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Roi de Camargue

Chapter 21: XIX
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About This Book

The narrative follows Livette, a young woman in a Camargue farm household whose impending marriage and daily routine are disrupted when a striking gypsy called the Reine appears, demanding oil and claiming occult knowledge. Her intrusion exposes simmering tensions among neighbors and guardians, forcing characters to confront jealousy, duty, and local superstition. Alternating intimate domestic scenes with vivid depictions of marshes, herds, and festivals, the work interweaves folklore, romantic entanglement, and community rivalries to show how landscape, tradition, and fate shape lives and loyalties.

Au mois de mai,
Va comme il te plaît.

Livette, éblouie, s’abîme les yeux à fouiller, de son regard tendu, les touffes les plus lointaines des tamaris, à suivre le ruban, à peu près invisible, du chemin charretier qui, du Vaccarès, tombe sur les Saintes-Maries. Ses yeux sont fatigués, brûlés. Rien ne les repose.

Partout en effet le sol sans arbres exhale une ardente respiration qui s’élève en vibrations visibles. L’esprit de la terre se dégage, flotte au-dessus d’elle. On le voit qui brûle et ondoie. Les yeux perçoivent cet ondoiement diaphane, la chaleur tremblotante de l’air chaud, l’âme même du feu, si frémissante aux regards qu’on croit l’entendre bruisser. C’est la danse éternelle de la lumière réverbérée.

Lasse du resplendissement de la plaine, Livette se tourna vers la mer, mais la mer n’était qu’un immense miroir brésillé qui, par les milliards de facettes de ses fragments vivement mobiles, renvoyait aux yeux l’éclat sans fin multiplié du ciel flamboyant.

Quand ses yeux se portèrent sur la plaine, elle vit, à près d’une lieue, un cavalier qui, au grand trot, arrivait droit vers les Saintes. Facilement,—à je ne sais quoi de très parlant dans l’allure de cette fourmi,—elle reconnut son Renaud.

Il ne lui était donc arrivé aucun mal!

Et elle allait redescendre, quand tout à coup elle se commanda de demeurer là encore un peu, pour voir ce que, dès l’arrivée, il allait faire.

Déjà il passait près de la citerne publique. Il tourna bride à sa gauche, disparut un moment derrière les maisons.... Il venait vers l’église.

De créneau en créneau, elle courait, Livette, pour le suivre du regard; et il arriva en quelques secondes devant l’église, sur la place, au pied du Calvaire qui est là.

Penchée, elle le regardait.... Où allait-il?... Il s’était arrêté. Son cheval, las, immobile, ne remuait que sa queue longue, pour chasser les œstres et les mouïssales qui criblaient de piqûres sa croupe saignante, car—après le mistral tombé—les mouïssales dansent. Et puis? Rien. Un grand silence dans une grande lumière vide. Machinalement, Livette remarquait que l’ombre du cheval, violette, bien découpée sur le sol, allongée déjà, devait marquer quatre heures....

Et elle continuait à s’interroger sur l’attitude de Renaud (que faisait-il là, ainsi immobile?) quand tout à coup monta vers elle le son d’une voix de femme qui chantait.

Dans le grand silence, cette voix, très claire, lançait des paroles barbares que ni Renaud ni Livette ne comprenaient.

 

La zingara disait:

Laissez passer le romichâl, le tzigane. C’est le spectre vrai d’un roi. Royal est son manteau troué. Une selle est son trône. Ton royaume, c’est la terre entière, Romichâl!

A Bœrenthal, on parle le zend. Oh! le çoudra deviendra pape! Croyez-vous que ce soit le malin qui a fait la malignité? Non, non; méfie-toi donc de Dieu, et reste libre, Romichâl!

Le Rhin aussi est un Nil. Et le Rhône est un Nil également. Mais c’est dans le fleuve du Châl que ta cavale préfère boire! Le Nil seul fait hennir ton espérance, Romichâl!

De son œil d’oiseau rôdeur, la zingara avait depuis longtemps aperçu Livette, perchée là-haut entre les créneaux de la haute église, et voyant ensuite Renaud venir vers elle, la gitane, toujours joueuse, s’était mise à chanter, par fantaisie et bravade, dans l’écho des hautes murailles.

Comme les serpents au son de la flûte, Renaud était charmé. La tzigane s’en doutait bien.

Et quand elle eut chanté, elle se montra.

—As-tu assommé ton ennemi au moins, romi? lui dit-elle. Tiens! je ne vois pas son cœur au bout de ta pique? Ta poulette au sang de neige te le demandera tout à l’heure. Ah! que voilà, pour un chrétien, un baiser bien vengé!... Car si ton ennemi était encore en selle, tu n’y serais plus, toi, je suppose? Écoute donc, mon beau,—quoique à la vérité ce soit un crime pour nous, femmes de zingari, de trouver beau un chrétien, je dois te le dire quand même! Parole de reine, romi! tu es beau comme un fils de ma race, brave comme un voleur de grand chemin, cavalier comme les meilleurs de nous, fier comme un homme libre enfin!... Je ne regrette ni ma colère de l’autre jour, ni ma chanson de tout à l’heure, ni mon compliment de ce soir: car je ne fais jamais, sache-le, que ce qui me plaît! et mes colères elles-mêmes me servent mieux que des réflexions! Adieu, romi, ton Dieu te garde, s’il me connaît!

Des paroles de la zingara, Livette n’avait guère entendu que le bruit, incisif et saccadé.

Mais la bohémienne qui s’éloignait, prit soin, quand elle fut près de disparaître à l’angle de la place, d’envoyer, du bout des doigts, au gardian, un baiser qui, à lui, parce qu’il voyait son sourire, devait sembler signe de moquerie, et à Livette d’amour partagé.

Renaud alors s’avoua à lui-même qu’il n’était pas venu chercher autre chose aux Saintes que ce compliment de la gitane,—une nouvelle approche de l’attirante créature!

Maintenant, il n’avait qu’à s’en retourner.... Il n’aurait pas voulu retrouver Livette tout de suite! Il préférait reprendre le large du désert, pour débrouiller ses idées, reconnaître en lui ses sentiments, calculer ses chances, et demeurer bien seul, en fin de compte, avec l’image de cette gitane, dont il s’éloignait cependant volontiers.... Ce n’est pas sans plaisir en effet qu’il allait, pour mieux penser à elle, se retrouver loin d’elle, dans ses chemins libres....

Avant de quitter la terrasse de l’église, Livette jeta un dernier coup d’œil sur l’étendue du pays camarguais. Ah! que cette immensité était vide! Les quelques maisons éparses qu’elle aurait pris plaisir à voir dans la plaine, étaient cachées par les bouquets de pins parasols qui les abritent. Rien d’humain ne répondit au cri de détresse de son pauvre cœur qui aurait voulu suivre au vol dans le désert le gardian ensorcelé, et il lui sembla que, du haut de la tour, il tournoyait, son cœur, jusqu’à terre, où il s’écrasait du coup, comme un oiseau tombé du nid.

XVII

Renaud, au pas de son cheval, gagnait le Ménage, une des fermes du Château d’Avignon. Il avait commandé à Bernard de lui amener là Blanchet, qu’il voulait reconduire au Château. Du Ménage au Château la distance ne serait plus rien.

 

Chose décidément surprenante pour lui, plus il réfléchissait à ce qui venait de lui arriver, et qu’en somme il avait souhaité, plus il était mécontent.

Il s’aperçut qu’il avait fini par se faire, malgré tout, du caractère de la gitane, une idée assez bonne,—celle qui le flattait. Il s’était dit simplement qu’elle était une sauvage, celle qui avait pu oublier ainsi toute honte d’être nue, dans sa hâte à châtier de son mieux un homme trop hardi.... De son impudeur même, de l’arrogance, de la méchanceté qu’elle lui avait prouvée à leur première rencontre, il avait tiré bizarrement la preuve d’une chasteté si sûre d’elle-même, si dédaigneuse du péril, que l’effrontée gitane ne lui en paraissait que plus désirable.

Il n’ignorait pas que les femmes bohèmes estiment les voleuses mais non pas les impures, et il s’était plu à voir en Zinzara on ne sait quelle vierge farouche, féroce même comme une bête des pays d’Orient, dont il aurait, lui, dompteur, la première joie et l’orgueil. Et voilà qu’elle lui inspirait tout à coup une répulsion qu’il s’expliquait mal. Voilà que,—seulement pour lui avoir entendu prononcer quelques paroles obscures comme toutes les paroles de zingari, menaçantes comme il fallait s’y attendre, et, au bout du compte, plus aimables qu’il ne pouvait l’espérer,—il la croyait, comme en une révélation de rêve, capable de tout, une «mauvaise femme!» Il sentait en elle le diable.

Sur son âge, il ne savait rien de précis. Avait-elle dix-sept ou vingt-cinq ans? Le ton bistre de son visage impassible et pourtant souriant ne disait rien, cachait rougeurs et pâleurs.

Ce visage était infiniment jeune et l’expression en était sans âge. Renaud avait subi le charme inexplicable de ce visage où, toute menteuse pour être toute-puissante, la malignité de l’expérience féminine avait quelque chose d’enfantin.

De plus forts que lui y eussent été pris. Ni un roi, ni un prêtre n’aurait pu échapper au charme mauvais de la gitane! Elle n’aurait eu qu’à vouloir. Cela même qui repoussait d’elle, était attirant!

Renaud était donc pris, et en vérité cela se voyait un peu. Sur son cheval fatigué, sur l’étalon que finissaient par calmer tant de courses en tous sens, et qui portait moins haut la tête, le gardian, appuyant sur l’étrier le fer de son trident dont le bois reposait dans le pli de son bras, semblait maintenant un roi vaincu, humilié de se sentir prisonnier à l’air libre.

 

Il trouva Bernard au Ménage, dans la vaste salle basse, pareille à toutes celles des fermes du pays, avec la haute cheminée à manteau, la longue table massive au milieu, le pétrin de noyer bien ciré, la huche à pain sculptée, à colonnettes, accrochée au mur comme une cage, les bassines de cuivre bien reluisantes. Sur la blancheur des murs, çà et là, se détachaient quelques gravures enluminées: les saintes Maries dans le bateau; Napoléon Ier sur le pont d’Arcole, et Geneviève de Brabant, avec la biche, au fond d’une forêt.

Un vieux pâtre, assis à table, à côté de Bernard, mangeait lentement sa tranche de pain.

—C’est toi, le Roi! dit-il en voyant entrer Renaud.... Je t’ai connu plus fière mine!... Qu’est-ce donc qui te ronge? tu es soucieux. N’es-tu donc plus gardeur de bœufs, mon bon? La vertu des bergers, mon homme, c’est, souviens-t’en, la patience. Ce qui ne se trouve pas en un jour, se trouve en cent ans.

—Ah! vous voilà, Sigaud? répondit Renaud... sans répondre. Quand partez-vous pour l’Alpe?

—Tout à l’heure, mon fils. Nous sommes en retard cette année.... Je m’apprête.

Rien autre ne fut dit. Quand ils eurent mangé en silence leur tranche de pain et leur fromage de brebis, et bu un coup d’un âpre vin de lambrusque, ils se levèrent.

Le berger jeta sur son bras sa cape, prit son bâton dans un coin, et, ayant ôté son large chapeau devant une vieille image de la Nativité, suspendue au mur, ornée d’un rameau chargé de cocons, et au-dessous de laquelle, sur une tablette de chêne sculptée, dormait une petite lampe, éteinte depuis bien longtemps, il sortit à pas lents.

Quand Renaud, à cheval sur Leprince, tenant en main Blanchet, quitta le Ménage, il marcha quelque temps avec les bergers, le long de l’immense troupeau en route vers les Alpes où ils allaient passer la saison d’été.

Deux mille brebis, béliers en tête, rangées par bataillons et par compagnies, sous la garde de plusieurs pâtres dont le vieux Sigaud était le chef, s’en allaient, le cou baissé, faisant, avec leurs huit mille pieds, un roulement sourd, étouffé, de grêle, dans la poussière soulevée.

Les chiens labris couraient sur les côtés, affairés, mais l’œil fréquemment tourné vers le maître.

Quelques ânes, entre les différentes compagnies, portaient, dans le double panier de sparterie, des agneaux bêlants, somnolents, le cou ballotté.

Le vieux Sigaud, réjoui, songeait à l’Alpe fraîche, où l’herbe est verte, où l’eau est pure, où, dans le ciel criblé de myriades d’étoiles, on regarde en paix, toutes les nuits, le char des Ames, les Trois Rois et la Poussinière.

—Adieu, Sigaud, fit Renaud, arrêtant son cheval, au moment de se séparer de la troupe en marche.

Et Sigaud, devant lui, s’arrêta aussi.

—Adieu, Renaud, fit-il gravement. Il y a de la femme sous ton chagrin. Tu es trop triste. Mais nous t’avons appelé le Roi pour faire honneur à ton courage, il faut que tu t’en souviennes. Souviens-toi aussi que tout sert, mon bon, et que même le mal sert au bien. Il faut de tout pour faire un monde!...

... Renaud trouva Livette au seuil du Château, assise sur le banc de pierre. Il n’avait pas sauté à bas de Leprince, que déjà elle couvrait Blanchet de caresses. Audiffret fut content d’apprendre que le cheval volé avait fait retour à la manade; mais quand Renaud eut expliqué qu’il venait, à cette occasion, rendre Blanchet, Livette montra de l’humeur....

—Vous n’êtes donc pas content de ses services? dit-elle. Un si joli cheval! si brave!... ou bien cela vous ennuie-t-il de le dresser pour moi, d’empêcher qu’il prenne à l’écurie de mauvaises habitudes, de l’entraîner pour que j’aie la joie de le voir revenir vainqueur des fêtes de Béziers où veut l’envoyer mon père, le mois prochain?

—Certainement, Renaud, disait Audiffret, tu devrais le garder encore. Il se rouille ici, dans l’écurie... Je suis surpris pourtant d’entendre Livette... Figure-toi qu’elle le regrettait ce matin, disant qu’elle voulait qu’on te le redemande aujourd’hui même. Et maintenant elle n’en veut plus!... Bien malin qui comprend les filles!

Ce qu’Audiffret ne comprenait pas,—Renaud, lui, très bien, l’avait deviné. Elle se disait, l’amoureuse, que son fiancé se débarrassait, en rendant le cheval, d’un souvenir d’elle, qui lui était un remords peut-être,—tandis qu’en amoureux jaloux il aurait dû vouloir, le plus possible, garder Blanchet, le soigner pour elle!

Renaud résistait de son mieux... Il allait avoir, au moment des fêtes, des courses longues à faire; il ne voulait ni surmener Blanchet, ni le laisser, avec la manade, redevenir sauvage.

Là-dessus, Audiffret, influencé facilement par le dernier qui parlait, donna raison à Renaud.

Tout en disputant sur la chose, Renaud avait installé à l’écurie les deux bêtes. Cela fait, il gagna prestement la fénière, d’où il jeta, par les trous ouverts dans le plancher, une brassée de fourrage aux râteliers.

Quand il redescendit, Blanchet, devant les mangeoires, le nez haut, était tout seul à happer pâture.... Renaud courut à la porte.... Livette, ayant ôté son licol à Leprince, le mettait en fuite, libre et nu, d’un grand cri et d’un grand geste de ses jolis bras levés.... Le bonhomme Audiffret, ravi de l’espièglerie de sa petite, riait, riait! Et Leprince, heureux, après ces quelques jours d’esclavage, de retourner au désert, sans plus songer à l’avoine du Château, se mâtait debout comme une chèvre, lançait au ciel des ruades de gaieté, secouait sa crinière foisonnante, érigeait sa queue qui fouettait l’air où tournoyaient les mouches chassées de sa croupe,—et détalait vers l’horizon, par la trouée des arbres du parc.

Force fut à Renaud d’en prendre son parti d’un air de reconnaissance, et de rire aussi;—mais il lui déplaisait toujours davantage de monter un cheval qui lui appartenait encore moins que tous les autres de la manade, et qui était celui de sa fiancée.

Audiffret, là-dessus, l’occupa à différents ouvrages; et, deux heures plus tard, dans la salle basse de la ferme, où tous étaient réunis, Renaud, saisi d’un subit ennui à la pensée qu’il était, d’un moment à l’autre, exposé à un tête-à-tête embarrassant avec cette même Livette tant recherchée naguère, parla de se retirer. Audiffret se récria et l’invita à souper.... On boirait en l’honneur de sa victoire.... Renaud refusa gauchement, sentant combien son refus sans motif manquait de bonne grâce.

Mais la mère-grand ayant insisté, elle qui ne parlait guère, il demeura.

 

Elle parlait rarement, la vieille, songeant toujours au grand-père mort, qui avait été le compagnon fidèle de sa vie travailleuse. Elle se desséchait lentement, comme un bois bien sain dans toutes ses fibres, mais où la sève ne monte plus. C’était une de ces belles vieillesses des pays de cigales, où les gens vivent sobres, conservés par la lumière. Venue déjà vieille en Camargue, elle n’avait jamais souffert des malfaisances du marais. Il était trop tard. Le bois de cyprès ne se laisse pas piqueter aux vers.

Elle attendait la mort, patiente, marmonnant quelquefois des pater sur son chapelet en noyaux d’olives, regardant sans peur, de ses yeux troubles, droit devant elle, l’ombre vague où l’attendait son vieil homme parti, son brave et fidèle Tiennet, qui, en quarante ans, ne lui avait pas donné sujet de peine, et à qui, même au temps de sa plus belle jeunesse, elle n’avait pas fait tort d’un sourire. Tiennet, du fond de l’ombre, l’appelait parfois doucement, et on entendait alors la vieille murmurer d’une voix de songe: «J’y vais, mon homme!... On y va!»

 

... Seul un moment avec Livette, un instant avant souper, Renaud ne sut que dire. Elle non plus. Il n’osait mentir et elle espérait qu’il ouvrirait son cœur, se confesserait.

Tantôt elle voulait, en le laissant dans son silence, se donner par là la preuve de sa trahison, et tantôt, au contraire, elle se disait: «Si tous deux s’étaient mis d’accord, il ne serait pas là! J’étais folle! Il m’aime.»

Au souper, il s’étourdit, raconta des luttes, des chasses; comment, l’année dernière, avec ce gueux de Rampal, il avait forcé à la course, à cheval, dans une seule matinée, deux compagnies de perdreaux. Ils en avaient pris vingt-huit, dont plus de vingt tués, au vol, d’un jet de leur bâton lancé à la manière arabe.

Audiffret, tout à fait joyeux de ravoir un cheval qu’il avait cru perdu pour toujours, tira, de dessous les fagots, une bouteille antique, un cadeau des maîtres, de ces maîtres toujours absents,—comme tous ceux de Camargue, qui préfèrent habiter les villes, Paris et Marseille ou Montpellier, laissant le désert à leurs bayles.... «Ah! les seigneurs d’autrefois! disait Audiffret, ils étaient plus courageux, mieux servis et mieux aimés!...» Renaud, s’animant de plus en plus, trouvait meilleurs les temps nouveaux... La grand’mère, toujours grave, dit une fois à Audiffret, à table, en parlant de Renaud: «Sers ton fils, mon fils.» Allons, allons, décidément il était de la famille.

Et voilà que cette certitude, qu’il lui fallait garder à tout prix, au lieu de gagner franchement son cœur à la reconnaissance, le poussait à l’hypocrisie. Il était prêt à trahir Livette, sans renoncer à elle, car il l’aimait si sincèrement, si bien, qu’il se sentait prêt d’autre part à renoncer, sans trop de peine, à la gitane, dans le cas où les circonstances le commanderaient. Il riait beaucoup, levant son verre souvent, et clignant des yeux du côté d’Audiffret, sans le vouloir, comme pour dire: «Nous sommes malins!» Mais ce brave Audiffret ne pouvait pas s’apercevoir de cette folie.... Il ne s’était jamais occupé que des comptes du domaine. Il n’avait jamais rien deviné de toute sa vie, oh non!... Quant à la bohémienne, pour sûr, elle ne quitterait pas les Saintes avant la fête, c’est-à-dire avant huit jours. Après, elle irait un peu où elle voudrait! il ne s’en embarrassait guère. Que pouvait-il espérer d’une fille errante? Un rendez-vous d’une heure, au carrefour du grand chemin d’Arles! voilà tout!

Du côté de Zinzara, il avait l’espérance; du côté de Livette, la sécurité. Et il était gai.

 

Aussi, quand vint le moment de la retirée, il eut, vers sa nouvelle famille, un grand mouvement de tendresse, bien contraire à ses allures, à celles des gardians, qui sont rudes par métier.

 

Il faut savoir que les paysans, en général, ne s’embrassent pas, si ce n’est aux grands jours de noce ou de baptême. Les mères seules baisent les tout petits.... L’homme de la terre est sévère.

 

Audiffret, venait de dire tout à coup à son fils la mère-grand, posant sur la table son tricot, et sur le tricot, ses lunettes:—Audiffret, chaque jour me pousse, et je voudrais voir ce mariage avant de mourir. Il faudra le faire au plus tôt possible, puisqu’il est décidé. Et si je ne dois pas être là, le jour de la noce, n’oubliez pas, mes enfants, que du plus profond de son cœur, la vieille ce soir vous a bénis....

 

Et, sans autre geste, paisiblement, elle reprit le bas et les aiguilles.

Elle avait parlé presque sans inflexion, d’un ton grave, calme, ne remuant que les lèvres.

Tous furent émus. Livette regarda Renaud. Lui, sans arrière-pensée, entraîné, il oublia en ce moment tout ce qui n’était pas cette nouvelle famille qui s’offrait à lui, l’orphelin. Livette le vit bien et lui en sut gré. Elle le sentait reconquis, comme le cheval volé, et s’étant levée d’un élan:

—Embrassez-moi, mon promis! dit-elle fièrement.

Il l’embrassa, avec tout le bon de son cœur.

Le père et la grand’mère les regardaient d’un œil qui devenait trouble.

Et, quand il eut serré la main du père, Renaud, se tournant vers la mère-grand qui, dans les touffes de ses cheveux blancs, ébouriffés sur ses tempes, plantait son aiguille à tricoter:

—Embrassez-moi, grand’mère!... dit-il en lui souriant.

La vieille eut un sursaut, et, se levant toute droite, puis reculant d’un pas, comme apeurée:

—Depuis que mon mari est mort, jamais homme, dit-elle,—pas même mon fils qui est là!—ne m’a embrassée.... Que les jeunes promis s’embrassent. La vie est pour eux.... Moi, ajouta-t-elle, je suis avec mes morts....

Et toujours bien droite, rigide, sèche, la vieille paysanne, image d’un temps qui fut, et où il était beau de demeurer voué à un sentiment unique, gagna son lit de vieillesse qui bientôt devait la voir morte, ayant sur sa face de parchemin la tranquillité des cœurs simples, aimants et fidèles.

XVIII

C’est le grand jour. De tous les points du Languedoc et de la Provence sont arrivés les pèlerins, riches et pauvres. Ils sont bien dix mille étrangers.

Depuis trois jours, dans des véhicules de toutes les formes, de tous les âges, il en arrive! il en arrive!

Beaucoup de ces pèlerins logent chez l’habitant, à des prix étranges, princiers. Une paillasse sur le carreau se paie vingt francs. Le Saintin dort sur une chaise, ou passe la nuit à la belle étoile, sur le sable tiède des dunes. Si les taureaux, pour la course du lendemain, arrivent dans la nuit, il va assister les gardians, qui les poussent au toril, à la suite du dondaïre, le gros bœuf à sonnaille.

Les maisons regorgent bientôt. Il faut camper. On dresse des tentes. On habite les charrettes, les carrioles, les breaks, les tilburys, les calèches, les omnibus, le plus à l’écart possible, bien entendu, du campement des bohémiens.

Autour de la petite ville, toutes ces voitures, par centaines, forment une ville volante, posée là comme un vol d’oiseaux de passage autour du marais.

Et ce ne sont partout que des loqueteux, béquilleux, bossus, tordus, borgnes, aveugles, tous misérables de santé, boiteux, manchots, cancéreux et paralytiques, traînés ou se traînant, portés à bras ou à brancard, les uns avec des bandages sur la face, d’autres montrant des plaies vives dont on se détourne.

Un tel, qui a été mordu par un chien enragé, erre d’un air sournois, tourmenté d’une inquiétude et d’une espérance folles, car le pèlerinage aux Saintes est particulièrement efficace contre la rage.

Toutes les disgrâces sont ici représentées. Tous les enfants de Job et de Tobie se sont mis en route pour trouver l’ange guérisseur et le poisson miraculeux.

Une foule bariolée grouille, sur la place des Saintes, au plein soleil; et, dans les rues étroites, sous l’ombre lumineuse des tendelets. De temps en temps elle se divise, avec des cris, devant quelque gardian à cheval qui passe, fier, sa promise en croupe lui enlaçant la taille.

Çà et là, des éventaires chargés de chapelets, de saintes images, de couteaux catalans, de foulards aux couleurs éclatantes, se dressent comme des îlots au milieu du flot des promeneurs, et toute la marchandise est teintée, en rose ou en bleu tendre, par l’ombre transparente des grands parasols fixes qui l’abritent.

On entend, sous les tons perçants, envolés en arabesques, d’un galoubet, le tambourin bourdonner sourdement en cadence, à l’intérieur d’un cabaret, où dansent des filles du pays, en costume provençal, aux dents blanches sous des lèvres sensuelles, à la peau fauve, très semblables à des Mauresques, petites-filles de quelque pirate sarrasin, ravageur de plages ligures.

Le soleil est joyeux. Le «monde» est endimanché. Sur cette plage de fièvre où tout un peuple accourt demander aux saintes Maries la santé du corps, ce soleil si gai est dangereux. Et c’est ici comme une fête, un bal d’hospice, donnés par des moribonds. Le diable peut-être tient l’archet. On le croirait, à voir les figures des bohémiens dont, malgré certains regards narquois, l’expression reste indéchiffrable.

 

Dans l’église aux murs noirs, sales, que tant de misères accumulées, de chair malade, de corps en sueur, emplissent d’une odeur infecte, on se presse autour de la balustrade en fer du petit puits, comme autour d’une fontaine de Jouvence. La pauvre cruchette verte, égueulée, humblement descend au bout de sa corde, va chercher dans le sable une eau saumâtre, qui, ce jour-là, paraît douce.

Gardez-leur la foi, ô saintes!—La foi donne ce qu’on souhaite.

Et l’on attend quatre heures, l’heure où descendront les châsses.

 

A quatre heures juste, le volet de la haute fenêtre, tout là-haut, sous l’ogive de la nef, s’ouvrira. Les châsses descendront vers les bras tendus. On élèvera vers elles les petits enfants. On soulèvera vers elles les bras morts des paralytiques. Vers elles les aveugles tourneront les globes tout blancs de leurs yeux, ou leurs orbites vides et sanguinolentes.

En attendant, Livette qui est là, au beau milieu du monde, bien en face de l’autel, devant la grille par où l’on descend dans la crypte, se prépare à chanter le solo d’invocation. C’est sa voix fraîche, pure, qui va devenir celle de tous ces misérables, accablés sous l’impureté de leurs maux.

Juste au-dessous du maître-autel constellé de cierges, les bohémiens accroupis, des cierges aux mains, invoquent Sara dans leur crypte. Ce caveau est noir. Les bohémiens sont noirs. La petite châsse vitrée de sainte Sare, sous la crasse des ans, est devenue noire. Du milieu de l’église, on voit, par la grille du caveau ouverte comme un soupirail d’enfer, les nombreux points brillants des cierges d’en bas, mobiles dans les mains qui les tiennent. Une sourde rumeur de prière vaincue sort du soupirail.

Dans l’église, depuis un moment, pas une main qui n’ait son cierge, et tous, de l’un à l’autre, se sont allumés rapidement. Toutes ces étincelles dansent. Noir aussi est l’intérieur de cette nef. Les hauts murs, percés de meurtrières, sont encrassés par le temps. Et toute cette obscurité, où rampent souffrance et misère, est étoilée comme un ciel. Pour les bohémiens de la crypte qui ne verront pas, eux, descendre les saintes châsses, ce sol de l’église, qu’ils entrevoient d’en bas par leur soupirail, est déjà un ciel supérieur, le monde des élus.

Ces élus, hélas! se trouvent des damnés. Leur ciel à eux, c’est cette chapelle haute, dans laquelle dort—sous le bois colorié des caisses en forme de cercueil double—le pouvoir invoqué, qui peut-être restera sourd, le pouvoir tout-puissant, qui peut-être ne s’éveillera pour personne, le merveilleux pouvoir d’où dépendent les guérisons, et qui détient le bonheur!

 

Tel est, ce jour-là, l’intérieur à trois étages de l’église des Saintes-Maries. Et par-dessus la chapelle haute, il y a le clocher qui voit le dehors. Entouré du vol incessant des hirondelles et des mouettes, depuis des siècles, il regarde le désert scintillant, l’éblouissante mer, l’infini muet qui a l’explication des choses, lui, et qui pourtant rayonne, rit.

L’heure approche. La foule halette de chaleur, et d’espérance et de crainte.

Renaud n’est pas là.

—Nous avons promis de brûler—souviens-t’en—chacun trois cierges devant les châsses, lui a dit tantôt Livette.

—J’irai cette nuit, a-t-il répondu. Il y a ferrade aujourd’hui. J’ai à m’occuper de mes taureaux.

Aussi Livette est un peu distraite. Elle pense à rejoindre Renaud, à assister à la ferrade, à surveiller son promis. Où est-il?

 

Mais M. le curé a fait un signe: Livette s’est mise à chanter.... Hélas! pourquoi n’est-il pas là, le promis? Sa voix, qu’elle sait jolie, ferait sur lui quelque chose peut-être. Comme il écoutait, l’autre jour, avec attention, chanter la gitane! Livette chante, et le bourdonnement des prières, des litanies, des invocations les plus diverses, que chacun murmurait à sa guise, s’apaise à mesure que monte sa voix, très pure. Qu’est-ce donc, bon Dieu! que notre humanité? Elle est sale, abjecte, mais elle en a honte. Les plus vils savent implorer la guérison de leur infamie. Et, si roulés qu’ils soient dans l’abjection de nature, un moment vient toujours où ils allument des flammes, où ils brûlent de l’encens, et où tous se taisent pour écouter la voix qui monte, appelant sur eux une grâce que nul ne connaît, qui n’existe peut-être pas, et que chacun conçoit et désire!

—«Mange ton excrément, chien! disent les Zangui, que m’importe! Il y a dans l’œil du chien une lumière qui n’est pas souvent dans les yeux des rois.»

Livette chante. Le curé se dit: «Celle-là, peut-être, ô mon Dieu, obtiendra grâce devant vous!»

La voix de Livette est fraîche comme l’eau de salut dont a soif ce peuple assemblé. Aussi, comme on l’écoute! Seulement, à la fin de chaque couplet, le peuple, las de retenir en lui l’élancement désordonné de son espérance, pousse, du fond de ses mille poitrines, un formidable hululement articulé où se reconnaissent ces deux mots:—Saintes Maries

Livette chante:

Quand vous étiez sur la grande eau,
Sans rames à votre bateau,
Saintes Maries!
Rien que la mer, rien que les cieux...
Vous appeliez de tous vos yeux
La douceur des plages fleuries[C].

Saintes Maries! hurle le peuple; et, poussé d’un même élan par mille poitrines, cet appel furieux part comme une explosion.

Tous appellent de toutes leurs forces, car il faut bien que les saintes entendent! Chacun crie de tous ses poumons, de tout son cœur, de tout son corps, on peut le dire. Le ciel est si loin! Les bouches s’ouvrent, béantes vers le haut, avec des torsions. Les veines des cous sont gonflées à éclater. Les muscles s’épaississent sur les visages où le sang afflue. Les frères, les fiancés, les maris, les mères, les pères des malades, profitent de leur vigueur pour appeler au secours, avec des hurlements de bêtes fauves blessées, tournées vers l’aube. Toute cette foule douloureuse, toute cette chair grouillante, entassée, malade, infecte, pousse un cri terrifiant de monstre qui souffre.... Et toujours la plainte suraiguë de quelque mère affolée domine ce tumulte féroce. Et, autour de l’église, pleine de l’appel sans nom de ces damnés de la terre, s’étalent, insensibles, le désert, muet, calme, la mer bleue, aux écumes gaies, la lumière.

Sous le soleil, sous les étoiles,
De vos robes faisant des voiles
(Vogue, bateau!)
Sept jours, sept nuits vous naviguâtes,
Sans voir ni trois-ponts ni frégates...
Rien que la mer et la grande eau!

Saintes Maries! rugit le peuple, et chaque fois ce cri, poussé par mille poitrines, éclate, brusque et d’ensemble, comme une explosion unique!

Dieu, qui fait son fouet d’un éclair,
Pour fouetter le ciel et la mer,
Saintes Maries!
Amena la barque à bon port...
Un ange, qui parut à bord.
Vous montra des plages fleuries!

Saintes Maries! mugit encore le peuple.

Et cette clameur d’appel, faite de tant d’appels, éclate comme un paquet de mer qui crève en bloc, aussitôt éparpillé contre une roche! Et de nouveau la voix de la jeune fille s’élève, monte au-dessus de tous ces êtres grimaçants qui vocifèrent.... Ne croirait-on pas voir une hirondelle de mer, toute blanche, pareille à la colombe de l’Arche, voler au-dessus des abîmes!

Vous pour qui Dieu fit ce miracle,
Voyez, devant son tabernacle,
Tous à genoux,
Souillés du péché de naissance,
Nous invoquons votre puissance...
Saintes femmes, protégez-nous!

Et, pour la dernière fois, l’appel monstrueux brise les poitrines:

Saintes Maries!

Oh! ces mille, ces deux mille élancements de désirs fous, qui, d’un seul vol, s’enlèvent, claquant des ailes tous à la fois, pour retomber, morts, sur eux-mêmes!

Il est bien certain qu’il y a, dans la frénésie de cette prière, toute la rage de souffrir, toute la colère de n’être pas exaucés, une fureur d’animaux, déchaînée contre celles-là mêmes que l’on implore!

Cependant le volet double ne s’ouvre pas encore là-haut. Et, selon la recommandation de M. le curé, Livette doit reprendre le dernier couplet.

Elle le recommence donc:

Vous pour qui Dieu fit ce miracle....

... Mais à peine a-t-elle chanté ces premiers mots que sa voix a fléchi, et elle s’est tue. Il y a, dans l’église, quelques secondes d’un grand silence plein d’étonnement. A quoi donc songe Livette?... A quoi? Depuis un moment, bon Dieu! elle fixe obstinément ses yeux sur l’ouverture noire par où l’on descend à la crypte. Au bord de ce soupirail, au ras du sol de l’église, une tête lui est apparue: c’est la Boumiane qui, du fond de la crypte, monte, maligne, curieuse de voir Livette chanter. Juste au-dessous du maître-autel, elle apparaît sur la profondeur obscure du caveau d’où sort la fumée des cierges. Elle arrive de son royaume d’en bas, et, avec sa couronne de cuivre et ses anneaux d’oreilles qui reluisent, avec sa peau sombre, ses yeux d’un noir en feu, elle fait à Livette l’effet d’une vraie diablesse d’enfer.

Zinzara a monté encore deux marches, et son buste paraît. Elle a dardé sur Livette son regard perçant, fixe. Voilà pourquoi Livette s’est troublée, invoquant de toutes ses forces, contre cette femme de la chapelle du dessous, celles de là-haut, les femmes de pitié, les Saintes.

Et voilà que, là-haut, les volets qui cachaient les châsses se sont ouverts. Et, au bout des deux cordes ornées çà et là de petits bouquets, les châsses suspendues, en se balançant, descendent, avec de légères saccades, très lentement.

N’est-ce pas ici l’image de toute la vie? Voilà tout notre monde! Quelque chose du ciel descend; quelque chose de l’enfer monte; et nous souffrons de terreur et d’espérance.

Saintes Maries!

Au milieu des vociférations, Livette perd la tête, elle oublie de chanter, et entraînée par la folie commune, espoir et terreur, elle se prend à crier avec tous les autres, comme une perdue, tandis que Zinzara, là-bas dessous, la regarde toujours de son œil fixe.

Que diriez-vous, monsieur le curé, des pensées de Livette qui, pauvre être du monde où nous sommes! entre les Saintes et la diablesse, ne sait plus que devenir? N’a-t-elle pas raison de trembler? Car les châsses ont beau descendre, elles ne nous apporteront que des reliques mortes,—tandis que la magicienne est un être de chair et d’os, dont les pieds marchent, dont les yeux regardent.

 

Elles sont loin, bien loin de nous, dans le pays des rêves, des espérances surhumaines, par-dessus le ciel et toutes les étoiles, les âmes saintes qui ont pitié; aussi loin de l’homme que le paradis, les chastes épouses qui dans les aromates ensevelissent les crucifiés, tandis qu’elle est là, toujours toute prête, toujours armée contre le repos des âmes, la reine d’amour diabolique qui, ne cherchant que son caprice, se moque de tout!

 

Livette s’est troublée de plus en plus sous l’œil fixe de Zinzara, et en vain, au milieu d’un profond silence enfin rétabli, elle a essayé de reprendre l’invocation... Elle balbutie et s’arrête encore.

Un grand trouble alors se fait parmi la foule des assistants. Tous ces gens qui restaient muets afin d’écouter, dans la voix de la jeune fille, le chant même de leur âme, la secrète et pure prière qui est en eux et qu’ils ne savent pas dire, sont retombés, une fois de plus et plus désespérément, sur eux-mêmes, sur leur impuissance, au moment où Livette s’est tue... C’est juste à l’instant décisif, que leur interprète leur manque! Ils ont peur de leur grand silence, si contraire à l’élan de leur cœur! Il faut, pour qu’elle soit entendue là-haut, que leur prière soit proférée; et, saisi de la même pensée, chacun chante ou crie à sa guise, les uns reprenant le commencement, les autres la suite du couplet qu’ils savent par cœur ou qu’ils lisent dans le livre, d’autres récitant, au hasard, des lambeaux de litanies, ceux-ci le credo, ceux-là le pater, et jamais prière n’a fait devant Dieu pareil vacarme d’enfer, depuis que montent au ciel les cris discordants de toutes les douleurs des hommes.

 

De plus fortes que Livette seraient troublées comme elle, se sentiraient défaillir... Elle porte à son front sa main, pour retenir sa pensée qui lui échappe. N’est-elle pas cause de tout ce désordre? Que devient-elle donc? Elle a peur et elle a honte.

Au lieu de regarder en haut, de voir les saintes reliques qui à présent sont à mi-chemin de leur descente, elle ne peut s’empêcher de regarder fixement, elle aussi, en bas, la femme bohême dont le regard la pénètre.

Livette souffre beaucoup. Le regard de la gitane entre en elle et elle sent qu’elle ne peut rien. Il lui semble qu’une bête avec des dents rongeuses lui travaille le cœur. Au lieu de prier, elle écoute en elle de terribles pensées. Elle croit sentir la haine sortir d’elle avec les regards de ses yeux! Elle essaye d’en piquer au cœur cette mauvaise créature qui la nargue, là-bas. Est-ce qu’on ne la tuera pas, cette sorcière, cause de tout!... Ah! saintes Maries! quelles pensées en lieu pareil! en pareil moment!

Les châsses lentement descendent, et, au milieu des rugissements qui les accueillent, Livette, l’imagination surexcitée, croit se voir elle-même cramponnée à Renaud qu’elle supplie de lui être fidèle et bon, de ne pas aller vers cette femme; et comme il la quitte, elle saute au visage de la gitane, l’égratigne, s’acharne contre elle comme un chat.

Ainsi l’âme de la magicienne passe dans Livette.

Voici que déjà, sans s’en douter, elle se met à ressembler à son ennemie, à cette tzigane qui a sauté aux naseaux du cheval de Renaud, l’autre jour. Elle n’est pourtant pas de ces noires filles d’Arles qui ont dans les veines du sang d’Afrique et du sang d’Asie, cette petite blonde! N’importe, elle a aussi des fureurs de bête. L’amour et la jalousie sont en train de faire une âme de femme....

Les châsses descendent toujours; et, fiévreusement, sur son chapelet, Livette égrène les pater et les ave... Enfin, patience! au lendemain de la fête, elle le sait,—les bohémiens quitteront la ville!... Encore deux jours et son supplice sera fini.

En attendant,—elle prend devant les saintes cet engagement,—elle ne donnera pas à Renaud la joie de se montrer à lui jalouse comme elle est, et ce n’est que plus tard,—la Zinzara partie, bien loin, sans aucune chance d’être retrouvée,—qu’elle dira peut-être à son futur qu’il a menti, qu’il est un traître, puisqu’au lieu de la venger de la bohémienne, il a, au bout du compte, trahi avec elle sa fiancée, car il l’a trahie, puisqu’il n’est pas là!... Elle le lui dira alors, non plus par passion, mais pour le punir. Ce sera justice.

 

A force de se dérouler par petites secousses, les cordes ont amené les reliques presque à portée des mains qui s’élèvent au-dessous d’elles.... Alors la foule des misérables ne se contient plus. Tous veulent les premiers arriver à les toucher. Ceux qui sont déjà dans le chœur, au-dessous même des châsses suspendues, chancellent, refoulés par ceux qui du fond de l’église arrivent, se bousculant, s’écrasant les uns les autres, d’une pesée continue. Dans ce flot, Livette emportée ne voit plus rien, et n’a plus qu’une pensée: toucher, elle aussi, les saintes reliques!... Il faut cela, pour qu’elle échappe à l’influence du regard que lui a jeté la femme noire. Elle va enfin conjurer le sort qui est contre elle depuis le jour où elle a vu cette sorcière pour la première fois! Mais arrivera-t-elle?... Livette se sent saisir à la taille par deux bras solides. Elle se retourne: c’est Renaud! Il vient d’entrer dans l’église avec deux autres gardians, ses amis. Ces trois jeunes hommes, tout brûlants de la lumière du dehors, bien sains et bien forts parmi cette foule de malades, ont l’insolence, involontairement cruelle, de la beauté, de la vie elle-même. Ils dégagent la jeune fille, l’entourent... elle peut respirer.

—Vous voulez toucher les châsses, demoisellette?

Et sans grand effort, sans pitié, fendant au-devant d’elle cette foule de souffreteux, ils se font faire passage. Livette se dépêche, elle approche, et Renaud, la saisissant par la taille, la soulève comme un enfant, si bien que, la toute première, elle a touché les saintes châsses!

Protégée toujours par les trois garçons, devant lesquels il faut bien qu’on s’écarte, et sans plus songer,—pauvres vous! c’est la loi du monde,—aux malheurs sans nombre et sans nom dont elle est entourée, elle s’en va contente! La paix lui est rentrée au cœur. Son Renaud est là près d’elle. Tout ce qu’elle craignait n’est donc qu’un rêve?

—Ah! c’est bon, le dehors! dit-il en respirant à pleine poitrine.

—Oui, mais les cierges, Renaud, que, selon ma promesse, vous devez brûler à l’église, quand les allumerez-vous?

—Oh! j’ai devant moi, lui répondit-il, un jour tout entier. Allons aux courses, maintenant.

XIX

Les châsses descendues, une grande partie des assistants quitte l’église noire, regagne le dehors éblouissant.

A mesure que, par les étroites portes latérales, la foule dégorge, une foule nouvelle, qui avance difficilement, faisant deux pas tous les quarts d’heure, se presse sous le grand portail, toute chaude de soleil, en sueur, dans un nuage de poussière lumineuse.

Bien des jeunes gens sont là, pour la joie d’être serrés, par la poussée de la foule, contre les belles filles, leurs bien-aimées, dont ils sentent, tout contre eux, le corps sinueux, et qui, là, ne peuvent leur échapper. Que de mains, de tailles pressées, sans que les mères puissent rien voir!

Et tout bas:

—Je t’aime, Lionnette.

—Finis, François!

—Laisse-moi, Tiennet!...

Ainsi, à côté des infirmes, des incurables, qui n’éprouvent rien des bonnes choses de la vie, l’amour effronté joue et rit, se cherche et se sent. L’encens de l’église ne sert qu’à exciter son désir, et plus d’un offre à sa bonne amie un chapelet dont il a, sous ses yeux, baisé ardemment la croix de buis, afin qu’elle y retrouve ce baiser sous ses lèvres.

Et, tout le jour, de nouveaux pèlerins, de nouveaux malades, entrent dans l’église. Beaucoup y passeront la nuit, veillant, avec les cierges, à genoux ou prosternés devant les châsses; plus d’un même, chacun à son tour, couché dessus, et sur des coussins apportés exprès.

Pour l’heure (c’est la première journée), on n’entend plus, dans les rues de la ville, que des conversations sur les taureaux et les ferrades.

—Allez-vous aux courses?

—Oui.

—Leprince court-il? C’est le meilleur cheval de toutes les manades!

—Il ne court pas, non; Renaud, qui le ménage à l’ordinaire, m’a dit qu’il l’a trop fatigué.

—Ah! tant pis!

—Et les taureaux? En aurons-nous d’un peu méchants?

—Il y a le Sirous, le Dogue et Mâchicoulis. Je les ai triés moi-même avec Bernard et Renaud. Ils nous ont donné bien du mal! Ils refusaient de quitter le troupeau. A peine triés, ils y retournaient. Mais nous leur avons lâché dans les jarrets Martin et Commetoi, deux chiens de taureaux qui n’ont pas leurs pareils; et Mâchicoulis lui-même a fini par obéir!

—Martin et Commetoi? En voilà des noms pour un chien!

—C’est pour rire. Quand on demande: «Comment s’appelle ton chien?» Le maître répond: «Commetoi!» L’autre se fâche, et l’on rit!

—Et le pur-sang espagnol, avec ses cornes contournées en lyre, le verra-t-on?

Angel Pastor? Il est malade. J’aime bien mieux nos taureaux à cornes droites. L’essentiel est que deux cornes soient assez écartées pour que le corps d’un homme puisse passer entre elles!

—Et des vaquettes, y en a-t-il?

—Une méchante, la Serpentine.

—Et des bioulets?

—Des taureaux jeunes? Renaud en a gardé six, expressément pour donner aux étrangers le spectacle d’une ferrade.

—Et quand aura-t-elle lieu, la ferrade?

—Dans un moment. Allons-y.

 

La bohémienne assistait à la ferrade.

Le cirque était contre l’église, à l’extrémité opposée au portail.

L’enceinte polygonale, à côtés inégaux, était formée, d’un côté, par le haut mur de l’église; d’un autre, par une maison isolée, à laquelle s’adossait une estrade à gradins, grossement charpentée; d’un autre côté encore, par trois ou quatre petites maisons, dont les fenêtres encadraient chacune plus de quinze visages de filles et de garçons, entassés et tout riants. Au bas d’une de ces maisons, un café ouvrait sur le cirque sa porte vitrée, barricadée au moyen de quelques tables et quelques chaises renversées. De chaque côté de cette porte sont peintes, en noir violent, sur le mur très blanc, deux silhouettes de taureaux bien encornés, bien camarguais, c’est-à-dire à cornes bien droites.

Tous les côtés de l’enceinte, qui n’étaient pas formés par des murs de pierre, étaient faits de charrettes dételées, engoncées les unes dans les autres par leurs brancards fortement assujettis.

A l’angle du mur de l’église, il y avait trois gros bracelets de fer, fixes, superposés, et dans lesquels entraient trois barres de bois, étagées et parallèles, glissant à volonté.

Cette barrière devait s’ouvrir devant les jeunes taureaux qui, l’un après l’autre, une fois marqués, sont lâchés hors de l’arène et regagnent seuls le désert. En dehors de cette barrière, un système de barricades leur fermait les issues de la ville, et,—les forçant à passer derrière ces quelques maisons dont la façade donnait sur le cirque,—les conduisait forcément au bord même de la libre plaine, en moins de cent pas.

Zinzara, debout sur une charrette, assistait donc aux jeux du cirque. Elle en suivait d’un œil impassible toutes les péripéties, qu’elles fussent grotesques ou héroïques.

Ces duels entre la bête et l’homme prennent en effet laideur ou beauté selon le caractère des adversaires. Il arrive que l’homme attaque lâchement, ou que la bête, soit étonnement, soit fatigue, recule et cherche l’étable. Les belles luttes sont même rares.

Tantôt une pierre aiguë est lancée de loin par un ennemi déloyal... L’animal surpris l’a reçue en plein mufle; le sang lui coule des naseaux, en longs filets, jusqu’à terre.... Il regarde devant lui, avec ses grands yeux encore pleins de mirage, et ne bouge, comme attristé et méprisant.

Tantôt, un gars malin imagine de venir lui jeter, de très près, dans les yeux, du sable à pleines mains. Un autre, plus malin encore, le couvre d’ordures ramassées au coin d’une borne! Mais voici que le premier, atteint par ces immondices, en attrape une poignée, et les deux héros luttent à coup de fumier, de bouse ramassée fumante à terre, sous la queue même du taureau, aux applaudissements et aux rires de tout un peuple, jusqu’à ce que brusquement les deux champions, salis et puants, soient séparés par le taureau, qui s’émeut enfin et les charge.

 

—Par ici! par ici, Livette!

Livette arrive. On lui fait une place sur les gradins de l’estrade. Ses petites amies l’appellent. On se serre volontiers pour elle.

Une écurie qui est là, à côté du café, a été transformée en toril. Juste au-dessus de la porte de cette écurie, la fenêtre du grenier à foin s’ouvre au ras du plancher. Deux gardians encadrés dans cette fenêtre, jambes pendantes au dehors, de temps en temps se lèvent, et on les voit là-haut, qui, par les trous à foin ouverts dans le plancher, au-dessus des crèches, piquent le dondaïre, le bœuf à sonnailles, conducteur aimé du troupeau. Le dondaïre sort, et vient chercher le taureau fatigué qu’il ramène à l’étable. Un homme adroit, chaque fois qu’une bête nouvelle quitte le toril ou qu’une bête fatiguée y rentre, ferme lestement la porte.

Toutes ces choses, peu nouvelles sans doute pour la bohémienne, qui devait d’ailleurs connaître les courses tragiques de Madrid et de Séville, la laissaient indifférente. Son œil ne s’allumait pas; il regardait, morne, vague, comme celui des génisses.

Les «amateurs» jouèrent avec quelques taureaux. Ils n’étaient pas méchants. On en prit un par la queue. Une farandole entière s’y attacha... bientôt dispersée. La course jusqu’ici n’était pas belle, mais elle était amusante.

Derrière la porte vitrée du café, ouverte sur le cirque même, quelques buveurs vidaient bouteille et fumaient, tout en jouissant du spectacle. La porte était protégée par un rempart de tables renversées, leurs quatre jambes en l’air passées au travers d’un enchevêtrement de chaises dépaillées.

Tout à coup, le taureau, bousculant tables et chaises, mit en fuite les buveurs: il avait passé sa lourde tête au travers d’un carreau de vitre.... Le café retentit de joyeux cris d’alarme. Les charrettes du cirque furent secouées d’un piétinement de joie; les bordages en furent décloués par des mains en délire; les gens qui se trouvaient aux fenêtres des maisons basses agitèrent les volets à grand fracas de gaieté. A voir rire les groupes entassés sur les toitures on put craindre un écroulement. Ainsi fut applaudi le taureau folâtre. La bohémienne seule ne riait pas.

Un grand coffre à avoine était là, exprès peut-être, dans un coin du cirque. Un très vieil homme, demeuré farceur, armé d’un vieux parapluie rouge, souleva le couvercle, entra dans le coffre, ouvrit son parapluie d’un rouge éclatant. Le taureau se précipita.... Le vieillard laissa retomber le couvercle. Parapluie et coffre se refermèrent en même temps sur la tête chauve qui riait. L’hilarité du public fut portée à son comble. La bohémienne ne parut pas amusée par la facétie du vieillard.... Elle ne rit pas non plus quand on planta au milieu du cirque un mannequin que le taureau emporta sur ses cornes et lança à toute volée au milieu des spectateurs; et elle ne sourit même pas quand, une fenêtre du rez-de-chaussée s’étant ouverte, on vit, derrière les barreaux de fer, un tout petit enfant sur les bras de sa mère agacer l’animal en fureur. A travers la grille, il tendait en riant son joujou, un petit moulin de carton, dont l’aile, en papier rose et bleu, tournait au souffle du monstre.

Puis vint un épisode tragique. Un homme, «un amateur», atteint par les cornes aiguës; la cuisse percée de part en part; le premier mouvement de fuite lâche des autres lutteurs; le retour des vaillants qui vinrent distraire le taureau, l’attirer contre eux, pendant que l’homme était emporté chez lui, accompagné des cris aigus de sa femme et de sa fille.

Enfin, cela devenait sérieux. A ce moment, on annonçait la ferrade.... Et tout de suite après aurait lieu le jeu des cocardes, qui consiste à arracher une cocarde fixée par une ficelle entre les deux cornes du taureau. A la main ou avec un crochet, le coureur casse la ficelle, arrache la cocarde.... Crac, un tour sur lui-même, et le vainqueur a gagné l’écharpe!

La ferrade est un travail, tourné en jeu, qui consiste à marquer au fer rouge les bioulets au chiffre du maître.

Un jeune taureau ayant donc été lâché dans l’arène, Renaud marcha à lui et, comme la bête s’élançait, il l’évita adroitement en pivotant sur lui-même. Le taureau s’étant alors arrêté court, Renaud le saisit aux cornes.

Par ses deux poings, serrés comme des nœuds d’acier, l’homme, attaché à la bête, fut un moment traîné tout debout sur l’arène que ses semelles fortes égratignaient, creusaient en rubans. On battit des mains. Le taureau, tête basse, devint immobile. Renaud, les deux jambes écartées, un peu infléchies, les deux pieds rivés en terre, portait tout le poids de son effort à gauche. On voyait, sous la chemise du gardian, collée à sa peau par la sueur, tous les nœuds de son torse et de ses bras. La bête, de toute sa lourde force, tentait de se rejeter en sens contraire. Renaud brusquement lui céda, et le taureau, perdant l’appui de la résistance de l’homme, tomba sous un effort brusquement inverse. Voici que, haletant, il gisait, collé à terre, sur le flanc, de tout son long.

L’homme, qui n’avait pas lâché prise, lui clouait la tête contre le sol.

—Bravo, le Roi! bravo, le Roi! criait la foule.

Dans un brasier, Bernard prenait le fer rouge, l’apportait à Renaud. Et lui, alors, lâchant une corne, pesant du genou sur l’encolure, saisissait le fer rouge de sa main droite, et l’appuyait sur l’épaule de la bête. Les poils, la chair fumaient. Renaud se relevait bien vite et le taureau, brusquement debout, se secouait tout entier, fouettait son flanc de sa queue, mugissait de colère, creusait la terre du pied, puis, au milieu des cris, enfilait la barrière ouverte à ce moment.... On le voyait, un peu après, fuir au grand galop, bien loin, en plein désert. Il regagnait la manade, qu’ils savent bien retrouver tout seuls, fût-elle de l’autre côté du Rhône, souvent traversé à la nage.

Six taureaux tour à tour furent ainsi renversés par Renaud.

Ce jeu l’animait, il s’enivrait de sa force. Excité encore par l’applaudissement d’un peuple, il palpitait de tout son être. Il suait à grosses gouttes et, de temps en temps, du dos de sa main essuyait son front.

Une bande de soleil coupait, sur un des bords, l’arène où le mur de la haute église jetait toute sa grande ombre. Renaud y courait sans chapeau, en bras de chemise, sa taïole rouge très serrée, secouant les courtes mèches tortillées de ses cheveux drus, bien noirs.

Les filles applaudissaient, je vous jure, plus fort que les garçons, un peu jaloux. L’œil de Zinzara, dont la charrette se trouvait dans la raie de soleil, s’était avivé enfin.—Et Livette, toute rouge, se sentait fière de son Roi.

Quand le sixième taureau tombé fut sous lui, Renaud fit un signe à Bernard. Bernard accourut, s’agenouilla à son côté et saisit, à sa place, le taureau aux cornes. Un autre gardian vint aider Bernard à maintenir la bête, et Renaud se leva.

Il traversa l’arène et, étant arrivé devant Livette, il l’appela. Tout le monde comprit et applaudit.

Elle s’avança au bord de l’estrade et, légère, mit le pied sur la forte traverse qui servait d’appui aux spectateurs du premier rang; et de là, s’élançant avec confiance, elle tomba dans les bras de Renaud qui, l’ayant saisie à la taille, la posa à terre comme il eût fait d’une toute petite enfant. Il la prit par la main, et la conduisit vers le taureau.

Si Renaud, à ce moment, eût regardé Zinzara, il eût surpris dans son regard l’éclair qu’elle cachait de son mieux sous ses paupières mi-fermées. Le sourire de ses lèvres moqueuses s’était effacé.

Mais Livette et Renaud, les beaux promis, étaient tout à la fête, rien qu’à eux-mêmes, à ces fiançailles étranges où tout leur peuple assistait, et telles que des princes ne pourraient se donner les pareilles, car elles veulent du fiancé force et adresse rares. C’était ici, vraiment, le triomphe d’un roi mâle.

—Bravo, le Roi! Bravo, la Reine!

En passant près du brasier, au milieu du cirque, il se baissa vivement, saisit, de sa main libre,—sans s’arrêter et sans quitter la main de Livette,—le fer rougi, qu’il lui présenta dès qu’ils furent arrivés près du taureau. Elle le prit et, s’étant inclinée, marqua le taureau à l’épaule; et quand, sous le fer qu’elle tenait de son petit bras ferme, on vit fumer la chair, quand le taureau se mit à faire frissonner sa peau, de colère,—l’enthousiasme du peuple éclata. Les chapeaux, les mains, les écharpes s’agitaient:

—Bravo, le Roi! Bravo, la Reine!

Et Renaud, envié de tous, reconduisit la jolie fille à sa place, pendant que le taureau, lâché, s’élançait hors du cirque à son tour et gagnait la plaine. Non, Zinzara ne riait plus.

Maintenant allait avoir lieu le jeu des cocardes.

Les deux ou trois premières furent assez facilement enlevées, une même au front d’Angel Pastor, le taureau espagnol,—par des jeunes gens des Saintes, sans que Renaud songeât à s’en mêler.

Enfin, la Serpentine, une petite vache nerveuse, fut lâchée dans l’arène. Tout le monde comprit tout de suite qu’elle était méchante, et qu’elle allait se défendre.

Plusieurs s’essayèrent contre elle, mais, au moment où l’on étendait la main vers la cocarde, la Serpentine se retournait d’un mouvement si prompt, si souple pour une taure, si inattendu, qu’on lâchait pied. Ah! la mâtine! Zinzara se prit à s’intéresser au jeu. Renaud descendit dans le cirque.

—Le Roi! le Roi! vive le Roi! cria la foule.

Et Renaud fit des prodiges.

A trois reprises, il mit son pied sur le front baissé de la Serpentine, et se fit lancer dans l’espace pour retomber sur ses jambes élastiques. Et au moment où, pour la troisième fois, il retombait à terre, il se retourna vif comme un éclair, courut droit à la vache, lui arracha la cocarde,—tout en évitant le coup de corne qu’elle lui détacha, furieuse,—et il s’éloignait tranquille... quand le souple animal revint contre lui à la charge.

Renaud prit sa course, sans choisir sa direction, poursuivi de près par la bête, et, quand il eut bondi au hasard sur la charrette la plus voisine, il se trouva près de la bohémienne qu’il avait, d’un mouvement nécessaire, saisie par la taille.

La taure déjà s’était retournée contre d’autres joûteurs, et très heureusement, car la bohémienne, debout au bord de sa charrette, appuyée à peine de la hanche contre le bordage, perdit l’équilibre et fit, de force, le saut dans l’arène, avec Renaud.

Livette là-bas était pâle.

La vaquette revenait à fond de train du côté de Renaud et de Zinzara qui, gênée dans les plis de ses oripeaux, se crut perdue.—Insolemment, elle fit face au péril, trop fière pour fuir, du moins sans utilité. Mais déjà Renaud avait passé devant elle pour la protéger, et, pris d’on ne sait quelle folle idée,—bravade de dompteur, peut-être d’amoureux,—au lieu d’entrer en lutte avec la taure, de l’empoigner aux cornes ou aux jambes, il s’arrêta, et sans cesser de regarder la bête bien en face, il mit rapidement un genou en terre, s’assit sur son talon, croisa les bras et, le buste rejeté en arrière, il la défia. Comme les «coureurs» expérimentés, il comptait sur la surprise de la bête qui en effet s’arrêta court, pour juger avec méfiance; et la bohémienne étant remontée, les lèvres serrées, à sa place, sur la charrette, put voir encore son protecteur dans cette attitude de singulière audace. Tout le monde, comme on pense, criait «Vive Renaud!» On ne s’en fatiguait pas.

Quand il se releva, chargé par la Serpentine, il n’eut que le temps de regagner son refuge auprès de la tzigane; et la bête en rage vint attaquer, juste au-dessous de leurs pieds, le plancher de leur charrette, d’un si furieux coup de sa tête fortement armée, qu’elle y demeura un moment clouée par ses deux cornes, dont Renaud dut repousser la pointe à grands coups du talon de sa grosse botte ferrée.

Cette fois la bohémienne avait souri, et, légèrement inclinée vers l’oreille du gardian, elle chuchota deux paroles qui firent sourire à son tour le beau dompteur.

Livette,—qui cependant était bien loin de là, à l’autre bout du cirque, mais presque en face d’eux, et qui les voyait en pleine lumière,—n’avait pas perdu un seul de leurs gestes, pas un seul de leurs regards.

Ce que la jalousie ne voit pas, elle le devine, et cela n’est pas surprenant, car ce qui n’est pas, elle le voit.