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Roi de Camargue

Chapter 17: XV
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About This Book

The narrative follows Livette, a young woman in a Camargue farm household whose impending marriage and daily routine are disrupted when a striking gypsy called the Reine appears, demanding oil and claiming occult knowledge. Her intrusion exposes simmering tensions among neighbors and guardians, forcing characters to confront jealousy, duty, and local superstition. Alternating intimate domestic scenes with vivid depictions of marshes, herds, and festivals, the work interweaves folklore, romantic entanglement, and community rivalries to show how landscape, tradition, and fate shape lives and loyalties.

XV

M. le curé des Saintes était un homme de près de soixante ans, bien conservé, très grand, solide, avec des yeux fort vifs, qu’il éteignait sous des lunettes, et des gestes énergiques que sa volonté rendait lents.

Le presbytère est tout près de l’église, le seuil ombragé de quelques ormeaux. La maison, selon l’usage du pays, est blanchie à la chaux, une fois par an, à l’intérieur et à l’extérieur, comme les maisons arabes.

Les maisons des Saintes sont basses. Les rues serpentent, étroites, pour fuir le soleil. L’ombre, sous les tendelets des petites boutiques, est bleuâtre. Devant les portes, ouvertes sur la rue, retombent des rideaux transparents, en toile commune, ou même faits quelquefois d’un filet à mailles fines, qui arrêtent les mouches et laissent entrer la lumière ainsi passée au tamis. Et, là derrière, les filles des Saintes sont enfermées comme des oiselets en cage ou comme de petites bêtes très dangereuses.... Ne faut-il pas craindre un peu toutes les filles, voyons?

Les filles des Saintes portent la coiffure d’Arles, et le fichu aux plis accumulés, réguliers, fixés par des centaines d’épingles, par autant d’épingles qu’un rosier a d’épines; et, dans l’entre-bâillement du fichu épais de plis, on voit, tout au fond de la «chapelle», sur la chair jeune que soulève le soupir féminin, briller la petite croix d’or. Sur la jupe, qui est ample, le tablier a l’air, lui aussi, d’une jupe, tant il est large, et, de là-dessous, les pieds sortent, menus, agiles comme les pattes rouges de la perdrix de Camargue qui vite, vite, aiment à se mettre l’une devant l’autre pour fuir le chasseur, sachant que la Camargue est large et que l’horizon ne manquera pas.

Plus d’une figure est pâle, aux Saintes, car, on a beau dire, le marais engendre toujours la fièvre, et ce pays, où l’on vient pour se guérir par miracle, est à l’ordinaire un pays de maladie; mais la pâleur va bien sous les cheveux noirs, ondulés, gonflés en bandeaux sur les tempes, et retombant sur la nuque en deux masses lourdes qui remontent vers le chignon. Pour oublier ce qui est triste, on a ici, comme partout, la coquetterie—et le reste!... Et puis on s’habitue à la fièvre, qui donne des rêves, des visions; on l’apprivoise: elle n’est pas méchante pour ceux qu’elle connaît et ne les conduit que très vieux au cimetière.

Le cimetière est à quelques pas du village, à quelques pas de la mer. Dans son cadre de murailles basses, il est là, au pied des dunes. Entre la mer et le désert camarguais, là dorment les Saintins: beaucoup de pêcheurs qui vécurent dans les bateaux plats; des gardians qui vécurent à cheval dans la plaine....

Les uns comme les autres retrouvent là, dans la mort, les choses au milieu desquelles s’agita leur vie: le sable salé, plein de menues coquilles, les enganes, poussant malgré tout, rougies par «la marine», grasses de soude, et l’ombre grêle des tamaris empanachés de rose. De là ils entendent les hennissements des cavales sauvages, le cri des gardians qui luttent, les jours de fête, à la course, ou qui, dans le cirque, sous les murs de l’église, excitent les taureaux noirs. Ils entendent les voiles claquer, et le «han» des pêcheurs qui, les jambes nues, mettent à l’eau leurs bateaux sans quilles, les bettes plates; et, de nuit et de jour, le battement de la mer, qui s’efforce de repousser l’île camarguaise, tandis que le Rhône, au contraire, sans cesse la pousse dans la mer, en l’accroissant de limons et de cailloux charriés depuis la source. La mer la frappe, l’île, comme si elle n’en voulait pas, mais elle a beau faire, elle ne peut que l’accroître, elle aussi, de ses sables rejetés.

Et les sables de la mer font aux rivages de la Camargue un ourlet de dunes.

On voit bien, là, que les dunes, ces mouvantes collines de sable, pareilles à des tombeaux, ont dû servir de modèle aux massives pyramides qui sont les tombeaux des rois, aux déserts d’Égypte.

Au pied des petites pyramides de sable, dorment les morts de Camargue.

 

Où donc nous a entraînés la mort? Pourquoi sommes-nous ici, tandis qu’au seuil de M. le curé Livette soulève timidement le marteau de la porte?

Le coup résonne à l’intérieur dans le vide du corridor. Livette est émue. Que va-t-elle dire? Par où commencera-t-elle? C’est le commencement qui est toujours le plus difficile. Elle voudrait, maintenant, se sauver, mais il est trop tard. Elle entend, derrière la porte, des pas. La vieille servante, Marion, lui ouvre.

Marion a l’œil exercé. Elle sait, quand on frappe chez M. le curé, rien qu’à examiner les figures, ce qu’on demande, et, de son chef, répond en conséquence; car M. le curé a des rhumatismes; il est sujet aux fièvres, et Marion soigne M. le curé! S’il écoutait Marion, il se soignerait si bien que les malades mourraient toujours tout seuls, sans extrême-onction, car Marion aurait toujours une bonne raison à lui donner pour l’empêcher de sortir, de jour ou de nuit, par le mistral ou le vent d’est, été ou hiver, pluie ou soleil.

Mais M. le curé sourit et n’en fait qu’à sa tête. C’est un bon prêtre. Il est toujours à son devoir. Il aime ses paroissiens. Il les aide, en toute occasion, de sa bourse et de ses conseils. Il est aimé de tous.

Il aime ses paroissiens, sa commune, sa curieuse église, qui fut une forteresse, et dont il connaît tous les moindres détails de pierre. Il l’aime comme prêtre et comme archéologue, car M. le curé est un savant, et son église est, en effet, un des plus curieux monuments de France, avec ses murailles étrangement épaisses, hautes et menaçantes, couronnées de mâchicoulis et surmontées de créneaux bien ouverts, qui surveillent de tous les côtés l’horizon de mer et de terre, et que dominent les quatre tourelles, dépassées par la tour du milieu, du haut de laquelle la cloche, autrefois, bien souvent, a sonné l’alarme—en répétant à toute volée: «Voici les païens, gens des Saintes! Attention! Qu’on s’enferme ici! Préparez les flèches! l’huile et la poix bouillantes!» Ou bien: «Courez au rivage, gens des Saintes! Un navire de France est en perdition!»

Et aujourd’hui elle semble dire encore, à tous, de plus loin: «Je vous vois! Je vous vois!»

Sur l’église des Saintes, on n’en finirait pas de donner des explications et de conter des histoires.

Derrière les créneaux, tout là-haut, en bordure au toit de pierres plates qu’il encadre exactement, court un étroit chemin de ronde, où jadis, entourés du vol éternel des hirondelles de mer, circulaient les archers et les vigies. Le toit, aux larges pierres plates imbriquées, entre lesquelles verdoient quelques grosses touffes de nasques, érige, tout le long de son arête, une haute crête sculptée, faite de courbes ogivales que surmontent des fleurs de lis.

Cela est beau et grand, mais une petite chose dont les Saintins sont fiers autant que du clocher et des tourelles, c’est une plaque de marbre, de cinq pans environ de longueur sur trois de hauteur, où sont représentés deux lions. L’un protège son lionceau; l’autre semble protéger, comme si c’était son petit, un jeune enfant. Il paraît que cette image a été taillée par un ouvrier grec, dans les temps.

Ce marbre-là est incrusté dans le mur de l’église, au midi, à côté de la petite porte.

Vous entrez. La voûte de la nef, en ogive, vous oblige à lever les yeux très haut. Et en entrant, par la grande porte, vous êtes frappé de voir, en face de vous, au fond de l’église, une voûte romane dont l’arc, en son milieu, à cinq mètres au moins au-dessous de la nef ogivale, supporte les saintes châsses, qui reposent sur l’appui d’une ouverture en forme de fenêtre et flanquée de deux colonnettes. De là descendent, au bout de deux cordes, tous les ans une fois, les châsses miraculeuses.

Le chœur est exhaussé de quelques pieds au-dessus du dallage de l’église. On y monte par deux escaliers symétriques, entre lesquels se trouve la porte grillée par laquelle on descend dans la crypte de Sara. La voyez-vous, cette grille, juste devant vous, au bout du passage qui, entre les chaises, suit le milieu de l’église? On dirait, en vérité, le soupirail d’une prison.

Là-dessous, dans la crypte froide, bas voûtée, aux murs nus, cachot véritable, sur un autel de marbre mutilé, se trouve la petite châsse vitrée qui contient les reliques de sainte Sare, patronne des bohémiens. C’est là qu’au milieu des fumées de leurs cierges, dans un air vicié d’odeurs humaines, on les voit, accroupis et pressés en foule, une fois par an, gémir leurs prières suspectes.

Cette crypte, au temps des invasions sarrasines, servait de magasins de vivres, lorsque les habitants de la petite ville étaient forcés de se réfugier tous dans l’église-forteresse.

Aigues-Mortes a ses murs et la tour de Constance, massive comme Babel; Nîmes a ses Arènes et la Fontaine, et le pont du Gard, insolent de beauté, est à elle; Avignon a ses ponts, ses remparts et ses jacquemards; Tarascon, son château miré dans le Rhône; les Baux ont les ruines bizarres de leurs maisons creusées à même, comme des alvéoles de ruche, dans le massif de sa colline évidée; Montmajour ses petites tombes d’enfants creusées aussi, l’une à côté de l’autre, dans le roc vif, et qui, pareilles à des abreuvoirs de colombe, sont aujourd’hui toutes pleines de terre et de fleurs; Orange a son théâtre et son arc triomphal; Arles a son théâtre avec les deux colonnes encore bien droites au milieu; il a encore Saint-Trophime, au portail ouvré, et son allée des Alyscamps bordée de sarcophages chrétiens et de hauts peupliers.... Mais les Saintes-Maries-de-la-Mer ont leur église, que M. le curé ne donnerait pas pour tous les trésors des autres villes!

 

... Marion a bien vu que Livette est triste; Marion s’est sentie touchée quand Livette a dit: «Il faut que je voie M. le curé....» Et comme d’ailleurs le dérangement ne sera pas grand pour son maître, puisqu’on ne l’appelle pas au dehors, Marion a introduit Livette dans le salon.

C’est une pièce blanchie à la chaux; seulement, M. le curé a fait de son salon un véritable musée, et les murs disparaissent sous les étagères de bois blanc, menuisées par lui-même, et toutes chargées de ses collections.

Il y a là des poteries antiques, d’antiques verres tout irisés. Il y a de vieilles médailles.

Une de ces médailles rend Livette attentive. On y voit un taureau qui tombe; une de ses jambes de devant a fléchi. Un homme, son vainqueur, le saisit aux cornes. Elle a des siècles et des siècles, cette médaille grecque. Une pancarte l’explique à Livette, qui croit voir Renaud. Tout se recommence.

Voici les herbiers, et des boîtes pleines de coquilles, et aussi beaucoup d’oiseaux empaillés, tous ceux qu’on trouve en Camargue. Les pêcheurs, les chasseurs, depuis plus de trente ans, offrent à M. le curé des choses, des bêtes curieuses. Cette bête-ci, c’est une loutre du Rhône. Cette autre, un castor, à la queue en truelle, aux dents recourbées.... C’est une grosse question de savoir si les castors ne sont pas nuisibles aux digues du Rhône. L’essentiel, voyez-vous, est que les roubines, de tous côtés, envoient au fleuve, à la mer, les eaux des marais. Il faut que les digues tiennent bon, ne laissent point passer le Rhône. Et les castors, dit-on, détruisent les digues. Ils y creusent, pour se mettre à l’abri, quand viennent les grandes crues, des galeries montantes, et ils se réfugient au fond; et quand l’eau les y poursuit, ils percent, pour se sauver, un trou vertical, et voilà ma jetée minée, rongée au dedans de l’eau! Cela est mauvais....

Livette lève les yeux. Au plafond, est suspendu un lézard, la gueule ouverte; il est très gros. Je crois bien! c’est un petit crocodile, le dernier qu’on ait tué en Camargue, voilà bien longtemps!

Et dans tous les coins laissés libres par les curiosités naturelles, on aperçoit quelque image pieuse. Ici, les deux saintes Maries dans le bateau, Là, les saintes Femmes ensevelissant le Christ. Ailleurs, Magdeleine à la Sainte-Baume, à genoux devant la tête de mort.... Mais Livette ne voit jamais de sainte Sara!

Livette s’est assise; elle attend. M. le curé ne vient pas. C’est que M. le curé, qui est déjà l’auteur de deux notices, l’une intitulée la Cure de Boismaux, l’autre la Villa de la Mar, travaille en ce moment à une troisième: Concordance des légendes des saintes Maries, avec ce sous-titre: De la confusion bizarre et regrettable qui tend à s’établir entre sainte Sare et Marie la Gipecienne.

La Cure de Boismaux a aussi un sous-titre: Monographie du domaine du Château d’Avignon en Camargue. M. le curé y rappelle que le domaine du Château d’Avignon constituait naguère une commune à part. Cette commune naturellement avait un curé, et, en ce temps-là, le propriétaire du Château d’Avignon était le général Miollis, frère de cet évêque de Digne dont parle M. Victor Hugo dans les Misérables, en le désignant sous le nom de Myriel.

M. le curé recherche, inutilement d’ailleurs, dans un chapitre spécial, pour quelles causes, telluriques ou autres, le domaine du Château d’Avignon est le plus particulièrement sujet aux invasions de sauterelles, qu’il faut faire combattre parfois en Camargue, comme en Afrique, par des régiments.

Quant à la Concordance, c’est un ouvrage très important et bien nécessaire. Il s’appuie notamment sur l’autorité du Livre Noir. Ce livre latin, conservé aux archives des Saintes, a été écrit en 1521 par Vincent Philippon, qui signe: 2,000 Philippon! (Jésus lui-même n’a pas dédaigné le calembour.) Il existe une traduction française du Livre Noir. Elle est de 1682 et commence ainsi:

Au nom de Dieu mon œuvre comancée
Par Jésus-Christ soit toujours advancée.
Le Saint-Esprit conduise sagement
Ma main, ma plume et mon entendement.

Voici donc la vérité sur les saintes patronnes de Notre-Dame-de-la-Mer.

Marie Jacobé, mère de saint Jacques le Mineur, Marie Salomé, mère de saint Jacques le Majeur et de saint Jean l’Évangéliste, n’arrivèrent pas seules en Camargue. Le bateau sans mât ni rames portait encore leurs servantes Marcelle et Sara, Lazare et toute sa famille, et plusieurs disciples du Christ.

M. le curé prouve, avec pièces à l’appui, que Marie-Magdeleine n’était pas dans la barque. Elle arriva en Provence d’autre façon, on ne sait pas par quel autre miracle.

A l’exception des deux Maries et de Sara, tous les passagers du bateau miraculeux se dispersèrent, prêchant et convertissant.

Les saintes ne quittèrent pas la Camargue, l’île du Rhône, divisée alors par les étangs en un grand nombre de petites îles, véritable archipel, nommé Sticados, et habité par des infidèles. En ces temps, toutes ces petites îles, formées par les marais, étaient couvertes de forêts et pleines de bêtes fauves. Et ce delta du Rhône était infesté de crocodiles.

Or, bien longtemps après la mort des saintes, un chasseur, suivi de sa meute, passant sur le lieu de leur sépulture ignorée, y rencontra un ermite, près d’une source.

—Seigneur, lui dit l’ermite, j’ai eu cette nuit, en rêve, une révélation. Près de cette source, dans le sable, reposent les corps de trois saintes!

Le seigneur était un comte de Provence. Son palais était à Arles, et M. le curé a tout lieu de croire qu’il s’appelait Guillaume Ier, fils de Boson Ier, célèbre par ses libéralités envers les églises.

On était en 981. Ce Guillaume avait vaincu les Sarrasins, et Conrad Ier, roi de Bourgogne, son suzerain, l’aimait et le respectait.

Le prince, ayant écouté l’ermite, s’en alla, l’esprit très occupé; et, peu de temps après, il revint, et fit bâtir, par-dessus la source même, une église en forme de citadelle, au beau milieu d’une très spacieuse enceinte de fossés.

Il fit ensuite publier dans toute la Provence que des privilèges seraient accordés à tous ceux qui viendraient bâtir des maisons entre le fossé et l’église.

Ainsi naquit la Villa-de-la-Mar,—qui est une ville, bien qu’on la traite trop souvent de village sous son nom de Saintes-Maries.

De tous temps, les comtes de Provence accordèrent à cette ville des privilèges.

Sous la reine Jeanne, une vigie devait sans cesse, du haut des tours de l’église, observer les navires et faire des signaux. Des sentinelles devaient, toutes les nuits, d’heure en heure, s’appeler et se répondre. Aussi les Saintins furent-ils, par la reine, dispensés de payer le péage et la gabelle.

M. le curé explique toutes ces choses dans son livre qui est bon. Il y raconte aussi, «comme de juste», la découverte des ossements sacrés.

En 1448, le roi René, étant à Aix, sa capitale, entendit un prédicateur affirmer que les saintes Maries Jacobé et Salomé devaient être enterrées sous l’église de la Villa-de-la-Mar.

René aussitôt consulta son confesseur, le père Adhémar, et envoya un messager au pape, lui demandant l’autorisation de faire des fouilles sous le sol, dans l’église. Cette autorisation lui fut accordée au mois de juin de la même année. L’archevêque d’Aix, Robert Damiani, présida aux fouilles.

On retrouva la source; près de la source, un autel de terre; au pied de l’autel, une plaque de marbre avec cette inscription que M. le curé commente longuement:

D. M.
IOV. M. L. CORN. BALBUS
P. ANATILIORUM
AD RHODANI
OSTIA SACR. ARAM
V. S. L. M.

On trouva enfin, parfaitement reconnaissables, les ossements des saintes et, en outre, une tête enfermée dans une caisse de plomb qui, selon M. le curé, est la tête de saint Jacques le Mineur, apportée de Jérusalem par Marie Jacobé, sa mère.

Les ossements, ayant été recueillis pieusement, furent, en grande cérémonie, enfermés dans des châsses de bois de cyprès. Le roi était là avec sa cour. Il y avait le légat du pape, un archevêque, douze évêques, un grand nombre de dignitaires des chapitres, de professeurs et de docteurs. Le chancelier de l’Université d’Avignon était présent. Il y avait, comme en font foi les procès-verbaux, trois protonotaires du Saint-Siège et trois notaires publics.

Rien n’est donc plus sûr que l’authenticité des reliques des Saintes Maries.

Mais des légendes apocryphes viennent contredire la vraie, et voici la page qui retient à son bureau M. le curé, tandis que Livette, toujours plus troublée, l’attend au salon:

«Parmi les erreurs populaires, écrit M. le curé, qui détruisent la pure tradition, il faut relever comme une des plus fâcheuses, des plus pernicieuses même, celle qui tend à mettre au nombre des passagers de la barque miraculeuse, une sainte Marie surnommée l’Égyptiaque. C’est là une véritable hérésie! Comment a-t-elle pu prendre source et quelles sont ses racines?»

M. le curé se propose de retoucher tout à l’heure cette dernière phrase, et pour cause.

«Sans aucun doute, poursuit-il, les Égyptiens ou Bohémiens, en manifestant, depuis des temps reculés, une dévotion particulière à sainte Sara, qui était, d’après eux, Égyptienne et épouse de Ponce-Pilate, ont contribué à la formation d’une absurde légende, mais celle-ci a sa source, ou sa racine, dans une autre raison: il y a dans la vie de l’Égyptiaque une histoire de barque qui prête à l’erreur, en causant les confusions.»

 

M. le curé se propose de revenir aussi sur ce paragraphe.

«Née aux environs d’Alexandrie, Marie l’Égyptienne quitta sa famille pour mener, dans la grande ville, la vie honteuse de son choix. Une rivière s’étant présentée, elle dut la passer dans un bateau, et, n’ayant pas de quoi payer son passage, elle récompensa le batelier d’une manière impure.

«Elle entreprit plus tard un voyage à Jérusalem, avec un grand nombre de pèlerins, et là encore elle paya les frais de sa route d’une façon diabolique, si l’on songe surtout que ceux qu’elle entraînait au mal étaient de pieux pèlerins! Aussi, quand elle se présenta à la porte du temple, une force invisible et invincible la repoussa. Elle ne put y pénétrer.»

 

M. le curé, plus content, respire sa tabatière.

 

«Elle se retira alors au désert où elle vécut quarante-sept ans. Son simulacre apparut un jour au moine Zozime, à Jérusalem. Elle lui apparut toute nue et le pria de venir la confesser. Il obéit et se rendit dans le désert. Elle était toute nue, en effet, mais très vieille. Et Zozime comprit sa sainteté à ceci qu’elle avait le pouvoir de marcher sur les eaux. Zozime écouta sa confession. Elle mourut en odeur de sainteté, aussi décrépite et affreuse à voir qu’elle avait été belle et agréable. Un lion lui creusa une fosse avec ses pattes dans le sable du désert.

«La longue pénitence de l’Égyptiaque avait donc racheté sa vie, et, sous Louis IX, les Parisiens lui consacrèrent une église qui porta le nom de Sainte-Marie-l’Égyptienne,—qui, plus tard, fut appelée la Gypecienne par corruption, puis la Jussienne. Cette église était dans la rue Montmartre, à l’angle de la rue de la Jussienne.

«On y voyait un vitrail naïf représentant la sainte et le batelier, avec cette inscription: Comment la sainte offrit son corps au batelier pour son passage[A].

«On ne doit donc, en aucun cas, confondre sainte Sara, contemporaine du Christ, avec Marie l’Égyptienne... laquelle vivait au Vᵉ siècle... ce qui coupe court à toute controverse!

«Il est très heureux, poursuivait M. le curé, satisfait de sa conclusion un peu tardive, qu’une pécheresse pareille ne se soit pas trouvée à bord de la barque de nos Maries-de-la-Mer, car dans cette barque, comme nous l’avons dit plus haut, il y avait un certain nombre de disciples du Christ.... Spiritus quidem promptus est; caro autem infirma.»

 

M. le curé prend une prise, ôte et remet ses lunettes. M. le curé s’oublie.... Il repasse les toutes premières pages de sa notice, il biffe et rebiffe; il se bat avec les mots rebelles. De temps en temps, il assure ses lunettes, ouvre et consulte un vieux gros livre. Il est très occupé, très absorbé par son travail favori. M. le curé oublie qu’on l’attend, et la pauvre Livette, toute seule, dans le salon, avec les oiseaux morts et les coquilles, roule en son cœur des inquiétudes. La tristesse qui est en elle n’est pas dissipée,—loin de là!—par l’endroit où elle se trouve.

Tous ces oiseaux morts, qu’elle reconnaît la plupart pour des oiseaux de passage, lui racontent les ennuis de l’hiver, de la saison où les brumes se traînent sur l’île inondée....

Il y a des effraies, ces chouettes d’un jaune pâle, qui habitent les clochers et qui, la nuit, vont boire l’huile des lampes des églises; des vautours qui, des Alpes et des Pyrénées, descendent ici par les grands froids; le vautour cendré, qui habite la Sainte-Baume. Il y a de ces petites mésanges, nommées serruriers, qu’on ne trouve qu’aux bords du Rhône, et des pendulines, ainsi nommées parce qu’elles suspendent leurs nids, comme de petites escarpolettes, aux branches flexibles qui se balancent au-dessus de l’eau; des faiseurs de bas, dont les nids ressemblent au tissu d’un bas tricoté; et l’alcyon, c’est-à-dire le bleuret ou martin-pêcheur; et la sirène, aux couleurs variées, merveilleuses, appelée aussi mange-miel, qui passe au mois de mai et se tient de préférence en Camargue. Voici une cigogne, qui trouvait sans doute la Camargue, entre les digues du Rhône, un peu semblable à la Hollande. Voici le héron, avec son jabot de fines plumes retombantes, comme des franges longues, sur sa gorge. Livette ne le connaît que sous le nom de galejon qu’on lui donne ici parce que les hérons, de préférence, se rassemblent dans l’étang de Galejon. En voici un qui porte sur son socle cette date: 1807, et la mention: Acheté au marché d’Arles; il est bleu d’ardoise et il a sur la tête trois plumes grêles, noires, longues d’un pied. Puis, des flamants, il y en a, pardi, à volonté, puisqu’on les voit quelquefois nicher dans les marais de Crau, assis par myriades, jambe de-ci, jambe de-là, sur leurs nids hauts comme leurs pattes. Et des plongeons! et des grêbes! et des pingouins manchots, qu’on voit rarement! Et le vilain pélican, que les gens d’ici nomment grand gousier!

Livette croit entendre au loin, lamentable et déchirant, l’appel des oiseaux de passage surmonter le bruit des rafales, des eaux pleurant dans les eaux; dominer le gémissement des choses, la nuit.... Les grues, les pétrels, le courlis d’Égypte, l’ibis, que de fois elle les a entendus crier, au-dessus du Château d’Avignon, dans la saison où les nuits sont longues, où la vue du feu réjouit le cœur comme une chose vivante, pleine de promesses, quand la mort noire enveloppe le monde. Ces oiseaux lui rappellent aussi les soirs de Noël, ces soirs où les bûches en flamme dans la grande cheminée, les lampes nombreuses, semblent dire: «Courage! la nuit passera.» C’est en ce temps que le blé montre sa tige verte, disant, lui aussi: «Oui, courage! le mauvais temps finit comme l’autre.»

Livette songe ainsi, et machinalement ses yeux se lèvent vers le plafond où est suspendu le crocodile[B].

Elle ne se dit pas, Livette, qu’il y a quelque part, de l’autre côté de la grande mer, dans cette Égypte où s’enfuirent saint Joseph et la Vierge Marie, afin de dérober l’enfant Jésus aux persécutions du roi Hérode, un grand fleuve, frère puissant du Rhône, et qu’aux heures chaudes, dans les îlots du Nil, les crocodiles nombreux se traînent sur le sable surchauffé, pour offrir leur dos aux rayons d’un ciel ardent comme un four.

Elle ne se dit pas que sainte Sare, la noire patronne des bohémiens, est par eux appelée l’Égyptienne, et que, dans le Nil, les zangui, aussi bien que dans le Rhône, font boire leurs chevaux maigres. Elle ne peut pas se dire—parce qu’elle l’ignore—que les Égyptiens tenaient des Hindous une magie dégénérée, et que c’est sans doute la même, plus corrompue encore, qui fait la puissance de Zinzara.

Que Zinzara, dans un des coffres de sa maison roulante, emporte, à côté d’un crocodile du Nil et d’un ibis sacré, trouvés tous les deux dans une crypte égyptienne, une momie de jeune fille, âgée de six mille ans, et dont la face, dépouillée de ses bandelettes, porte un masque d’or, Livette l’ignore aussi. Elle ne peut établir aucun rapport entre l’ibis du Nil et celui-ci, tué l’an passé au bord du Vaccarès; mais elle subit l’influence de toutes ces correspondances de mystère, pour qui l’espace et le temps ne sont rien.

Ces êtres morts, rangés autour d’elle, revivent par la puissance de la forme perpétuée.... Et la peur la prend, car voici que, tout à coup, l’idée folle, magique, à la fois vague et précise, lui entre dans l’esprit, d’une ressemblance du profil de ce grand lézard, suspendu au plafond, avec le bas du visage de la zingara....

Livette se croit malade, et se lève pour s’en aller, sans plus attendre; mais comme elle approche sa main de la porte, elle pousse un cri.... Un mille-pieds, bien vivant, court sur la clef. Elle recule, et voit, sur la blancheur du mur, à hauteur de sa tête, une tarente, immobile, qui semble, avec ses yeux gris pâle, la guetter. La tarente est inoffensive, mais Livette n’en sait rien. C’est le gecko de Mauritanie, qui abonde en Provence, un lézard répugnant au regard, avec ses granulations grises sur la tête et sur le dos, semblables à celles des melons cantalous. Et puis... cela si petit, cette bête, si petitette, ressemble au crocodile!... Livette, pour sûr, a la fièvre....

—Qu’avez-vous donc, mon enfant?

C’est M. le curé qui entre. Il a un air de bonté qui, tout de suite, rassure la pauvrette.

Il lui montre une chaise. Elle s’assied, et n’ose rien dire. Par où commencer?

Il la presse.

—Voyons, mon enfant!...

Il ferme les yeux, pour ne pas l’embarrasser avec son regard, qu’il sait pénétrant. Il a laissé là-haut ses lunettes sur son gros livre. Il ferme les yeux; et, les lèvres serrées, il presse l’une contre l’autre ses mâchoires, d’un effort rythmé, en sorte qu’on voit se gonfler et s’abaisser ses tempes, comme des ouïes de poisson. C’est un tic. Il a croisé ses mains sur sa ceinture; il mêle ses doigts et joue à les faire virer l’un sur l’autre, machinalement; mais il est très attentif. M. le curé aime les âmes. Il sait qu’elles souffrent, que la vie est infinie, et que, dans l’espace et le temps, elles tournent en s’appelant comme des oiseaux de tempêtes. Il réfléchit. C’est un bon prêtre. Il a l’esprit de l’Évangile. Il est indulgent. Ne sait-il pas que de grandes saintes ont été de grandes coupables? Il veut être bon. Il sait l’être.

De quoi s’agit-il?

Livette enfin parle. Elle dit tout: la première apparition de la gitane, son refus de lui donner l’huile qu’elle demandait insolemment avec des moqueries sur l’extrême-onction; puis le sort jeté, menaçant, déjà réalisé peut-être; le changement de caractère de son Renaud, ses froideurs, sa fuite, et puis, ce matin même, la scène des serpents; comment elle a été attirée—elle, Livette—par la curiosité sans doute, mais aussi par la conviction qu’elle aurait là des nouvelles de Renaud.... Et elle a livré sa main à la bohémienne, pour se faire dire la bonne aventure! Cela, elle l’a fait bien malgré elle! Elle sait que c’est une faute.... Qui lui eût dit, un instant plus tôt, qu’elle commettrait un péché pareil? Mais elle a eu peur de paraître peureuse, et cela non pas à cause du monde, mais à cause d’elle, de cette gitane devant qui elle a cru devoir faire la fière, montrer du courage. Elle la sent très ennemie. Elle en a peur, et cependant, malgré elle, elle la bravera. C’est plus fort qu’elle.... Elle arrive enfin à son aveu le plus pénible... elle est jalouse.... Une terreur lui est venue: est-ce que Renaud pourrait?... Mais non.... N’a-t-il pas, pour la défendre contre Rampal, risqué sa vie, sauté d’un premier étage, toute la hauteur de la maison? Il est vrai que Rampal a volé un cheval de Renaud et que depuis longtemps Renaud le cherche....

Livette s’est tue. Elle a regardé M. le curé qui, maintenant, avant de répondre, s’écoute lui-même, les yeux toujours fermés, pour n’être pas distrait. Il joue à faire tourner les uns sur les autres ses doigts entre-croisés.

Autour d’eux, les cygnes, le pélican, le flamant rose, le pétrel, l’ibis, regardent avec leurs yeux de verre enchâssés dans leurs têtes qui ont vécu! Les ailes repliées, une patte en avant, ils sont là, ces fantômes d’oiseaux, exactement pareils de forme, de couleurs, de plumage, à des oiseaux qui volent à cette heure, par delà les mers, sur le Nil, sur le Gange, et non moins pareils à d’autres oiseaux qui, il y a six mille ans, vécurent.

Le lézard du plafond, qui rit là-haut avec ses dents aiguës, longues, nombreuses, ressemble en vérité, vaguement, un peu, à quelqu’un... à qui?

Livette, qui s’interroge, tout à coup se trouve folle, parfaitement folle, d’avoir eu pareille idée! Elle en sourit elle-même. Et voici qu’elle sent son sourire. Elle le sent. Elle croit le voir!

Et à ce moment, elle a l’impression—qui lui est pénible—d’être là, dans cette même salle, au milieu de ces bêtes et devant un prêtre,—pour la seconde fois de sa vie!...

Oui, tout ce qui l’entoure ici, elle l’a déjà vu... ce qui lui arrive lui est déjà arrivé. Seulement, la première fois, c’était... oh! c’était il y a longtemps, si longtemps! Le grand lézard du plafond s’en souvient peut-être.... C’est pour cela qu’il rit.... Mais elle, elle a tout oublié. Pourquoi est-elle ici? Elle n’en sait même plus rien. C’est bête, d’être venue là!

Voyez-vous, ce pays de Camargue est un pays de fièvre maligne. Il sort des marécages, au soleil, avec l’odeur du corrompu, certaines exhalaisons qui troublent le sang, la tête.... Des choses mortes, des eaux mortes, il sort, comme une fumée, certaines songeries, la fièvre.... Il y a le mauvais air... et le mauvais œil, songe Livette.

Or, qui sait à quoi songe, pendant ce temps, dans la voiture de Zinzara, la momie couchée, que Livette ignore, et qui a l’âge de Livette, plus six mille ans? Elle a, comme Livette, des cheveux ondés, très longs, mais un peu rougis par le temps. Ils étaient bien noirs autrefois, comme des cheveux d’Arlésienne.... Elle a l’âge de Livette, la momie, plus six mille ans!... Les zanguis prétendent que tant que la forme des morts subsiste, quelque chose de leur esprit reste en elle. La Zinzara raconte que cette momie, qu’elle a prise en Égypte, lui parle quelquefois, lui apprend des choses....

Ah! si l’on se mettait à approfondir les faits les plus simples, comme ils nous troubleraient! Nos cavales sarrasines de Camargue, sœurs d’Al-Borak, la jument blanche de Mahomet, et les taureaux du Vaccarès, frères d’Apis, quelquefois, de leur dent distraite, attirent à eux, du fond des marécages, la longue tige, mollement ondulante, du lotus mystérieux qui vit de trois existences à la fois, dans le limon par ses racines, dans l’eau par sa tige, dans l’air bleu par sa fleur.

Ce n’est pas sans raison qu’ils viennent, les zanguis, descendants de Çoudra, vénérer, dans la crypte de l’église aux trois étages, la châsse de Sara, femme de Pilate,—Égyptienne....

Eh bien, M. le curé, qui est un savant, confusément roule en lui ces choses,—sans les bien comprendre, lui non plus—et il s’interroge.

Ah! s’il pouvait, comme il balayerait, loin de l’île, cette vermine de bohémiens! Mais il ne peut pas. La tradition commande. Sara dans la crypte est leur sainte. Il y a là un mélange de païen et de chrétien certainement bien fâcheux, mais qu’on n’a pas le droit de défaire. L’essentiel est que le chrétien saisisse le païen, en triomphe, que Dieu ait raison contre Satan,—car pour sûr, quoi qu’en disent quelquefois les bohémiens, ils ne descendent pas de ce roi mage qui était nègre et qui porta la myrrhe à Jésus.

Comment défendre Livette?

—Ne restez pas avec vos pensées, mon enfant. Portez sur vous toujours votre chapelet, et dites-le souvent, en y songeant bien et non pas machinalement. Confiez les chagrins de votre cœur à votre bonne grand’mère, dont je connais les sentiments chrétiens. Cette vieille femme simple a un très grand cœur.

Évitez de venir à la ville. Dites à votre père—qui a toujours fait vos volontés, sans avoir d’ailleurs à s’en repentir—de surveiller sa maison, de ne jamais vous laisser seule. Fuyez Renaud quelque temps; du moins, ne le cherchez pas. Il faut qu’il voie clair en lui-même; il ne faut pas l’aider—en essayant de le ramener à vous—à se tromper sur ses sentiments pour vous, qui ne sont peut-être pas assez profonds. Je lui parlerai du reste quand il le faudra. C’est après-demain la fête des Saintes. Venez y assister; apportez-nous, ce jour-là, un cœur plein de foi et du désir de bien faire. Vous y rencontrerez beaucoup d’infortunes. Tournez vos yeux vers de plus malheureux que vous, et vous verrez, par la comparaison, que vous êtes heureuse, vous qui avez jeunesse et belle santé.

La santé de l’âme dépend de nous-mêmes. Vous la sauverez en vous.

Enfin ce sera vous, le jour de la fête (je vous le demande et je vous l’impose au besoin comme pénitence), qui chanterez le solo d’invocation, au moment où descendront les châsses.

Qui pense à Dieu et aux Saintes oublie les maux de la terre. Frappez et l’on vous ouvrira.... Ceux qui craignent seront rassurés.... Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés....

M. le curé, brusquement, s’interrompit. Il venait de sentir, avec son cœur de brave homme, que sa harangue tournait, par la force de l’habitude, au sermon banal, et vite, se levant, et se dirigeant vers la porte, il donna sur la joue de l’enfant tremblante, avec deux doigts de sa main, qui tenait sa tabatière, une tape affectueuse, en lui disant d’un ton paternel:

—Va, petite, tu as un bon cœur. Les méchants ne pourront rien contre nous. Je prierai pour toi à la messe.... Tout le monde t’aime dans le pays.... Ne crains rien, ma fille.

Livette sortit. Le curé, demeuré seul, soupira. Il entrevoyait, devant Livette, un péril confus, inconnu, satanique, de ceux qu’on ne détourne pas, que Dieu seul peut conjurer.

—C’est le sort, murmura-t-il, employant, sans y songer, un mot à double entente. C’est le sort, répéta-t-il. La vie est trouble, et Dieu profond.

XVI

Renaud, après sa victoire, descendit un moment de cheval, et, s’asseyant à côté de Bernard, au bord du Vaccarès, où bœufs et cavales de sa manade reprirent leur attitude de repos,—il se mit à repasser en lui les choses.

Détruire le projet de son mariage, son avenir, à cause de cette bohémienne, à cause de cet amour mauvais qui lui travaillait la tête, à cela, sûrement, Renaud n’y songeait pas.

La première fougue de son désir dépensée en bonds sauvages, à la manière de Leprince, il trouvait avec lui-même des accommodements. Son honnêteté brute était entamée. Il essayerait d’obtenir de la gitane maudite ce qui se pourrait, à l’occasion; et cela—il en était bien certain—n’ôtait rien à Livette!

Tout comme un raisonneur savant, il combattait en lui sa pensée honnête, prime-sautière, par des raisons qu’il trouvait à grand’peine et qu’il affinait ensuite avec complaisance, rusant contre lui-même.

Maintenant qu’il pouvait se vanter d’avoir battu Rampal à cause de Livette,—en négligeant dans sa pensée les deux autres raisons qu’il avait eues de se battre, à savoir la volonté de reprendre le cheval volé et le désir de montrer sa force et son courage à la Zinzara,—maintenant il pouvait retourner, la tête haute, au Château d’Avignon, et revoir sa fiancée comme si de rien n’était!

Pourquoi, après tout, aurait-il honte? Ne venait-il pas de gagner de nouveaux titres à l’estime des parents et à la reconnaissance de Livette?

Il ramènerait à la jeune fille ce pauvre Blanchet, qu’elle aimait tant,—et il pourrait annoncer à Audiffret que le cheval volé broutait de nouveau, avec la manade, les roseaux du domaine.

Non, il n’y avait rien, tout bien réfléchi, qui pût lui faire honte.

Tant qu’on n’est pas marié, d’ailleurs, est-on tenu d’être si fidèle? Et comment faire, après tout, quand les choses se présentent?

Les yeux voient, bien avant qu’on le leur ait pu défendre! Même marié, peut-on s’empêcher d’être ému en voyant de belles jeunesses? Est-ce qu’on est maître des mouvements de son sang? Désir n’est pas péché, et tant que Livette ne savait rien, tant qu’elle ne souffrait pas par lui, qu’aurait-il eu, voyons, en toute franchise, à se reprocher?

Rien n’était de sa volonté. Il était décidé encore à ne pas parler à la femme bohême,—mais il serait bien sot de ne pas étendre le bras, si la pêche dorée venait s’offrir d’elle-même à lui.

Et le vent salé qui souffle sur les enganes, affolant les troupeaux sauvages, lui courait dans les sangs, faisait monter à ses joues de soudaines brûlures.

Que peut, contre ce vent-là, que respirent avec joie les taures, tous les «je ne veux pas» d’un jeune homme qui sent sa jeunesse? Le bon Dieu en pardonne d’autres! «Je me donne, depuis quelque temps, bien du tourment d’esprit pour peu de chose!...» Et Renaud conclut sagement qu’il allait retourner tout de suite aux Saintes, pour rassurer Livette, comme c’était son premier devoir, sans éviter ni rechercher l’autre....

Pendant ce temps, qu’avait-elle fait, Livette?

En sortant de chez M. le curé, à l’heure à peu près où Renaud atteignait Rampal, Livette avait envie de reprendre son cheval et de retourner tout de suite, sans dîner même, à sa maison.

Elle se sentait comme perdue, si près de ces zangui de malheur.

Elle avait pensé d’abord que Renaud, s’il avait rencontré Rampal, dont il ne pouvait manquer d’être le vainqueur, irait, tout de suite après, au Château d’Avignon.

Mais sa seconde idée fut qu’il reviendrait aux Saintes pour y montrer son triomphe. Elle le connaissait, ce Renaud! Il avait l’orgueil de sa force, de son adresse. Gâté par le public des courses, qui applaudit des mains, de la voix, il aimait s’entendre dire: «Bravo, Renaud!»—et il reviendrait aux Saintes, oui, bien sûr!

Il pouvait deviner aussi qu’elle, Livette, y était restée, et y revenir pour elle... comme aussi un peu, en même temps, pour l’autre!... Ah! pauvre petite! quelque chose de soupçonneux commençait à lui venir! Si elle allait lui plaire, à Renaud, cette zingara, bon Dieu!

Livette, ayant repris son cheval, toujours attaché au mur de l’église, le fit mettre à l’écurie de l’auberge, et alla manger la bouillabaisse du pêcheur Tonin.

—Tu as bien fait, Livette, lui dit ce Tonin, tu as évité un bon coup de mistral. Mais je m’y connais; ce n’est qu’une bourrasque, et cette après-midi tu marcheras tranquille. Il ne fera que trop chaud! Mais qu’as-tu, d’être si pensive?

... Livette n’entendit pas grand’chose de tout ce qui fut dit à la table du pêcheur, et ayant bien réfléchi, vint de nouveau, plus tard, chez M. le curé.

—Tu es encore aux Saintes, petite? fit-il avec un sourire triste.

—Une peur m’est venue, mon père....

Par habitude de la confession, ainsi quelquefois Livette nommait le curé.

—Une peur? et laquelle?

—S’ils se sont battus, qui sait, mon Dieu! le hasard est fort, et ce Rampal est si traître que ce pourrait être Renaud, le vaincu.... Je voudrais, monsieur le curé, avec votre permission, monter tout de suite sur l’église, et, de là, beaucoup plus tôt, je pourrais apercevoir Renaud, s’il doit revenir ici.

Cette bonne idée lui était venue, d’épier de là son fiancé, comme il avait, lui, le matin même, épié Rampal, de la fenêtre du cabaret.

Le curé, de nouveau, sourit, et, bonnement, prit les clefs du petit escalier qui mène à la chapelle haute, et de là au clocher.

Il sortit, suivi de Livette.

Au pied du grand mur nu, si haut, si froid, de l’église,—un rempart, c’est bien vrai, avec ses créneaux découpés tout là-haut sur le bleu du ciel,—le brave curé ouvrit la petite porte.

Ils montèrent....

Arrivés à la chapelle haute, qui est, comme on le sait, juste au-dessus du chœur de l’église:

—Je reste ici, moi, petite, à prier un peu les saintes... tu peux aller seule.

Mais sans répondre, Livette, auprès du curé, dévotement, devant les châsses, s’agenouilla un instant.

Les châsses étaient là, derrière les cordes enroulées au cabestan, au moyen desquelles on les descend dans l’église, tout comme on descend, dans le puits miraculeux qui est en bas, la petite cruche où boivent avidement les lèvres des fidèles;—elles étaient là sur le rebord de l’ouverture par où on les pousse dans le vide....

Dans l’encadrement de cette fenêtre, ouverte sur l’intérieur de l’église, Livette voyait, tout en bas, les chaises bien alignées, et, plus haut, les tribunes et la chaire, et les tableaux,—tout cela perdu au fond d’une ombre noire que traversaient deux rayons entrant comme des flèches, par les meurtrières étroites.

Là-bas, bien en face, au-dessous de la tribune du fond, on voyait luire, en fines raies de feu, les jointures de la grande porte carrée.

Elle regarda, un long moment, les saintes châsses, et les conjura d’éloigner le maléfice qu’elle sentait autour d’elle.

Et, malgré elle, en les regardant, ces châsses qui ont la forme de deux cercueils juxtaposés et soudés l’un à l’autre, Livette se sentait venir des pensées plus tristes. N’avait-elle pas vu, tous les ans, quelque infirme au désespoir s’étendre, sur des coussins, dans le creux, en angle aigu, formé par les deux couvercles de la châsse double? Et combien de ceux-là avaient été guéris! Un, de loin en loin, sur cinquante mille?

Et pourtant, dans cette chapelle haute, que d’ex-voto, tableaux, plaques de marbre commémoratives, béquilles, fusils aux canons crevés, petits bateaux offerts par des marins sauvés d’un naufrage! Oui, mais en combien de temps ont été faits les miracles dont ces ex-voto sont le souvenir.... On tremble d’y songer.

Et Livette, heureuse de détourner sa pensée de ces choses pénibles, laissa M. le curé à ses prières et monta sur la terrasse de l’église.

La vaste lumière du ciel, tout grand déployé sur elle, l’éblouit. Elle dut cligner les paupières, puis regarda la plaine. La plaine était rayonnante.

Ce gueux de mistral qui, lorsqu’il s’établit, souffle par trois, six et neuf jours, n’avait eu qu’un caprice, comme Tonin l’avait bien prévu. Maintenant plus rien ne remuait. La mer n’avait pas eu le temps de se fâcher jusqu’au fond. Elle riait. Les étangs étaient lisses. Le soleil, dans l’air nettoyé, ne rayonnait que plus chaud.

Tout autour de Livette, les hirondelles, les martinets, poussaient en tournoyant ces cris grêles, finement perçants, qui se succèdent l’un derrière l’autre et sans fin s’éloignent et se rapprochent. Les ailes pointues des martinets, qu’on nomme aussi arbalétriers, rasaient les tourelles, filaient dans les créneaux comme des flèches.

Livette regardait au loin, droit devant elle, et, n’apercevant pas ce qu’elle attendait, laissait son regard errer çà et là sur cet immense pays attirant et monotome, qu’on peut voir tout entier sans apercevoir jamais autre chose que la répétition des mêmes sables, des mêmes touffes d’herbe, des mêmes eaux reluisantes.

Du haut de l’église, l’horizon apparaît presque infini de tous côtés, car les Alpilles dorées, perdues là-bas dans le nord-est, ne semblent que des découpures de nuages.

Quand vous les regardez de là, vous avez à droite, c’est-à-dire dans l’est, la Crau et les sansouïres, les Martigues, et puis Marseille par delà les salins de Giraud, divisés en hauts rectangles de sels scintillants. Dans l’ouest, la petite Camargue avec ses étangs temporaires, ses quelques pinèdes, les euphorbes et les asphodèles rameuses, et son Étang des Fournaux, père des mirages,—et plein de coquilles, quoique la mer n’y pénètre pas.

Dans ce pays si plat et si vaste, l’esprit et les regards prennent l’habitude de se porter toujours aux horizons, d’embrasser le plus d’espace possible, pour chercher l’accident.

Mais ils ne peuvent échapper à cette vaste monotonie, plus égale que celle de la mer qui, elle, change de couleurs, tour à tour noire, bleue, dorée, vert pâle ou tout empourprée.

Dans notre désert, toujours les mêmes tamaris, les mêmes enganes, et,—autour des six mille hectares d’eau du Vaccarès,—toujours les mêmes lignes d’horizon, nulle part simplement unies, mais partout au contraire festonnées très légèrement par les touffes des tamaris; toujours le mirage d’un étang apparu, luisant, sur un point de la plaine où il n’en existe pas; et, par réfraction, toujours le grandissement démesuré de quelque pêcheur qui, longeant la plage, grandit toujours davantage à mesure qu’il s’éloigne.

Le mois de mai, quelquefois, est ici chaud comme l’août.