XX
Les châsses passeront vingt-quatre heures exposées dans l’église.
Le second jour elles remonteront dans leur chapelle au milieu du même hurlement des misérables dont elles emporteront l’espérance.
C’est à ce moment du départ des châsses que le spectacle devient terrifiant. Quoi! tout est fini! quoi! elles nous laissent dans nos maux aigris par la déception! C’est fini! fini, pour un an! Et la puissance qui guérit est là cependant, enfermée là, dans cette boîte, si près de nous! parmi nous.... On se rue autour des châsses, on s’y cramponne. Des ongles crispés se retournent, saignants, contre les ferrures des angles!—Et l’inexorable treuil tourne là-haut, arrachant à la foule, qui se tord au fond de ce puits, le cercueil étrange qui monte, monte, au bout des cordes tendues.... Haussés sur la pointe des pieds, les malheureux, se bousculant, se renversant, s’écrasant sans pitié les uns les autres, tâchent d’avoir chacun le dernier contact,—le suprême, celui qui peut-être, parce qu’il est le dernier, obtiendra la grâce unique!... Le tout en vain.... Au bruit des litanies qui pleurent, le seau fermé, mystérieux, remonte vers la chapelle haute, emportant l’eau de salut où tant de lèvres fiévreuses voudraient boire. Et quand la châsse disparaît là-haut, près de la voûte, derrière les volets rabattus, alors de véritables râles s’entendent, furieux, dans cette foule qui ne veut pas mourir à l’espérance.
C’est alors que le tumulte est effroyable; c’est alors que les égoïsmes démuselés poussent, chacun pour son compte, le cri bestial qui doit amener sur lui seul la pitié d’en haut; alors la plainte est sauvage, la supplication est horrible, la prière est forcenée! Et c’est, dans cette fosse profonde, dont les murs tressaillent, un hourvari de bêtes fauves et puantes, affamées de leur Dieu comme d’un bien physique, comme d’une pâture promise et vainement attendue! Et, cloué contre l’une des vastes parois de l’église-forteresse, un grand Christ en croix, bras ouverts et face au ciel, par-dessus toutes ces têtes grimaçantes, tous ces bras levés et tordus, semble mêler aux lamentations féroces des brutes humaines, sa longue plainte divine mais non moins inutile et bien plus désespérée!
Et cependant, c’est presque toujours à la dernière minute, à la seconde précise où les châsses disparaissent, que le miracle a lieu, et qu’un paralytique marche, qu’une fillette aveugle voit. Elle pousse un cri: «Miracle!»
Heureuse, celle-là! On l’entoure, on l’étouffe.
«—Y vois-tu?—J’ai vu!—Vois-tu encore?—Attendez... oui!—Quoi?—Un lis de feu! un éclair! un ange!—Miracle! miracle!»
Un homme, un Saintin, prend aussitôt l’enfant dans ses bras. Ah! il en a vu, celui-là, des miracles! Aussi, comme il se dépêche d’enlever l’enfant sur ses épaules, sur le pavois! Il la porte ainsi pour que tous la voient bien, la miraculée! pour que personne n’oublie qu’aux Saintes, il se fait vraiment des miracles, et pour qu’on revienne! Et la foule suit en rendant grâce. On court au presbytère; on enregistre le miracle devant plusieurs prêtres assemblés.
«—Tu as vu!—Oui, j’ai vu!»
Et la promenade reprend de plus belle.
Ah! le vieux forban, que ce Christophore!...—Comme il se hâte dans sa course, son mensonge sur ses épaules!—C’est un pauvre habitant des Saintes, à qui la présence de tant d’étrangers tous les ans rapporte quelque chose, comme à tous les Saintins, et qui promène, joyeux, sa réclame vivante!
Le lendemain, on retrouve l’enfant du miracle toute seule au pied du calvaire, sur la plage, laissée là un instant par la femme ou l’enfant qui la guide.
«—Eh bien, y vois-tu?—Non.—Et alors, le miracle?»
Oh! la pauvre enfant! De sa voix plaintive elle répond: «—Il est reparti!—Mais tu as vu, hier?—Oui.—Si tu y voyais, pourquoi te portait-on?—Oh! monsieur, je voyais seulement des fleurs, des lis de feu; mais pour marcher, oh! non, je n’y voyais pas!... Et à présent c’est tout noir. Je n’y vois plus, plus du tout;... oui, le miracle,—il est reparti!»
Dès que les châsses sont remontées, on sort de l’église en procession, pour aller bénir la mer, cette mer qui a porté les saintes jusqu’en Camargue, et où, tous les jours, se risquent les braves pêcheurs.
Le curé marche en tête. Il tient dans sa main un reliquaire: c’est le Bras d’argent, creux, où sont enfermées, visibles à travers une petite vitre carrée, quelques reliques des saintes.
La foule en ordre, suit. On est cinq cents, on est deux mille, en rang. Des milliers de pèlerins, juchés sur les dunes, regardent la procession qui se déroule, en serpentant, le long de la plage sablonneuse où dorment, tirés à terre, quelques bateaux plats.
Derrière M. le curé, six hommes portent sur leurs épaules une image peinte et taillée, assez grande, en bois: les deux saintes dans la barque. Pour se disputer l’honneur de remplacer les porteurs, on se bouscule si souvent et en si grand nombre que la barque tangue et roule sur les épaules des gens comme si elle voguait sur la mer par un grand vent.
Sainte Sare, la sainte noire, arrive ensuite, portée par des bohémiens aux cheveux sombres, aux faces fauves, aux yeux de jais très luisants.... Les petits de ces hommes, pendant ce temps, se glissent à travers la foule comme des rats, entre les jambes du monde, et volent mouchoirs et bourses.
Et, à la suite des saintes, arrivent des jeunes filles, des jeunes garçons, tenant des lis, des lis parfumés, apportés en gerbe, chaque année, par des fidèles, pour cette procession.
D’autres tiennent des cierges dont les flammes jaunes ne paraissent plus rien, sous la pleine lumière du soleil, mais les lis embaument.... C’est la joie de Livette, ces lis.
M. le curé arrive au bord de la mer. Il étend le Bras d’argent. Alors la mer, une seconde, recule... seulement un peu. Les pauvres femmes des pêcheurs font vite un signe de croix....
Et tous ceux qui, debout sur les dunes, regardent la procession se dérouler, voient, à mesure qu’elle avance, les porteurs qui sont en tête grandir, grandir à chaque pas, de plus en plus, par un effet de mirage.
Et, sur les épaules de ceux qui les portent, les saintes avec eux lentement grandissent, grandissent dans la lumière, montent vers le ciel, démesurées comme une vision....
—Protégez-nous, grandes saintes! que la mer, cette année, soit bonne aux Saintins!
... Pauvres gens, pauvres âmes! A l’an prochain.
... Chaque année, c’est la même chose. Tout cela reviendra toujours, comme les saisons.
Le lendemain du jour où les châsses sont remontées, le gros des pèlerins quitte le village.... Tous les campements sont levés presque à la même heure.
Les carrioles de toutes sortes, les cabriolets, les dog-carts, les chars à bancs, les jardinières, les casse-cou, les breaks des fermiers riches, les charrettes des paysans, recouvertes de tentes posées sur des cerceaux, emmènent sept ou huit mille, jusqu’à dix mille voyageurs de tout âge, sains ou malades, et le long défilé s’éloigne en serpentant sur la route plate, entre deux déserts. Çà et là, sur la gauche du défilé, des cavaliers, beaucoup portant une fille en croupe, se cherchent, s’attendent, se rejoignent, puis partent au galop pour dépasser la caravane.
Et c’est encore un spectacle que ce départ, pour les Saintins qui, par groupes bruyants, aux abords du village, font un dernier geste d’adieu aux hôtes qu’ils ont exploités.
Ceux qui par force, ayant hébergé des amis, ont dû mettre à moins haut prix leur hospitalité, répètent allègrement cette formule comique, moins arabe à coup sûr que les chevaux du pays: Les amis qui viennent nous voir nous font toujours plaisir: Si ce n’est pas lorsqu’ils arrivent, c’est quand ils partent!
Le surlendemain du jour où la bohémienne avait souri au gardian, quand défila à son rang, en queue de la caravane, la troupe des zingari, les uns montés sur des rosses étiques, d’autres cahotés dans leurs misérables charrettes,—quelques femmes, à pied pour mieux mendier, portant sur leur échine leurs enfants roulés dans des toiles en bandoulière,—on remarqua que la voiture de la reine n’y était pas.
Zinzara était restée aux Saintes.
Elle voulait se donner la joie de rebuter le gardian de qui elle avait pour le soir même accepté un rendez-vous.
Voici ce qui s’était passé....
Pendant la ferrade, Renaud avait chuchoté à l’oreille de Zinzara:
—Ah! je te tiens, boumiane! et c’est dommage devant tout ce monde!
—J’ai, ma foi, en ce moment, la même pensée, avait-elle répondu, très touchée du beau sang-froid qu’il venait de montrer pour la défendre.
—Eh bien, lui avait-il dit, j’irai te parler tout à l’heure. Les nuits sont belles.
—Non, demain, fit-elle, demain, entends-tu, après le départ des voitures.
Mais à la fin de la course, tout de suite, quand il vit venir à lui Livette pâle, si pâle qu’elle semblait une morte, il fut pris d’un grand remords.
«Elle m’a vu, se dit-il, et elle souffre par la jalousie.»
Et si grande lui vint la pitié pour la petite demoiselle, qu’il se sentit capable de lui sacrifier une bonne fois, au moment où c’était devenu le plus difficile, le désir fou qu’il avait de l’autre. Toute la douce amitié qu’il avait dès le premier jour éprouvée pour Livette, si différente de la passion, si bonne à ressentir, lui revint comme une bouffée d’air salubre qui réveille d’un rêve méchant.
En plus, il était tout surpris et comme déconcerté de n’avoir pas, des promesses formelles de la gitane, la joie qu’il en attendait lorsqu’il y rêvait dans le désir!
Livette quitta Renaud pour rejoindre son père. Elle ne devait rentrer au château que le lendemain au soir, deux ou trois heures après le départ des pèlerins, afin d’assister à la fête jusqu’au bout, et d’éviter la grosse poussière et la lenteur forcée du défilé.
Et ce jour-là,—dans l’après-midi,—Renaud rencontra M. le curé.
—Bonjour, gardian. Qu’as-tu, mon garçon? Ton air est préoccupé.
—Oh! curé, fit Renaud, il est difficile parfois de bien faire!
Et comme il s’éloignait sur ce mot, le curé le retint en lui saisissant le bras.
—Eh! curé, fit Renaud, vous avez encore la main solide!
—Prends garde, Renaud, dit lentement le prêtre, de devenir très coupable. Je sais ce que je sais. Ta fiancée pleure. Elle est jalouse. Déjà, sur ton compte, des bruits courent.... Et pour qui, bon Dieu! la trahirais-tu, cette petite, si sage, qui, riche, se donne à toi, pauvre et orphelin? C’est une famille que tu perdrais, pauvre toi! et tout l’honneur de ta vie, et tout le repos de ton cœur, pour toujours! Le diable est malin, tu as raison, et bien faire est difficile, mais ceux que le diable inspire, quand on suit leur caprice du moment et sa propre fantaisie vous mènent à des abîmes plus profonds que les «lorons» des paluns. Tu marches en ce moment sur la «trantaïère»! Si elle crève, adieu mon homme! Tu y passeras tout entier. Et toi, ce n’est rien! mais de quel droit fais-tu courir à la petite le risque de ton malheur? Tu as affaire à un esprit de malédiction, à une femme qui ne se connaît pas, qui n’est soumise à rien, et qui ne craint pas le malheur des autres. Elle le fera, rien que pour rire. Je l’ai regardée et je l’ai vue.... Les saintes m’ont appris bien des choses. Prends garde! La petite est brave, il peut y avoir un jour, sur tes mains, du sang innocent, si tu vas par la route que je te défends, car le diable est dans l’affaire, je te dis, et tous les monstres t’attendent au détour du mauvais chemin. L’infidélité des promis, comme celle des mariés, couve un œuf plein d’affreuses bêtes qui éclot quelquefois. Si tu as un cœur, montre-le, Renaud, et regagne, crois-moi, tes aigues et les bœufs, dans la solitude de tes paluns où la fièvre maligne est moins à craindre que le mal que tu gagnes ici!
Renaud, ce grand gaillard terrible, écoutait la bonne parole, tête basse, le pauvre, comme un enfant grondé au catéchisme.
—Si tu es un homme, voyons, prends ta résolution «de suite» et m’en donne ta parole de brave gardian.
—Touchez-moi la main, monsieur le curé. Ma parole, je vous la donne. J’étais en train de mal faire. Un sortilège était sur moi.
Les deux hommes échangèrent une poignée de main.
Le curé s’éloigna soucieux. Il savait Renaud sincère, mais il connaissait la force du désir des hommes, et leur ingéniosité à se mentir.
Ainsi, le curé était informé?—Alors, courir avec la bohémienne, c’était risquer la rupture avec Livette?
Renaud allait donc quitter le village, ou, si l’on veut, la ville, dans la résolution ferme de renoncer à la gitane. Il la sacrifiait décidément à Livette, à son franc désir d’avoir un foyer tranquille, une famille, lui, le bouvier errant, l’orphelin, l’enfant perdu du désert. Le bonheur, c’était cela: un toit sous lequel on se réfugie, qu’on voit de bien loin fumer à l’horizon, en songeant: les petits, la femme sont là.
Il renonçait à la gitane, oui, mais cette résolution, il entendait bien la lui porter lui-même. A l’idée de quitter les Saintes sans l’avoir revue pour lui dire qu’il ne la verrait plus, il se sentait pris d’ennui, il lui semblait que, brusquement, il était enfermé dans un espace étroit, où il restait sans air, sans horizon.... Mais il la reverrait... il le fallait. Cela valait mieux. Ne fallait-il pas l’apaiser d’abord? elle serait bien assez irritée ainsi. A quoi bon l’exaspérer?... En vérité, s’il la revoyait, c’était (en réfléchissant bien, il arrivait à cette pensée), c’était ma foi, surtout pour protéger contre elle la pauvre Livette! Oui, oui, c’était pour cela qu’il allait la revoir.... La revoir! A ce mot, qu’il se répétait en lui-même, un bonheur d’être, d’aller devant soi, de respirer, rentrait en lui....
Pendant ce temps, Zinzara, de son côté, se jurait à elle-même qu’elle allait bien rire lorsque le gardian la viendrait chercher tout à l’heure!
Pourquoi alors avait-elle répondu oui à ses demandes amoureuses? Eh! c’est qu’au moment où il les avait chuchotées près de son oreille, si elle eût pu, sur-le-champ même, se laisser prendre par ce sauvage tout pantelant de sa lutte avec les taures et les taureaux, oui, sans doute, elle l’eût fait! Il lui avait donné envie, comme le chaud donne soif, comme un soir d’été donne le désir du bain.—Et puis, elle avait été bien aise de se dire que là-bas, à l’autre bout du cirque, souffrait celle à qui il venait de faire un honneur de reine en lui tendant le fer fumant, le fer rouge, pareil à un sceptre de magicien, de méchant roi zingaro.
Mais, à présent, le mâle venait trop tard. L’envie avait passé, et le suprême du plaisir allait être à présent pour elle, tout en donnant à croire à Livette que Renaud avait eu joie d’elle, de refuser cette joie promise au chrétien qu’elle détestait.
Et, seule, assise sur une pierre, à quelque distance de sa charrette, elle attendait le gardian. Sa résolution de vengeance par le refus était écrite sur ses lèvres serrées, dont le sourire s’emmaliça encore lorsqu’elle vit venir vers elle le cavalier.
A quelques pas d’elle, il s’arrêta. Il sentit, en la regardant, un sursaut brusque de tout son sang, une pression étrange et douce au creux de l’estomac. Il reconnut le trouble d’amour; mais, faisant un effort, et d’une voix qu’il sentait tremblante: «Je devais être libre ce soir; je ne le suis pas. Le maître m’a commandé, et je dois être loin d’ici, cette nuit. Il faut donc que je parte.... Adieu, boumiane!»
La zingara comprit, vitement, d’un trait, qu’il se dérobait, et pourquoi!... Elle se leva, pareille au serpent qui, dressé sur la queue, siffle la colère. Toute son âpre résolution tourna sur elle-même, plus vite que du lait; et d’une voix sèche, brève, saccadée, singulière, d’une voix autre que sa voix naturelle: «Je te veux, entends-tu, toi! Rien ne te commandera, quand je te commande. Ce que je veux qu’on fasse, on le fait. Vas-tu être lâche, dis, toi qui me plais parce que, sur ton cheval, tu ressembles à un zingaro qui ne connaît ni maître ni Dieu?... Allons, marche!...»
Ainsi, au fond, les mêmes motifs de haine passionnée, savoureuse pour elle comme l’amour, qui tantôt la décidaient à ne pas suivre Renaud,—la rejetaient vers lui. Et pour lui, amour ou haine, c’était d’une telle femme, du moment qu’elle se donnait, tout à fait même chose; n’était-ce pas toujours sa passion, son visage en éveil, ses yeux avivés, ses lèvres en mouvement montrant des dents humides, où luisaient des étincelles? C’était tout son corps de danseuse, flexible et expressif, tendu vers ce qu’elle exigeait.
Une joie sauvage secoua Renaud des pieds à la nuque; et, du frisson de son cavalier, comme au toucher d’une torpille, le cheval, sous lui, éprouvant quelque chose, piétina un instant, entre les genoux qui l’étreignaient d’une involontaire violence.
Que faire?... Ah! bonnes saintes! Les fiançailles, vous savez, depuis un long temps le gardaient sage, loin des filles faciles qu’il courait autrefois, et sa jeunesse parlait. Au taureau marin, il faut la taure sauvage. Des lions qui ont aimé des gazelles, selon la légende arabe, en sont morts. Les créatures vivantes, de par la loi de la nature, cherchent les paroxysmes d’amour; tant qu’elles ne les ont pas, les appellent; et les payent à l’occasion de leur sang et du sang des autres. Qui leur donnera tort d’entrer parfois en délire, si l’on songe que la vie veut vivre, et que ce désir-là commande à la mort elle-même?
—Allons, marche!
Elle donnait l’ordre d’amour, la reine!
Et, d’un bond, elle sauta en croupe.... Déjà elle avait enlacé de son bras droit la taille du cavalier: «Marche donc!» dit-elle; puis plus bas, d’une voix qui était un souffle parlant, tiède, soufflé sur la nuque de l’homme, et qui le faisait frémir dans la racine de ses cheveux: «Je te veux, entends-tu, toi? Je te veux, répétait-elle. Marche! marche donc! qui marche arrive!»
Il était pris, lié. Le bras de la sorcière lui ceignait les reins. Il le sentait contre lui, vivant, frémissant, plus fort que tout!
Renaud, stupéfait, chercha à se reconnaître,—à secouer le charme. Il demeurait là, abêti, ne sachant encore ce qu’il pensait, ce qu’il ferait, essayant de ressaisir ses idées de tout à l’heure, les idées du bon curé, sa résolution, sa parole d’honneur, qu’il ne retrouvait plus, qu’il ne parvenait pas à se répéter, dans sa tête, avec des paroles. Tout cela était fondu, échappait à la prise de son effort de mémoire.... Quand l’intensité du désir amoureux commande, elle est légitime comme la force... l’honnêteté n’est pas trahie, non: elle n’existe plus!
Ces quelques secondes d’attente donnèrent à Zinzara le sentiment exact de ce qui se passait en lui. Elle n’était même plus, pour son orgueil, assez désirée, puisqu’il avait pu balancer un peu!
Où allons-nous? dit-elle, en reprenant sa voix sèche et saccadée, un peu sifflante. Où allons-nous? Tu dois savoir, quelque part, une cachette, une cabane perdue au milieu de tes marais, un endroit sûr,—bien à toi,—où tu en as mené d’autres... que m’importe! Je pense bien, pardi! que tu ne m’as pas attendue pour connaître!—Où tu me conduiras, j’irai. Il faut—songes-y—qu’on ne puisse me découvrir, car ma race répugne à la tienne: la zingara qui se donne à un chrétien est, chez nous, la seule méprisée,—et, si j’étais vue d’un des nôtres, il y aurait du couteau dans l’air,—sois-en sûr—pour toi et pour moi!
Il hésitait encore, se souvenant qu’il avait des raisons d’hésiter, sans parvenir à se rappeler lesquelles. Machinalement, il retenait son cheval (c’était Blanchet!), qui se cabra.
... Et enfin, dans la débâcle de ses pensées, il ressaisit, au hasard, un souvenir perdu, celui des cierges promis par Livette aux saintes Maries.... Il aurait dû, cette nuit passée, ou ce matin, dans l’église, les brûler dévotement. Hier encore sa fiancée lui avait rappelé ce vœu. Livette sans doute les avait allumés pour lui, les cierges, mais ce n’était pas la même chose! Quoi qu’il fît donc, il était au diable. La rage le prit. Il se sentait glisser sur une pente, et ne pouvant rien contre cela, il s’abandonna tout entier, précipita sa chute....
—Où nous irons, dit-il, je le sais. A la Cabane du Conscrit, dans la gargate.
Il lui semblait qu’il était forcé de répondre, mais, contre cette obligation, il n’avait plus aucune révolte, au contraire.
—Est-ce loin?
—Oui, de l’autre côté du Rhône, en Crau, près le mas d’Icard. Le diable ne m’y retrouverait pas. Rampal seul pourrait y venir....
—Attends, dit-elle à ce mot, avec un éclair dans ses yeux de bête.
Et elle siffla.
Il se disait que quelqu’un des Saintes à coup sûr, en ce moment, devait les voir, et que Livette apprendrait tout... qu’il vaudrait mieux maintenant partir tout de suite.... Ou bien, qui sait, ce retard était bon! Livette pouvait passer et tout serait changé. Il courrait à elle, alors. On serait sauvé. Qui, sauvé? et de quoi? d’une chose vague et terrible qui était devant lui.... Il n’aurait pas su dire.... Ce n’était que l’abandon de sa volonté.
Le fin sifflet, très vif, de la tzigane avait fait accourir un petit zingaro de dix ans, un vrai chat sauvage.
Du haut du cheval, elle lui jeta sur un ton de commandement, bref, rapide, quelques paroles en langue bohème. Il y a, dans la langue bohème, de l’allemand, du cophte, de l’égyptien, du sanscrit. Renaud, sans se douter du sens de ses paroles, écoutait parler la gitane.
Prise de haine amoureuse, la reine fauve disait à son nain:
—Tu connais le gardian Rampal? cherche-le.... Il est au village; je l’ai vu tantôt.... Et va lui dire tout de suite ceci: il me trouvera cette nuit, avec son ennemi que tu vois, à la Cabane du Conscrit, qu’il connaît bien!... Et pour toi, avec la voiture, je te retrouverai demain soir dans la ville d’Arles, près des vieux tombeaux.
Elle pensait à tout. Le chat sauvage disparut.
Qu’as-tu dit? demanda Renaud.
Elle se mit à rire d’un rire insolent.
Il sentit qu’il la détestait, qu’il aurait joie à la tenir vaincue, tombée sous lui, tout en son pouvoir, comme une simple femme, la gitane reine et sorcière.
Ils se désiraient dans la haine.
Elle riait, songeant que celui qu’elle tenait là, qu’elle enlaçait du bras, comme une amoureuse, elle le menait à sa perte! Cette nuit même (avant ou après la joie d’amour—qu’en savait-elle?)—il y aurait, entre cet homme-ci et l’autre, une lutte de bêtes enragées qu’elle voulait voir, un sabbat d’amour à réjouir les morts; et elle riait.
—Les reines, dit-elle, ne peuvent, sans laisser des ordres secrets, quitter leur royaume. Allons, ma bête!
Était-ce à l’homme qu’elle parlait, ou au cheval?—à l’homme, sans doute, en qui elle éveillait en effet une bête semblable à elle.
Elle pressa sa taille... et de nouveau:
—Va, va! souffla-t-elle.
Et lui, dans les cheveux ras de sa nuque, sentit le souffle de la stryge courir, et un frisson chaud descendre à ses pieds qui, nerveusement, touchèrent les flancs de sa bête. Renaud tremblait. Toute sa passion l’avait ressaisi. Il sembla qu’un ouragan entrait dans l’homme et dans le cheval. Ils s’enlevèrent.
Renaud croyait tenir une proie, mais il était la proie lui-même, et il emportait la sorcière enroulée à lui,—comme parfois le milan des marécages, la couleuvre dont il se croit maître, mais qui, dans ses nœuds, l’étranglera.
XXI
Ils galopaient. A chaque temps de galop, Renaud se sentait, par le bras de la fille, doucement pressé. Ils galopaient, Zinzara et Renaud, sur le cheval de Livette!
A quoi songeait-il, le gardian?
Fille ou femme? Il s’obstinait malgré lui, par orgueil d’homme, à vouloir qu’elle fût fille, bien que cela ne lui parût guère probable. Elles sont mûres si vite, ces femelles de païens!
Un souffle d’air passa. Il leur vint aux narines une senteur mâle de fleurs de tamaris. Il ralentit la marche de son cheval.
—Va, va! dit-elle, presse-toi! Plus tard nous causerons... chez nous, Romi, à l’abri des yeux.
Le cheval, de nouveau, s’élança.
Renaud sentait des fiertés, un orgueil confus et puissant d’être là, de fouler la plaine avec quatre pieds, de ne pas connaître d’obstacles, d’avoir à lui, tout près, cette femme,—et, là-bas, une autre!
L’une, pour lui, courait des périls, trahissait sa race. Et l’autre, si elle venait à l’apprendre, en pourrait mourir! Et, bien qu’il l’aimât, cette pensée lui donnait un mouvement, vite réprimé, de joie cruelle.... Heureusement, du reste, elle ne saurait rien.... Et il se grisait de vitesse et d’orgueil, homme et bête, follement lâché.
Magnifique était le ciel, piqueté de plus d’étoiles que les dunes n’ont de grains de sable et le désert de fleurs tremblotantes, accrochées aux ramilles des saladelles. La voie lactée était blanche comme le sel des camelles vu à travers le brouillard du matin. On eût dit qu’un grand voile de mariée traînait, déchiré, sur toute la plaine en rumeur d’amour.
D’innombrables petits colimaçons blancs surmontaient, comme des fleurettes, les tiges des frames, des enganes, et s’y balançaient.
Une brise très lente passait, soulevait, tout contre le bord des marais, un pli de vague, mince, faible, et cela faisait juste le bruit d’un baiser furtif, entre les roseaux qui étaient en fleurs.... Parfois une alouette, un flamant, endormi dans les sansouïres ou au bord de l’eau, parlait, en s’éveillant un tout petit peu, et c’était un gazouillis menu, de quoi faire entendre à sa femelle ou à son mâle qu’on est là, pas loin.
Juin n’est pas plus chaud. Des odeurs de rosiers, très lentes, très diffuses, venues de jardins lointains, passaient parfois en bouffées.... Là-bas, dans le parc du Château d’Avignon, l’arbre de Syrie jetait des poussières....
Renaud, après avoir longé la mer, remontait droit sur le nord-est, au delà de l’étang de la Dame.
Il allait au Grand-Pâtis. Les gens du Sambuc avaient des barques qu’il connaissait.
Ils passèrent, à un moment, près d’une manade. Des taureaux, à peine entrevus, de l’eau jusqu’aux jarrets, paissaient les roseaux en fleurs. Des cavales blanches s’enfuirent à leur approche, suivies fidèlement des étalons attentifs à ne pas les perdre. La sève de mai grésillait sourdement dans les frames et les enganes rigides, dans les sambucs et les tamaris. L’eau elle-même exhalait un arome salé plus vigoureux et plus chargé de désirs. Les lambrusques appelaient le mâle, qui leur arrivait dans l’haleine lourde du désert en sève....
De nouveau, Renaud s’arrêta, pris d’un vertige lent et très doux.
Le grand courant de l’air amoureux, qui les baignait de toutes parts, finalement le commandait.
—Descends, dit-il, descends vite! Le repos ici sera bon.
Mais elle, froidement, songea à l’ordre qu’elle avait donné.
—Où nous allons, dit-elle, il faut aller. Je ne descendrai que là. Il faut, dis-tu, passer le Rhône? Presse-toi donc!... Au galop! la gitane aime le cheval.
Elle ne voulait caresse de lui qu’au lieu désigné. Elle ne le subirait voluptueusement que mis par elle en péril de mort ou de douleur. Tout autre baiser serait triomphe pour lui, et c’est pour elle seule qu’elle se donnait. Elle voulait, au jeu des caresses, savoir que l’humidité de sa lèvre était du poison, que sa morsure amènerait une agonie ou une rage.
Fermement assise sur la croupe, tenant toujours du bras le gardian—sa proie—bien enlacé, ses jambes nues mollement pendantes dans les plis de sa jupe que soulevait le vent de la course, très fièrement cambrée, elle se laissait aller, souple, au bercement du galop; et sa face blafarde, sous la lueur du ciel nocturne, tout contre la nuque de l’homme,—qu’elle emmenait, en se faisant emporter par lui,—était souriante....
Lorsque Hérodiade eut obtenu la tête de Jean, elle la prit par les cheveux, dans le plat d’or où elle reposait droite, le cou encerclé de sang, la souleva à la hauteur de son visage, et, après en avoir examiné, curieuse, les paupières closes aux longs cils, toute la pâleur diaphane, appuyant tout à coup sa bouche sur la bouche, elle chercha, de sa langue dardée, à pénétrer sous les lèvres jusqu’au froid des dents trop serrées, trouvant à ce baiser, infligé à l’ennemi mort, volupté plus savoureuse qu’aux caresses de l’inceste—qu’il lui avait reprochées.
De ses méfiances contre Zinzara, que restait-il à Renaud, pendant qu’elle souriait dans la nuit et que le souffle de ses lèvres courait sur la nuque du gardian? Il ne réfléchissait plus; il allait. Il retardait volontiers, puisqu’il y était forcé, l’heure appelée. Il ne songeait pas à la violence.... C’était sûr.... Il pouvait attendre. Pourtant, au milieu de ces déserts, tout chauds encore du jour, rafraîchis par la nuit, l’amour était commandé, mais il en trouvait l’attente meilleure que tout ce qu’il connaissait.... Et puis, elle pouvait lui échapper encore. Il ne fallait pas l’effaroucher. Là-bas, au gîte, il la garderait quelque temps. Et il allait, respirant ce désert salé, qui était à lui,—battant, des quatre pieds sans fer de son étalon, les sables et les eaux, qui étaient siens,—gagnant l’horizon, qui allait lui appartenir.
Une fois pourtant, au beau milieu d’un marais, son cheval ayant de l’eau par-dessus les jarrets, il l’arrêta encore.
—Qu’y a-t-il? dit-elle.
Renaud tourna la tête, et, se renversant en arrière, l’appela d’un bruit de lèvres.
—C’est quand je veux! dit Zinzara d’une voix riante.
Et sur ce mot, Blanchet bondissant, enlevé des quatre pieds, fit éclater autour d’eux dans l’eau un rejaillissement qui retomba sur leurs têtes, en lourde pluie.
Et, invisible pour Renaud, la gitane, derrière lui, souriait tout contre sa nuque, en repiquant dans ses cheveux la longue épingle dorée qu’elle venait d’enfoncer dans la croupe de la bête!
Tout à coup, devant eux, partit un cri de «Qui vive?» si inattendu, dans la solitude, que, de nouveau, Blanchet fit un bond.
—Qui vive? répéta la voix.
—Le Roi! répondit gaiement Renaud.
—Ah! c’est toi, Renaud? fut-il répondu.
C’étaient les douaniers; mais, pour qu’on ne connût point la gitane, Renaud, vite, passa au large.
Ils étaient près de la saline de Badon. Les tas de sels rectangulaires (les camelles) semblaient autant de maisons longues et basses, avec leur toiture aiguë. Dans sa blancheur de linceul, la saline avait l’air d’une petite ville géométrique endormie sous des neiges mortes. Ils arrivèrent au bord du grand Rhône.
Zinzara avait glissé à terre avant que Renaud eût arrêté son cheval.
Il descendit à son tour, donna la bride à la bohémienne. Elle tint Blanchet, qui buvait au fleuve.
—Un peu d’avoine à présent! dit Renaud.
Il prit un petit sac, posé et lié en travers de l’arçon, d’une fonte à l’autre, et à la demande de Zinzara il le vida dans sa robe tendue à deux mains.
Pauvre, pauvre Blanchet! il n’y avait plus là qu’une poignée de grain.
—Attends-moi, je vais querir le bateau.
Renaud disparut dans la nuit claire, derrière les aubes, les saules et les roseaux du bord, noyés d’une brume, pâles et comme flottants dans la nuit.
Zinzara n’entendait plus que le bruit de l’eau et le crenillement tendre de l’avoine sous les dents de Blanchet, qui, de sa longue lèvre, happait le grain au creux de la robe tendue.... Oh! si Livette avait pu voir cela!
—Me voici, viens! dit la voix de Renaud.
Il abordait, élevant les deux avirons.... Elle avança.
—Tiens ferme la bride.... Le cheval nous suivra.
Elle mit un pied dans la barque, se tint debout à l’arrière.... Blanchet suivit, dans le sillage.
Renaud connaissait le courant à cet endroit. Il le traversait en diagonale et il aborda de l’autre côté, plus de cent mètres plus bas.
Il attacha la barque au tronc d’un aube, visita les nœuds des sangles, et repartit.
Il fallait remonter, pour trouver, beaucoup plus haut, un passage sur le canal qui va d’Arles à Port-de-Bouc. Le canal passé:
—Nous approchons, dit-il.
Ils avaient marché près de cinq heures.
La joie lui venait d’être proche du but. L’impatience du dernier quart d’heure le prenait. Il avait la vision de la chose attendue. Il dit:
—C’est dans la gargate. Et il expliqua: Dans la gargate, on entre comme dans de l’eau épaisse. C’est de la boue. La cabane où nous serons est au milieu d’une de ces boues. Ah! là, crois-moi, gitane, nous serons bien gardés. Un homme y a vécu longtemps, autrefois; un conscrit qui voulait échapper au sort, et, plus tard, un forçat évadé, un homme du pays, qui savait. Personne, là, ne put le dénicher.... D’autres connaissent l’endroit, mais ne dis rien, j’ai mes ruses. Crois-moi, gitane, nous serons bien gardés, par la mort—cachée dans l’eau autour de nous!
Ils étaient arrivés.
Renaud attacha son cheval à un saule, et ayant pris Zinzara par la main: «Suis-moi,» dit-il. La lune se levait. Du bout d’un bâton, il lui montra, à fleur d’eau, les têtes des pieux, tout noirs parmi les tiges d’ajoncs, de roseaux, et les feuilles larges étalées des nénufars.
—Mets ton pied, dit-il, toujours à gauche des pieux, ils indiquent le bord droit du sentier solide qui est sous l’eau.
Renaud s’était déchaussé. Elle, soulevant ses jupes, marchait jambes nues. Il lui tenait la main. Ils allèrent ainsi quelque temps. Elle était curieuse de cet endroit. Il lui plaisait.
L’eau remuait un peu çà et là. Elle s’arrêta la regardant.
—Les tortues, dit-il. Et il ajouta:—Voici la cabane.
La cabane était là, au milieu du marécage, établie sur pilotis, comme le sentier qui y conduisait. Des roseaux, quelques tamaris, l’enserraient, la rendaient invisible, presque de toutes parts. Sur le toit gris cendré, fait de siagnes, et en forme de meule, luisait, aux rayons de la lune, la petite croix inclinée en arrière, comme renversée par le vent.
La cabane tournait le dos au mistral. Ils entrèrent. Une allumette brilla. Renaud tira de son bissac une chandelle. La clarté dansa sur les murs.
Les murs bas étaient en «tape», saisis dans une lourde charpente. Le sol était recouvert d’un lit de roseaux. Une toile de protection contre les mouïssales retombait devant la porte. Une table fixe attenait au mur de droite, à la tête du lit; c’était une pierre plate portée sur quatre madriers trapus fichés en terre.
Renaud, sur la pierre, colla sa chandelle. La tzigane, assise déjà sur ce lit sauvage, le regardait faire, d’un air farouche. Voilà qu’elle se trouvait un peu trop chez lui, trop en son pouvoir.
La cabane était pareille à toutes celles du pays. Les fleurs des roseaux pendaient du plafond en panaches d’argent flexible.
Les grosses traverses du plafond étaient reliées entre elles par des chevilles dont le gros bout faisait saillie, et auxquelles étaient encore appendus quelques menues ficelles, des lambeaux de hardes hors d’usage. Il y avait un foyer dans un coin, fait de grosses pierres rapprochées, et, au-dessus du foyer, dans le toit, un trou pour la fumée.
A l’une des chevilles Renaud suspendit son bissac.
—Maintenant, attends-moi, dit-il avec un gros rire, je vais m’occuper de mon cheval.
Elle fut étonnée, mais, l’ayant regardé... elle ne songea plus qu’à Rampal!
Il sortit, rejoignit Blanchet, lui ôta la selle qu’il posa à terre et, le montant à cru, il le conduisit au galop à quelque distance de là, dans un pâtis où il le laissa, après l’avoir entravé.
Un quart d’heure après, Renaud, sa selle sur les épaules, regagnait la cabane où l’attendait Zinzara. Mais, à mesure qu’il avançait sur le sentier solide, ruban noir, perdu sous une mince nappe d’eau, il déplaçait les pieux qui marquaient l’un des bords du passage, et de droite les portait à gauche,—en sorte que si ce gueux de Rampal, le seul qui pût songer à le poursuivre dans cette cachette, voulait y venir, pour sûr il n’irait pas loin, et devrait demeurer là, enlisé au moins jusqu’au cou.
Quand il eut déplacé les vingt premiers piquets, les seuls qui, de la berge, pouvaient être visibles, Renaud se redressa et marcha vivement vers la cabane. Son cœur à ce moment était sombre, et plus vaseux, plus plein de bêtes obscures que l’eau du marais qui,—luisant sous la lune,—était noir en dessous.
XXII
Dans la cage étroite, dont la toiture de siagnes, avec son arête de tuiles roses, luisait au milieu des paluns, sous la lune, les deux bêtes de même espèce, Zinzara et Renaud, étaient enfermées ensemble.
—J’ai faim, dit-elle d’un ton hostile.
Du bissac, il tira une boîte de fer-blanc, dont il souleva le couvercle à poignée; il avait là du «vivre»; il coupa le pain, déboucha la bouteille.
Elle mangeait, silencieuse, l’air toujours farouche. Il la servait, mordant aussi dans le pain très sec; accolant la bouteille plate et bombée, pleine d’un fort vin de lambrusque.
Quand ils eurent mangé, il lui tendit une gourde, petite; de l’eau-de-vie. Elle en but, joyeusement, et bientôt ses yeux étincelèrent. Il la regardait, prêt à l’étreindre. Elle lui répondait d’un regard si moqueur, si obscur, qu’il hésitait, attendant il ne savait quoi, las d’ailleurs, et sentant se brouiller en lui ses idées.
Il la vit alors prendre son tambour de basque, qu’elle portait attaché, sous sa cotte, par une cordelette à sa ceinture; elle se mit à en jouer. Elle était assise. Elle frappait des coups réguliers, monotones, sur la peau vibrante, et, à chaque coup, les amulettes, qui pendaient autour du tambourin, s’entre-choquaient.
Puis, lentement, elle se mit à chanter des mots bizarres en continuant à frapper le tambourin. Et cela, à la longue, charmait le gardian qui la regardait, immobile, fasciné comme un lézard qui écoute la cigale, l’été, au soleil.
Cela dura une heure. Il la regardait ravi, fier, ne songeant plus à rien, à rien d’autre, et il sentait dans sa poitrine, à chaque coup du tambourin, son cœur sauter et vibrer.
Mais on eût dit qu’elle s’entourait d’un cercle qu’il ne pouvait dépasser.—Il attendait que ce cercle fût rompu. Il était là comme un de ces grands chiens de taureaux, si hardis contre les coups de corne, et qui, docilement assis, regardent le repas du maître, puis, attendent une miette, esclaves du roi, de leur Dieu qui est l’homme.
Elle lui faisait maintenant l’effet d’une vraie reine, d’une reine des contes de fée, avec ses attitudes étudiées qu’accompagnait cette musique monotone, scandée par le bruit des sequins qui frémissaient autour de sa couronne de cuivre, sur son front fauve et sur le noir mat de ses cheveux.
Tout à coup elle posa son tambourin à terre. Il fit vers elle un mouvement. Elle le retint d’un regard dur, et, arrachant le foulard qui couvrait ses épaules, elle apparut en corsage bariolé, riche; et il vit sur sa poitrine des colliers de pièces d’or,—sa fortune d’Orientale.
—Attends mon heure, dit-elle. Laisse-moi en paix un moment.
Elle couvrit sa tête de l’ample foulard qu’elle avait retiré, et demeura cachée sous ce voile un instant. Renaud entendait un murmure, des mots barbares, mormô, gorgô, des mots de sorcière, sans doute....
Quand elle rejeta son voile, elle riait.
Quelle vision avait-elle évoquée, la magicienne? Qu’avait-elle appris, la voyante?
—Ce sera mieux que je n’espérais!... dit-elle. A présent, regarde!
Elle se leva, et au seul bruit des médailles de son diadème et des pièces d’or de son collier qu’agitait sa danse lente, dansée sur place, elle ôtait, un à un, tous ses vêtements.
Aux lueurs vacillantes de la chandelle, dont parfois un souffle du dehors inclinait la flamme, Renaud regardait cette apparition connue lui réapparaître.
La Zinzara ondulait, dégrafait l’une après l’autre sa veste, ses jupes,—les ôtait avec des flexions, des grâces, des bras recourbés au-dessus de sa tête ou abaissés jusqu’à ses chevilles.... Et maintenant on eût dit une statue de bronze, luisante, dans cette demi-obscurité. Renaud la connaissait bien, cette forme, pour l’avoir vue un jour au grand soleil, et si souvent, depuis, revue en pensée....
Sur les seins bombés, tintait le collier; aux chevilles plusieurs grands anneaux; sur le front, la couronne d’où pendaient des médailles.
Elle se tordait, souple, avec des miroitements sur sa peau brune.
—Tu vois, Zinzara se donne, lui dit-elle, on ne la prend pas, romi. La fille sauvage n’est qu’à elle. Et maintenant encore, je pourrais, s’il me plaisait, te clouer où te voilà, pour toujours!
Elle jeta à terre, sur ses hardes, un stylet serpentin, qui tout à coup avait lui dans sa main.
Viens! dit-elle.
... Ils étaient étendus, côte à côte, au fond de cette tanière, sur les roseaux qui craquaient.
En ce moment, il la regardait au fond des yeux, et il voyait, tout au fond, les choses vagues dont il avait été, plusieurs fois déjà, épouvanté en son cœur. L’arrière-pensée de la gitane, obscure à elle-même, s’agitait dans le dessous de son regard, et, sans se laisser deviner, se laissait sentir.
Son sourire, qui, à l’ordinaire, n’était visible que dans un coin de sa bouche, s’était répandu, plus insaisissable, sur tout son visage. Une moquerie triomphante y rayonnait, l’embellissant encore. Plus mystérieuse elle apparaissait et plus elle était désirable. Si Renaud eût connu les bêtes de pierre sculptées qui dorment au désert d’Égypte, il en eût retrouvé l’expression, que nul mot n’explique, sur ce visage bien vivant qui le regardait, l’appelait.
Et voilà qu’une haine, déjà éprouvée pour ce regard, pour ce visage, lui revint impérieuse, rapide; l’envie irrésistible de prendre au cou cette femme et de serrer, avec ses mains dures, solides.
Cela encore était de l’amour, car autrement l’idée de se séparer brusquement de la sorcière, de la fuir, cette idée-là lui serait venue, au moins une fois, et elle ne lui vint pas. Il sentait bien au contraire qu’il ne la possèderait vraiment qu’avec des violences pareilles. Est-ce que pour les aigues, les morsures ne sont pas des caresses?—Elle vit, dans son regard, passer cette fureur, et se mit à rire.
De nouveau elle reconnaissait distinctement, avec joie, la bête semblable à elle qu’elle éveillait en lui. Et elle l’éveillait pour se prouver sa puissance à la dompter, d’un regard.
—Oh! tu peux! dit-elle, souriante.
Il eut, à ce mot, une conscience rapide de ce qu’elle était dans sa destinée: le mal définitif, la perte du bonheur vrai, de tout repos, l’amour faux,—le plus fort.
Leurs haines amoureuses se croisaient dans leurs regards comme des lames de couteau.
Il la saisit au cou, il fut tout près de serrer réellement; il crut qu’il l’étoufferait.—«Va, va!» dit-elle, d’une voix soupirée: mais, brusquement, ayant senti la pesée de la main qui, tout de bon, la serrait à la gorge, elle eut un sursaut vers lui et, avec un rire étranglé, heurtant sa bouche à celle du gardian, elle le mordit aux lèvres.... Ils entendirent sonner leurs dents.... Il poussa un cri aussitôt étouffé, fondu, car, à peine s’étaient-elles touchées, les deux bouches, irritées, s’étaient amollies....
Elle le regarda longtemps, cherchant toujours ses yeux. Elle les vit, plus d’une fois, se troubler, se voiler, mourir, et, alors, heureuse de sentir tout faible, par elle, ce taureau, elle riait en silence, mais jamais aucun trouble n’éteignait son regard à elle.... Tout à coup, lui, enfin calmé, à un soupir plus profond qu’elle fit, regarda, attentif, la créature sauvage enfin vaincue sous lui. Une pâleur de l’autre monde était répandue sous le brun de sa face aux traits distendus. Elle ne souriait plus. Le pli qui soulevait à l’ordinaire un coin de ses lèvres et leur donnait un air de moquerie, s’était effacé. Les deux coins de la bouche au contraire tombant un peu, semblaient exprimer la tristesse. On eût dit, en vérité, un autre être. Il n’y avait plus trace d’expression vivante sur son visage. Elle ne s’appartenait plus. Un tournoiement de vertige avait emporté, en arrière, sa pensée perdue. Elle n’était plus qu’une noyée à la dérive. Quelque chose d’éternel comme la mort avait été plus fort qu’elle.
Comme du fond d’un de ces rêves qui, en une seconde, ont ouvert l’infini, elle revint à elle avec étonnement.
La charmeuse de serpents eut le sentiment d’une défaite assez nouvelle pour elle, elle éprouva une honte bizarre, le regret orgueilleux de s’être oubliée, comme jamais.... Et puis, allait-il, sans même s’être douté du piège qu’elle lui avait tendu, emporter tranquillement la joie d’amour qui avait été l’appât du piège? Elle se serait, alors, trahie elle-même!... Elle serait donc la vaincue de son amant détesté! de ce fiancé de Livette!....—La seule pensée lui en fut intolérable.... Et, rageuse, humiliée, étendant un bras, elle chercha, sans rien dire, de sa main tâtonnante, dans les replis de ses hardes entassées tout proche, le stylet qu’elle y avait tout à l’heure insolemment jeté.
Renaud ne comprit qu’une chose: la bête redevenait maligne! Et, saisissant les deux poignets de la sorcière, clouant au sol ses deux bras en croix, à son tour il se mit à rire.
Sa rage folle s’agitait en elle. Elle se tordit; tâcha de mordre, et ne put pas. Elle se sentait déchue, livrée décidément à plus fort qu’elle. Sans la comprendre, il la sentait dangereuse et la maîtrisait. Il la tenait donc, le chrétien! C’était trop. Elle sentit des larmes, prêtes à jaillir, lui crever les deux yeux, mais elle se résista. Un peu d’écume parut au coin de ses lèvres....
—Chien! dit-elle.
Et lui, alors, dont elle voyait la face au-dessus de la sienne, se courbant, vite relevé, effleura ses lèvres.... Et il eut l’impression que la main, crispée sur le stylet, s’était détendue....
A ce moment, au dehors, une plainte de loin arriva, déchira l’air au-dessus de la cabane, et trop brusquement se perdit, avant de se faire lointaine, comme si l’oiseau qui jetait dans l’espace cet appel de détresse se fût posé tout proche dans les roseaux, en se taisant aussitôt.
Le visage de Renaud quitta celui de la gitane.
—Qu’est cela? dit-il. Et elle, immobile:—Un courlis qui passe!—Le courlis passe l’hiver.
Renaud, debout, était pâle.
—Roi, disait-elle, aimes-tu ta reine? Regarde-la donc!
Et couchée sur le dos, elle se mit, en riant, à faire ondoyer et miroiter son corps de couleuvre, au son rythmé de son tambour de basque, qu’elle élevait au-dessus de sa tête....
Les éclats de rire, dont elle scandait sa musique barbare, découvraient jusqu’au fond toute sa mâchoire blanche.
—Reviens là, dit-elle. As-tu peur?
Il eut honte et regagna, sur le lit de paille, sa place de molosse dompté, amoureux d’une louve.
Le jeune homme, en cette seule nuit, éprouva toute sa jeunesse, goûta plus de vie, épuisa plus de rêves que bien des rois véritables.
La joie d’amour n’est pas meilleure aux princes qu’au charbonnier.
Le jour se fit. Des bandes violettes qui étaient sur l’horizon, se firent roses, jaunes.... Une fraîcheur de réveil courut comme un frisson sur tout le désert de sable et d’eau, entra dans la cabane, éteignit un reste de lumière sur la table de pierre.
Un coq lointain appela l’aurore.
Renaud voulut sortir alors, pour aller voir son cheval. Et puis, le bissac était vide.
—Au mas d’Icard, dit-il, je trouverai ce qu’il faut.
—Et crois-tu, lui dit-elle, que je veuille ici passer tout le jour comme une oie captive?...
—Est-ce donc fini, dit-il? et vas-tu partir ainsi?
—Revenir peut être une joie, dit-elle, demeurer n’est jamais qu’ennui.
Elle fredonna en langue bohême: