IX
Livette ouvrit la porte du Château, qui cria dans la résonance vide du spacieux escalier de pierre.
Elle alluma le «calen», qui était suspendu à un clou, et ils montèrent, elle préoccupée de lui, et lui d’elle, mais non plus dans ce trouble d’attirance où ils étaient d’ordinaire.
C’est lui qui tenait la lampe de fer, balancée au bout de sa tige à crochet; et, par acquit de conscience, pour faire son devoir de galant et peut-être donner ainsi le change sur ses préoccupations, peut-être pour tromper lui-même l’inquiétude amoureuse dont il était pris, pour se forcer à revenir tout entier à Livette, et qui sait?—si obscur est l’homme en ses fonds du diable!—peut-être pour contenter, avec celle-ci, à son insu, un peu du désir allumé par l’autre, pour toutes ces raisons ensemble, plus inextricablement mêlées que les ramilles du rosier grimpant, il se dit: «Je vais l’embrasser!» Cela, jamais il ne l’avait fait, du moins hors de la présence des vieux, mais le Renaud de ce soir-là n’était plus pour Livette, on vous dit, le Renaud de tous les jours. Les forts levains de sa nature de sauvage lui gonflaient les veines. Bien véritablement il avait la fièvre, au moins une sorte de fièvre. Tous ses nerfs étaient surexcités, tendus; ses yeux lui montraient même les objets les plus indifférents autrement qu’à l’ordinaire. Et, en Livette, il voyait, malgré lui, tout en se le reprochant, des choses qu’à l’ordinaire il se refusait à voir. Et comme elle avait, étant toujours vêtue à l’arlésienne, ce fichu de mousseline blanche croisé bas, et qui laisse voir, sous la chaîne et la croix d’or, la naissance de la gorge au-dessus de l’entre-croisement des plis roides, accumulés, réguliers, c’est là qu’allait son regard allumé, au milieu de ce délicat arrangement de mousseline, si gentiment appelé la «chapelle».
Il tenait, dans sa main gauche, le calen, qu’il élevait à hauteur de son épaule, en l’éloignant de lui le plus possible à cause des gouttes d’huile,—et, de son bras droit, il enlaçait la taille de Livette, qui, elle, avait posé la main sur la rampe de fer.
Il sentait, à chaque marche gravie, le jeu des muscles du corps jeune de sa fiancée communiquer au bras dont il l’entourait une langueur d’aise qui courait dans tout son être,—et pourtant son cœur ne s’en réjouissait pas; et il trouvait qu’à l’ordinaire un seul bout du velours de la coiffure de Livette, s’il venait à en être touché au visage, lui mettait dans les sangs un plaisir plus doux, dont surtout il était plus sûr. De cela, il se dépitait en lui-même comme d’une déchéance, il souffrait comme d’un pressentiment, comme d’un malheur vaguement assuré. Et elle, elle subissait toujours davantage le contre-coup de ce qu’il éprouvait. Elle se sentait menacée. Quelque chose décidément était contre elle. Ce bras qui l’enlaçait ainsi quelquefois, ne lui semblait plus le bras de son ami, mais celui d’un homme. Elle en souffrait, et ne comprenait pas. Le regard qu’elle voyait était sur elle comme un regard nouveau de lui, sans amitié, sans pitié même. Elle le connaissait pourtant bien, ce brave Renaud, son promis, et voici qu’elle en avait peur comme d’un étranger!
Tout cela, en eux, se passait très vite, en émotions d’autant plus rapides qu’ils ne savaient que les éprouver, ne s’attardaient pas à essayer de les connaître en eux. La toute-puissante électricité humaine, plus inconnue que l’autre, jouait, en eux, par les millions de réseaux de ses courants, de ses correspondances, son jeu impossible à suivre. Dans ces deux êtres d’instinct, le prodige, sans fin renouvelé, de l’amour, des affinités,—des sympathies et des répulsions,—se renouvelait, aussi inconnu, aussi merveilleux, aussi profond que jamais. Pour la nature, il n’y a que deux êtres: un homme et une femme; il n’y a pas de catégories. A la base de l’humanité, la vie est une, la passion est une. Le savant des races supérieures perfectionne sans cesse sa réflexion et l’expression de lui-même; mais, dans le cœur de son frère ignorant, il y a plus de vie abondante et inextricable que dans la tête de ces philosophes qui, à force de s’analyser, ne savent souvent plus sentir. Ceux qui se croient les plus habiles à découvrir en eux l’homme vrai ne s’aperçoivent pas qu’ils dénaturent les mouvements secrets de leur âme à force de les surveiller. La clarté de leur lampe de mineur change les conditions psychologiques, comme une constante lumière modifierait l’état physiologique des êtres et des plantes. L’amour et la mort, pendant ce temps, répètent, dans l’éternelle obscurité des cœurs simples, leurs miracles sans témoins.
Ils étaient arrivés sur le palier, grand comme une chambre,—au premier étage. Devant la dernière marche, Renaud, soulevant presque Livette pour l’y faire arriver, voulut l’attirer à lui, mais elle eut, elle, un désir de résistance, et lui un subit désir de se résister à lui-même qui, isolés, n’eussent rien empêché, et qui, combinés, créèrent la force suffisante pour mettre entre eux un obstacle consenti. Et cette force, c’était le sortilège qui opérait.
Et comme ils n’échangèrent pas une parole, leur embarras s’accrut.
Vivement, pour échapper à la gêne qu’ils éprouvaient l’un par l’autre, elle courut à la porte de droite et entra. Et lui, content aussi de pouvoir mettre en eux quelque chose qui les rapprochât, au moins une parole, dit:
—Attendez la lumière, Livette! j’arrive.
Mais Livette venait, tout à coup, de songer à la menace de la bohémienne.... «C’est le sort, se dit-elle, je le reconnais!» Et elle se sentit pâlir.
Alors elle eut une inspiration:
—Suivez-moi, Renaud.
Ils traversèrent des chambres où dormaient, pendantes du plafond, à grands plis rigides et comme desséchés, les hautes tentures; où sommeillaient, sous les housses, les meubles du temps de l’empire; tout cela, rarement visité par les maîtres, mais soigné par la grand’mère et par Livette.
Et tous deux, Livette et Renaud, arrivèrent dans une salle aux murs nus, blanchis à la chaux, et qui servait autrefois de chapelle.
Un autel de bois, dévêtu de toute draperie, de tout ornement, se dressait au fond. Devant la porte du tabernacle blanc et doré, la pierre sacrée manquait, laissant un trou carré dans la menuiserie de l’autel.
Mais Livette ouvrit, au ras du mur, une large porte. C’était celle d’une armoire enfoncée dans l’épaisseur de la muraille. La porte ouverte à deux battants, ils purent voir, au-dessous d’une étagère à hauteur de leur tête, suspendues très roides et très droites, des chasubles, des étoles,—avec de grandes croix d’or en broderie épaisse;—des soleils d’où sortait la colombe; des triangles mystiques, des Agnus Dei. Au milieu de tous les autres, étaient les ornements des cérémonies de deuil,—noirs, dont les broderies lourdes figuraient des ossements blancs, des échelles de bourreaux, des marteaux, des clous;—et,—ce qui frappa Livette,—il y avait, au centre d’une étole, en moire obscure comme la nuit, une couronne d’épines, en argent, qui, à la flamme du calen, lança des éclairs.
Sur l’étagère, au-dessus de tous ces vêtements de prêtre,—vus de dos,—suspendus de telle sorte qu’on croyait voir des prêtres à l’autel,—flamboyait, entre le calice et le saint-ciboire, un saint-sacrement, soleil radiant, monté sur un pied comme un candélabre; et, au centre des rayons, luisait un rond de vitre, vide, mais qui reflétait, lui aussi, étrangement, la flamme mobile de la lampe.
—A genoux, Renaud! fit Livette. Pour ce qui nous arrive, la prière est le remède. Prions un peu!
Le gardian obéit. Il avait compris que Livette voulait conjurer le sort.
Elle priait en silence, avec ferveur. Lui, étonné, inhabitué aux attitudes de la prière, et cherchant une contenance, regardait de temps à autre le calen qu’il avait à la main, l’élevait pour mieux voir l’étalage de ce trésor ecclésiastique, et, distrait un moment, par tout son manège, de ses troubles de cœur, il ne fut que plus malheureux quand, tout à coup, de nouveau, sa pensée revint à Livette.
Il se dit alors que vraiment elle venait de deviner; qu’un sortilège était en effet sur lui! Et dans son cœur, il supplia le bon Dieu de la croix, le triangle mystique, l’oiseau et l’agneau symboliques, de lui venir en aide.
—Pardonnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés! dit tout à coup Livette à haute voix, songeant à la bohémienne.—Mon Dieu, ajouta-t-elle, nous vous promettons de faire porter, le jour de la fête des saintes Maries,—que voici proche,—chacun trois cierges dans leur église, et d’attendre que, l’un après l’autre, ils se soient consumés pour elles jusqu’à brûler les ongles de nos doigts!
Puis elle se releva,—mais, avant de partir, ils renfermèrent, dans l’ombre de l’abandon, derrière la double porte de ce placard banal, ces objets d’un culte mort, le calice sans vin, le saint-ciboire sans pain,—et ce saint-sacrement, dont le rayonnement de métal encadrait un foyer vide!
X
... Il savait bien, lui aussi, qu’il n’avait pas besoin du remède qu’on donne aux fiévreux, et que la fièvre qu’il avait ne lui venait pas du marécage.
Elle ne parla plus de la drogue, mais comme, sur le palier, il s’apprêtait à descendre:
—... Si nous allions, dit-elle, sur la terrasse?
Livette voulait prolonger le tête-à-tête, voir si elle retrouverait, après la prière, son Renaud.
Il déposa sa lampe en haut de l’escalier; et, poussant la porte qui s’ouvrait au-dessus de la dernière marche, tous deux se trouvèrent sur la terrasse qui domine tout le Château.
Terrasse carrée, au milieu de laquelle dormait, gisante à terre, renversée sur le flanc avec sa cage de fer, la grosse cloche, de trois pieds de diamètre, qui, autrefois, commandait le travail aussi bien que la prière, et qui, sonnant l’angélus, faisait s’agenouiller, au bord des marais pleins de miasmes, les fiévreux travailleurs du domaine.
Du bout de leur pied, machinalement, tous deux, tour à tour, frappèrent la grosse cloche couchée sur le flanc. Elle rendit une plainte courte, vite étouffée par le contact avec les dalles. Ce fut comme le soupir d’un cœur mystérieux.
Le cœur plaintif comme cette cloche, ils s’accoudèrent aux parapets de pierre, devant la nuit.
Livette et Renaud s’aimaient, mais, à lui, la tendresse ne suffisait plus. La sève du printemps, qui bouillait en désirs dans ses veines, fleurissait, au cœur de Livette, en douces fleurs de songerie.
Au-dessus de leur tête, le fourmillement des étoiles était magique. Il y en avait comme il y a des mouïssales et des grenouilles dans le désert, comme il y a des vagues dans la mer. Elles semblaient s’ouvrir et se fermer à demi, comme les fleurs d’un pré qu’agite un petit souffle rapide; comme des paupières qui font un signe.
Elles semblaient avoir quelque chose à dire.... Elles remuaient comme des lèvres qui parlent une langue vive, qui disent une chose très pressée, qu’il faut qu’on sache, mais nul bruit venant d’elles ne frappe les oreilles des hommes, car l’ouïe des hommes n’est pas assez fine. Et, de même, leur regard n’est pas assez subtil pour voir que les poussières (pâles comme des pollens) du chemin de Saint-Jacques,—sont aussi des étoiles. Ils l’ont vu avec un autre regard que s’est fait leur esprit, mais ce regard-là est encore impuissant à pénétrer plus loin, plus profond,—à tout connaître.
Et puis,—et Renaud lui-même avait entendu dire ces choses par des gardeurs de moutons, de ceux qui passent l’hiver en Camargue et en Crau, et qui, l’été, sur les sommets des Alpes, passent leurs nuits à compter les étoiles,—il y a, dans le ciel,—par delà les ciels visibles,—des feux allumés si loin de nous, si loin, que leur lumière, en train de venir vers notre terre, n’y parviendra que dans des siècles. Les hommes sortis de nous, après des siècles, verront scintiller des étoiles qui, de notre temps, allumées déjà, faisaient des signes perdus pour nous. Et, en ce temps-là, des idées, qui sont déjà allumées dans des âmes d’hommes, et qui aujourd’hui sont vues uniquement de ceux-là même en qui elles brillent,—brilleront pour tous, et l’une d’elles sera, dans chacun, l’amour et la pitié du monde.
Et ni Livette, non certes, ni Renaud, ne pouvaient approfondir ces infinis, mais, de l’immensité de ce ciel, fourmillant de fines lumières, il leur venait au cœur une émotion innomée, faite de toutes les espérances à naître.
Des mondes futurs, plus beaux, rêvaient en eux, avec eux.
En eux aussi, parce qu’ils étaient jeunes et créatures humaines, il y avait une part d’avenir. En eux aussi était le dépôt des vies futures. En eux aussi s’agitait sourdement l’inconnu des générations à naître, auxquelles un couple suffirait, sur les ruines du monde aboli, pour qu’elles eussent le désir de vivre et qu’elles en eussent le pouvoir.
Une étincelle, c’est tout le feu. Un couple, c’est tout l’amour. Le nombre infini n’est pas plus grand que le nombre deux. Et c’est pourquoi les grands savants qui calculent comme Barrême, n’en savent pas plus long sur la vie et sur le cœur, que Livette et Renaud,—qui ne savent rien.
Ils savaient seulement qu’ils vivaient, qu’ils voulaient aimer, qu’ils se cherchaient et se fuyaient en même temps,—mais ils ne se demandaient pas pourquoi. Ils ne se disaient rien. Ils éprouvaient. Ils ne pouvaient pas se dire que les rivalités et les jalousies, c’est-à-dire la douleur, servent le dessein de la nature qui veut sans doute, en les provoquant, exaspérer le désir, afin que la création soit assurée par les paroxysmes, et l’avenir universel par l’impérieux besoin de la joie.
Qu’importe à la loi, le faible, le vaincu? c’est le fort, dit-on, qu’elle veut reproduire, seul.
La pitié et la justice sont l’invention de l’homme et n’auront de triomphe que quand elles auront été lentement mêlées par l’esprit humain à la matière dont il est fait.
Ils souffraient, ils aspiraient à jouir,—sous l’inconnu d’un ciel de printemps. Ils attendaient leur joie, ils appelaient toute l’espérance, et ils regardaient l’horizon obscur, le désert où miroitaient les sables parmi les enganes sombres, et (entre les lignes noires des tamaris) les étangs scintillants de sel. Ils regardaient cette immensité où ils semblaient perdus, et où pourtant ils sentaient bien qu’à eux seuls ils étaient tout; et ils écoutaient, sans l’entendre, le bruissement éternel de l’île, murmures d’eaux, froissements de roseaux, de feuilles remuées, rumeurs de bêtes errantes, grondements éloignés de deux fleuves en route, de mer tressautante;—et cette voix de toute l’île accompagnait avec justesse, par l’étendue et le nombre des sonorités qui la composaient, ce pétillement muet des étoiles que personne n’entend.
Il y avait dans le parc, invisible pour eux à cette heure, un arbre étranger dont on voyait, dans le jour, les fleurs s’ouvrir avec un bruit doux. Ils s’amusaient quelquefois à regarder cet arbre, venu de Syrie, disait-on. Une détonation légère, comme étouffée, et voilà qu’un petit nuage très odorant sort de la cellule qui éclate. Cet arbre continuait, dans la nuit, à jeter sa poussière de désirs en quête, et vers les fiancés montait son odeur sauvage.
Rien qu’à se frôler, ils tremblaient de joie.... Ah! si elle avait pu lui donner, par ce beau soir de mai, tout ce qu’il appelait d’amour avec sa jeunesse! s’il avait pu sentir, sous ses lèvres chaudes, les lèvres de la jeune vierge se fondre amollies, là, sur cette haute terrasse qui dominait les cimes rondes des grands arbres du parc, sous ce ciel noir, magnifique d’étoiles, sans doute elle fût restée seule maîtresse de lui, la petite fiancée!...
Mais entre Livette et Renaud, il y avait trop d’obstacles; et comme il s’efforçait sagement de ne plus aller à elle, c’est vers l’autre qu’il allait en pensée.
Et Livette se sentait déjà la détresse des abandonnées. Tout ce grand pays plat, que ses yeux connaissaient bien et qu’elle devinait dans la nuit tout autour d’elle, lui paraissait tout à coup vide, vraiment un désert, et tout semblable par là à son cœur même. Et doucement, en silence, elle s’était mise à pleurer,—ce que voyant, l’un des deux grands chiens de la ferme, son favori, qui la cherchait partout depuis un moment, vint lécher sa main pendante.
Et là-bas, tout là-bas, au-dessus de cette barre sombre qui était la mer, Renaud, pendant ce temps, croyait voir monter, droite, comme suspendue dans l’espace, ou portée par les vagues, une forme de femme nue, qui l’attendait.
—Livette! Livette!
C’était la grand’mère qui appelait.
Ils redescendirent sans échanger une parole.
—Bonsoir, monsieur Jacques, dit la jeune fille.
—Bonne nuit, demoiselle, répondit Renaud.
Ainsi, ils s’appelèrent, ce soir-là, monsieur et mademoiselle, et, un instant après qu’ils se furent quittés, Renaud, dans le plus grand silence, prit son cheval à l’écurie et s’éloigna.
Il ne sentait pas que Livette, à sa fenêtre, le regardait partir avec des yeux où remontaient les larmes.
—Où s’en va-t-il?
Elle suivit un moment du regard le point brillant, un reflet d’étoile, qui, allumé au bout de la pique du gardian, dansait dans l’ombre, à travers les arbres, comme un feu follet,—et quand l’étincelle s’éteignit, elle ne vit plus les étoiles.
XI
Où il allait, il n’en savait rien. Il errait commandé par sa force qui s’agitait en lui et qui voulait être dépensée.
L’amour le gouvernait comme il gouvernait lui-même son cheval. En même temps qu’il était le cavalier de la bête, il était la bête damnée du désir qui le poussait, l’éperonnait, lui criait: «Marche!» dirigeait, de-ci, de-là, sans la régler, sa course à travers la lande. Il était, lui aussi, monté, harcelé, bridé, fouetté, le mors dans la bouche, emporté et impuissant. Et le cheval subissait les impressions du cavalier, qui subissait celles de l’amour; si bien que Blanchet, tout las de sa fatigue du jour, n’ayant eu tout à l’heure qu’un court repos, s’affola pourtant. Heureusement connaissait-il fossés, roubines, marécages, et, dans sa vitesse, la bride lâche sur le col, il choisissait encore sa route. Tantôt il ralentissait devant les fossés, afin d’y descendre, tête première, forçant alors le cavalier à se tenir tout debout sur les grands étriers, le dos touchant la croupe; tantôt il les franchissait à toute volée.
Grisé, tête nue, son chapeau ayant roulé quelque part, dans la nuit, les cheveux traversés d’un air sifflant, Renaud courait, pour courir, parce que la violence de la course correspondait à ses violences intérieures. Il courait à la manière d’une bête qui se déplace, par rage et fureur d’être seule, dans la saison des ruts.
Et il se disait que cela était abominable de penser à l’autre, quand il avait à lui cette fleur de beauté, de douceur et de sagesse; mais c’est de bien autre chose qu’il avait soif maintenant; et il sentait dans sa bouche une amertume forte, une salive collante et âpre, un suc qui l’altérait tout entier.
Et ne comprenant pas comment il échapperait à tout ce qu’il avait de méchantes volontés en lui-même, il allait avec deux désirs qu’il s’avouait: ou bien rencontrer Rampal, sur qui il se vengerait de tout, ou bien tomber au revers d’un fossé, ne plus se relever, changer ainsi de méchant destin,—et un troisième désir qu’il ne s’avouait pas: rencontrer, à l’aube, la bohémienne, mendiant au seuil de quelque ferme.... Et alors?... Il ne savait pas!
Tout à coup, il crut entendre un écho doubler, derrière lui, le bruit de son galop; il se retourna et il vit,—il vit en vérité!—le poursuivant à toute bride, la bohémienne nue, bien droitement campée, à la manière d’un homme, sur un cheval pâle, qui ne touchait point terre.
Envolée et riant, elle lui criait:
—Arrête, lâche!
Il se dit que cela n’était pas vrai, mais il ne se dit pas que c’était une vision; il songea: «C’est le sortilège,» et la peur le prit, une peur égale à son désir, et il se mit à fuir l’image de ce qu’il cherchait.
Il ne se retournait plus, il fuyait. Il entendait toujours un galop double: le sien, celui de «l’autre». Il passait dans des brumes claires qui se traînaient sur les sables mouillés, salins; et en coupant ces nuages qui rampaient, il lui semblait courir dans le ciel, au-dessus des nuages d’en haut. Véritablement, un vertige était dans sa cervelle, car l’amour veut être obéi, et le vœu de sa jeunesse était en lui comme une folie.
Tout à coup, les quatre jambes de Blanchet toujours lancé s’arc-boutèrent immobiles, rigides comme des pieux, et ses sabots sans fer se mirent à glisser sur une surface d’argile absolument lisse, dure, et comme savonnée. A toute vitesse le cheval glissait, bien debout, creusant des rainures avec sa corne sur cette surface polie, et, à la fin de sa vitesse acquise, il s’arrêta, voulut reprendre sa course, leva un pied, et, lourdement, épuisé, la bouche et les naseaux soufflant le désespoir, s’abattit.
Déjà Renaud, appuyé sur sa pique qu’il n’avait pas lâchée, debout à la tête de son cheval, s’efforçait de le relever, l’encourageant de la voix. Blanchet, appuyé sur la bride que maintenait l’homme, se remit sur ses pieds, après deux glissades inutiles.
Renaud regarda autour de lui: il n’y avait rien, que la nuit, le désert, les étoiles... des brouillards blafards, en loques, qui se traînaient çà et là, comme accrochés à des buissons, à des tamaris, à une touffe de roseaux... et qui prenaient par instant des formes de bêtes fantastiques.
Renaud remonta sur Blanchet, mais il le prit en pitié. Et, le cheval, tantôt se laissant glisser, les quatre jambes raidies, sur ses quatre sabots sans fer, tantôt mettant un pied devant l’autre, écorchant ce sol, à la fois ferme sous son poids et tendre sous le tranchant de sa corne écaillée, ils sortirent de l’argile.
C’était pitié et remords à la fois qu’inspirait à Renaud le cheval de Livette.
Quel droit avait-il, le gardian, d’abîmer, au service de sa passion pour une sorcière, la bonne bête, tant aimée de sa mignonne fiancée?
Renaud descendit donc de son cheval et, ôtant la selle et la bride à Blanchet, il lui dit: «Va! fais ce qu’il te plaît.» Puis il coupa autour de lui des apaïuns dont il se fit un lit, et, couché sur le dos, la selle sous la nuque, un foulard sur la face, il attendit le jour.
Un sommeil l’engourdit, durant lequel sa douleur se gonfla en lui, creva, s’extravasa, sortit de lui, prit des figures.... La même vision revenait toujours.
En s’éveillant, deux heures plus tard, il trouva qu’il avait le visage en larmes, et ses deux mains sur son visage. Alors il se prit en pitié lui-même, et, ayant commencé de pleurer en rêve, il laissa couler ses larmes qu’il eût refoulées d’abord, si elles eussent voulu sortir pendant la veille.
Il se trouva malheureux et pleura sur lui, avec rage, convulsivement, puis avec joie, comme si, en pleurant, il eût versé hors de lui pour toujours toute sa peine. Il pleurait d’être pris, impuissant, entre deux choses contraires, ennemies; de vouloir l’une et de désirer, malgré lui, l’autre. Il frappa la terre de ses deux poings; il déchira sa cravate qui l’étranglait; il broya des roseaux avec ses dents, et, comme un enfant, il s’écria, lui qui était un orphelin:
—Mon Dieu! ma mère!
Et il aurait ainsi pleuré longtemps encore peut-être, vidé les sources amères de son cœur, si, tout à coup, il n’eût senti une caresse, tiède,—deux caresses tièdes, molles, humides, effleurer sa joue, son front, ses yeux fermés.
Il entr’ouvrit ses paupières et vit Blanchet qui, debout à son côté, lui touchait la face, de sa lèvre pendante, comme lorsque, en cherchant un morceau de sucre, il caressait la main de Livette.
Une autre bête avait imité Blanchet: c’était le dondaïre Le Doux, le favori du gardian, le meneur de son troupeau de taureaux et de vaches sauvages, dont Renaud n’avait pas entendu la sonnaille, et qui avait reconnu le gardian.
Cette pitié des deux bêtes exaspéra d’abord l’aigre douleur de Jacques. A la manière des enfants qui se mettent à hurler dès qu’on les plaint, il eut, de se voir assez misérable pour être plaint, lui, par des bêtes, un grand cri intérieur—qu’il étouffa dans sa gorge; puis, touché de voir leur bonne figure, et distrait par là de lui-même, il se calma brusquement, se mit sur son séant, étendit la main vers ces naseaux, vers ces mufles de bêtes puissantes, si dociles, et il leur parla:
—Braves, braves bêtes, oh! les braves bêtes!
Le petit jour paraissait. Et le gros taureau noir, et le cheval blanc, tous deux, comme pour répondre à l’homme et pour répondre aussi à ce premier regard de la lumière de retour, qui faisait courir sur toute la plaine un frisson d’aise, tendirent le cou vers le levant; et le hennissement du cheval retentit, éclatant, trépidant comme une fanfare, soutenu par la basse des mugissements du taureau.
Aussitôt s’éleva, tout autour de Renaud, un concert de meuglements et de hennissements mêlés. Sa libre manade avait passé la nuit par là. Il était entouré de ses bêtes familières.
Elles accoururent à l’appel de Blanchet, à celui de Le Doux, à la voix du gardian. Les cavales étaient blanches comme le sel. Elles arrivaient les unes au petit trot, d’autres au galop, quelques-unes suivies de leur poulain; passaient la tête entre des roseaux, regardaient curieusement et restaient là,—ou bien, comme espiègles, repartaient avec l’air de dire: «C’est le dompteur, allons-nous-en!»—Et des ruades du côté de l’homme.
Quelques taureaux, quelques taures noires, sèches, nerveuses, fouettant leurs flancs de la queue, arrivaient aussi, prenaient peur, se souvenant d’avoir été châtiés pour quelque méfait, et, tournant la croupe, détalaient de même, puis, hors de vue, s’arrêtaient vite....
Comme le dondaïre demeurait là, bœufs et chevaux ne s’écartaient guère.
Quelques-uns, les plus sages ou les plus vieux, s’agenouillaient lentement, comme pour reprendre le repos interrompu, puis flairaient le sol autour d’eux, enveloppaient de leur langue torse une touffe d’herbe salée, la tiraient à eux et mâchaient, une bave d’argent leur tombant du mufle.
D’autres, ainsi couchés, se léchaient doucement. Une mère qui faisait téter son veau le regardait d’un œil très doux, très calme.
Ici un étalon s’approchait d’une cavale, faisait deux bonds à côté d’elle, la queue haute, la crinière énergique, avec un appel de la voix, hardi, sonore, puissant,—puis se cabrait, et quand la cavale, sous lui, se dérobait, il la mordait, évitant aussitôt, d’un écart brusque, le coup de pied qu’elle détachait vers lui.
Plus d’un taureau aussi faisait la cour aux femelles, se soulevait, lourd, sur ses jambes de derrière,—retombait à vide sur ses quatre pieds.
Le réveil du troupeau n’était pas complet. Des lassitudes liaient encore ces bêtes dans l’engourdissement. Elles attendaient le soleil.
Renaud s’approcha d’un étalon à demi dompté, qu’il avait monté quelquefois, et lui lança au cou le séden qu’il préparait à cette fin depuis un moment, le séden de Blanchet, de Livette, tout sali de boue par la chute de tantôt!
Il offrit du sucre à la bête sauvage, qui se laissa seller sans trop de résistance, désireuse peut-être de retrouver pour un jour le foin abondant des écuries du Château, dont elle avait le souvenir.
Renaud dit à Blanchet:
Et sur sa monture fraîche, la pique au poing, il repartit, dans l’idée de chercher Rampal.
L’étalon que montait Renaud était son préféré, celui qu’il avait appelé Leprince.
Et Renaud éprouvait une satisfaction honnête à se dire que du moins ce ne serait plus le cheval de Livette qui aurait à supporter ses caprices et ses violences d’amoureux. Il se sentait, de cela, bien aise, allégé d’une triple responsabilité, de cavalier, de gardian et de fiancé.
Leprince parut désappointé quand Renaud le contraignit à tourner la croupe au Château d’Avignon.
Renaud se dirigeait du côté de la cabane dont lui avait parlé Audiffret. Il était bien possible, en effet, que Rampal en eût fait son gîte. Il voulait savoir. Or, cette cabane étant, comme on sait, non pas en Camargue, mais en Crau, non loin du mas d’Icard, à près de neuf à dix lieues dans l’est, il fallait passer le grand Rhône. Mais, en ce vaste pays plat, les cavaliers parcourent de très longues distances pour un oui ou pour un non, et trente ou quarante kilomètres n’étonnaient pas Renaud.
Vu l’endroit où il se trouvait, le plus court lui parut de longer le Vaccarès au sud.
La bonne fraîcheur du matin chassait de lui les pensées noires, les visions, les cauchemars; il éprouvait un peu de calme. Du reste, brisé par la fatigue, il se sentait à moitié endormi, et trouvait cet état délicieux. Il ne se sentait plus la force de suivre ses pensées, de les guider encore moins, en sorte qu’il était soumis, comme une chose, comme une herbe, à l’air qui passe, au rayon qui brille.
L’heure et la couleur du jour étaient vraiment réjouissantes, et une gaieté physique entrait en lui, qui ne réfléchissait plus.
Un frisson courait sur les eaux, les herbes, et sentait le sel. L’aurore éclatait maintenant. Encore une minute, et le soleil allait paraître, jeter sur la plaine son filet horizontal aux mailles d’or. Il parut. Les murmures devinrent des bruits: les reflets, des resplendissements; les réveils, des activités.
La pique à l’étrier, appuyant son front lourd sur le bras qui la tenait, Renaud qui fermait les yeux, au bercement du cheval, les rouvrit tout à coup, et promena autour de lui le regard d’un roi joyeux.
Il s’arrêta un moment à contempler un attelage de plusieurs chevaux qui tiraient une grande charrue et faisaient d’un mauvais champ pierreux un terrain défoncé à planter de la vigne.
Le phylloxera, qui a fait tant de mal à des pays riches et sains, est, pour la Camargue, une occasion nouvelle de combattre la fièvre et de gagner du terrain sur le marécage. Les sables sont, en effet, favorables à la vigne, défavorables à l’insecte parasite, et ce pays de l’eau deviendra lentement, s’il plaît à Dieu, un vrai pays de vin!
Et Renaud regardait le laboureur avec un sentiment de joie, à cette idée de l’enrichissement de son pays par le travail; et avec un confus sentiment de regret, car il préférait que sa lande restât sauvage, libre, inculte. L’idée d’une plaine cultivée de bout en bout, où nulle place n’est laissée au pas capricieux des chevaux telle que Dieu l’a faite,—cette idée l’attristait.
Il se disait toujours, en passant devant les campagnes civilisées:
«Non, là, en vérité, on ne peut ni vivre ni mourir.»
Les champs de blé ou d’avoine, même dans la saison d’été, lorsqu’ils sont d’un si beau roux, si pareils à la terre surchauffée, si semblables aux eaux limoneuses et rayonnantes du Rhône,—ne l’enchantaient pas. Ils lui donnaient l’impression d’un obstacle devant lequel il fallait détourner la course de son cheval, et Renaud ne connaissait d’obstacle respectable—que la mer!
Il pardonnait davantage à la vigne parce qu’il lui semblait qu’il y avait une gloire pour son pays à produire du vin, à l’heure où les autres terres de France n’en pouvaient plus donner. Et puis, le Rhône, le mistral, les chevaux, les taureaux, le vin, tout cela lui paraissait aller bien ensemble, comme des choses de vigueur et de fête, de courage et de joie. Ils savent boire, allez, ceux de Saint-Gilles, et ceux d’Arles, et ceux d’Avignon. Dans l’île de la Barthelasse, au milieu du Rhône, devant Avignon, Renaud avait été de noce une fois et là, il avait goûté d’un vin rouge dont il voyait encore la couleur! C’était un vieux vin du Rhône, lui avait-on dit, et il se rappelait que, pour faire honneur à ce vin en même temps qu’à la mariée, il avait, ayant la tête un peu échauffée, jeté solennellement, après la dernière rasade, son verre en forme de coupe au fond du Rhône. Il y a comme cela, au fond du Rhône, des coupes mortes, mais non pas brisées, où la joie, hier encore, a été bue. A travers l’eau, en se balançant avec lenteur, elles sont descendues sur un fond de sable....
Là elles dorment, recouvertes de limon, et dans deux, trois mille ans, qui sait? les vieux savants d’alors les découvriront comme aujourd’hui on découvre, à Trinquetaille, des amphores de terre cuite, et, auprès des amphores, quelquefois une urne de verre où chatoient, dès qu’on la déshabille de sa robe de poussière, toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.
Le verre de Renaud, qui sait? ce verre si cassant, où il a bu le meilleur vin de sa jeunesse, peut-être restera plein pendant des siècles, tout plein des sables et des eaux du Rhône, et peut-être que,—dans des siècles,—d’autres jeunesses y retrouveront la même joie. Car tout se recommence.
Ainsi vagabondait la pensée du vagabond, de fil en aiguille, de vigne en verre. Ah! son verre, lancé dans le Rhône! Il y revenait encore, à ce souvenir d’une ivresse. Il lui semblait maintenant qu’en le jetant ainsi au fleuve, un jour de mariage, il s’était à lui-même prédit son destin, et que lui, le fiancé de Livette, il ne se marierait jamais! Au verre jeté il ne boirait plus.
L’impression de joie première qui lui était venue avec la nouveauté du matin était déjà passée; il s’attristait déjà de nouveau, à mesure que le jour perdait son charme gai de chose commençante.
Et, ainsi rêvant, Renaud coupait à travers les marécages, Leprince pataugeant dans l’eau jusqu’aux jarrets.
Oui, mes amis, il pardonnait à la vigne,—ce Renaud,—d’envahir la Camargue. D’ailleurs, après les vendanges faites, n’est-ce pas pour les taureaux un excellent pâturage que les champs de vignes rouges et blancs? Car il y en a de tout rouges, à l’automne, et de tout blancs aussi, ou du moins d’un jaune clair doré,—comme si les pampres, sous les grands soleils couchants, s’amusaient à se répéter les deux couleurs du vin.
N’a rien vu qui n’a pas vu les rayons d’un soleil couchant, en novembre, jaunes comme l’or, rouges comme le sang, s’étaler sur un champ de pampres rougis, sur un champ de pampres jaunis, étalés eux-mêmes à perte de vue....
Du reste, n’est-elle pas la patrie des lambrusques, cette Camargue? La lambrusque, c’est la vigne sauvage, camarguaise, différente de nos vignes cultivées en ce que le mâle et la femelle sont sur des plants séparés. Les raisins qui chargent les lambrusques femelles font un vin un peu âpre, mais bon, et les sarments de cette vigne sont, à la main, de légers et vigoureux bâtons.
Arrivé au Grand Pâtis, Renaud traversa le Rhône à cheval, en trois fois, allant de terre camarguaise à l’île du Mouton; de l’île du Mouton à l’île Saint-Pierre, et de l’île Saint-Pierre en terre ferme.
Il était maintenant dans les marais de la Crau, de cette Crau qui s’ajoute, désert de cailloux, à la Camargue, désert de limon.
Ces deux steppes très différents joignent, pour le regard, leurs étendues par-dessus le Rhône. D’Aigues-Mortes à l’étang de Berre, il y a, mes amis, un joli coup d’œil de «planure», et l’aigle de mer a beau faire, il y a pour lui, en belle ligne droite, vingt bonnes lieues à voler, les ailes toutes larges! Et c’est là le royaume du roi Renaud.
La Camargue a les salicornes, les graminées, les plantains et les bardanes, en touffes minces, séparés par des intervalles sablonneux; elle a les gapillons, qui sont les joncs verts évasés en bouquets, aux mille pointes sèches plus fines que des aiguilles; çà et là, les tamaris, et, au bord des deux Rhônes, les ormeaux tant de fois taillés et retaillés, par le besoin de leur prendre du bois à brûler, qu’ils ressemblent à de grosses chenilles droites sur leur queue, hérissant leurs poils courts.
La Crau est en terrains nus et en bruyères. C’est, à vrai dire, un champ de cailloux. Ils sont venus, dit-on, du mont Blanc, tous ces cailloux qui maintenant dorment ici. Rhône et Durance les ont charriés, puis ont changé de lit, après avoir joûté ensemble sur ce vaste espace au pied des Alpilles. De dessous les cailloux de Crau, en mai, sort une herbe fine et rare, paturin ou chiendent. Du bout de leur museau, les brebis poussent la pierre, broutent la petite herbe pendant que le berger, dans le vent et le soleil, rêve....
Mais cette Crau des cailloux est plus loin, au delà de l’étang de Ligagnou, qui longe le fleuve. Ici, dans la Crau des bords du Rhône, on est en plein dans les marais, desséchés presque entièrement une grande partie de l’année,—mais perfides quelques-uns, et qu’il faut bien connaître.
Renaud remonta vers le nord-est, et, au quartier du mas d’Icard, il fut arrivé bientôt.
Renaud venait de s’arrêter.
—Où est-elle donc, la cachette? murmurait-il.
Et de tous ses yeux, il s’efforçait de percer le fouillis d’ajoncs, de siagnes, massètes, carex et scirpes, qui jaillissait là-bas du fond d’un marécage, au beau mitan. Ce marais ne semble pas, non, plus inquiétant qu’un autre, mais les taures et les cavales le redoutent, et, soigneusement, l’évitent.
A la surface du marécage, s’étalait comme une épaisse croûte de verdure moisie. Ce n’était pourtant pas cette lèpre, faite de lentilles d’eau, qui dort sur les mares. C’était comme un feutrage composé d’ajoncs morts, de racines, d’herbages entrelacés, et cela faisait à l’eau une surface solide et mobile, ondulante sous les pieds qui s’y aventurent, prête à les porter et prête à crever.
Cette croûte (la trantaïère), lézardée çà et là, laissait voir, par les lézardes, une eau sombre comme la nuit, dont la surface, piquée de menus reflets, étincelait comme une glace en verre noir.
Sur les bords, autour de quelques tamaris, poussaient drus, pressés, innombrables, des roseaux et encore des roseaux, toujours froissés entre eux, et sans cesse frôlés, avec un bruit de papyrus, par l’aile sèche des libellules à tête de monstre.
Beaucoup de ces canéous portent des fleurs d’un blanc violacé. Étagées le long de ces hampes, on les prendrait pour des fleurs de grande mauve. Ces roseaux à grandes corolles éveillent l’idée de thyrses antiques, qui auraient été fichés là debout, dans la terre humide, par des bacchantes, en train maintenant de dormir quelque part, à l’ombre des tamaris, ou de se livrer aux centaures. Ils font songer aussi au bâton de la légende qui, planté en terre, se couvre aussitôt de fleurs et commande par là les épousailles.
Ces thyrses du marécage sont des roseaux escaladés par des liserons. Le convolvulus s’attache au roseau, y enroule ses festons, s’élève en spirale autour de lui, cherche la lumière à sa cime et jette, tout le long de la tige qui murmure, une harmonie de couleur éclatante.
Les jeunes feuilles aiguës des roseaux se dressaient en fer de lance. Les vieilles, cassées, retombaient à angles droits. Quant aux tamaris, le fin feuillage grêle en est comme un nuage transparent, et leurs petites fleurs rosées, en épis, trop lourdes, surtout avant d’être écloses, font pencher de tous côtés les panaches flexibles de l’arbre arrondi.
A travers tamaris et roseaux, Renaud cherchait à voir la cabane qu’il connaissait et dont, la veille au soir, lui avait parlé Audiffret. Mais à peine pouvait-il distinguer la petite croix inclinée que portent sur l’arête de leur toit, à l’extrémité même, les cabanes camarguaises, faites de madriers, de planches, de boue grisâtre (tape) et de paille. La cabane était tout entière visible autrefois de l’endroit où il se trouvait, mais les roseaux, sur l’îlot où elle est construite, avaient poussé si dru qu’ils la cachaient maintenant. Le sentier qui y conduisait était d’ailleurs sur le bord opposé. Il dut faire un grand détour pour y parvenir, ce marais de la cabane étant de forme très capricieuse.
Du sud, il avait passé au nord de la cabane. Ce n’est plus la trantaïère qu’il avait devant lui, mais, sous l’eau où foisonnaient les siagnes, les triangles et les ajoncs, la gargate, la fange où, brusquement, qui s’avance enfonce.
Il y a bien d’autres dangers dans les marais maudits. Il y a les lorons, sortes de puits sans fond, ouverts çà et là sous les eaux, et dont il faut connaître l’emplacement. Aigues et taures les connaissent très bien, savent les fuir, et pourtant, des fois, plus d’une y tombe, plus d’un homme aussi. Qui y tombe y reste. Pas de raisonnements, mon homme! Tu y es, adieu!
Les gardians vous diront, et c’est la vérité, que de chaque loron sort une petite fumée tournoyante, à laquelle on reconnaît ces bouches d’enfer. Cent lorons, cent fumées. Voilà, mes amis, de quoi rêver, n’est-ce pas, quand la fièvre maligne, sortie des marais, vous jette sur le flanc!
Renaud voulait savoir si Rampal habitait la cabane, mais non pas l’y attaquer, car l’endroit est traître. «S’il y est, il sortira un moment ou l’autre.... Je l’attendrai en terre ferme.... Ah! voici le sentier!...»
Le sentier serpentait, caché sous une nappe d’eau peu profonde. C’était un empierrement étroit, mais très ferme, dont le bord droit était marqué, jusqu’à la cabane, par quelques pieux émergeant à fleur d’eau, et peu éloignés l’un de l’autre.
Renaud mit pied à terre, et, tenant son cheval par la bride, chercha le premier de ces pieux. Bien qu’il en sût la position, il fut quelque temps à le retrouver. Du bout de son trident, il écartait les herbes, et quand le piquet fut reconnu, il tâta le chemin solide dont il mesura la largeur. Courbé, il regarda très longtemps, très attentivement, les herbes, les roseaux dont les tiges se touchaient par endroits au-dessus du passage secret, et, quand il se releva, il avait jugé à coup sûr que le passage, depuis quelque temps, n’avait pas servi.
Il ne se trompait pas. Rampal, en effet, se méfiait un peu de cette cachette, trop connue, pensait-il, et où on pouvait le traquer. Il gîtait souvent aux environs, prêt à se réfugier dans cette impasse, si cela devenait nécessaire, mais il aimait mieux, en attendant, se sentir libre, avec beaucoup d’espace ouvert tout autour de lui.
Renaud remonta sur Leprince et, une heure après, repassa le Rhône. Le soir, il coucha dans une de ces grandes cabanes qui sont des étables, des «jass» d’hiver, pour les troupeaux de cavales, en ces mois où le temps est si mauvais que les taureaux ne trouvent pâture qu’en brisant la glace à coups de cornes.
Et le lendemain, une heure avant midi, il apercevait là-bas, devant lui, l’église des Saintes découpée comme un haut navire sur le bleu de la grande mer.
De petits martinets noirs tournoyaient à l’entour, mêlés par hasard à un vol de grands goélands aux ailes arrondies.
Une charrette venait lentement sur le chemin de sable.
—Bonjour, Renaud.
—Bonjour, Marius. Où vas-tu?
—Porter des poissons en Arles.
Ce Marius souleva des branchages qui semblaient charger son char et qui faisaient de l’ombre sur une douzaine de baquets et de paniers. Tout aise de sa cargaison, il écarta la bâche qui, sous les branchages, recouvrait son trésor. Baquets et paniers étaient, jusqu’au bord, emplis de poissons pêchés aux étangs et à la mer. Il y avait des sars, des muges, des dorades, vivants encore, prismes animés, les ouïes et les bouches ouvertes comme des fleurs marines rougeoyantes au milieu des bleus sombres, des verts glauques, des ors humides. Il y avait des anguilles énormes, la plupart prises aux roubines de Camargue, véritables viviers de réserve.
Ces congres visqueux, sombres, glissaient les uns dans les autres, composant et décomposant sans fin les nœuds coulants de leurs corps serpentins.
Aux taches livides, de couleur triste, qui tigraient certaines de ces grosses anguilles, Renaud reconnut des murènes, ouvrant une bouche vorace, armée de dents affilées.
—Comme tout ça bouge, tu vois! dit Marius.
A ce moment, comme pour lui donner raison, un gros poisson plat, bondissant hors d’un baquet, tomba à terre.
Du fer de son trident, le gardian à cheval le cloua sur le sol pour l’empêcher de sauter au fossé plein d’eau, qui longeait la route....
—Tiens! dit-il étonné, n’est-ce pas une torpille? Quand je la pêche avec la «fouine», qui est une lance plus longue que mon trident, elle me donne alors une secousse que je n’ai pas sentie aujourd’hui?
—C’est qu’alors, dit Marius en riant, la torpille est dans l’eau et ta fouine est mouillée. Mais, ajouta-t-il, laisse la bête à terre. Ça ne vaut pas grand’chose. Les serpents s’en régaleront.
Là-dessus, cavalier et charretier pêcheur, chacun tira de son côté.
Et la pensée du gardian allait de la torpille et de la murène aux gymnotes d’Amérique, dont lui avaient parlé de vieux marins. On lui avait dit qu’électriques comme la torpille, mais semblables au congre pour la forme, les gymnotes peuvent, d’une décharge foudroyante, tuer un cheval; car afin de leur faire épuiser leur provision de forces, et de les prendre ainsi sans danger, on pousse dans l’eau, contre elles, des chevaux sauvages qui reçoivent les premières secousses et qui en meurent quelquefois.
Et Renaud, tout en continuant sa route vers les Saintes, confusément rêvait aux miracles de la vie, que rien n’explique.
XII
Livette ne s’était pas endormie. Quand Renaud eut disparu dans la nuit, elle ferma doucement ses fenêtres et, se jetant sur son lit, la face sur les coussins, elle pleura avec épouvante.
Pendant ce temps—pendant que pleurait Livette et que Renaud, affolé, courait la lande, se croyant poursuivi par la bohémienne,—la bohémienne,—elle, dormait.
Les deux êtres dont elle commençait à désoler la vie souffraient déjà mille morts, et elle, sous une des charrettes de sa tribu, dans son campement espacé autour du village, dormait, toute vêtue, tranquille, son joli visage énigmatique souriant aux étoiles de cette belle nuit de mai.
Quand Renaud l’avait laissée au soleil couchant, toute nue sur la plage, lentement elle avait étiré au soleil ses bras fauves, se plaisant à la sensation d’être nue au plein air, de se sentir caressée par la brise du large qui séchait sur elle l’eau roulante en perles lourdes.... Puis, lentement, elle s’était rhabillée, bien lentement, afin de retarder l’instant d’être de nouveau prise dans la gêne de ses hardes, afin de jouir de l’aisance de son corps comme une bête libre.
Elle avait alors longé la plage, imprimant son pied nu, bien fait, dans les sables recouverts à temps égaux par la nappe mince de la vague qui, peu à peu, fondait l’empreinte.
La dernière caresse de la mer sur ses pieds, où se collait un peu du sable brillant, l’enchantait. Elle riait à l’eau, jouait avec elle, l’évitant parfois d’un saut brusque, parfois allant au-devant d’elle, la taquinant.
Il lui semblait voir, dans les replis onduleux des vaguelettes, les serpents familiers qu’elle charmait parfois au son d’une flûte, qui venaient alors s’enrouler à ses bras, à son cou, et qui maintenant l’attendaient, couchés sur de la laine au fond de leur coffre, dans son chariot.
A Renaud, elle ne pensait plus, déjà. Elle était tout entière à l’instant, toujours, n’ayant jamais ni regrets ni remords d’aucun passé,—n’ayant de prévisions que par éclairs, au moment où la passion et l’intérêt le lui commandaient. Elle avait la réflexion courte, comme saccadée; et sa profondeur, sa puissance, son énigme, étaient de n’avoir point de cœur, ni, par conséquent, de conscience.
Les hommes, les femmes qui l’approchaient pouvaient redouter ou espérer d’elle quelque chose, lui supposer telle résolution, essayer de déjouer son plan, mais elle n’en avait pas, ce qui les trompait par avance.
Elle déroutait et triomphait d’abord par l’indifférence; puis, comme elle sortait tout à coup de son indolence, en bête, au gré d’un appétit, d’un caprice, elle déroutait toujours toutes les défenses,—son attaque, ses décisions, ses habiletés, ses mensonges, étant toujours spontanés, jaillis des circonstances à mesure qu’elles s’offraient.
Non, elle ne combinait rien à l’avance, froidement; elle ne préparait jamais aucun plan de longue main; mais, d’un coup, elle pouvait, au besoin, en inventer un, et l’exécuter sur-le-champ, tout d’une haleine, ou bien en commencer rageusement l’exécution, qu’elle abandonnait presque aussitôt par ennui, pour n’y plus songer que le jour où un mouvement de passion l’y ramenait soudainement.
Elle était comme une araignée qui, en un clin d’œil, tirerait d’elle-même toute sa toile, pour lier au vol la mouche; ou bien elle tendait un premier fil, qu’elle oubliait jusqu’à ce qu’une occasion éveillât en elle l’idée d’en tendre un second.
Et, ainsi faite, elle était moins mauvaise et pire que d’autres, parce qu’elle était plus changeante que le miroir de l’eau, couleur du temps.
Fataliste, la gypsy se disait que ce qui doit arriver arrive, et non, jamais, elle ne s’était donné la peine de combiner un projet de vengeance. Elle posait d’abord une menace, sachant bien que la terreur inspirée par une prédiction est un premier malheur qui en prépare d’autres en troublant les esprits, les cœurs, les jugements. Puis, quelque chose de fâcheux, «dans l’année», arrive toujours, qui vient collaborer avec les sorciers et que les gens attribuent au «mauvais sort» jeté sur eux. Il est sur eux, en effet, parce qu’ils y croient. Enfin, on aide, si l’occasion se présente, la malice du sort, avec un mot, un geste, un rien,—et si l’occasion se présente, c’est que cela était écrit de toute éternité, fixé d’avance dans la destinée!
Être tout d’instinct, la gypsy n’avait pas d’autre secret que de n’en point avoir.
Elle allait à sa joie, satisfaction de vengeance, de haine ou d’amour, sans tenir compte de rien ni de personne; et, ainsi semblable aux bêtes, elle devenait, étant créature humaine, redoutable aux êtres civilisés, comme la nature. Ces créatures-là sont implacables. La gypsy aimait la vie et la vivait en animal, sans y réfléchir. C’est là le pauvre et profond mystère de la Sphinge. Elle procède à la façon de la brute, voisine des origines basses, malgré son beau visage humain, où les yeux, troubles comme ceux de Pan, semblent voilés de mensonge parce qu’ils sont voilés pour eux-mêmes de leur propre inconnu, de leur incertitude en attente. Regardez l’œil des chèvres et des génisses. Il est profond comme la Bestialité rusée et forte, tapie dans les ombres du bois sacré. La vie veut vivre. Elle est là, embusquée. Sûre d’elle, elle s’attend. La bête humaine, en plus des ruses du renard ou du tigre, a la parole. Rien de plus effroyable que la parole sans la conscience.
Au bout du compte, la Zinzara était toujours sincère sans jamais le paraître, parce que sa versatilité la mettait d’heure en heure en contradiction avec elle-même.
La caresse et la blessure qu’on recevait d’elle coup sur coup ne prouvaient ni qu’elle eût feint l’amour ni qu’elle eût feint la haine.... Elle avait tour à tour, d’une minute à l’autre, haï et aimé, ou plutôt, sans aimer ni haïr, elle s’était complue à elle-même, avec des sincérités contradictoires,—très naïvement.
Elle avait quelque chose de la guenon, qui, au moment où, au sommet de l’arbre, elle berce d’un air humain son enfant tendrement pressé entre ses bras, les ouvre brusquement, et laisse tomber le nourrisson oublié pour cueillir un fruit qui s’offre à elle.
Elle s’importait à elle-même et ne voyait, à propos de tout et de tous, qu’elle-même.
La gypsy était redoutable comme un esprit caché dans un élément dont il serait le serviteur. Elle avait la force d’un coup de foudre, d’un tremblement de terre, d’un événement fatal, impossible à prévoir, à parer.
La vipère n’est point méchante. Elle ne prépare pas son venin. Elle l’a. Qu’on la dérange, elle a mordu avant de s’y être décidée.
Comme les torpilles ou les gymnotes, l’Égyptiaque pouvait lancer des coups d’électricité mortelle. Dès qu’on l’approchait,—par nécessité d’être. Il pouvait lui arriver aussi de s’amuser au jeu de répandre autour d’elle sa puissance maligne, pour rien, pour voir les effets, parce que c’était son heure et son jour, son caprice.
Pour se défendre et pour jouer, elle avait les mêmes moyens.
Elle n’aurait pas pu ne pas être funeste. Il ne fallait pas qu’elle songeât à vous, voilà tout. C’était déjà une bonne fortune que de n’être pas regardé par elle.
Quoique fille d’une race qui met à haut prix la chasteté, elle n’était pas chaste, non qu’elle aimât par-dessus tout la volupté, mais elle la détenait comme un moyen de domination, d’autant plus sûr qu’elle en faisait moins de cas. Toujours supérieure, dans sa froideur, au désir qu’elle inspirait, c’est en cela vraiment qu’elle se sentait reine, sorcière,—un peu déesse, de par le diable! Les caresses d’un bain libre lui plaisaient mieux que d’autres. Elle était comme les femelles des lambrusques qui sont fécondées par le vent.
Comme les cavales de Camargue, qui souvent s’assemblent sur les bords de la mer pour respirer tout le large, quand elle ouvrait ses lèvres à la brise saline, par ces beaux soirs de mai, elle se sentait plus heureuse que d’aucun baiser d’homme. L’âme errante de sa race aspirait sur ses lèvres, dans l’air, avec la liberté des espaces, une espérance inconnue, vide et infinie.
Ainsi faite, elle se savait à la fois inquiétante, et protégée par quelque chose qui se dégageait d’elle. Cela la remplissait d’orgueil. Dans son sourire, il y avait de cet orgueil-là. Il y avait aussi le ressouvenir perpétuel de choses éprouvées, connues d’elle seule et d’un certain nombre d’hommes, qui s’ignoraient.
Leur ignorance, son œuvre, la faisait sourire comme le reste. Et ce sourire, c’était ironie et mépris. Elle savait sa force et toute leur faiblesse. Elle souriait donc toujours.
Elle régnait, sans autre politique, sur sa tribu errante par escouades, changeant, en vraie reine, de favori, au hasard des occasions autour d’elle et des impressions en elle-même, mais laissant croire à chacun d’eux qu’il était, qu’il avait été le seul aimé, sinon le premier.
Tromper des zingari,—beau succès de zingara!
Et il y avait, parmi les quinze ou vingt enfants de sa troupe, un jeune dauphin issu de cette reine, mais, depuis qu’il avait quitté le sein, elle n’y prenait pas plus garde qu’une lice à son petit destiné à devenir son mâle.
Quand elle était arrivée près de son campement, tout émue des contacts de la vague dont le sel, séchant, craquant sur elle, pressait partout sa peau voluptueuse, la tzigane, tiède dans tout son être, avait regardé du côté d’un de ses bohémiens, jeune homme à peau de bronze, à barbe rare et frisée.
Et, à la nuit,—lorsqu’on eut mangé la soupe qui avait bouilli dans la marmite suspendue à trois pieux inclinés, au plein air,—le zingaro se glissa près de la zingara.
C’était le moment où, par elle, deux êtres souffraient dans le plus profond de leur conscience, où Livette et Renaud se regardaient et déjà ne se reconnaissaient plus.
Les fiancés, ses victimes, se débattaient sous le sort mauvais jeté par son regard, au moment même où ce regard semblait se faire doux pour répondre à celui dont la couvrait son amant, au revers du fossé, sous la menue lueur des étoiles.
Renaud, à cette heure-là, rêvait de revoir la nudité de la gypsy, de la conquérir, se demandant, au souvenir de cette forme svelte et jeune, si ce n’était pas là une vierge, quoique fille de grand chemin; appelant confusément un amour étrange, entier, absolu, la possession triomphale d’un être neuf, d’une taure jusque-là farouche, méchante même aux taureaux; d’une cavale qui n’aurait connu ni frein, ni selle de cavalier, et qui serait restée rebelle à l’étalon....
Renaud rêvait tout cela, mais il n’existait pas de Renaud pour Zinzara.
Zinzara, juste à cette heure, dans l’herbe mouillée de rosée, se tordait comme le congre des légendes qui sort des mers pour se livrer aux caresses enchevêtrées des serpents de terre.
Deux jours Livette attendit, s’interrogeant sur ce qui se passait. Lasse enfin de chercher sans deviner, elle se mit en route pour les Saintes, le matin du troisième jour. «Là, songeait-elle, j’aurai peut-être des nouvelles.» Son père, pour cette fois, lui sella un vieux bon cheval.
—Tu iras, lui dit-il, à midi, chez Tonin, le pêcheur, manger la bouillabaisse. Avertis-le, en arrivant, avec le bonjour de ma part.
Livette, à cheval, sur la route, regardait tout autour d’elle la plaine tranquille, bien verdoyante, gaie, éclatante de deux lumières, celle qui tombait du ciel, celle qui, partout, montait des eaux.
Dans les rayons, la danse des mouïssales était joyeuse. Quand les mouïssales dansent, elles font avec leurs ailes la musiquette de leur bal, et dans toute la plaine, par les jours tranquilles, sur les fils d’or de la lumière, c’est un bourdonnement de guitare. Il y avait aussi, dans l’air, de grands longs fils très fins, des fils de la Vierge, venus on ne sait d’où, qui volaient, mollement onduleux, comme si, rendues visibles, quelques menues chanterelles de l’invisible instrument dont jouent les petits musiciens de l’air, s’en allaient, brisées, au caprice d’un souffle.
De très loin peut-être, ils venaient, ces fils. Peut-être dans les bois des Maures, dans l’Estérel, vivaient les «aragnes» travailleuses qui, patiemment, les avaient filés. Un souffle d’air, bien doucement, les avait pris, et maintenant ils étaient en voyage.
Livette les regardait flotter doucement, et songeait à un conte que lui avait conté sa grand’mère. Ces fils, d’après la mère-grand, venaient des manteaux que les trois saintes avaient présentés au vent comme des voiles. Le vent de la mer en les gonflant les avait un peu, très finement, effilochés; et pour toujours, au-dessus de la plage camarguaise, où est bâtie l’église des Saintes, ils flottent, ces fils frêles, jadis pris dans la trame des manteaux miraculeux. Au-dessus du pays, sans cesse ils flottent, comme autant de signes de bénédiction, mais on les voit bien rarement, et quand, par hasard, un beau jour, on les aperçoit, c’est qu’un bonheur inconnu est pour vous dans l’air.
Et l’âme de Livette, dans le bleu transparent de cette matinée, se balançait suspendue à chacun de ces fils de passage; mais la fillette avait beau vouloir se donner confiance, elle sentait son cœur trop lourd pour demeurer lié longtemps à ces choses envolées. Elle avait peur, la mignonne, et sentait contre elle des signes cachés.
Hélas! la pauvre, pendant qu’au-dessus de sa tête volaient des fils dorés, quelque part autour d’elle l’araignée noire avait tissé son piège à la prendre comme une mouche.
Toujours songeant, Livette avançait et finit par distinguer, loin devant elle, autour du clocher des Saintes, les hirondelles tournoyantes et les martinets. De si loin, on eût dit des vols de mouïssales. Et, avec les martinets et les hirondelles, volaient des mouettes. Toutes ces ailes, grandes et petites, tantôt vues par-dessous et sombres, tantôt vues par-dessus et luisantes, tournaient, viraient, valsaient, croisant, emmêlant leur cercle de cent façons. C’étaient jeux de printemps et de matinée dans la clarté fraîche du ciel.
Pour avoir des nouvelles, Livette songea à passer par la citerne publique, car c’était l’heure où les filles et les femmes des Saintes-Maries-de-la-Mer vont chercher la provision d’eau.
A l’entrée du village, elle aperçut, sur sa droite, le campement des bohémiens, mais détourna la tête.
A ce moment elle rencontra, allant à l’eau, deux femmes qui marchaient d’un pas bien régulier, entre les deux barres qu’elles portaient à bout de bras, et auxquelles est suspendue, juste au milieu, par ses deux cornes, la cornue. «C’est bien l’heure de l’eau,» se dit Livette, et, au pas de son cheval, elle les suivit.
—Bonjour, mademoiselle, avaient dit en passant les deux femmes, car de tout le monde elle était connue, la jolie fille du Château d’Avignon.
Devant la citerne, il n’y avait encore personne. Les deux femmes attendirent. Livette avec elles.
—Vous vous promenez, comme ça, mademoiselle? Cherchez-vous quelqu’un, si matin?
—Oui, dit Livette, je me promène, et puisque c’est l’heure de l’eau, je m’arrête un moment ici. Pour sûr, des amies que j’ai aux Saintes y vont venir à leur tour.
Elles se turent toutes les trois; et, attentivement pour la première fois, n’ayant rien autre à faire là, Livette regarda l’écusson de pierre sculptée qui est au beau milieu du grand mur cintré de la citerne. Ce sont les armes de la ville, et, comme on pense bien, on y voit un bateau représenté, un bateau sans mât ni rames, où sont debout les deux Maries, Jacobé et Salomé.
—Je me suis souvent demandé, fit Livette, pourquoi les images ne font voir jamais que deux saintes dans le bateau. En fin de compte, est-ce que nos mères ne nous ont pas toujours dit qu’elles étaient trois? Étaient-elles trois, oui ou non?
—Elles étaient trois assurément, belle innocente, dit la plus âgée des deux femmes, mais Sara était la servante, et l’honneur ne lui est pas dû!
—Si la troisième était sainte Sare, ce n’était donc pas trois Maries? J’ai toujours entendu dire pourtant que Marie-Magdeleine en était, et que, partie d’ici, elle alla mourir à la Sainte-Baume.
—Oui, elle en était, Marie-Magdeleine, et bien d’autres avec elle! Lazare aussi était dans ce bateau, mais, une fois à terre, chacun tira de son côté: Marie-Magdeleine alla à la Baume, et les deux Maries nous restèrent avec Sara. C’est alors qu’une source jaillit du sable, par la grâce de notre Seigneur. En bâtissant l’église, on a enfermé la source au milieu.
—On eût, ma foi, bien fait de la laisser en dehors de l’église, la source!
—Et pourquoi? l’eau en est gâtée?...
—Elle n’est bonne que le jour de la fête.
—Et encore!... Et il y en a si peu!
—Nous aurions demandé aux saintes de la rendre abondante et bonne.... En nous y mettant toutes avec nos prières, nous aurions bien obtenu ça.
—Un miracle de plus ou de moins!
—Les miracles, ma belle, ne sont que pour les étrangers.
—Et c’est ce qu’il faut, voisine. Si c’était autrement, voyons, les étrangers ne viendraient plus,—et, sans eux, de quoi vivrait le pays? pauvres nous! Où sont nos récoltes, à nous autres? Notre blé, notre avoine, où sont-ils, dites, bonnes gens? Sans les saintes, ce pays-ci serait un pays maudit! Un jour de fête par an, et les pèlerins (que Dieu bénisse!) nous remplissent la bourse.
—Les jours de miracle ne sont que trop rares.... Il faudrait deux fêtes par an!
—Que vas-tu dire là, sotte que tu es? Deux fêtes par an, Bonne Mère! Ce serait la mort du pèlerinage. Pour que l’usage se maintienne, il faut qu’il soit ce qu’il est, et que rien ne bouge. Nos hommes le savent bien. Rappelle-toi la visite que nous fit, avec ces grandes dames, l’archevêque d’Aix, il y a vingt ans.
Et une fois de plus fut racontée l’histoire de la visite que fit aux Saintes-Maries-de-la-Mer l’archevêque d’Aix, il y a vingt ans ou trente.
Un 24 mai, avec quelques vieilles dames de la noblesse d’Aix, l’archevêque arriva aux Saintes. Mais ce 24 mai se trouva être un 25, au soir!... Tout le monde peut se tromper!... En sorte qu’au lieu de descendre à quatre heures, les châsses étaient remontées ce jour-là, et quand monseigneur entra dans l’église, avec les belles dames, adieu mes saintes! Elles avaient été hissées déjà, au bout de leurs cordes, au milieu des cantiques, dans la chapelle haute.