'éviter parmi vous les désordres et les querelles, et j'attends de votre part par cette raison seulement que si quelqu'un de vous prend une de ces créatures pour femme ou pour épouse, il n'en prenne qu'une, et qu'une fois prise il lui donne protection; car, bien que nous ne puissions vous marier, la raison n'en exige pas moins que, tant que vous resterez ici, la femme que l'un de vous aura choisie soit à sa charge et devienne son épouse, je veux dire, ajouta-t-il, que tant qu'il résidera ici, nul autre que lui n'ait affaire à elle.»—Tout cela parut si juste que chacun y donna son assentiment sans nulle difficulté.

LOTERIE

Alors les Anglais demandèrent aux Espagnols s'ils avaient l'intention de prendre quelqu'une de ces Sauvages. Mais touts répondirent: «—Non.—» Les uns dirent qu'ils avaient leurs femmes en Espagne, les autres qu'ils ne voulaient pas de femmes qui n'étaient pas chrétiennes; et touts déclarèrent qu'ils les respecteraient, ce qui est un exemple de vertu que je n'ai jamais rencontré dans touts mes voyages. Pour couper court, de leur côté, les cinq Anglais prirent chacun une femme, c'est-à-dire une femme temporaire; et depuis ils menèrent un nouveau genre de vie. Les Espagnols et le père de VENDREDI demeuraient dans ma vieille habitation, qu'ils avaient beaucoup élargie à l'intérieur; ayant avec eux les trois serviteurs qu'ils s'étaient acquis lors de la dernière bataille des Sauvages. C'étaient les principaux de la colonie; ils pourvoyaient de vivres touts les autres, ils leur prêtaient toute l'assistance possible, et selon que la nécessité le requérait.

Le prodigieux de cette histoire est que cinq individus insociables et mal assortis se soient accordés au sujet de ces femmes, et que deux d'entre eux n'aient pas choisi la même, d'autant plus qu'il y en avait deux ou trois parmi elles qui étaient sans comparaison plus agréables que les autres. Mais ils trouvèrent un assez bon expédient pour éviter les querelles: ils mirent les cinq femmes à part dans l'une des huttes et allèrent touts dans l'autre, puis tirèrent au sort à qui choisirait le premier.

Celui désigné pour choisir le premier alla seul à la hutte où se trouvaient les pauvres créatures toutes nues, et emmena l'objet de son choix. Il est digne d'observation que celui qui choisit le premier prit celle qu'on regardait comme la moins bien et qui était la plus âgée des cinq, ce qui mit en belle humeur ses compagnons: les Espagnols même en sourirent. Mais le gaillard, plus clairvoyant qu'aucun d'eux, considérait que c'est autant de l'application et du travail que de toute autre chose qu'il faut attendre le bien-être; et, en effet, cette femme fut la meilleure de toutes.

Quand les pauvres captives se virent ainsi rangées sur une file puis emmenées une à une, les terreurs de leur situation les assaillirent de nouveau, et elles crurent fermement qu'elles étaient sur le point d'être dévorées. Aussi, lorsque le matelot anglais entra et en emmena une, les autres poussèrent un cri lamentable, se pendirent après elle et lui dirent adieu avec tant de douleur et d'affection que le cœur le plus dur du monde en aurait été déchiré. Il fut impossible aux Anglais de leur faire comprendre qu'elles ne seraient pas égorgées avant qu'ils eussent fait venir le vieux père de VENDREDI, qui, sur-le-champ, leur apprit que les cinq hommes qui étaient allés les chercher l'une après l'autre les avaient choisies pour femmes.

Après que cela fut fait, et que l'effroi des femmes fut un peu dissipé, les hommes se mirent à l'ouvrage. Les Espagnols vinrent les aider, et en peu d'heures on leur eut élevé à chacun une hutte ou tente pour se loger à part; car celles qu'ils avaient déjà étaient encombrées d'outils, d'ustensiles de ménage et de provisions.

Les trois coquins s'étaient établis un peu plus loin que les deux honnêtes gens, mais les uns et les autres sur le rivage septentrional de l'île; de sorte qu'ils continuèrent à vivre séparément. Mon île fut donc peuplée en trois endroits, et pour ainsi dire on venait d'y jeter les fondements de trois villes.

Ici il est bon d'observer que, ainsi que cela arrive souvent dans le monde,—la Providence, dans la sagesse de ses fins, en dispose-t-elle ainsi? c'est ce que j'ignore—, les deux honnêtes gens eurent les plus mauvaises femmes en partage, et les trois réprouvés, qui étaient à peine dignes de la potence, qui n'étaient bons à rien, et qui semblaient nés pour ne faire du bien ni à eux-mêmes ni à autrui, eurent trois femmes adroites, diligentes, soigneuses et intelligentes: non que les deux premières fussent de mauvaises femmes sous le rapport de l'humeur et du caractère; car toutes les cinq étaient des créatures très-prévenantes, très-douces et très-soumises, passives plutôt comme des esclaves que comme des épouses; je veux dire seulement qu'elles n'étaient pas également adroites, intelligentes ou industrieuses, ni également épargnantes et soigneuses.

Il est encore une autre observation que je dois faire, à l'honneur d'une diligente persévérance d'une part, et à la honte d'un caractère négligent et paresseux d'autre part; c'est que, lorsque j'arrivai dans l'île, et que j'examinai les améliorations diverses, les cultures et la bonne direction des petites colonies, les deux Anglais avaient de si loin dépassé les trois autres, qu'il n'y avait pas de comparaison à établir entre eux. Ils n'avaient ensemencé, il est vrai, les uns et les autres, que l'étendue de terrain nécessaire à leurs besoins, et ils avaient eu raison à mon sens; car la nature nous dit qu'il est inutile de semer plus qu'on ne consomme; mais la différence dans la culture, les plantations, les clôtures et dans tout le reste se voyait de prime abord.

Les deux Anglais avaient planté autour de leur hutte un grand nombre de jeunes arbres, de manière qu'en approchant de la place vous n'apperceviez qu'un bois. Quoique leur plantation eût été ravagée deux fois, l'une par leurs compatriotes et l'autre par l'ennemi comme on le verra en son lieu, néanmoins ils avaient tout rétabli, et tout chez eux était florissant et prospère. Ils avaient des vignes parfaitement plantées, bien qu'eux-mêmes n'en eussent jamais vu; et grâce aux soins qu'ils donnaient à cette culture, leurs raisins étaient déjà aussi bons que ceux des autres. Ils s'étaient aussi fait une retraite dans la partie la plus épaisse des bois. Ce n'était pas une caverne naturelle comme celle que j'avais trouvée, mais une grotte qu'ils avaient creusée à force de travail, où, lorsque arriva le malheur qui va suivre, ils mirent en sûreté leurs femmes et leurs enfants, si bien qu'on ne put les découvrir. Au moyen d'innombrables pieux de ce bois qui, comme je l'ai dit, croît si facilement, ils avaient élevé à l'entour un bocage impénétrable, excepté en un seul endroit où ils grimpaient pour gagner l'extérieur, et de là entraient dans des sentiers qu'ils s'étaient ménagés.

Quant aux trois réprouvés, comme je les appelle à juste titre, bien que leur nouvelle position les eût beaucoup civilisés, en comparaison de ce qu'ils étaient antérieurement, et qu'ils ne fussent pas à beaucoup près aussi querelleurs, parce qu'ils n'avaient plus les mêmes occasions de l'être, néanmoins l'un des compagnons d'un esprit déréglé, je veux dire la paresse, ne les avait point abandonnés. Ils semaient du blé il est vrai, et faisaient des enclos; mais jamais les paroles de Salomon ne se vérifièrent mieux qu'à leur égard:—«J'ai passé par la vigne du paresseux, elle était couverte de ronces.»—Car, lorsque les Espagnols vinrent pour voir leur moisson, ils ne purent la découvrir en divers endroits, à cause des mauvaises herbes; il y avait dans la haie plusieurs ouvertures par lesquelles les chèvres sauvages étaient entrées et avaient mangé le blé; çà et là on avait bouché le trou comme provisoirement avec des broussailles mortes, mais c'était fermer la porte de l'écurie après que le cheval était déjà volé. Lorsqu'au contraire ils allèrent voir la plantation des deux autres, partout ils trouvèrent des marques d'une industrie prospère: il n'y avait pas une mauvaise herbe dans leurs blés, pas une ouverture dans leurs haies; et eux aussi ils vérifiaient ces autres paroles de Salomon:—«La main diligente devient riche»;—car toutes choses croissaient et se bonifiaient chez eux, et l'abondance y régnait au-dedans et au-dehors: ils avaient plus de bétail que les autres, et dans leur intérieur plus d'ustensiles, plus de bien-être, plus aussi de plaisir et d'agrément.

Il est vrai que les femmes des trois étaient entendues et soigneuses; elles avaient appris à préparer et à accommoder les mets de l'un des deux autres Anglais, qui, ainsi que je l'ai dit, avait été aide de cuisine à bord du navire, et elles apprêtaient fort bien les repas de leurs maris. Les autres, au contraire, n'y entendirent jamais rien; mais celui qui, comme je disais, avait été aide de cuisine, faisait lui-même le service. Quant aux maris des trois femmes, ils parcouraient les alentours, allaient chercher des œufs de tortues, pêcher du poisson et attraper des oiseaux; en un mot ils faisaient tout autre chose que de travailler: aussi leur ordinaire s'en ressentait-il. Le diligent vivait bien et confortablement; le paresseux vivait d'une manière dure et misérable; et je pense que généralement parlant, il en est de même en touts lieux.

Mais maintenant nous allons passer à une scène différente de tout ce qui était arrivé jusqu'alors soit à eux, soit à moi. Voici quelle en fut l'origine.

Un matin de bonne heure abordèrent au rivage cinq ou six canots d'Indiens ou Sauvages, appelez-les comme il vous plaira; et nul doute qu'ils ne vinssent, comme d'habitude, pour manger leurs prisonniers; mais cela était devenu si familier aux Espagnols, à touts nos gens, qu'ils ne s'en tourmentaient plus comme je le faisais. L'expérience leur ayant appris que leur seule affaire était de se tenir cachés, et que s'ils n'étaient point vus des Sauvages, ceux-ci, l'affaire une fois terminée, se retireraient paisiblement, ne se doutant pas plus alors qu'ils ne l'avaient fait précédemment qu'il y eût des habitants dans l'île; sachant cela, dis-je, ils comprirent qu'ils n'avaient rien de mieux à faire que de donner avis aux trois plantations qu'on se tînt renfermé et que personne ne se montrât; seulement ils placèrent une vedette dans un lieu convenable pour avertir lorsque les canots se seraient remis en mer.

Tant cela était sans doute fort raisonnable; mais un accident funeste déconcerta toutes ces mesures et fit connaître aux Sauvages que l'île était habitée, ce qui faillit à causer la ruine de la colonie tout entière. Lorsque les canots des Sauvages se furent éloignés, les Espagnols jetèrent au dehors un regard furtif, et quelques-uns d'entre eux eurent la curiosité de s'approcher du lieu qu'ils venaient d'abandonner pour voir ce qu'ils y avaient fait. À leur grande surprise, ils trouvèrent trois Sauvages, restés là, étendus à terre, et endormis profondément. On supposa que, gorgés à leur festin inhumain, ils s'étaient assoupis comme des brutes, et n'avaient pas voulu bouger quand les autres étaient partis, ou qu'égarés dans les bois ils n'étaient pas revenus à temps pour s'embarquer.

À cette vue les Espagnols furent grandement surpris, et fort embarrassés sur ce qu'ils devaient faire. Le gouverneur espagnol se trouvait avec eux, on lui demanda son avis; mais il déclara qu'il ne savait quel parti prendre. Pour des esclaves, ils en avaient assez déjà; quant à les tuer, nul d'entre eux n'y était disposé. Le gouverneur me dit qu'ils n'avaient pu avoir l'idée de verser le sang innocent, car les pauvres créatures ne leur avaient fait aucun mal, n'avaient porté aucune atteinte à leur propriété; et que touts pensaient qu'aucun motif ne pourrait légitimer cet assassinat.

Et ici je dois dire, à l'honneur de ces Espagnols, que, quoi qu'on puisse dire de la cruauté de ce peuple au Mexique et au Pérou, je n'ai jamais dans aucun pays étranger rencontré dix-sept hommes d'une nation quelconque qui fussent en toute occasion si modestes, si modérés, si vertueux, si courtois et d'une humeur si parfaite. Pour ce qui est de la cruauté, on n'en voyait pas l'ombre dans leur nature: on ne trouvait en eux ni inhumanité, ni barbarie, ni passions violentes; et cependant touts étaient des hommes d'une grande ardeur et d'un grand courage.

FUITE À LA GROTTE

Leur douceur et leur calme s'étaient manifestés en supportant la conduite intolérable des trois Anglais; et alors leur justice et leur humanité se montrèrent à propos des Sauvages dont je viens de parler. Après quelques délibérations, ils décidèrent qu'ils ne bougeraient pas jusqu'à ce que, s'il était possible, ces trois hommes fussent partis. Mais le gouverneur fit la réflexion que ces trois Indiens n'avaient pas de pirogue; et que si on les laissait rôder dans l'île, assurément ils découvriraient qu'elle était habitée, ce qui causerait la ruine de la colonie.

Sur ce, rebroussant chemin et trouvant les compères qui dormaient encore profondément, ils résolurent de les éveiller et de les faire prisonniers; et c'est ce qu'ils firent. Les pauvres diables furent étrangement effrayés quand ils se virent saisis et liés, et, comme les femmes, ils craignirent qu'on ne voulût les tuer et les dévorer; car, à ce qu'il paraît, ces peuples s'imaginent que tout le monde fait comme eux et mange de la chair humaine; mais on les eut bientôt tranquillisés là-dessus et on les emmena.

Ce fut une chose fort heureuse pour nos gens de ne pas les avoir conduits à leur château, je veux dire à mon palais au pied de la colline, mais de les avoir menés d'abord à la tonnelle, où étaient leurs principales cultures, leurs chèvres et leurs champs de blé; et plus tard à l'habitation des deux Anglais.

Là on les fit travailler, quoiqu'on n'eût pas grand ouvrage à leur donner; et, soit négligence à les garder, soit qu'on ne crût pas qu'ils pussent s'émanciper, un d'entre eux s'échappa, et, s'étant réfugié dans les bois, on ne le revit plus.

On eut tout lieu de croire qu'il était retourné dans son pays avec les Sauvages, qui débarquèrent trois ou quatre semaines plus tard, firent leurs bombances accoutumées, et s'en allèrent au bout de deux jours. Cette pensée atterra nos gens: ils conclurent, et avec beaucoup de raison, que cet individu, retourné parmi ses camarades, ne manquerait pas de leur rapporter qu'il y avait des habitants dans l'île, et combien ils étaient faibles et en petit nombre; car, ainsi que je l'ai déjà dit, on n'avait jamais fait connaître à ce Sauvage, et cela fut fort heureux, combien nos hommes étaient et où ils vivaient; jamais il n'avait vu ni entendu le feu de leurs armes; on s'était bien gardé à plus forte raison de lui faire voir aucun des lieux de retraite, tels que la caverne dans la vallée, ou la nouvelle grotte que les deux Anglais avaient creusée, et ainsi du reste.

La première preuve qu'ils eurent de la trahison de ce misérable fut que, environ deux mois plus tard, six canots de Sauvages, contenant chacun de sept à dix hommes, s'approchèrent en voguant le long du rivage Nord de l'île, où ils n'avaient pas coutume de se rendre auparavant, et débarquèrent environ une heure après le lever du soleil dans un endroit convenable, à un mille de l'habitation des deux Anglais, où avait été gardé le fugitif. Comme me le dit le gouverneur espagnol, s'ils avaient touts été là le dommage n'aurait pas été si considérable, car pas un de ces Sauvages n'eût échappé; mais le cas était bien différent: deux hommes contre cinquante, la partie n'était pas égale. Heureusement que les deux Anglais les apperçurent à une lieue en mer, de sorte qu'il s'écoula plus d'une heure avant qu'ils abordassent; et, comme ils débarquèrent à environ un mille de leurs huttes, ce ne fut qu'au bout de quelque temps qu'ils arrivèrent jusqu'à eux. Ayant alors grande raison de croire qu'ils étaient trahis, la première chose qu'ils firent fut de lier les deux esclaves qui restaient, et de commander à deux des trois hommes qui avaient été amenés avec les femmes, et qui, à ce qu'il paraît, firent preuve d'une grande fidélité, de les conduire avec leurs deux épouses et tout ce qu'ils pourraient emporter avec eux au milieu du bois, dans cette grotte dont j'ai parlé plus haut, et là, de garder ces deux individus, pieds et poings liés, jusqu'à nouvel ordre.

En second lieu, voyant que les Sauvages avaient touts mis pied à terre et se portaient de leur côté, ils ouvrirent les enclos dans lesquels étaient leurs chèvres et les chassèrent dans le bois pour y errer en liberté, afin que ces barbares crussent que c'étaient des animaux farouches; mais le coquin qui les accompagnait, trop rusé pour donner là-dedans, les mit au fait de tout, et ils se dirigèrent droit à la place. Quand les pauvres gens effrayés eurent mis à l'abri leurs femmes et leurs biens, ils députèrent leur troisième esclave venu avec les femmes et qui se trouvait là par hasard, en toute hâte auprès des Espagnols pour leur donner l'alarme et leur demander un prompt secours. En même temps ils prirent leurs armes et ce qu'ils avaient de munitions, et se retirèrent dans le bois, vers le lieu où avaient été envoyées leurs femmes, se tenant à distance cependant, de manière à voir, si cela était possible, la direction que suivraient les Sauvages.

Ils n'avaient pas fait beaucoup de chemin quand du haut d'un monticule ils apperçurent la petite armée de leurs ennemis s'avancer directement vers leur habitation; et un moment après, ils virent leurs huttes et leurs meubles dévorés par les flammes, à leur grande douleur et à leur grande mortification: c'était pour eux une perte cruelle, une perte irréparable au moins pour quelque temps. Ils conservèrent un moment la même position, jusqu'à ce que les Sauvages se répandirent sur toute la place comme des bêtes féroces, fouillant partout à la recherche de leur proie, et en particulier des habitants, dont on voyait clairement qu'ils connaissaient l'existence.

Les deux Anglais, voyant cela et ne se croyant pas en sûreté où ils se trouvaient, car il était probable que quelques-uns de ces barbares viendraient de ce côté, et y viendraient supérieurs en forces, jugèrent convenable de se retirer à un demi-mille plus loin, persuadés, comme cela eut lieu en effet, que plus l'ennemi rôderait, plus il se disséminerait.

Leur seconde halte se fit à l'aide d'un fourré épais où se trouvait un vieux tronc d'arbre creux et excessivement grand: ce fut dans cet arbre que touts deux prirent position, résolus d'attendre l'événement.

Il y avait peu de temps qu'ils étaient là, quand deux Sauvages accoururent de ce côté, comme s'ils les eussent découverts et vinssent pour les attaquer. Un peu plus loin ils en virent trois autres, et plus loin encore cinq autres, touts s'avançant dans la même direction; en outre ils en virent à une certaine distance sept ou huit qui couraient d'un autre côté; car ils se répandaient sur touts les points, comme des chasseurs qui battent un bois en quête du gibier.

Les pauvres gens furent alors dans une grande perplexité, ne sachant s'ils devaient rester et garder leur poste ou s'enfuir; mais après une courte délibération, considérant que si les Sauvages parcouraient ainsi le pays, ils pourraient peut-être avant l'arrivée du secours découvrir leur retraite dans les bois, et qu'alors tout serait perdu, ils résolurent de les attendre là et, s'ils étaient trop nombreux, de monter au sommet de l'arbre, d'où ils ne doutaient pas qu'excepté contre le feu, ils ne se défendissent tant que leurs munitions dureraient, quand bien même touts les Sauvages, débarqués au nombre d'environ cinquante, viendraient à les attaquer.

Ayant pris cette détermination, ils se demandèrent s'ils feraient feu sur les deux premiers, ou s'ils attendraient les trois et tireraient sur ce groupe intermédiaire: tactique au moyen de laquelle les deux et les cinq qui suivaient seraient séparés. Enfin ils résolurent de laisser passer les deux premiers, à moins qu'ils ne les découvrissent dans leur refuge et ne vinssent les attaquer. Ces deux Sauvages les confirmèrent dans cette résolution en se détournant un peu vers une autre partie du bois; mais les trois et les cinq, marchant sur leur piste, vinrent directement à l'arbre, comme s'ils eussent su que les Anglais y étaient.

Les voyant arriver droit à eux, ceux-ci résolurent de les prendre en ligne, ainsi qu'ils s'avançaient; et, comme ils avaient décidé de ne faire feu qu'un à la fois, il était possible que du premier coup ils les atteignissent touts trois. À cet effet, celui qui devait tirer mit trois ou quatre balles dans son mousquet, et, à la faveur d'une meurtrière, c'est-à-dire d'un trou qui se trouvait dans l'arbre, il visa tout à son aise sans être vu, et attendit qu'ils fussent à trente verges de l'embuscade, de manière à ne pas manquer son coup.

Pendant qu'ils attendaient ainsi et que les Sauvages s'approchaient, ils virent que l'un des trois était le fugitif qui s'était échappé de chez eux, le reconnurent parfaitement, et résolurent de ne pas le manquer, dussent-ils ensemble faire feu. L'autre se tint donc prêt à tirer, afin que si le Sauvage ne tombait pas du premier coup, il fût sûr d'en recevoir un second.

Mais le premier tireur était trop adroit pour le manquer; car pendant que les Sauvages s'avançaient l'un après l'autre sur une seule ligne, il fit feu et en atteignit deux du coup. Le premier fut tué roide d'une balle dans la tête; le second, qui était l'indien fugitif, en reçut une au travers du corps et tomba, mais il n'était pas tout-à-fait mort; et le troisième eut une égratignure à l'épaule, que lui fit sans doute la balle qui avait traversé le corps du second. Épouvanté, quoiqu'il n'eût pas grand mal, il s'assit à terre en poussant des cris et des hurlements affreux.

Les cinq qui suivaient, effrayés du bruit plutôt que pénétrés de leur danger, s'arrêtèrent tout court d'abord; car les bois rendirent la détonation mille fois plus terrible; les échos grondant çà et là, les oiseaux s'envolant de toutes parts et poussant toutes sortes de cris, selon leur espèce; de même que le jour où je tirai le premier coup de fusil qui peut-être eût retenti en ce lieu depuis que c'était une île.

Cependant, tout étant rentré dans le silence, ils vinrent sans défiance, ignorant la cause de ce bruit, jusqu'au lieu où étaient leurs compagnons dans un assez pitoyable état. Là ces pauvres ignorantes créatures, qui ne soupçonnaient pas qu'un danger pareil pût les menacer, se groupèrent autour du blessé, lui adressant la parole et sans doute lui demandant d'où venait sa blessure. Il est présumable que celui-ci répondit qu'un éclair de feu, suivi immédiatement d'un coup de tonnerre de leurs dieux, avait tué ses deux compagnons et l'avait blessé lui-même. Cela, dis-je, est présumable; car rien n'est plus certain qu'ils n'avaient vu aucun homme auprès d'eux, qu'ils n'avaient de leur vie entendu la détonation d'un fusil, qu'ils ne savaient non plus ce que c'était qu'une arme à feu, et qu'ils ignoraient qu'à distance on pût tuer ou blesser avec du feu et des balles. S'il n'en eût pas été ainsi, il est croyable qu'ils ne se fussent pas arrêtés si inconsidérément à contempler le sort de leurs camarades, sans quelque appréhension pour eux-mêmes.

Nos deux hommes, comme ils me l'ont avoué depuis, se voyaient avec douleur obligés de tuer tant de pauvres êtres qui n'avaient aucune idée de leur danger; mais, les tenant là sous leurs coups et le premier ayant rechargé son arme, ils se résolurent à tirer touts deux dessus. Convenus de choisir un but différent, ils firent feu à la fois et en tuèrent ou blessèrent grièvement quatre. Le cinquième, horriblement effrayé, bien que resté sauf, tomba comme les autres. Nos hommes, les voyant touts gisants, crurent qu'ils les avaient touts expédiés.

La persuasion de n'en avoir manqué aucun fit sortir résolument de l'arbre nos deux hommes avant qu'ils eussent rechargé leurs armes: et ce fut une grande imprudence. Ils tombèrent dans l'étonnement quand ils arrivèrent sur le lieu de la scène, et ne trouvèrent pas moins de quatre Indiens vivants, dont deux fort légèrement blessés et un entièrement sauf. Ils se virent alors forcés de les achever à coups de crosse de mousquet. D'abord ils s'assurèrent de l'Indien fugitif qui avait été la cause de tout le désastre, ainsi que d'un autre blessé au genou, et les délivrèrent de leurs peines. En ce moment celui qui n'avait point été atteint vint se jeter à leurs genoux, les deux mains levées, et par gestes et par signes implorant piteusement la vie. Mais ils ne purent comprendre un seul mot de ce qu'il disait.

DÉFENSE DES DEUX ANGLAIS

Toutefois ils lui signifièrent de s'asseoir près de là au pied d'un arbre, et un des Anglais, avec une corde qu'il avait dans sa poche par le plus grand hasard, l'attacha fortement, et lui lia les mains par-derrière; puis on l'abandonna. Ils se mirent alors en toute hâte à la poursuite des deux autres qui étaient allés en avant, craignant que ceux-ci ou un plus grand nombre ne vînt à découvrir le chemin de leur retraite dans le bois, où étaient leurs femmes et le peu d'objets qu'ils y avaient déposés. Ils apperçurent enfin les deux Indiens, mais ils étaient fort éloignés; néanmoins ils les virent, à leur grande satisfaction, traverser une vallée proche de la mer, chemin directement opposé à celui qui conduisait à leur retraite pour laquelle ils étaient en de si vives craintes. Tranquillisés sur ce point, ils retournèrent à l'arbre où ils avaient laissé leur prisonnier, qui, à ce qu'ils supposèrent, avait été délivré par ses camarades, car les deux bouts de corde qui avaient servi à l'attacher étaient encore au pied de l'arbre.

Se trouvant alors dans un aussi grand embarras que précédemment; ne sachant de quel côté se diriger, ni à quelle distance était l'ennemi, ni quelles étaient ses forces, ils prirent la résolution d'aller à la grotte où leurs femmes avaient été conduites, afin de voir si tout s'y passait bien, et pour les délivrer de l'effroi où sûrement elles étaient, car, bien que les Sauvages fussent leurs compatriotes, elles en avaient une peur horrible, et d'autant plus peut-être qu'elles savaient tout ce qu'ils valaient.

Les Anglais à leur arrivée virent que les Sauvages avaient passé dans le bois, et même très-près du lieu de leur retraite, sans toutefois l'avoir découvert; car l'épais fourré qui l'entourait en rendait l'abord inaccessible pour quiconque n'eût pas été guidé par quelque affilié, et nos barbares ne l'étaient point. Ils trouvèrent donc toutes choses en bon ordre, seulement les femmes étaient glacées d'effroi. Tandis qu'ils étaient là, à leur grande joie, sept des Espagnols arrivèrent à leur secours. Les dix autres avec leurs serviteurs, et le vieux VENDREDI, je veux dire le père de VENDREDI, étaient partis en masse pour protéger leur tonnelle et le blé et le bétail qui s'y trouvaient, dans le cas où les Indiens eussent rôdé vers cette partie de l'île; mais ils ne se répandirent pas jusque là. Avec les sept Espagnols se trouvait l'un des trois Sauvages qu'ils avaient autrefois faits prisonniers, et aussi celui que, pieds et poings liés, les Anglais avaient laissés près de l'arbre, car, à ce qu'il paraît, les Espagnols étaient venus par le chemin où avaient été massacrés les sept Indiens, et avaient délié le huitième pour l'emmener avec eux. Là, toutefois ils furent obligés de le garrotter de nouveau, comme l'étaient les deux autres, restés après le départ du fugitif.

Leurs prisonniers commençaient à leur devenir fort à charge, et ils craignaient tellement qu'ils ne leur échappassent, qu'ils s'imaginèrent être, pour leur propre conservation, dans l'absolue nécessité de les tuer touts. Mais le gouverneur n'y voulut pas consentir; il ordonna de les envoyer à ma vieille caverne de la vallée, avec deux Espagnols pour les garder et pourvoir à leur nourriture. Ce qui fut exécuté; et là, ils passèrent la nuit pieds et mains liés.

L'arrivée des Espagnols releva tellement le courage des deux Anglais, qu'ils n'entendirent pas s'arrêter plus long-temps. Ayant pris avec eux cinq Espagnols, et réunissant à eux touts quatre mousquets, un pistolet et deux gros bâtons à deux bouts, ils partirent à la recherche des Sauvages. Et d'abord, quand ils furent arrivés à l'arbre où gisaient ceux qui avaient été tués, il leur fut aisé de voir que quelques autres Indiens y étaient venus; car ils avaient essayé d'emporter leurs morts, et avaient traîné deux cadavres à une bonne distance, puis les avaient abandonnés. De là ils gagnèrent le premier tertre où ils s'étaient arrêtés et d'où ils avaient vu incendier leurs huttes, et ils eurent la douleur de voir s'en élever un reste de fumée; mais ils ne purent y découvrir aucun Sauvage. Ils résolurent alors d'aller, avec toute la prudence possible, vers les ruines de leur plantation. Un peu avant d'y arriver, s'étant trouvés en vue de la côte, ils apperçurent distinctement touts les Sauvages qui se rembarquaient dans leurs canots pour courir au large.

Il semblait qu'ils fussent fâchés d'abord qu'il n'y eût pas de chemin pour aller jusqu'à eux, afin de leur envoyer à leur départ une salve de mousqueterie; mais, après tout, ils s'estimèrent fort heureux d'en être débarrassés.

Les pauvres Anglais étant alors ruinés pour la seconde fois, leurs cultures étant détruites, touts les autres convinrent de les aider à relever leurs constructions, et de les pourvoir de toutes choses nécessaires. Leurs trois compatriotes même, chez lesquels jusque là on n'avait pas remarqué la moindre tendance à faire le bien, dès qu'ils apprirent leur désastre,—car, vivant éloignés, ils n'avaient rien su qu'après l'affaire finie—, vinrent offrir leur aide et leur assistance, et travaillèrent de grand cœur pendant plusieurs jours à rétablir leurs habitations et à leur fabriquer des objets de nécessité.

Environ deux jours après ils eurent la satisfaction de voir trois pirogues des Sauvages venir se jeter à peu de distance sur la grève, ainsi que deux hommes noyés; ce qui leur fit croire avec raison qu'une tempête, qu'ils avaient dû essuyer en mer, avait submergé quelques-unes de leurs embarcations. Le vent en effet avait soufflé avec violence durant la nuit qui suivit leur départ.

Si quelques-uns d'entre eux s'étaient perdus, toutefois il s'en était sauvé un assez grand nombre, pour informer leurs compatriotes de ce qu'ils avaient fait et de ce qui leur était advenu, et les exciter à une autre entreprise de la même nature, qu'ils résolurent effectivement de tenter, avec des forces suffisantes pour que rien ne pût leur résister. Mais, à l'exception de ce que le fugitif leur avait dit des habitants de l'île, ils n'en savaient par eux-mêmes que fort peu de chose; jamais ils n'avaient vu ombre humaine en ce lieu, et celui qui leur avait raconté le fait ayant été tué, tout autre témoin manquait qui pût le leur confirmer.

Cinq ou six mois s'étaient écoulés, et l'on n'avait point entendu parler des Sauvages; déjà nos gens se flattaient de l'espoir qu'ils n'avaient point oublié leur premier échec, et qu'ils avaient laissé là toute idée de réparer leur défaite, quand tout-à-coup l'île fut envahie par une redoutable flotte de vingt-huit canots remplis de Sauvages armés d'arcs et de flèches, d'énormes casse-têtes, de sabres de bois et d'autres instruments de guerre. Bref, cette multitude était si formidable, que nos gens tombèrent dans la plus profonde consternation.

Comme le débarquement s'était effectué le soir et à l'extrémité orientale de l'île, nos hommes eurent toute la nuit pour se consulter et aviser à ce qu'il fallait faire. Et d'abord, sachant que se tenir totalement cachés avait été jusque-là leur seule planche de salut, et devait l'être d'autant plus encore en cette conjoncture, que le nombre de leurs ennemis était fort grand, ils résolurent de faire disparaître les huttes qu'ils avaient bâties pour les deux Anglais, et de conduire leurs chèvres à l'ancienne grotte, parce qu'ils supposaient que les Sauvages se porteraient directement sur ce point sitôt qu'il ferait jour pour recommencer la même échauffourée, quoiqu'ils eussent pris terre cette fois à plus de deux lieues de là.

Ils menèrent aussi dans ce lieu les troupeaux qu'ils avaient à l'ancienne tonnelle, comme je l'appelais, laquelle appartenait aux Espagnols; en un mot, autant que possible, ils ne laissèrent nulle part de traces d'habitation, et le lendemain matin, de bonne heure, ils se posèrent avec toutes leurs forces près de la plantation des deux Anglais, pour y attendre l'arrivée des Sauvages. Tout confirma leurs prévisions: ces nouveaux agresseurs, laissant leurs canots à l'extrémité orientale de l'île, s'avancèrent au longeant le rivage droit à cette place, au nombre de deux cent cinquante, suivant que les nôtres purent en juger. Notre armée se trouvait bien faible; mais le pire de l'affaire, c'était qu'il n'y avait pas d'armes pour tout le monde. Nos forces totales s'élevaient, je crois, ainsi:—D'abord, en hommes:

17Espagnols.
5Anglais.
1Le vieux VENDREDI, c'est-à-dire le père de VENDREDI.
3Esclaves acquis avec les femmes, lesquels avaient fait preuve de fidélité.
3Autres esclaves qui vivaient avec les Espagnols.
29.

Pour armer ces gens, il y avait:

11Mousquets.
5Pistolets.
3Fusils de chasse.
5Mousquets ou arquebuses à giboyer pris aux matelots révoltés que j'avais soumis.
2Sabres.
3Vieilles hallebardes.
29.

On ne donna aux esclaves ni mousquets ni fusils; mais chacun d'eux fut armé d'une hallebarde, ou d'un long bâton, semblable à un brindestoc, garni d'une longue pointe de fer à chaque extrémité; ils avaient en outre une hachette au côté. Touts nos hommes portaient aussi une hache. Deux des femmes voulurent absolument prendre part au combat; elles s'armèrent d'arcs et de flèches, que les Espagnols avaient pris aux Sauvages lors de la première affaire, dont j'ai parlé, et qui avait eu lieu entre les Indiens. Les femmes eurent aussi des haches.

Le gouverneur espagnol, dont j'ai si souvent fait mention, avait le commandement général; et William ATKINS, qui, bien que redoutable pour sa méchanceté, était un compagnon intrépide et résolu, commandait sous lui.—Les Sauvages s'avancèrent comme des lions; et nos hommes, pour comble de malheur, n'avaient pas l'avantage du terrain. Seulement Will ATKINS, qui rendit dans cette affaire d'importants services, comme une sentinelle perdue, était planté avec six hommes, derrière un petit hallier, avec ordre de laisser passer les premiers, et de faire feu ensuite au beau milieu des autres; puis sur-le-champ de battre en retraite aussi vite que possible, en tournant une partie du bois pour venir prendre position derrière les Espagnols, qui se trouvaient couverts par un fourré d'arbres.

Quand les Sauvages arrivèrent, ils se mirent à courir çà et là en masse et sans aucun ordre. WILL ATKINS en laissa passer près de lui une cinquantaine; puis, voyant venir les autres en foule, il ordonna à trois de ses hommes de décharger sur eux leurs mousquets chargés de six ou sept balles, aussi fortes que des balles de gros pistolets. Combien en tuèrent-ils ou en blessèrent-ils, c'est ce qu'ils ne surent pas; mais la consternation et l'étonnement étaient inexprimables chez ces barbares, qui furent effrayés au plus haut degré d'entendre un bruit terrible, de voir tomber leurs hommes morts ou blessés, et sans comprendre d'où cela provenait. Alors, au milieu de leur effroi, William ATKINS et ses trois hommes firent feu sur le plus épais de la tourbe, et en moins d'une minute les trois premiers, ayant rechargé leurs armes, leur envoyèrent une troisième volée.

Si Williams ATKINS et ses hommes se fussent retirés immédiatement après avoir tiré, comme cela leur avait été ordonné, ou si le reste de la troupe eût été à portée de prolonger le feu, les Sauvages eussent été mis en pleine déroute; car la terreur dont ils étaient saisis venait surtout de ce qu'ils ne voyaient personne qui les frappât et de ce qu'ils se croyaient tués par le tonnerre et les éclairs de leurs dieux. Mais William ATKINS, en restant pour recharger, découvrit la ruse.

NOUVELLE INCURSION DES INDIENS

Quelques Sauvages, qui les épiaient au loin, fondirent sur eux par derrière; et, bien que ATKINS et ses hommes les eussent encore salués de deux ou trois fusillades et en eussent tué plus d'une vingtaine en se retirant aussi vite que possible, cependant ils le blessèrent lui-même et tuèrent avec leurs flèches un de ses compatriotes comme ils tuèrent ensuite un des Espagnols et un des esclaves indiens acquis avec les femmes. Cet esclave était un brave compagnon, qui avait combattu en furieux. De sa propre main il avait tué cinq Sauvages, quoiqu'il n'eût pour armes qu'un des bâtons ferrés et une hache.

ATKINS étant blessé et deux autres étant tués, nos hommes, ainsi maltraités, se retirèrent sur un monticule dans le bois. Les Espagnols, après avoir fait trois décharges opérèrent aussi leur retraite; car les Indiens étaient si nombreux, car ils étaient si désespérés, que malgré qu'il y en eût de tués plus de cinquante et un beaucoup plus grand nombre de blessés, ils se jetaient sans peur du danger sous la dent de nos hommes et leur envoyaient une nuée de flèches. On remarqua même que leurs blessés qui n'étaient pas tout-à-fait mis hors de combat, exaspérés par leurs blessures, se battaient comme des enragés.

Nos gens, dans leur retraite, avaient laissé derrière eux les cadavres de l'Espagnol et de l'Anglais. Les Sauvages, quand ils furent arrivés auprès, les mutilèrent de la manière la plus atroce, leur brisant les bras, les jambes et la tête avec leurs massues et leurs sabres de bois, comme de vrais Sauvages qu'ils étaient. Mais, voyant que nos hommes avaient disparu, ils semblèrent ne pas vouloir les poursuivre, formèrent une espèce de cercle, ce qu'ils ont coutume de faire, à ce qu'il paraît, et poussèrent deux grands cris en signe de victoire; après quoi ils eurent encore la mortification de voir tomber plusieurs de leurs blessés qu'avait épuisés la perte de leur sang.

Le gouverneur espagnol ayant rassemblé tout son petit corps d'armée sur une éminence, ATKINS, quoique blessé, opinait pour qu'on se portât en avant et qu'on fît une charge générale sur l'ennemi. Mais l'Espagnol répondit:—«Señor ATKINS, vous avez vu comment leurs blessés se battent; remettons la partie à demain: touts ces écloppés seront roidis et endoloris par leurs plaies, épuisés par le sang qu'ils auront perdu, et nous aurons alors beaucoup moins de besogne sur les bras.»

L'avis était bon. Mais WILL ATKINS reprit gaîment:—«C'est vrai, señor; mais il en sera de même de moi, et c'est pour cela que je voudrais aller en avant tandis que je suis en haleine.»—«Fort bien, señor ATKINS, dit l'Espagnol: vous vous êtes conduit vaillamment, vous avez rempli votre tâche; nous combattrons pour vous si vous ne pouvez venir; mais je pense qu'il est mieux d'attendre jusqu'à demain matin.»—Ils attendirent donc.

Mais, lorsqu'il fit un beau clair de lune, et qu'ils virent les Sauvages dans un grand désordre, au milieu de leurs morts et de leurs blessés et se pressant tumultueusement à l'entour, ils se résolurent à fondre sur eux pendant la nuit, dans le cas surtout où ils pourraient leur envoyer une décharge avant d'être apperçus. Il s'offrit à eux une belle occasion pour cela: car l'un des deux Anglais, sur le terrain duquel l'affaire s'était engagée, les ayant conduits par un détour entre les bois et la côte occidentale, et là ayant tourné brusquement au Sud, ils arrivèrent si proche du groupe le plus épais, qu'avant qu'on eût pu les voir ou les entendre, huit hommes tirèrent au beau milieu et firent une terrible exécution. Une demi-minute après huit autres tirèrent à leur tour et les criblèrent tellement de leurs dragées, qu'ils en tuèrent ou blessèrent un grand nombre. Tout cela se passa sans qu'ils pussent reconnaître qui les frappait, sans qu'ils sussent par quel chemin fuir.

Les Espagnols rechargèrent vivement leurs armes; puis, s'étant divisés en trois corps, ils résolurent de tomber touts ensemble sur l'ennemi. Chacun de ces pelotons se composait de huit personnes: ce qui formait en somme vingt-quatre combattants, dont vingt-deux hommes et deux femmes, lesquelles, soit dit en passant, se battirent en désespérées.

On répartit par peloton les armes à feu, les hallebardes et les brindestocs. On voulait que les femmes se tinssent derrière, mais elles déclarèrent qu'elles étaient décidées à mourir avec leurs maris. Leur petite armée ainsi disposée, ils sortirent d'entre les arbres et se jetèrent sous la dent de l'ennemi en criant et en hélant de toutes leurs forces. Les Indiens se tenaient là debout touts ensemble; mais ils tombèrent dans la plus grande confusion en entendant les cris que jetaient nos gens sur trois différents points. Cependant ils en seraient venus aux mains s'ils nous eussent apperçus; car à peine fûmes-nous assez près pour qu'ils nous vissent qu'ils nous décochèrent quelques flèches, et que le pauvre vieux VENDREDI fut blessé, légèrement toutefois. Mais nos gens, sans plus de temps, fondirent sur eux, firent feu de trois côtés, puis tombèrent dessus à coups de crosses de mousquet, à coups de sabres, de bâtons ferrés et de haches, et, en un mot, les frottèrent si bien, qu'ils se mirent à pousser des cris et des hurlements sinistres en s'enfuyant de touts côtés pour échapper à la mort.

Les nôtres étaient fatigués de ce carnage: ils avaient tué ou blessé mortellement, dans les deux rencontres, environ cent quatre-vingts de ces barbares. Les autres, épouvantés, se sauvèrent à travers les bois et sur les collines, avec toute la vitesse que pouvaient leur donner la frayeur et des pieds agiles; et, voyant que nos hommes se mettaient peu en peine de les poursuivre, ils se rassemblèrent sur la côte où ils avaient débarqué et où leurs canots étaient amarrés. Mais leur désastre n'était pas encore au bout: car, ce soir-là, un vent terrible s'éleva de la mer, et il leur fut impossible de prendre le large. Pour surcroît, la tempête ayant duré toute la nuit, à la marée montante la plupart de leurs pirogues furent entraînées par la houle si avant sur la rive, qu'il aurait fallu bien des efforts pour les remettre à flot. Quelques-unes même furent brisées contre le rivage, ou en s'entre-choquant.

Nos hommes, bien que joyeux de leur victoire, ne prirent cependant que peu de repos cette nuit-là. Mais, après s'être refaits le mieux qu'ils purent, ils résolurent de se porter vers cette partie de l'île où les Sauvages avaient fui, afin de voir dans quel état ils étaient. Ceci les mena nécessairement sur le lieu du combat, où ils trouvèrent plusieurs de ces pauvres créatures qui respiraient encore, mais que rien n'aurait pu sauver. Triste spectacle pour des cœurs généreux! car un homme vraiment noble, quoique forcé par les lois de la guerre de détruire son ennemi, ne prend point plaisir à ses souffrances.

Tout ordre, du reste, était inutile à cet égard, car les Sauvages que les nôtres avaient à leur service dépêchèrent ces pauvres créatures à coups de haches.

Ils arrivèrent enfin en vue du lieu où les chétifs débris le l'armée indienne étaient rassemblés. Là restait environ une centaine d'hommes, dont la plupart étaient assis à terre, accroupis, la tête entre leurs mains et appuyée sur leurs genoux.

Quand nos gens ne furent plus qu'à deux portées de mousquet des vaincus, le gouverneur espagnol ordonna de tirer deux coups à poudre pour leur donner l'alarme, à dessein de voir par leur contenance ce qu'il avait à en attendre, s'ils étaient encore disposés à combattre ou s'ils étaient démontés au point d'être abattus et découragés, et afin d'agir en conséquence.

Le stratagème eut un plein succès; car les Sauvages n'eurent pas plus tôt entendu le premier coup de feu et vu la lueur du second qu'ils se dressèrent sur leurs pieds dans la plus grande consternation imaginable; et, comme nos gens se précipitaient sur eux, ils s'enfuirent criant, hurlant et poussant une sorte de mugissement que nos hommes ne comprirent pas et n'avaient point ouï jusque là, et ils se réfugièrent sur les hauteurs plus avant dans le pays.

Les nôtres eussent d'abord préféré que le temps eût été calme et que les Sauvages se fussent rembarqués. Mais ils ne considéraient pas alors que cela pourrait en amener par la suite des multitudes auxquelles il leur serait impossible de résister, ou du moins être la cause d'incursions si redoutables et si fréquentes qu'elles désoleraient l'île et les feraient périr de faim. WILL ATKINS, qui, malgré sa blessure, se tenait toujours avec eux, se montra, dans cette occurrence, le meilleur conseiller: il fallait, selon lui, saisir l'occasion qui s'offrait de se jeter entre eux, et leurs canots, et, par là, les empêcher à jamais, de revenir inquiéter l'île.

On tint long-temps conseil sur ce point. Quelques-uns s'opposaient à cela, de peur qu'on ne forçât ces misérables à se retirer dans les bois, et à n'écouter que leur désespoir.—«Dans ce cas, disaient-ils, nous serons obligés de leur donner la chasse comme à des bêtes féroces; nous redouterons de sortir pour nos travaux; nous aurons nos plantations incessamment pillées, nos troupeaux détruits, bref nous serons réduits à une vie de misères continuelles.»

WILL ATKINS répondit que mieux valait avoir affaire à cent hommes qu'à cent nations; que s'il fallait détruire les canots il fallait aussi détruire les hommes, sinon être soi-même détruit. En un mot, il leur démontra cette nécessité d'une manière si palpable, qu'ils se rangèrent touts à son avis. Aussitôt ils se mirent à l'œuvre sur les pirogues, et, arrachant du bois sec d'un arbre mort, ils essayèrent de mettre le feu à quelques-unes de ces embarcations; mais elles étaient si humides qu'elles purent à peine brûler. Néanmoins, le feu endommagea tellement leurs parties supérieures, qu'elles furent bientôt hors d'état de tenir la mer. Quand les Indiens virent à quoi nos hommes étaient occupés, quelques-uns d'entre eux sortirent des bois en toute hâte, et, s'approchant le plus qu'ils purent, ils se jetèrent à genoux et se mirent à crier:—«Oa, oa, waramokoa!» et à proférer quelques autres mots de leur langue que personne ne comprit; mais, comme ils faisaient des gestes piteux et poussaient des cris étranges, il fut aisé de reconnaître qu'ils suppliaient pour qu'on épargnât leurs canots, et qu'ils promettaient de s'en aller pour ne plus revenir.

Mais nos gens étaient alors convaincus qu'ils n'avaient d'autre moyen de se conserver ou de sauver leur établissement que d'empêcher à tout jamais les Indiens de revenir dans l'île, sachant bien que s'il arrivait seulement à l'un d'eux de retourner parmi les siens pour leur conter l'événement, c'en était fait de la colonie. En conséquence, faisant comprendre aux Indiens qu'il n'y avait pas de merci pour eux, ils se remirent l'œuvre et détruisirent les canots que la tempête avait épargnés. À cette vue les Sauvages firent retentir les bois d'un horrible cri que notre monde entendit assez distinctement; puis ils se mirent à courir çà et là dans l'île comme des insensés, de sorte que nos colons ne surent réellement pas d'abord comment s'y prendre avec eux.

Les Espagnols, avec toute leur prudence, n'avaient pas pensé que tandis qu'ils réduisaient ainsi ces hommes au désespoir, ils devaient faire bonne garde autour de leurs plantations; car, bien qu'ils eussent transféré leur bétail et que les Indiens n'eussent pas déterré leur principale retraite,—je veux dire mon vieux château de la colline,—ni la caverne dans la vallée, ceux-ci avaient découvert cependant ma plantation de la tonnelle, l'avaient saccagée, ainsi que les enclos et les cultures d'alentour, foulant aux pieds le blé, arrachant les vignes et les raisins déjà presque mûrs; et faisant éprouver à la colonie une perte inestimable sans en retirer aucun profit.

Quoique nos gens pussent les combattre en toute occasion, ils n'étaient pas en état de les poursuivre et de les pourchasser; car, les Indiens étant trop agiles pour nos hommes quand ils les rencontraient seuls, aucun des nôtres n'osait s'aventurer isolément, dans la crainte d'être enveloppé par eux. Fort heureusement ils étaient sans armes: ils avaient des arcs, il est vrai, mais point de flèches, ni matériaux pour en faire, ni outils, ni instruments tranchants.

MORT DE FAIM!...

L'extrémité et la détresse où ils étaient réduits étaient grandes et vraiment déplorables; mais l'état où ils avaient jeté nos colons ne valait pas mieux: car, malgré que leurs retraites eussent été préservées, leurs provisions étaient détruites et leur moisson ravagée. Que faire, à quels moyens recourir? Ils ne le savaient. La seule ressource qui leur restât c'était le bétail qu'ils avaient dans la vallée près de la caverne, le peu de blé qui y croissait et la plantation des trois Anglais, WILL ATKINS et ses camarades, alors réduits à deux, l'un d'entre eux ayant été frappé à la tête, juste au-dessous de la tempe, par une flèche qui l'avait fait taire à jamais. Et, chose remarquable, celui-ci était ce même homme cruel qui avait porté un coup de hache au pauvre esclave Indien, et qui ensuite avait formé le projet d'assassiner les Espagnols.

À mon sens, la condition de nos colons était pire en ce temps-là que ne l'avait jamais été la mienne depuis que j'eus découvert les grains d'orge et de riz, et que j'eus acquis la méthode de semer et de cultiver mon blé et d'élever mon bétail; car alors ils avaient, pour ainsi dire, une centaine de loups dans l'île, prêts à faire leur proie de tout ce qu'ils pourraient saisir, mais qu'il n'était pas facile de saisir eux-mêmes.

La première chose qu'ils résolurent de faire, quand ils virent la situation où ils se trouvaient, ce fut, s'il était possible, de reléguer les Sauvages dans la partie la plus éloignée de l'île, au Sud-Est; afin que si d'autres Indiens venaient à descendre au rivage, ils ne pussent les rencontrer; puis, une fois là, de les traquer, de les harasser chaque jour, et de tuer touts ceux qu'ils pourraient approcher, jusqu'à ce qu'ils eussent réduit leur nombre; et s'ils pouvaient enfin les apprivoiser et les rendre propres à quelque chose, de leur donner du blé, et de leur enseigner à cultiver la terre et à vivre de leur travail journalier.

En conséquence, ils les serrèrent de près et les épouvantèrent tellement par le bruit de leurs armes, qu'au bout de peu de temps, si un des colons tirait sur un Indien et le manquait, néanmoins il tombait de peur. Leur effroi fut si grand qu'ils s'éloignèrent de plus en plus, et que, harcelés par nos gens, qui touts les jours en tuaient ou blessaient quelques-uns, ils se confinèrent tellement dans les bois et dans les endroits creux, que le manque de nourriture les réduisit à la plus horrible misère, et qu'on en trouva plusieurs morts dans les bois, sans aucune blessure, que la faim seule avait fait périr.

Quand les nôtres trouvèrent ces cadavres, leurs cœurs s'attendrirent, et ils se sentirent émus de compassion, surtout le gouverneur espagnol, qui était l'homme du caractère le plus noblement généreux que de ma vie j'aie jamais rencontré. Il proposa, si faire se pouvait, d'attraper vivant un de ces malheureux, et de l'amener à comprendre assez leur dessein pour qu'il pût servir d'interprète auprès des autres, et savoir d'eux s'ils n'acquiesceraient pas à quelque condition qui leur assurerait la vie, et garantirait la colonie du pillage.

Il s'écoula quelque temps avant qu'on pût en prendre aucun; mais, comme ils étaient faibles et exténués, l'un d'eux fut enfin surpris et fait prisonnier. Il se montra d'abord rétif, et ne voulut ni manger ni boire; mais, se voyant traité avec bonté, voyant qu'on lui donnait des aliments, et qu'il n'avait à supporter aucune violence, il finit par devenir plus maniable et par se rassurer.

On lui amena le vieux VENDREDI, qui s'entretint souvent avec lui et lui dit combien les nôtres seraient bons envers touts les siens; que non-seulement ils auraient la vie sauve, mais encore qu'on leur accorderait pour demeure une partie de l'île, pourvu qu'ils donnassent l'assurance qu'ils garderaient leurs propres limites, et qu'ils ne viendraient pas au-delà pour faire tort ou pour faire outrage aux colons; enfin qu'on leur donnerait du blé qu'ils sèmeraient et cultiveraient pour leurs besoins, et du pain pour leur subsistance présente.—Ensuite le vieux VENDREDI commanda au Sauvage d'aller trouver ses compatriotes et de voir ce qu'ils penseraient de la proposition, lui affirmant que s'ils n'y adhéraient immédiatement, ils seraient touts détruits.

Ces pauvres gens, profondément abattus et réduits au nombre de d'environ trente-sept, accueillirent tout d'abord cette offre, et prièrent qu'on leur donnât quelque nourriture. Là-dessus douze Espagnols et deux Anglais, bien armés, avec trois esclaves indiens et le vieux VENDREDI, se transportèrent au lieu où ils étaient: les trois esclaves indiens charriaient une grande quantité de pain, du riz cuit en gâteaux et séché au soleil, et trois chèvres vivantes. On enjoignit à ces infortunés de se rendre sur le versant d'une colline, où ils s'assirent pour manger avec beaucoup de reconnaissance. Ils furent plus fidèles à leur parole qu'on ne l'aurait pensé; car, excepté quand ils venaient demander des vivres et des instructions, jamais ils ne passèrent leurs limites. C'est là qu'ils vivaient encore lors de mon arrivée dans l'île, et que j'allai les visiter.

Les colons leur avaient appris à semer le blé, à faire le pain, à élever des chèvres, et à les traire. Rien ne leur manquait que des femmes pour devenir bientôt une nation. Ils étaient confinés sur une langue de terre; derrière eux s'élevaient des rochers, et devant eux une vaste plaine se prolongeait vers la mer, à la pointe Sud-Est de l'île. Leur terrain était bon et fertile et ils en avaient suffisamment; car il s'étendait d'un côté sur une largeur d'un mille et demi, et de l'autre sur une longueur de trois ou quatre milles.

Nos hommes leur enseignèrent aussi à faire des bêches en bois, comme j'en avais fait pour mon usage, et leur donnèrent douze hachettes et trois ou quatre couteaux; et, là, ils vécurent comme les plus soumises et les plus innocentes créatures que jamais on n'eût su voir.

La colonie jouit après cela d'une parfaite tranquillité quant aux Sauvages, jusqu'à la nouvelle visite que je lui fis, environ deux ans après. Ce n'est pas que de temps à autre quelques canots de Sauvages n'abordassent à l'île pour la célébration barbare de leurs triomphes; mais, comme ils appartenaient à diverses nations, et que, peut-être, ils n'avaient point entendu parler de ceux qui étaient venus précédemment dans l'île, ou que peut-être ils ignoraient la cause de leur venue, ils ne firent, à l'égard de leurs compatriotes, aucune recherche, et, en eussent-ils fait, il leur eût été fort difficile de les découvrir.

Voici que j'ai donné, ce me semble, la relation complète de ce qui était arrivé à nos colons jusqu'à mon retour, au moins de ce qui était digne de remarque.—Ils avaient merveilleusement civilisé les Indiens ou Sauvages, et allaient souvent les visiter; mais ils leur défendaient, sous peine de mort, de venir parmi eux, afin que leur établissement ne fût pas livré derechef.

Une chose vraiment notable, c'est que les Sauvages, à qui ils avaient appris à faire des paniers et de la vannerie, surpassèrent bientôt leurs maîtres. Ils tressèrent une multitude de choses les plus ingénieuses, surtout des corbeilles de toute espèce, des cribles, des cages à oiseaux, des buffets, ainsi que des chaises pour s'asseoir, des escabelles, des lits, des couchettes et beaucoup d'autres choses encore; car ils déployaient dans ce genre d'ouvrage une adresse remarquable, quand une fois on les avait mis sur la voie.

Mon arrivé leur fut d'un grand secours, en ce que nous les approvisionnâmes de couteaux, de ciseaux, de bêches, de pelles, de pioches et de toutes choses semblables dont ils pouvaient avoir besoin.

Ils devinrent tellement adroits à l'aide de ces outils, qu'ils parvinrent à se bâtir de fort jolies huttes ou maisonnettes, dont ils tressaient et arrondissaient les contours comme à de la vannerie; vrais chefs-d'œuvre d'industrie et d'un aspect fort bizarre, mais qui les protégeaient efficacement contre la chaleur et contre toutes sortes d'insectes. Nos hommes en étaient tellement épris, qu'ils invitèrent la tribu sauvage à les venir voir et à s'en construire de pareilles. Aussi, quand j'allai visiter la colonie des deux Anglais, ces planteurs me firent-ils de loin l'effet de vivre comme des abeilles dans une ruche. Quant à WILL ATKINS, qui était devenu un garçon industrieux, laborieux et réglé, il s'était fait une tente en vannerie, comme on n'en avait, je pense, jamais vu. Elle avait cent vingt pas de tour à l'extérieur, je la mesurai moi-même. Les murailles étaient à brins aussi serrés que ceux d'un panier, et se composaient de trente-deux panneaux ou carrés, très-solides, d'environ sept pieds de hauteur. Au milieu s'en trouvait une autre, qui n'avait pas plus de vingt-deux pas de circonférence, mais d'une construction encore plus solide, car elle était divisée en huit pans, aux huit angles desquels se trouvaient huit forts poteaux. Sur leur sommet il avait placé de grosses charpentes, jointes ensemble au moyen de chevilles de bois, et d'où il avait élevé pour la couverture une pyramide de huit chevrons fort élégante, je vous l'assure, et parfaitement assemblée, quoiqu'il n'eût pas de clous, mais seulement quelques broches de fer qu'il s'était faites avec la ferraille que j'avais laissée dans l'île. Cet adroit garçon donna vraiment des preuves d'une grande industrie en beaucoup de choses dont la connaissance lui manquait. Il se fit une forge et une paire de soufflets en bois pour attiser le feu; il se fabriqua encore le charbon qu'en exigeait l'usage; et d'une pince de fer, il fit une enclume fort passable. Cela le mit à même de façonner une foule de choses, des crochets, des gâches, des pointes, des verroux et des gonds.—Mais revenons à sa case. Après qu'il eut posé le comble de la tente intérieure, il remplit les entrevous des chevrons au moyen d'un treillis si solide et qu'il recouvrit si ingénieusement de paille de riz, et au sommet d'une large feuille d'un certain arbre, que sa maison était tout aussi à l'abri de l'humidité que si elle eût été couverte en tuiles ou en ardoises. Il m'avoua, il est vrai, que les Sauvages lui avaient fait la vannerie.

L'enceinte extérieure était couverte, comme une galerie, tout autour de la rotonde intérieure; et de grands chevrons s'étendaient de trente-deux angles au sommet des poteaux de l'habitation du milieu, éloignée d'environ vingt pieds; de sorte qu'il y avait entre le mur de clayonnage extérieur et le mur intérieur un espace, semblable à un promenoir, de la largeur de vingt pieds à peu près.

Il avait divisé la place intérieure avec un pareil clayonnage, mais beaucoup plus délicat, et l'avait distribuée en six logements, ou chambres de plain-pied, ayant d'abord chacune une porte donnant extérieurement sur l'entrée ou passage conduisant à la tente principale; puis une autre sur l'espace ou promenoir qui régnait au pourtour; de manière que ce promenoir était aussi divisé en six parties égales, qui servaient non-seulement de retraites, mais encore à entreposer toutes les choses nécessaires à la famille. Ces six espaces n'occupant point toute la circonférence, les autres logements de la galerie étaient disposés ainsi: Aussitôt que vous aviez passé la porte de l'enceinte extérieure, vous aviez droit devant vous un petit passage conduisant à la porte de la case intérieure; de chaque côté était une cloison de clayonnage, avec une porte par laquelle vous pénétriez d'abord dans une vaste chambre ou magasin, de vingt pieds de large sur environ trente de long, et de là dans une autre un peu moins longue. Ainsi, dans le pourtour il y avait dix belles chambres, six desquelles n'avaient entrée que par les logements de la tente intérieure, et servaient de cabinets ou de retraits à chaque chambre respective de cette tente, et quatre grands magasins, ou granges, ou comme il vous plaira de les appeler, deux de chaque côté du passage qui conduisait de la porte d'entrée à la rotonde intérieure, et donnant l'un dans l'autre.