—Allons, si tu veux, reprit-elle, courir ensemble jusqu’au soir.... Ma maison à moi a des ailes.
—Soit, dit Renaud. Repasse donc la première sur la terre ferme. Nous irons ensemble prendre mon cheval. Le jour sera beau.
—... Et bon! sois-en bien sûr! dit-elle de sa voix saccadée, sa voix qui semblait d’une autre.
Il l’accompagna, pour lui indiquer la route sûre, jusqu’au premier des piquets qu’il avait déplacés, et quand il la vit, soixante pas plus loin, toucher le bord du marais, il se baissa et commença, en allant vers la terre ferme, de remettre un à un les piquets en place.
Quand il arriva au dernier, il se releva dans un sursaut, tout debout, les yeux hagards.
La tête de Livette, renversée, la face vers le ciel, les yeux clos, la bouche ouverte, des herbes emmêlées sur ses cheveux défaits, semblait dormir, dans un mauvais rêve, au milieu des nénufars. Il voyait aussi hors de l’eau les deux petites mains crispées, accrochées à des roseaux.
Un moment changé en statue, Renaud se réveilla et, courbé sur Livette, il la prit, à plein bras, sous les aisselles. Tout le pauvre corps, enfoncé dans le limon visqueux et noir, en sortit, lentement arraché, comme la tige molle d’un lis d’eau.
Quand il eut entre ses bras ce pauvre corps tout flexible, glacé, mort peut-être, la pauvre fillette aimée, dont les jupes entortillées dans un réseau d’herbes longues, serraient les jambes ballantes, Renaud tout à coup poussa un hurlement de bête enragée, et, courant aussi vite qu’il le pouvait, il alla comme un fou au mas le plus proche.
XXIII
Les seuls aimés sont ceux qu’on pardonne; les seuls aimants sont ceux qui pardonnent. L’amour à son apogée n’est que la puissance d’inspirer des pardons et d’en répandre; et les lois sociales, qui sont de la justice mécanique, paraissent l’avoir compris, puisqu’elles récusent tout ceux qui, à un degré quelconque, doivent, semble-t-il, aimer le coupable.
La sympathie n’est qu’une abdication,—en faveur des êtres aimés,—de cette sévérité implacable dont on use peu contre soi et qui suppose, d’ailleurs, chez les justiciers, une sûreté de sagesse qui n’est pas humaine ou une confiance en soi qui l’est trop.
Livette, malade, couchée dans le meilleur lit du mas d’Icard, avait déjà pour Renaud, en son cœur tout plein de sa peine, un sentiment d’indulgence adorable qui faisait sourire de joie, dans le ciel mystique de la chapelle haute, les saintes filles qui ensevelirent le Crucifié. Elle croyait bien mourir de son fiancé, et elle le plaignait.... Le pardon, tôt ou tard, rachète qui le reçoit et console qui l’accorde. Dans la pitié est caché l’avenir divin des hommes.
Renaud, lui, ignorait encore l’indulgence de Livette. Il ne pouvait la mériter du reste qu’après s’en être considéré comme à jamais indigne.
Pour l’heure, il n’avait même pas fini de descendre dans l’enfer des pensées mauvaises.
Quand il avait trouvé Livette à demi noyée dans la gargate, son premier mouvement, tout d’amour vrai et de pitié pour elle, dans l’oubli réel, entier, de lui-même,—n’avait guère duré que le temps d’un éclair, mais enfin il avait existé. Renaud avait d’abord et tout simplement souffert en elle.
Son second mouvement, presque immédiat, bon encore quoique déjà égoïste, avait été un retour sur lui-même par la crainte des responsabilités morales. N’avait-il pas déplacé, de sa main, les pieux du sentier, dans la pensée, condamnable d’ailleurs, que Rampal se prendrait à ce moyen perfide de défense?... Oui, presque tout de suite après avoir jeté son cri de douleur, il avait eu une épouvante, à l’idée seule du remords, dès qu’il avait senti, en prenant Livette entre ses bras, qu’elle était comme morte.
Quand il l’eut confiée aux femmes, dans la grande ferme du mas d’Icard, mise en rumeur par une telle aventure, à cette heure-là de la nuit,—il interrogea deux vieilles paysannes, plus entendues que tous les médecins de la terre. Après les premiers soins, elles affirmèrent gaiement que la pauvre n’en mourrait pas, et même que «ce n’était rien!» Lui, rassuré, ne s’occupa même point de comprendre comment elle était venue, de si loin, se prendre au piège!
Elle ne mourrait pas! L’essentiel en ce moment, c’était cela.... Quel soulagement pour lui, qui déjà s’accusait de la mort de sa petite fiancée!... il avait eu si peur!... Et voilà que ce n’était qu’une alerte! Dieu soit loué, et bénies les grandes saintes, qui allaient faire un tel miracle!
... Mais en regardant dans la conscience de Renaud, le diable se réjouissait, car il voyait la pente que ses idées allaient suivre et qui menait du bien au pire!
Rassuré sur Livette,—et sur lui-même, il eut, contre la gitane maudite, cause au moins indirecte de tout le mal, un mouvement de rage indignée: «Oh! la gueuse! je la tuerai!... il sera facile de la retrouver.... Elle ne peut être loin... je vais la tuer!...» Cette colère l’envahit... il courut à son cheval.... La tuer!—la tuer! Rien de plus juste.... Et il y allait.
Pauvre Renaud, victime de tous les mensonges spontanés qui, jaillis de nous-mêmes, et s’engendrant l’un l’autre, poussent parfois les meilleurs, presque irresponsables, aux catastrophes, quand la passion nous rend fous!
Cette chaîne, souvent insaisissable, de fausses bonnes raisons dont on se dupe, toutes sortant l’une de l’autre sans secousse, chacune expliquant et légitimant la suivante,—aboutit insensiblement aux actes inexplicables pour qui ne sait pas remonter les chaînons. C’est la chaîne de Fatalité où les maillons des menus faits suggestifs, des circonstances déterminantes, ignorées parfois du coupable, alternent avec les faux bons motifs qu’il s’est forgés à lui-même dans les mouvements réflexes de sa pensée! Retrouver cette suite logique des faits, des sensations transformées subitement en idées, c’est l’œuvre de l’équité qui pense, ou de l’amour qui devine. Faute de remonter la suite des transitions insensibles et impérieuses, on trouve entre le criminel longtemps honnête et son acte, l’abîme devant lequel les sots et les indifférents ne manquent jamais de crier, pleins de leur orgueil de pécheurs implacables: à la monstruosité! mais si Dieu, l’amour infini, existe, tout est pardonné parce que tout est compris: il n’y a peut-être plus que des malheureux d’un côté et de la pitié de l’autre.
Avec une âpre joie, oui certes, pour venger Livette, Renaud l’eût tuée, la sorcière. Mais ce désir, qu’il croyait légitime, n’était-il pas le seul prétexte qu’il pût avoir encore de la rechercher ce jour-là, de la revoir une fois encore?... C’est du moins ce que pensait, accroupi dans la crypte de l’église des Saintes-Maries-de-la-Mer, à la place occupée hier par les noirs sorciers de Bohême, sous la châsse de sainte Sare,—le diable en personne!
Et donc, à cheval sur Blanchet, Renaud, pour tuer Zinzara, galopait furieusement sur ses traces de la nuit.
... Livette ne mourrait pas!—Cette idée lui donnait une grande joie, si grande qu’à peine au dehors, dès qu’il n’eut plus sous les yeux le spectacle pénible, ennuyeux, de la pauvre enfant évanouie, il fut, hélas! aisément repris tout entier par la puissance du gai soleil, et respira d’aise.... Déjà il ne songeait plus aux souffrances de Livette. Sa satisfaction déjà n’était plus qu’égoïsme: non seulement il n’aurait pas à se reprocher sa mort, mais de plus, maintenant qu’elle savait tout, n’était-il pas comme dégagé? Il n’y avait plus rien à craindre. Tout le pire était arrivé! Et voilà qu’il se sentait léger, comme redevenu sincère envers elle! meilleur en somme, grâce aux événements! Sans qu’il raisonnât ces choses, elles se passaient ainsi en lui. C’est là ce qu’il éprouvait. Car tout sert la passion d’amour; elle tourne à son profit même ce qui semble devoir la contrarier le plus! Du reste, il pouvait être tranquille dans sa conscience, puisqu’il allait la châtier... la tuer enfin, cette bête maligne,—mauvaise race!
Non, elle ne pouvait être bien loin. Sans doute, si elle avait préparé le malheur, elle s’était cachée par là, pour voir....
Il remonta vers le pont du canal. Là, on n’avait pas vu la bohémienne. Il redescendit, le long du Rhône, jusqu’à la barque qu’ils avaient prise cette nuit. La barque était à la même place, amarrée par le même nœud.
Il commença à craindre de ne pas la retrouver.... Mais lorsque, après deux heures de recherches, il en fut certain, il fut bien surpris de ressentir non point la rage d’un justicier à qui sa vindicte échappe, mais la soudaine détresse d’un amant trahi! Il ne s’écriait pas en lui-même: «Je ne la punirai donc point!» mais: «Je ne la verrai donc plus!...» Et ce cri éclata en lui comme une révélation furieuse de l’amour sans pardon, sans merci. Quoi! il l’aimait donc! il l’aimait! et il l’apprenait seulement en cette minute! il en convenait avec lui-même pour la première fois!... oui, à coup sûr, il l’aimait... maintenant! Le cœur lui manqua. Il fut oppressé. Il éprouva un bien-être sourd qui était la joie d’aimer, traversée d’une douleur très aiguë, qui était le sentiment de l’abandon où il allait être. Il se fit horreur, et dans le même instant, en prit son parti avec rage.
Elle est superbe et infâme, la puissance physique de l’amour. Elle ne tient compte de rien. Et près des désespérés, des mourants, même chéris, ceux qui les assistent se sentent courir au cœur la flamme de joie, si l’être qu’ils aiment avec leur jeunesse, vient à passer.
Renaud, lui, venait de tenir Livette presque morte entre ses bras, et déjà il n’avait de regrets que pour l’autre, pour celle-là même qu’il aurait dû écraser.
Alors, tous les souvenirs de la nuit lui revinrent, achevèrent de l’empoisonner. Il ne put accepter la pensée de ne plus ravoir jamais ce qu’il avait eu si peu de temps! Non, cela ne pouvait pas être fini.... Si elle était criminelle, eh bien, il l’aimerait dans le crime, voilà tout!... Le taureau noir était lâché.... Mais Livette? ah bien, Livette! une plume de cygne ou de flamant rose, sous le sabot de son cheval!
Qu’était cette tendresse, ce calme, que lui avait inspirés la jeune fille, à côté de l’emportement de douleur et de joie que lui donnait l’autre? Joie et douleur confondues, voilà l’amour; et l’amour qu’on préfère n’est pas celui des meilleures joies comparées à celui des pires douleurs,—c’est celui de l’intensité. C’est cette loi de passion que subissait Renaud. Il comprenait bien qu’il avait décidément choisi l’autre, l’Égyptienne, malgré le cri de son honnêteté en révolte.
Ce cri de son cœur honnête, qu’il n’écoutait plus, il l’entendait encore malgré lui, et il souffrait, à demi conscient,—pour beaucoup de raisons qu’il ne distinguait pas une à une, mais dont le résultat était, en lui, le sentiment confus d’être un monstre.
Un monstre! car maintenant qu’il approfondissait la chose, il devenait certain pour lui que la gitane avait voulu tuer Livette,—et cependant c’était cette même gitane qu’il aimait! qu’il voulait revoir!
Ah! la sorcière!... Bien sûrement, elle avait vu Livette, sa pauvre petite tête comme morte, sur l’eau, dans les herbes, sa bouche ouverte pour le dernier cri, ses dents luisantes d’eau, au soleil. Elle n’avait pu ne pas la voir!... Et elle avait passé sans rien dire.... C’est qu’elle avait voulu la perdre.... Elle l’avait, bien évidemment, amenée au piège.... Comment? qu’importait! mais, à n’en plus douter, c’était ainsi.
Mais alors... si vraiment elle était coupable, il ne pouvait douter non plus qu’ayant vu ce qu’elle voulait voir,—elle avait fui! Elle ne paraîtrait plus! il ne la tuerait pas! il ne la reverrait donc pas! Et ce qui déjà le touchait plus, dans le malheur de Livette, c’est cette idée qu’il entraînait la fuite de Zinzara!... Et il avait beau repousser ce regret abominable, il revenait en lui comme une vague.... Quoi! il ne la verrait plus!
... Oh! ces caresses de la nuit, dans la cabane du marais, il les avait sur lui comme des couleuvres, enlacées à ses bras, à ses jambes. Elles s’enroulaient, ces caresses, autour de son corps, comme les plantes grimpantes aux bras du tamaris, ou comme la murène à la murène en le mordant. Et des frissons le secouaient....
—Ah! la sorcière! répétait-il. Ah! la sorcière! Quoi! plus jamais!
Plus jamais!—N’avait-il pas cru, cette nuit même, qu’il allait pouvoir la retenir dans son île; que cela durerait une année au moins, jusqu’aux fêtes prochaines; qu’il aurait à lui, dans ce désert, dans son gîte de bête, cette bête à lui, à lui seul, toute à lui, avec son corps de souplesse et de vigueur, les anneaux de ses chevilles et ses bracelets, et sa couronne de reine mendiante?...
Mais elle ne l’aimait donc pas? Tout n’avait donc été de sa part que jeu et ruse?
... Sous les deux éperons du gardian le sang du cheval coulait; mais plus cruellement mille fois le cœur du cavalier saignait au dedans de lui.
... Tout n’avait été que jeu et ruse! il se le redisait et ne le voulait pas croire.
Qu’elle fût fausse tout entière, il le croyait fermement, et, à force d’y penser, ne le croyait bientôt plus. Cela véritablement aurait été trop affreux! Sa pitié de lui-même et un besoin d’être fier de lui l’éloignaient de cette idée, qui, chassée à un moment, revenait ensuite avec plus de force, comme une chose sûre, prouvée, connue. Elle lui revenait comme un coup de lumière qui, lui sautant aux yeux, les lui blessait. Oui, oui, elle était fausse tout entière! oui, cette femme par plaisir de vengeance l’avait trompé, de plusieurs manières, depuis le fameux jour du bain, où, si elle s’était montrée à lui toute nue, ç’avait été uniquement pour arriver, par un calcul à longue visée, à le tromper, à le laisser un jour perdu, dans son désert, sans fiancée, sans amour,—seul!
Et il cherchait désespérément à la revoir au moins dans son souvenir, afin d’interroger son visage de ruse, mais, quelque effort qu’il fît, son esprit ne parvenait pas à lui rendre l’image effacée, noyée sous un brouillard tremblant, irritant. Il ouvrait alors les deux yeux tout grands, comme si, à force de mettre dans ses deux yeux la volonté fixe de la voir, il eût pu l’obliger à lui apparaître en chair et en os, réelle. Et il ne voyait plus du tout les arbres, la lande qui étaient devant lui, ni l’horizon ni le ciel, mais il ne voyait pas non plus celle qu’il évoquait. Alors brusquement, il fermait les paupières, et,—durant une seconde,—dans le noir, il l’apercevait.... Était-ce bien elle?... Il n’avait pas le temps de la reconnaître.... Une fois pourtant, l’image se précisa et il la vit; mais ce n’était toujours qu’une figure douteuse, toujours voilée de mensonge, et qu’il ne put pas pénétrer.
Ce qu’il cherchait, c’était son vrai visage, QUI N’EXISTAIT PAS, car un visage exprime une âme, et elle n’avait point d’âme! L’avait-elle aimé? voilà du moins ce qu’il aurait voulu savoir!... Avait-elle souri à Rampal? Peut-être.... Serait-ce Dieu possible!... Qui sait? De quoi n’avait-elle pas été capable pour arriver à son crime? Et voilà que, pour la puissance de perfidie qu’il lui supposait, il l’admirait sourdement!... Il n’avait pas pour rien dans les veines du sang de Sarrasin, du sang de païen pirate!
... Oui ma foi, si, pour son œuvre de haine, elle avait eu besoin de Rampal, avec qui il l’avait vue causer plusieurs fois,—n’était-il pas possible qu’elle se fût donnée à lui, pour le soumettre à toute sa volonté?... Qu’allait-il imaginer là! Donnée à lui? Non, pas cela!... Pas cela tout à fait... mais elle avait pu lui donner d’elle quelque chose, lui laisser voler un baiser,—long peut-être,—sur ses lèvres!... Et le bouvier se sentait en plein cœur le coup de trident de la jalousie!
Il songeait, il songeait, le fiévreux d’amour, excité par trop de fatigues, depuis plusieurs jours, et il allait à travers la plaine, dans les herbes, les marais et les cailloux de Crau, dans le bourdonnement des mouïssales exaspérées par le soleil, qui était terrible.
Bon Dieu! la veille encore, il avait cru qu’elle avait pour lui un véritable entraînement de femme, un amour semblable à ceux qu’il avait plus d’une fois éveillés chez des filles, avec sa force, son courage, son assurance de cavalier et de dompteur. Et comme elle était fille de race libre, celle-ci, et vraiment reine de tribu, il s’était senti très fier. Il avait eu, sur sa selle, des redressements de roi couronné, vainqueur dans les batailles. Il avait manié sa pique d’une main plus ferme. Il avait regardé d’un air d’orgueil, les autres, les bouviers ses camarades, se sentant bien décidément «plus qu’eux», puisque cette reine sauvage qui, à travers le monde, avait vu sans doute tant d’hommes beaux et hardis, l’avait choisi,—fût-ce à son tour!—lui, le Camarguais, elle à qui la loi de son peuple interdisait d’aimer un chien d’Europe, esclave après tout des villes!
Maintenant que ces bonheurs étaient perdus, il en sentait tout à coup le prix. Un vide immense était devant lui. Pour la première fois, le désert lui paraissait triste, trop vaste, dénudé. Il comprenait que plus rien d’autre que son passé ne pouvait plus le toucher! Il n’était plus roi, le Roi!... Il ne le serait plus!... Elle ne l’avait pas aimé! Et elle avait fait semblant!
Quand elle avait crié pourtant, et pâli entre ses bras, elle avait oublié même le mensonge? Il fallait donc qu’elle fût bien sûre de trouver partout semblables caresses, aussi ardentes, et d’un autre? Sans quoi, elle ne l’aurait pas fui, car il n’admettait pas, de sa part, la peur.... Elle ne pouvait avoir aucune peur, celle-là! Et si, comme il l’avait pensé la veille encore, si vraiment il lui avait plu, ne serait-elle pas demeurée, même coupable, pour retrouver ses caresses, dût-elle en mourir?
Mais elle n’en serait pas morte! Elle devait bien le savoir, elle, une sorcière, qu’il aurait tout pardonné. C’est donc qu’elle avait voulu partir.... Elle ne tenait pas à lui! S’il lui avait plu de le garder, au contraire, de continuer l’amour, elle aurait su, malgré tout. Elle n’avait qu’à vouloir. Elle n’avait pas voulu!... Eh bien, il la voulait, lui!
Il partit à fond de train. Il fallait qu’il la retrouvât.... On verrait après! Et il tournait en rond, comme un épervier, autour de la cabane du marais, fouillant du regard les touffes d’ajoncs, les tamaris, les roseaux.... Oh! il la retrouverait!
Il courait depuis plusieurs heures, et il sentait son effort devenir inutile. Si, à présent, elle était en dehors de ce dernier cercle, le plus grand, que traçait sa course,—c’était fini, il était trop tard.
Enfin, convaincu de sa défaite, il se jeta à terre, s’assit au revers d’un fossé. Il devait être midi. Il n’avait ni faim, ni soif, mais, au soleil, on voyait bien qu’il était midi.
Les mouïssales bruissaient tournoyantes autour de lui, le dévoraient, criblaient de piqûres son cheval qui baissait le cou, flairait, sans y mordre, une touffe d’herbe saline, tirant un peu sur la bride que, d’une main molle, tenait Renaud, toujours assis.
Renaud regardait devant lui, et décidément assuré de son malheur, n’ayant plus ni fiancée ni maîtresse, ni présent ni avenir,—voilà qu’il se sentit devenir froid et dur en lui-même, et s’en étonna. Il eut l’impression que son malheur maintenant frappait sur du bois, sur de la pierre. La pierre et le bois c’était lui. Comment avait-il pu redouter si fort la certitude qu’il avait enfin? Tant qu’il craignait, il espérait encore, et il souffrait. Maintenant que tout était dit, il se voyait insensible,—une manière de mort. Et cela lui plaisait.
Lui, qui naguère avait tant pleuré, la nuit où il avait essayé de se défaire de la passion commençante,—présentement, dans ce malheur final qui aurait dû appeler toutes les larmes de son corps, il se sentait comme desséché. Au lieu de se retrouver plus attendri, il se retrouvait étrangement ferme, comme armé contre le sort.—Il le recevait en soldat, en gardian. Ce qu’il y avait de définitif dans l’excès de sa peine le trouvait définitivement et à l’excès tranquille.
Tranquillité d’une heure, peut-être! Mais qu’importait! Il ne s’en doutait pas. Il se trouvait fort. Ah! elle a pu partir? Elle se moquait de moi? Soit! Je n’ai pas besoin d’elle, la vagabonde!... Je l’ai percée à jour, la sorcière! Je la connais, je la connais! Bonsoir!
Il se leva pour rentrer.... Comme il redressait la tête, il aperçut la gitane... à cinq cents pas devant lui.... Elle lui tournait le dos et tranquillement s’en allait.
Déjà il était à cheval.... «Arrête!» Blanchet, cinglé d’un coup de courroie, filait, faisant voler les sables, les cailloux, soufflant de vitesse et de colère, sous l’éperon qui mordait.... Ils firent ainsi, en quatre minutes, une demi-lieue.... La bohémienne, toujours devant eux, leur tournant le dos, s’éloignait en paix.... C’était bien son foulard orange, sa couronne de cuivre, sa démarche ondulante.... C’était bien elle!
Tout à coup, arrivée au bord d’un étang, elle se mit, de son pas tranquille, à marcher sur l’eau qui la portait comme une glace! tandis que, non loin de là, à travers les bruyères et les kermès de Crau, sur la terre desséchée, s’avançait, toutes voiles dehors, un grand brick pavoisé....
Renaud baissa tristement la tête.... Le brick expliquait tout. Tout n’était que spectre et mirage! Le découragement s’abattit sur l’homme.
Ainsi, toutes ces violences dépensées, son acceptation honteuse d’un tel amour, cette journée de marche excessive, après la course folle de la nuit, l’éreintement du cavalier, l’épuisement du cheval, tout cela aboutissait à l’infinie déception d’un mirage!
La sorcière devait être loin! Et dans quelle direction?... Il n’y avait plus qu’à renoncer à la poursuite. Renaud reprit le chemin du mas d’Icard. L’inutilité de l’effort l’accablait plus que l’effort lui-même.
Il ne cherchait plus, il ne pensait plus, il n’aimait plus, ne haïssait plus. La lassitude, brusquement, lui était tombée sur les épaules et sur les reins comme un poids trop lourd. Il allait, pliant l’échine, s’abandonnant, comme une chose inerte, au ballant du pas de son cheval. Il se sentait descendre dans une sorte de sommeil de malade. Ses yeux, fatigués de sonder le large et de fouiller partout chaque buisson, se fermaient malgré lui. Sa main molle ne savait plus où était la bride; son cerveau, où étaient ses idées.
Blanchet, le cou tombant vers la terre, avançait d’un pas mécanique. Il allait sans volonté lui aussi, surmené, accablé, ses yeux injectés de sang, l’haleine courte et rapide, ses flancs battant la charge.
En tout autre moment, le bon cavalier, qui aimait ses bêtes, eût bien vite senti l’animal se faire poussif, se gonfler sous lui, par saccades, de ce souffle énergique et court; mais Renaud ne sentait plus rien. Il n’y avait plus rien dans sa tête, qu’un vide ardent. Il ne désirait même pas l’ombre ni le repos, rien. Il subissait cet accablement qui suit les crises terribles, les grandes douleurs venues de la mort, les désespoirs sans recours. Tout empli de sa lassitude égoïste, s’il eût été capable de reconnaître en lui un sentiment, il y eût trouvé l’ennui vague, lâche, d’avoir à rentrer dans une chambre de malade, d’avoir à subir le spectacle des souffrances de Livette! Il eût voulu, mais il n’en avait plus la force, descendre de cheval et se coucher à l’air libre, sous un tamaris, et là dormir, longtemps, longtemps, s’oublier, ne plus voir, ne pas parler, ne pas entendre, ne pas s’écouter, ne plus être!... Il sommeillait à la manière d’un somnambule....
Tout à coup Blanchet, s’arrêtant, se mit à trembler de tout son corps, et, avant que son cavalier fût revenu à lui-même, ses quatre jambes, raidies sous lui comme des piquets, semblèrent se rompre d’un seul coup: il s’écroula.
Renaud se réveilla debout, à côté de son cheval tombé. Blanchet se mourait. Ce fut rapide. La bonne bête ouvrit démesurément ses gros yeux ternis, glauques comme l’eau morne des marais, pleins de cet étonnement que donne aux regards des petits enfants, des bêtes et des moribonds, l’infini mystère de vivre ou d’avoir vécu; elle allongea ses quatre pattes, aussi droites, aussi frémissantes que les roseaux du marécage.... Un frisson secoua toute sa peau, criblée des piqûres d’une myriade de mouïssales et de grosses mouches dont quelques-unes, s’envolant, revinrent se poser au coin des yeux troubles, restés ouverts.... Puis tout l’animal demeura immobile, avec on ne sait quoi, dans son immobilité, d’inquiétant et de terrible, de contraire à toute joie,—de visiblement définitif.... C’était la mort. Blanchet avait fini en plein désert, au plein soleil, sa pauvre vie de camarguais. Il était mort, le cheval de Livette, au service de la passion de Renaud pour Zinzara!
Elle n’avait pas su, la bête, ce qui lui arrivait; elle n’avait pas su pourquoi ces courses forcées, ces blessures multipliées sous l’éperon de Renaud, sous les dards des mouïssales, sous l’épingle que Zinzara avait plantée dans ses chairs; elle avait obéi, muette, à sa destinée de souffrir par ceux-là même qui auraient pu lui faire une vie meilleure, et morte, elle avait encore dans les yeux sa stupeur infinie de n’avoir pas compris ce qu’on lui voulait.
Et c’était fini. Elle était morte. Le caressant animal était tombé sous des violences et des malignités de passions humaines. L’homme l’avait trahi, à cause de la femme. Et maintenant ses belles formes, faites pour les mouvements rapides, étaient infiniment tristes à voir, parce que les yeux voyaient très bien,—entendez-vous,—ce qu’il y avait, dans leur immobilité, de contraire à leur vœu—et d’irréparable.
Renaud, stupide, regardait.... Il revoyait déjà comme autant de reproches, le dernier regard de Blanchet, son souffle saccadé, le frisson de sa peau saignante! Et, rendu à lui-même par cette fin inattendue qui éveillait en lui mille pensées salubres, il sentit se résoudre l’endurcissement de son cœur.... Doucement il fondit en larmes.
Ainsi Blanchet en mourant servait une fois encore sa maîtresse. «Tout sert!» disait Sigaud.
Renaud se baissa, rendit au brave animal, sur ses naseaux tièdes encore, le baiser qu’il avait reçu de lui au jour de son premier désespoir; puis, l’ayant dépouillé de la bride et de la selle, qu’il cacha en lieu sûr, il gagna à pied le mas d’Icard, dans un grand désir attendri de soigner lui-même de son mieux et de consoler la pauvre Livette vers qui son cheval—mort—le ramenait plus tôt.
Il se promettait d’ensevelir Blanchet, mais il n’en devait pas avoir le temps. La brave bête appartenait au vautour et à l’aiglon.
Et le soir de ce même jour, quand Livette, profondément endormie, paraissait à tout le monde hors de péril,—tandis que Renaud se couchait, comme un chien, en travers de sa porte, bien résolu à la défendre et à la sauver,—la Zinzara arrivait aux Alyscamps d’Arles.
Là, pensant que Renaud pourrait, le diable aidant, parvenir à la rejoindre,—quoiqu’elle eût ses motifs peut-être pour deviner que le cheval du gardian était, à cette heure, hors de service,—elle quitta sa maison roulante afin de n’y être pas surprise comme une bête au gîte, et non point par peur, mais par désir avant tout de ne pas le revoir. Et elle alla, au fond de l’allée des Alyscamps, entre les hauts peupliers, au milieu des cercueils de pierre, allumer un feu de brindilles, de quoi s’éclairer un instant, assez pour choisir une place où dormir tranquille.
Elle y alla tard, quand les amoureux, qui, par les soirs de mai, viennent s’aimer là sur les tombes, sont rentrés dans la ville endormie....
Tout le long de l’avenue, entre les hauts peupliers, droits comme des ifs, courent deux rangées de sarcophages, les uns très grands, élevés, avec leurs couvercles massifs, les autres sans couvercle, bas, montrant au fond quelques fleurettes semées par le vent. Les morts qui ont dormi là étaient envoyés jusqu’à Arles, dans des vases scellés, livrés au courant du Rhône par les villes riveraines. Maintenant leur poussière est en fleurs; et leurs tombes ouvertes ne sont plus que des lits de vagabonds et d’amoureux.
Zinzara, à la clarté vive de son feu, qui faisait danser, sur le mur de la chapelle en ruine, son ombre démesurée, a choisi sa couche. Elle a mis, au fond d’un sarcophage, une brassée d’herbe et de feuilles; et maintenant,—tandis que le rossignol, qui tous les ans vient là faire son nid, chante à tue-tête dans la nuit—elle dort, face au ciel, l’étrange créature, sans inquiétude, sur la foi de sa destinée; et,—un rayon de lune frappant son visage calme aux paupières baissées,—la voilà, la magicienne, ressemblant à sa momie noire, qui cache et idéalise une pourriture embaumée—sous un masque d’or.
XXIV
Averti par l’enfant bohème, Rampal, encore endolori de sa chute de l’autre jour, ne songea pas à venir surprendre Renaud pour son compte. Il fit mieux. Il alla tout aussitôt dénoncer à Livette le rendez-vous dans la cabane.
—Ton fiancé, Livette, celui qui si bien te défend contre un baiser sans malice, est, cette nuit, avec une femme, et tu dois deviner laquelle, au mas d’Icard, dans la Cabane du Conscrit.
Et comme Livette demeurait toute saisie et pâle:
—Ton père a de bons chevaux. Si tu veux voir, tu verras. La chose en vaut la peine!
—Merci, Rampal, dit Livette.
Pas un instant, elle ne douta que ce ne fût vrai; et elle avait dit à son père:
—Allons au mas d’Icard, mon père, puisque vous en connaissez les fermiers. Allons au mas d’Icard tout de suite; mon bonheur en dépend. J’ai là, demain matin, quelque chose à voir.
Il n’avait pas compris, le pauvre homme, mais il était toujours docile à ses caprices. Tout de suite on était parti pour le Château d’Avignon.
Au Château, on avait laissé la carriole; on avait attelé au cabriolet les deux meilleurs chevaux, et, d’un trait, fait sept à huit lieues.
—Merci, mon père. Il fallait que je fusse ici demain matin. Je vous dirai pourquoi....
Il était onze heures du soir.
Et quand tout le monde fut couché, Livette, furtivement, connaissant «l’endroit»,—qu’elle s’était de nouveau fait désigner par son père, tantôt, dans cette nuit claire,—Livette était venue rôder autour de son malheur, car l’amour ne sait pas d’obstacles, et à travers tout, nous allons à notre destin et courons jusqu’à la mort après notre dernière peine.
Et alors?... Oh! à travers sa rêverie de malade, Livette se revoyait toujours à ce moment terrible où elle rôdait autour du marais. Vraiment, elle y était encore, en détresse!
Autour du marais, dans la nuit, Livette tournait comme une mouette en peine. Comme une âme d’enfer, elle tournait, autour du marécage, essayant de percer du regard la masse sombre des roseaux et des tamaris.
De temps en temps, selon l’endroit d’où elle regardait, elle apercevait la toiture grise de la cabane, comme argentée sous la lune.
Y avait-il quelqu’un? Rampal lui avait-il dit vrai? Allait-elle perdre cette occasion de se convaincre par ses yeux de la trahison de Renaud?
Allait-elle donner sa vie à un traître, sans être parvenue à le dévoiler, quoique avertie? Et, de ses yeux dilatés, elle croyait voir des lueurs, qui n’existaient pas, ou bien,—si elle voyait réellement un peu de la lumière qui sortait par les joints de la porte,—elle doutait de ses yeux.
Dans ses oreilles, où tintait son sang, elle croyait entendre des paroles. Il semblait à Livette, par moments, que sa tête éclatait. Elle voyait, dans sa tête, sous son crâne, une grande clarté toute blanche, et, au milieu de cette lumière, la gitane et Renaud, ensemble.... Oh! ne pas savoir!...
Et si cela était, que ferait-elle?
L’essentiel était de savoir. Après, on verrait. Si elle était assez forte, si elle pouvait,—sans doute, elle tuerait cette femme.—Comment? Livette ne savait pas. Rien qu’avec un regard peut-être!... La folie monte du marais, avec les miasmes, la nuit.... Livette se sentait devenir folle.
—Par où, mon père, avait-elle dit, va-t-on jusqu’à la cabane?
Ah! oui, le sentier marqué par des piquets? Il est à gauche des piquets, le sentier! Ces pieux, elle ne les voyait pas, dans l’eau noire, montrer leur tête. Des crapauds étaient dessus peut-être, tournés vers la lune; des tortues, sur ceux qui affleuraient l’eau.... Mais non, c’étaient des herbes qui les recouvraient tous. Et les yeux de Livette se faisaient mal à force de s’ouvrir tout grands, dans la nuit, sur les choses vagues, et d’y vouloir lire.
Mais si Rampal l’avait trompée?
A un moment, il lui sembla entendre quelque chose de semblable à cette musique bohémienne qui avait fait danser les serpents... mais si faible!... C’était, pour sûr, dans sa tête malade... car, si c’était la vraie musique, toutes les couleuvres du marais en sortiraient pour danser aussi, toutes à la fois, sous la lumière de la lune!
Bah!... Pourquoi avoir peur? Est-ce qu’il y en a tant que ça, de ces reptiles, dans le pays? Ils n’aiment ni le sel des marécages ni le grand vent....
Elle tournait autour du marais, comme une mouette perdue en mer....
... Pour sûr, pour sûr, voici le passage, voici le sentier sous l’eau, les piquets qui le marquent! Il faut avoir, en marchant, les piquets à main droite....
Elle va faire un pas, et n’ose... mais voilà qu’un bruit de voix vient à elle.... Elle reconnaît deux voix!... deux!... à ne pas s’y tromper!... Et voici maintenant, pour sûr, le bruit métallique du tambour de basque, qui, tressautant sous la lune, à travers les roseaux, lui apporte au cœur la vision affreuse de la joie de l’autre!
... Elle ira donc. Après tout, puisque son malheur est certain, quand elle en mourrait, qu’importe! Ah! comme il serait puni, si, au petit jour, en sortant, il la trouvait là, noyée....
Elle fait un pas: elle enfonce! mais elle n’a pas crié... non! elle se tirera de là toute seule, il le faut. Elle saisit à pleins poings les herbes, les roseaux qui craquent.... Elle enfonce! Ah! mon Dieu!... est-ce qu’elle va mourir là?... Ils seraient trop contents, tous les deux, de l’avoir tuée!... Il ne faut donc pas qu’elle meure! Elle ne veut pas, d’abord!... Elle se débat, et enfonce davantage. En soulevant un pied, elle fait du large à l’autre qui descend, descend, et la vase la gagne. Elle en a jusqu’à la ceinture; et pourtant elle ne peut s’empêcher de relever, l’un après l’autre, ses pieds, comme pour monter l’escalier imaginaire, l’échelle solide qu’elle rêve, qu’elle ne trouve jamais!...
A chaque effort vers en haut, elle descend plus bas; c’est horrible. Et dans ses mains trop petites elle ne prend pas assez d’herbes, pas assez de roseaux à la fois!... Tout cède, tout manque tout autour d’elle!... Comme ils cassent entre les doigts, les roseaux!... comme des fils de verre! Il lui semble que des bêtes froides frôlent ses jambes, ses mains... ah! oui, les couleuvres... les sangsues! Elle sera dévorée vivante, par les sangsues... Mais où donc est ce piquet, près du bord,—qu’elle a cru voir tantôt? Elle lâche les herbes qu’elle tient, et cela fait qu’elle enfonce davantage encore, toujours davantage. Maintenant, l’eau froide inonde ses seins, entoure son cou, monte vers sa bouche.... Lui faudra-t-il tout à l’heure boire cette eau sale?... Alors, elle se débat dans un dernier effort.... Ses cheveux dénoués s’enroulent à son cou, comme pour l’étrangler, mouillés, visqueux, froids... des couleuvres!... Elle se débat, jette ses deux mains en tous sens.... Le piquet de bois, solide, ferme, se rencontre sous une de ses deux mains.... Saintes Maries!... Elle le saisit, crispe ses doigts dessus, ne le lâche plus, y fait entrer ses ongles.... Elle ne le lâchera pas, même morte!... Mais son bras n’a plus la force de la soulever, et sa tête, qui se renverse, lui tourne, lourde... ses yeux se ferment.... Est-ce que c’est cela, mourir? C’est alors, en s’évanouissant, qu’elle a crié, la courageuse petite,—alors seulement. Et son cri sur le marais a passé comme l’appel des oiseaux d’hiver qui, éternellement, au-dessus de toutes les eaux du monde, cherchent un repos qui jamais ne se trouve....
Ce mauvais rêve, Livette le recommença plusieurs fois, pendant que les femmes du mas d’Icard s’empressaient, un peu trop bruyantes, autour de son lit. Enfin, le silence se fait dans sa chambre! Elle voit entrer son père, à qui elle ne veut rien expliquer.... On a fait dire à la mère-grand de ne pas s’inquiéter, qu’on reviendra dans trois jours seulement.... Livette demande à voir Renaud. Le père va le lui chercher. Elle ferme les yeux.
Elle croit se rappeler, maintenant, certaines choses qu’elle a éprouvées durant son sommeil de mort, dans la gargate, et qu’elle n’a pas retrouvées dans son rêve. Elle se sent soulevée par les bras de Renaud, et cela, enfin, c’est la chose désirée, après tout, la vie quand même, la protection de celui qu’elle aime; c’est la douleur de son ami sur elle, qui est morte.... Mais avant cela, un moment avant, n’a-t-elle pas senti sur elle l’influence d’un regard?...
... Entre ses paupières, son regard à elle filtre, voilé; il passe à travers ses cils qui lui semblent un grillage épais, et, devant elle, elle croit voir, debout, la gitane, la bohémienne de malheur! Oui, c’est elle, c’est bien elle. Elle est là, droite. Elle semble grande, très grande. Elle touche le ciel avec sa tête. Elle est sur le sentier qui conduit à la cabane. Elle revient à présent du rendez-vous.... Elle vient d’embrasser Renaud! Quand paraîtra-t-il, lui? Ne va-t-elle pas s’en aller, l’ombre noire de la sorcière, qui est là, toute droite? «Que veux-tu encore, sorcière? Ne vois-tu pas bien que je suis morte? Il faut que tu me croies morte.... Alors tu me laisseras, à la fin!... Elle sourit toujours, cette femme si méchante.... Ah! la voilà qui s’en va.... Comme son regard était lourd! Et comme elle était grande! Elle me cachait toute la lumière! Maintenant, je revois le ciel.... C’est toi, Renaud, c’est toi, Jacques, qui dans tes bras m’as prise comme morte?... Enfin, c’est toi!»
Ainsi criait, dans un délire qui l’avait ressaisie, la pauvre Livette. Mais, près de son lit, Renaud était assis, et, la face dans ses mains, il l’écoutait. Elle reprit: «C’est toi? tu me crois morte? et dans tes bras, vite, tu m’emportes, je le sens bien.... Mais pourquoi, en me voyant ainsi, ne pleures-tu pas?... Enfin, c’est toi! Je suis morte et je te sens, cependant! Tu me tiens. Ton cœur bat fort. Le mien ne bat plus.... Où donc étais-tu, méchant? Que lui disais-tu? Enfin, cela est passé!... Elle est donc bien plaisante à ton cœur, cette femme? Pourquoi ne viens-tu plus, les soirs, dans la maison de mon père? Il t’aime bien. La grand’mère est bonne. Vois-tu comme elle est encore fidèle à son mari, qui est mort?... Les gens de son siècle, comme elle dit, savaient mieux s’aimer. Est-ce vrai! le crois-tu, Jacques? Et si je meurs, ne garderas-tu pas mon souvenir, comme grand’mère celui de père-grand?... Pourquoi me fais-tu souffrir?... C’est donc fini d’aller à nous deux sous le grand aube? Notre joli banc de pierre sous les rosiers, il est triste à présent et seul comme une pierre de tombe!... Ah! si tu avais voulu! J’étais jolie, va, jolie, jolie! Et maintenant, je serai laide. Car j’ai fini de vivre, même si je ne suis pas morte.... J’ai fini, fini, fini!...»
XXV
Livette, transportée depuis bien des jours au Château d’Avignon, ne se relevait pas. Les fièvres, obstinées, revenaient. Rien n’y faisait.
Est-ce que vraiment, mon Dieu! elle était condamnée à mourir! et lui à le voir? Est-ce qu’il allait perdre cet avenir entrevu, de bonheur paisible, d’amour calme, dans le mariage? Cette joie, goûtée si peu de temps, d’avoir à protéger une femme mignonne, faible et chérie comme une enfant?—La douceur d’avoir une famille, cette douceur qu’il ignorait, l’orphelin, à laquelle il avait rêvé souvent comme à une chose de paradis, était-il condamné à ne pas la connaître, pour en avoir oublié le désir un seul jour? Cette image, chère aux gens de campagne, d’une cheminée qui, fumante sur le toit, semble leur dire, du plus loin: «La soupe est chaude, la femme attend, l’enfant appelle,» lui revenait parfois en l’esprit, et il soupirait profondément!
Le châtiment qu’il voyait venir ne lui paraissait pas proportionné à la faute. Il n’y avait pas de justice!
Quel est donc ce mystère, terrible entre tous: l’amour du cœur séparé de l’autre, et l’amour des sens plus puissant, quand bien même on reconnaît le premier comme certain et plus doux?
Entre la chapelle haute et la crypte souterraine de l’église des Saintes-Maries-de-la-Mer, sur le plain-pied de la vie humaine, le miracle vient-il toujours d’en bas? Et, si cela est, en est-ce moins le miracle? Qui de vous a sondé la vie? Qui peut dire: «Elle est injuste», ou: «Elle est inutile», ou bien: «Ce que je ne vois pas n’est point»? Qui dira si les souffrances de Livette ou de Renaud, leurs troubles et leurs efforts d’âme, tous les mouvements invisibles et inexprimables d’eux-mêmes (qui en sont inconscients) ne préparent pas des réalités d’esprit inconcevables à nos esprits? L’idéal, ce rêve du mieux, est la condition essentielle du développement matériel des êtres. Aucune force ne se perd; toutes se transforment: «Tout sert! disait le vieux berger Sigaud. Il faut de tout pour faire un monde!»
Livette avait pardonné à Renaud. Renaud ne s’était pas pardonné à lui-même.
Quelquefois il la regardait avec attendrissement et il souffrait en elle, des heures entières. Quelquefois il avait contre elle de subites rages, et comme des accès de méchanceté.... N’était-elle pas l’obstacle? Il se croyait, dans ce moment-là, possédé d’un diable, et près du lit de Livette, il s’agenouillait alors en invoquant les saintes, les femmes de pitié.
—Oh! maintenant, comme elle était amaigrie! Ses yeux semblaient avoir grandi, et, de bleus qu’ils étaient, être devenus noirs, parce que la pupille en était toujours dilatée. Ses longs cheveux blonds ne luisaient plus. Il semblait que l’eau boueuse du marais les eût ternis pour toujours.
Elle tressaillait souvent à des bruits qu’elle croyait entendre.
Elle, qui jadis ne parlait guère, elle ne cessait de conter des choses qu’elle avait rêvées, se fâchant lorsqu’on ne s’en souvenait pas.
Les médecins d’Arles essayèrent de tout. Rien n’y fit.
—Je ne veux plus de leurs remèdes, dit-elle un jour à Renaud. Pour la fièvre du marais, oui, peut-être, ils y pourraient faire, mais il y a autre chose. C’est mon cœur que tu as noyé... Je ne te croirais plus: il vaut mieux que je meure.
Elle n’avait rien expliqué à son père, à la grand’mère.
—Ils t’auraient chassé, disait-elle, et je voulais te voir jusqu’à la fin.
Son voyage au mas d’Icard, sa fuite nocturne, son accident, tout était mis sur le compte d’un accès de fièvre, qui l’aurait fait agir, tandis qu’au contraire son mal venait de tout cela.
Renaud, par un effort désespéré, se ressaisit enfin.... Était-ce pour toujours? Il voulait le croire puisqu’il fallait que cela fût, pour la faire vivre.
Il ne voulait pas penser à l’autre. Il voulait se repentir. Il arrachait à chaque instant de lui, avec sa volonté,—comme une herbe avec la main—quelqu’un de ses souvenirs.... Il contait de gaies histoires, faisant semblant d’en rire le premier.
Il avait donc pour Livette une grande pitié; mais n’importe: il n’aurait pas fallu soulever une pierre bien grosse pour retrouver dans son cœur, à un endroit qu’il savait bien, la vipère endormie.
—Je mourrai, je mourrai! disait souvent Livette, mais je veux revoir la fête des Saintes. Je veux durer jusque-là. Tu me porteras sur les châsses, c’est là que je veux mourir. Et, à mon enterrement, je veux que les gardians, tes camarades, suivent à cheval,—promets-le-moi—avec leurs piques baissées vers la terre, comme des soldats que j’ai vus, en Avignon, un jour, porter ainsi leurs fusils en allant vers le cimetière.
Avec une sorte de gaieté, elle revenait souvent sur cette image de son enterrement, l’embellissait d’un détail, disant de l’air d’un enfant qui joue:
—Il y aura des lis, comme à la procession des Saintes lorsqu’on va bénir la mer; je veux beaucoup de lis!... C’est si joli, les lis blancs, si blancs! Ils sont si fiers sur leurs tiges, ils sentent si bon!
Cependant la saison tournait; les mois revenaient, tout semblables aux mêmes mois du passé, depuis des siècles.
L’été incendia le ciel, la mer et la terre, tirant des marécages jusqu’à la dernière goutte d’humidité, faisant flotter, dans l’air lourd qu’on respire, la malice des miasmes.
Les moissons se firent; puis les vendanges. C’était l’automne. Maintenant le rouge-gorge chantait dans le parc du Château d’Avignon. Les nuits redevenaient longues. Les feuilles tombaient. La tristesse de l’année recommençait.
Les boutons d’or avaient disparu. Le Vaccarès, desséché tout l’été, ne montrait plus au soleil son beau fond de terre gris de souris. C’était, de nouveau, une mer. Le ton léger, citronné, des ciels de septembre, s’était depuis longtemps caché sous les brumes montantes.
Les oiseaux de passage recommençaient à voler sur l’île miroitante, qui leur promettait des proies. L’aiglon accourait des Alpilles faire la guerre aux oiseaux pêcheurs. Et dans les nuits bourdonnantes de pluie et de rafales, les cigognes et les grues, les oies, qui là-haut, dans le noir mouillé, s’avancent en triangles, poussaient des cris pareils à des cris d’alarme.
Les douleurs de Livette s’aigrissaient. Elle passait toutes ses journées assise près de sa fenêtre.
Un soir que Renaud veillait à côté d’elle, en silence (une lampe éclairait faiblement la chambre), pendant que la grand’mère et le père Audiffret dînaient dans la salle basse, Livette, tout à coup, se leva toute droite, puis recula, en criant:
—La voici! la voici! non! non! ne la suis pas! Je ne veux pas! non, non, Jacques!
Renaud, debout lui aussi, regarda Livette d’un œil égaré; puis, ayant suivi la direction de son regard, il se mit à trembler. Dans le cadre de la fenêtre, un spectre pâle, incertain, mais très reconnaissable, la bohémienne... était là!... A peine l’eut-il reconnue, qu’elle disparut, en lui faisant un signe d’intelligence:
«Viens!»
Ce n’était pas une vision de la malade puisque, lui aussi, il avait vu!
En tous deux peut-être l’île fiévreuse avait mis le poison de ses miasmes. La semence de la fièvre fourmillait et fleurissait en eux. Le mal des paluns mettait dans leur cerveau, comme dans un miroir trouble, l’image éternellement répétée des choses plaintives du désert, auxquelles se mêlait la forme de leurs pensées.
—N’y va pas! n’y va pas! mon Jacques!
Sur ses genoux, Livette se traînait à terre, suppliante, secouée de sanglots, s’accrochant des deux mains à la veste du gardian....
Le père et la grand’mère étaient accourus.
Le père sanglote aussi et ne sait que faire. La grand’mère, lente, s’assied au chevet du lit où Renaud, bien doucement, a déposé Livette....
Muette, calme, la vieille, vers le crucifix de cuivre, vers les images des Saintes, accrochées au fond de l’alcôve, lève un long regard, beau de confiance.
Et—sur le lit—Livette poussant ses cris d’oiseau perdu, crispant ses doigts autour d’elle comme pour se rattacher à la vie, aux roseaux du marais où elle croit se noyer encore,—Livette se meurt....
Livette est morte.
Les gardians, à cheval, la pique baissée, l’ont accompagnée au cimetière. Son chien préféré l’a suivie.
Renaud, sur sa tombe, a mis des lis. Elle dort dans le cimetière des Saintes, au pied des dunes, sous les lis cultivés, parmi les asphodèles sauvages, au bord de la mer.
Renaud est retourné au désert, trop pareil à ce taureau qui, blessé dans le cirque, regagne ses horizons, les solitudes du marais, où il pourra lécher ses blessures, se répandre en fureur, meugler aux nuages, et secouer inutilement mais en liberté le fer resté dans la plaie.
On a trouvé un jour, au bord du Vaccarès, le corps sanglant de Rampal, percé de deux coups de corne. Bernard seul a pu voir son duel avec Renaud, un soir, à l’heure où le couchant est tout rouge.... Ils se prirent corps à corps, au milieu même de la manade, et Renaud, soulevant de terre son ennemi, à pleins bras, le coucha de dos, crevé, sur les cornes d’une taure qui arrivait contre eux, et qui, d’un coup de sa tête lourde, rejeta en l’air un cadavre.
Sans un cri, Rampal était mort. Où Rampal tomba, il resta trois jours. Les taureaux noirs, qui neuf jours pleurent lorsque l’un d’eux est tombé mort dans le pâturage, mugirent trois jours durant, autour du corps de Rampal, de loin.
Bernard seul a vu le duel et n’en a rien dit; mais les gens du désert le savent; ils ont deviné.
Renaud, après cela, est devenu, lui aussi, comme un fantôme.
Par tous les temps, été, hiver, pluie et soleil, on l’aperçoit, ici ou là, au bout des horizons camarguais, droit et triste sur son cheval, son trident au poing....
Il regrette Livette. Il aime Zinzara. Il ne pleure que sur lui, le malheureux! Il a perdu le paradis des tendresses entrevues et l’enfer savoureux des amours sauvages qu’il a goûtées. Il n’a rien. Il lui semble que la mort de Livette, qu’il se reproche, le laisse libre de se ruer à sa passion pour l’autre, mais l’autre est absente,—et, absente, elle le torture avec autant d’acharnement que le jour où, attachée aux crins de son cheval, elle le bravait d’insultes, le poignait de désirs, sans qu’il osât la secouer, la fouler à terre, ni la prendre.
Son souvenir est sur lui comme l’œstre obstiné à revenir sur la trace saignante de sa piqûre. Il se secoue en vain: il ne peut pas s’en débarrasser. Renaud aime Zinzara; il la veut sans espérance, et, dominé par ce désir unique, il n’en éprouve plus aucun autre, en sorte que la puissance de sa jeunesse s’accumule en lui et l’affole.
Les maisons amies, les lieux de fête où il accourait autrefois ne l’intéressent plus, parce que le seul être qu’il cherche ne peut pas s’y trouver. Le désert, peuplé jadis pour lui d’espérances, lui est vide maintenant. Les chemins qui s’y croisent ne mènent plus pour lui nulle part.
Il s’est surpris parfois, dans les nuits, à mugir avec ses taureaux, à travers le vent qui les tourmente, vers les horizons perdus. C’est un possédé. Un démon l’habite.
Quand, las d’errer et d’être à cheval, il veut s’étendre enfin un jour et dormir, il gagne la cabane de ses amours, au milieu de la gargate, et là, bien sûr de sa solitude, il se vautre comme une bête dans sa rage d’être seul. Il ressort un matin de sa retraite, plus défait, plus misérable, plus poursuivi de visions que jamais.
Il croit voir par instants, sous les sabots de son cheval, Livette, suppliante, folle, les mains tendues... mais il donne de l’éperon et il passe.... Un cri terrible le suit partout.
Il marche vers un autre spectre qui, là-bas, à l’autre bout de l’horizon, l’appelle.... Il dit, à qui veut l’entendre, qu’il est venu d’Égypte où il était roi, et qu’il y retournera un jour, le roi de Camargue.
Son esprit fou semble maintenant l’esprit même de la lande sauvage. Il croit voler en cercle avec les oiseaux du marais qui pleurent dans la bruine. Le mistral fouette ses ailes. Quand le vent passe dans ses cheveux, il plaint la pauvre herbe de la steppe que le mistral torture.
C’est en lui-même que bourdonnent toutes les lamentations des roseaux, des eaux, des marais, des fleuves, et toute cette grande rumeur gémissante est sans cesse traversée en lui par un cri—oh! si déchirant!—le cri de Livette!
Comme le clocher de l’église des Saintes est plein de hiboux, son cœur est plein de ses remords de chrétien; et la bonté du curé pour lui ne les chasse pas.
Quand il arrive devant la mer, l’envie, bien des fois, lui vient de pousser son cheval, sanglant sous l’éperon, vers le grand large, toujours, toujours, jusqu’à ce qu’il se perde là-bas, du côté de ce pays, vaguement rêvé, d’où viennent les saintes et les bohémiens... mais quelque chose l’arrête; sa destinée le retient; il appartient à son royaume!
S’il a ressenti une heure de paix, ce fut un matin, où parmi les cauchemars habituels que lui inspirait le souvenir de Zinzara, il a vu, dans un bon rêve, Livette, souriante, vêtue de blanc, des lis aux mains, pareille aux saintes des tableaux d’église, et lui disant: «Je t’ai pardonné. Pardonne-toi.»
Le répit n’a pas duré, car il ignore, le bouvier, que l’excès du repentir est un crime, lorsqu’il en arrive à sécher dans l’homme les sources de la volonté, qu’il stérilise les champs d’action, qu’il barre les voies du mieux faire.
Le pardon de soi-même, à l’heure utile, après les justes pénitences, est un des secrets de la sagesse des hommes; puisque, sans cela, la première faute, entraînant le désespoir définitif, dispenserait à tout jamais de tous les courages.
C’est l’avis de M. le curé, que Renaud écoute en confession, sans l’entendre.
Il souffre donc sans cesse, en attendant l’heure d’apaisement. Il est pareil à ces gîtes, abandonnés des pâtres et des troupeaux, à ces «jass» du désert, tout noirs d’un vieil incendie, et entourés de ronces à l’endroit même où fleurissaient quelques rosiers jadis. Il est pareil encore aux agaves qui, après avoir poussé si haut la tige fleurie de leurs amours, pourrissent aussitôt sur place, dans la désolation.
Le rêve où Renaud a vu Livette, M. le curé, à plusieurs reprises, le lui a expliqué, mais toujours inutilement.
Comment, du reste, son remords cesserait-il, puisque sa passion dure toujours, et qu’éternellement il recommence, en désirs, la faute d’où est sorti tout le mal?
Il n’y a pourtant, mes amis, qu’une sagesse: «Plante un arbre, bâtis une maison, fais un enfant. Sois patient: tout arrive. Ce qui ne se trouve pas en cent ans, se trouve en six mille.... L’avenir, c’est encore toi!»
Lorsque Renaud, dans le songe de sa vie malade, vient à sentir parfois l’amour en lui plus fort que sa passion, il lui semble alors que Livette, de son côté, l’attire dans la mort; mais les êtres de vérité et de bonté n’inspirent jamais la destruction.
Cela, du moins, il le sent bien. Il croit que la mort volontaire ne le ferait pas sortir du cercle des maudits.... Il descendrait, en effet, plus bas, dans le gouffre en spirale des damnés d’amour.
On dit que les noyés du Rhône, entraînés sans doute par l’irrésistible courant, qui les rassemble tous aux embouchures, reviennent, à de certains soirs, faire à la surface des eaux, un sabbat de désespérés.
Heureux sont-ils cependant, puisqu’ils sont, alors, réunis!
Mais les noyés des eaux stagnantes, et ceux qui, pour les rejoindre, sont morts volontairement, restent des spectres solitaires. Ils se cherchent sans cesse, et ils ne s’atteindront jamais. Ce sont des âmes damnées. Elles errent dans le désert en s’appelant, sans même se rapprocher ni se voir; et, sans fin, sans fin, dans la nuit, on entend, aux déserts de Crau et de Camargue, des plaintes longues, perdues, inutiles, se croiser à travers les étendues....
Ce sont les horizons mêmes qui s’appellent et se répondent en fuyant....
TABLE DES CHAPITRES
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