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Robinson Crusoe (II/II) cover

Robinson Crusoe (II/II)

Chapter 48: ARRIVÉE À QUINCHANG
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About This Book

The narrative follows the protagonist's seafaring life after his island ordeal, describing his return to Europe, attempts to reclaim overseas property, and numerous further voyages. He meets former crewmates and new acquaintances, navigates legal and financial disputes, aids and converts fellow travelers, and confronts brigands, mutineers, and hostile island communities. Episodes portray rescues, captures and punishments of wrongdoers, domestic settlements including marriages and baptisms among converts, and journeys through varied regions. Practical details of survival, commerce, and settlement are combined with reflections on providence, repentance, and social order.

PROPOSITION DU NÉGOCIANT ANGLAIS

Je goûtai fort cette proposition, surtout parce qu'elle semblait faite avec beaucoup de bon vouloir et d'une manière amicale. Je ne dirai que ma situation isolée et détachée me rendait plus que tout autre situation propre à embrasser une entreprise commerciale: le négoce n'était pas mon élément; mais je puis bien dire avec vérité que si le commerce n'était pas mon élément, une vie errante l'était; et jamais proposition d'aller visiter quelque coin du monde que je n'avais point encore vu ne pouvait m'arriver mal à propos.

Il se passa toutefois quelque temps avant que nous eussions pu nous procurer un navire à notre gré; et quand nous eûmes un navire, il ne fut pas aisé de trouver des marins anglais, c'est-à-dire autant qu'il en fallait pour gouverner le voyage et diriger les matelots que nous prendrions sur les lieux. À la fin cependant nous trouvâmes un lieutenant, un maître d'équipage et un canonnier anglais, un charpentier hollandais, et trois Portugais, matelots du gaillard d'avant; avec ce monde et des marins indiens tels quels nous pensâmes que nous pourrions passer outre.

Il y a tant de voyageurs qui ont écrit l'histoire de leurs voyages et de leurs expéditions dans ces parages, qu'il serait pour tout le monde assez insipide de donner une longue relation des lieux où nous allâmes et des peuples qui les habitent. Je laisse cette besogne à d'autres, et je renvoie le lecteur aux journaux des voyageurs anglais, dont beaucoup sont déjà publiés et beaucoup plus encore sont promis chaque jour. C'est assez pour moi de vous dire que nous nous rendîmes d'abord à Achem, dans l'île de Sumatra, puis de là à Siam, où nous échangeâmes quelques-unes de nos marchandises contre de l'opium et de l'arack; le premier est un article d'un grand prix chez les Chinois, et dont ils avaient faute à cette époque. En un mot nous allâmes jusqu'à Sung-Kiang; nous fîmes un très-grand voyage; nous demeurâmes huit mois dehors, et nous retournâmes au Bengale. Pour ma part, je fus grandement satisfait de mon entreprise.—J'ai remarqué qu'en Angleterre souvent on s'étonne de ce que les officiers que la Compagnie envoie aux Indes et les négociants qui généralement s'y établissent, amassent de si grands biens et quelquefois reviennent riches à soixante, soixante-dix, cent mille livres sterling.

Mais ce n'est pas merveilleux, ou du moins cela s'explique quand on considère le nombre innombrable de ports et de comptoirs où le commerce est libre, et surtout quand on songe que, dans touts ces lieux, ces ports fréquentés par les navires anglais il se fait constamment des demandes si considérables de touts les produits étrangers, que les marchandises qu'on y porte y sont toujours d'une aussi bonne défaite que celles qu'on en exporte.

Bref, nous fîmes un fort bon voyage, et je gagnai tant d'argent dans cette première expédition, et j'acquis de telles notions sur la manière d'en gagner davantage, que si j'eusse été de vingt ans plus jeune, j'aurais été tenté de me fixer en ce pays, et n'aurais pas cherché fortune plus loin. Mais qu'était tout ceci pour un homme qui avait passé la soixantaine, pour un homme bien assez riche, venu dans ces climats lointains plutôt pour obéir à un désir impatient de voir le monde qu'au désir cupide d'y faire grand gain? Et c'est vraiment à bon droit, je pense, que j'appelle ce désir impatient; car c'en était là: quand j'étais chez moi j'étais impatient de courir, et quand j'étais à l'étranger j'étais impatient de revenir chez moi. Je le répète, que m'importait ce gain? Déjà bien assez riche, je n'avais nul désir importun d'accroître mes richesses; et c'est pourquoi les profits de ce voyage me furent choses trop inférieures pour me pousser à de nouvelles entreprises. Il me semblait que dans cette expédition je n'avais fait aucun lucre, parce que j'étais revenu au lieu d'où j'étais parti, à la maison, en quelque sorte; d'autant que mon œil, comme l'œil dont parle Salomon, n'était jamais rassasié, et que je me sentais de plus en plus désireux de courir et de voir. J'étais venu dans une partie du monde que je n'avais jamais visitée, celle dont plus particulièrement j'avais beaucoup entendu parler, et j'étais résolu à la parcourir autant que possible: après quoi, pensais-je, je pourrais dire que j'avais vu tout ce qui au monde est digne d'être vu.

Mais mon compagnon de voyage et moi nous avions une idée différente. Je ne dis pas cela pour insister sur la mienne, car je reconnais que la sienne était la plus juste et la plus conforme au but d'un négociant, dont toute la sagesse, lorsqu'il est au dehors en opération commerciale, se résume en cela, que pour lui la chose la meilleure est celle qui peut lui faire gagner le plus d'argent. Mon nouvel ami s'en tenait au positif, et se serait contenté d'aller, comme un cheval de roulier, toujours à la même auberge, au départ et au retour, pourvu, selon sa propre expression, qu'il y pût trouver son compte. Mon idée, au contraire, tout vieux que j'étais, ressemblait fort à celle d'un écolier fantasque et buissonnier qui ne se soucie point devoir une chose deux fois.

Or ce n'était pas tout. J'avais une sorte d'impatience de me rapprocher de chez moi, et cependant pas la moindre résolution arrêtée sur la route à prendre. Durant cette indétermination, mon ami, qui était toujours à la recherche des affaires, me proposa un autre voyage aux îles des Épices pour rapporter une cargaison de clous de girofle de Manille ou des environs, lieux où vraiment les Hollandais font tout le commerce, bien qu'ils appartiennent en partie aux Espagnols. Toutefois nous ne poussâmes pas si loin, nous nous en tînmes seulement à quelques autres places où ils n'ont pas un pouvoir absolu comme ils l'ont à Batavia, Ceylan et cætera. Nous n'avions pas été longs à nous préparer pour cette expédition: la difficulté principale avait été de m'y engager. Cependant à la fin rien autre ne s'étant offert et trouvant qu'après tout rouler et trafiquer avec un profit si grand, et je puis bien dire certain, était chose plus agréable en soi et plus conforme à mon humeur que de rester inactif, ce qui pour moi était une mort, je m'étais déterminé à ce voyage. Nous le fîmes avec un grand succès, et, touchant à Bornéo et à plusieurs autres îles dont je ne puis me remémorer le nom, nous revînmes au bout de cinq mois environ. Nous vendîmes nos épices, qui consistaient principalement en clous de girofle et en noix muscades, à des négociants persans, qui les expédièrent pour le Golfe; nous gagnâmes cinq pour un, nous eûmes réellement un bénéfice énorme.

Mon ami, quand nous réglâmes ce compte, me regarda en souriant:—Eh bien maintenant, me dit-il, insultant aimablement à ma nonchalance; ceci ne vaut-il pas mieux que de trôler çà et là comme un homme désœuvré, et de perdre notre temps à nous ébahir de la sottise et de l'ignorance des payens?—«Vraiment, mon ami, répondis-je, je le crois et commence à me convertir aux principes du négoce; mais souffrez que je vous le dise en passant, vous ne savez ce dont je suis capable; car si une bonne fois je surmonte mon indolence, et m'embarque résolument, tout vieux que je suis, je vous harasserai de côté et d'autre par le monde jusqu'à ce que vous n'en puissiez plus; car je prendrai si chaudement l'affaire, que je ne vous laisserai point de répit.

Or pour couper court à mes spéculations, peu de temps après ceci arriva un bâtiment hollandais venant de Batavia; ce n'était pas un navire marchand européen, mais un caboteur, du port d'environ de cents tonneaux. L'équipage, prétendait-on, avait été si malade, que le capitaine, n'ayant pas assez de monde pour tenir la mer, s'était vu forcé de relâcher au Bengale; et comme s'il eût assez gagné d'argent, ou qu'il souhaitât pour d'autres raisons d'aller en Europe, il fit annoncer publiquement qu'il désirait vendre son vaisseau. Cet avis me vint aux oreilles avant que mon nouveau partner n'en eût ouï parler, et il me prit grandement envie de faire cette acquisition. J'allai donc le trouver et je lui en touchai quelques mots. Il réfléchit un instant, car il n'était pas homme à s'empresser; puis, après cette pause, il répondit:—«Il est un peu trop gros; mais cependant ayons-le.»—En conséquence, tombant d'accord avec le capitaine, nous achetâmes ce navire, le payâmes et en prîmes possession. Ceci fait, nous résolûmes d'embaucher les gens de l'équipage pour les joindre aux hommes que nous avions déjà et poursuivre notre affaire. Mais tout-à-coup, ayant reçu non leurs gages, mais leurs parts de l'argent, comme nous l'apprîmes plus tard, il ne fut plus possible d'en retrouver un seul. Nous nous enquîmes d'eux partout, et à la fin nous apprîmes qu'ils étaient partis touts ensemble par terre pour Agra, la grande cité, résidence du Mogol, à dessein de se rendre de là à Surate, puis de gagner par mer le golfe Persique.

Rien depuis long-temps ne m'avait autant chagriné que d'avoir manqué l'occasion de partir avec eux. Un tel pélerinage, m'imaginais-je, eût été pour moi en pareille compagnie, tout à la fois agréable et sûr, et aurait complètement cadré avec mon grand projet: j'aurais vu le monde et en même temps je me serais rapproché de ma patrie. Mais je fus beaucoup moins inconsolable peu de jours après quand je vins à savoir quelle sorte de compagnons c'étaient, car, en peu de mots, voici leur histoire. L'homme qu'ils appelaient capitaine n'était que le canonnier et non le commandant. Dans le cours d'un voyage commercial ils avaient été attaqués sur le rivage par quelques Malais, qui tuèrent le capitaine et trois de ses hommes. Après cette perte nos drôles au nombre de onze, avaient résolu de s'enfuir avec le bâtiment, ce qu'ils avaient fait, et l'avaient amené dans le golfe du Bengale, abandonnant à terre le lieutenant et cinq matelots, dont nous aurons des nouvelles plus loin.

N'importe par quelle voie ce navire leur était tombé entre les mains, nous l'avions acquis honnêtement, pensions-nous, quoique, je l'avoue, nous n'eussions pas examiné la chose aussi exactement que nous le devions; car nous n'avions fait aucune question aux matelots, qui, si nous les avions sondés, se seraient assurément coupés dans leurs récits, se seraient démentis réciproquement, peut-être contredits eux-mêmes: et d'une manière ou d'une autre nous auraient donné lieu de les suspecter. L'homme nous avait montré un contrat de vente du navire à un certain Emmanuel Clostershoven ou quelque nom semblable, forgé comme tout le reste je suppose, qui soi-disant était le sien, ce que nous n'avions pu mettre en doute; et, un peu trop inconsidérément ou du moins n'ayant aucun soupçon de la chose, nous avions conclu le marché.

Quoi qu'il en fût, après cet achat nous enrôlâmes des marins anglais et hollandais, et nous nous déterminâmes à faire un second voyage dans le Sud-Est pour aller chercher des clous de girofle et autres épices aux îles Philippines et aux Moluques. Bref, pour ne pas remplir de bagatelles cette partie de mon histoire, quand la suite en est si remarquable, je passai en tout six ans dans ces contrées, allant et revenant et trafiquant de port en port avec beaucoup de succès. La dernière année j'entrepris avec mon partner, sur le vaisseau ci-dessus mentionné, un voyage en Chine, convenus que nous étions d'aller d'abord à Siam pour y acheter du riz.

Dans cette expédition, contrariés par les vents, nous fûmes obligés de louvoyer long-temps çà et là dans le détroit de Malacca et parmi les îles, et comme nous sortions de ces mers difficiles nous nous apperçûmes que le navire avait fait une voie d'eau: malgré toute notre habileté nous ne pouvions découvrir où elle était. Cette avarie nous força de chercher quelque part, et mon partner, qui connaissait le pays mieux que moi, conseilla au capitaine d'entrer dans la rivière de Camboge, car j'avais fait capitaine le lieutenant anglais, un M. Thompson, ne voulant point me charger du commandement du navire. Cette rivière coule au nord de la grande baie ou golfe qui remonte jusqu'à Siam.

RENCONTRE DU CANONNIER

Tandis que nous étions mouillés là, allant souvent à terre me récréer, un jour vint à moi un Anglais, second canonnier, si je ne me trompe, à bord d'un navire de la compagnie des Indes Orientales, à l'ancre plus haut dans la même rivière près de la ville de Camboge ou à Camboge même. Qui l'avait amené en ce lieu? Je ne sais; mais il vint à moi, et, m'adressant la parole en anglais:—«Sir, dit-il, vous m'êtes étranger et je vous le suis également; cependant j'ai à vous dire quelque chose qui vous touche de très-près.»

Je le regardai long-temps fixement, et je crus d'abord le reconnaître; mais je me trompais.—«Si cela me touche de très-près, lui dis-je, et ne vous touche point vous-même, qui vous porte à me le communiquer?»—«Ce qui m'y porte c'est le danger imminent où vous êtes, et dont je vois que vous n'avez aucune connaissance.»—«Tout le danger où je suis, que je sache, c'est que mon navire a fait une voie d'eau que je ne puis trouver; mais je me propose de le mettre à terre demain pour tâcher de la découvrir.»—«Mais, Sir, répliqua-t-il, qu'il ait fait ou non une voie, que vous l'ayez trouvée ou non, vous ne serez pas si fou que de le mettre à terre demain quand vous aurez entendu ce que j'ai à vous dire. Savez-vous, Sir, que la ville de Camboge n'est guère qu'à quinze lieues plus haut sur cette rivière et qu'environ à cinq lieues de ce côté il y a deux gros bâtiments anglais et trois hollandais?»—«Eh bien! qu'est-ce que cela me fait, à moi? repartis-je.»—«Quoi! Sir, reprit-il, appartient-il à un homme qui cherche certaine aventure comme vous faites d'entrer dans un port sans examiner auparavant quels vaisseaux s'y trouvent, et s'il est de force à se mesurer avec eux? Je ne suppose pas que vous pensiez la partie égale.»—Ce discours m'avait fort amusé, mais pas effrayé le moins du monde, car je ne savais ce qu'il signifiait. Et me tournant brusquement vers notre inconnu, je lui dis:—«Sir, je vous en prie, expliquez-vous; je n'imagine pas quelle raison je puis avoir de redouter les navires de la Compagnie, ou des bâtiments hollandais: je ne suis point interlope. Que peuvent-ils avoir à me dire?»

Il prit un air moitié colère, moitié plaisant, garda un instant le silence, puis souriant:—«Fort bien, Sir, me dit-il, si vous vous croyez en sûreté, à vos souhaits! je suis pourtant fâché que votre destinée vous rende sourd à un bon avis; sur l'honneur, je vous l'assure, si vous ne regagnez pas la mer immédiatement vous serez attaqué à la prochaine marée par cinq chaloupes bien équipées, et peut-être, si l'on vous prend, serez-vous pendus comme pirates, sauf à informer après. Sir, je pensais trouver un meilleur accueil en vous rendant un service d'une telle importance.»—«Je ne saurais être méconnaissant d'aucun service, ni envers aucun homme qui me témoigne de l'intérêt; mais cela passe ma compréhension, qu'on puisse avoir un tel dessein contre moi. Quoi qu'il en soit, puisque vous me dites qu'il n'y a point de temps à perdre, et qu'on ourdit contre moi quelque odieuse trame, je retourne à bord sur-le champ et je remets immédiatement à la voile, si mes hommes peuvent étancher la voie d'eau ou si malgré cela nous pouvons tenir la mer. Mais, Sir, partirai-je sans savoir la raison de tout ceci? Ne pourriez-vous me donner là-dessus quelques lumières?»

«—Je ne puis vous conter qu'une partie de l'affaire, Sir, me dit-il; mais j'ai là avec moi un matelot hollandais qui à ma prière, je pense, vous dirait le reste si le temps le permettait. Or le gros de l'histoire, dont la première partie, je suppose, vous est parfaitement connue, c'est que vous êtes allés avec ce navire à Sumatra; que là votre capitaine a été massacré par les Malais avec trois de ces gens, et que vous et quelques-uns de ceux qui se trouvaient à bord avec vous, vous vous êtes enfui avec le bâtiment, et depuis vous vous êtes faits Pirates. Voilà le fait en substance, et vous allez être touts saisis comme écumeurs, je vous l'assure, et exécutés sans autre forme de procès; car, vous le savez, les navires marchands font peu de cérémonies avec les forbans quand ils tombent en leur pouvoir.»

—«Maintenant vous parlez bon anglais, lui dis-je, et je vous remercie; et quoique je ne sache pas que nous ayons rien fait de semblable, quoique je sois sûr d'avoir acquis honnêtement et légitimement ce vaisseau[21], cependant, puisqu'un pareil coup se prépare, comme vous dites, et que vous me semblez sincère, je me tiendrai sur mes gardes.»—«Non, Sir, reprit-il, je ne vous dis pas de vous mettre sur vos gardes: la meilleure précaution est d'être hors de danger. Si vous faites quelque cas de votre vie et de celle de vos gens, regagnez la mer sans délai à la marée haute; comme vous aurez toute une marée devant vous, vous serez déjà bien loin avant que les cinq chaloupes puissent descendre, car elles ne viendront qu'avec le flux, et comme elles sont à vingt milles plus haut, vous aurez l'avance de près de deux heures sur elles par la différence de la marée, sans compter la longueur du chemin. En outre, comme ce sont des chaloupes seulement, et non point des navires, elles n'oseront vous suivre au large, surtout s'il fait du vent.»

—«Bien, lui dis-je, vous avez été on ne peut plus obligeant en cette rencontre: que puis-je faire pour votre récompense?»—«Sir, répondit-il, vous ne pouvez avoir grande envie de me récompenser, vous n'êtes pas assez convaincu de la vérité de tout ceci: je vous ferai seulement une proposition: il m'est dû dix-neuf mois de paie à bord du navire le ***, sur lequel je suis venu d'Angleterre, et il en est dû sept au Hollandais qui est avec moi; voulez-vous nous en tenir compte? nous partirons avec vous. Si la chose en reste là, nous ne demanderons rien de plus; mais s'il advient que vous soyez convaincu que nous avons sauvé, et votre vie, et le navire, et la vie de tout l'équipage, nous laisserons le reste à votre discrétion.»

J'y tôpai sur-le-champ, et je m'en allai immédiatement à bord, et les deux hommes avec moi. Aussitôt que j'approchai du navire, mon partner, qui ne l'avait point quitté, accourut sur le gaillard d'arrière et tout joyeux me cria:—«O ho! O ho! nous avons bouché la voie»—«Tout de bon? lui dis-je; béni soit Dieu! mais qu'on lève l'ancre en toute hâte.»—«Qu'on lève l'ancre! répéta-t-il, qu'entendez-vous par là? Qu'y a-t-il?» «Point de questions, répliquai-je; mais tout le monde à l'œuvre, et qu'on lève l'ancre sans perdre une minute.»—Frappé d'étonnement, il ne laissa pas d'appeler le capitaine, et de lui ordonner incontinent de lever l'ancre, et quoique la marée ne fût pas entièrement montée, une petite brise de terre soufflant, nous fîmes route vers la mer. Alors j'appelai mon partner dans la cabine et je lui contai en détail mon aventure, puis nous fîmes venir les deux hommes pour nous donner le reste de l'histoire. Mais comme ce récit demandait beaucoup de temps, il n'était pas terminé qu'un matelot vint crier à la porte de la cabine, de la part du capitaine, que nous étions chassés.—«Chassés! m'écriai-je; comment et par qui?»—«Par cinq sloops, ou chaloupes, pleines de monde.»—«Très-bien! dis-je; il paraît qu'il y a du vrai là-dedans.»—Sur-le-champ je fis assembler touts nos hommes, et je leur déclarai qu'on avait dessein de se saisir du navire pour nous traiter comme des pirates; puis je leur demandai s'ils voulaient nous assister et se défendre. Ils répondirent joyeusement, unanimement, qu'ils voulaient vivre et mourir avec nous. Sur ce, je demandai au capitaine quel était à son sens la meilleure marche à suivre dans le combat, car j'étais résolu à résister jusqu'à la dernière goutte de mon sang.—«Il faut, dit-il, tenir l'ennemi à distance avec notre canon, aussi long-temps que possible, puis faire pleuvoir sur lui notre mousqueterie pour l'empêcher de nous aborder; puis, ces ressources épuisées, se retirer dans nos quartiers; peut-être n'auront-ils point d'instruments pour briser nos cloisons et ne pourront-ils pénétrer jusqu'à nous.»

Là-dessus notre canonnier reçut l'ordre de transporter deux pièces à la timonerie, pour balayer le pont de l'avant à l'arrière, et de les charger de balles, de morceaux de ferraille, et de tout ce qui tomberait sous la main. Tandis que nous nous préparions au combat, nous gagnions toujours le large avec assez de vent, et nous appercevions dans l'éloignement les embarcations, les cinq grandes chaloupes qui nous suivaient avec toute la voile qu'elles pouvaient faire.

Deux de ces chaloupes, qu'à l'aide de nos longues-vues nous reconnûmes pour anglaises, avaient dépassé les autres de près de deux lieues, et gagnaient considérablement sur nous; à n'en pas douter, elles voulaient nous joindre; nous tirâmes donc un coup de canon à poudre pour leur intimer l'ordre de mettre en panne et nous arborâmes un pavillon blanc, comme pour demander à parlementer; mais elles continuèrent de forcer de voiles jusqu'à ce qu'elles vinssent à portée de canon. Alors nous amenâmes le pavillon blanc auquel elles n'avaient point fait réponse, et, déployant le pavillon rouge, nous tirâmes sur elles à boulets. Sans en tenir aucun compte elles poursuivirent. Quand elles furent assez près pour être hélées avec le porte-voix que nous avions à bord nous les arraisonnâmes, et leur enjoignîmes de s'éloigner, que sinon mal leur en prendrait.

Ce fut peine perdue, elles n'en démordirent point, et s'efforcèrent d'arriver sous notre poupe comme pour nous aborder par l'arrière. Voyant qu'elles étaient résolues à tenter un mauvais coup, et se fiaient sur les forces qui les suivaient, je donnai l'ordre de mettre en panne afin de leur présenter le travers, et immédiatement on leur tira cinq coups de canon, dont un avait été pointé si juste qu'il emporta la poupe de la chaloupe la plus éloignée, ce qui mit l'équipage dans la nécessité d'amener toutes les voiles et de se jeter sur l'avant pour empêcher qu'elle ne coulât; elle s'en tint là, elle en eut assez; mais la plus avancée n'en poursuivant pas moins sa course, nous nous préparâmes à faire feu sur elle en particulier.

Dans ces entrefaites, une des trois qui suivaient, ayant devancé les deux autres, s'approcha de celle que nous avions désemparée pour la secourir, et nous la vîmes ensuite en recueillir l'équipage. Nous hélâmes de nouveau la chaloupe la plus proche, et lui offrîmes de nouveau une trêve pour parlementer, afin de savoir ce qu'elle nous voulait: pour toute réponse elle s'avança sous notre poupe. Alors notre canonnier, qui était un adroit compagnon, braqua ses deux canons de chasse et fit feu sur elle; mais il manqua son coup, et les hommes de la chaloupe, faisant des acclamations et agitant leurs bonnets, poussèrent en avant. Le canonnier, s'étant de nouveau promptement apprêté, fit feu sur eux une seconde fois. Un boulet, bien qu'il n'atteignît pas l'embarcation elle-même, tomba au milieu des matelots, et fit, nous pûmes le voir aisément, un grand ravage parmi eux. Incontinent nous virâmes lof pour lof; nous leur présentâmes la hanche, et, leur ayant lâché trois coups de canon nous nous apperçûmes que la chaloupe était presque mise en pièces; le gouvernail entre autres et un morceau de la poupe avaient été emportés; ils serrèrent donc leurs voiles immédiatement, jetés qu'ils étaient dans une grande confusion.

AFFAIRE DES CINQ CHALOUPES

Pour compléter leur désastre notre canonnier leur envoya deux autres coups; nous ne sûmes où ils frappèrent, mais nous vîmes la chaloupe qui coulait bas. Déjà plusieurs hommes luttaient avec les flots.—Sur-le-champ je fis mettre à la mer et garnir de monde notre pinace, avec ordre de repêcher quelques-uns de nos ennemis s'il était possible, et de les amener de suite à bord, parce que les autres chaloupes commençaient à s'approcher. Nos gens de la pinace obéirent et recueillirent trois pauvres diables, dont l'un était sur le point de se noyer: nous eûmes bien de la peine à le faire revenir à lui. Aussitôt qu'ils furent rentrés à bord, nous mîmes toutes voiles dehors pour courir au large, et quand les trois autres chaloupes eurent rejoint les deux premières, nous vîmes qu'elles avaient levé la chasse.

Ainsi délivré d'un danger qui, bien que j'en ignorasse la cause, me semblait beaucoup plus grand que je ne l'avais appréhendé, je fis changer de route pour ne point donner à connaître où nous allions. Nous mîmes donc le cap à l'Est, entièrement hors de la ligne suivie par les navires européens chargée pour la Chine ou même tout autre lieu en relation commerciale avec les nations de l'Europe.

Quand nous fûmes au large nous consultâmes avec les deux marins, et nous leur demandâmes d'abord ce que tout cela pouvait signifier. Le Hollandais nous mit tout d'un coup dans le secret, en nous déclarant que le drille qui nous avait vendu le navire, comme on sait, n'était rien moins qu'un voleur qui s'était enfui avec. Alors il nous raconta comment le capitaine, dont il nous dit le nom que je ne puis me remémorer aujourd'hui, avait été traîtreusement massacré par les naturels sur la côte de Malacca, avec trois de ses hommes, et comment lui, ce Hollandais, et quatre autres s'étaient réfugiés dans les bois, où ils avaient erré bien long-temps, et d'où lui seul enfin s'était échappé d'une façon miraculeuse en atteignant à la nage un navire hollandais, qui, naviguant près de la côte en revenant de Chine, avait envoyé sa chaloupe à terre pour faire aiguade. Cet infortuné n'avait pas osé descendre sur le rivage où était l'embarcation; mais, dans la nuit, ayant gagné l'eau un peu au-delà, après avoir nagé fort long-temps, à la fin il avait été recueilli par la chaloupe du navire.

Il nous dit ensuite qu'il était allé à Batavia, où ayant abandonné les autres dans leur voyage, deux marins appartenant à ce navire étaient arrivés; il nous conta que le drôle qui s'était enfui avec le bâtiment l'avait vendu au Bengale à un ramassis de pirates qui, partis en course, avaient déjà pris un navire anglais et deux hollandais très-richement chargés.

Cette dernière allégation nous concernait directement; et quoiqu'il fût patent qu'elle était fausse, cependant, comme mon partner le disait très-bien, si nous étions tombés entre leurs mains, ces gens avaient contre nous une prévention telle, que c'eût été en vain que nous nous serions défendus, ou que de leur part nous aurions espéré quartier. Nos accusateurs auraient été nos juges: nous n'aurions rien eu à en attendre que ce que la rage peut dicter et que peut exécuter une colère aveugle. Aussi l'opinion de mon partner fut-elle de retourner en droiture au Bengale, d'où nous venions, sans relâcher à aucun port, parce que là nous pourrions nous justifier, nous pourrions prouver où nous nous trouvions quand le navire était arrivé, à qui nous l'avions acheté, et surtout, s'il advenait que nous fussions dans la nécessité de porter l'affaire devant nos juges naturels, parce que nous pourrions être sûrs d'obtenir quelque justice et de ne pas être pendus d'abord et jugés après.

Je fus quelque temps de l'avis de mon partner; mais après y avoir songé un peu plus sérieusement:—«Il me semble bien dangereux pour nous, lui dis-je, de tenter de retourner au Bengale, d'autant que nous sommes en deçà du détroit de Malacca. Si l'alarme a été donnée nous pouvons avoir la certitude d'y être guettés par les Hollandais de Batavia et par les Anglais; et si nous étions en quelque sorte pris en fuite, par là nous nous condamnerions nous-mêmes: il n'en faudrait pas davantage pour nous perdre.—Je demandai au marin anglais son sentiment. Il répondit qu'il partageait le mien et que nous serions immanquablement pris.

Ce danger déconcerta un peu et mon partner et l'équipage. Nous déterminâmes immédiatement d'aller à la côte de Ton-Kin, puis à la Chine, et là, tout en poursuivant notre premier projet, nos opérations commerciales, de chercher d'une manière ou d'une autre à nous défaire de notre navire pour nous en retourner sur le premier vaisseau du pays que nous nous procurerions. Nous nous arrêtâmes à ces mesures comme aux plus sages, et en conséquence nous gouvernâmes Nord-Nord-Est, nous tenant à plus de cinquante lieues hors de la route ordinaire vers l'Est.

Ce parti pourtant ne laissa pas d'avoir ses inconvénients; les vents, quand nous fûmes à cette distance de la terre, semblèrent nous être plus constamment contraires, les moussons, comme on les appelle, soufflant Est et Est-Nord-Est; de sorte que, tout mal pourvu de vivres que nous étions pour un long trajet, nous avions la perspective d'une traversée laborieuse; et ce qui était encore pire, nous avions à redouter que les navires anglais et hollandais dont les chaloupes nous avaient donné la chasse, et dont quelques-uns étaient destinés pour ces parages, n'arrivassent avant nous, ou que quelque autre navire chargé pour la Chine, informé de nous par eux, ne nous poursuivît avec la même vigueur.

Il faut que je l'avoue, je n'étais pas alors à mon aise, et je m'estimais, depuis que j'avais échappé aux chaloupes dans la plus dangereuse position où je me fusse trouvé de ma vie; en quelque mauvaise passe que j'eusse été, je ne m'étais jamais vu jusque-là poursuivi comme un voleur; je n'avais non plus jamais rien fait qui blessât la délicatesse et la loyauté, encore moins qui fût contraire à l'honneur. J'avais été surtout mon propre ennemi, je n'avais été même, je puis bien le dire, hostile à personne autre qu'à moi. Pourtant je me voyais empêtré dans la plus méchante affaire imaginable; car bien que je fusse parfaitement innocent, je n'étais pas à même de prouver mon innocence; pourtant, si j'étais pris, je me voyais prévenu d'un crime de la pire espèce, au moins considéré comme tel par les gens auxquels j'avais à faire.

Je n'avais qu'une idée: chercher notre salut; mais comment? mais dans quel port, dans quel lieu? Je ne savais.—Mon partner, qui d'abord avait été plus démonté que moi, me voyant ainsi abattu, se prit à relever mon courage; et après m'avoir fait la description des différents ports de cette côte, il me dit qu'il était d'avis de relâcher à la Cochinchine ou à la baie de Ton-Kin, pour gagner ensuite Macao, ville appartenant autrefois aux Portugais, où résident encore beaucoup de familles européennes, et où se rendent d'ordinaire les missionnaires, dans le dessein de pénétrer en Chine.

Nous nous rangeâmes à cet avis, et en conséquence, après une traversée lente et irrégulière, durant laquelle nous souffrîmes beaucoup, faute de provisions, nous arrivâmes en vue de la côte de très-grand matin, et faisant réflexion aux circonstances passées et au danger imminent auquel nous avions échappé, nous résolûmes de relâcher dans une petite rivière ayant toutefois assez de fond pour nous, et de voir si nous ne pourrions pas, soit par terre, soit avec la pinace du navire, reconnaître quels bâtiments se trouvaient dans les ports d'alentour. Nous dûmes vraiment notre salut à cette heureuse précaution; car si tout d'abord aucun navire européen ne s'offrit à nos regards dans la baie de Ton-Kin, le lendemain matin il y arriva deux vaisseaux hollandais, et un troisième sans pavillon déployé, mais que nous crûmes appartenir à la même nation, passa environ à deux lieues au large, faisant voile pour la côte de Chine. Dans l'après-midi nous apperçûmes deux bâtiments anglais, tenant la même route. Ainsi nous pensâmes nous voir environnés d'ennemis de touts côtés. Le pays où nous faisions station était sauvage et barbare, les naturels voleurs par vocation ou par profession; et bien qu'avec eux nous n'eussions guère commerce, et qu'excepté pour nous procurer des vivres nous évitassions d'avoir à faire à eux, ce ne fut pourtant qu'à grande peine que nous pûmes nous garder de leurs insultes plusieurs fois.

La petite rivière où nous étions n'est distante que de quelques lieues des dernières limites septentrionales de ce pays. Avec notre embarcation nous côtoyâmes au Nord-Est jusqu'à la pointe de terre qui ouvre la grande baie de Ton-Kin, et ce fut durant cette reconnaissance que nous découvrîmes, comme on sait, les ennemis dont nous étions environnés. Les naturels chez lesquels nous étions sont les plus barbares de touts les habitants de cette côte; ils n'ont commerce avec aucune autre nation, et vivent seulement de poisson, d'huile, et autres grossiers aliments. Une preuve évidente de leur barbarie toute particulière, c'est la coutume qu'ils ont, lorsqu'un navire a le malheur de naufrager sur leur côte, de faire l'équipage prisonnier, c'est-à-dire esclave; et nous ne tardâmes pas à voir un échantillon de leur bonté en ce genre à l'occasion suivante:

J'ai consigné ci-dessus que notre navire avait fait une voie d'eau en mer, et que nous n'avions pu le découvrir. Bien qu'à la fin elle eût été bouchée aussi inopinément qu'heureusement dans l'instant même où nous allions être capturés par les chaloupes hollandaises et anglaises proche la baie de Siam, cependant comme nous ne trouvions pas le bâtiment en aussi bon point que nous l'aurions désiré, nous résolûmes, tandis que nous étions en cet endroit, de l'échouer au rivage après avoir retiré le peu de choses lourdes que nous avions à bord, pour nettoyer et réparer la carène, et, s'il était possible, trouver où s'était fait le déchirement.

En conséquence, ayant allégé le bâtiment et mis touts les canons et les autres objets mobiles d'un seul côté, nous fîmes de notre mieux pour le mettre à la bande, afin de parvenir jusqu'à la quille; car, toute réflexion faite, nous ne nous étions pas souciés de l'échouer à sec: nous n'avions pu trouver une place convenable pour cela.

Les habitants, qui n'avaient jamais assisté à un pareil spectacle, descendirent émerveillés au rivage pour nous regarder; et voyant le vaisseau ainsi abattu, incliné vers la rive, et ne découvrant point nos hommes qui, de l'autre côté, sur des échafaudages et dans les embarcations travaillaient à la carène, ils s'imaginèrent qu'il avait fait naufrage et se trouvait profondément engravé.

Dans cette supposition, au bout de deux ou trois heures et avec dix ou douze grandes barques qui contenaient les unes huit, les autres dix hommes, ils se réunirent près de nous, se promettant sans doute de venir à bord, de piller le navire, et, s'ils nous y trouvaient, de nous mener comme esclaves à leur Roi ou Capitaine, car nous ne sûmes point qui les gouvernait.

Quand ils s'approchèrent du bâtiment et commencèrent de ramer à l'entour, ils nous apperçurent touts fort embesognés après la carène, nettoyant, calfatant et donnant le suif, comme tout marin sait que cela se pratique.

Ils s'arrêtèrent quelque temps à nous contempler. Dans notre surprise nous ne pouvions concevoir quel était leur dessein; mais, à tout évènement, profitant de ce loisir, nous fîmes entrer quelques-uns des nôtres dans le navire, et passer des armes et des munitions à ceux qui travaillaient, afin qu'ils pussent se défendre au besoin. Et ce ne fut pas hors de propos; car après tout au plus un quart d'heure de délibération, concluant sans doute que le vaisseau était réellement naufragé, que nous étions à l'œuvre pour essayer de le sauver et de nous sauver nous-mêmes à l'aide de nos embarcations, et, quand on transporta nos armes, que nous tâchions de faire le sauvetage de nos marchandises, ils posèrent en fait que nous leur étions échus et s'avancèrent droit sur nous, comme en ligne de bataille.

COMBAT À LA POIX

À la vue de cette multitude, la position vraiment n'était pas tenable, nos hommes commencèrent à s'effrayer, et se mirent à nous crier qu'ils ne savaient que faire. Je commandai aussitôt à ceux qui travaillaient sur les échafaudages de descendre, de rentrer dans le bâtiment, et à ceux qui montaient les chaloupes de revenir. Quant à nous, qui étions à bord, nous employâmes toutes nos forces pour redresser le bâtiment. Ni ceux de l'échafaudage cependant, ni ceux des embarcations, ne purent exécuter ces ordres avant d'avoir sur les bras les Cochinchinois qui, avec deux de leurs barques, se jetaient déjà sur notre chaloupe pour faire nos hommes prisonniers.

Le premier dont ils se saisirent était un matelot anglais, un hardi et solide compagnon. Il tenait un mousquet à la main; mais, au lieu de faire feu, il le déposa dans la chaloupe: je le crus fou. Le drôle entendait mieux que moi son affaire; car il agrippa un payen, le tira violemment de sa barque dans la nôtre, puis, le prenant par les deux oreilles, lui cogna la tête si rudement contre le plat-bord, que le camarade lui resta dans les mains. Sur l'entrefaite un Hollandais qui se trouvait à côté ramassa, le mousquet, et avec la crosse manœuvra si bien autour de lui, qu'il terrassa cinq barbares au moment où ils tentaient d'entrer dans la chaloupe. Mais qu'était tout cela pour résister à quarante ou cinquante hommes qui, intrépidement, ne se méfiant pas du danger, commençaient à se précipiter dans la chaloupe, défendue par cinq matelots seulement! Toutefois un incident qui nous apprêta surtout à rire, procura à nos gens une victoire complète. Voici ce que c'est:

Notre charpentier, en train de donner un suif à l'extérieur du navire et de brayer les coutures qu'il avait calfatées pour boucher les voies, venait justement de faire descendre dans la chaloupe deux chaudières, l'une pleine de poix bouillante, l'autre de résine, de suif, d'huile et d'autres matières dont on fait usage pour ces opérations, et le garçon qui servait notre charpentier avait justement à la main une grande cuillère de fer avec laquelle il passait aux travailleurs la matière en fusion, quand, par les écoutes d'avant, à l'endroit même où se trouvait ce garçon, deux de nos ennemis entrèrent dans la chaloupe. Le drille aussitôt les salua d'une cuillerée de poix bouillante qui les grilla et les échauda si bien, d'autant qu'ils étaient à moitié nus, qu'exaspérés par leurs brûlures, ils sautèrent à la mer beuglant comme deux taureaux. À ce coup le charpentier s'écria:—«Bien joué, Jack! bravo, va toujours.»—Puis s'avançant lui-même il prend un guipon, et le plongeant dans la chaudière à la poix, lui et son aide en envoient une telle profusion, que, bref, dans trois barques, il n'y eut pas un assaillant qui ne fût roussi et brûlé d'une manière piteuse, d'une manière effroyable, et ne poussât des cris et des hurlements tels que de ma vie je n'avais ouï un plus horrible vacarme, voire même rien de semblable; car bien que la douleur, et c'est une chose digne de remarque, fasse naturellement jeter des cris à touts les êtres, cependant chaque nation a un mode particulier d'exclamation et ses vociférations à elle comme elle a son langage à elle. Je ne saurais, aux clameurs de ces créatures, donner un nom ni plus juste ni plus exact que celui de hurlement. Je n'ai vraiment jamais rien ouï qui en approchât plus que les rumeurs des loups que j'entendis hurler, comme on sait, dans la forêt, sur les frontières du Languedoc.

Jamais victoire ne me fit plus de plaisir, non-seulement parce qu'elle était pour moi inopinée et qu'elle nous tirait d'un péril imminent, mais encore parce que nous l'avions remportée sans avoir répandu d'autre sang que celui de ce pauvre diable qu'un de nos drilles avait dépêché de ses mains, à mon regret toutefois, car je souffrais de voir tuer de pareils misérables Sauvages, même en cas de personnelle défense, dans la persuasion où j'étais qu'ils croyaient ne faire rien que de juste, et n'en savaient pas plus long. Et, bien que ce meurtre pût être justifiable parce qu'il avait été nécessaire et qu'il n'y a point de crime nécessaire dans la nature, je n'en pensais pas moins que c'est là une triste vie que celle où il nous faut sans cesse tuer nos semblables pour notre propre conservation, et, de fait, je pense ainsi toujours; même aujourd'hui j'aimerais mieux souffrir beaucoup que d'ôter la vie à l'être le plus vil qui m'outragerait. Tout homme judicieux, et qui connaît la valeur d'une vie, sera de mon sentiment, j'en ai l'assurance, s'il réfléchit sérieusement.

Mais pour en revenir à mon histoire, durant cette échauffourée mon partner et moi, qui dirigions le reste de l'équipage à bord, nous avions fort dextrement redressé le navire ou à peu près; et, quand nous eûmes remis les canons en place, le canonner me pria d'ordonner à notre chaloupe de se retirer, parce qu'il voulait envoyer une bordée à l'ennemi. Je lui dis de s'en donner de garde, de ne point mettre en batterie, que sans lui le charpentier ferait la besogne; je le chargeai seulement de faire chauffer une autre chaudière de poix, ce dont, prit soin notre Cook qui se trouvait à bord. Mais nos assaillants étaient si atterrés de leur première rencontre, qu'ils ne se soucièrent pas de revenir. Quant à ceux de nos ennemis qui s'étaient trouvés hors d'atteinte, voyant le navire à flot, et pour ainsi dire debout, ils commencèrent, nous le supposâmes du moins, à s'appercevoir de leur bévue et à renoncer à l'entreprise, trouvant que ce n'était pas là du tout ce qu'ils s'étaient promis.—C'est ainsi que nous sortîmes de cette plaisante bataille; et comme deux jours auparavant nous avions porté à bord du riz, des racines, du pain et une quinzaine de pourceaux gras, nous résolûmes de ne pas demeurer là plus long-temps, et de remettre en mer quoi qu'il en pût advenir; car nous ne doutions pas d'être environnés, le jour suivant, d'un si grand nombre de ces marauds, que notre chaudière de poix n'y pourrait suffire.

En conséquence tout fut replacé à bord le soir même, et dès le matin nous étions prêts à partir. Dans ces entrefaites, comme nous avions mouillé l'ancre à quelque distance du rivage, nous fûmes bien moins inquiets: nous étions alors en position de combattre et de courir au large si quelque ennemi se fût présenté. Le lendemain, après avoir terminé à bord notre besogne, toutes les voies se trouvant parfaitement étanchées, nous mîmes à la voile. Nous aurions bien voulu aller dans la baie de Ton-Kin, désireux que nous étions d'obtenir quelques renseignements sur ces bâtiments hollandais qui y étaient entrés; mais nous n'osâmes pas, à cause que nous avions vu peu auparavant plusieurs navires qui s'y rendaient, à ce que nous supposâmes. Nous cinglâmes donc au Nord-Est, à dessein de toucher à l'île Formose, ne redoutait pas moins d'être apperçu par un bâtiment marchand hollandais ou anglais qu'un navire hollandais ou anglais ne redoute de l'être dans la Méditerranée par un vaisseau de guerre algérien.

Quand nous eûmes gagné la haute mer nous tînmes toujours au Nord-Est comme si nous voulions aller aux Manilles ou îles Philippines, ce que nous fîmes pour ne pas tomber dans la route des vaisseaux européens; puis nous gouvernâmes au Nord jusqu'à ce que nous fussions par 22 degrés 20 minutes de latitude, de sorte que nous arrivâmes directement à l'île Formose, où nous jetâmes l'ancre pour faire de l'eau et des provisions fraîches. Là les habitants, qui sont très-courtois et très-civils dans leurs manières, vinrent au-devant de nos besoins et en usèrent très-honnêtement et très-loyalement avec nous dans toutes leurs relations et touts leurs marchés, ce que nous n'avions pas trouvé dans l'autre peuple, ce qui peut-être est dû au reste du christianisme autrefois planté dans cette île par une mission de protestants hollandais: preuve nouvelle de ce que j'ai souvent observé, que la religion chrétienne partout où elle est reçue civilise toujours les hommes et réforme leurs mœurs, qu'elle opère ou non leur sanctification.

De là nous continuâmes à faire route au Nord, nous tenant toujours à la même distance de la côte de Chine, jusqu'à ce que nous eussions passé touts les ports fréquentés par les navires européens, résolus que nous étions autant que possible à ne pas nous laisser prendre, surtout dans cette contrée, où, vu notre position, c'eût été fait de nous infailliblement. Pour ma part, j'avais une telle peur d'être capturé, que, je le crois fermement, j'eusse préféré de beaucoup tomber entre les mains de l'inquisition espagnole[22].

Étant alors parvenus à la latitude de 30 degrés, nous nous déterminâmes à entrer dans le premier port de commerce que nous trouverions. Tandis que nous rallions la terre, une barque vint nous joindre à deux lieues au large, ayant à bord un vieux pilote portugais, qui, nous ayant reconnu pour un bâtiment européen, venait nous offrir ses services. Nous fûmes ravis de sa proposition; nous le prîmes à bord, et là-dessus, sans nous demander où nous voulions aller, il congédia la barque sur laquelle il était venu.

Bien persuadé qu'il nous était loisible alors de nous faire mener par ce vieux homme où bon nous semblerait, je lui parlai tout d'abord de nous conduire au golfe de Nanking, dans la partie la plus septentrionale de la côte de Chine. Le bon homme nous dit qu'il connaissait fort bien le golfe de Nanking; mais, en souriant, il nous demanda ce que nous y comptions faire.

Je lui répondis que nous voulions y vendre notre cargaison, y acheter des porcelaines, des calicots, des soies écrues, du thé, des soies ouvrées, puis nous en retourner par la même route.—«En ce cas, nous dit-il, ce serait bien mieux votre affaire de relâcher à Macao, où vous ne pourriez manquer de vous défaire avantageusement de votre opium, et où, avec votre argent, vous pourriez acheter toute espèce de marchandises chinoises à aussi bon marché qu'à Nanking.»

Dans l'impossibilité de détourner le bon homme de ce sentiment dont il était fort entêté et fort engoué, je lui dis que nous étions gentlemen aussi bien que négociants, et que nous avions envie d'aller voir la grande cité de Péking et la fameuse Cour du monarque de la Chine.—«Alors, reprit-il, il faut aller à Ningpo, d'où, par le fleuve qui se jette là dans la mer, vous gagnerez, au bout de cinq lieues, le grand canal. Ce canal, partout navigable, traverse le cœur de tout le vaste empire chinois, coupe toutes les rivières, franchit plusieurs montagnes considérables au moyen d'écluses et de portes, et s'avance jusqu'à la ville de Péking, après un cours de deux cent soixante-dix lieues.»

—«Fort bien, senhor Portuguez, répondis-je; mais ce n'est pas là notre affaire maintenant: la grande question est de savoir s'il vous est possible de nous conduire à la ville de Nanking, d'où plus tard nous nous rendrions à Péking.»—Il me dit que Oui, que c'était pour lui chose facile, et qu'un gros navire hollandais venait justement de prendre la même route. Ceci me causa quelque trouble: un vaisseau hollandais était pour lors notre terreur, et nous eussions préféré rencontrer le diable pourvu qu'il ne fût pas venu sous une figure trop effroyable. Nous avions la persuasion qu'un bâtiment hollandais serait notre ruine; nous n'étions pas de taille à nous mesurer: touts les vaisseaux qui trafiquent dans ces parages étant d'un port considérable et d'une beaucoup plus grande force que nous.

Le bon homme s'apperçut de mon trouble et de mon embarras quand il me parla du navire hollandais, et il me dit:

—«Sir, vous n'avez rien à redouter des Hollandais, je ne suppose pas qu'ils soient en guerre aujourd'hui avec votre nation.»—«Non, dis-je, il est vrai; mais je ne sais quelles libertés les hommes se peuvent donner lorsqu'ils sont hors de la portée des lois de leurs pays.»—«Eh quoi! reprit-il, vous n'êtes pas des pirates, que craignez-vous? À coup sûr on ne s'attaquera pas à de paisibles négociants.»

LE VIEUX PILOTE PORTUGAIS

Si, à ces mots, tout mon sang ne me monta pas au visage, c'est que quelque obstruction l'arrêta dans les vaisseaux que la nature a destinés à sa circulation.—Jeté dans la dernière confusion, je dissimulai mal, et le bon homme s'apperçut aisément de mon désordre.

—«Sir, me dit-il, je vois que je déconcerte vos mesures: je vous en prie, s'il vous plaît, faîtes ce que bon vous semble, et croyez bien que je vous servirai de toutes mes forces.»—«Oui, cela est vrai, Senhor, répondis-je, maintenant je suis quelque peu ébranlé dans ma résolution, je ne sais où je dois aller, d'autant surtout que vous avez parlé de pirates. J'ose espérer qu'il n'y en a pas dans ces mers; nous serions en fort mauvaise position: vous le voyez, notre navire n'est pas de haut-bord et n'est que faiblement équipé.»

«Oh! Sir, s'écria-t-il, tranquillisez-vous; je ne sache pas qu'aucun pirate ait paru dans ces mers depuis quinze ans, un seul excepté, qui a été vu, à ce que j'ai ouï dire, dans la baie de Siam il y a environ un mois; mais vous pouvez être certain qu'il est parti pour le Sud; d'ailleurs ce bâtiment n'est ni formidable ni propre à son métier; il n'a pas été construit pour faire la course; il a été enlevé par un tas de coquins qui se trouvaient à bord, après que le capitaine et quelques-uns de ses hommes eurent été tués par des Malais à ou près l'île de Sumatra.»

«Quoi! dis-je, faisant semblant de ne rien savoir de cette affaire, ils ont assassiné leur capitaine?»—«Non, reprit-il, je ne prétends pas qu'ils l'aient massacré; mais comme après le coup ils se sont enfuis avec le navire, on croit généralement qu'ils l'ont livré par trahison entre les mains de ces Malais qui l'égorgèrent, et que sans doute ils avaient apostés pour cela.»—«Alors, m'écriai-je, ils ont mérité la mort tout autant que s'ils avaient frappé eux-mêmes.»—«Oui-da, repartit le bon homme ils l'ont méritée et pour certain ils l'auront s'ils sont découverts par quelque navire anglais ou hollandais; car touts sont convenus s'ils rencontrent ces brigands de ne leur point donner de quartier.»

—«Mais, lui fis-je observer, puisque vous dites que le pirate a quitté ces mers, comment pourraient-ils le rencontrer?»—«Oui vraiment, répliqua-t-il, on assure qu'il est parti; ce qu'il y a de certain toutefois, comme je vous l'ai déjà dit, c'est qu'il est entré il y a environ un mois, dans la baie de Siam, dans la rivière de Camboge, et que là, découvert par des Hollandais, qui avaient fait partie de l'équipage et qui avaient été abandonnés à terre quand leurs compagnons s'étaient enfuis avec le navire, peu s'en est fallu qu'il ne soit tombé entre les mains de quelques marchands anglais et hollandais mouillés dans la même rivière. Si leurs premières embarcations avaient été bien secondées on l'aurait infailliblement capturé; mais ne se voyant harcelés que par deux chaloupes, il vira vent devant, fit feu dessus, les désempara avant que les autres fussent arrivées, puis, gagnant la haute mer, leur fit lever la chasse et disparut. Comme ils ont une description exacte du navire, ils sont sûrs de le reconnaître, et partout où ils le trouveront ils ont juré de ne faire aucun quartier ni au capitaine ni à ses hommes et de les pendre touts à la grande vergue.»

—«Quoi! m'écriai-je, ils les exécuteront à tort ou à droit? Ils les pendront d'abord et les jugeront ensuite?»—«Bon Dieu! Sir, répondit le vieux pilote, qu'est-il besoin de formalités avec de pareils coquins? Qu'on les lie dos à dos et qu'on les jette à la mer, c'est là tout ce qu'ils méritent.»

Sentant le bon homme entre mes mains et dans l'impossibilité de me nuire, je l'interrompis brusquement:—«Fort bien, Senhor, lui dis-je, et voilà justement pourquoi je veux que vous nous meniez à Nanking et ne veux pas rebrousser vers Macao ou tout autre parage fréquenté par les bâtiments anglais ou hollandais; car, sachez, Senhor, que messieurs les capitaines de vaisseaux sont un tas de malavisés, d'orgueilleux, d'insolents personnages qui ne savent ce que c'est que la justice, ce que c'est que de se conduire selon les lois de Dieu et la nature; fiers de leur office et n'entendant goutte à leur pouvoir pour punir des voleurs, ils se font assassins; ils prennent sur eux d'outrager des gens faussement accusés et de les déclarer coupables sans enquête légale; mais si Dieu me prête vie je leur en ferai rendre compte, je leur ferai apprendre comment la justice veut être administrée, et qu'on ne doit pas traiter un homme comme un criminel avant que d'avoir quelque preuve et du crime et de la culpabilité de cet homme.»

Sur ce, je lui déclarai que notre navire était celui-là même que ces messieurs avaient attaqué; je lui exposai tout au long l'escarmouche que nous avions eue avec leurs chaloupes et la sottise et la couardise de leur conduite; je lui contai toute l'histoire de l'acquisition du navire et comment le Hollandais nous avait présenté la chose; je lui dis les raisons que j'avais de ne pas ajouter foi à l'assassinat du capitaine par les Malais, non plus qu'au rapt du navire; que ce n'était qu'une fable du crû de ces messieurs pour insinuer que l'équipage s'était fait pirate; qu'après tout ces messieurs auraient dû au moins s'assurer du fait avant de nous attaquer au dépourvu et de nous contraindre à leur résister:—«Ils auront à répondre, ajoutai-je, du sang des hommes que dans notre légitime défense nous avons tués!»

Ébahi à ce discours, le bon homme nous dit que nous avions furieusement raison de gagner le Nord, et que, s'il avait un conseil à nous donner, ce serait de vendre notre bâtiment en Chine, chose facile, puis d'en construire ou d'en acheter un autre dans ce pays:—«Assurément, ajouta-t-il, vous n'en trouverez pas d'aussi bon que le vôtre; mais vous pourrez vous en procurer un plus que suffisant pour vous ramener vous et toutes vos marchandises au Bengale, ou partout ailleurs.»

Je lui dis que j'userais de son avis quand nous arriverions dans quelque port où je pourrais trouver un bâtiment pour mon retour ou quelque chaland qui voulût acheter le mien. Il m'assura qu'à Nanking les acquéreurs afflueraient; que pour m'en revenir une jonque chinoise ferait parfaitement mon affaire; et qu'il me procurerait des gens qui m'achèteraient l'un et qui me vendraient l'autre.

—«Soit! Senhor, repris-je; mais comme vous dites que ces messieurs connaissent si bien mon navire, en suivant vos conseils, je pourrai jeter d'honnêtes et braves gens dans un affreux guêpier et peut-être les faire égorger inopinément; car partout où ces messieurs rencontreront le navire il leur suffira de le reconnaître pour impliquer l'équipage: ainsi d'innocentes créatures seraient surprises et massacrées.»—«Non, non, dit le bon homme, j'aviserai au moyen de prévenir ce malencontre: comme je connais touts ces commandants dont vous parlez et que je les verrai touts quand ils passeront, j'aurai soin de leur exposer la chose sous son vrai jour, et de leur démontrer l'énormité de leur méprise; je leur dirai que s'il est vrai que les hommes de l'ancien équipage se soient enfuis avec le navire, il est faux pourtant qu'ils se soient faits pirates; et que ceux qu'ils ont assaillis vers Camboge ne sont pas ceux qui autrefois enlevèrent le navire, mais de braves gens qui l'ont acheté innocemment pour leur commerce: et je suis persuadé qu'ils ajouteront foi à mes paroles, assez du moins pour agir avec plus de discrétion à l'avenir.»—«Bravo, lui dis-je, et voulez-vous leur remettre un message de ma part?»—«Oui, volontiers, me répondit-il, si vous me le donnez par écrit et signé, afin que je puisse leur prouver qu'il vient de vous, qu'il n'est pas de mon crû.»—Me rendant à son désir, sur-le-champ je pris une plume, de l'encre et du papier, et je me mis à écrire sur l'échauffourée des chaloupes, sur la prétendue raison de cet injuste et cruel outrage, un long factum où je déclarais en somme à ces messieurs les commandants qu'ils avaient fait une chose honteuse, et que, si jamais ils reparaissaient en Angleterre et que je vécusse assez pour les y voir, ils la paieraient cher, à moins que durant mon absence les lois de ma patrie ne fussent tombées en désuétude.

Mon vieux pilote lut et relut ce manifeste et me demanda à plusieurs reprises si j'étais prêt à soutenir ce que j'y avançais. Je lui répondis que je le maintiendrais tant qu'il me resterait quelque chose au monde, dans la conviction où j'étais que tôt ou tard je devais la trouver belle pour ma revanche. Mais je n'eus pas l'occasion d'envoyer le pilote porter ce message, car il ne s'en retourna point[23]. Tandis que tout ceci se passait entre nous, par manière d'entretien, nous avancions directement vers Nanking, et au bout d'environ treize jours de navigation, nous vînmes jeter l'ancre à la pointe Sud-Ouest du grand golfe de ce nom, où j'appris par hasard que deux bâtiments hollandais étaient arrivés quelque temps avant moi, et qu'infailliblement je tomberais entre leurs mains. Dans cette conjoncture, je consultai de nouveau mon partner; il était aussi embarrassé que moi, et aurait bien voulu descendre sain et sauf à terre, n'importe où. Comme ma perplexité ne me troublait pas à ce point, je demandai au vieux pilote s'il n'y avait pas quelque crique, quelque havre où je pusse entrer, pour traiter secrètement avec les Chinois sans être en danger de l'ennemi. Il me dit que si je voulais faire encore quarante-deux lieues au Sud nous trouverions un petit port nommé Quinchang, où les Pères de la Mission débarquaient d'ordinaire en venant de Macao, pour aller enseigner la religion chrétienne aux Chinois, et où les navires européens ne se montraient jamais; et que, si je jugeais à propos de m'y rendre, là, quand j'aurais mis pied à terre, je pourrais prendre tout à loisir une décision ultérieure.—«J'avoue, ajouta-t-il, que ce n'est pas une place marchande, cependant à certaines époques il s'y tient une sorte de foire, où les négociants japonais viennent acheter des marchandises chinoises.»

Nous fûmes touts d'avis de gagner ce port, dont peut-être j'écris le nom de travers; je ne puis au juste me le rappeler l'ayant perdu ainsi que plusieurs autres notes sur un petit livre de poche que l'eau me gâta, dans un accident que je relaterai en son lieu; je me souviens seulement que les négociants chinois et japonais avec lesquels nous entrâmes en relation lui donnaient un autre nom que notre pilote portugais, et qu'ils le prononçaient comme ci-dessus Quinchang.

Unanimes dans notre résolution de nous rendre à cette place, nous levâmes l'ancre le jour suivant; nous étions allés deux fois à terre pour prendre de l'eau fraîche, et dans ces deux occasions les habitants du pays s'étaient montrés très-civils envers nous, et nous avaient apporté une profusion de choses, c'est-à-dire de provisions, de plantes, de racines, de thé, de riz et d'oiseaux; mais rien sans argent.

Le vent étant contraire, nous n'arrivâmes à Quinchang qu'au bout de cinq jours; mais notre satisfaction n'en fut pas moins vive. Transporté de joie, et, je puis bien le dire, de reconnaissance envers le Ciel, quand je posai le pied sur le rivage, je fis serment ainsi que mon partner, s'il nous était possible de disposer de nous et de nos marchandises d'une manière quelconque, même désavantageuse, de ne jamais remonter à bord de ce navire de malheur. Oui, il me faut ici le reconnaître, de toutes les circonstances de la vie dont j'ai fait quelque expérience, nulle ne rend l'homme si complètement misérable qu'une crainte continuelle. L'Écriture dit avec raison:—«L'effroi que conçoit un homme lui tend un piège.» C'est une mort dans la vie; elle oppresse tellement l'âme qu'elle la plonge dans l'inertie; elle étouffe les esprits animaux et abat toute cette vigueur naturelle qui soutient ordinairement l'homme dans ses afflictions, et qu'il retrouve toujours dans les plus grandes perplexités[24].

ARRIVÉE À QUINCHANG

Ce sentiment qui grossit le danger ne manqua pas son effet ordinaire sur notre imagination en nous représentant les capitaines anglais et hollandais comme des gens incapables d'entendre raison, de distinguer l'honnête homme d'avec le coquin, de discerner une histoire en l'air, calculée pour nous nuire et dans le dessein de tromper, d'avec le récit simple et vrai de tout notre voyage, de nos opérations et de nos projets; car nous avions cent moyens de convaincre toute créature raisonnable que nous n'étions pas des pirates: notre cargaison, la route que nous tenions, la franchise avec laquelle nous nous montrions et nous étions entrés dans tel et tel port, la forme et la faiblesse de notre bâtiment, le nombre de nos hommes, la paucité[25] de nos armes, la petite quantité de nos munitions, la rareté de nos vivres, n'était-ce pas là tout autant de témoignages irrécusables? L'opium et les autres marchandises que nous avions à bord auraient prouvé que le navire était allé au Bengale; les Hollandais, qui, disait-on, avaient touts les noms des hommes de son ancien équipage, auraient vu aisément que nous étions un mélange d'Anglais, de Portugais et d'Indiens, et qu'il n'y avait parmi nous que deux Hollandais. Toutes ces circonstances et bien d'autres encore auraient suffi et au-delà pour rendre évident à tout capitaine entre les mains de qui nous serions tombés que nous n'étions pas des pirates.

Mais la peur, cette aveugle et vaine passion, nous troublait et nous jetait dans les vapeurs: elle brouillait notre cervelle, et notre imagination abusée enfantait mille terribles choses moralement impossibles. Nous nous figurions, comme on nous l'avait rapporté, que les marins des navires anglais et hollandais, que ces derniers particulièrement, étaient si enragés au seul nom de pirate, surtout si furieux de la déconfiture de leurs chaloupes et de notre fuite que, sans se donner le temps de s'informer si nous étions ou non des écumeurs et sans vouloir rien entendre, ils nous exécuteraient sur-le champ. Pour qu'ils daignassent faire plus de cérémonie nous réfléchissions que la chose avait à leurs yeux de trop grandes apparences de vérité: le vaisseau n'était-il pas le même, quelques-uns de leurs matelots ne le connaissaient-ils pas, n'avaient-ils pas fait partie de son équipage, et dans la rivière de Camboge, lorsque nous avions eu vent qu'ils devaient descendre pour nous examiner, n'avions nous pas battu leurs chaloupes et levé le pied? Nous ne mettions donc pas en doute qu'ils ne fussent aussi pleinement assurés que nous étions pirates que nous nous étions convaincus du contraire; et souvent je disais que je ne savais si, nos rôles changés, notre cas devenu le leur, je n'eusse pas considéré tout ceci comme de la dernière évidence, et me fusse fait aucun scrupule de tailler en pièces l'équipage sans croire et peut-être même sans écouter ce qu'il aurait pu alléguer pour sa défense.

Quoi qu'il en fût, telles avaient été nos appréhensions; et mon partner et moi nous avions rarement fermé l'œil sans rêver corde et grande vergue, c'est-à-dire potence; sans rêver que nous combattions, que nous étions pris, que nous tuions et que nous étions tués. Une nuit entre autres, dans mon songe j'entrai dans une telle fureur, m'imaginant que les Hollandais nous abordaient et que j'assommais un de leurs matelots, que je frappai du poing contre le côté de la cabine où je couchais et avec une telle force que je me blessai très-grièvement la main, que je me foulai les jointures, que je me meurtris et déchirai la chair: à ce coup non-seulement je me réveillai en sursaut, mais encore je fus en transe un moment d'avoir perdu deux doigts.

Une autre crainte dont j'avais été possédé, c'était le traitement cruel que nous feraient les Hollandais si nous tombions entre leurs mains. Alors l'histoire d'Amboyne me revenait dans l'esprit, et je pensais qu'ils pourraient nous appliquer à la question, comme en cette île ils y avaient appliqué nos compatriotes, et forcer par la violence de la torture quelques-uns de nos hommes à confesser des crimes dont jamais ils ne s'étaient rendus coupables, à s'avouer eux et nous touts pirates, afin de pouvoir nous mettre à mort avec quelques apparences de justice; poussés qu'ils seraient à cela par l'appât du gain: notre vaisseau et sa cargaison valant en somme quatre ou cinq mille livres sterling.

Toutes ces appréhensions nous avaient tourmentés mon partner et moi nuit et jour. Nous ne prenions point en considération que les capitaines de navire n'avaient aucune autorité pour agir ainsi, et que si nous nous constituions leurs prisonniers ils ne pourraient se permettre de nous torturer, de nous mettre à mort sans en être responsables quand ils retourneraient dans leur patrie: au fait ceci n'avait rien de bien rassurant; car s'ils eussent mal agi à notre égard, le bel avantage pour nous qu'ils fussent appelés à en rendre compte, car si nous avions été occis tout d'abord, la belle satisfaction pour nous qu'ils en fussent punis quand ils rentreraient chez eux.

Je ne puis m'empêcher de consigner ici quelques réflexions que je faisais alors sur mes nombreuses vicissitudes passées. Oh! combien je trouvais cruel que moi, qui avais dépensé quarante années de ma vie dans de continuelles traverses, qui avais enfin touché en quelque sorte au port vers lequel tendent touts les hommes, le repos et l'abondance, je me fusse volontairement jeté dans de nouveaux chagrins, par mon choix funeste, et que moi qui avais échappé à tant de périls dans ma jeunesse j'en fusse venu sur le déclin de l'âge, dans une contrée lointaine, en lieu et circonstance où mon innocence ne pouvait m'être d'aucune protection, à me faire pendre pour un crime que, bien loin d'en être coupable, j'exécrais.

À ces pensées succédait un élan religieux, et je me prenais à considérer que c'était là sans doute une disposition immédiate de la Providence; que je devais le regarder comme tel et m'y soumettre; que, bien que je fusse innocent devant les hommes, tant s'en fallait que je le fusse devant mon Créateur; que je devais songer aux fautes signalées dont ma vie était pleine et pour lesquelles la Providence pouvait m'infliger ce châtiment, comme une juste rétribution; enfin, que je devais m'y résigner comme je me serais résigné à un naufrage s'il eût plu à Dieu de me frapper d'un pareil désastre.

À son tour mon courage naturel quelquefois reparaissait, je formais de vigoureuses résolutions, je jurais de ne jamais me laisser prendre, donc jamais me laisser torturer par une poignée de barbares froidement impitoyables; je me disais qu'il aurait mieux valu pour moi tomber entre les mains des Sauvages, des Cannibales, qui, s'ils m'eussent fait prisonnier, m'eussent à coup sûr dévoré, que de tomber entre les mains de ces messieurs, dont peut-être la rage s'assouvirait sur moi par des cruautés inouïes, des atrocités. Je me disais, quand autrefois j'en venais aux mains avec les Sauvages n'étais-je pas résolu à combattre jusqu'au dernier soupir? et je me demandais pourquoi je ne ferais pas de même alors, puisque être pris par ces messieurs était pour moi une idée plus terrible que ne l'avait jamais été celle d'être mangé par les Sauvages. Les Caraïbes, à leur rendre justice, ne mangeaient pas un prisonnier qu'il n'eût rendu l'âme, ils le tuaient d'abord comme nous tuons un bœuf; tandis que ces messieurs possédaient une multitude de raffinements ingénieux pour enchérir sur la cruauté de la mort.—Toutes les fois que ces pensées prenaient le dessus, je tombais immanquablement dans une sorte de fièvre, allumée par les agitations d'un combat supposé: mon sang bouillait, mes yeux étincelaient comme si j'eusse été dans la mêlée, puis je jurais de ne point accepter de quartier, et quand je ne pourrais plus résister, de faire sauter le navire et tout ce qui s'y trouvait pour ne laisser à l'ennemi qu'un chétif butin dont il pût faire trophée.

Mais aussi lourd qu'avait été le poids de ces anxiétés et de ces perplexités tandis que nous étions à bord, aussi grande fut notre joie quand nous nous vîmes à terre, et mon partner me conta qu'il avait rêvé que ses épaules étaient chargées d'un fardeau très-pesant qu'il devait porter au sommet d'une montagne: il sentait qu'il ne pourrait le soutenir long-temps; mais était survenu le pilote portugais qui l'en avait débarrassé, la montagne avait disparu et il n'avait plus apperçu devant lui qu'une plaine douce et unie. Vraiment il en était ainsi, nous étions comme des hommes qu'on a délivrés d'un pesant fardeau.

Pour ma part j'avais le cœur débarrassé d'un poids sous lequel je faiblissais; et, comme je l'ai dit, je fis serment de ne jamais retourner en mer sur ce navire.—Quand nous fûmes à terre, le vieux pilote, devenu alors notre ami, nous procura un logement et un magasin pour nos marchandises, qui dans le fond ne faisaient à peu près qu'un: c'était une hutte contiguë à une maison spacieuse, le tout construit en cannes et environné d'une palissade de gros roseaux pour garder des pilleries des voleurs, qui, à ce qu'il paraît, pullulent dans le pays. Néanmoins, les magistrats nous octroyèrent une petite garde: nous avions un soldat qui, avec une espèce de hallebarde ou de demi-pique, faisait sentinelle à notre porte et auquel nous donnions une mesure de riz et une petite pièce de monnaie, environ la valeur de trois pennys par jour. Grâce à tout cela, nos marchandises étaient en sûreté.

La foire habituellement tenue dans ce lieu était terminée depuis quelque temps; cependant nous trouvâmes encore trois ou quatre jonques dans la rivière et deux japoniers, j'entends deux vaisseaux du Japon, chargés de marchandises chinoises attendant pour faire voile les négociants japonais qui étaient encore à terre.

La première chose que fit pour nous notre vieux pilote portugais, ce fut de nous ménager la connaissance de trois missionnaires catholiques qui se trouvaient dans la ville et qui s'y étaient arrêtés depuis assez long-temps pour convertir les habitants au Christianisme; mais nous crûmes voir qu'ils ne faisaient que de piteuse besogne et que les Chrétiens qu'ils faisaient ne faisaient que de tristes Chrétiens. Quoiqu'il en fût, ce n'était pas notre affaire. Un de ces prêtres était un Français qu'on appelait Père Simon, homme de bonne et joyeuse humeur, franc dans ses propos et n'ayant pas la mine si sérieuse et si grave que les deux autres, l'un Portugais, l'autre Génois. Père Simon était courtois, aisé dans ses manières et d'un commerce fort aimable; ses deux compagnons, plus réservés, paraissaient rigides et austères, et s'appliquaient tout de bon à l'œuvre pour laquelle ils étaient venus, c'est-à-dire à s'entretenir avec les habitants et à s'insinuer parmi eux toutes les fois que l'occasion s'en présentait. Souvent nous prenions nos repas avec ces révérends; et quoique à vrai dire ce qu'ils appellent la conversion des Chinois au Christianisme soit fort éloignée de la vraie conversion requise pour amener un peuple à la Foi du Christ, et ne semble guère consister qu'à leur apprendre le nom de Jésus, à réciter quelques prières à la Vierge Marie et à son Fils dans une langue qu'ils ne comprennent pas, à faire le signe de la croix et autres choses semblables, cependant il me faut l'avouer, ces religieux qu'on appelle Missionnaires, ont une ferme croyance que ces gens seront sauvés et qu'ils sont l'instrument de leur salut; dans cette persuasion, ils subissent non-seulement les fatigues du voyage, les dangers d'une pareille vie, mais souvent la mort même avec les tortures les plus violentes pour l'accomplissement de cette œuvre; et ce serait de notre part un grand manque de charité, quelque opinion que nous ayons de leur besogne en elle-même et de leur manière de l'expédier, si nous n'avions pas une haute opinion du zèle qui la leur fait entreprendre à travers tant de dangers, sans avoir en vue pour eux-mêmes le moindre avantage temporel. [26]