—Eh bien! dit l’archevêque à M. le curé, elles redescendront pour nous.
Le curé allait obéir, mais le bruit de l’affaire avait déjà couru le village!... Ah! misère de moi, quel train-coquain!
—Comment! disaient les vieux Saintins! On ferait descendre les châsses un jour autre que le 24! Mais si, alors, la chose est si facile et fréquente, pourquoi voulez-vous que les malheureux, de tous les coins de la Provence et du monde, accourent vers nous au jour fixé? Non, non, ce serait, entendez-vous bien, la ruine du pays!
Pour finir d’un mot, on prit les fusils, et les Saintins, en armes, dans l’église même, imposèrent au prince de l’Église la volonté souveraine du peuple des Saintes.
—Et très bien, firent-ils, car c’est grâce à la rareté que les miracles demeurent précieux.
Une des femmes ayant raconté cette histoire bien connue de chacune, toutes se mirent, dès qu’elle se tut, à rompre leur grand silence par de beaux éclats de voix, approuvant à qui mieux mieux la révolte des Saintins contre les évêques qui veulent abuser de la bonne volonté des deux Maries.
—C’est égal, dit tout à coup une des vieilles, nous sommes heureuses d’avoir maintenant, au lieu de la source saumâtre qui donnait à boire aux saintes, une bonne citerne en bonne pierre. Je me rappelle, moi, le temps où nous prenions l’eau à la pousaraque (mare artificielle) comme font encore les gens de nos fermes. L’eau du Rhône, qui y venait par la roubine, était si boueuse toujours qu’elle en était épaisse à couper au couteau!
—Bah! elle avait le temps de déposer dans nos jarres.
—C’est drôle pourtant d’être si malheureux pour l’eau dans un pays si mouillé! dit une jeune qui arrivait. Cette eau, c’est une misère! Sainte Sare, la servante, doit savoir par elle-même qu’on a assez de travail dans les maisons, sans perdre son temps à attendre devant des robinets fermés.... Sainte Sare, protégez-nous, et faites ouvrir la fontaine!
Presque toutes les ménagères des Saintes étaient là rassemblées, à présent. Un dernier groupe arrivait. Les unes portaient sur leur tête des jarres sans anses, avec un balancement gracieux de la tête et de tout le corps. Elles-mêmes, les poings sur les hanches, ressemblaient à des amphores vivantes. D’autres, une cruche sur la tête, portaient encore une cruche dans chaque main, la «dourgue» verte, à anse et à goulot; d’autres des seaux de bois, d’autres des cornues, chacune ayant choisi des vases plus ou moins grands, suivant les besoins de sa maison.
—Quel pot apportes-tu là, Félicité?
Et de rire.
Celle qu’on interpellait ainsi, répondit:
—J’ai cassé ma cruche, pauvre moi! Et puisqu’il me fallait de l’eau, j’ai pris le pot que j’ai trouvé, un pot ancien que, dans tous les temps, j’ai vu chez nous, derrière la porte. S’il tient l’eau, ça suffira pour aujourd’hui, ma belle!
—Porte-le à M. le curé, pour sa bibliothèque; c’est une antiquaille qui vaut de l’argent!
Félicité, en effet, venait à l’eau ce matin avec une véritable amphore romaine, trouvée dans les sables du Rhône, à peine un peu égueulée, une jarre de deux mille ans!
Aux Saintes, chaque famille—c’est selon—a droit, par jour, à une ou deux cornues d’eau de citerne.... La porte de la Fontaine ne s’ouvrait pas.
Livette, sur son cheval, rêveuse et triste, parmi les bavardages, attendait toujours ses amies.
—Que disiez-vous, par ici? interrogèrent, en arrivant, les dernières venues.
Et mises au courant, chacune, sur les saintes et la servante Sara, disait son idée et son mot, sans s’occuper des paroles des autres,—si bien que le caquetage des filles et des femmes semblait ici un ramadan d’agaces et de geais ramassés dans un de ces bouquets de pins qui sont isolés au milieu de la Camargue.
—Je vous demande un peu si c’est juste, criait l’une des femmes, de ne pas mettre aussi partout le portrait de sainte Sara! Une sainte est une sainte, et où il y a une sainte, il n’y a plus de servante!
—Les saintes ne sont pas fières! et d’être ou non en peinture, sainte Sara s’en moque un peu!
—Qu’elle s’en moque, c’est possible, mais c’est un affront qu’on lui fait!
—Eh! dit une autre, le bon roi René et le pape ont su ce qu’ils faisaient, en arrangeant ainsi les choses. Sara était femme de Ponce-Pilate, et c’est elle qui avait conseillé à son mari de se laver les mains du crime des païens!
Un murmure de réprobation courut parmi les commères.
—Ah! voici la vieille Rosine, qui va nous mettre d’accord.
Sur son cheval immobile, Livette écoutait vaguement ces choses. Elle était distraite et intéressée.
Quand la vieille Rosine, très sourde, eut fini par comprendre ce qu’on voulait d’elle, et qu’elle devait s’expliquer sur Sara la servante:
—Ah! mes enfants, dit-elle, Dieu connaît les siens, et Sara est à coup sûr une grande sainte....
Rosine, ici, fit un signe de croix, et fut, par toutes les vieilles, imitée aussitôt.
—Mais, ajouta Rosine, Sara était païenne d’Égypte, et non pas Juive de Judée; et les païens, voyez-vous, marchent, dans l’estime du monde, bien après les Juifs. Ne voyez-vous pas que les Juifs sont semés un peu partout, mais partout s’arrêtent et deviennent les maîtres par la force de l’avarice? Cela est leur manière d’être bénis de leur Seigneur. Mais les païens d’Égypte, au contraire, sont errants et pauvres quoique voleurs, et plus dispersés et plus maudits que les Juifs.... Eh bien, voyez-vous, mes enfants, sainte Sara est leur sainte, oui, la sainte des païens d’Égypte! C’est une sainte pas bien catholique, celle qui, pour payer son passage au batelier, lui donna, avec la facilité, je pense, d’une ancienne pécheresse,—le spectacle de son corps tout nu! Elle passe donc justement après les deux Maries, car il y a des rangs dans le ciel. Et voilà pourquoi les ossements de sainte Sara ne sont point entre les planches de la grande châsse de l’église, mais sous les vitres de la toute petite châsse qui est dans la crypte, comme qui dirait dans la cave. La cave est un endroit assez bon,—sous les pieds des chrétiens,—pour les bohémiens de malheur! et il est juste qu’il en soit ainsi.
—Rosine a bien parlé! s’écria l’une des femmes. C’est le malheur du pays que la fréquente visite des bohémiens. Quand arrivent nos pèlerins, riches et pauvres, croyez-vous qu’ils soient bien aises de trouver installés ici tous ces gens malfaiteurs, qui, si adroitement, savent voler mouchoirs et bourses? Croyez-vous que cela ne nous enlève pas du monde? Que de gens viendraient peut-être qui ne se veulent pas compromettre en tel voisinage!
—Ah çà! va, allons donc! dit une bossue, ceux qui ont la foi ne s’arrêtent pas en route pour si peu! Et ceux qui, ayant un mauvais mal, l’espèrent guérir chez nous, n’ont pas peur de ces voleurs ni de leur vermine. Otez-moi ma bosse, grandes saintes, et je me charge bien de m’ôter toute seule, les uns après les autres, mes poux et mes puces!
Il y eut un énorme éclat de rire qui, comme par enchantement, s’arrêta tout de suite.... La petite porte de la citerne venait d’être enfin ouverte, et au bruit de l’eau jaillie du robinet, toutes les femmes couraient prendre, non sans menues querelles pour la priorité,—leur rang à la file.
Enfin arrivèrent quelques jeunes filles amies de Livette.
Les voyant venir d’un peu loin, elle alla à leur rencontre.
Quand Livette se fut éloignée:
—Que cherche-t-elle, la Livette, de si bonne heure à cheval? se dirent les femmes.
—Eh, dit la bossue, son gueux de Renaud, donc! Il n’a pas l’habitude, celui-là, d’être attaché comme une chèvre au piquet, et pour le tenir fidèle elle aura du mal, la petite, malgré sa belle dot!... De loin, l’autre jour, sur la plage, Rampal, vous savez, le gardian bon enfant,—l’a vu, ce Renaud, causer avec une gitane qui n’était pas habillée d’hiver!
—Elle n’avait pas de fourrures ni de manteau, ni le reste, pauvre moi! elle était à se baigner comme Dieu l’a faite.... Il faut se méfier de la plaine. On ne se croit pas vu parce qu’on pense y voir très loin soi-même, mais une touffe d’engane suffit à la rassade (au lézard) pour y cacher ses deux yeux qui regardent.
Et les femmes de chuchoter, avec des rires étouffés bientôt.
Pendant ce temps:
—Non, non, disaient à Livette ses deux amies, nous ne l’avons pas vu, ton promis, ma belle; mais déjà, contre l’église, on prépare les gradins pour la ferrade, et d’être ici bientôt, il ne peut pas y manquer.
A ce moment, une musique bizarre s’éleva non loin. C’étaient des sons de flûte, qui, modulés avec douceur d’abord, brusquement se transformaient en cris déchirants. Un frappement sourd, grave, calme, singulier, les soutenait, semblait encourager le cœur malade, qui, en plaintes aiguës, appelait au secours....
—Ah! voilà les Bohêmes et leur musique du diable, écoute, Livette!... Va donc voir un peu,... c’est si drôle. Nous te rejoindrons tout à l’heure.
—Et mon cheval? fit Livette.
—Si tu n’es pas ici pour longtemps, il y a justement dans le mur de l’église un gros fer fixe en forme de bracelet, nouvellement scellé pour les barres de clôture de la ferrade. Attache-le là, ton cheval, et n’aie pas peur qu’il s’envole. On le reconnaîtra pour tien, aux belles lettres en clous de cuivre que tu as fait mettre à l’arçon.
Au fer du mur de l’église, Livette attacha son cheval, et se dirigea vers la musique des Bohêmes. Il lui semblait que, là, elle saurait quelque chose. Or, Zinzara, l’Égyptiaque, avait vu arriver Livette au village,—et sa musique n’était que pour l’attirer, elle, et, si Renaud était par là, son fiancé avec elle. Pourquoi? pour voir;—pour réunir, un instant, sans dessein fixe, sur le même point du vaste monde qu’elle parcourait, deux des personnages dont elle «amusait son temps»; pour se donner la comédie de la vie, et en voir naître la suite, avec le désir de la faire tourner en mal, au hasard. Elle aimait «l’étrange» qui sort du pêle-mêle des circonstances.
La Zinzara tournait un kaléidoscope dont le champ était vaste comme l’horizon de son voyage éternel, et dont les morceaux de verre, diversement colorés, étaient des âmes vivantes.—Elle tournait le cornet pour voir ce qu’amènerait de mauvais, grâce à elle, le destin. Jeux de femme, jeux de sorcière.
XIII
La vie est étrange. Le silence éternel des espaces n’est qu’un bruissement infini de cercles invisibles qui, tournoyant les uns dans les autres, se quittent, se reprennent, se perdent et ne se retrouvent jamais ou s’entrelacent pour toujours. La vie est étrange. On en peut voir un peu le commencement, la fin pas du tout; la signification nous en échappe, mais tous les cercles font la chaîne et quelqu’un sait le reste.
Qu’il y ait deux bouts à l’échelle, cela est certain. Le jour n’est pas la nuit, et l’un n’est pas sans l’autre. Il y a joie et peine, santé et maladie, heur et malheur, vie et mort, pour la bête de chair et d’os, bien et mal en un mot. Et celui-ci est un bon être, et celui-là un mauvais. Les religions et les morales n’y font rien, et n’expliquent rien; mais les petits enfants savent que cela est ainsi, et les gens sans esprit le savent également. Ceux qui raisonnent savamment la chose la perdent. Ceux qui tirent le fil le cassent. Il y a quelqu’un et il y a quelque chose. Rien n’est pas, voyons, bonnes gens, et ce vieil idiot qui bave, assis sur la borne, au pied du calvaire des Saintes, devant l’église, et qui tend la main à Livette, sait mieux que nous les choses, les deux choses: bien et mal. Cet idiot, quand il a, ce matin, passé près des voitures des bohémiens, a parlé amicalement, oui, parlé, durant quelques minutes, avec deux ou trois chiens maigres qui sont sous ces voitures, attachés par des chaînes; mais quand il a vu Zinzara, la reine, le regarder, il a pris peur, l’idiot, et s’est bien vite sauvé. Il a pris peur parce qu’il y a, dans le regard de Zinzara, quelque chose qui n’est pas bon.
Et maintenant Livette, en passant, le regarde, et l’idiot, qui sourit, lui tend, pauvre larve humaine, une perle de verre,—un trésor pour lui—qu’il a trouvée ce matin dans l’ordure du ruisselet voisin. La perle brille. Elle est bleue. L’idiot y voit la beauté, et il l’offre à la belle fille qui passe. Livette lui sourit et, lui, il rit à Livette, l’idiot qui bave, et qui se traîne, estropié. Il rit, et sent son cœur d’homme, en lui, vaguement s’ouvrir... à quoi?—à quelque chose qui est, dans les yeux de Livette, et qui est bon.
Dieu est sur nous, et, sous nous, le diable. Dieu? que voulez-vous dire? L’humanité bonne, celle qui est au-dessus de nous et vers laquelle nous marchons; cet idéal, sorti de nous, qui, à force de s’exprimer et de se faire aimer, se réalisera dans nos enfants. Le diable! que dites-vous? la bête obscure, la larve gloutonne, aveugle, qui fut nous, et dont nous nous éloignons.
Quelque chose est plus près du mystère que l’esprit, c’est l’instinct.
Nous sommes, certes, plus près de notre origine que de nos fins, et l’instinct nous explique presque l’origine parce qu’il s’y traîne encore, mais notre esprit ne peut expliquer la fin parce qu’il en est encore bien loin! D’où venons-nous? La bête, qui rampe, peut s’en douter.—Où allons-nous? Comment le saurait-elle, la bête qui ne vole pas?
Le lien qui fortement nous rattache à la terre n’est pas coupé. L’homme porte à jamais la cicatrice de sa naissance. Il voit donc, là encore, comment il se rattache, en arrière, à l’infini; mais comment, en avant, par la mort, il se rattache à la vie dans l’éternité, il ne le voit pas.
L’instinct, comme un ver luisant, éclaire les fonds d’où sort l’homme; mais l’intelligence n’éclaire pas les profondeurs d’en haut où elle se perd elle-même, au point précis où Dieu s’explique.... Ah! que Dieu est obscur!
Oui, entre l’origine et l’intelligence, il y a l’instinct, comme un pont. Entre l’intelligence et la fin, il y a le vide. Ici la raison ne passe pas. Il faut bondir. L’homme ne peut facilement concevoir que ce qui est en bas. Ce qui est en bas, sa pesanteur l’attire à le comprendre.
Pour comprendre ce qui est en haut, il faudrait une faculté de s’alléger que l’homme n’a pas, une aile qui manque. L’instinct, ici, agit sur l’esprit même, en sens inverse de l’effort spirituel.
A quelques esprits, elle vient parfois, cette faculté de s’enlever; mais l’homme ne conçoit que selon ce qu’il éprouve, et le temps est passé où l’on se fiait aux mages, à ceux qui conçoivent plus et mieux. Peut-être a-t-on raison. Peut-être ne doit-on concevoir que par soi-même, et nul ne saura rien pour toujours avant de l’avoir mérité.
Pour une minute, dans le rêve surtout, dans la veille même, l’homme sait, quelquefois. Il a l’intuition profonde; mais rien n’est plus fugitif pour l’homme que ce vif sentiment de l’éternel.
Les meilleurs de nous sont des aveugles que hante le souvenir d’un éclair.
Qui de nous n’a su, pour l’avoir senti, comment on vole hors de soi? Le sens du mystère, à peine perçu, nous a fui, mais qui n’a-t-il pas pénétré, une seconde?
La vérité, comme l’amour, n’est qu’une seconde en laquelle il faut croire,—à jamais.
Et ces pensées sont en leur lieu, car tout est dans tout. Celui-ci étudie l’hysope; celui-là le chêne; Cuvier le mastodonte et Lubbock la fourmi; mais tous arrivent au même point, à un point qui est tout.
Savez-vous pourquoi les bohémiens, les gitanos, les zincali, les zingari, les zigeuners, les zinganes, les tziganes, les gypsies, les romani, les romichâl (toutes façons diverses de désigner la même race errante) excitent si fort la curiosité des peuples civilisés?
Il y a à cela deux raisons.
La première, c’est que, très sauvage, très primitif, le bohémien apparaît au milieu des civilisés comme l’image d’eux-mêmes dans le passé. Les zingari sont comme les fantômes de nous-mêmes.
En nous revoyant en eux, nous nous plaisons, assis dans la sécurité de notre foyer fixe, au regret de n’avoir plus devant nous l’espace cher à la bête que nous fûmes; de n’être plus en rapport constant avec la terre, la plante et l’animal, qui sont les mères dont nous sortons et que nous aimons pour cela. Ils sont demeurés ce que nous étions au départ, et cela nous touche.
La seconde raison, c’est que, véritablement, ils ont su jadis, du sens de la vie, quelque chose.
Il est certain qu’ils sont sorciers. Ils ont entrevu la source obscure, et vaguement s’en souviennent, en ont gardé le reflet noir dans leur regard.
Le regard! ils en connaissent la puissance endormante et suggestive. Ils savent soumettre, par le regard, l’âme des faibles.
Les moins sorciers d’entre eux croient encore que le «secret» des choses a été caché quelque part, sous une pierre, et, dans leurs courses à travers tous les pays du monde, bien des fois ils soulèvent de lourdes roches dont la forme étrange semble indiquer qu’elles peuvent sceller le mystère.... Ils ne trouvent jamais, sous les pierres soulevées, que des crapauds, des vipères et des scorpions; mais, du sang et du venin de ces bêtes, ils savent composer des philtres redoutables.
Ils connaissent aussi la nature secrète des plantes, et comment, coupées à de certaines époques, à de certaines heures, selon l’influence des saisons et des rayons de la lune, ciguë ou belladone ont des vertus différentes.
Ils sont habiles dans l’art des poisons, les zangui. Hommes et femmes,—roms et juwas—ils excellent dans l’art de donner aux troupeaux des maladies.
Leurs métiers ne sont que des prétextes à se présenter au seuil des maisons. Ils sont chaudronniers parce que l’art de soumettre au feu les métaux fut inventé par le fils de Caïn, père des maudits. Et ils sont selliers parce qu’ils aiment fréquenter les chevaux, chers aux vagabonds.
Les zangui, originairement adorateurs du feu, et qui n’ont plus de religion propre, mais toujours un peu celle du pays qu’ils traversent, sont aux hommes ce que Lucifer est aux anges.
«Nous venons d’Égypte, si l’on veut, disait parfois Zinzara à ceux de sa tribu. C’est là, en effet, que nous avons été puissants et sédentaires, aux temps de Moïse. Alors nos aïeux étaient magiciens des rois de l’Égypte, qui ont vaincu la mort; mais notre origine est plus haute et plus lointaine.
«Nous venons d’un pays où la Puissance secrète du monde a été pénétrée: un dragon en garde le mystère, au sommet d’une haute montagne, dans une caverne, à l’abri des déluges qui viendront.
«Notre aïeul Çoudra avait appris des grands prêtres l’art de se faire obéir par le dragon. Il entra dans la caverne et conçut la science de toutes choses, et il résolut de s’en servir au dehors, pour être à son tour un roi puissant parmi les hommes, car pourquoi était-il pauvre?... Pourquoi la misère et pourquoi la mort?
«A peine eut-il conçu son projet de juste révolte, que le dragon voulut le dévorer. Notre aïeul lui échappa, et crut alors que, au moyen des secrets qu’il avait dérobés, il serait tout-puissant sur la terre, mais il s’aperçut tout à coup qu’il les avait presque tous oubliés, comme par enchantement. Il ne connaissait plus que ceux qui nuisent, ceux qui font les maladies, les douleurs, les misères et la mort, tous les maux dont justement il aurait voulu s’affranchir.
«Et les grands prêtres le maudirent, lui et ses fils. Manou a dit contre eux: Ils habiteront hors du village; ils ne posséderont de vases qu’endommagés; ils n’auront rien à eux, si ce n’est un âne ou un chien. Leurs vêtements seront ceux dont on dépouillera les morts; leurs plats, des plats cassés; leurs bijoux ne seront que de fer. Ils iront sans repos d’un endroit à un autre endroit. Tout homme fidèle à ses devoirs se tiendra éloigné d’eux. Ils n’auront d’affaires qu’entre eux. Et entre eux seulement ils s’épouseront.
«Et les Tchandalas ont pu fuir la patrie mais non pas la sentence.
«Et voilà ce que nous sommes.
«La couronne de Çoudra est un cercle brisé,—armé de pointes, comme le collier des dogues, et son sceptre est une tige de fer, rompue mais redoutable. Car pourquoi la misère, la douleur et la mort! Dieu est mauvais.»
C’est avec ce conte, mis en chansons, que la reine tzigane avait parfois endormi son fils.
Et lorsqu’elle suit d’un long regard méchant, au seuil de quelque château, une jeune mère qui, en l’apercevant, fait rentrer bien vite son petit enfant, voici les pensées que roule en sa tête la Zinzara: «Les secrets, songe-t-elle, que savent nos voïvodes, nos ducs, nos princes et nos rois, peuvent faire trembler sur leur base toutes vos cités, vos trônes et vos églises, car pourquoi la misère, la douleur et la mort? L’heure viendra—nous l’attendons—où vos peuples seront dispersés au vent des colères, à moins que les mages qui nous ont maudits deviennent vos maîtres,—mais vous êtes pour cela trop loin de leur sagesse! Vous serez à nous.
«En attendant, malheur à ceux d’entre vous que nous trouvons seuls! Nous les regardons fixement, et l’âme du mal fait le reste!...»
Et voici ce qu’en arrivant près du campement des bohémiens vit la petite Livette.
Ils étaient là toute une tribu. Leurs voitures, nombreuses, étaient de différentes grandeurs, la plupart construites en forme de maisonnettes oblongues, assez semblables, avec leurs petites fenêtres, aux arches de Noé qu’on fabrique pour les enfants en Allemagne. Les bohémiens avaient aligné leurs voitures côte à côte, à la file, faisant face chacune à une maison du village. La file des maisons roulantes formait ainsi, avec les maisons bâties du village, une véritable rue tournante qui, prolongée, eût entouré les Saintes-Maries comme une ceinture. Ainsi, pour le temps de leur séjour, les zinganes pouvaient avoir l’illusion d’être fixés là, d’être des Saintins, l’un établi en face du boulanger, l’autre en face du cabaretier, mais nul n’oubliait que les maisons bohèmes restent posées sur des roues qui tournent et peuvent faire le tour du monde. «Je plains l’arbre, dit le zangui, il me regarde passer avec envie.... Il est jaloux des pieds de mon âne.» La plupart des voitures étaient rapiécées avec des planchettes multicolores, ramassées, volées un peu partout.
Les voitures des bohémiens étaient établies à la vérité, sur le derrière des maisons du village, en sorte que les habitants de ces maisons, le cabaretier ou le boulanger, occupés sur le devant de leur boutique, pouvaient sans affectation ne pas trop paraître dans la rue zingane.
Les zangui seuls y grouillaient donc à l’aise. Ne demeurant guère à l’intérieur des voitures que lorsqu’ils sont en route et fatigués ou malades, ils passaient leurs journées au plein air, assis dans la poussière, ou sur les degrés des petites échelles qu’ils abaissent du seuil de leurs portes jusqu’à terre; ou bien ils restaient de longues heures couchés sous les charrettes à l’ombre,—fumant des pipes et rêvant.
Pour l’instant, dans la lumière du matin, un certain nombre de femmes çà et là se livraient à la même occupation: chacune d’elles, avec des gestes de singe, cherchait la vermine parmi les cheveux crépus d’un de ses enfants, qu’elle maintenait dans l’étau serré de ses genoux.
Le petit, de temps à autre, poussait un hurlement, quand la mère tirait par mégarde ou arrachait un de ses cheveux, durs et noirs comme du charbon. Il avait alors, pour s’échapper, un ondulement sournois, mais l’étau des genoux le pressait, brusquement resserré, et c’étaient, çà et là, des piaillements de cochons de lait qui ne veulent pas être saignés. Alors les taloches de pleuvoir et les cris de redoubler. Puis tout à coup le plus pleurard de ces gamins cessait de crier, pour suivre, avec un intérêt subit, l’apparition d’une poule du voisinage ou les ébats de quelque chien de chasse égaré par là et bon à chiper.
Quant aux mères, elles accomplissaient leur besogne matinale d’un air automatique qui, très clairement, signifiait: «Ce que nous tentons là est tout à fait inutile, car la vermine pullule et toujours pullulera; mais il faut bien faire quelque chose. C’est toujours un bon moment d’occupé; et puis, sous l’œil des civilisés, cela nous donne une excellente contenance. On voit que nous sommes propres.»
—Achète-moi mon chien, disait l’une d’elles d’un air narquois à un villageois ahuri. Tu seras content de sa fidélité. Il est si fidèle, si fidèle! que j’ai pu le vendre quatre fois.... Il revient toujours!
Toutes ces femmes à peau fauve, bistrée et même noirâtre, avaient des cheveux d’un noir singulier, mat, d’un noir de charbon.—Les unes les portaient relevés en lourd paquet tordu sur le sommet de la tête. Plusieurs, toutes jeunes, les laissaient pendre en longs serpents sinueux sur leur poitrine et sur leur dos. Les yeux aussi étaient d’un noir singulier, très luisant, pareil au noir d’un velours vu sous du verre. La vie y éclatait sourdement, sans expression déterminée. Quelques mères vaquaient à leurs affaires tout en gardant sur leur dos leur nourrisson enveloppé dans une toile qu’elles portaient en bandoulière et dont les bouts nouaient sur leur épaule. La tête du petit sommeillait pendante, ballottée à tout mouvement.
Le rouge, l’orangé, le bleu, dominaient dans leurs haillons, mais ternis, fanés, noyés sous les épaisseurs de poussière sale;—un Orient enfumé.
Beaucoup de ces femmes tenaient entre les dents une pipe courte. Les hommes étendus çà et là, accoudés à terre, fumaient presque tous, placides, leur œil de sylvain fixé devant eux dans le vague. Ils avaient, sous leurs loques, de grands airs de fierté. Quelques-uns dormaient sous les cabanes roulantes.
La file des voitures qui longeait le village était encore dans l’ombre, mais, en tête de la file, le soleil frappait la première de ces cabanes qui dépassait, un peu isolée, la ligne des maisons. Cette première voiture, mieux peinte et plus soignée que les autres, était celle de Zinzara, et, devant, au soleil, quelques Saintins s’étaient rassemblés, attirés par les sons du tambour et de la flûte.
Livette, en approchant du groupe, ne se doutait guère qu’en face de la voiture, dans la maison du cabaretier, derrière le rideau d’une fenêtre du premier étage, s’était posté Renaud, pour voir, de là, à son aise, la bohémienne qui jouait de la flûte et qui, en même temps, dansait, pieds nus et bras nus.
La flûte, une flûte double, aux deux tuyaux légèrement écartés, Zinzara la tenait avec beaucoup de grâce, et, les joues légèrement gonflées, elle y soufflait en soulevant tour à tour et abaissant les doigts, au gré d’un air bizarre, tantôt lent, tantôt furieusement saccadé. Et elle avait la tête rejetée en arrière,—en sorte qu’elle paraissait plus fière et plus agressive que jamais.
Tout en jouant de la flûte, Zinzara dansait une danse mystérieuse comme elle. Ses pieds nus ne faisaient guère que marquer sur place un rythme lent. Sa danse n’était pour ainsi dire qu’un jeu d’attitudes. Elle variait en cadence les ondulations de tout son corps qui, très flexible et vigoureux, s’accusait, à chaque mouvement, sous les étoffes molles. Quand le rythme se faisait rapide, elle piétinait vivement, sur place toujours, comme en hâte d’arriver à un rendez-vous d’amoureux, où recommençaient des langueurs.
Assis à quelques pas de la danseuse, un jeune bohème, au regard noir et vague, frappait du poing, en songeant à autre chose, sur un large tambour de basque, autour duquel tressautaient diverses amulettes suspendues, scarabées d’Égypte, coquilles de nacre, bagues, larges anneaux d’oreilles.
Et le tambour semblait dire à la flûte double: «Sois tranquille: le mâle veille. Je suis là, père ou fiancé, moi, le mâle à la voix forte, et tu peux chanter en liberté ta joie et ta peine, nul ne te troublera: je veille! et c’est pour toi que bat mon cœur, dans ma poitrine large et bien sonore.»
Mais dans les sons du tambour de basque, la bohémienne, elle, entendait de tout autres choses; et, souriante, soufflant dans sa flûte aux deux tuyaux écartés, abaissant et relevant sur les trous ses doigts légers, Zinzara, attirante pour tous, serrée dans ses haillons souples, qui, plaqués sur elle, moulaient tour à tour ses hanches ou sa poitrine;—montrant, sous ses jupes relevées et accrochées à la ceinture, ses mollets nus, de couleur fauve,—Zinzara semblait ne pas voir les spectateurs.
Vingt à trente personnes la regardaient, et elle semblait danser pour elle-même, mais son œil de sorcière suivait, sans en avoir l’air, les moindres mouvements de la tête de Renaud, apparue parfois tout entière dans l’écartement des rideaux de serge, à carreaux rouges, derrière les vitres du cabaret, là, sous le rebord du toit de la maison d’en face.
Quant elle vit venir Livette, la danseuse eut un battement de pieds très vif comme irrité, et de la flûte s’échappa un cri, un cri de guerre, aigu, prolongé, pareil au crissement d’une étoffe de soie rapidement déchirée.
Livette involontairement en tressaillit et, se mêlant au groupe accru de minute en minute, elle regarda.
Zinzara fit un signe et prononça, entre deux temps très forts, une parole gutturale, bizarre, qui était un ordre précis, car un enfant tzigane, qui s’était approché d’elle depuis un moment, se glissa sous la voiture, d’où il ressortit armé d’une longue baguette blanche, avec laquelle il fit signe aux assistants d’avoir à se reculer un peu. Puis, il se plaça en face de Zinzara, au milieu du premier rang des spectateurs, et se retournant vers eux, il leur recommanda le silence, en mettant un doigt sur la bouche. Un mot d’ordre circula, et les assistants, plus silencieux, comprirent que quelque chose allait se passer.
La danse avait fini. Le tambour cessa de résonner à temps égaux. La flûte seule, entre les mains de Zinzara, dont les doigts remuaient lentement, chantait. C’était à présent une voix cristalline, menue comme le prolongement du son d’une goutte d’eau tombant au fond d’une vasque; c’était un appel très doux, insinuant, mélancolique, comme aussi serait le prolongement de l’appel du crapaud, la nuit, au bord d’une mare, dans l’écho d’une vallée rocheuse.
Et, du bout de sa baguette, le petit enfant désigna à l’un des spectateurs quelque chose qui, à terre, sous la voiture, rampait, s’approchant. C’était un serpent, mignon, strié de jaune et de rouge, qui arrivait, attentif au son de la flûte. Un autre suivit, et bientôt il y en eut plusieurs; il y en eut cinq.
Arrivés devant la musicienne, entre elle et l’enfant à la baguette, ils dressèrent leur tête, la balancèrent lentement d’abord, puis plus vite, accompagnés par le rythme de la flûte.... Les serpents dansaient, et, en sa pensée, chaque spectateur, malgré lui, comparait leur danse à celle qu’il avait vue tout à l’heure, à celle de la femme. C’étaient les mêmes ondulements, les mêmes grâces malignes, et chacun éprouvait, à ce spectacle, une inquiétude.
Livette, surprise, troublée d’une émotion singulière, croyait rêver. Ce qu’elle voyait, s’accordait étrangement, tristement, à l’état de son cœur. Elle n’en connaissait pas le rapport secret, profond, avec sa destinée, mais elle en subissait la tristesse maléfique. Le regard de Zinzara, par instants, passait sur la fille et ne s’y arrêtait pas. Au sujet de sa propre influence, Zinzara savait... ce qu’elle savait.
Fins, fins comme de la soie filée, les sons de la flûte se firent très fins, ténus comme des fils qui allèrent s’enrouler au col des petits serpents, et les petits serpents se mirent à suivre les sons de la flûte, qui les attiraient. Zinzara marchait à reculons. Les petits serpents la suivaient comme s’ils eussent été attachés par les fils soyeux qui étaient les sons de la flûte. La tzigane s’arrêta, et les sons s’accourcirent, en quelque sorte, comme des fils qu’on enroule autour d’une bobine.... Alors les serpents se rapprochèrent de la magicienne, et Zinzara, avec lenteur, s’étant accroupie, et, ayant abaissé jusqu’à eux ses mains qui tenaient toujours sa flûte toujours résonnante, les petits serpents s’enroulèrent à ses bras nus. De là l’un d’eux monta se nouer autour du cou, laissant pendre sur la poitrine bombée de la sorcière sa petite tête balancée, la bouche ouverte, la langue vibrante. Et deux autres, quand elle se releva, furent aperçus noués à ses chevilles, au-dessus de ses anneaux de jambes. Alors elle posa sa flûte et se mit à rire. Son rire découvrit ses dents, bien rangées, très blanches.
—A présent, dit-elle, à qui me donnera la main, je dirai la bonne aventure!
Mais, devant sa main tendue, aucune main ne se tendit à cause des petits serpents.
Zinzara rit très fort, et son rire, véritablement, rappelait certains sons de sa flûte double.
Livette fit en cet instant un mouvement pour se retirer.
—Allons, toi, lui dit aussitôt la gitane, tu as une fois refusé de m’entendre, mais aujourd’hui tu dois avoir une grande envie d’apprendre où est ton fiancé, la belle! Donne-moi ta main sans peur, si vraiment tu es digne de devenir la femme d’un cavalier courageux.
Livette rougit vivement. Ses deux compagnes de tout à l’heure arrivaient au même moment et elles avaient entendu. «Ne te laisse pas faire!» lui dit, à voix basse, l’une d’elles, en tirant par derrière la jupe de Livette; mais, provoquée par le regard de la zingane, où elle crut voir un éclair de moquerie, Livette, non sans se recommander intérieurement aux saintes Maries, offrit sa main à la bohémienne. La tzigane prit cette main dans la sienne. Les serpents dardaient leur langue fourchue. Livette était un peu pâle.
Elles étaient très petites toutes deux, la main de la magicienne et celle de la demoiselle.
Renaud, de là-haut, très surpris, un peu inquiet, regardait de tous ses yeux.
La zingane garda un moment dans la sienne la main de Livette, heureuse de sentir palpiter l’oiseau qu’elle fascinait. Elle avait eu l’espoir, du reste, d’intimider Livette, et le courage que montrait la petite l’irritait.
—Ton futur, dit-elle, n’est pas loin d’ici, ma belle, mais non pour toi, sache-le! Pour qui? c’est à deviner!
Livette, déjà pâle un peu, devint toute blanche.
—Cela seul, je pense, t’importe, gente amoureuse? Alors je ne te dis plus rien, sinon pourtant ceci encore: prends garde! le serpent qui est à mon poignet gauche vient de me souffler quelque chose. Veille à ton amour.
Il y eut dans le groupe des spectateurs un petit frémissement qui courut comme un pli de vague sur le marais. L’un des serpents, en effet, sifflait finement.
La bohémienne lâcha la main de Livette qui, en se retournant aussitôt pour s’en aller, reconnut, tout contre elle, Rampal.... Errant dans le village depuis le matin, il venait à peine d’arriver là, sans être aperçu de personne, pas même de Renaud.
Livette eut un instinctif mouvement de recul, tellement marqué que Rampal put le prendre pour un affront. Elle était, par malheur, ayant quitté le premier rang, retenue dans le groupe qui s’était refermé sur elle.
—Oh! oh, demoiselle, fit Rampal, on ne connaît donc plus les amis!
—Bonjour, bonjour, Rampal, répondit Livette, redoublant le salut, comme c’est l’usage du pays; mais laissez-moi passer, donc! Faites-moi place, je vous dis!
—Sur le pont d’Avignon, fredonna la tzigane en riant, tout le monde paye passage!
Renaud, toujours derrière sa vitre, là-haut, venait de reconnaître Rampal. Tumultueux, mais avisé, il se demandait s’il allait descendre contre lui tout de suite, ou s’il attendrait que Livette fût partie.
Il ne fallait pas toujours un prétexte à Rampal pour embrasser les belles filles,—et ici, il en avait un!
—Vous entendez, fit-il, demoiselle? Le péager sera payé de bon cœur, ou, de lui-même, se paiera!
Il tenait par la taille, à pleins bras, la pauvre petite. Elle se pliait en arrière, écartant de lui, le plus qu’elle pouvait, son corsage et sa tête, mais, par deux fois, le gueux, penché, tendu contre elle, le souffle ardent, de force la ramenant un peu à lui, à pleines lèvres l’embrassait.
Un juron formidable éclata derrière eux, en l’air. Tous se retournèrent, et, levant les yeux au bruit, reconnurent Renaud, qui secouait là-haut la vieille fenêtre difficile à ouvrir. Deux secousses encore, et la fenêtre céda, s’ouvrit brusquement avec un grand fracas de vitres qui éclatent, et Renaud, debout sur l’appui, s’élançait... touchait le sol....
—Ah! le gueux! ah! le gueux! où est-il ce gueusas!
Mais Rampal, depuis une minute, avait sauté sur le cheval qui l’attendait, attaché, près de là, aux barres d’une fenêtre basse, et au galop, il fuyait.
Il fuyait, lancé comme en un jour de course, quasi debout sur les étriers, le corps penché, et faisant tournoyer sans cesse et très vite un nerf de bœuf lié à son poignet et qui, sifflant tout contre les oreilles droites de la bête, la rendait folle.
—Lâche! lâche! ne put s’empêcher de crier vers lui un des jeunes hommes de l’assistance.
—Lâche? oh que non! fit Renaud,—voleur seulement! car s’il n’était pas sur un cheval à nous, qu’il compte bien ne jamais nous rendre, je le connais, l’homme, il ne fuirait pas!
Et se tournant vers Livette terrifiée:
—Soyez tranquille, demoiselle, il ne l’emportera pas en paradis, notre cheval!
Renaud, en parlant ainsi, voulait-il donner à penser à la bohémienne qu’il tenait à venger plutôt le vol du cheval que l’injure faite à sa fiancée? Peut-être; mais le diable est si fin que Renaud lui-même ignorait que cette ruse fût en lui.
Quant à la gitane, elle se disait que Renaud, en sautant par la fenêtre, au lieu de descendre sans tapage par l’escalier, avait compromis sa vengeance pour le plaisir de lui montrer, à elle, sa souplesse de bohémien. Et il avait sauté en effet comme un chat sauvage, et rebondi à terre sur des pattes élastiques! Il était souple vraiment comme un vrai zingaro! Il était beau et hardi comme un voleur! Ce sont aussi des bohémiens, ces gardeurs de taures, ces errants meneurs de cavales!
Renaud, qui avait disparu, le temps de «nouer» la sangle de son cheval, repassa, au bout de quelques minutes, montant Leprince, sur le lieu de la scène, où discutaient encore ceux qui y avaient assisté.
—Attrape-le! attrape-le! mange-le, le Roi! lui crièrent en chœur vingt voix de jeunes hommes.
—Avec le Roi et Leprince contre lui, ajouta l’un d’eux en riant, Rampal est un homme tombé!
Renaud déjà était au large. Il n’avait pas regardé la zingane, mais il s’était senti regardé par elle, et il se sentait maintenant, de loin, suivi par son regard; et cela, sur la selle, lui donnait des redressements dont il avait conscience, et qu’il se reprochait vaguement à cause de Livette, mais sans les réprimer. Ma foi, oui, tout en galopant, dans sa colère, il galopait d’une certaine façon, pour qu’on vît bien sa colère même, pour paraître beau et fier cavalier, comme il l’était en effet. Il sentait tous ses mouvements... il croyait se voir et voulait qu’on le vît bien, le Roi!
Le paon, dans la saison de l’amour, a de plus magnifiques plumes et fait la roue. Le rossignol et le rouge-gorge ont des voix plus belles. Chacun se plaît d’être paré pour plaire.
—Où vas-tu, Livette? dirent à la jeune fille ses deux amies.
—Je vais voir M. le curé. Il faut, pauvre moi, que je lui parle! car, d’avoir écouté cette sorcière, voyez-vous, c’est un gros péché!
XIV
Tous deux avaient la lance, Renaud et Rampal.
En passant près du mas Neuf, à une demi-lieue des Saintes, Rampal, qui ne possédait au monde que sa selle, et qui, n’étant à cette époque qu’un gardian sans place, n’avait pas de trident, en avait vu un laissé là, appuyé contre un figuier... et l’avait pris sans descendre de cheval, l’avait «emprunté sans rien dire», songeant que pour sa défense il en aurait sans doute besoin.
Maintenant, son nerf de bœuf dans la botte, la pique appuyée à l’étrier, courbé sur son cheval, il galopait à travers la plaine.
Renaud s’était trompé de route dans sa poursuite emportée. Peut-être la bohémienne en était-elle cause, car, malgré lui, pour rester sous son regard, Renaud avait piqué droit vers le Vaccarès, tandis que, tout bonnement, Rampal avait suivi la route d’Arles, ne rusant pas pour mieux ruser, se disant que Renaud à coup sûr se persuaderait qu’il avait gagné le milieu de l’île pour s’y réfugier dans quelque «jass» abandonné.
Renaud devina l’idée de Rampal.
Il gardera la route, se dit-il tout à coup, et, certain de cela, il tourna à gauche, et fila droit dans l’ouest. Rampal, ayant sur lui une avance d’une bonne lieue, arrêta son cheval, aux environs des Grandes-Cabanes, et, appuyé fortement sur sa lance piquée en terre, il mit, l’un après l’autre, ses pieds sur la croupe de son cheval immobile, et de là, durant quelques secondes, examina la plaine derrière lui....
Entre deux touffes de tamaris, il vit, comme un éclair ou comme un lapin qui «fuse» entre deux bouquets de thym, un cavalier.... Renaud, sûrement! Rampal comprit que Renaud, si c’était lui, rejoignait la route, et alors, il la quitta, et fit en sens inverse, le chemin parallèle à celui que faisait au loin son ennemi. Quand Renaud arriva sur la route, et se mit à la suivre, Rampal avait devant lui le Vaccarès, et tournant à gauche, se mettait à en suivre le bord. Il comptait passer le grand Rhône et gagner la cabane du Conscrit, au milieu de la «gargate», le gîte où il se promettait de trouver, dans les périls graves, un refuge suprême. Malheureusement pour lui, il avait été vu,—lorsque, debout sur son cheval, il guettait son homme,—par un pêcheur d’anguilles qui, accroupi au bord de la roubine, lançait à l’eau, au bout d’un roseau, une grappe de vers de terre enfilés et tout entortillés, au bout de la cordelette courte.
—N’avez-vous pas vu Rampal, compère? fit Renaud arrêtant net son cheval, dès qu’il aperçut le pêcheur qui était en train de changer de place.
—Tiens, le Roi! c’est toi qui le cherches? fit le pêcheur, un vieil homme. Il doit être à cette heure, s’il a gardé la route qu’il a prise pour t’échapper (car j’ai bien vu qu’il guettait quelqu’un derrière lui), il doit être maintenant au bord du Vaccarès, et, de là, s’il ne retourne pas aux Saintes, c’est qu’il remontera vers Notre-Dame-d’Amour.... Tu le prendras,—car ta bête est bonne,—entre le Vaccarès et la Grand’Mar.
Renaud était reparti comme avec des ailes.
Au bout d’une heure et demie d’une course folle (il avait su pourtant changer plusieurs fois, très sagement, d’allure), il s’arrêta, un peu découragé, puis, après une halte et un coup d’eau-de-vie bu à la gourde qui ne quittait jamais ses fontes, il reprit,—non sans avoir soigneusement laissé boire à son cheval une seule gorgée d’eau de la roubine,—sa course de rage.
Arrivé entre le marais de la Grand’Mar et le Vaccarès, il trouva, sous la conduite de Bernard (le jeune gardian qui était son aide), sa propre manade au repos.
Chevaux et taureaux marins, couchés, au bord du Vaccarès, se reposaient, immobiles, dans le rayonnement double du ciel et de l’eau, car l’heure allait vers midi et la lumière était éclatante.
Bernard, couché sur le dos, la tête sur sa selle, son chapeau sur les yeux, se reposait aussi, non loin de son cheval qui, entravé, apprenait l’amble.
Devant Renaud s’étendait le Vaccarès gris perle, luisant comme une immense table d’acier poli, au milieu de laquelle dormait un véritable îlot blanc de mouettes assises, immobiles.
Derrière lui, s’étendait une plaine d’un gris cendré, qu’on voyait, par places, aux endroits où ressort le sel en efflorescences cristallines, scintiller à travers un vaste réseau violâtre de saladelles en fleurs, car les saladelles s’étalent en larges touffes grêles, très ramifiées, sans feuillage, pointillées d’une multitude de fleurettes lilas, à travers lesquelles on aperçoit la terre.... Et plus bas commençaient les champs d’enganes, aux feuilles charnues, juteuses,—d’un beau vert de plante grasse, quand elles sont jeunes,—mais que la «marine» colore bientôt en rouge sanglant, en sorte que les plus vieilles, et les plus proches de la mer, sont les plus pourprées.
Çà et là, des tamaris, bas, rares, aux troncs noueux, bosselaient la plaine, avec leur feuillage léger que voilaient de rose doux leurs fleurettes en épis, mignonnettes, et pourtant lourdes au bout de leurs branches si flexibles.
Et, par vastes plaques, dans des fonds desséchés et craquelés, s’étalaient, bien verts, drus comme des moissons de bon blé, les siagnes, les triangles, les ajoncs, les apaïuns de toute espèce, les caneoùs, ces roseaux nains qui servent à faire des toitures et paillassons,—toutes sortes de tiges d’eau, bien droites, dont les bataillons rigides, moissonnés en été, s’échancrent, sous les faucilles, en larges demi-cercles. Au-dessus de ces étendues de verdure, bruissantes à la moindre brise, passaient quelques libellules à têtes monstrueuses, insectes-hirondelles, voraces mangeurs de moucherons. Elles tournaient, mêlées aux hirondelles, au-dessus des eaux d’où naissent les moustiques, et, dans les feuilles des roseaux, elles faisaient, lorsque s’y engageaient leurs ailes de mica transparent, aux nervures noires, un bruit métallique.
Renaud considérait ces choses familières et s’y oubliait. Une seconde, il se prit à croire qu’il gardait là sa manade, et qu’il n’avait rien autre à faire qu’à demeurer avec ses bêtes, perdu, comme elles, dans la contemplation tranquille, animale, du désert qui l’entourait. Il cessa d’aimer, de haïr, de désirer et de poursuivre.
Des ombres d’ailes passèrent à ses pieds. Il leva les yeux et vit, au-dessus de sa tête, deux flamants roses. «Ceux-là, songea-t-il simplement, ont fait ici leur nid, cette année.»
Mais Leprince, le bon cheval, avait reconnu ses cavales préférées, et allongeant tout droit son cou, élargissant ses naseaux pour respirer le grand large des marais et du désert, soulevant ses lèvres et découvrant ses dents,—il poussa un hennissement qui fit, d’un seul bond, se dresser toutes les cavales, et lever la tête des taureaux, et Bernard lui-même bondir tout debout sur ses deux pieds, la pique au poing.
Renaud, serrant les genoux, rassemblant son cheval, le maintint, frémissant sous lui, et dansant des quatre pieds dans l’argile molle.
En même temps, une rafale de mistral passa sur la plaine, et cassa en brusques vaguelettes le miroir du Vaccarès.
—Si c’est Rampal que tu cherches, fit Bernard, il n’est pas loin d’ici, pour sûr. Quand il m’a reconnu tout d’un coup,—voici un moment,—il a gagné par là. Et comme je l’ai perdu de vue assez vite, m’est avis qu’il est entré dans quelque cabane. Faudrait voir près la tour de Méjeane.
Renaud était reparti.
Tout à coup, ses yeux tombèrent sur une cabane basse, avec sa toiture d’apaïun en forme de camelle, ou bien de meule de paille, et surmontée, ainsi qu’elles le sont toutes, de sa croix de bois penchée en arrière, comme si le mistral la couchait.
Une idée lui vint: «Ce Rampal est là! Son cheval doit être fatigué. Il sera revenu un peu sur ses pas, sans être vu de Bernard, et se sera caché là,—afin que, trompé, je le dépasse.... Pour sûr, il est là!»
Renaud tourna bride, et, l’œil attentif, piqua droit sur la cabane, ce que voyant, Rampal, caché là en effet, d’où il guettait son ennemi par les trous de la muraille en ruines, sortit, en effrayant un hibou qui s’envola effaré, et s’élança sur son cheval qui broutait, entravé tout proche, invisible au fond d’un fossé.
Le mistral qui, vers ces heures-là, quand il se décide, arrive en coup de canon, se mit brusquement à ronfler. Renaud, pour recevoir la bourrasque, avait baissé la tête, en sorte qu’il n’avait pas aperçu la manœuvre de l’ennemi.
Et Rampal parut sortir de terre tout à coup, à vingt pas de Renaud, qui ne fut pas surpris, et qui courut sur lui, la lance haute, tout pareil à un chevalier du temps de saint Louis, dont parlent nos légendes.... (C’était le beau temps d’Aigues-Mortes!)
Mais la Camargue est, comme on sait, la mère du mistral. C’est elle, dit-on, l’immense plaine soleilleuse, c’est elle, avec la Crau, qui, à force de renvoyer l’air en haut en le surchauffant, est bien forcée d’en appeler d’autre, pour respirer. Et alors, de la vallée du Rhône, descend, à l’appel du désert, un torrent d’air frais, compagnon du fleuve, et qui s’appelle le mistral.... Il ronflait, le mistral, comme au fond d’une voile, dans la veste ouverte de Renaud, et, prenant Leprince de biais, il le retardait un peu. Sauter le fossé devint difficile. Cela donna de l’avance à Rampal qui, face au vent, trottait maintenant à franche allure.
Le fossé était entre les deux hommes, et Rampal, en le longeant au grand trot, voulait seulement dégourdir les jambes de la bête. Renaud, renonçant à franchir le fossé tout de suite, se décida à suivre de côté. Les deux cavaliers trottèrent ainsi un moment. L’avisé Rampal avait, contre le mistral, serré sa tête dans un foulard rouge, dont les bouts flottaient sur sa nuque.
Tout à coup, profitant d’un resserrement des berges, Renaud enleva son cheval,—qui se trouva de l’autre côté du fossé, juste à la minute où, ayant fait en sens contraire la même manœuvre, Rampal, du côté que venait de quitter Renaud, prenait sa course....
Renaud ne retrouva pas tout de suite le passage favorable, et Rampal gagnait du terrain....
Ayant enfin de nouveau franchi l’obstacle, Renaud maintenant poursuivait Rampal, à toute volée,—et si vite que, lorsque Rampal se retourna pour juger la distance, il vit Renaud à cinquante pas à peine derrière lui.
Tout juste il eut le temps de faire volte-face, et, la lance en arrêt, il attendit, immobile, penché en avant, les semelles en arrière fermement posées à plat dans les étriers larges.
Renaud, par malheur, chargeait contre le mistral. Une grêle, faite de sable, et de ces petits colimaçons arrachés aux feuilles des enganes où ils vivent collés par myriades, le frappait au visage, le «contrariait».
Là-bas, à cinq cents pas, Bernard regardait,—sans rien dire, par peur de Rampal,—mais faisant tout bas des vœux pour Renaud, et il croyait voir deux héros de targue debout sur la haute échelle, à l’avant des bateaux de joûte, la pique sous le bras droit, et tenue ferme en main.... Le trident de Rampal, abaissé trop bas brusquement, par un faux mouvement de son cheval, piqua le talon de la botte de Renaud, et érafla le flanc de Leprince qui fit un écart violent, comme lorsqu’il évitait les cornes des taures.
La pique de Renaud, déchirant la manche bleue de la chemise de son ennemi, en emporta le lambeau.
Les cavaliers s’étaient croisés et dépassés.
Rampal se retourna le premier et, prêt à frapper par derrière, rejoignit Renaud qui, pour lui faire face, s’efforça d’arrêter Leprince trop lancé, et Leprince, sentant derrière lui le pas précipité et le souffle ardent du cheval adversaire, furieux d’être maintenu, craignant d’être dépassé, fit, dans sa colère, un tête-à-queue si inattendu que Rampal, terrifié, de nouveau tourna bride, mais involontairement.
Et Renaud, voyant son poursuivant redevenir malgré lui son fugitif, lâcha la bride à Leprince, libre.
L’étalon prit son vol.
Les deux cavaliers, vent arrière à présent, aidés par la bourrasque, filaient.
Les aigues et les taures, toute la manade, bien debout, les têtes hautes, l’œil fixe, les naseaux large ouverts, regardaient venir à eux les deux cavaliers, courbés en avant, la bride vibrante, comme chassés par l’ouragan, le long de l’étang dont les eaux dansaient, clapotantes.
Çà et là, les petits tamaris, eux aussi, le dos voûté, semblaient fuir devant le temps. Il n’y avait plus, allez, de mouïssales ni de demoiselles en l’air. Au-dessus du Vaccarès, volaient bas des poussières d’eau. Le mistral balayait tout.
Et deux minutes après, impuissants à maîtriser leurs bêtes énervées qu’affolaient la lutte et le vent, les deux ennemis traversaient la manade, ventre à terre.
Alors, excitées à la vue de leurs deux étalons en fureur, effrayées à la vue des tridents, ivres du vent sauvage qui leur entrait au corps par leurs naseaux qui montraient le rouge,—les aigues hennissantes, cabrées, s’enlevèrent toutes d’un bond, au galop.... Les taures suivirent.... Des centaines de sabots et de pieds fourchus battirent le sol d’une crépitation de tempête, et le troupeau, fouetté par le mistral qui, en hurlant, le mordait et le poussait, se mit à rouler comme un Rhône à travers la plaine.... Et tandis qu’en toute hâte Bernard sellait son cheval pour les rejoindre, les deux adversaires chevauchaient dans cet ouragan, comme charriés par le piétinement de quatre-vingts bêtes qui faisaient voler derrière elles tantôt des poussières d’eau, tantôt des plaques de limon, tantôt des nuages de sable, dans le vent qui les dépassait!
C’est en tête, et au milieu pourtant de ce tourbillon, que Renaud parvint à joindre Rampal.... Lorsqu’il fut à le toucher, il choisit le moment précis où le cheval poursuivi relevait son pied gauche de derrière, pour frapper la croupe à droite. La jambe droite, au moment où elle allait poser sur le sol, s’infléchit sous un coup de trident qui pesait le poids d’un homme lancé au galop, et Rampal roula avec sa bête, sous le fourmillement des pattes galopantes dont trépidait la terre.
Taureaux et chevaux bondirent par-dessus ces deux corps, de bête et d’homme, étendus, et quand le troupeau, las et calmé, s’arrêta, une demi-lieue plus loin, Renaud, bien en selle sur Leprince, tenait en main le cheval reconquis, dont le flanc seulement et les naseaux saignaient.
Debout, à côté de lui, la rage entre les dents, souillé de boue et de poussière, la face sanglante, la paume des deux mains pelée, toute rouge,—Rampal s’occupait à remonter sa culotte et à renouer sa ceinture!
—A la prochaine, Renaud! Après ça, tu peux y compter, un homme, n’est-ce pas, se doit revancher!
Mais sa voix se perdait, grêle, dans le ronflement du mistral.
—Rends-moi ma selle! cria-t-il plus fort.
La selle du gardian, c’est toute sa fortune. Il la soigne, l’aime, en est fier.
—Ta selle? répondit Renaud plein de méfiance.... Suis-moi, viens la prendre! Bernard te la rendra.
Et, haussant les épaules, il rejoignit, sans autre parole, la manade à laquelle il reconduisait le cheval amaigri dont Rampal avait abusé.
En vérité, il était content que Blanchet n’eût pas été de ce duel.... Il le reconnaissait de loin, Blanchet, perdu là-bas parmi les aigues, mais plus soigné, plus fin que les autres bêtes. Un vrai cheval de demoiselle, tout vaillant qu’il fût!... Il allait donc pouvoir le rendre à la maîtresse, à présent qu’il avait, outre Leprince, son ancien cheval. Et l’orgueil de la victoire enflait ses narines. Sa poitrine respirait tout le grand large.
Il pensait à deux femmes—oui à deux, pas à une seule!—qui, en apprenant la chose, se diraient de lui: «C’est un homme!» Et le beau cheval de Renaud ressentait toutes les fiertés de son cavalier, dans la liberté qui lui était laissée de marcher fièrement pour son compte, avec des bonds d’étalon vainqueur à la course sous les yeux de tout son troupeau.